L’Antéchrist de Soloviev : première partie
Le texte le plus cité par Peter Thiel a été écrit par le père de la philosophie religieuse russe.
Dans une nouvelle traduction inédite et avec un appareil critique enrichi, nous publions l’intégralité de cette source clef.
Court récit sur l’Antéchrist (1/3).
- Auteur
- Rambert Nicolas
Vladimir Soloviev (1853-1900) est généralement considéré comme le père de la philosophie religieuse russe. Sans conteste, il s’agit en Russie du philosophe le plus important du XIXe siècle, inspirant non seulement les penseurs ultérieurs de ce pays, mais également ses poètes, ses écrivains, et plus rarement ses politiques (le plus souvent hostiles) 1.
Dans un séminaire sur la « Philosophie religieuse russe » (professé en 1933 à l’École Pratique des Hautes Études), Kojève qui a écrit sa thèse sur Soloviev (soutenue en 1926 sous la direction de Jaspers) rend compte de façon exemplaire du caractère central de ce penseur :
« Je ne remonte pas plus haut que Soloviev, d’abord parce que cela me prendrait trop de temps. Ensuite, parce que la philosophie de Soloviev synthétise en quelque sorte la philosophie religieuse antérieure. En connaissant sa philosophie, on connaît par cela même les idées directrices de la philosophie religieuse des Slavophiles, de sorte qu’une étude des œuvres de ces derniers n’est pas absolument nécessaire pour la compréhension de la philosophie religieuse contemporaine. Et ceci d’autant moins que l’influence de la pensée slavophile sur cette philosophie n’est pas tant directe que transmise par la philosophie de Soloviev.
Et c’est justement pour cette raison que je veux commencer mon étude par l’étude de la philosophie de Soloviev. En un certain sens, toute la philosophie religieuse contemporaine est fondée sur cette philosophie de Soloviev. Non pas en ce sens qu’il y ait une école proprement dite de Soloviev, mais en ce sens que l’orientation générale, la structure systématique, les problèmes posés et discutés sont aujourd’hui encore les mêmes que chez lui. Et comme c’est tout de même Soloviev qui a su donner aux idées de la philosophie religieuse russe l’expression la plus complète et achevée, la plus systématique et — on peut même dire — la plus philosophique, l’étude de sa philosophie est — je crois — indispensable pour la compréhension de la philosophie religieuse contemporaine.
D’ailleurs, Soloviev n’avait que quarante-sept ans lorsqu’il est mort. S’il avait vécu plus longtemps, il aurait donc pu être un philosophe contemporain. Et pour paraître tel il n’aurait pas besoin de modifier sa philosophie. En effet, lorsqu’on compare ses écrits avec les écrits des philosophes religieux russes contemporains parus vingt, trente et quarante ans plus tard, on ne constate aucune différence essentielle. Et ce ne sont pas seulement les problèmes qui sont restés les mêmes. Même la façon dont ils sont traités, la méthode philosophique, le style et la manière de penser n’ont subi aucune modification notable. Ainsi quoique mon cours sera en grande partie consacré à l’étude de la philosophie d’un philosophe qui est mort il y a 33 ans, j’aurais tout de même pu l’intituler : étude de la philosophie religieuse russe contemporaine. » 2
Philosophe central, donc, Soloviev laisse derrière lui une œuvre volumineuse, composée aussi bien de poèmes, de leçons, d’articles polémiques, que de traités philosophiques arides. En langue française, on pourra se rapporter aux Leçons sur la divino-humanité (Cerf) qui impressionnèrent beaucoup Dostoïevski, à ses articles polémiques Du National et de l’Universel (Vrin) où il rompit durement avec le slavophilisme comme étant un nationalisme étroit, ou enfin à ses Principes philosophiques de la connaissance intégrale (PUC), traité difficile de métaphysique écrit dans sa jeunesse.
Le Court récit sur l’Antéchrist et la fin de l’histoire
Récemment, le nom de Vladimir Soloviev est parvenu jusqu’à la Silicon Valley par le truchement de Peter Thiel. Ce dernier cite en effet régulièrement son Court récit sur l’Antéchrist (ultime écrit de Soloviev publié en 1900) comme étant l’une des œuvres les plus importantes pour comprendre l’un des devenirs possibles de l’histoire humaine 3. En s’appuyant sur ce texte, Peter Thiel indique clairement une préférence non pas pour la « géopolitique » au sens classique du terme, mais pour une « philosophie de l’histoire » s’intéressant à la destinée ultime de l’humanité dans la création.
Ce récit de Soloviev, tiré des Trois Entretiens, texte assez court mais, selon les mots de Kojève, « brillamment rédigé, peut-être le plus profond et le plus efficace de tout ce que Soloviev a publié » 4, est en effet une spéculation philosophique sur la « fin de l’histoire ». On y voit la majeure partie de l’humanité (en la personne de l’Antéchrist) refuser Dieu pour devenir à elle-même sa propre divinité. L’Antéchrist ou « homme-dieu » (contre le Christ ou « Dieu-homme ») n’est donc pas chez Soloviev une figure « individuelle » (même s’il s’incarne individuellement), il s’agit plutôt du dernier visage de l’humanité ou encore de l’expression que celle-ci prend à la fin de son histoire :
« Les forces historiques, écrit Soloviev dans la préface de son livre, qui règnent sur la masse de l’humanité auront encore à se heurter et à se mêler avant que sur le corps de cette bête [l’humanité] qui se déchire elle-même vienne pousser une nouvelle tête : la puissance unificatrice mondiale de l’Antéchrist « qui proférera des paroles fortes et élevées » et jettera le voile étincelant du bien et de la justice sur le mystère d’iniquité parvenu à son comble à l’heure de sa manifestation finale. » 5
Avec ce récit, jamais Soloviev n’aura mieux correspondu à l’image que ses contemporains se seront faite de lui, celui d’un « prophète » au « visage brûlé par une pensée cruelle » selon la fameuse expression de Biély. Prophétisant sa mort prochaine (et, en effet, il meurt peu de temps après la publication de son livre), Soloviev abandonne toute prudence et termine sa carrière par un récit apocalyptique. Sur le fond, pourtant le penseur russe semble abandonner son propre système philosophique, si bien que ce dernier livre n’est pas une récapitulation de ce qu’il a déjà dit, mais une rupture.
Cette rupture qui a toujours beaucoup impressionnée ceux qui l’ont étudié, comme étant la marque d’un vrai penseur ayant la mobilité d’esprit nécessaire pour radicalement transformer ses idées (selon l’interprétation de Kojève) ou la marque d’un vrai chrétien sachant s’en remettre au Christ (selon la lecture d’Urs von Balthasar 6), c’est peut-être le critique littéraire Constantin Motchoulski (1892-1948) qui l’a le mieux dramatisée :
« Dans son Récit sur l’Antéchrist, la pensée de Vladimir Soloviev se libère définitivement de son romantisme slavophile et de ses utopies humanistes. Son historiophilosophie se rapproche des idées de Fiodor Dostoïevski, telles qu’elles sont exprimées dans Les Frères Karamazov (l’enseignement du starets Zossime) et surtout dans la Légende du Grand Inquisiteur.
Mais se pourrait-il qu’avant sa mort, Soloviev ait réellement senti qu’il avait consacré les meilleures années de sa vie non pas à la cause du Christ, mais à celle de l’Antéchrist ? Se pourrait-il que, dans l’image de « l’homme à venir » — le génial écrivain, réformateur, ascète et philanthrope — il ait reconnu son propre visage ? Certes, bien des traits de cette figure peuvent être rapportés à Léon Tolstoï, dont le Dieu, selon Soloviev, est le « dieu de ce siècle »
Et pourtant, à la lecture du « Récit », il est impossible d’écarter une pensée inquiétante : l’auteur y parle de lui-même, il y dévoile sa propre imposture. Sous la brillante figure de Soloviev se dissimulent des abysses obscurs : tout en lui se dédouble, et la vive lumière qu’il projette engendre des ombres sinistres. Il a emporté avec lui un secret dont seuls quelques-uns, parmi ses amis les plus perspicaces, avaient une vague intuition. De là vient l’ambivalence de leur attitude à son égard : attraction et répulsion, amour mêlé de haine. C’est Vassili Rozanov qui ressentit avec le plus d’acuité ce « visage sombre » de Soloviev et qui en donna ce portrait impitoyable :
‘Soloviev était tout entier brillant, froid, d’acier. Peut-être y avait-il en lui quelque chose de ‘‘divin’’ comme il le prétendait, ou bien, selon ma définition, de profondément démoniaque, véritablement infernal ; mais il n’y avait en lui rien, ou très peu, d’humain. Le ‘‘Fils de l’homme’’, au sens de la vie quotidienne, ne s’était même pas ébauché en lui […]. Soloviev était un homme étrange, extraordinairement doué et redoutable. Il ne fait aucun doute qu’il se considérait et se sentait au-dessus de tous ceux qui l’entouraient, au-dessus de la Russie et de l’Église, de tous ces ‘‘pèlerins’’ et ‘‘sages pansophes’’ qu’il mettait en scène dans son Antéchrist et qu’il manipulait comme des pièces sur l’échiquier de sa littérature… Il n’était pas, à proprement parler, un philosophe ‘‘ayant oublié où il vit’’, mais un homme qui n’avait personne à qui parler, qui ne parlait qu’avec Dieu’’. C’est là qu’il vacilla involontairement : sa nature le fit pencher vers une ‘‘conscience de soi comme prophète’’, qui n’avait rien d’affecté ni de feint’. » 7
Le Panmongolisme
On peut découper le Court récit sur l’Antéchrist en trois parties distinctes. La première qu’on livre ici aux lecteurs traite de la mise en place de l’Union européenne au XXIe siècle, c’est-à-dire, d’après Soloviev, de la condition de possibilité nécessaire pour qu’advienne l’Antéchrist. Cette partie qui paraît avoir vieilli ne semble, par exemple, pas véritablement prise en considération par Peter Thiel.
Soloviev lui-même déclare à ce propos :
« Pour tout ce que j’ai dit du panmongolisme et de l’invasion asiatique en Europe, il convient également de distinguer l’essentiel du détail. Mais ce fait capital lui-même n’est pas ici, assurément, aussi absolument certain que la future manifestation et le sort de l’Antéchrist et de son faux prophète. » 8
Cependant, deux points doivent attirer notre attention. Le premier, qui devrait assurément intéresser tout Américain, concerne le rapport des pays européens — ou pourrait-on dire occidentaux — au monde musulman. La victoire de l’Asie sur l’Occident, déclare Soloviev, sera facilitée par la guerre épuisante que livreront les Occidentaux contre les pays musulmans.
« Pour ne pas allonger et ne pas compliquer mon récit, j’ai ôté du texte des entretiens une autre prédiction dont je vais dire ici deux mots. Il me semble que le succès du panmongolisme sera d’avance facilité par la lutte acharnée et épuisante que certains États européens seront amenés à soutenir contre l’islam réveillé en Asie occidentale, en Afrique du Nord et en Afrique centrale. » 9
Or dans la mesure où Soloviev n’a pas d’animosité contre l’Islam et qu’il tient même Mahomet pour un prophète authentique, on comprend qu’il juge de façon négative cette perte de force inutile de l’Occident contre le monde musulman 10.
L’autre point important de cette première partie semble dissimulé aux yeux mêmes de Soloviev. En effet, ce point n’est devenu manifeste qu’après sa mort à travers un courant de pensée ultérieur (se revendiquant « héritier du slavophilisme »), à savoir l’eurasisme. Quel est ce point ? Ce qu’écrit Soloviev du « panmongolisme » concerne moins le Japon ou la Chine que la Russie elle-même. C’est, en effet, la Russie qui va réinterpréter de façon positive le « panmongolisme » et revaloriser l’« héritage de Gengis Khan » 11. Et l’on verra que dans le texte même de Soloviev un certain nombre de formules pourraient se prêter à la Russie « héritière de Gengis Khan ».
Dès lors, si l’on prend en considération ces deux points — l’épuisement néfaste de l’Occident contre le monde musulman et l’affirmation d’une Russie assumant son identité eurasiatique ou « mongole » — alors la première partie de récit ne semble plus avoir complètement vieilli.
Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion
Le prince représente Tolstoï. Il ne s’agit absolument pas d’un « vrai chrétien », car c’est un « christianisme sans Christ » (Tolstoï pouvait d’ailleurs déclarer qu’il se sentait plutôt « musulman »). Soloviev présente la position de Tolstoï envers le Christ de la façon suivante : « De leur point de vue [aux tolstoïens], il va de soi que ce qu’ils prêchent est intelligible, désirable, salutaire pour tous. Leur ‘‘vérité’’ repose sur elle-même, et si le célèbre personnage historique [Jésus] est d’accord avec cette vérité, tant mieux pour Lui. Pour autant, cela ne peut nullement Lui conférer, à leurs yeux, une autorité supérieure ; surtout quand ce personnage a dit et fait beaucoup de choses qui, pour eux, sont ‘‘scandale’’ et ‘‘folie’’ » (Vladimir Soloviev, Trois Entretiens, op. cit., p. 11). On sera attentif au fait que l’Antéchrist ne se recrute pas parmi les « mécréants », c’est-à-dire ceux qui ont une foi autre que la foi chrétienne, ni même parmi les athées (ceux qui refusent de bonne foi l’existence de Dieu), au contraire il faut un certain renversement du « christianisme », du « Dieu-homme » en « homme-dieu », et donc un certain « christianisme », pour embrasser la position de l’Antéchrist. C’est peut-être pour cela que Soloviev le voit advenir en Europe. Sur cette inversion, radicalement endossée par Kojève, cf. mon essai consacré entièrement à cette question : Rambert Nicolas, La Conscience de Staline, Paris, Gallimard, 2025.
Monsieur Z C’est donc cela que vous voulez ! Mais parmi les nombreuses représentations du Christ, même en tenant compte de celles dues à des peintres de génie, en est-il une qui vous satisfasse vraiment ? Pour ma part, je n’en connais pas une seule qui soit véritablement satisfaisante. Je suppose que cela tient au fait que le Christ est un individu unique en son genre et, partant, l’incarnation incomparable du bien. Pour le représenter, le génie artistique lui-même est insuffisant. Or il faut en dire autant de l’Antéchrist : il s’agit également d’un individu unique en ce qu’il est la parfaite et pleine incarnation du mal. On ne saurait en faire le portrait. Dans la littérature ecclésiastique, nous ne trouvons guère que son passeport et les traits généraux ou spécifiques de son signalement.
La Dame Nul besoin de son portrait, Dieu nous en préserve ! Expliquez-nous plutôt pourquoi vous le tenez pour nécessaire, en quoi consistera la nature de son œuvre, et dites-nous s’il viendra bientôt.
Monsieur Z Eh bien, je puis satisfaire votre curiosité mieux que vous ne le pensez. Il y a quelques années, un camarade de l’académie, devenu depuis moine, me légua en mourant un manuscrit auquel il tenait beaucoup, mais qu’il n’avait ni voulu, ni pu publier. Il s’intitule : « Court récit sur l’Antéchrist ». Bien qu’il prenne la forme d’une nouvelle littéraire ou celle d’une scène historique figurée à l’avance, cette œuvre donne, à mon sens, tout ce qu’on peut dire de plus vraisemblable à ce sujet, en suivant les Saintes Écritures, la tradition de l’Église et le bon sens.
L’homme politique Mais ne serait-ce pas une composition de notre ami Varsonophii ?
Monsieur Z Non, il avait un nom plus recherché : Pansophii.
L’Homme politique Pan Sophii ? Un Polonais ?
« Pan », c’est-à-dire « monsieur » en polonais. Le nom du moine est, en effet, recherché. À sa façon, il illustre l’importance de Soloviev dans la philosophie russe. En effet, il rappelle un thème important, thème que reprendront la quasi-totalité des auteurs russes — Kojève compris —, celui de Sophia. Ici, comme plus tard chez Kojève, celui qui est « pan sophia » n’est autre que l’auteur capable d’une « auto-biographie de l’humanité », c’est-à-dire l’auteur qui connaît et écrit ce que sera « la fin de l’histoire ». Par ailleurs, « la fin de l’histoire » de Kojève coïncide sur un certain plan avec celle de Soloviev, seulement celui-là la valorise contre celui-ci.
Monsieur Z Absolument pas, il venait d’une famille de prêtres russes. Si vous me donnez une minute pour monter jusqu’à ma chambre, je vous rapporterai le manuscrit pour le lire ; il n’est guère long.
La Dame Allez ! Allez ! Et ne vous perdez pas en route.
Tandis que Monsieur Z. va dans sa chambre récupérer le manuscrit, la compagnie se lève pour faire le tour du jardin.
L’Homme politique Je ne sais ce que c’est, ma vue se trouble-t-elle avec l’âge, ou se passe-t-il quelque chose dans la nature ? Je remarque seulement qu’il n’y a plus en aucune saison et en aucun lieu, ces journées éclatantes — d’une limpidité parfois presque parfaite — qui existaient autrefois dans tous les climats. Voyez donc aujourd’hui : pas un nuage ; la mer est assez loin et pourtant tout semble voilé par quelque chose de subtil, d’insaisissable. Bref, la clarté totale manque. Le remarquez-vous, Général ?
Le Général Cela fait déjà de nombreuses années que je l’ai remarqué.
La Dame Quant à moi, ce n’est que depuis l’an dernier que je le perçois, et pas seulement dans l’air, mais aussi dans l’âme. Là non plus, il n’a pas de « clarté totale » comme vous dites. Partout semble régner comme une inquiétude, comme une prémonition sinistre. Je suis convaincue, prince, que, vous aussi, vous sentez cela.
Le Prince Non, je n’ai rien remarqué de particulier : l’air me semble être ce qu’il a toujours été.
Le Général Vous êtes trop jeune pour voir la différence : vous n’avez pas de terme de comparaison. Mais si l’on se rappelle les années cinquante, la différence se fait sentir.
Le prince Je crois que votre première supposition est la bonne ; votre vue s’est affaiblie.
L’Homme politique Que nous vieillissons, c’est indéniable ; mais la terre non plus n’est pas toute jeune. On ressent comme un épuisement réciproque.
Le Général Le plus probable, c’est que le diable avec sa queue jette un brouillard sur la clarté divine. C’est aussi un signe de l’Antéchrist.
La Dame (indiquant Monsieur Z. qui descend de la terrasse) Nous allons bientôt en apprendre davantage sur le sujet.
Tous reprennent leurs premières places et Monsieur Z se lance dans la lecture du manuscrit.
Court récit sur l’Antéchrist
Panmongolisme ! Le mot est certes sauvage
Mais le son m’est doux aux oreilles
Comme s’il était gros d’une grande prévision
Et d’un destin voulu par Dieu.
La Dame D’où vient cette épigraphe ?
Monsieur Z Je crois que l’auteur du récit l’a lui-même composée.
La Dame Poursuivez.
Monsieur Z (lit) Le XXe siècle de l’ère chrétienne fut l’époque des dernières grandes guerres, querelles intestines et révolutions. La guerre externe la plus importante eut pour cause lointaine un mouvement intellectuel apparu au Japon à la fin du XIXe siècle : le panmongolisme. Les Japonais — grands imitateurs — qui s’étaient assimilés les formes matérielles de la culture européenne avec une rapidité et un succès déconcertants firent également leurs quelques idées européennes d’ordre inférieur. Ayant appris dans les journaux et les manuels d’histoire l’existence en Occident du panhellénisme, du pangermanisme, du panslavisme, du panislamisme, ils proclamèrent la grande idée du panmongolisme, c’est-à-dire de l’union, sous leur direction, de tous les peuples d’Asie orientale, en vue d’une lutte décisive contre les étrangers, c’est-à-dire, les Européens.
Soloviev écrit « Japonais », mais à vrai dire, il aurait pu inscrire, dans un autre contexte, le mot « Russes ». En effet, Soloviev a souvent fait des Russes des « imitateurs » des Européens, il a pu également déclarer que les Russes avaient assimilé les formes matérielles de la culture européenne, enfin même le « panslavisme » apparaît à ses yeux (comme le « nationalisme » inspirant une politique de « russification » forcée des populations de l’empire) être directement d’inspiration européenne. De ce point de vue, les Japonais semblent sous sa plume n’être rien d’autre que des Russes ayant entièrement rompu avec l’Europe chrétienne pour enfin assumer leur identité « eurasiatique ». À vrai dire, Soloviev le sait bien, lui dont une partie de sa carrière de publiciste a été tournée contre le « parti chinois ». « La lutte entre l’Occident et l’Orient, entre l’Europe et l’Asie, est depuis longtemps passée chez nous du domaine purement littéraire à un tout autre terrain, où l’affaire se règle non avec des arguments intellectuels, mais avec les instincts de la foule, et où l’Occident a connu une défaite évidente, tandis que les principes orientaux, et plus précisément chinois, ont complètement triomphé » in Vladimir Soloviev, « une lutte imaginaire contre l’Occident » (1890) dans Du national et de l’Universel, trad. M. Niqueux, Paris, Vrin, 2023, p. 305.
Profitant de ce que l’Europe était absorbée, au début du XXe siècle, par sa dernière lutte décisive contre le monde musulman, ils se lancèrent dans l’exécution de leur vaste projet : d’abord en occupant la Corée, ensuite Pékin, où, avec l’appui du parti progressiste chinois, ils renversèrent la vieille dynastie mandchoue et lui substituèrent une dynastie japonaise. Les conservateurs chinois s’en accommodèrent bien vite. Ils avaient compris que, de deux maux, il fallait mieux choisir le moindre et qu’après tout on était entre soi. La vieille Chine ne pouvait plus conserver son indépendance étatique et devait nécessairement se soumettre : soit aux Européens, soit aux Japonais. Or il était clair que la domination japonaise, en détruisant les formes extérieures de l’administration chinoise, formes ayant du reste montré de toute évidence leur nullité, ne touchait pas cependant aux principes intérieurs de la vie nationale. À l’inverse, la mainmise des puissances européennes, qui soutenaient pour des raisons politiques les missionnaires chrétiens, menaçait les plus profonds soubassements spirituels de la Chine. L’ancienne haine nationaliste des Chinois envers les Japonais s’était développée quand ni ceux-ci, ni ceux-là ne connaissaient les Européens. Face à eux, l’hostilité des deux nations parentes devenait une querelle intestine et perdait son sens. Les Européens étaient pleinement des étrangers et seulement des ennemis. Leur domination ne pouvait en rien flatter l’amour-propre tribal des Chinois ; tandis qu’entre les mains du Japon, les Chinois voyaient l’attrayante tentation du panmongolisme, qui, dans le même temps, justifiait à leurs yeux la triste nécessité de s’européaniser extérieurement :
« Saisissez bien, frères entêtés, insistaient les Japonais, que si nous prenons leurs armes aux chiens d’Occidentaux, ce n’est pas par goût pour elles, non, mais pour les battre avec.
Là encore, il est peut-être moins question des Japonais que du propre rapport de la Russie à l’Europe. Nikolaï Troubetskoï (1890-1938) dans son important ouvrage L’Europe et l’humanité redéploie les mêmes enjeux « battre l’Europe » avec « ses armes », c’est-à-dire « avec l’assimilation de sa culture matérielle », tout en mettant en garde néanmoins contre le risque encouru à s’européaniser trop profondément. « Pierre le Grand, au début de son règne, souhaitait n’emprunter aux ‘‘Allemands’’ que leurs techniques militaires et navales. Mais il se laissa progressivement entraîner par ce processus d’imitation et adopta bien des éléments superflus, sans rapport direct avec son objectif principal. Il n’en demeurait pas moins conscient que, tôt ou tard, la Russie, après avoir pris à l’Europe tout ce dont elle avait besoin, devrait lui tourner le dos et poursuivre librement le développement de sa propre culture sans se mesurer constamment à l’Occident. Cependant, il mourut sans avoir préparé de successeurs dignes de lui. Tout le XVIIIe siècle se passa pour la Russie à imiter l’Europe de façon superficielle et indigne. […] Sous nos yeux, la même histoire est prête à se répéter au Japon qui, à l’origine, ne voulait emprunter aux Romano-Germains que leurs techniques militaires et navales, mais qui, peu à peu, dans son élan d’imitation, est allé bien au-delà. À présent, une part significative de la société ‘‘instruite’’ y a assimilé les modes de pensée romano-germaniques. Certes, l’européanisation du Japon a jusqu’ici été tempérée par un sain instinct de fierté nationale et par l’attachement aux traditions historiques, mais qui sait combien de temps encore les Japonais tiendront » in Nikolaï Troubetskoï, L’Europe et l’humanité, 1920.
Si vous vous unissez à nous et acceptez pratiquement notre direction, alors bientôt non seulement nous bouterons les diables blancs hors de notre Asie, mais encore nous conquérrons leurs territoires et établirons sur l’univers entier l’authentique Empire du Milieu. C’est à raison que vous êtes nationalement fiers et que vous méprisez les Européens, c’est en vain cependant que vous alimentez ces sentiments de rêveries et non d’activité raisonnable.
Le thème de la rêverie (opposée à l’activité raisonnable) sert d’ordinaire à qualifier les Russes ou, plus exactement, c’est ainsi que certains intellectuels russes se sont eux-mêmes définis contre l’Europe, en particulier contre les Allemands. Par exemple, lorsqu’il interprète ce que les contes russes expriment spécifiquement de son peuple, Eugène Troubetskoï (1863-1920) ne dit pas autre chose : « Mais à côté de cela, dans le conte russe, l’action venant d’en bas est exprimée de façon extraordinairement faible. […] L’exaltation de l’idiot au-dessus du héros, la substitution de l’exploit personnel par l’espoir en une aide merveilleuse, en général, la faiblesse de l’élément héroïque et volontaire, telles sont les caractéristiques qui frappent douloureusement dans le conte russe. C’est un rêve poétique charmant dans lequel l’homme russe cherche avant tout le repos et le réconfort ; le conte donne des ailes à son rêve, mais en même temps endort son énergie. Retrouve-t-on ici un trait commun à tous les peuples ? Apparemment non. […] Il semble que nous ayons là l’un des défauts généraux de la création russe. Comparez les plus belles œuvres de l’opéra russe à celles de Richard Wagner : vous serez frappé par le contraste entre la mélodie russe, féminine, et les motifs héroïques virils de Siegfried ou de la Walkyrie. Cette différence dépend directement des contes qui inspirent, d’un côté, l’opéra féerique russe, et de l’autre, l’opéra germanique. Dans le conte allemand, l’exploit du héros est tout […]. Dans l’opéra russe, c’est exactement l’inverse. Le Prince Igor et la Ville invisible de Kitège sont de magnifiques élégies poétiques nées du sentiment d’impuissance du héros ; et, dans le meilleur des opéras russes — Rouslan et Ludmila — l’élément héroïque est complètement submergé par le merveilleux. L’auditeur est constamment plongé dans une magie sonore détachée de la vie, lointaine, qui enchante mais endort. D’où aussi le rôle tout à fait exceptionnel du sommeil magique dans Rouslan : à chaque acte, quelqu’un dort sur scène. […] Selon la juste forme de Vladimir Soloviev, ‘‘le rêve est comme une fenêtre ouverte sur un autre monde’’ ; on ne saurait donc diminuer la valeur des révélations qu’il apporte. Mais il est regrettable, profondément regrettable, que ces révélations demeurent pour l’homme, et plus encore pour tout un peuple, un simple rêve, éloigné de la vie et n’influençant que peu sa conduite. », E. Troubetskoï, L’Autre Royaume et ceux qui le cherchent dans les contes russes. En langue française, sur la description que donne Troubetskoï de l’Âme russe à partir des contes d’Afanassiev, cf. l’« annexe » de notre traduction d’Alexandre Afanassiev, Contes russes, Payot, Paris, 2025.
En cela, nous vous avons devancé et nous devons vous montrer la voie d’un avantage commun. Sinon, voyez vous-mêmes ce que vous a donné votre politique de suffisance et de méfiance à notre égard, envers nous vos amis et défenseurs naturels : la Russie et l’Angleterre, l’Allemagne et la France ont bien failli se partager tout votre pays ! Aussi toutes vos entreprises de tigre n’ont-elles révélé en fin de compte que l’impuissante extrémité d’une queue de serpent. »
Les Chinois, pleins de bon sens, trouvèrent ces remarques fondées et la dynastie japonaise fut solidement établie. Sa première préoccupation fut, bien entendu, de constituer une armée et une flotte puissantes. La majeure partie des forces militaires du Japon fut transférée en Chine où elle constitua les cadres d’une nouvelle armée gigantesque. Les officiers japonais, qui parlaient chinois, faisaient des instructeurs bien plus efficaces que les officiers européens, d’ailleurs écartés. Et c’est dans l’innombrable population de Chine, de Mandchourie, de Mongolie et du Tibet, qu’on trouva largement de quoi former des troupes aptes au combat. Déjà, sous le premier empereur — le Bogdo Khan — de la dynastie japonaise, l’empire renouvelé put faire un heureux essai de ses armes : il repoussa les Français du Tonkin et du Siam, les Anglais de la Birmanie et incorpora à l’Empire du Milieu toute l’Indochine. Son successeur, Chinois par sa mère, réunissant la ruse et la ténacité chinoises à l’énergie, la mobilité et l’esprit d’initiative japonais, mobilisa dans le Turkestan chinois une armée de quatre millions d’hommes.
Le titre de Bogdo Khan, qu’on aurait pu traduire par « Empereur » renvoie davantage à une réalité « mongole » que « chinoise ». Il synthétise à la fois un pouvoir temporel et spirituel.
Alors que le Zongli Yamen [Ministère des Affaires étrangères] déclare confidentiellement à l’ambassadeur russe que cette armée est destinée à conquérir l’Inde, le Bogdo Khan envahit notre Asie centrale, et après y avoir soulevé toute la population, traverse rapidement l’Oural et inonde de ses troupes toute la Russie centrale comme orientale, tandis que les armées russes mobilisées à la hâte accourent par bouts de Pologne et de Lituanie, de Kiev et de Volhynie, de Pétersbourg et de Finlande.
On remarque ici l’usage du pronom personnel « notre » dans « notre Asie centrale ». Soloviev indique ici sa préférence pour l’Europe. La Russie est pour lui d’identité « européenne » et « chrétienne ». Ainsi « notre Asie centrale n’hésitera pas se révolter contre nous ». Cette prédiction ne s’est finalement pas révélée juste. L’attachement de l’Asie centrale à la Russie est somme toute une donnée plus profonde de l’identité russe que ce que Soloviev semblait prêt à admettre. À l’inverse, les « eurasistes » s’appuieront entièrement sur cette donnée pour se déclarer les « héritiers de Gengis Khan » — la formule, souvent reprise, est de Nikolaï Troubetskoï.
Faute de plan de guerre préalable et devant l’écrasante supériorité numérique de l’ennemi, les qualités militaires de l’armée russe ne lui servent qu’à périr avec honneur.
Commentant ce texte, Kojève remarque : « il est clair à partir de ce texte, que Soloviev avait aussi perdu foi dans la mission mondiale de la Russie : au XXe siècle, il prévoyait une invasion mongole, puis au XXIe siècle la libération de l’Europe et la formation d’une Union des Républiques démocratiques, dans laquelle la Russie entre mais comme membre insignifiant (Soloviev ne parle plus ni de la valeur absolue du gouvernement tsariste ni de l’importance particulière, culturelle et politique de la Russie) » in Alexandre Kojève, « Die Geschichtsphilosophie Wladimir Solowjews », art. cit. Dans son article « Du ‘‘Panmongolisme’’ au ‘‘mouvement eurasien’’ », Georges Nivat insiste, quant à lui, sur l’importance qu’a pris le thème du « panmongolisme » en Russie à partir de Soloviev. « Une étrange obsession a pénétré dans la littérature russe à partir de 1900 : il s’agit de l’obsession de l’Asie, et du danger ‘‘mongol’’. […] Le 1er octobre 1894, un célèbre penseur, Vladimir Soloviev, prophétisait tout coup une seconde invasion par les Mongols. […] En 1900, le même thème était repris dans la Légende de l’Antéchrist : l’‘‘obsession mongole’’ venait de naître. Ce n’était encore qu’une divagation de philosophe mystique hanté par l’eschatologie. Mais bientôt la guerre russo-japonaise, la défaite de la Russie, la bataille de Tsushima, la révolution de 1905 et son écrasement devaient, en fascinant les esprits, conférer aux prédictions de Soloviev un troublant début de réalisation. On peut dire que l’‘‘obsession mongole’’ est née de la conjonction d’un livre et d’une défaite » in Georges Nivat, « Du ‘‘Panmongolisme’’ au ‘‘Mouvement eurasien’’, Histoire d’un thème littéraire », Cahier du Monde russe, 1966, p. 460.
La rapidité de l’invasion ne laisse pas le temps aux corps d’armée de se réunir efficacement, aussi sont-ils détruits les uns après les autres dans des combats acharnés, mais sans espoir. Aux Mongols aussi, la victoire coûte cher, cependant ils compensent aisément leurs pertes en s’emparant de tous les chemins de fer d’Asie, tandis que deux cent mille Russes concentrés depuis longtemps aux frontières de la Mandchourie font un essai malheureux de pénétration dans la Chine bien défendue. Après avoir laissé une partie de ses forces en Russie pour entraver la formation de nouvelles troupes et pourchasser les unités de partisans qui se sont multipliées, le Bogdo Khan franchit avec trois armées les frontières de l’Allemagne. Là, on avait eu le temps de se préparer, et l’une des armées mongoles fut complètement écrasée. Mais à ce moment, en France, le parti d’une revanche tardive l’emporta et bientôt un million de baïonnettes ennemies tombèrent sur le dos des Allemands. Pris entre le marteau et l’enclume, l’armée allemande fut contrainte d’accepter les conditions honorables de désarmement proposées par le Bogdo Khan. Les Français, en liesse, fraternisant avec les soldats asiates, se dispersèrent en Allemagne et finirent par perdre tout sens de la discipline militaire. Le Bogdo Khan ordonna alors à ses troupes d’égorger des alliés devenus inutiles, ordre exécuté avec une précision toute chinoise.
Autre prédiction ou pressentiment de Soloviev, la guerre entre Français et Allemands — qui lui semble devoir être facilitée par l’alliance de la Russie à la France. M. Z — soit le point de vue de Soloviev lui-même — a, en effet, pu déclarer dans le second entretien : « Mais, du point de vue politique proprement dit, ne vous semble-t-il pas qu’en nous alliant avec un des deux camps ennemis sur le continent européen, nous perdons le bénéfice que nous valait notre liberté d’arbitre impartial, et que nous cessons d’être au-dessus des parties ? En rejoignant l’un des deux camps et en équilibrant par là même la force des deux, ne rendons-nous pas possible un conflit entre eux ? La France seule ne pourrait combattre une triple alliance ; avec l’aide de la Russie elle le peut » in Vladimir Soloviev, Trois Entretiens, op. cit., p. 80-81.
À Paris, une insurrection d’ouvriers « sans patrie » éclate, et la capitale de la culture occidentale ouvre joyeusement ses portes au souverain de l’Orient.
« Sans patrie » est en français dans le texte.
Une fois sa curiosité satisfaite, le Bogdo Khan se rendit à Boulogne-sur-Mer où, sous la protection d’une flotte venue du Pacifique, il préparait des navires de transport afin de porter ses armées en Grande-Bretagne. Or il lui fallait de l’argent, aussi les Anglais évitèrent-ils l’invasion au prix d’un milliard de livres sterling. En moins d’un an, tous les États d’Europe reconnaissent être les vassaux du Bogdo Khan ; laissant en Europe une suffisante armée d’occupation, celui-ci retourne en Orient et projette de débarquer en Amérique et en Australie.
Un demi-siècle durant pesa sur l’Europe ce nouveau joug mongol.
L’adjectif « nouveau » est ici particulièrement intéressant. Il est clair que c’est l’histoire de la Russie qui lui sert de marqueur.
Sur le plan intérieur, cette époque se caractérisa par un mélange complet et une profonde interpénétration des idées européennes et des idées orientales, une répétition en grand* de l’antique syncrétisme d’Alexandrie.
Soloviev rompt ici avec ses idées de jeunesse. Pour le jeune Soloviev, la synthèse entre l’Orient et l’Occident devait en effet être la voie propre de la Russie devant achever positivement l’histoire. Cf. Vladimir Soloviev, Principes Philosophiques de la connaissance intégrale, Caen, PUC, 2024, en particulier le premier chapitre : « Introduction à une histoire universelle (sur la loi du développement historique) ».
Dans la vie pratique, trois phénomènes dominèrent : d’abord l’afflux massif en Europe d’ouvriers chinois et japonais (aggravant fortement la question sociale et économique) ; ensuite une série de palliatifs de la part des classes dirigeantes pour résoudre ce problème ; enfin l’intensification de l’activité internationale des sociétés secrètes, formant une vaste conspiration paneuropéenne pour chasser les Mongols et restaurer l’indépendance du continent. Ce colossal complot auquel participèrent les gouvernements nationaux, du moins autant que le permettait le contrôle des vice-rois mongols, fut préparé de main de maître et réussit brillamment. À l’heure fixée commença le massacre des soldats mongols, l’extermination et l’expulsion des travailleurs asiatiques. Partout se firent jour les cadres secrets des armées européennes et une mobilisation générale fut exécutée selon un plan minutieusement élaboré de longue date. Le nouveau Bogdo Khan, petit-fils du grand conquérant, accourt de Chine en Russie, mais ses troupes innombrables sont écrasées par une armée paneuropéenne. Leurs restes dispersés se replièrent au cœur de l’Asie, et l’Europe recouvra sa liberté.
Si la soumission d’un demi-siècle aux barbares asiatiques avait été rendue possible par la désunion des États européens, en ce temps occupés uniquement par leurs intérêts nationaux propres, à l’inverse la grande et glorieuse libération fut, quant à elle, le fruit de l’organisation internationale des forces unies de toute la population européenne. De ce fait patent, il découla naturellement que le vieil ordre traditionnel de nations séparées perdait partout sa signification, si bien que les derniers vestiges des institutions monarchiques disparaissaient presque partout. L’Europe au XXIe siècle apparaît comme une union d’États plus ou moins démocratiques, les États-Unis d’Europe. Les progrès de la culture matérielle, quelque peu ralentis par l’invasion mongole et la guerre de libération, reprennent alors à un rythme accéléré. En revanche, les objets de la conscience interne, c’est-à-dire les questions relatives à la vie et à la mort, au destin final du monde et de l’homme, compliqués et obscurcis par une multitude de nouvelles recherches et de nouvelles découvertes, tant physiologiques que psychologiques, restent sans réponse. Un seul résultat négatif important s’imposa clairement : la chute définitive du matérialisme théorique. Plus aucun esprit sensé ne se satisfait de l’idée de l’univers comme système d’atome dansants, et de la vie comme résultat d’une accumulation mécanique de transformations infimes de la matière. L’humanité a dépassé pour toujours ce stade d’enfance philosophique. Mais, d’un autre côté, il devient également évident qu’elle a aussi dépassé la capacité enfantine d’une foi naïve et non réfléchie. Des concepts tels que Dieu créant le monde à partir de rien, etc., ont même cessé d’être enseignés dans les écoles primaires. Il s’est établi, en ces matières, un certain niveau général, plus élevé, de compréhension, au-dessous duquel nul dogmatisme ne saurait désormais descendre. Et si l’immense majorité des gens qui pensent reste tout à fait incroyante, en revanche les rares croyants sont tous, par la force des choses, devenus des penseurs obéissant aux prescriptions de l’apôtre : soyez jeunes par le cœur et non par l’intelligence.
Sources
- Constantin Pobiedonostsev (1827-1907), archi-conservateur et « éminence grise » de la politique impériale d’Alexandre III, est l’un des adversaires les plus redoutables de Vladimir Soloviev. Dans une longue lettre au tsar de novembre 1891, Pobiedonostsev déclare entre autres que Soloviev « se présente comme une sorte de prophète, malgré l’absurdité patente et le caractère infondé de tout ce qu’il prêche ». Plus tard et à l’autre extrémité du spectre politique, Trostki raille « l’obscure métaphysique de Soloviev » (Trotski, Littérature et Révolution, Moscou, édition d’État, 1924, p. 290). Boukharine, en revanche, dans la courte notice biographique qu’il donne de lui-même pour l’Encyclopédie Granat, déclare s’être identifié à l’Antéchrist décrit par Soloviev. Plus récemment et de façon positive, comme le révèle le journal Kommersant, la « direction du Kremlin et du parti ‘‘Russie unie’’ a remis [en hiver 2014] aux gouverneurs et aux cadres du parti […] La Justification du Bien de Vladimir Soloviev », l’une des œuvres majeures de ce philosophe que Vladimir Poutine aime à citer. On le constate, en politique aussi, le nom de Vladimir Soloviev est important en Russie.
- Alexandre Kojève, « Conférences sur Vladimir Soloviev, professées dans le cadre d’un séminaire d’étude sur la philosophie religieuse russe moderne à l’École pratique des hautes études (EPHE) de Paris, novembre 1933 », NAF 28320, Fonds Alexandre Kojève, BnF, f. 6-7.
- On notera que ce texte est connu des milieux chrétiens et, en particulier, catholiques. On dit de Jean-Paul II qu’il aimait particulièrement ce livre. D’ailleurs, dans son encyclique « Fides et Ratio » (14 sept. 1998), il cite directement Soloviev comme l’un « des exemples significatifs d’une voie de recherche philosophique qui a tiré un grand profit de sa confrontation avec les données de la foi ».
- Alexandre Kojève, « Die Geschichtsphilosophie Wladimir Solowjews », Bonn, 1930.
- Vladimir Soloviev, Trois Entretiens (1900), trad. B. Marchadier, Genève, Ad Solem, 2005, p. 17.
- Hans Urs Von Balthasar, La Gloire et la croix, trad. R. Givord et H. Bourboulon, Paris, Aubier, 1972, t. II, p. 167-230.
- Constantin Motchoulski, Soloviev, Vie et doctrine, 1936.
- Vladimir Soloviev, Trois Entretiens, op. cit., p. 16.
- Ibid., p. 16-17.
- Sur le rapport de Soloviev au prophète, cf. son livre, Vladimir Soloviev, Mahommet, trad. B. Marchadier, Genève, Ad Solem, 2008. Cf. également ma conférence à l’Institut du monde arabe.
- Encore à l’heure actuelle (voire à plus forte raison à l’heure actuelle). On se rapportera par exemple aux paroles de Karaganov traduites dans ces pages : « Le système politique que nous avons édifié au cours des siècles est lui-même un héritage du plus grand de tous les empires, celui de Gengis Khan. Une fois encore, beaucoup de Russes seront en désaccord avec moi sur ce point, mais c’est la stricte vérité. »