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Dans votre dernier ouvrage, vous soutenez que la modernité a changé notre manière de résoudre des problèmes quotidiens : si nous avons gagné à la prévisibilité que donne le respect des procédures, nous en souffririons aussi. En quoi avons-nous changé ?

La manière dont nous sommes dans le monde, dont nous agissons et interagissons, évolue de manière subtile — de sorte que nous ne sommes souvent pas conscients de ce changement. 

La thèse principale de mon livre est que nous sommes aujourd’hui passés de l’action à l’exécution. Aujourd’hui, le sens du jugement, c’est-à-dire la manière d’agir face à une situation donnée, est en partie remplacé par des règles mécaniques, bureaucratiques et abstraites que j’appelle constellation et oppose à la situation, en reprenant une distinction de Hermann Schmitz 1.

Hartmut Rosa, «  Situation und Konstellation  », Suhrkamp, 2025.

Qu’entendez-vous par là ?

Je donnerais un exemple de ce glissement. Avec deux collègues, j’ai examiné les raisons pour lesquelles le football est si attractif. Dans ce contexte, nous nous sommes intéressés à l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) et avons rédigé un essai sur le sujet, en nous appuyant sur cette distinction entre situation et constellation.

La manière dont un arbitre de football dirige le match dépend de sa personnalité. Il peut réagir, se montrer intransigeant ou plus tolérant. L’action et le jugement situationnel sont toujours liés.

Dans le football, le fait qu’un hors-jeu soit signalé ou non dépend de nombreux facteurs : la situation actuelle, le début ou la fin du match, mais aussi les spectateurs. Autrefois, on utilisait par exemple la notion de « même hauteur » 2. L’arbitre disposait alors d’une certaine marge de manœuvre pour prendre sa décision.

Aujourd’hui, la ligne tracée par l’assistance vidéo est utilisée dans les cas d’arbitrage. La situation n’a donc plus aucune importance, pas plus que le fait que l’arbitre ait déjà pris trois décisions en faveur d’une équipe. Il n’y a plus qu’une seule base de décision : cette ligne tracée.

La semaine dernière, j’ai discuté avec des arbitres amateurs qui m’ont dit qu’ils avaient tendance à ne pas signaler les petits hors-jeux lorsque le score est de 5-0 en faveur d’une équipe et que l’autre attaque, afin de rendre le jeu un peu plus équilibré. La justice situationnelle est donc différente de la justice constellative.

C’est ainsi que j’en suis venu à cette distinction entre situation et constellation. J’ai ensuite constaté qu’elle s’appliquait à tous les domaines de la vie dans lesquels nous agissons.

Le système capitaliste ne pourra changer que si nous, citoyens, nous considérons à nouveau comme des acteurs et réclamons des marges de manœuvre.

Hartmut Rosa

Qu’avons-nous perdu à cette nouvelle approche ?

Agir signifie que nous nous trouvons dans une situation et que nous essayons d’y trouver la bonne façon d’agir, avec discernement, tact et sur la base de notre expérience. L’action et la situation s’influencent toujours mutuellement. J’ai toutefois remarqué que dans presque tout ce que nous faisons, nous passons désormais de ce type d’action — une réaction à des situations — à une exécution — c’est-à-dire finalement à la mise en œuvre de programmes. 

Voici un autre exemple tiré de mon livre qui ne concerne ni la morale ni la bureaucratie : pour préparer un café filtre, il faut faire preuve de doigté et de discernement. Si l’on n’en a jamais préparé, on ne sait pas combien de cuillères de café il faut mettre ; si l’on en prépare souvent, cela dépend de l’humeur du moment. Si l’on souhaite être en pleine forme et que l’on a l’impression de s’être couché tard la veille, on en ajoute une de plus. Si l’on a l’impression que sa tension artérielle est déjà trop élevée, on en ajoute une de moins. Selon les personnes qui partagent le café, on le prépare plus ou moins fort.

Le café est ainsi adapté à la situation et à la personne. Lorsque les enfants viennent prendre leur petit-déjeuner, ils peuvent reconnaître si c’est leur mère ou leur père qui a préparé le café. Aujourd’hui, il suffit d’insérer les capsules dans la machine pour obtenir un café toujours identique, peu importe qui le prépare et dans quelle situation.

Il s’agit d’un exemple tout à fait anodin, mais ce phénomène s’étend à tous les domaines de la vie. Pour reprendre mon premier exemple, l’arbitre est désormais assisté par un assistant vidéo qui peut déterminer avec une précision de l’ordre du centième de millimètre si un joueur est hors-jeu ou non : l’action avec discernement et doigté disparaît ainsi.

Vous mentionniez les travaux d’Hermann Schmitz. Vos travaux doivent également beaucoup à la théorie critique : dans le cadre du travail de ce livre, comment articulez-vous ces différents bagages théoriques ?

La distinction entre situation et constellation provient, comme je l’ai mentionné, de Hermann Schmitz, le fondateur de la nouvelle phénoménologie. Même si celle-ci me semble parfois quelque peu sectaire et si je ne partage pas tout ce que Schmitz écrit à ce sujet, il a été une source d’inspiration importante pour moi pour ces deux concepts.

Cela peut être quelque peu problématique, car la théorie critique constitue un contexte important pour moi : j’en suis issu. Walter Benjamin, Theodor W. Adorno et la tradition de la théorie critique dans son ensemble m’accompagnent en fait toujours et m’ont fortement inspiré, mais pas en ce qui concerne cette distinction spécifique. 

Chez Walter Benjamin et Theodor W. Adorno, le terme « constellation » est utilisé dans un autre sens, presque comme je comprends le terme « situation », c’est-à-dire comme l’apparition de quelque chose entre les points constellatifs. Cela est bien sûr également possible. 

En passant par Kant, je suis même remonté jusqu’à Aristote qui fait une distinction particulièrement intéressante entre justice et équité : la justice, c’est la règle abstraite, la loi, et l’équité, c’est ce qui est approprié à la situation donnée. Nous constatons ainsi que la règle ne devrait pas être une règle.

Cette idée m’a toujours guidé. En tant qu’enseignant ou directeur d’académie, je m’oppose toujours à l’expression « une règle est une règle ». Chaque situation est différente et il y a une différence entre rendre justice à une situation ou à une personne et appliquer une règle. On peut le constater chez Hannah Arendt, Kant et Aristote.

Le passage du rôle d’acteur à celui d’exécutant est-il principalement observable dans nos sociétés occidentales ? Ou s’agit-il d’un phénomène universel ?

L’accès à la situation par le biais d’une approche constellative est une tendance de la modernité occidentale, qui s’est ensuite répandue dans le monde entier. 

Deux phénomènes renforcent cette tendance : d’une part, les règles et lois bureaucratiques, qui ont d’ailleurs également un potentiel émancipateur, garantissent l’égalité de traitement, en éliminant la corruption et en prévenant la discrimination. D’autre part, la technique nous permet de traiter les choses. En d’autres termes, l’approche constellative rend le monde accessible.

La mise à disposition de ce monde est liée au programme occidental de modernisation, mais elle s’est aujourd’hui étendue à l’échelle mondiale. Cependant, dans les cultures et les pays du « Sud global », comme on les appelle parfois de manière simpliste, la conscience traditionnelle que la vie est plus riche que la solution constellative est encore aujourd’hui plus aiguë.

C’est la raison pour laquelle, dans le dernier chapitre du livre, j’ai utilisé deux termes issus du « Sud global », à savoir le jeitinho brésilien et le jugaad indien. Le jeitinho désigne une sorte de vertu ou d’art de vivre, et signifie « le petit chemin ». Il s’agit de trouver la bonne réponse à des situations, même en l’absence de moyens techniques ou de règles bureaucratiques, et de créer ainsi l’équité, selon Aristote. Dans la tradition hindoue, cela s’appelle jugaad.

Dans la modernité occidentale, nous n’avons plus vraiment de termes pour cela, car nous considérons que si quelque chose n’est pas techniquement et bureaucratiquement correct, il s’agit d’une erreur ou d’une omission que nous devons corriger. C’est là que réside le véritable problème fondamental de notre société, qui se manifeste d’ailleurs dans le problème de la bureaucratie.

Je ne prétends pas que la bureaucratie soit toujours mauvaise. Le problème est toutefois que les situations de la vie dépassent toujours ce qui peut être réglementé. C’est pourquoi il faut toujours une règle supplémentaire pour tenir compte des changements de situation, des situations nouvelles ou particulières. C’est la raison pour laquelle les bureaucraties se développent de manière excessive dans le monde occidental.

La pression capitaliste en faveur de la croissance nous pousse donc à essayer d’optimiser notre vie de manière paramétrique.

Hartmut Rosa

Quelle place accordez-vous aux progrès technologiques, et plus précisément à l’intelligence artificielle, dans cette évolution ?

L’intelligence artificielle est un excellent exemple de notre volonté constante d’optimiser le rendement et le résultat de nos actions. Elle montre également comment notre façon d’être au monde évolue.

On peut le comprendre de manière très concrète à travers la façon dont nous nous orientons dans une ville. Imaginons que nous arrivions dans une nouvelle ville, comme Bruxelles, Rome, Paris ou Berlin. Il est naturel pour l’être humain de vouloir se familiariser avec le lieu où il se trouve.

Après quelques heures, on développe une sorte de perception de la ville : on sait déjà où coule le fleuve, si l’on se trouve au nord ou au sud de celui-ci, ou encore où se trouve le château. On s’oriente entre le fleuve et le château, et l’on sait que la cathédrale se trouve au centre, à gauche.

En parcourant la ville, on acquiert une perception de la manière dont on se déplace dans cet espace, dans cette situation. Aujourd’hui, nous nous orientons avec Google Maps, et c’est une action constellative : tout en empruntant un itinéraire — 100 mètres à gauche, puis immédiatement à droite, puis sur le pont — nous n’avons aucune idée de l’endroit où l’on se trouve. Cet exemple trahit un changement notre manière d’être dans le monde et de se déplacer dans celui-ci.

Ma thèse est la suivante : l’intelligence artificielle intensifie l’accès constellatif au monde, mais elle comporte le risque que nous n’améliorions plus nos actions. À cet égard, je tiens à souligner une fois de plus que, par le biais de règles bureaucratiques, d’instruments techniques et de technologies, nous avons cherché à accroître notre capacité d’action, mais aussi à garantir et à créer des marges de manœuvre dans lesquelles nous pouvons agir. Or, nous en sommes désormais arrivés à un point où l’IA agit à notre place. Nous remplaçons ainsi l’action par la technologie.

L’IA peut composer des morceaux de musique à notre place : à la fin, on peut encore préciser si l’on souhaite un tempo plus lent ou une forme plus classique. Nous constatons ainsi que le morceau de musique n’est plus une forme d’action, mais quelque chose qui nous est présenté et qui peut ensuite être jugé, évalué et modifié.

L’une de mes convictions principales est que la différence entre agir et exécuter réside dans le fait que nous sommes toujours ancrés dans des situations. Celle-ci évolue constamment en fonction de nos actions et les influence en retour. En revanche, dans la constellation du monde, nous sommes toujours confrontés : cette constellation agit sur nous et nous réagissons ensuite. L’ordre chronologique n’est pas direct.

Le hors-jeu au football est intéressant à cet égard. Lorsqu’il doit prendre une décision, l’arbitre consulte une image vidéo enregistrée il y a une ou trois minutes, l’évalue, puis passe à autre chose. Agir de manière constellative revient en fait toujours à s’arrêter dans le monde, à sortir de la situation.

L’IA modifie ainsi notre manière d’être au monde, que ce soit pour cuisiner, faire de la musique, peindre, raconter des histoires, naviguer ou faire de l’astronomie : elle nous présente le monde comme un vis-à-vis dans lequel nous ne sommes plus ancrés.

Ma préoccupation concernant l’IA est qu’elle ne nous permet pas d’améliorer notre capacité d’action dans le monde, mais qu’elle la remplace par une exécution artificielle. Cela rend l’existence humaine dans le monde difficile. Selon moi, c’est l’une des raisons pour lesquelles le burn-out et la solitude sont en augmentation.

Pourquoi ? 

La sociologue Eva Illouz m’a fait prendre conscience d’un possible lien : elle écrit que les émotions nous fournissent l’énergie nécessaire pour agir, ce qui me paraît tout à fait plausible 3. Le sociologue allemand Hans Joas et toute la tradition du pragmatisme ont également abondé dans ce sens. Selon eux, agir ne consiste pas à mettre en œuvre un programme dans le monde, mais à répondre et à réagir à une situation.

Lorsque vous voyez une personne allongée dans la rue ou que vos parents âgés ne peuvent plus subvenir à leurs besoins chez eux, par exemple vous réagissez émotionnellement. Vous identifiez le défi, essayez d’aider, d’agir et d’intervenir. Au contraire, nous constatons que l’exécution et la logique exécutive neutralisent complètement nos émotions : elles font que nous n’agissons plus en fonction de nos sentiments, mais selon un programme, une règle ou des directives. 

Dans mon livre, je présente toute une série d’exemples à ce sujet. Les enseignants qui disposent d’un catalogue de critères abstraits pour attribuer les notes peuvent parfois avoir le sentiment qu’une bonne note serait importante pour encourager certains élèves, voire pourrait changer leur vie — selon les critères pourtant, cela n’est pas possible. L’enseignant se voit donc contraint d’en attribuer une mauvaise. 

Il en va de même pour l’arbitre qui, au vu du déroulement d’un match, estimerait juste de ne pas signaler un léger hors-jeu en faveur de l’équipe A, précisément parce qu’il a déjà arbitré trois fois, lors de situations critiques, en faveur de l’équipe B. Selon la logique de l’exécution constellative, un tel comportement n’est pas non plus possible. Les émotions et la capacité de jugement n’ont aucune importance ; elles doivent être ignorées, voire contrariées.

C’est pour cette raison que j’affirme que nous coupons le lien entre l’émotion et l’action, même lorsque nous préparons le café le matin. Si je suis fatigué et que je mets une cuillère de café en plus dans le filtre, les émotions influencent directement l’action. Avec la capsule, l’émotion est mise en veille et je dois même agir à son encontre.

Agir contre l’émotion ou sans l’émotion nous prive de notre pouvoir d’action et entraîne une perte d’énergie, voire un burn-out. Cependant, nous restons des êtres affectifs, et les affects s’accumulent alors, pouvant se transformer en colère politique ou, sous un angle positif, en explosions d’euphorie lors de matchs de football ou de concerts de rock.

La mise à disposition du monde est liée au programme occidental de modernisation, mais elle s’est aujourd’hui étendue à l’échelle mondiale.

Hartmut Rosa

Quelles sont les raisons qui expliquent le recul de l’action au profit de l’exécution ? Pourquoi cette seconde approche séduit-elle ?

La situation est en partie attribuable à la logique capitaliste et à la quête incessante de croissance de la modernité, que j’ai tenté de mettre en évidence dans mes précédents écrits. Partout où nous sommes confrontés à la réalité du capitalisme mondial, nous sommes constamment contraints de préserver le statu quo, qu’il s’agisse des emplois, du système de santé, du système de retraite, etc., par l’accélération, la croissance et l’innovation. À partir d’un certain point, la croissance n’est plus possible que par une décomposition paramétrique.

Selon l’ancien principe du taylorisme appliqué aux chaînes de montage, si le processus doit être optimisé au-delà d’un certain niveau, il faut le décomposer en ses différents éléments afin d’améliorer chaque mouvement individuel. La pression capitaliste en faveur de la croissance nous pousse donc à essayer d’optimiser notre vie de manière paramétrique. Nous commençons donc par la décomposer en paramètres individuels.

Prenons l’exemple de la santé : nous pouvons mesurer la durée de notre sommeil, la profondeur de la phase REM, la durée du sommeil profond, le nombre de pas effectués dans la journée ou encore le nombre de calories consommées et brûlées. Il s’agit là de paramètres individuels qui doivent être traités dans leur ensemble : il est possible d’améliorer le taux de mélatonine, de sérotonine, d’insuline, etc.

La logique d’optimisation et d’amélioration de la modernité est donc un facteur moteur central. Cependant, il en existe un deuxième facteur que j’ai brièvement mentionné que je tiens à souligner : l’approche constellative est également un projet émancipateur. Avec le sociologue Georg Simmel, je dirais que la fixation bureaucratique et constellative des horaires de travail, des temps de repos et des mesures de protection fait également partie d’un projet visant à garantir l’égalité de traitement. La corruption directe est l’un des problèmes qui obligent à établir des constellations, à surveiller, ou du moins à réglementer clairement les mécanismes subtils de favoritisme ou de discrimination. Sans une telle approche, les garçons obtiendraient à nouveau des notes légèrement meilleures que les filles, ou bien les natifs auraient plus de chances d’obtenir de l’État une autorisation qui serait refusée aux migrants. 

Je ne prétends donc pas dans mon livre que l’approche constellative est toujours inappropriée. Si je souhaite intervenir dans le monde ou prendre le contrôle d’une situation, il est évident que je dois d’abord la décomposer en ses éléments constitutifs.

La santé, un phénomène particulièrement complexe, en est un bon exemple. Il existe de nombreuses réponses possibles à la question de savoir si l’on est en bonne santé. La médecine a acquis sa puissance et son utilité grâce aux connaissances acquises grâce à l’approche constellative.

L’une des nombreuses constellations, que j’appelle également paramètres, est par exemple la pression artérielle. À l’hôpital, on mesure les valeurs sanguines, les valeurs hépatiques, le taux de sérotonine, de mélatonine, ou encore le type d’allergie à une substance donnée. Il s’agit là de constatations qui peuvent ensuite être traitées de manière ciblée et sur lesquelles on peut exercer une influence. Il est donc tout d’abord logique d’essayer cette approche. Néanmoins, cet accès constellatif s’avère être en augmentation significative.

Dans cette paramétrisation faite de la vie, quel soupçon pèse sur ce qui échappe à l’optimisation et pourrait constituer une marge de manœuvre ?

Je répondrai à cette question à partir d’un exemple important. Actuellement, les médecins et les enseignants du monde entier sont très préoccupés par l’état de santé mentale des jeunes, souvent catastrophique. Jonathan Haidt, l’auteur de The Anxious Generation, m’a inspiré cette idée d’une « herméneutique du soupçon » : selon lui, ce sont les réseaux sociaux et la numérisation qui en seraient responsables, ainsi que ce qu’il appelle le safetyism.

D’après ce que rapporte Haidt, au XIXe et au XXe siècle, les parents laissaient leurs enfants jouer dehors et comptaient sur la présence d’un adulte pour les aider s’ils rencontraient des difficultés. S’ils allaient ensuite trop loin ou faisaient des choses qu’ils n’auraient pas dû faire, un adulte les réprimandait et leur imposait des limites, mais cela venait a posteriori. En conséquence, libres de se retrouver dans la rue, les enfants développaient leurs propres règles et leur sens du jugement, comme ils devaient apprendre à gérer les conflits : puis-je jouer avec ces garçons plus âgés, ou sont-ils dangereux ? Puis-je me laisser entraîner dans cette situation ?

Aujourd’hui, les parents, en particulier ceux de la classe moyenne mais pas seulement, essaient de donner à leurs enfants des espaces bien définis dans lesquels ils font des choses bien définies, sont confrontés à des règles bien définies et suivent des programmes de résolution de conflits bien définis. Cela ne signifie pas que les enfants n’ont plus de marge de manœuvre, mais leur jeu a changé. Désormais, nous partons du principe que les adultes qui entrent en contact avec des enfants sont susceptibles de leur faire du mal ou d’abuser d’eux — notamment en ligne. Haidt décrit ainsi comment l’image de l’adulte en contact avec un enfant est passée d’une herméneutique de la confiance à une herméneutique du soupçon.

Après avoir lu Haidt, j’ai remarqué que ce phénomène était en réalité très répandu. Il apparaît également dans le domaine des soins, où l’herméneutique du soupçon s’est aussi installée. Soigner signifie toujours se retrouver dans une situation qui nous met au défi de manière imprévisible : sans règles claires et sans contrôle précis, il est suggéré que les soignants ne font rien, facturent des montants élevés ou maltraitent les personnes dont ils s’occupent.

Un autre exemple : en Allemagne, un livre à succès paru en 2017 s’intitule 1000 ganz legale Steuertricks (« 1 000 astuces fiscales tout à fait légales ») 4. L’idée qui y est défendue est la suivante : « Exploitez toutes les marges de manœuvre à votre avantage ! » L’ouvrage ne propose pas de développer son sens critique, son discernement et son intuition pour déterminer ce qui serait juste, mais d’exploiter toutes les marges, y compris là où cela n’est pas prévu et où l’on pourrait considérer que c’est injuste, afin d’en tirer profit. Le livre promeut donc à son tour l’herméneutique du soupçon : toute marge de manœuvre devient partiale et injuste.

Ma thèse est donc que nous en sommes venus à considérer, sur le plan culturel et social, que disposer d’une marge de manœuvre implique nécessairement d’en abuser.

Aujourd’hui, le sens du jugement, c’est-à-dire la manière d’agir face à une situation donnée, est en partie remplacé par des règles mécaniques, bureaucratiques et abstraites.

Hartmut Rosa

Dans quelle mesure nos désirs sont-ils modifiés dès lors que disparaît cette marge de manœuvre ?

Nous avons naturellement le sentiment que les nouvelles technologies nous permettent de faire ce que nous voulons. Cependant, nos désirs évoluent. Nos désirs, et notre sensibilité par la même occasion, changent, tout comme ce à quoi nous prêtons attention, car nous recherchons un rendement maximal. Ma question est donc la suivante : que souhaitons-nous réellement dans le monde ?

La cuisine est un bon exemple de ce déplacement des désirs suscité par la technologie. Nous souhaitons obtenir le résultat optimal que nous pouvons atteindre grâce à une technologie moderne, comme un Thermomix qui fait tout à notre place, et peut-être même mieux que si nous cuisinions nous-mêmes. De tels outils modifient la structure de notre volonté et notre attention dans une perspective constellative. 

Dans le domaine de la santé, ce changement est également évident. Quand on se demande si on est en bonne santé ou comment on a dormi, il y a deux façons de répondre à la question. La première, c’est de regarder à l’intérieur de soi. On peut se demander : « Comment je me sens ? ». L’autre possibilité consiste à se tourner vers l’extérieur : que dit mon tracker personnel ? Combien d’heures ai-je dormi ? Quelle était la qualité de mon rythme de sommeil ou l’efficacité de ma phase de sommeil ?

Si vous me demandez si je suis en bonne santé, je peux répondre que ma tension artérielle est bonne et que mes analyses sanguines sont normales, ou, au contraire, simplement que je me sens en bonne santé. Il en va de même pour la vie sociale. À la question « Avez-vous de bons amis ? », je peux également répondre de manière constellative : « Oui, j’ai de nombreux abonnés sur Snapchat et Instagram. »

Des études en sciences sociales montrent désormais que le regard se détourne maintenant de la perception situationnelle pour se tourner vers la détermination constellative. Nous ne sommes donc pas empêchés de faire ce que nous souhaitons, mais nous mettons à souhaiter d’autres choses.

Quelles sont les conséquences politiques de ce changement ?

De manière surprenante, dans le domaine de la politique, l’approche constellative limite également notre capacité d’action et notre perception des situations.

Sur le plan politique, la société est toujours prise dans une situation particulière. Nous sommes en 2026, une année qui nous met au défi sur les plans démocratique, militaire, écologique et économique. La question qui se pose alors est la suivante : que faisons-nous dans cette situation ?

Je constate que l’approche constellative limite beaucoup les réponses à cette question. Dans le cas de la guerre en Ukraine, par exemple, le discours en Allemagne portait toujours sur la question de savoir si nous devions fournir telle ou telle arme. Talk-show après talk-show, débat parlementaire après débat parlementaire, il n’était pas question d’autre chose. Il s’agit là d’un rétrécissement extrême.

Je donnerai un autre exemple. Dans de nombreux pays, certaines forces politiques modérées se demandent si elles seraient prêtes à former une coalition avec l’extrême droite. Cette question doit toujours être tranchée à l’avance : il s’agit de déterminations constellatives qui peuvent entraîner des problèmes de situation.

En Thuringe, un journaliste a interrogé Katja Wolf, tête de liste de l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) et membre du gouvernement, en lui posant la question suivante : « Si l’AfD dépose une proposition raisonnable au Parlement, voterez-vous pour ou contre ? » Mme Wolf a répondu que l’AfD présentait rarement de bonnes propositions, mais le journaliste a insisté : « Allez-vous alors voter pour ou contre ? »

Katja Wolf se trouvait ainsi confrontée au problème suivant : si elle répondait non, elle passerait pour antidémocratique, car elle voterait contre une bonne proposition. Si elle répondait oui, cela signifierait que le BSW serait prêt à former une coalition avec l’extrême droite.

Il s’agit d’un rétrécissement du discours politique, d’un blocage et même d’une exacerbation qui rendent la tâche difficile aux politiciens et provoquent une grande frustration que nous sous-estimons. Nous savons que les électeurs sont souvent insatisfaits des partis établis, mais les politiciens souffrent tout autant de ne plus se percevoir comme capables d’agir. Cela alimente la colère politique.

Comme nous l’avons déjà mentionné, nous sommes émotionnellement aliénés, voire paralysés dans notre vie quotidienne ; les émotions n’y jouent plus aucun rôle. Cependant, elles se déchargent lorsque nous regardons les informations. Certains expriment leur mécontentement envers les Verts, d’autres envers Merz, Söder, l’AfD, Poutine ou Trump. Ils manifestent alors leur frustration en parcourant leur appartement, les poings serrés. Alors qu’il n’existe aucun contexte d’action, cela conduit à des manifestations politiques extrêmes dans la rue ou lors des élections. 

Je pense que les partis populistes connaissent un grand succès parce qu’ils promettent aux électeurs de revenir à l’action. Prenons l’exemple du Brexit et du slogan « Take back control » : derrière ce mot d’ordre se cache l’idée de ne plus laisser Bruxelles exécuter, mais de redevenir des acteurs à part entière. 

Nous en sommes venus à considérer, sur le plan culturel et social, que disposer d’une marge de manœuvre implique nécessairement d’en abuser.

Hartmut Rosa

Est-ce cette promesse d’une reprise de contrôle qui explique l’élection de Trump à la présidence des États-Unis ?

Je le pense. À l’échelle mondiale, de nombreux sociologues et politologues se demandent actuellement comment Donald Trump a pu accéder au pouvoir dans l’une des plus anciennes démocraties du monde. Selon moi, les explications superficielles qui imputent son élection à un système éducatif défaillant ou à un système médiatique inefficace sont erronées. Les États-Uniens ne sont pas tous peu éduqués et disposent de très bons médias. Du reste, en Allemagne et ailleurs en Europe, nous rencontrons également des problèmes en matière de démocratie similaires à ceux des États-Unis, tout en ayant parfois des faiblesses différentes.

Dans mon livre, je tente de démontrer que Trump a su promettre avec succès qu’il agirait. Il le souligne encore aujourd’hui dans ses interviews. Il ne se laisse arrêter par aucun contrat, aucun conseil politique, aucun accord. La seule chose qui le retient, comme il le dit clairement, ce sont sa raison, son jugement et ses valeurs. C’est cela, agir. Trump suggère qu’il peut le faire avec efficacité. D’un trait de plume, il avait établi le DOGE dirigé par Musk, pour « démanteler la bureaucratie gouvernementale » — cette instance a été mise en sourdine depuis. 

Lorsqu’on conquiert et qu’on utilise des marges de manœuvre, on constate toutefois dans un premier temps qu’il est possible d’agir sans discernement, sans sens de la mesure et sans tact, d’une manière qui ne rend pas justice à la situation. Avoir une marge de manœuvre, c’est accepter les limites du contexte d’action et trouver une bonne solution dans ce contexte-ci. Au contraire, Trump n’exploite pas ces marges, mais détruit les situations.

Trump a donc exploité une faiblesse réelle — la perte d’une forme d’initiative ressentie par de nombreux électeurs — pour proposer une solution populiste. Comment regagner une marge de manœuvre sans céder à ces fausses promesses ?

Il m’est arrivé d’écrire des ouvrages très pessimistes, mais le dernier se termine plutôt sur une note optimiste. 

J’ai en effet constaté que nous n’en étions pas encore arrivés au point où nous ne faisions plus qu’exécuter. Nous ne le pourrions d’ailleurs pas, car la vie est toujours plus riche et nous confronte sans cesse à des situations et des défis imprévus, pour lesquels l’appareil avec lequel nous réagissons habituellement n’est pas conçu.

Le sociologue et historien Richard Sennett a constaté il y a longtemps que les gens commencent à se sentir vivants lorsque les instruments d’exécution ne fonctionnent plus, lorsque les règles ne s’appliquent plus ou lorsque l’appareil tombe en panne 5. Même chez McDonald’s, les employés commencent à faire preuve de créativité et à agir de manière autonome lorsque les machines sont hors-service.

Il est intéressant de noter que nous faisons tout au long de la journée des choses que nous ne devrions pas faire « En réalité, nous avons déjà fermé le magasin, mais veuillez entrer, je vais vous servir. » « En réalité, vous avez utilisé le mauvais formulaire pour ce problème, mais je vais tout de même en tenir compte. » « En réalité, je devrais vous attribuer une mauvaise note pour ce mémoire, mais je vous attribue tout de même une bonne note, car quelque chose m’a convaincu. ». Ce constat s’applique même à la technologie : « En réalité, ce programme n’est pas conçu pour cela, mais j’ai trouvé un moyen de l’utiliser. » Ce « en réalité » représente notre marge de manœuvre.

Je termine ainsi mon livre par un plaidoyer en faveur de la subversion : il nous faut utiliser ces marges de manœuvre, pour nous considérer comme des acteurs, notamment dans les administrations et au travail. Le sociologue Niklas Luhmann appelle cela « l’illégalité utile », sujet sur lequel Stefan Kühl, un collègue de Bielefeld, a écrit le livre Brauchbare Illegalität : Vom Nutzen des Regelbruchs in Organisationen 6. Il y montre comment, précisément dans les organisations, les entreprises et les sociétés, les directives ne sont pas systématiquement respectées. Dans les pays du Sud, il existe précisément pour cela les concepts que j’ai déjà mentionnés précédemment.

Je souhaite que nous puissions redécouvrir et exploiter les petites marges de manœuvre. Cela nous permet également de sensibiliser davantage à la nécessité de retrouver notre capacité d’action à grande échelle.

Je pense que le système capitaliste ne pourra changer que si nous, citoyens, nous considérons à nouveau comme des acteurs et réclamons ces marges. J’espère que cette réappropriation, à notre niveau, nous permettra de passer à l’échelle supérieure.

Sources
  1. Hermann Schmitz, Situationen und Konstellationen : Wider die Ideologie totaler Vernetzung, Freiburg/Br. Alber, 2005.
  2. Un joueur n’est ainsi pas hors-jeu s’il se trouve à la même hauteur que l’avant-dernier adversaire, ou à la même hauteur que les deux derniers défenseurs.
  3. Eva Illouz, Les Émotions contre la démocratie, trad. Frédéric Joly, Paris, Premier Parallèle, 2022.
  4. Franz Konz, 1000 ganz legale Steuertricks, Munich, Droemer Knaur, 2017.
  5. Richard Sennett, Le Travail sans qualités : Les conséquences humaines de la flexibilité, Paris, Albin Michel, 2000.
  6. Stefan Kühl, Brauchbare Illegalität : Vom Nutzen des Regelbruchs in Organisationen, Francfort, Campus, 2020.