Guerre

La dissuasion avancée : Emmanuel Macron a-t-il européanisé la doctrine nucléaire française ? Discours intégral à l’île Longue

« Nous entrons sur le chemin de la dissuasion avancée. »

Alors que 6 Européens sur 10 soutiennent l’extension de la dissuasion nucléaire française à toute l’Union, dans son discours de l’île Longue, Emmanuel Macron a officialisé une réorientation européenne de la dissuasion française et ordonné une augmentation du nombre de têtes nucléaires — tout en précisant que les chiffres de cet accroissement ne seraient jamais communiqués.

Nous publions une longue introduction signée Louis Gautier à ce discours historique — à étudier de près.

Auteur
Louis Gautier
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© Yoan Valat/AP

Lors de son déplacement à l’île Longue, lundi 2 mars 2026, dans un important discours sur la dissuasion, Emmanuel Macron a entendu préciser les conditions dans lesquelles les armes nucléaires françaises pourraient à l’avenir « européaniser » leur posture dissuasive. 

Après les ouvertures pratiquées à ce sujet auprès de nos alliés, en 2024 et 2025, marquée en particulier par la déclaration franco-britannique de Northwood le 10 juillet 2025, l’intervention du chef de l’État était très attendue.

Même si la proposition d’étendre la protection de la dissuasion française aux alliés européens s’inscrit dans la continuité des prises de position de tous ses prédécesseurs depuis la fin de la Guerre froide, le président de la République s’engage cette fois plus avant.

On passe de l’affirmation que les armes françaises de dissuasion contribuaient de facto à la sécurité des Européens à une offre de service et aux modalités que pourrait prendre un tel engagement.

Cette évolution intervient dans un contexte de tensions internationales et de multiples ruptures stratégiques qui tout à la fois en justifient la visée et rendent critique la trajectoire pour y parvenir.

Pour la première fois depuis 1945, l’Europe est le théâtre d’un conflit majeur. La guerre d’Ukraine, dévastatrice et meurtrière, se voit placée par la Russie sous le spectre de gesticulations nucléaires répétées. Jamais, en outre, depuis 1991, la fiabilité des garanties de sécurité consenties par les États-Unis à leurs alliés de l’OTAN, n’avait, à ce point, été révoquée en doute et fragilisée. Dans sa dernière édition, la National Defense Strategy américaine publiée fin janvier, consacre à peine cinq lignes aux questions nucléaires. Aucune n’évoque la « dissuasion élargie ». C’est d’ailleurs du bout des lèvres qu’Elbridge Colby, sous-secrétaire d’État à la guerre des États-Unis, y a fait une elliptique mention lors de son intervention à la réunion des ministres de la défense de l’OTAN, le 13 février dernier. Le parapluie nucléaire américain se referme sur la tête des Européens — au moment où le temps commence à se gâter.

Le monde est en effet entré dans un nouvel âge nucléaire. Dans ces circonstances préoccupantes, l’initiative française répond à un impératif : éviter que les Européens ne se retrouvent, un jour, stratégiquement démunis face à un chantage nucléaire. Toute inflexion de posture de notre dissuasion ne peut cependant s’opérer qu’avec une particulière circonspection. Tel le skieur qui, à l’arrêt, effectue une conversion, il faut en effet prendre garde à ne pas perdre l’équilibre en changeant de direction.

Sauf à compromettre la crédibilité de sa dissuasion, la France ne peut pas prétendre trop. En s’adaptant, sa posture nucléaire doit rester cohérente en doctrine, compatible avec ses moyens, compossible avec les choix stratégiques de ses partenaires européens et prise au sérieux par ceux qu’elle entend dissuader, en premier la Russie. Le pays ne peut pas non plus accorder à d’autres une assurance nucléaire sans réciprocité. L’« européanisation » de la dissuasion française suppose de pouvoir l’inscrire dans de nouvelles dynamiques avec des partenaires européens qui acceptent de faire converger leurs doctrines et de mutualiser certaines capacités, notamment dans le haut du spectre des armements conventionnels — spatial, alerte avancée, systèmes de défense anti-missiles, missiles longue portée.

Si la couverture de notre dissuasion nucléaire s’étend, celle-ci doit pouvoir en effet s’adosser, sans limitation d’accès, à des moyens conventionnels européens redimensionnés et partagés. Il s’agit de pouvoir collectivement opposer à un adversaire agressif une réponse stratégique globale tant conventionnelle que nucléaire qui l’empêche préventivement de passer à l’acte ou le retient d’aller plus loin.

Les ouvertures pratiquées par la France sur l’extension de sa dissuasion ont été accueillies très positivement de Stockholm, à Berlin en passant par Varsovie mais, à ce stade, les réactions de nos partenaires dessinent surtout un horizon d’attente. Mis à part le cas du Royaume-Uni, seule autre puissance nucléaire européenne avec qui la France coopère depuis de longues années dans des domaines très strictement bordés par sa dépendance aux équipements nucléaires américains, tous les autres pays européens restent sur leur quant à soi, attendent de voir.  

Voulant couper l’herbe sous le pied du projet français, Mark Rutte a d’ailleurs vertement rappelé à l’ordre les Européens. Lors de son intervention au Parlement européen le 26 janvier dernier, le secrétaire général de l’OTAN a mis en garde contre les aspirations à l’autonomie stratégique  : « dans ce scénario, vous perdriez le garant ultime de notre liberté, à savoir le parapluie américain ».

Les Européens tâtonnent. Ils cherchent à sauver la mise avec les États-Unis et pratiquent l’accommodement dans l’OTAN. Cette voie du compromis s’impose à eux pas simplement pour des raisons tactiques mais parce qu’ils ne sont toujours pas prêts à des choix alternatifs structurants. Les partenaires européens de la France testent sa détermination sans partager sa vision. La dissuasion française n’est pour eux qu’une corde de rappel dont la solidité vaut d’être éprouvée. Leur filet de sécurité nucléaire reste américain, même s’ils savent que son maillage est troué.

Ce constat, à date, n’est pas rédhibitoire. L’ « européanisation » de la dissuasion française n’est qu’un projet en gestation qui suppose de solder par étape de nombreuses hypothèques.   La première étape est celle des clarifications politiques et doctrinales, à commencer par une mise au point du côté français. L’européanisation projetée de la dissuasion française s’entend dans le respect du principe de souveraineté qui la fonde. Néanmoins, on ne voit pas comment l’élargissement de la dissuasion française à la protection d’autres intérêts vitaux que ceux de la France pourrait laisser sans interrogation la totale autonomie d’action de nos forces stratégiques, laisser sans réexamen des concepts doctrinaux aussi fondamentaux que ceux de la « stricte suffisance » et de l’« ultime avertissement » que le président a entendu conforter et actualiser en annonçant une augmentation du nombre de têtes nucléaires. En outre, une réarticulation des doctrines d’emploi française et de l’OTAN s’impose. Enfin, aller plus loin suppose de concrétiser des épaulements opérationnels et capacitaires auprès de nos partenaires européens.

Dans son discours de l’île Longue, Emmanuel Macron s’est voulu rassurant et soucieux de maintenir le consensus national sur la dissuasion. Se contentant de donner de grandes orientations, de proposer un approfondissement des discussions avec nos partenaires, il n’a levé qu’un pan du voile.  Il est vrai que nous n’en sommes qu’à l’amorce d’un processus de concertation et, dans ce domaine, les sujets de discussion ne s’étalent pas au grand jour.

Néanmoins, si l’on veut avancer sereinement dans ces échanges, il faut le faire avec franchise en plaçant d’emblée des lignes rouges. Comme Emmanuel Macron l’a opportunément rappelé, la dissuasion française « élargie » ou « avancée » (selon la nouvelle terminologie employée) n’est en aucune façon une dissuasion partagée. Il ne saurait donc être question de partager avec quiconque la fabrication, la détention, ni l’ordre de mise à feu des missiles nucléaires français. Jamais la France, par une frappe nucléaire d’envergure, ne jouera son va-tout si sa survie comme nation n’est pas également en cause. Jamais elle n’acceptera de transiger sur l’autonomie des moyens de la dissuasion, ni sur le caractère souverain de la chaîne de commandement. 

L’autonomie de la dissuasion française requiert en outre la maîtrise complète des circuits de production et de maintenance des armes nucléaires, de leurs vecteurs et de leurs porteurs sous-marins nucléaires ou avions de combat. À cet égard, les récentes déclarations du Chancelier Merz remettant en cause le programme SCAF au moment où, à Munich, il entendait nouer un dialogue avec notre pays sur la dissuasion, ont été entendues comme particulièrement mal venues et dissonantes. Le sort de l’avion furtif de sixième génération au cœur de ce programme conditionne en effet le renouvellement de notre composante aérienne de dissuasion. Derrière les divergences industrielles et politiques entre Paris et Berlin, ce propos révélait le très grand écart des cultures stratégiques allemande et française. La France ne peut pas transiger sur la modernisation des outils de sa dissuasion. L’Allemagne, en faisant le pari de devenir la première puissance conventionnelle en Europe, nourrit surtout pour l’heure les ambitions et le carnet de commandes de Rheinmetall et de ses industriels de l’armement. 

Il faut également s’employer à réduire des différences d’approche et de perception des priorités militaires que notre réintégration dans le commandement intégré de l’OTAN a contribué depuis 2009 à masquer. Nos partenaires sont en effet enclins à croire que la mission de dissuasion exprime une singularité, constitue un atout d’une politique de défense française ayant par ailleurs adopté les standards de l’OTAN. Or, il n’en est rien. Telle une épine dorsale, la dissuasion continue de structurer, en profondeur, stratégiquement, financièrement et technologiquement notre défense.

En outre, la doctrine française de dissuasion n’est absolument pas alignée sur celle de l’OTAN. Actuellement, dans un faux-semblant confortable, la dissuasion française se place — à part et en plus — à côté des moyens militaires européens et américains qui, dans l’OTAN, assurent la sécurité collective des Alliés. Il s’agit d’une contribution autonome : sans se conformer à la doctrine d’emploi ni être soumise à la planification nucléaire de l’OTAN, nos forces stratégiques s’ajoutent aux moyens alliés tout en complexifiant la donne pour un adversaire. La dissuasion française contribue au renforcement global de la dissuasion de l’Alliance  » (Déclaration d’Ottawa, 1974). En tant que «  centre de décision distincts, elle complique les calculs d’adversaires potentiels  » (communiqué du Sommet de Varsovie, 2016). Les armes nucléaires françaises constituent ainsi, d’une part, un facteur de certitude qui sanctuarise, sous la menace de représailles massives, le territoire national et, d’autre part, un élément d’incertitude dans la partie dissuasive à trois qui se joue avec les États-Unis et la Russie sur le Vieux-continent.

Cette ambigüité nous sert. Elle permet de s’accommoder des contradictions qui opposent les doctrines de dissuasion française et otanienne. 

L’européanisation de la dissuasion n’oblige pas à en sortir du côté français. En revanche, elle force les partenaires européens à admettre le double standard d’une dissuasion nucléaire différenciée selon qu’elle s’exprime dans l’OTAN ou s’envisage de concert avec les Français.

C’est d’ailleurs sans doute là que le bât blesse pour eux, tant vis-à-vis des Américains que de leurs opinions publiques peu au fait des options et scénarios nucléaires.

Depuis la fin de la Guerre froide, pour les pays de l’OTAN membres de l’Union (Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas) qui accueillent depuis une soixantaine d’années les bombes atomiques américaines B61 sur leur territoire, ces bombes à gravité constituent avant tout un gage politique. Elles matérialisent une relation spéciale avec les États-Unis engagés à les défendre, y compris, en acceptant le franchissement possible du seuil nucléaire avec l’emploi de ces armes de théâtre. 

L’achat par ces quatre pays de F35 pour emporter la B61 (demain sans doute rejoints par le Royaume-Uni désireux de se doter à nouveau d’une composante nucléaire aéroportée) a pour but de consolider davantage encore le lien politico-stratégique avec les États-Unis. 

Par rapport à la réaffirmation de ce lien, les options d’emploi opérationnel des F35A couplés à la B61-12, version modernisée, de la bombe américaine à gravité est une question seconde pour les décideurs allemands, belges, italiens et néerlandais. On comprend aisément pourquoi : la question les plonge dans l’embarras. L’ajout d’un kit de guidage à la bombe B61-12 qui lui offre désormais une capacité de tir à distance de l’ordre d’une trentaine de kilomètres et la rend un peu plus précise ne change rien à l’affaire. Elle reste un accessoire anachronique du temps de la Guerre froide. 

Vu les difficultés de pénétration d’un raid aérien en milieu non permissif, sur quel type de cibles et au-dessus de quels territoires européens, les 80 unités stationnées en Europe de la B61-12, chargées de 0,3 à 50kt, pourraient-elle être larguées ?

Quel pays disposant de la B61-12 serait prêt, à condition que les États-Unis l’y autorise et sans garantie pour la suite, à délivrer une frappe nucléaire limitée contre des intérêts russes sous la menace d’un tir de rétorsion plus puissant sur son propre sol, par exemple celui d’un Orechnick russe  ?

Les performances et la gamme de missions de la composante nucléaire aérienne des pays de l’OTAN sont singulièrement contraintes. Elles contrastent avec celles de nos forces aériennes stratégiques actuellement dotées de l’ASMPA et à terme équipées de la version hypersonique de l’ASN4G, un missile tiré à 1000 km de son point d’impact et dont la vitesse et les aides à la pénétration rendent le coup au but quasi imparable. L’emploi de cette force est en outre adossé aux capacités de destruction de la force océanique stratégique prêtes à tout moment à infliger des représailles massives.

Le choix des armes, la doctrine d’emploi et la mission des forces nucléaires françaises sont guidés par l’exigence de la cohérence stratégique et de l’efficacité militaire — les options de nos partenaires répondent à des critères avant tout politiques. 

La conception française de la dissuasion est radicale dans son substrat théorique, dans ses choix technologiques et dans les effets portés de ces armements. La doctrine française de dissuasion ne conçoit la frappe nucléaire que dans des circonstances extrêmes de légitime défense : les armes nucléaires sont des instruments de dissuasion à des fins d’empêchement de la guerre dès lors qu’un conflit nucléaire prolongé ne peut être gagné et ne ferait que des perdants.

Paris considère donc l’emploi d’armes nucléaires que comme ultime recours afin de provoquer une rupture définitive dans la conduite d’un conflit et d’y mettre un terme sous la menace du pire. La France a toujours récusé l’hypothèse qu’il puisse être fait un usage gradué dans la durée des armes nucléaires — telle que la théorie américaine de riposte flexible l’envisageait au temps de la guerre froide et telle que le sous-entend aujourd’hui, avec une ambigüité, comme toujours possible — la doctrine de l’OTAN.

Hier quand les pays de l’Europe de l’Est étaient sous le joug soviétique, et moins encore à présent, la France n’envisage de transformer notre continent en terrain de tirs nucléaires et en un champ de ruines. 

Une frappe nucléaire dans notre doctrine est d’abord délivrée comme un ultime avertissement ou un coup d’arrêt mettant fin à une agression menaçant nos intérêts vitaux sous la menace, en cas de récidive, de poursuite, ou d’escalade nucléaire d’une déflagration entraînant des dommages inacceptables pour le territoire et la population de la partie adverse et forçant ainsi celle-ci à en rabattre. Notre panoplie est composée de missiles lourds et ne comporte plus depuis 1992 de missiles nucléaires sub ou pré-stratégiques, à courte portée et faiblement chargés, pouvant être tirés dans le seul but de stopper un engagement tactique. 

Les missiles en dotation dans nos forces peuvent tous être tirés à distance de sécurité et sont pourvus de têtes lourdement chargées. À titre d’indication, la charge nominale de la tête TNA de l’actuel ASMPA-R est de l’ordre de 250 à 300 KT (20 fois Hiroshima). La version d’un seul des 16 M51-3 embarqués sur SNLE comporte jusqu’à dix têtes dont chacune a une puissance de l’ordre de 100kt. 

La France, en passe de renouveler ses composantes avec une troisième génération de la Force océanique stratégique (FOST) et des Forces aériennes stratégiques (FAS), dispose et disposera demain de forces stratégiques modernisées aux meilleurs standards. Mais ces forces sont calibrées pour exercer une pression conforme à une doctrine purement dissuasive et de stricte suffisance qui n’envisage le franchissement du seuil nucléaire que dans des situations extrêmes, des cas limites.

Notre doctrine n’est pas compatible avec celle de l’OTAN. Nous ne souhaitons pas impliquer les armes nucléaires sur le champ de bataille. Les bombes B61-12, sous double clef, ne peuvent en outre pas servir à un tir souverain d’ultime avertissement qui doit librement manifester la détermination de la France. 

En cas d’élargissement de la dissuasion française, notre pays peut continuer de s’accommoder du double standard nucléaire européen mais nos alliés doivent être pleinement conscients des contradictions qu’ils devront assumer et surtout de la nécessaire adaptation de leur posture stratégique dans la durée.

Sous ce postulat, une concertation sur l’environnement de sécurité, les éléments de doctrine, les procédures d’alertes et — le moment venu — sur la définition théorique de l’éventail des frappes devrait sous pouvoir être engagée. Mais cette concertation n’a aucune chance d’aboutir si les postures stratégiques des partenaires avec qui nous pourrions avoir un tel dialogue ne convergeaient pas à terme vers la définition progressive d’un contrat commun de sécurité collective et une mise en cohérence capacitaire.

S’agissant des moyens, avec un stock d’armes nucléaires opérationnelles de l’ordre de 290 pour la France et 240 pour le Royaume-Uni, de la qualité des armes, de leurs performances et de leur flexibilité d’emploi est clef. Dans une annonce historique, le Président de la République a déclaré que le nombre de têtes nucléaires allait augmenter, en précisant d’emblée que les chiffres de cette augmentation ne seraient jamais communiqués.

Faut-il envisager de se doter, en partenariat, d’un autre type de missiles, possiblement au double standard conventionnel et nucléaire permettant des frappes dans la profondeur  ? Face à la menace des missiles de moyenne portée russe, nous avons besoin de missiles ayant une plus grande portée.

Au plan opérationnel, l’élargissement de la dissuasion française suppose des épaulements capacitaires. Un premier axe de coopération pourrait porter sur le soutien aux missions des FAS et la Composante nucléaire aéroportée (CNA), nos partenaires fournissant une partie des moyens d’accompagnement nucléaire et augmentant ainsi la capacité de pénétration du raid nucléaire. 

On peut aussi, par le stationnement au sol des avions des FAS ou leur déploiement dans les espaces aériens de nos alliés, rendre manifeste et tangible, l’européanisation de la couverture de la dissuasion française.

La France envisage à la suite des déclarations du président de la République sur la base BA 116 de Luxeuil-les-Bains de doter les FAS d’un troisième escadron.

Les marines européennes pourraient aussi contribuer à la protection avancée des SNLE de la FOST française et de la Royal Navy britannique.

Si le nombre des vecteurs embarqués à bord des SNLE français et britanniques est jugé suffisant par Londres et Paris pour infliger des dommages inacceptables à un adversaire qui s’en prendrait à nos intérêts vitaux, l’accroissement d’un bâtiment pour chacune des deux flottes, aujourd’hui calibrées à quatre SNLE, permettrait d’assurer en permanence au moins trois SNLE à la mer, ce qui serait de nature à renforcer la posture dissuasive européenne.

La coordination franco-britannique annoncée par la déclaration de Northwood crédibilise en outre l’option d’une réponse coordonnée en cas d’attaque majeure visant le territoire européen et non seulement l’un des deux pays. Coordonner plus systématiquement les temps de présence à la mer des SNLE britanniques et français semble donc un objectif réaliste et raisonnable. Toute la difficulté de l’élargissement de sa dissuasion pour la France est de ne pas lui faire perdre en crédibilité et de gagner en robustesse par des coopérations avec ses partenaires.

En revanche, l’européanisation de sa dissuasion procure à celle-ci de la profondeur de champ et de la robustesse. 

Enfin, elle contribue au rééquilibrage des rapports de forces en Europe et, en cas de guerre déclarée, à éviter que les hostilités ne débouchent sur une lutte à mort.

Selon cette grammaire — et à condition que le rapport des forces conventionnelles et nucléaires européennes soit globalement convaincant vis-à-vis d’un ennemi potentiel — les armes nucléaires françaises peuvent servir à l’affirmation d’une stratégie européenne de déni d’accès. Pour Paris comme pour ses partenaires européens, qui s’engageraient solidairement dans l’entreprise, ce qui compte, d’abord et avant tout, est le rétablissement d’un rapport de force dissuasif avec la Russie et le maintien d’une mise à distance des autres puissances nucléaires, Chine comprise.

Le discours de l’île Longue creuse le sillon d’une dissuasion française qui se renforce, il ouvre aussi la voie à son européanisation possible. 

Dans le fracas des explosions en Ukraine et des bombardements contre l’Iran, le discours de l’île Longue, tenu dans un nouvel épisode de hautes tensions internationales sera-t-il entendu par-delà nos frontières ?  Il est normal qu’il soit suivi d’une phase de décantation du côté des Européens. La balle est maintenant dans leur camp.

Monsieur le Premier ministre,
Mesdames et messieurs les ministres,

Mesdames et messieurs en vos grades et qualités, c’est avec gravité que je me tiens aujourd’hui devant vous, au cœur de l’Île Longue, cette cathédrale de notre souveraineté, symbole de l’engagement constant de notre pays pour la dissuasion nucléaire depuis maintenant plus de 65 ans.

Dans quelques jours, le sous-marin nucléaire lanceur d’engin, le Téméraire, qui vous fait face, prendra la mer. Il disparaîtra dans une discrétion absolue et jouera pleinement, depuis les profondeurs, son rôle de gardien ultime de notre liberté d’action, de notre indépendance. Tout cela, nous le devons à l’engagement continu de mes prédécesseurs, de nos armées, depuis le premier essai nucléaire français en 1960, la première alerte opérationnelle des forces aériennes stratégiques en 1964, la première pierre posée ici même, à l’Île longue, en 1965, et encore la première patrouille du SNLE, Le Redoutable, en janvier 1972. Nous le devons aussi au savoir-faire de nos centres de recherche, de nos industriels, au professionnalisme et au dévouement des militaires et des civils qui servent, où qu’ils se trouvent, dans un atelier secret, au fond des mers ou dans le ciel, notre dissuasion nucléaire. J’en suis reconnaissant à chacun.

Pour la dissuasion, notre Nation a consenti un effort financier, scientifique et technologique constant, à tous égards, exceptionnel et sans égal sur le continent. Déjà, trois générations de femmes et d’hommes se sont succédées pour œuvrer à l’édification, à la consolidation, à l’optimisation de ce qui constitue la pierre angulaire de notre stratégie de défense. À l’heure où vacillent les certitudes, où les adversaires s’enhardissent, où les alliances faseyent, la dissuasion est et doit demeurer un intangible français. En tant que président de la République, élu au suffrage universel direct, j’en suis le garant. Je suis venu ici vous redire avec la plus grande force l’attachement de la Nation, mon attachement à la poursuite de cette mission fondamentale.

Notre dissuasion est robuste et efficace. Tous ceux qui auraient l’audace de vouloir s’en prendre à la France savent le prix insoutenable qu’il y aurait pour eux, à payer. Mais intangible ne veut pas dire inerte. En février 2020, il y a six ans déjà, fidèle à la tradition républicaine, j’avais exposé les fondements de notre doctrine nucléaire et de sa place dans le monde. Depuis lors, les choses ont changé. Les six années écoulées pour la France et pour l’Europe pèsent comme des décennies. Et les derniers mois comme des années. Nos concurrents ont évolué, nos partenaires aussi. Le monde se durcit et les dernières heures l’ont encore démontré. C’est donc avec beaucoup de gravité que je viens aujourd’hui annoncer à la Nation une évolution à la hauteur de nos défis nationaux et européens. Nous devons renforcer notre dissuasion nucléaire face à la combinaison des menaces et nous devons penser notre stratégie de dissuasion dans la profondeur du continent européen, dans le plein respect de notre souveraineté, avec la mise en place progressive de ce que j’appellerai une dissuasion avancée.

Oui, nous vivons actuellement, au plan géopolitique, une période de rupture, pleine de risques, et nos compatriotes en ont pleinement conscience. Cette période justifie un durcissement de notre modèle. La Russie mène à l’Ukraine voisine une guerre lente et cruelle qui constitue, comme l’a identifié notre revue nationale stratégique, un risque majeur pour notre Europe. Cette même Russie assume un révisionnisme, un impérialisme brutal et, déjà forte d’un arsenal nucléaire pléthorique, ne cesse de développer de nouvelles armes. Des missiles nucléaires hypersoniques, d’autres à propulsion nucléaire censés voler sans limite, des torpilles nucléaires, et même un projet particulièrement dangereux pour l’humanité, d’armes nucléaires envoyées dans l’espace.

La Chine, de son côté, s’est engagée dans un rattrapage à marche forcée des Etats-Unis. Elle fabrique plus d’armes aujourd’hui que n’importe quel autre pays. Elle a exposé encore récemment les derniers perfectionnements de sa triade. Nul ne sait quelles seraient les ramifications, directes ou indirectes, nucléaires ou non, d’un conflit qui éclaterait en Extrême-Orient ou ailleurs, elles ne sauraient en tout état de cause être sans conséquences pour nous. La Chine, comme la Russie, développe des systèmes de plus en plus sophistiqués de protection de leur territoire, une logique qu’épousent d’ailleurs les Américains aussi avec leur projet de Golden Dome.

En Asie, les arsenaux ou les forces stratégiques d’autres Etats possesseurs, comme l’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord, sont en pleine expansion. Par ailleurs, nous ne pouvons plus considérer les menaces de manière isolée, car de nouveaux liens sont apparus entre elles. Quel est le prix du soutien massif de la Corée du Nord à la guerre d’agression que mène la Russie  ? Quelles sont les ramifications du traité d’alliance entre les deux pays  ? Que dire de la dépendance extrême dans laquelle la Russie s’est placée vis-à-vis de la Chine  ? De tout cela, nous devons tenir compte. A cela s’ajoute la guerre en cours au Proche et Moyen-Orient, qui porte et portera son lot d’instabilité et d’embrasements possibles à nos frontières, avec un Iran aux capacités nucléaires et balistiques non encore détruites. Sur cela, je reviendrai dans les prochains jours. Quant à nos alliés américains, qui eux-mêmes modernisent leur arsenal, ils jouent depuis 1945 et continueront de jouer un rôle clé dans la défense de l’Europe. Nous leur en savons gré, et au plan de la dissuasion, ils participent directement à notre protection avec la mission nucléaire de l’OTAN. Mais leur récente stratégie nationale de sécurité et de défense manifeste un réagencement des priorités américaines et une incitation forte à ce que l’Europe s’occupe plus directement de sa propre sécurité. Il nous faut entendre cette invitation à prendre davantage en main notre destin, et comme vous le savez, je ne dis pas autre chose depuis le premier jour de mon premier mandat.

Il y a par ailleurs une autre caractéristique, de la période que nous vivons. Dans l’atmosphère d’anomie actuelle, nous assistons à la fois à un renforcement du risque que les conflits franchissent le seuil nucléaire, mais aussi dans le même temps à une intensification de la conflictualité sous ce seuil. Et cela a des implications très directes pour nous. Le risque de franchissement est plus grand d’abord parce que les conflits impliquant des puissances dotées des Etats possesseurs ou proliférants s’accroissent. N’a-t-on pas vu tout récemment des explosions de violences impliquant l’Inde, le Pakistan, l’Iran, Israël  ? N’a-t-on pas vu aussi des comportements irresponsables de la Russie en particulier, avec une modification de sa doctrine cousue main pour menacer l’Ukraine, une banalisation du discours sur l’arme, des officiels qui agitent des menaces inconsidérées, des tirs de missiles duaux comme l’Orechnik, à proximité des frontières européennes  ? Tout cela est un changement majeur qui rend plus tangible le risque de franchissement.

Dans le même temps, les puissances nucléaires comme la France doivent aussi s’accoutumer à la possibilité de conflits majeurs sous le seuil nucléaire dans leur environnement immédiat. N’a-t-on pas vu ces derniers mois des salves de missiles tomber sur des puissances dotées ou des Etats possesseurs  ? L’Europe pourrait un jour se trouver dans une position similaire. Pour gérer ce genre de situation avant qu’elle ne franchisse le seuil nucléaire, il faut des capacités spécifiques. L’alerte avancée pour détecter les menaces, la défense aérienne élargie pour s’en prémunir, la frappe dans la profondeur pour contrer et agir au plan offensif. C’est tout cela qu’on appelle l’épaulement. Pour être forts dans notre dissuasion nucléaire, nous devons être forts dans nos capacités conventionnelles dans toutes leurs dimensions. C’est bien sur ces deux piliers que se fonde notre défense et j’en ai souligné l’importance dès 2020. Mais les dernières années ont bien montré le manque criant de capacités d’épaulement en Europe. Et cette situation n’est pas tenable. Et vous verrez qu’elle occupe une place importante dans mon raisonnement.

Tout cela montre en tout cas que les menaces nucléaires s’accroissent, se diversifient, qu’elles sont davantage connectées entre elles, qu’elles risquent d’être précédées d’épisodes de conflits intenses sous le seuil et que les défenses de nos adversaires potentiels se renforcent. Nous devons donc en tirer les leçons. Car en effet, dans ce monde dangereux et instable, comme vous m’avez déjà entendu le dire à plusieurs reprises, pour être libre, il faut être craint. J’en ai la conviction. Notre pays détient cette arme hors du commun qu’est l’arme nucléaire et il en fait le socle de sa sécurité. La chaîne de commandement est d’une clarté totale et la décision ultime revient au seul président de la République.

Devant la Nation, dans ces temps d’incertitude, je le redis aujourd’hui avec force, en ma qualité de président de la République, je n’hésiterai jamais à prendre les décisions qui seraient indispensables à la protection de nos intérêts vitaux. Si nous devions utiliser notre arsenal, aucun Etat, si puissant soit-il, ne pourrait s’y soustraire. Aucun, si vaste soit-il, ne s’en remettrait. Un seul de nos sous-marins, tel que celui derrière moi, emporte avec lui une puissance de frappe qui équivaut à la somme de toutes les bombes tombées en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est près de mille fois la puissance des premières bombes nucléaires. C’est donc un discours de puissance assumé au service de la paix que je viens vous tenir aujourd’hui. Et cette puissance, vous le savez mieux que quiconque, ne vient pas sans effort. Le maintien de la crédibilité de cet outil est le fruit de décisions importantes prises ces dernières décennies et accélérées ces dernières années. Les trois décennies d’après la guerre froide nous avaient offert cette parenthèse de l’histoire où nous bénéficions de l’affaiblissement de nos adversaires et de l’empathie assurée de nos alliés. En conséquence, nous avions progressivement renoncé à la composante terrestre de notre dissuasion et nos arsenaux avaient décru. Ces temps pourtant si proches semblent déjà lointains.

Dès 2017, j’ai pris acte de la fin des dividendes de la paix. Je me suis employé à assurer le renouvellement de tous nos moyens pour les prochaines décennies. Nos futurs sous-marins stratégiques ont été mis en chantier. Ceux qui assurent avec vaillance une présence permanente à la mer depuis 1972 verront donc la troisième génération prendre la mer. Ici même, à l’Île-Longue.

Les premières découpes de l’acier qui façonnera les coques de ces nouveaux sous-marins ont commencé il y a plusieurs mois à Cherbourg. Je tiens ici à féliciter les acteurs militaires, industriels, scientifiques qui œuvrent à ce succès. Très peu de nations dans notre monde sont capables de construire de tels sous-marins nucléaires, prodiges inégalés de technologies, aussi discrets que performants, capables de frapper en tous points nos agresseurs potentiels. Dans la tradition qui préside au baptême de nos sous-marins, j’ai ainsi aujourd’hui l’insigne honneur de vous annoncer que le futur sous-marin nucléaire lanceur d’engin qui battra pavillon français se nommera l’Invincible et naviguera en 2036.

La même rigueur s’est appliquée au renouvellement intégral des autres domaines de la dissuasion. Nous disposons depuis quelques mois du nouveau missile M51.3 sur nos SNLE et d’une nouvelle tête nucléaire océanique optimisée pour pénétrer toutes les défenses. Notre force aérienne stratégique et la force aéronavale nucléaire ont vu leur missile de croisière nucléaire rénové et nous allons lancer cette année le très ambitieux programme de missiles stratégiques hypersoniques et manoeuvrants qui équipera nos avions de combat et le futur porte-avions dans la prochaine décennie.

Notre programme national Tritium a été consolidé, nous assurant de notre capacité à poursuivre la production d’armes nucléaires en totale indépendance et autosuffisance. Notre réarmement, vous le voyez, engagé depuis presque dix ans, porte donc ses fruits. Vous en voyez certains effets ici même et l’effort se poursuivra bien sûr symétriquement sur le volet conventionnel. Et pourtant, le contexte que j’ai évoqué au début de mon propos m’amène à une conclusion claire  : nous ne pouvons pas nous satisfaire de la trajectoire actuelle. Je dois à la Nation, pour aujourd’hui mais aussi pour l’avenir, l’assurance absolue que notre dissuasion demeurera crédible et qu’au moment des circonstances extrêmes, elle nous soustraira à tout chantage et toute capitulation.

L’évolution des défenses de nos compétiteurs, l’émergence de puissances régionales, la possibilité de coordination entre adversaires et les risques liés à la prolifération, tout cela après un examen minutieux, m’a conduit à cette conclusion. Un rehaussement de notre arsenal est indispensable.

Il ne s’agit pas ici d’entrer dans une quelconque course aux armements. Cela n’a jamais été notre doctrine. Il serait inutile de prétendre entrer dans une coûteuse surenchère. L’essentiel, comme je le disais, est que tout adversaire ou toute combinaison d’adversaires ne puisse entrevoir la possibilité d’une quelconque frappe à l’encontre de la France sans la certitude de se voir infliger des dommages dont ils ne se relèveraient pas. Il n’est point besoin de symétrie des arsenaux pour cela. Notre doctrine refuse donc l’idée de riposte nucléaire graduée. L’armement nucléaire français est stratégique et exclusivement stratégique car il s’agit bien d’armes d’une toute autre nature que celles dont on pourrait user sur un champ de bataille.

La France, depuis le président François Mitterrand, a ainsi abandonné tout concept d’emploi tactique des armes nucléaires et nous n’y reviendrons pas. Dans cette optique d’asymétrie assumée, la France a toujours envisagé pour son arsenal les seuils strictement cohérents avec l’efficacité opérationnelle de notre dissuasion. Ma responsabilité est d’assurer que notre dissuasion conserve et qu’elle conservera à l’avenir son pouvoir de destruction assuré dans l’environnement dangereux, mouvant et proliférant que je viens de rappeler. C’est pourquoi j’ai ordonné d’augmenter le nombre de têtes nucléaires de notre arsenal. Pour couper court à toute spéculation, nous ne communiquerons plus sur les chiffres de notre arsenal nucléaire, contrairement à ce qui avait pu être le cas par le passé. Pour être libre donc, il faut être craint et, pour être craint, il faut être puissant. Cette augmentation de notre arsenal en témoigne.

Mais pour être puissant, et c’est le deuxième temps de mon propos aujourd’hui, il faut être plus uni. Et c’est d’Europe que je vais vous parler à présent. Notre sécurité ne s’est jamais conçue dans les seules limites de notre territoire, au plan conventionnel comme au plan nucléaire. C’est un fait évident de la géographie qui est là et qu’on ne peut négocier. J’ajouterai d’ailleurs, aujourd’hui plus que jamais  : l’indépendance ne peut être la solitude. Dans le domaine nucléaire, cela a été reconnu par tous mes prédécesseurs sans distinction. Mais aujourd’hui, les conditions sont désormais véritablement réunies pour en tirer les conséquences concrètes.

Pour expliquer ce point, permettez-moi de m’attarder un instant sur un élément central de notre doctrine nucléaire, les intérêts vitaux de la Nation. La dissuasion nucléaire française a vocation à dissuader tout État de s’en prendre à nos intérêts vitaux. Quels sont-ils  ? Nous ne les avons jamais énoncés précisément. Nous ne les avons jamais énoncés précisément, à dessein. Nos lignes rouges ne sont pas lisibles. Elles ne sauraient l’être. À coup sûr, pourtant, nos intérêts, s’ils couvrent le territoire hexagonal et ultramarin, ne peuvent se confondre avec le seul tracé de nos frontières nationales.

Peut-on envisager que la survie de nos partenaires les plus proches soit mise en jeu sans que cela affecte nos intérêts vitaux  ? Ou à l’inverse, qu’une menace extrême en Europe ne concerne que nous-mêmes  ? Pour ces raisons fondamentales, les Présidents successifs ont évoqué la dimension européenne des intérêts vitaux de la France. En février 2020, j’avais réitéré l’offre de tous mes prédécesseurs, depuis le Président François Mitterrand, d’un dialogue avec les pays européens qui seraient désireux d’approfondir avec nous cette dimension. J’avais même proposé d’associer ces pays à des exercices de notre dissuasion.

Six ans plus tard, nous sommes dans un autre univers stratégique. Nous devons passer à une toute autre étape et formuler pour notre époque ce dont le général de Gaulle avait déjà l’intuition. Je crois pouvoir affirmer que nos partenaires y sont prêts.

Nous avons d’abord resserré en juillet dernier les liens avec le Royaume-Uni, partenaire majeur et puissance nucléaire indépendante avec laquelle nous reconnaissons depuis 1995 qu’il n’y a pas de situation engageant les intérêts vitaux de l’une sans que ceux de l’autre ne soient affectés. Nous avons renforcé nos coopérations nucléaires bilatérales, affirmé notre solidarité commune avec les Européens et ouvert la possibilité d’une coordination de nos dissuasions respectives. Dès cet hiver, de hauts responsables britanniques ont assisté, pour la première fois depuis l’existence de notre dissuasion, à l’un des exercices de nos forces aériennes stratégiques.

Mais notre ambition doit être plus grande, car c’est la sécurité du continent, la nôtre, qui est en jeu pour l’avenir. Des contacts ont été pris avec un premier groupe d’alliés, à commencer, bien entendu, par notre partenaire essentiel, l’Allemagne. Ils ont répondu favorablement à l’offre de la France.

Aujourd’hui, une nouvelle étape de la dissuasion française peut donc se concrétiser. Nous entrons sur le chemin de ce que j’appellerai la dissuasion avancée. Je préfère le dire tout de suite, il n’y aura aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre. En vertu de notre Constitution, elle appartient au seul président de la République comptable devant le peuple français.

En conséquence, il n’y aura pas non plus de partage de la définition des intérêts vitaux, qui restera d’appréciation souveraine pour notre pays. Et pour cette raison, comme dans les autres alliances nucléaires, y compris lorsqu’elles ont des plans et des procédures, il n’y aura pas de garantie au sens strict du terme. Une garantie rigide, d’ailleurs, serait imprudente. Elle abaisserait le seuil nucléaire et réduirait d’autant l’incertitude de nos adversaires.

Avec la dissuasion avancée, notre doctrine conservera ses fondations originelles, son caractère strictement défensif, le refus de la bataille nucléaire, la rupture totale et assumée entre le conventionnel et le nucléaire. Il en va de même pour l’opportunité d’un avertissement nucléaire unique et non renouvelable. Il sera toujours décidé, à la seule discrétion de la France, pour signifier très concrètement que le conflit vient de changer de nature et que la France entend par ce moyen préserver une ultime chance de rétablir la dissuasion.

La France assumera donc toujours seule, en intégrant à sa réflexion les intérêts de nos alliés, le franchissement délibéré du seuil nucléaire. La dissuasion avancée est une démarche progressive. Elle offre la possibilité pour les partenaires de participer aux exercices de la dissuasion, tout d’abord. Cela pourra impliquer également du signalement, y compris au-delà de nos frontières strictes ou la participation conventionnelle de forces alliées à nos activités nucléaires. Elle pourra enfin prévoir le déploiement de circonstances, d’éléments de forces stratégiques chez nos alliés.

De la même façon que nos sous-marins stratégiques se diluent naturellement dans les océans, garantissant une capacité permanente de frappe, nos forces aériennes stratégiques pourront ainsi se disséminer dans la profondeur du continent européen. Cette dispersion sur le territoire européen, à la manière d’un archipel de forces, compliquera le calcul de nos adversaires et donnera à cette dissuasion avancée beaucoup de valeur pour nous. Elle renforcera notre défense en lui accordant du champ et lui offrira une profondeur stratégique nouvelle, cohérente des enjeux de sécurité en Europe. Sa valeur sera, je le crois, très forte aussi pour les partenaires qui entreront dans cette logique avec nous, et dont le territoire gagnera un lien affirmé avec notre dissuasion.

Il a été clair dès le début, pour nous et pour nos partenaires, que cet effort viendrait en plus de la mission nucléaire de l’OTAN. A laquelle, je le rappelle, nous ne prenons pas part. La dissuasion avancée que nous proposons est un effort distinct qui a sa valeur propre et qui est parfaitement complémentaire de celui de l’OTAN au plan stratégique comme au plan technique. Le travail que nous avons entamé sur ce projet avec les Européens s’est fait en pleine transparence avec les Etats-Unis d’Amérique et en coordination étroite avec le Royaume-Uni.

Que les Alliés, qui nous ont témoigné leur confiance en travaillant intensément à ces futurs partenariats, dans le respect de nos obligations internationales, et tout particulièrement du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, en soient ici, aujourd’hui, remerciés. L’Allemagne sera un partenaire clé de cet effort, naturellement, le plus ambitieux dans l’esprit du traité d’Aix-la-Chapelle. Les premières étapes de la coopération commenceront dès cette année et pourront inclure des visites de sites stratégiques et des exercices conjoints.

Dès à présent, d’autres pays ont accepté ce dialogue et, au-delà de nos partenaires et amis britanniques et allemands déjà évoqués, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark s’y joindront. C’est une véritable convergence stratégique entre nos pays, de nature à donner une réelle profondeur à la défense de notre continent. Les discussions sont aussi ouvertes avec plusieurs autres pays, se poursuivront dans les semaines et les mois à venir.

A l’image de ce que nous avons mis en place avec le Royaume-Uni, des organes d’échange, au niveau politique, vont être créés avec chacun de ces pays, dès les prochains jours. Cela suppose un travail commun sur la menace et le renseignement, des moyens de communication spécifiques, une organisation, mais aussi une compréhension commune des ressorts de l’escalade et de comment y faire face, en particulier dans sa phase conventionnelle.

C’est pourquoi aussi la démarche de la dissuasion avancée, de par sa nature, accroît notre protection et celle de nos partenaires. De la même manière que la France crée pour les adversaires de l’Europe de nouveaux dilemmes stratégiques à travers cette dissuasion avancée, nos partenaires contribuent en retour à la sécurité collective et donc à celle de la France. C’est la nature même de l’épaulement stratégique.

L’expérience des dernières années montre bien qu’il y a au moins trois domaines où notre Europe, si elle devait faire face à une escalade et la gérer sous le seuil nucléaire, bénéficierait de nouveaux moyens collectifs. L’alerte avancée, donc la capacité, par une combinaison de satellites et de radars, de détecter et de suivre les missiles qui pourraient nous viser, la maîtrise de notre ciel avec la défense aérienne élargie et les protections anti-missiles et anti-drones, et enfin les capacités de frappe dans la grande profondeur. En entrant avec nous dans cet épaulement réciproque, les pays partenaires peuvent aider à renforcer les capacités de l’Europe dans ces trois domaines. Ce serait une juste répartition des efforts, et la France y sera donc clairement gagnante.

D’ores et déjà, les projets avancent, et nous continuerons de forcer le pas. Pour ce qui est de l’alerte avancée, d’abord, le programme JEWEL donnera des capacités souveraines aux Européens pour détecter depuis l’espace les missiles qui les viseraient. Pour ce qui est de la défense aérienne, le système SAMP/T NG offrira des performances de premier rang mondial. Déjà, le Danemark et l’Ukraine en ont annoncé l’acquisition. Pour ce qui est de la frappe dans la profondeur, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France, dans le cadre de notre initiative dite ELSA, vont travailler ensemble à des projets de missiles de très longue portée. Cela nous donnera de nouvelles options pour gérer conventionnellement l’escalade, à l’heure où les adversaires déploient technologies et armements nouveaux. À mesure que s’intensifiera le partenariat, d’autres projets, d’autres contributions verront le jour, dans un esprit de complémentarité et de souveraineté européenne.

Voilà donc la nouvelle épaisseur que je souhaite donner à la défense de la France, et la nouvelle cohésion qui en résulterait pour notre continent. Vous le mesurez, c’est une évolution majeure que j’ai souhaité donner à notre dissuasion. Le contexte permettant enfin de mettre sur ces mots de dimension européenne, prononcés par presque tous mes prédécesseurs, une réalité qui bénéficie à la fois à notre pays et à nos alliés.

Mais dans la période troublée que nous vivons, il sera nécessaire aussi de repenser les règles qui régissent la sécurité de notre continent et du monde. C’est tout un cadre qu’il faut recréer, et les Européens devront pouvoir y prendre pleinement leur place et y défendre leurs intérêts. Ils le pourront d’autant plus qu’ils auront su prendre leur part du fardeau, renforcer leur autonomie stratégique et prendre les décisions majeures que je viens d’évoquer. Aujourd’hui, en effet, les accords internationaux de maîtrise des armements sont à la peine. Regardons la situation avec lucidité. Chacun a pris ses libertés. Les Etats-Unis ont mis fin aux traités sur les missiles antibalistiques. Les Etats-Unis et la Russie ont mis fin aux traités sur les forces nucléaires intermédiaires, dont la Russie violait depuis longtemps les dispositions. Le traité New Start, qui encadrait les arsenaux nucléaires américains et russes, a cessé d’exister il y a quelques semaines. La Russie a dératifié le traité d’interdiction sur les essais nucléaires, que les Etats-Unis n’avaient eux jamais ratifiés. Une reprise des essais romprait un moratoire de près de 30 ans. La Chine, quant à elle, en plein rattrapage, ne s’associe à rien. Alors, disons-le franchement, le champ des règles est un champ de ruines. Et l’animosité ambiante se prête assez peu à la confiance qu’il faut pour rebâtir les normes de sécurité collective. C’est pourquoi nous avons raison de durcir notre position et de prendre les décisions que je viens d’annoncer.

Cette anomie, malheureusement, ne vaut pas que pour ceux qui ont déjà l’arme, mais aussi pour ceux qui cherchent à l’acquérir. La conférence d’examen du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires se tiendra en mai, dans un paysage lourd de menaces, avec les progrès inquiétants du programme nord-coréen, la crise iranienne, et aussi les tentations croissantes de tous ceux qui, en Asie, en Europe ou ailleurs, cherchent des alternatives aux garanties de sécurité sur lesquelles ils croyaient pouvoir compter. Tel est l’esprit des temps. Mais la France ne compte pas s’y résoudre.

Dans le domaine de la maîtrise des armements, notre propre bilan est en effet exemplaire. Et je veux aujourd’hui ici le rappeler. Nous avons démantelé la composante terrestre de notre dissuasion et nos installations d’enrichissement à des fins militaires. Nous avons cessé nos essais nucléaires, développé un système performant de simulation et toujours refusé toute course aux armements. La démarche de dissuasion avancée que nous proposons n’est pas escalatoire, et en ce qu’elle accroît le sentiment de sécurité en Europe, elle est résolument bénéfique pour ne pas encourager un jour les risques de prolifération sur notre continent.

Mais c’est surtout de logique que nous devons changer. Oui, les Européens ont pris l’habitude que leur sécurité dépende de règles faites par des tiers, en d’autres temps, faites aussi, parfois à leur insu, souvent à leur dépens. Soyons clairs, l’architecture de sécurité européenne, c’était cela, des accords datant de la période de guerre froide négociés par d’autres que nous, y compris quand ils nous concernaient et qui ont été dénoncés par ceux-là même qui les avaient signés sans aucune concertation, quand bien même ces derniers étaient nos alliés. Notre époque appelle une autre méthode. Nous devons reconstruire un corpus de règles, mais pour ce qui nous concerne, à partir de nos intérêts de sécurité et ceux de notre continent.

Cela passera tout d’abord par un travail que les Européens doivent conduire sur la manière dont doit être organisée la stabilité de notre Europe. J’invite donc les partenaires à se joindre aux premiers travaux que nous avons entamés avec les Allemands et les Britanniques sur ce sujet. Les convergences organisées dans le cadre de la dissuasion avancée y aideront. Lorsque nos intérêts européens seront établis, il sera possible d’aller plus loin et d’ouvrir un cadre de négociation afin de contrôler certaines capacités conventionnelles et leur positionnement. Cette démarche est à préparer dès à présent par l’accroissement de notre indépendance européenne et elle doit viser demain un nouveau cadre de sécurité sur tous ces sujets, en particulier entre Européens et Russes, à tout le moins, et au niveau international, en cherchant à impliquer les Etats-Unis d’Amérique et la Chine, y compris concernant les capacités nucléaires sur une base équitable.

Mais ce que je souhaite plus que tout, vous l’aurez compris, c’est que les Européens reprennent le contrôle de leur propre destin. N’oublions pas, tout ceci étant dit, qu’au-delà de la comptabilité des arsenaux et des architectures de sécurité, il y a une dimension éthique à ce dont nous parlons. L’arme nucléaire a sa charge d’épouvante. Ses questions morales ne se résument pas aux lois d’airain de la stratégie avec ses logiques désincarnées. Il n’est que juste qu’une telle arme continue de susciter une discussion de raison pour en limiter l’usage, l’encadrer et préserver l’objectif à terme d’un monde sans arme nucléaire. Cela doit rester notre horizon.

Il n’est que juste aussi de militer avec persistance en faveur des usages pacifiques de l’énergie atomique. C’est tout l’esprit du TNP. Et la France est en bonne position pour promouvoir à cet égard le nucléaire civil. Après tout, quel autre pays repose sur cette énergie comme nous  ? L’énergie nucléaire qui permet de produire 70 % de notre électricité. Une énergie décarbonée à bas coût qui rend notre pays attractif. C’est ce qui fait que la France sera pleinement légitime pour organiser à Paris le 10 mars prochain un sommet pour encourager le développement de cette énergie, ses usages et son financement. Je crois aux vertus d’un nucléaire de confiance, aux vertus aussi des innovations dans la matière. Je crois à sa valeur pour faire face aux besoins voraces de nouvelles technologies. Je suis déterminé à aider l’Agence internationale de l’énergie atomique à favoriser avec un encadrement approprié les nouvelles technologies sensibles.

Mesdames et Messieurs, le temps est venu pour moi de conclure. J’aimerais vous inviter un moment à prendre la mesure de cet endroit à nul autre pareil. La base opérationnelle de l’Île-Longue, à l’extrémité du Finistère. L’Île-Longue, qui est tout à la fois la pointe avancée de l’Europe, son cap occidental et sa forteresse. Je vous invite à prendre conscience de tout ce qu’il signifie dans toutes ses dimensions. Masse, puissance, indépendance, donc. Et j’ajouterai solidarité stratégique. Ce que vous avez sous les yeux est un héritage précieux que nous sommes les dépositaires et que nous continuerons à faire vivre avec ténacité. Nous continuerons donc de développer le formidable outil de puissance, expression du génie français, patiemment érigé depuis le début de la Vème République. Je me suis fermement engagé depuis 2017 dans le renouvellement de nos forces stratégiques. Et je m’y emploierai jusqu’au terme du mandat.

La France sera forte d’un feu nucléaire modernisé, puissant, souverain et adapté à nos menaces. Toujours souveraine, elle sera forte aussi de son enracinement dans l’espace européen, de la profondeur stratégique qu’il lui donne, du renforcement des liens entre alliés et des complémentarités nouvelles qu’ils permettent. Le demi-siècle qui vient sera un âge d’armes nucléaires. La France déterminée, libre, confiante, y tiendra tout son rôle. Elle continuera de se fortifier et pour son propre bénéfice elle arrimera ce cap sur l’Atlantique au socle européen. Tel est mon message aujourd’hui, soyons puissants, soyons unis, soyons libres.

Vive la République,
vive la France  !

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