Domestiquer les flots

Cette histoire commence en 1946 dans la province d’Helmand, dans le sud de l’Afghanistan. 

Des ingénieurs américains, accompagnés de leurs femmes et de leurs familles, atterrissent sur une piste poussiéreuse.

Ils travaillent pour la plus grande entreprise de construction de la planète, Morrison-Knudsen. Le roi d’Afghanistan les a fait venir pour bâtir un nouveau monde planifié, gigantesque : un ensemble de barrages, de canaux, de routes. Une ville modèle doit sortir de terre.

Le roi a un plan : domestiquer la puissance du grand fleuve Helmand pour transformer son pays en une société moderne, à l’image de l’Occident.

Le royaume d’Afghanistan est situé à environ 16 000 kilomètres de chacune des côtes des États-Unis, presque exactement de l’autre côté du globe, à l’ouest de la Chine, au-delà des montagnes de l’Himalaya. C’est un pays enclavé. À l’époque il était bordé au nord par l’Union des Républiques socialistes soviétiques, à l’est par une partie de l’Inde britannique qui deviendra peu après le Pakistan et à l’ouest par l’État impérial d’Iran. 

De beaux noms vagues, aurait dit Paul Valéry — et le roi s’appelait Zahir Chah.

L’Afghanistan était un pays profondément conservateur et il était résolu à le moderniser. Ce que le roi cherchait à créer en Helmand était ce que le président Roosevelt avait réalisé en Amérique dans les années 1930 et l’entreprise qu’il avait engagée — Morrison-Knudsen — avait travaillé à cette époque pour FDR. Elle avait construit un monde nouveau de barrages et de centrales électriques à travers tout le territoire des États-Unis. Elle allait faire de même pour l’Afghanistan.

Les Américains et leurs familles vivaient dans un ensemble de maisons autour du palais de campagne du roi en Helmand. On finit par appeler ce lieu « Little America » — la petite Amérique.

Voici ce que rapporte un ingénieur occidental dans un guide distribué aux hommes d’affaires britanniques visitant la région, à propos de l’heure afghane : 

« Le coucher du soleil est pris comme zéro lorsque les montres sont réglées à 12h. Un rendez-vous d’affaires fixé à, disons, 2 heures de l’après-midi correspond donc à 2 heures après le coucher du soleil, et un rendez-vous à 5h du matin correspond à 7 heures avant le coucher du soleil. Il faut toujours se souvenir que minuit est considéré comme l’heure où le soleil se couche. L’heure du lever du soleil n’est pas pertinente. »

Au milieu des années 1950, les ingénieurs américains avaient achevé leurs grands barrages. Ils pensaient créer une terre d’abondance. En réalité, ils étaient en train de produire quelque chose d’inattendu.

Peu à peu, ils prenaient la mesure de leur erreur : les grands barrages avaient fait monter la nappe phréatique, et le sel remontait à la surface. 

Parmi les plantes qui prospérèrent dans ce sol nouveau, l’une était le pavot.

Pour certains des responsables du projet, il était clair qu’il fallait tout arrêter. Ce n’était pas la position du gouvernement américain : les barrages étaient désormais devenus une arme dans la lutte contre l’Union soviétique.

Tous les protagonistes de la Guerre froide rivalisaient pour proposer à l’Afghanistan des programmes de modernisation toujours plus grands et plus ambitieux. Et les élites afghanes en profitaient sans scrupules. 

Le Premier ministre Muhammad Daoud passait son temps à voyager à travers le monde, jouant la Russie, les États-Unis et la Chine les uns contre les autres. Daoud voulait utiliser la modernisation pour consolider son pouvoir. Car l’Afghanistan était un pays fragmenté, où le pouvoir était divisé entre groupes ethniques et tribus. Daoud était pachtoune, et il voyait bien comment le projet de barrage en Helmand pouvait servir à consolider l’emprise pachtoune sur l’ensemble du pays.

Il finit par convaincre les représentants états-uniens d’élargir encore le projet pour en faire un gigantesque outil d’ingénierie sociale : des milliers de nomades pachtounes qui parcouraient la région frontalière avec le Pakistan allaient être sédentarisés sur les nouvelles terres agricoles créées par les barrages. 

Pour Daoud, c’était une simple mesure de modernisation — et les Américains adhéraient volontiers à ce récit.

Ce qu’ils ne comprirent pas, c’est qu’ils étaient en train d’être aspirés, sans le vouloir, dans les méandres du pouvoir afghan. 

Non seulement Daoud accroissait la puissance pachtoune, mais il semait aussi les germes de rivalités amères autour du partage et de la propriété des terres en Helmand.

Adam Curtis, «  Bitter Lake  », BBC, 2015

Un Grand Lac Amer

Un an plus tôt.

En février 1945, à Yalta, en Crimée, trois hommes se retrouvèrent pour la dernière fois dans une station balnéaire sous le joug de Staline. Roosevelt était mourant. Churchill sentait que l’empire britannique lui échappait.

Ils étaient là pour mettre fin à la guerre, partager l’Europe et construire un nouvel ordre mondial. Ils croyaient tenir l’histoire entre leurs mains.

Quelques jours plus tard, Roosevelt quittait Yalta. Son navire traversa la Méditerranée et s’engagea dans le canal de Suez. Il s’arrêta sur un lac que les cartes américaines appelaient le Great Bitter Lake — le Grand Lac Amer.

Au même moment, il envoya un autre navire de guerre américain chercher le roi d’Arabie Saoudite, Abdelaziz ibn Saoud.

La rencontre entre le roi et le président allait avoir des conséquences puissantes et désastreuses. Pour l’Occident, bien sûr. Mais aussi, d’une étrange façon, pour l’Afghanistan.

Au cours des treize dernières années de sa vie, Roosevelt avait exercé son pouvoir à une échelle inouïe. Après le krach de 1929 et la terrible dépression qui avait frappé le pays, il avait fait passer des lois pour démanteler les banques — pour qu’elles ne puissent plus échapper au contrôle de l’État. Il avait reconstruit les États-Unis. Des barrages, des routes, des centrales électriques — des millions de personnes avaient retrouvé du travail et de la lumière. Il avait planifié et mené une guerre mondiale contre l’Allemagne et le Japon.

C’était un homme qui croyait que le pouvoir politique pouvait remodeler le monde. Et pendant treize ans, il avait eu raison.

Ce jour-là, sur le Grand Lac Amer, personne n’aurait pu imaginer ce qui allait suivre et que cette rencontre allait libérer des forces qui, lentement mais sûrement, mineraient tout ce pour quoi Roosevelt avait œuvré.

Car FDR avait besoin de pétrole. Sans pétrole, les États-Unis ne pouvaient pas maintenir leur puissance. Le président voulait s’assurer que les vastes gisements saoudiens resteraient sous contrôle états-unien. Et pour cela, il avait besoin de forger une alliance avec le roi.

Les deux hommes s’entendirent. L’Amérique aurait son pétrole. L’Arabie Saoudite aurait la richesse et la protection américaine. Un accord simple — presque élégant — qui se perpétue jusqu’à nos jours.

Mais comme tous les accords simples, il cachait quelque chose de beaucoup plus compliqué.

Adam Curtis, «  Bitter Lake  », BBC, 2015

Le problème du roi Fayçal

Le roi Abdelaziz ibn Saoud savait exactement ce qu’il faisait. Il avait vu ce que le monde moderne avait fait aux autres. Et il avait une condition  : « Nous prendrons votre technologie et votre argent, aurait-il dit, mais vous devrez laisser notre foi tranquille. »

La foi saoudienne s’appelait le wahhabisme. 

C’était une forme d’islam radicale, violente et d’un puritanisme extrême, et ses adeptes parmi les tribus bédouines haïssaient le monde moderne. 

Le wahhabisme s’inscrivait dans un mouvement plus large au sein de l’Islam, né en réaction aux empires européens, comme le deobandisme en Inde. Ses adeptes croyaient que l’impérialisme moderne corrompait la véritable nature de la religion. Ils voulaient revenir à un monde fondé sur les enseignements originels des textes coraniques. Revenir aux sources. À la pureté originelle.

C’est cette force qu’Abdelaziz avait mobilisée dans les années 1920 pour s’emparer du pouvoir. Mais il avait déclenché quelque chose qu’il ne contrôlait plus. Les wahhabites voulaient continuer. Créer un califat. Conquérir le monde arabe. Pour les arrêter, en 1929, Abdelaziz les fit arrêter en grand nombre pour les exécuter à la mitrailleuse, en tuant sans pitié les mêmes guerriers qui l’avaient porté au pouvoir.

Mais leurs idées, elles, survécurent. Cette version violente, intolérante et rétrograde de l’islam demeura au cœur de la société saoudienne. Comme une braise qu’on ne peut pas éteindre.

Si l’accord conclu ce jour-là sur le Grand Lac Amer signifiait que les États-Unis obtiendraient leur pétrole, il impliquait également une clause indirecte : ils protégeraient le wahhabisme. Une force qui avait ses propres ambitions — très différentes de celles de Washington.

En Arabie Saoudite, la famille royale ne se contente pas de régner — elle a donné son nom au pays tout entier. En 1964, l’un des fils d’Abdelaziz ibn Saoud monta sur le trône. Il s’appelait Fayçal. Il voulait moderniser le pays : installer des bureaucraties à l’occidentale, un système de protection sociale, un système télévisuel, pour la première fois.

Fayçal faisait face à deux menaces. 

À l’intérieur, les chefs religieux wahhabites — ceux qui avaient porté sa famille au pouvoir et légitimaient son règne — se méfiaient de toute modernisation. À l’extérieur, le communisme se répandait dans le monde arabe comme une marée.

Sa solution était d’une simplicité redoutable. Il allait utiliser les uns contre les autres. Les chefs religieux et leurs croyances conservatrices deviendraient une force contre le communisme international. Et pendant ce temps, leur attention serait détournée de sa politique intérieure.

Fayçal utilisa les revenus croissants du pétrole pour financer des centaines d’écoles et d’instituts à travers le monde islamique jusqu’au Pakistan. Leur mission était de diffuser les idées wahhabites et de transformer l’Islam en une force internationale unifiée, assez puissante pour résister au communisme.

Fayçal prenait le fanatisme dangereux et instable au cœur de sa propre société pour le diriger vers l’extérieur. C’était impitoyable. Et cela fonctionnait. Les Américains y voyaient surtout un allié de plus dans la lutte contre le communisme. Ils ne regardaient pas plus loin. Mais en 1966, Fayçal donna aux États-Unis un aperçu de ce qu’un allié saoudien pouvait avoir d’incontrôlable. Il se rendit à New York et attaqua publiquement le soutien américain à Israël, provoquant un tollé.

En octobre 1973, l’Égypte attaqua Israël. Une guerre éclata au Moyen-Orient. Israël aurait pu être défait. Les Américains organisèrent un pont aérien massif d’armements. Les Israéliens contre-attaquèrent. Les Arabes se retrouvèrent face au désastre.

C’est alors que l’Arabie Saoudite vint à la rescousse. 

Le roi Fayçal savait que son pays disposait d’une arme capable d’arrêter Israël du jour au lendemain. Il multiplia le prix du pétrole par cinq et menaça un embargo total si les États-Unis ne forçaient pas Israël à se retirer. Cela fonctionna. Un cessez-le-feu fut conclu. Et tout le monde comprit, ce jour-là, que quelque chose venait de basculer.

Fayçal avait voulu changer l’équilibre politique mondial. Il y était parvenu. Mais il avait aussi déclenché autre chose — quelque chose qu’il n’avait pas prévu.

En augmentant le prix du pétrole, des milliards de dollars déferlaient désormais vers son pays. Les Saoudiens ne savaient plus qu’en faire. Alors ils les donnèrent aux banques occidentales. Et les banques prirent une décision discrète, presque invisible — elles maintinrent ces dollars hors du contrôle des gouvernements. Un immense réservoir de richesses — les pétrodollars — pouvaient désormais circuler librement partout dans le monde. Sans que personne n’ait son mot à dire.

Tandis que les politiciens occidentaux se débattaient dans le chaos, leurs banquiers aux États-Unis et en Grande-Bretagne construisaient tranquillement un nouveau système financier mondial.

Adam Curtis, «  Bitter Lake  », BBC, 2015

Un effondrement

Au début des années 1980, l’Union soviétique s’effondrait.

La tentative de créer une société socialiste planifiée avait échoué. C’était un monde stagnant où les magasins étaient à moitié vides, où des gangs criminels pillaient les usines et où plus personne ne croyait au système.

Les vieux dirigeants soviétiques savaient que la société s’écroulait, mais ils ne savaient pas quoi faire. Face à cette situation, l’Afghanistan devint pour eux la dernière tentative désespérée de créer une version modèle de leur idéal communiste originel.

Alors que la rébellion grandissait dans les campagnes, les Russes prirent le contrôle de l’Afghanistan et installèrent un autre étudiant révolutionnaire à la présidence, Babrak Karmal. Il obéissait aux ordres. En plus des soldats russes, des milliers d’enseignants et de médecins arrivèrent pour mettre en place des programmes dans des hôpitaux destinés à transformer la vie du peuple afghan.

À l’extérieur des villes, les rebelles moudjahidines intensifiaient leurs attaques. Ils devenaient plus sûrs d’eux, plus puissants. Ils utilisaient les armes fournies par les Américains et les Saoudiens pour tendre des embuscades aux convois russes.

Le traitement que les moudjahidines réservaient à leurs prisonniers russes était impitoyable et cruel.

En représailles, les Russes lancèrent des opérations ciblées, des raids. Ils bombardèrent des villages entiers, massacrant des centaines de civils. La guerre devint un conflit sans merci, les moudjahidines recourant à des tactiques tout aussi brutales.

Toute idée de transformer l’Afghanistan commença à s’évanouir et les Russes se replièrent dans les villes.

Les rebelles y pénétrèrent et se mirent à tuer les civils russes. Ils cachèrent des bombes dans des objets du quotidien qui explosaient dès que quelqu’un les utilisait.

Tout, autour des Russes, commençait à devenir effrayant et hors de contrôle. Les forces qu’ils avaient déchaînées les poursuivaient.

En les poursuivant, elles commencèrent à ronger les fondements mêmes du communisme soviétique.

En Afghanistan, Artiom Borovik fut l’un des journalistes russes les plus courageux et les plus honnêtes. Il parle ainsi de cette époque : 

« Nous pensions que nous civilisions un pays arriéré en l’exposant à la télévision, aux bombardiers modernes, aux écoles, aux derniers modèles de chars, aux livres, à l’artillerie longue portée, aux journaux, à l’aide économique, aux AK-47. Mais nous réfléchissions rarement à ce que l’Afghanistan nous ferait, à nous.
Malgré les centaines de milliers de soldats soviétiques, de diplomates, de journalistes et de conseillers politiques qui l’ont traversé, ils ont été plongés dans un pays où la corruption, le trafic et la drogue n’étaient pas moins répandus que les longues files d’attente dans les magasins soviétiques.
Ces maladies peuvent être bien plus contagieuses et dangereuses que l’hépatite, surtout lorsqu’elles atteignent des proportions épidémiques. »

Borovik disait que les Russes ressemblaient aux cosmonautes du célèbre film de science-fiction Solaris.

Des cosmonautes découvrent une planète recouverte d’un immense océan apparemment conscient.

Pour tenter d’influencer cet océan, ils le bombardent de rayons X. Jusqu’à l’obsession.

Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que l’océan les irradie aussi : il rejoue dans leur esprit des souvenirs du passé, de façon si vive qu’ils commencent à ne plus avoir confiance à ce qu’ils pensent ou croient.

L’Afghanistan, disait Borovik, était en train d’irradier les Russes comme l’océan les cosmonautes de Solaris. Il les avait conduits à remettre en question les fondements mêmes de tout ce en quoi ils croyaient.

Et les Russes emportaient ce doute avec eux — au cœur de la Russie.

Les banques gagnent toujours

La hausse massive du prix du pétrole imposée par les Saoudiens avait provoqué un chaos économique et social en Occident. Les gouvernements avaient tenté d’y faire face, mais ils avaient échoué.

Dans les années 1980, des gouvernements de droite arrivèrent au pouvoir en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Pour créer de la croissance économique, ils se tournèrent vers des méthodes radicales, jamais expérimentées.

Au début, les nouvelles politiques semblèrent fonctionner. L’inflation était jugulée et les économies commençaient à se stabiliser.

Mais des conséquences imprévues se firent jour. Les taux d’intérêt grimpèrent en flèche, décimant l’industrie manufacturière en Grande-Bretagne comme en Amérique. Des usines fermèrent les unes après les autres. Les emplois bien payés et qualifiés furent remplacés par des emplois à bas salaires dans les services, et le niveau de vie commença à baisser.

Les politiciens trouvèrent alors une solution : puisqu’on ne pouvait plus faire croître les salaires, on ferait emprunter de l’argent aux gens par les banques. Au milieu des années 1980, les gouvernements supprimèrent les restrictions sur les prêts bancaires — et, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, de plus en plus de ménages s’endettèrent.

Même si leurs salaires stagnaient, les gens se sentaient plus riches. Ils avaient de l’argent pour consommer et faire tourner l’économie. 

Le pouvoir de gérer la société glissa toujours plus de la politique vers la finance.

En Grande-Bretagne, l’industrie de l’armement avait survécu à la crise. Elle était même en pleine croissance grâce à un commerce considérable avec l’Arabie saoudite.

Plutôt que de renforcer le pouvoir des hommes politiques, elle les rendit toujours plus corrompus.

Dans les années 1970, les entreprises d’armement britanniques avaient signé de plus en plus de contrats avec les Saoudiens. Elles étaient devenues une pièce centrale d’une nouvelle industrie gérée depuis le cœur même du gouvernement britannique.

En 1985, Margaret Thatcher annonça ce qui allait être le plus grand contrat d’armement de l’histoire : l’accord Al-Yamamah. 

Thatcher le présentait comme un triomphe du savoir-faire britannique. Depuis, il a souvent été dit que d’immenses pots-de-vin, versés à des membres clefs de l’establishment saoudien, avaient été la seule cause de l’accord.

En 1990, il devint évident que ce commerce d’armes avec l’Arabie saoudite avait été un leurre complet.

Lorsque Saddam Hussein envahit le Koweït, les dirigeants saoudiens prirent conscience que malgré tout leur armement — avions, missiles, bombes et systèmes radar — leur pays était incapable se défendre correctement. Il fallait se tourner vers la puissance militaire américaine.

Un certain Oussama Ben Laden supplia alors le ministre saoudien de la Défense de ne pas laisser les États-Unis venir — et proposa plutôt de lever une force de moudjahidines en Afghanistan pour défendre l’Arabie saoudite. Cette force, lui, Ben Laden, l’aurait dirigée.

Le ministre de la Défense refusa.

Quelques semaines plus tard, plus d’un demi-million de soldats américains étaient en Arabie saoudite.

Pour Ben Laden, l’Occident corrompu prenait le contrôle du cœur même de l’islam. Bien qu’elle ait été son alliée en Afghanistan, il décida que l’Amérique était le véritable ennemi.

Adam Curtis, «  Bitter Lake  », BBC, 2015

Ben Laden et les talibans : des antimodernes à Kaboul

Lorsque les Russes quittèrent l’Afghanistan, les différents groupes moudjahidines se retournèrent les uns contre les autres. Chacun se lança dans une lutte pour le pouvoir.

Kaboul fut entièrement détruite. Elle devint un enfer. Les différents groupes tiraient des milliers de roquettes au cœur de la ville.

Les chefs moudjahidines étaient devenus des seigneurs de guerre brutaux qui déchiraient le pays.

Les Américains avaient cessé d’envoyer de l’argent et des armes. Pour se financer, les seigneurs de guerre se tournèrent donc vers le trafic d’héroïne. Chaque année, davantage d’opium partait pour l’Occident.

Les champs de pavot d’Helmand devinrent l’épicentre d’une activité valant plusieurs millions de dollars. 

Ces vastes plantations étaient irriguées par les barrages et les canaux construits, quarante ans plus tôt, par le gouvernement américain.

De ce chaos émergèrent deux réactions extrêmes et violentes. Toutes deux simplifiaient le monde de façon radicale. On ne pouvait imaginer deux visions du monde plus opposées. Pourtant, toutes deux s’enracinaient dans le wahhabisme.

La première de ces réactions était celle des talibans. Ce n’étaient d’abord qu’un groupe « d’étudiants » placés, comme de nombreux enfants afghans dans des écoles religieuses au Pakistan, les madrasas. Bientôt, ils formèrent le noyau d’une révolution afghane.

La plupart des madrasas avaient été créées au cours des vingt années précédentes grâce à l’Arabie saoudite. Fayçal espérait avec elles diffuser le fondamentalisme dans tout le monde islamique : les idées qu’elles enseignaient étaient très proches du wahhabisme saoudien.

Lorsque les talibans s’emparèrent de Kaboul, ils se rendirent au palais présidentiel et arrachèrent toutes les représentations peintes d’êtres vivants. Même les gueules des lions de pierre furent détruites.

La société que les talibans construisirent était fondée sur une idée fantasmée du passé.

En croyant recréer la société islamique du VIIe siècle, ils élaboraient une fiction politique sombre.

Adam Curtis, «  Bitter Lake  », BBC, 2015

Tout ce qui pouvait être moderne fut balayé. 

Les femmes ne devaient pas être éduquées. 

On n’entendit plus une seule musique. On ne projeta plus un seul film.

L’autre réaction vint d’Oussama Ben Laden.

Depuis l’Afghanistan — où il avait fait ses premières armes contre l’URSS — Ben Laden entendait diriger une révolution islamiste très différente de celle des Taliban.

Pour lui, les principes islamiques devaient être une force révolutionnaire dans le monde moderne : ils devaient servir à aller de l’avant — pas à reculer.

Le problème, c’est que les idées de Ben Laden n’enflammaient pas l’imagination du peuple afghan — et qu’elles n’intéressaient pas beaucoup dans la majeure partie du monde islamique.

Ce qui faisait obstacle à cette révolution, pour lui, c’était l’Amérique.

Il avait vu comment l’argent des États-Unis avait corrompu l’Arabie Saoudite. Désormais, il corrompait les esprits des peuples musulmans partout dans le monde. L’argent américain était ce qui les empêchait de se soulever et de se libérer.

Les idées islamistes de Ben Laden commencèrent à changer. 

Il transforma la colère intolérante et antimoderne du wahhabisme en un jihadisme sombre et apocalyptique.

Il affirmait que la seule façon de déclencher une révolution serait d’attaquer directement « l’ennemi lointain ». Le choc libérerait les masses — sans qu’on bien sache comment.

Ben Laden ne pensa plus une seule seconde à la société qui résulterait de ce choc. 

Il ne méditait plus que sur la bataille à venir. La bataille entre le bien et le mal.

Adam Curtis, «  Bitter Lake  », BBC, 2015

Exporter la démocratie

On connaît, hélas, la suite de l’histoire.

Les forces de la coalition dirigée par les États-Unis envahirent l’Afghanistan pour trouver les responsables des attaques du 11 septembre 2001 — mais aussi pour transformer l’Afghanistan en démocratie moderne.

C’était un grand dessein, mais sa logique était trop simple. Les Afghans innocents, libérés des forces maléfiques qui les terrorisaient, deviendraient des individus libres. Ils fonderaient une démocratie comme celles de l’Occident.

Au cours des dix années suivantes, des dizaines de milliers d’Américains et d’Européens traversèrent le pays. Soldats, diplomates, experts, conseillers politiques et journalistes : tous essayèrent de construire cette nouvelle société.

Peu d’entre eux se sont arrêtés pour réfléchir sur les Russes qui les ont précédés. 

Peu se sont demandés s’ils connaîtraient le même sort. 

Peu encore ont compris que l’Afghanistan avait révélé aux Russes le vide et l’hypocrisie de nombre de leurs convictions. 

S’ils l’avaient compris, ils auraient su qu’eux aussi pourraient revenir hantés par des fantômes — en ayant appris qu’ils ne croyaient en rien.

Après le choc des attaques terroristes de 2001, tout le monde craignait par-dessus tout que l’économie américaine ne s’effondre comme les tours s’étaient effondrées. Les politiques, conseillés par leurs experts économiques, ramenèrent les taux d’intérêt à presque zéro. Ils se tournèrent vers le système financier pour stabiliser le pays. L’argent bon marché inonda le système. Les banques prêtèrent à tout le monde.

Le désastre fut évité.

Au même moment, des milliers d’experts et de conseillers déferlaient en Afghanistan. Leur objectif était de transformer le pays en démocratie. Au stade de Kaboul, on célébra ce projet optimiste pour l’Afghanistan futur.

Dans ce même stade, vingt ans plus tôt, les Russes avaient célébré leur propre modèle pour le pays.

Plusieurs groupes vinrent à Kaboul pour contribuer au projet. Ils constituaient un instantané de ce que les dirigeants américains et britanniques croyaient être les conditions de la démocratie.

On organisa des cours sur l’organisation des élections et des conférences sur la lutte contre le trafic de drogue.

De jeunes étudiantes afghanes suivirent des ateliers sur l’art conceptuel et sur Marcel Duchamp.

Les Américains découvrirent qu’il était très difficile de savoir exactement qui était bon et qui était mauvais.

Lors de l’invasion, ils avaient été aidés par des Afghans qui combattaient déjà les talibans. 

En pensant qu’ils aideraient à construire la nouvelle démocratie, ils leur donnèrent des responsabilités dans le nouveau régime.

Ils comprirent plus tard ce qu’ils avaient fait : beaucoup d’entre eux étaient en réalité ces mêmes seigneurs de guerre corrompus et violents que les talibans avaient renversés. Ces seigneurs utilisaient leur nouveau pouvoir pour terroriser le pays — une fois de plus.

L’argent ne corrompait pas seulement des individus, il sapait toute la structure de la société. 

La police était la première concernée. Plutôt que de faire respecter la loi, elle s’était divisée en milices violentes qui travaillaient pour les seigneurs de guerre.

Ces milices organisèrent une expansion massive du trafic de drogue. Elles terrorisèrent également les populations locales. Les Afghans ordinaires en vinrent à haïr cette police qui devenait leur principal ennemi.

Adam Curtis, «  Bitter Lake  », BBC, 2015

En 2006, les Britanniques et les Américains comprirent que leur projet d’exporter la démocratie à l’Afghanistan était en train d’échouer. De vastes parties du pays sombraient dans l’anarchie.

En Helmand, dans la région du pavot, des groupes armés s’étaient soulevés. Les combats étaient incessants. La coalition était convaincue que les talibans étaient de retour. Elle envoya des troupes britanniques pour rétablir l’ordre et protéger le gouvernement régional.

Lorsque les commandants britanniques demandèrent au ministère de la Défense des informations sur la situation en Helmand, on ne leur répondit rien. Il n’y en avait pas. Aucune image satellite — tous les yeux du ciel étaient rivés sur l’Irak.

Dans la ville même que les ingénieurs américains avaient bâtie cinquante ans auparavant en même temps que le barrage sur le fleuve Helmand, le commandant britannique convoqua une réunion avec les aînés parmi les chefs locaux. Il se voulait rassurant : les Britanniques étaient là pour vaincre les talibans et soutenir le gouvernement régional. Ses officiers préparaient d’ailleurs pour les anciens une projection de la série de David Attenborough : Le Monde bleu.

Ces anciens pensaient que les Britanniques n’avaient rien compris au problème.

Le véritable ennemi n’était pas les talibans, mais le gouvernement corrompu et brutal que le président Karzaï avait installé en Helmand. Le message passé aux Britanniques fut sévère : qu’ils restent cent ans ou un jour, la situation ne changerait pas sans que Karzaï remplace le gouvernement par un meilleur.

Ils partirent sans regarder Le Monde bleu.

Avant leur arrivée en Helmand, les Britanniques avaient pourtant contraint le président Karzaï à se défaire de son gouverneur. Ils ne comprirent pas qu’il avait laissé derrière lui une société entièrement corrompue.

Les Britanniques essayèrent de soutenir la police — mais celle-ci était devenue la milice armée du gouverneur destitué.

Les habitants se mirent à attaquer les Britanniques, qui soutenaient leur oppresseur.

L’incompréhension grandit. Les Britanniques pensèrent qu’ils avaient affaire aux talibans. En réponse, ils larguèrent des bombes dévastatrices sur les centres-villes.

Le chaos poussa de nouveaux civils à rejoindre les attaques.

Voyant une occasion, les vrais talibans — alors basés au Pakistan— refluèrent et commencèrent à attaquer les Britanniques. Dans le même temps, les milices corrompues travaillant pour le gouvernement local se retournèrent également contre eux.

Face au chaos, les Britanniques s’accrochaient encore à un récit manichéen du bien et du mal. Eux — les forces occidentales — étaient du côté du bien. Tous les différents groupes qui les attaquaient étaient des talibans. Tous étaient du côté du mal.

Cette simplification extraordinaire eut des conséquences terribles.

Pour un Afghan voulant éliminer un rival, il suffisait de se rendre auprès des Britanniques et de leur dire que cet homme était un taliban. La vérité était atroce à entendre : la présence britannique ne contenait pas la guerre, elle l’exacerbait à un point tel qu’elle échappait à tout contrôle. Du côté des Afghans comme des Britanniques, les corps s’accumulaient.

Un officier l’exprimait en ces mots : «  Il y avait une manipulation générale. Les Afghans comprenaient comment nous percevions la guerre. Ils savaient disposer dans cette perspective leurs conflits locaux, la guerre civile qu’ils connaissaient depuis trente-cinq ans. Ils venaient nous voir, nous disaient : ‘ces gens là-bas sont des talibans’. Nous nous exécutions. En réalité, nous nous occupions de leurs vieux ennemis. Nous ne faisions que nous en créer davantage. Dans un cercle vicieux, manipulés par tout le monde, nous finissions par mener la guerre contre tous. Et quiconque se battait contre nous devenait immédiatement un taliban. »

Adam Curtis, «  Bitter Lake  », BBC, 2015

La fin de l’Histoire

Depuis 2001, nous avons compris la guerre d’Afghanistan en termes de bien et de mal. Elle opposait le blanc et le noir, le gouvernement et les talibans. 

Eux l’ont compris comme une mosaïque de groupes et de dirigeants en perpétuelle recomposition. Tous se battaient les uns contre les autres, pour le pouvoir surtout.

Or en Helmand, la monnaie du pouvoir, c’est l’opium.

En 2009, des élections présidentielles eurent lieu en Afghanistan. Hamid Karzaï se présenta et s’allia à certains des seigneurs de guerre les plus puissants. Bientôt, des allégations de fraude massive ont fait surface. Des vidéos semblaient montrer les partisans des seigneurs de guerre bourrant des urnes de centaines de faux bulletins.

La coalition tenta d’organiser de nouvelles élections. Le principal adversaire de Karzaï refusa : elles auraient été encore plus truquées que les précédentes.

Les Britanniques et les Américains n’eurent d’autre choix que d’abandonner leur grand rêve d’une véritable démocratie en Afghanistan. 

Ils cédèrent — et Karzaï redevint président.

Et au moment même où leur plan s’effondrait en Afghanistan, une crise frappait leur pays. Les banquiers et les technocrates financiers avaient promis qu’ils pourraient maintenir l’économie à flot : ils leur avaient confiés le pouvoir.

En 2008, tout l’édifice de crédits et de prêts que les banques avaient construit s’effondra. 

Une panique s’empara des marchés. De gigantesques institutions financières se trouvèrent au bord de la faillite.

En Amérique et en Grande-Bretagne, les politiciens intervinrent et les banques furent sauvées. Ils découvrirent que la plupart des établissements financiers étaient eux aussi rongés par la corruption.

Contrairement au président Roosevelt dans les années 1930, ils ne tentèrent pas pour autant de réformer le système. Ils ne firent que le maintenir sous perfusion en y déversant des milliards de livres et de dollars.

Leur espoir était simple : d’une façon ou d’une autre, cet argent se diffuserait dans les économies.

En vérité, ils ne savaient pas quoi faire d’autre.

Après le désastre, l’Afghanistan connut le même sort.

Les Américains savaient que l’idée de démocratie échouait. Dans le désespoir, ils déversèrent encore plus d’argent dans l’économie afghane. D’une façon ou d’une autre, une démocratie plus simple — une démocratie économique — en sortirait. Le libre marché émanciperait les Afghans. Chacun suivant son intérêt rationnel, ils deviendraient tous des consommateurs modèles — comme dans les économies occidentales.

D’une certaine façon, ce plan fonctionna. Beaucoup de ceux contrôlant les flux agirent bel et bien selon leur intérêt rationnel propre : ils volèrent l’argent, le firent passer en contrebande par l’aéroport de Kaboul et l’utilisèrent pour acheter des propriétés de luxe à Dubaï. Durant cette période, on estime que, chaque jour, dix millions de dollars étaient extraits d’Afghanistan de cette façon.

Le scandale semblait confirmer aux yeux de nombreux Afghans que les États-Unis n’avaient pas apporté la démocratie ou le libre marché dans leur pays — mais plutôt un capitalisme de connivence corrompu. Aux yeux de ces Afghans, il avait pris le contrôle de l’Afghanistan et de son gouvernement.

Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, la population portait les mêmes accusations contre ses dirigeants.

Fin 2014, les soldats britanniques quittèrent l’Afghanistan. Toutes les bases furent rasées comme si rien n’avait jamais existé. Même les monuments aux morts furent emballés et rapatriés dans le Staffordshire.

Ils n’étaient pas les seuls combattants à avoir quitté l’Afghanistan. 

Abu Moussab al-Zarqawi était allé dans ce pays combattre les Soviets dans les années 1980. Plus tard, il y travailla  avec Ben Laden. En 2003, il se rendit en Irak et y créa un groupe jihadiste pour combattre l’invasion américaine : Al-Qaïda en Irak

Les idées de Ben Laden ont beaucoup influencé al-Zarqawi. Il les radicalisa. Lui et son groupe tuaient quiconque était jugé ne pas croire en leurs idées fondamentalistes et méritait de mourir — y compris des civils.

Les fondateurs originels d’Al-Qaïda en furent choqués. Ils lui envoyèrent une lettre lui demandant d’arrêter les tueries. Al-Zarqawi les ignora. Il était convaincu que l’insurrection en Irak pouvait servir à susciter une révolution islamiste dans tout le monde arabe.

Avant qu’il puisse déclencher cette révolution, les États-Unis le localisèrent et le tuèrent.

Mais l’idée d’al-Zarqawi lui survécut. Elle continua sa marche.

Adam Curtis, «  Bitter Lake  », BBC, 2015

Malgré sa mort, son organisation se développa. Elle commença à devenir quelque chose de plus féroce — de plus ambitieux aussi. 

En changeant, elle se mit aussi à accueillir les fantômes du passé. 

En son sein, le wahhabisme farouche et intolérant refit surface.

Celui-ci avait survécu depuis les années 1920. Il s’était répandu en Afghanistan dans les années 1980 et 1990, où il s’était mêlé aux idées islamistes modernes. 

Face à l’horreur nihiliste de l’Irak post-invasion, tout rêve révolutionnaire disparut. Le wahhabisme conservateur et rétrograde passa au premier plan — et avec lui, le retour à un passé imaginé.

En 2013, l’État islamique en Irak et au Levant vit le jour. L’Occident en entendrait bientôt parler sous un funeste acronyme : Daech. 

L’objectif de Daech était de créer un califat unifié dans tout le monde islamique. Bien qu’il utilisât les techniques des médias modernes, son rêve venait de loin. C’était le rêve des Bédouins qui avaient compté parmi les fondateurs de l’Arabie saoudite.

À cette époque, le roi d’Arabie saoudite avait jugé nécessaire d’essayer de les exterminer : eux aussi portaient le projet plus loin, pour conquérir l’ensemble du monde islamique. Il les avait mitraillés dans les sables de la péninsule arabique.

Ceux qui étaient aux commandes ne savaient pas quelle menace Daech représentait réellement. 

Était-ce une menace existentielle ? Ou un prétexte utilisé dans une lutte pachtoune complexe et continue à l’intérieur de l’Irak ?

Nous ne le savons pas.

Une histoire en laquelle nous pouvons croire

À la fin du film de Solaris, le cosmonaute rentre chez lui. 

Tout semble réel et normal. 

Mais d’une certaine façon, il ne fait plus confiance à rien.

Même si nous sommes rentrés d’Afghanistan, nos dirigeants semblent eux aussi avoir perdu foi en tout. 

Les histoires simples qu’ils nous racontent n’ont plus de sens.

C’est l’expérience afghane qui nous a fait commencer à comprendre qu’il y a quelque chose d’autre, là, dehors.

Mais nous n’avons pas encore les outils pour le percevoir.

Ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle histoire — et d’une histoire en laquelle nous pouvons croire.