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Après quatre ans de combats acharnés, la guerre en Ukraine continue d’être perçue en Europe de l’Ouest à travers trois prismes qui limitent la capacité d’analyse et d’action.
Tout d’abord, elle n’échappe pas au régime médiatique général dont le flot transforme chaque « fait d’actualité » en un isolat sans précédent. Les discussions fiévreuses qui surgissent à chaque pseudo-négociation russo-américaine suffisent à démontrer que cet espace médiatique ne conserve aucune mémoire des coups précédents. Ses conditions de fonctionnement créent ainsi une illusion de continuité, voire d’éternelle répétition du même, comme si nous vivions toujours dans le monde de l’offensive de Kiev de mars 2022, de celle de Koursk à l’été 2024 ou de la mutinerie de Prigojine en 2023. En somme, comme si elle avait toujours été déclenchée hier.
Une difficulté symétrique surgit lorsqu’on ne trouve d’autre manière d’assigner une profondeur au conflit que de se plonger dans le passé lointain, expliquant ainsi les événements du XXIe siècle par ceux de la Galicie des années 1940 ou la politique linguistique d’Alexandre II. À cette aune, les Ukrainiens d’aujourd’hui sont des humains d’aucun temps, des êtres flottant dans une actualité sans passé autre qu’immémorial.
Enfin, la perception abstraite de la guerre atteint son acmé lorsque l’on persiste à l’observer sur une carte d’état-major, en superposant des divisions linguistiques et des frontières administratives aux lignes d’un front mouvant. Certes, le discours sur une guerre que l’on ne vit pas soi-même a toujours quelque chose d’abstrait. « 450 000 morts » ne veut rien dire en soi. « Cela revient quasiment à l’ensemble des habitants de la ville de Toulouse » n’offre pas davantage de prise à l’esprit.
Il n’en est que plus utile de renoncer à scruter la guerre à travers des chiffres et des aplats de couleur sur une carte. Cet effort est un préalable à toute réflexion sur la sortie de guerre.
L’envie de tracer au plus vite une limite frontalière pour en finir avec ce conflit meurtrier est bien compréhensible.
Elle oublie simplement — ou fait mine d’oublier — que chaque mètre carré de terrain conquis par la Russie représente autant de personnes en chair et en os, abandonnées à une dictature sanglante.
De ce fait, toute discussion politique ou diplomatique qui aborde la guerre en Ukraine sans prononcer les mots « torture », « massacres », « oligarchie » et « répression » est fondamentalement incomplète.
Douze ans d’expériences répressives
Se tourner vers les territoires occupés est sans doute la meilleure manière de saisir la nature de la politique menée par l’État russe en Ukraine, qui consiste en un régime de terreur. Comme tout régime de cet ordre, celui-ci ne se limite pas à ses adversaires objectifs, mais soumet virtuellement toute personne à une répression arbitraire.
S’il se donne pour formes les plus brutales l’assassinat et la torture, ce régime a surtout pour propriété de s’infiltrer au cœur des interactions sociales et des moments les plus anodins de la vie quotidienne. La terreur ne se contente pas de générer une série d’interdits : elle jette le flou sur l’interdit, de sorte qu’un individu ne puisse réellement savoir si une pratique hier bénigne — se déplacer d’un point à un autre, télécharger une application, échanger avec un proche — ne lui vaudra pas sous l’occupation un passage à tabac, une déportation ou vingt ans de prison.
Les habitants des territoires occupés n’ont guère qu’une seule certitude : le fait que les autorités d’occupation voient en chacun d’entre eux un suspect.
Guillaume Lancereau
La notion de « régime d’occupation » n’est sans doute pas étrangère aux Français familiers de l’histoire du XXe siècle. On n’ignore pas, dès lors, que la situation était bien différente dans les campagnes et dans les villes, en novembre 1942 ou en juin 1944. De même, on ne saurait confondre ici sous une même appellation les territoires ukrainiens occupés par la Russie depuis 2014.
Le seul point commun de ces territoires est d’ordre juridique : du point de vue du droit international, l’ensemble des territoires sous occupation russe appartient bien à l’Ukraine, y compris la Crimée 1, occupée en 2014 sans réel affrontement militaire.
Au terme de douze ans d’occupation, la Crimée est de facto sous contrôle russe. Environ 800 000 ressortissants russes s’y sont installés ; la vie politique et économique est encadrée par les autorités et le système juridique de la Fédération de Russie, bien que la plupart des entreprises russes ne s’y soient implantées qu’à travers des sociétés-écrans par crainte des sanctions internationales.
Les Républiques populaires autoproclamées de Donetsk et Louhansk, au contraire ; ont été occupées au prix d’affrontements bien plus sanglants et de destructions bien plus massives — la guerre du Donbass serait ainsi responsable de plus de 14 000 morts et d’un million et demi de déplacés. Après avoir exercé un contrôle plus ou moins direct sur ces régions pendant huit ans, la Fédération de Russie a procédé à leur annexion le 30 septembre 2022. Elle revendique aujourd’hui l’intégralité de ces régions sans en avoir, sur le terrain, la maîtrise militaire complète.
À la même date, la Russie a également proclamé l’annexion des régions de Zaporijia et de Kherson, alors que le quart de ces territoires échappe encore à son contrôle depuis l’invasion de 2022 et que ses armées n’ont procédé à la conquête d’aucun centre urbain de quelque importance depuis les tout premiers mois de 2022.
À chacune de ces étapes — l’occupation de la Crimée en 2014, la guerre du Donbass et l’invasion à grande échelle de 2022 — correspondent des armées, des objectifs de guerre, des degrés d’intensité du conflit et des pratiques d’occupation différents. Malgré tout, chacune de ces expériences a contribué à déterminer les pratiques que l’on voit aujourd’hui à l’œuvre dans les territoires conquis par la Russie.
Qu’il s’agisse de l’assassinat de militants de Sébastopol, des tortures commises dans la prison Izoliatsia de Donetsk ou des exécutions sauvages des civils de Boutcha, tous ces moments ont été autant de jalons dans l’histoire du régime de terreur qui continue de se déployer sous nos yeux. Ces pratiques accumulées en ont déterminé les formes actuelles, qui recoupent en partie celles de la répression infligée aux habitants du territoire de la Fédération de Russie, sans toutefois les recouvrir entièrement.
Les territoires occupés représentent ainsi une sorte d’état d’exception dans ce vaste état d’exception qu’est la Russie contemporaine.
En Crimée et au Donbass, la « russification » à marche forcée
Pour risquer une tautologie, il faut commencer par rappeler qu’un occupant occupe. L’État russe ne se contente pas de planter un drapeau sur chaque langue de terre conquise ; il le remodèle et impose à l’ensemble des habitants un nouveau mode de vie.
Vivre dans un régime d’occupation signifie que toutes les manières que l’on avait, hier encore, de communiquer, de travailler, de circuler, de s’informer et de consommer prennent du jour au lendemain un tout autre aspect, qu’on le veuille ou non, ne laissant plus d’autre choix aux récalcitrants que cette alternative simple : prendre les armes ou la fuite.
Vue d’Europe de l’Ouest, la « russification » est comprise comme un phénomène culturel qui toucherait avant tout à la langue, à l’héritage, à la production médiatique et à l’environnement scolaire. De fait, les autorités d’occupation s’efforcent depuis des années d’évincer l’ukrainien de la sphère publique, tout en le présentant comme une langue « inutile », « artificielle », voire « intrinsèquement porteuse d’idéologie nazie ». Cette entreprise de russification forcée s’appuie en grande partie sur l’école 2. Le directeur de l’éducation de l’administration militaro-civile de Kherson, Mikhaïl Rodikov, ne s’en cachait pas en déclarant dès le 1er septembre 2022 que les élèves étaient appelés à devenir « des citoyens éduqués de leur propre pays, la Russie 3 » — et donc de futurs soldats de ce même pays.
L’imposition du cadre d’existence russe ne serait pas complète sans un remplacement des responsables juridiques et administratifs des territoires occupés.
Guillaume Lancereau
Enfin, l’occupant s’empresse, dès qu’il s’ancre sur un territoire, d’y implanter sa propre sphère médiatique, comme on a pu l’observer en Crimée 4. Dès cette date, les instructions de Moscou ont imposé aux médias de qualifier les autorités ukrainiennes de régime « fasciste » tout en l’accusant de « menacer physiquement les Russes » résidant en Ukraine. Les chaînes locales ont été rapidement remplacées par des médias russes proches du Kremlin ou détenus par l’État.
Dans le Donbass, puis dans les territoires occupés après 2022, les forces d’occupation ont reproduit cette stratégie de prise de contrôle immédiate des moyens d’information et de télécommunication. Dès les premières semaines d’occupation, l’accès à Internet, aux réseaux mobiles, à la télévision et à la radio ukrainiens a été interrompu dans des villes comme Marioupol, Berdiansk ou Koupiansk, afin d’y substituer le réseau et les médias russes.
La spoliation des biens ukrainiens
Si on interrogeait à ce sujet les habitants du Donbass et de la Crimée, il est peu probable toutefois qu’ils désignent la langue ukrainienne et leur journal préféré comme la perte la plus douloureuse que leur a infligée l’occupation russe. Sans doute citeraient-ils en premier lieu la disparition de leurs proches, de leur emploi, de leur appartement et de leur citoyenneté.
S’il faut bien conserver à l’esprit que la destruction d’une usine comme celle d’Azovstal représente aussitôt 11 000 travailleurs privés de leur activité, les destructions liées au conflit ne sont pas la principale cause de perte d’emploi. La substitution d’entreprises russes souvent issues du crime organisé aux entreprises ukrainiennes est également un facteur majeur, qui s’appuie sur une expropriation à grande échelle.
À Zaporijia, l’administration pro-russe a créé dès le mois d’août 2022 un nouveau ministère de la Propriété et des relations foncières chargé de publier et d’actualiser des listes d’entreprises considérées comme « sans propriétaires ». Lesdits propriétaires disposaient de trois jours pour se manifester, sans quoi leurs biens étaient aussitôt nationalisés, qu’il s’agisse d’un salon de coiffure, d’une usine ou d’une mine.
En peu de temps, ce sont ainsi des milliers d’entreprises ukrainiennes qui ont été intégrées au « Registre unifié des personnes morales » de la Fédération de Russie, à commencer par les riches exploitations minières et sidérurgiques du Donbass. On rapporte aussi que des portraits de Vladimir Poutine et Ramzan Kadyrov orneraient désormais les murs de l’aciérie Illitch de Marioupol.
Cette spoliation s’applique également aux logements des civils ukrainiens, comme l’a rappelé encore récemment la loi signée par Vladimir Poutine le 15 décembre 2025, censée donner un cadre légal aux expropriations des biens immobiliers des territoires occupés 5. Le texte autorise les administrations d’occupation à transférer aux autorités régionales ou municipales les propriétés réputées « sans propriétaire », en se gardant bien de définir précisément les critères correspondants 6.
Le système d’expropriation comprend donc les étapes suivantes : tout d’abord, les bombardements ou l’avancée de l’armée russe contraignent un certain nombre d’habitants à fuir ; puis, ces civils sont soumis à un processus de contrôle côté russe, volontiers assorti d’une interdiction de pénétrer le territoire de la Fédération de Russie, où sont justement restés leur maison ou leur appartement ; enfin, le logement en question est déclaré « sans propriétaire » par les autorités d’occupation et racheté par une famille russe, dans des conditions d’autant plus favorables s’il a subi des destructions que Moscou promet de compenser.
Ces spoliations s’inscrivent dans une logique de russification économique des territoires occupés, qui s’accompagne d’une imposition du système russe de régulation des activités économiques et des rapports de propriété. Les habitants de ces territoires opèrent désormais dans le cadre juridique de la Fédération de Russie, paient des impôts en Russie et réalisent leurs opérations financières en roubles par l’intermédiaire de banques russes 7. La russification économique est donc l’un des principaux moteurs de la russification civique des populations.
L’État russe ne se contente pas de planter un drapeau sur chaque langue de terre conquise ; il la remodèle et impose à l’ensemble des habitants un nouveau mode de vie.
Guillaume Lancereau
L’imposition de la citoyenneté russe
On a pu parler de « passeportisation » pour désigner l’attribution automatique de la citoyenneté russe aux résidents d’un territoire donné — c’est le cas de la Crimée — ou, dans les autres territoires occupés, la création d’obligations qui forcent les habitants à demander la citoyenneté dans le cadre des procédures accélérées mises en place par la Fédération de Russie 8.
Très concrètement, l’absence de passeport russe empêche d’inscrire un enfant à l’école ou d’accéder à des soins médicaux. Il faut, de même, pouvoir attester de sa citoyenneté russe pour ouvrir un compte dans une banque russe et conserver son entreprise en la réenregistrant dans le cadre du droit russe. Enfin, le passeport russe est nécessaire pour tous les agents de l’administration : la citoyenneté est un prérequis pour tous les emplois publics dans la Fédération de Russie.
Entre 2014 et 2017, on estime ainsi que la Russie aurait émis 2 283 000 passeports en Crimée. Selon le ministère de l’Intérieur russe, plus de 3 millions de passeports russes ont déjà été distribués dans les territoires occupés en septembre 2023. Cette politique de « passeportisation » rappelle que la guerre en Ukraine présente aussi, pour une Russie à la démographie en berne et toujours plus hostile à l’immigration, un enjeu d’élargissement de sa masse civique — dont aucune activité « civique » n’est d’ailleurs attendue, sinon le service sous les drapeaux.
Pour ces « nouveaux citoyens » de la Fédération de Russie, l’imposition de ce passeport signifie tout autre chose qu’un renoncement à un livret bleu orné d’un trident, troqué pour un autre livret rouge décoré d’une aigle bicéphale. Dans un monde où un certain nombre de sanctions et restrictions internationales frappent les détenteurs de passeports russes, cette politique s’accompagne d’entraves bien réelles aux déplacements et aux activités économiques. Elle crée aussi un vide juridique à l’international et des difficultés d’accès aux services administratifs et sociaux ukrainiens, comme elle assujettit les porteurs de passeports au droit pénal et service militaire russes — ce qui explique du même coup que les habitants des Républiques populaires de Louhansk et de Donetsk aient été massivement mobilisés dès les premiers jours du conflit et continuent de l’être.
Purge et remplacement des notables
L’imposition du cadre d’existence russe ne serait pas complète sans un remplacement des responsables juridiques et administratifs des territoires occupés. Conformément à une série de lois signées par Vladimir Poutine au mois d’avril 2023, la Cour suprême de la Fédération de Russie a annoncé en septembre 2023 l’extension du système juridique national aux territoires occupés de Donetsk, Louhansk, Zaporijia et Kherson. À la fin de l’année, 436 nouveaux juges, venus en grande majorité de la Fédération de Russie, avaient été nommés dans ces régions.
Les tribunaux d’occupation se sont surtout illustrés par leur condamnation de civils pour « trahison », « sabotage » ou « espionnage » au profit de l’Ukraine, assortie de peines exécutées dans des colonies pénitentiaires en territoire russe 9. En parallèle, les autorités d’occupation s’attachent à russifier les cadres politiques en remplaçant les responsables des administrations régionales et locales par des fonctionnaires venus de la Fédération de Russie ou des locaux prêts à collaborer avec les forces d’occupation — le tout sous contrôle étroit du FSB 10 et de l’armée. Les territoires occupés servent parfois de marchepied de carrière à des technocrates russes, comme dans le cas d’Anton Koltsov, diplômé de l’Académie russe de l’économie nationale et du service public en 2010, haut fonctionnaire régional dans l’oblast de Vologda entre 2016 et 2022, puis nommé chef du gouvernement de l’administration militaro-civile de l’oblast de Zaporijia en juillet 2022.
Pour obtenir la coopération des figures locales ou les forcer à céder leur place à de nouveaux-venus, aucun moyen n’est épargné : lorsque les promesses de promotion n’y suffisent pas, l’occupant procède volontiers par intimidation, voire enlèvement. C’est ainsi qu’Oleksandr Babytch, maire de Hola Prystan dans l’oblast de Kherson, a disparu le 28 mars 2022 pour avoir refusé de collaborer et poursuivi l’organisation de diverses actions pro-ukrainiennes. Ses anciens administrés n’ont eu aucune nouvelle de lui pendant quatre ans, avant d’apprendre en février 2026 qu’il était incarcéré dans un centre de détention de Taganrog sans base juridiquement valable 11.
Dans les dizaines de cas analogues, les figures locales ont été remplacées tantôt par d’autres locaux plus dociles, tantôt par des citoyens russes : c’est ainsi qu’un ouvrier russe de Smolensk s’est retrouvé maire d’Enerhodar, dans l’oblast de Zaporijia, après l’arrestation de son prédécesseur, coupable d’avoir soutenu une manifestation contre l’occupation.
Machine à produire des morts, des disparus et des familles désespérant de savoir ce qu’il est advenu de leurs proches, la « filtration » constitue un maillon essentiel du régime de terreur russe.
Guillaume Lancereau
Tel est bien le sens profond d’une occupation : des habitants d’un territoire se font voler leur monde par un État prédateur qui l’offre sur un plateau d’argent à ses propres citoyens. On comprend mieux, dans ces conditions, la déclaration d’une passante interrogée en Crimée en 2018 : « J’y ai tout gagné. Moi, je viens de l’oblast de Saratov, je ne suis pas une locale, vous comprenez ? J’ai comme l’impression qu’on m’a offert la Crimée en cadeau 12 ! »
Surveiller et punir : l’instauration d’un régime de terreur
Pour ceux qui n’en sont pas les rares bénéficiaires, mais les victimes, l’occupation russe crée au contraire un régime de crainte et d’incertitude généralisée. Les habitants qui cherchent un refuge temporaire face à l’invasion russe n’ont aucun moyen de savoir ce qu’il adviendra de leur logement. Ceux restés sur place ignorent s’ils auront les moyens de conserver leur travail et si une photographie qu’ils ont postée deux ans plus tôt sur Internet n’est pas devenue un crime depuis qu’ils vivent sous le droit russe.
La « filtration » des civils ukrainiens
En définitive, les habitants des territoires occupés n’ont guère qu’une seule certitude : le fait que les autorités d’occupation voient en chacun d’entre eux un suspect. À ce titre, l’institution la plus représentative est celle de la « filtration », soit l’ensemble des procédures de contrôle imposées aux personnes résidant, circulant ou cherchant à quitter les territoires occupés de manière à distinguer les citoyens jugés « inoffensifs » des potentielles « menaces » à l’ordre russe. L’invasion à grande échelle de 2022 a systématisé cette pratique dont la Russie était depuis longtemps coutumière 13, comme l’ont montré une série d’enquêtes et de récits, dont celui du journaliste Stanislav Asseïev, désormais traduit en français 14, incarcéré entre 2017 et 2019 dans la tristement célèbre prison Izoliatsia de Donetsk.
La notion de « filtration » recouvre des phénomènes similaires dans leur intention — trier une population pour en faire ressortir les « menaces » potentielles — et dans leur résultat, puisqu’il s’agit de terroriser l’ensemble de la population. Ces phénomènes sont cependant assez différents dans leur mise en œuvre et il semble qu’on doive distinguer deux configurations : d’une part, le contrôle des populations évacuées de force ou quittant volontairement une zone de conflit pour des raisons de sécurité ; d’autre part, le filtrage opéré par l’occupant lors de la conquête d’un territoire.
Dans le premier cas, largement documenté à Kherson ou Marioupol, la procédure au sein des « camps de filtration » suit un protocole routinisé de collecte des données personnelles, d’interrogatoire et d’inspection corporelle en quête de tatouages patriotiques ou de signes de maniement récent d’armes. Si aucun élément suspect n’est trouvé, la personne peut être autorisée à circuler dans les républiques annexées ou à se rendre en Russie avant de gagner l’Ukraine ou une autre destination.
Si, au contraire, les autorités ont trouvé le moindre prétexte à renforcer leur suspicion, la personne est transférée vers un second « centre d’interrogatoire » pour une enquête plus poussée, et surtout plus violente — avec humiliations, pressions psychologiques, coups et torture. Les plus malchanceux sont envoyés pour une durée indéterminée dans des centres de détention en vue d’éventuels échanges avec l’Ukraine, voire dans des colonies pénitentiaires russes sur la foi d’accusations de haute trahison ou de terrorisme 15.
On comprend donc, dans ces conditions, que la perspective de subir le processus de « filtration » est l’un des principaux motifs qui dissuadent les habitants des territoires occupés de quitter leur lieu de résidence 16.
Dans certains cas, les civils accusés de coopérer avec le régime ukrainien, de mener des activités « subversives », de ne pas renoncer à leurs positions pro-ukrainiennes ou encore de « discréditer » la Fédération de Russie sont expulsés vers les territoires sous souveraineté ukrainienne, avec interdiction de retourner « en Russie » — par quoi il faut plutôt comprendre « chez eux » — pour une période allant de vingt à quarante ans. Dès 2022, des habitants de l’oblast de Zaporijia ont ainsi été escortés jusqu’au point de passage de Vassylivka, marquant la frontière du territoire sous contrôle russe, puis forcés à traverser à pied les dix à quinze kilomètres les séparant de la zone contrôlée par Kiev 17 — le fait qu’il s’agisse de personnes âgées emportant toute leur vie dans leurs bagages, de personnes amputées ou en fauteuil roulant, ou encore de mères avec bagages et enfants en bas âge important peu aux autorités d’occupation. D’autres civils ukrainiens, quant à eux, ont été déportés vers des pays tiers comme la Géorgie.
Si ces pratiques violent le droit international, elles conservent un aspect vaguement institutionnalisé. La Russie ne se cache pas des procédures de « filtration » qu’elle fait subir aux civils ukrainiens à l’aéroport moscovite de Cheremetievo. À l’inverse, la filtration sauvage pratiquée par les occupants lors de la prise d’une localité se termine souvent dans des caves, des coffres de voiture et des champs percés de fosses.
Toute discussion politique ou diplomatique qui aborde la guerre en Ukraine sans prononcer les mots « torture », « massacres », « oligarchie » et « répression » doit être considérée comme nulle et non avenue.
Guillaume Lancereau
Les forces russes ont installé des centres de filtration dès les premiers jours de l’occupation, tantôt dans des lieux potentiellement destinés à des opérations de contrôle comme les prisons et les commissariats, tantôt dans des silos, des scieries ou des sous-sols d’immeubles de bureaux et de centres commerciaux. À leur retrait de Kherson, les occupants ont tâché d’effacer les preuves de leurs exactions en incendiant des pneus dans les caves où se déroulaient leurs interrogatoires. Pourtant, les traces de sang restent encore visibles sur les murs 18.
La filtration pratiquée depuis l’invasion de l’Ukraine présente un caractère sélectif. Les forces d’occupation visent en priorité :
— Les vétérans des Forces armées ukrainiennes, de la Défense territoriale, de l’Opération anti-terroriste et des forces de l’ordre ;
— Les représentants des autorités locales disposant d’une certaine influence et d’une expérience administrative ;
— Les militants et défenseurs des droits civiques, en particulier ceux d’inspiration nationaliste ;
— Les bénévoles et volontaires engagés dans le soutien à l’armée et l’aide aux civils ;
— Les personnes jugées « à risque » du fait de leur expérience dans le maniement d’armes, à l’instar des chasseurs ou des gardes forestiers. L’insurrection de Maïdan a suffi à rappeler l’efficacité que pouvaient avoir des fusils de chasse face aux Berkut de Ianoukovitch.
Ainsi, les forces armées russes disposent déjà de listes de personnes à rafler lorsqu’elles font irruption dans certaines localités. Elles s’empressent alors de leur faire la chasse, les arrêtant en pleine rue pour les emmener de force, la tête recouverte d’un sac, vers des lieux inconnus. Faute de parvenir à saisir leurs cibles, les troupes russes ne manquent pas de faire pression sur les familles, en perquisitionnant, menaçant, voire torturant ceux qui seraient susceptibles de livrer des informations sur une cible recherchée 19.
La routinisation de la torture
Machine à produire des morts, des disparus et des familles désespérant de savoir ce qu’il est advenu de leurs proches, la filtration constitue donc un maillon essentiel du régime de terreur par lequel l’État russe cherche à neutraliser d’avance toute forme de résistance à l’occupation, par crainte de représailles au coût trop élevé. De ce point de vue, la torture est sans doute l’arme par excellence.
Dès la première année d’invasion à grande échelle, des enquêtes ont révélé l’existence d’au moins 27 sites de torture dans la région de Kharkiv, 16 dans l’oblast de Kherson, et 9 autres répartis entre les régions de Kiev, Soumy, Mykolaïv, Donetsk et Tchernihiv. La plupart des victimes appartenaient aux catégories précédemment citées : anciens soldats des Forces armées ukrainiennes, vétérans de l’Opération anti-terroriste, responsables locaux, militants, volontaires et citoyens ordinaires affichant des positions pro-ukrainiennes.
Dans la majorité des cas, l’objectif consiste à obtenir des informations sur d’autres cibles potentielles, connues ou non des occupants. À cette fin, les occupants ne reculent devant aucune forme de violence physique, y compris à caractère sexuel, entraînant parfois des mutilations irréversibles. Un rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme présente à ce sujet une vue d’ensemble assez nette, en listant les violences et menaces de violence auxquelles les bourreaux russes soumettent leurs victimes : l’enquête, portant sur la seule période mars-mai 2022, présentait 9 cas attestés de détenus morts des suites d’actes de torture et 30 exécutions sommaires en détention 20.
L’un des principaux instruments de torture reste encore le téléphone de campagne TA-57, qui génère un courant continu avec une tension en sortie de 80 volts. Un journaliste arrêté par le FSB de Simferopol en 2021 rapportait que les décharges envoyées à travers les fils du téléphone qu’on avait enroulés sur ses oreilles lui donnaient l’impression que son cerveau était en train de bouillir, produisant une douleur telle qu’il était prêt à signer n’importe quelle déclaration 21.
Les bourreaux, qui n’ignorent pas l’illégalité de cette pratique, y voient parfois un motif d’ironie morbide, en la surnommant « le coup de fil à Poutine ». Alternativement, ils recourent à des pistolets à impulsion électrique, qui permettent de placer les électrodes sur n’importe quelle partie du corps (mains, pieds, oreilles, parties génitales) tout en modulant l’intensité du courant. Dans un cas comme dans l’autre, et comme ne l’ignorent pas les armées coloniales du siècle dernier, la gégène présente l’avantage de laisser peu de traces visibles.
À ces maltraitances physiques s’ajoutent diverses pressions psychologiques : entassement de détenus dans des geôles de un mètre et demi sur trois ; privation d’accès aux sanitaires et aux soins, de nourriture et d’eau ; ordre de chanter l’hymne ukrainien ou de scander des slogans patriotiques pendant les électrocutions ; obligation systématique d’assister à la torture d’autres prisonniers ; simulacres d’exécution avec le canon d’une arme dans la bouche ou derrière la tête, parfois devant un tas de cadavres déjà entassés dans une fosse en rase campagne.
Réduire au silence l’opposition : le non-droit dans les territoires occupés
Si cette violence sans restriction s’applique à des personnes que rien ne permettrait de rattacher à de réelles actions antirusses, on imagine la dureté de la répression qui s’abat sur toute forme de contestation, même minimale, du régime d’occupation.
Depuis douze ans, la Russie multiplie les poursuites à caractère politique contre toute personne représentant une « menace à la sécurité nationale », une catégorie qui s’étend dans la pratique à toute position de refus ou de critique voilée de l’occupation. Dans la Crimée de 2014, la seule présence du terme « occupation » dans un article de presse ou une émission de télévision suffisait à faire condamner ses responsables pour « extrémisme 22 ».
Les chefs d’accusation avancés, de l’« extrémisme » au « sabotage », sont généralement aussi arbitraires que les procédures judiciaires elles-mêmes. On connaît ainsi le cas d’un certain Volodymyr Balukh, fermier et militant nationaliste du nord de la péninsule de Crimée, qui avait refusé à plusieurs reprises de retirer le drapeau ukrainien et la plaque célébrant les manifestants tués à Maïdan ornant sa maison, avant d’être arrêté sous des chefs d’accusation criminelle pour des munitions et des engins explosifs placés à son domicile par les occupants au cours d’une perquisition 23.
Les territoires ukrainiens occupés représentent une sorte d’état d’exception dans ce vaste état d’exception qu’est la Russie contemporaine.
Guillaume Lancereau
La Crimée présente une spécificité en raison de la répression ciblée dont a été victime une partie de sa population : les Tatars. Les membres de cette population sunnite, familière des violences de l’État russe puisqu’elle les subit depuis le XVIIIe siècle 24, représenteraient à eux seuls la moitié des 50 000 départs de la péninsule depuis l’occupation de 2014 — un chiffre global qui pourrait être quatre ou cinq fois supérieur en y incluant les citoyens qui demeurent enregistrés administrativement en Crimée tout en résidant ailleurs.
Les Tatars connaissent depuis l’occupation une nouvelle vague de persécution de la part des autorités russes qui ont déclaré « extrémistes » ou « terroristes » leurs principales organisations politiques et religieuses. Si le pouvoir russe légitimait alors cette politique ciblée par sa continuité avec la guerre menée au même moment dans la Syrie de Bachar al-Assad, l’objectif consistait avant tout à réduire au silence une population qui s’était révélée un soutien résolu du régime de Kiev 25.
Dans une enquête de 2019, Halya Coynash, qui documente depuis plus d’une décennie les cas de disparitions et d’assassinats de Tatars de Crimée, cite l’exemple de Reshat Ametov, 39 ans, qui a organisé le 3 mars 2014 une protestation solitaire contre l’occupation russe sur la place Lénine de Simféropol. Enlevé en plein jour par trois hommes en treillis militaire, qui l’ont contraint à monter dans un véhicule, on ne l’a plus jamais revu vivant : son corps mutilé a été retrouvé dans un champ à 65 kilomètres de là, les jambes liées et la tête enveloppée de ruban adhésif. L’absence d’enquête sur ce meurtre et d’autres cas similaires, qui pointent le plus souvent vers les forces d’occupation, confirme que les autorités russes considèrent l’enlèvement et l’assassinat d’un Tatar de Crimée comme des faits a minima insignifiants, si ce n’est légitimes 26.
Dans ces conditions, il n’est guère surprenant que les forces d’occupation aient déployé des pratiques de répression analogues, mais à une échelle autrement large, lorsqu’il s’est agi de réduire au silence le reste des territoires occupés après 2014. Tandis que la guerre du Donbass a été une longue série d’assassinats et de disparitions, favorisée par la conquête de certaines localités par des petits potentats locaux d’origine criminelle ; en 2022, toutes les manifestations de protestation organisées à Kherson, Koupiansk, Melitopol ou Nova Kakhovka ont été réprimées par la force, y compris par des tirs en l’air à titre d’avertissement. De nombreux responsables politiques pro-ukrainiens ayant animé ces rassemblements ont aujourd’hui disparu, sans qu’il soit possible de dire s’ils se trouvent dans un centre de détention provisoire russe ou dans une fosse commune de la campagne ukrainienne.
Ici encore, la répression s’inspire à la fois de l’expérience de huit ans d’occupation et de guerre et des principes ayant cours sur le territoire de la Fédération de Russie : on peut rattacher à cette dernière catégorie le fait que les autorités d’occupation ne connaissent aucun principe de proportionnalité entre la faute et le châtiment. Comme en Russie, elles procèdent plutôt par l’exemple, frappant fort, une fois pour toutes, afin de terroriser les populations et de dissuader les plus velléitaires — ainsi, par exemple, lorsqu’un habitant de l’oblast de Zaporijia s’est retrouvé en détention pendant deux mois, menacé de viol, battu et torturé, puis expulsé du territoire pour avoir simplement diffusé une poignée de tracts pro-ukrainiens.
Entre l’expérience de l’occupation et celle de la répression en Russie, une différence de taille subsiste néanmoins : là où les autorités s’appliquent en Russie à maintenir un vernis légaliste jusqu’au cœur de leur répression la plus féroce, les forces d’occupation ne s’embarrassent pas de ces précautions. Les territoires occupés ont beau avoir été formellement placés sous le droit russe, ils restent, du point de vue de la répression, une zone de non-droit, dans laquelle aucune punition extra-légale ne saurait valoir à son auteur le moindre châtiment, ni même le moindre blâme.
Ce tour d’horizon ne prétend pas à l’exhaustivité : il faudrait encore évoquer les innombrables atteintes à la liberté religieuse, les agressions croissantes contre les personnes LGBT+, contraintes à la clandestinité ou à l’exil, ou encore la manière dont les oligarques russes se sont empressés de détourner les fonds consacrés à la reconstruction de villes comme Marioupol, le « joyau de la mer d’Azov » que les autorités russes exhibent fièrement à la télévision nationale alors que la ville reste en grande partie un champ de ruines 27.
L’image qui se dessine suffit cependant à montrer l’abîme qui sépare les discussions diplomatiques et politiques sur la sortie de guerre et les enjeux réels de l’occupation pour les populations concernées. La guerre d’Ukraine a toujours eu pour objet de savoir si l’on désire ou non vivre dans une dictature sanguinaire où toute forme d’action et d’expression dissidentes est bannie, où les ressources nationales sont confisquées par l’entourage d’un autocrate criminel et où la violence se répand à vue d’œil dans toutes les sphères de la vie sociale.
Dans ces conditions, toute proposition tendant à « céder enfin le Donbass à la Russie pour renouer au plus tôt avec la paix » est parfaitement audible si elle émane de Poutine et de ses propagandistes, mais abstraite et étrangère aux réalités de terrain si elle entend témoigner d’une préoccupation sincère pour l’avenir du peuple ukrainien.
Sources
- Les autorités d’occupation ont affirmé que les Criméens s’étaient prononcés quasi unanimement en faveur de la « réunification », avec les chiffres astronomiques de 96,77 % dans la République autonome de Crimée et de 95,6 % dans la ville d’importance fédérale de Sébastopol, pour un taux de participation de 83,1 % et 89,5 % respectivement. À l’évidence, ces chiffres sont aussi falsifiés — voire encore davantage — que ceux des élections présidentielles russes.
Dès le 22 avril 2014, soit deux semaines après le référendum, Evguéni Bobrov, rédacteur pour le Conseil de développement de la société civile et des droits de l’Homme auprès du président de la Fédération de Russie, livrait ces estimations plus plausibles : « Selon l’avis de l’ensemble des experts et citoyens consultés, une majorité écrasante des habitants de Sébastopol s’est prononcée pour un rattachement à la Russie, avec un taux de participation entre 50 % et 80 %. Dans le reste de la Crimée, 50-60 % des votants se sont prononcés favorablement, avec une participation globale comprise entre 30 % et 50 % ». Naturellement, la publication a depuis lors disparu du site du conseil (« Проблемы жителей Крыма », Совет при Президенте Российской Федерации по развитию гражданского общества и правам человека, 22 avril 2014.).
Du fait de ces manipulations et fraudes massives, nous ne saurons jamais quelle était la part réelle de la population désireuse de rejoindre la Fédération de Russie. En organisant un référendum dans des conditions régulières et transparentes, le Kremlin aurait peut-être pu obtenir une majorité, mais la question, à vrai dire, lui importait peu. Il ne s’agissait pas de franchir le fatidique seuil des 50 %, mais bien de manifester à la face du monde un élan d’unanimisme spectaculaire.
- Russia/Ukraine : 10 Years of Occupation of Crimea, Amnesty International, 2024.
- L’exemple de la Crimée donne une idée des effets à moyen terme de cette politique. Sur le plan linguistique, par exemple, la proportion d’enseignement dispensé en langue ukrainienne dans cette région traditionnellement peu ukrainophone est passée de 10 % environ à 0,1 % entre 2014 et 2022. Voir Education under Occupation : Forced Russification of the School System in Occupied Ukrainian Territories, Human Rights Watch, 2024.
- Poursuivant en cela l’impulsion donnée par Viktor Ianoukovitch, sous le règne duquel la télévision publique régionale et les chaînes détenues par des oligarques acquis au pouvoir s’employaient à déformer toute information dans un sens favorable à la Russie, tandis que les médias indépendants de la péninsule subissaient des pressions croissantes.
- « О внесении изменений в отдельные федеральные конституционные законы », Федеральный конституционный закон от 15.12.2025 № 4-ФКЗ.
- Plusieurs observateurs ont établi un lien entre cette nouvelle loi et le filtrage des civils ukrainiens opéré à l’aéroport de Cheremetievo, assorti de distributions d’interdiction d’entrée en territoire russe pour plusieurs dizaines d’années, notamment aux anciens résidents de Marioupol : Olga Robinson, Christine Jeavans, Olga Malchevska, Matt Murphy, « Russia seizing thousands of homes in occupied Mariupol », BBC, 17 avril 2025.
- Cette situation et les difficultés qui en découlent, au vu de la position délicate (pour dire le moins) du système financier russe à l’échelle internationale, semble d’ailleurs représenter l’une des sources de mécontentement chez les Criméens les plus convaincus des bienfaits de la Russie.
- À propos des différents régimes d’octroi de la nationalité dans un contexte d’annexion ou d’occupation, mais aussi de la « citoyenneté restreinte » réservée aux habitants du Donbass jusqu’en 2022 (statut limitant le droit de vote, ne donnant pas accès aux pensions et allocations sociales russes, ni aux examens scolaires nationaux et aux soins médicaux), voir Fabian Burkhardt, « The Four Modi of Russia’s Forced Naturalization of Ukrainians : ‘Passportization’ and its Implications for Transitional Justice », Ukrainian Analytical Digest, n°3, 2023, p. 13-24.
- « Как работают оккупационные суды и кого они обвиняют в диверсиях и шпионаже », Холод, 14 août 2024.
- Le Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie (FSB) est le service de renseignement de la Russie chargé de la sécurité intérieure.
- « Росіяни незаконно утримують міського голову Голої Пристані Олександра Бабича в Таганрозькому СІЗО », Zmina, 4 février 2026.
- Крым.Реалии, Youtube, 1er mars 2018.
- Expérimentée par le NKVD aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale sur les prisonniers de guerre, les civils des territoires occupés et les détenus des camps nazis, la filtration a été généralisée par l’armée et les forces de l’ordre de l’Union soviétique en Afghanistan. Dans les années 1980, les prisons secrètes et la torture sont devenues partie intégrante de ce dispositif, qui a connu un nouveau terrain d’application une décennie plus tard, lors les deux guerres de Tchétchénie. Faute d’informations précises sur les réseaux concrets des combattants, tout homme ou adolescent tchétchène était considéré comme un suspect par les autorités russes. Raflés de manière indiscriminée dès la prise d’une localité, ils étaient conduits vers des centres de filtration pour y subir des interrogatoires violents, avant d’être relâchés, incarcérés sur la base d’accusations réelles ou fictives, voire assassinés sur place.
Des pratiques comparables ont été observées au cours de la guerre russo-géorgienne de 2008 : la Cour pénale internationale et la Cour européenne des droits de l’Homme ont établi la responsabilité de la Russie dans la détention illégale, le transfert forcé, les traitements inhumains et les actes de torture infligés à 160 civils dans les sous-sols du ministère de l’Intérieur de l’Ossétie du Sud, à Tskhinvali, en août 2008.
- Stanislav Asseyev, Donbass. Un journaliste en camp raconte, Neuilly, Atlande, 2021
- Anna Shapovalova, Nataliia Fedorovska, « ‘Filtration’ of the population in the temporarily occupied territories of Ukraine as an instrument of genocide » ; Law Journal of the National Academy of Internal Affairs, vol. 14, n°2, 2024, p. 61-73.
- « Угрозы, допросы ФСБ, фильтрация : почему украинцам все сложнее выезжать с оккупированных Россией территорий », Настоящее Время et Радіо Свобода, 17 avril 2025.
- Report of the Independent International Commission of Inquiry on Ukraine, présentation à l’Assemblée générale des Nations unies, 21 octobre 2025.
- Сергей Андрушко, « “К ушам, пальцам подсоединяли ток”. Пытки во время оккупации Херсона », Радио Свобода, 8 décembre 2022.
- Human Rights Situation during the Russian Occupation of Territory of Ukraine and its Aftermath, Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme, 20 mars 2024.
- Borys Petruniok, Oleh Hnatiuk, Tetiana Pechonchyk, « Катування та жорстоке поводження з цивільним населенням на українських територіях, які перебували під російською окупацією », Centre Zmina, avril 2023.
- « “Хуй войне”, пытка током и месяц голодовки », Mediazona, 13 juillet 2023.
- Report on the human rights situation in Ukraine, Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights, 15 April 2014.
- « Мемориал » считает крымского фермера Владимира Балуха политзаключенным, Memorial, 8 février 2017.
- Dépossédés de leurs terres et brutalement réprimés après l’annexion de la Crimée par Catherine II en 1783, les Tatars ont été déportés massivement vers l’Ouzbékistan au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Environ 40 % des déportés ont trouvé la mort au cours de cette opération qui s’apparente à un nettoyage ethnique, et que l’État ukrainien reconnaît comme un génocide — comme le font les pays baltes, le Canada, les Pays-Bas, la Pologne et la Tchéquie.
- La chose n’était pourtant pas évidente : on ne saurait dire que les Tatars de Crimée aient eu avant 2014 la faveur du gouvernement ukrainien. Les problèmes structurels de logement auxquels ils étaient confrontés depuis leur retour dans la péninsule à la fin des années 1980 n’avaient jamais été résolus. Viktor Ianoukovitch était allé jusqu’à nommer Anatoli Mohyliov Premier ministre de la République autonome de Crimée, en dépit de ses déclarations ouvertement xénophobes à l’égard des Tatars. Pourtant, à partir de 2014, ces derniers ont généralement vu dans l’État ukrainien un rempart contre l’agresseur historique que la Russie incarne à leurs yeux — et non sans raison.
- Halya Coynash, Austin Charron, « Russian-occupied Crimea and the state of exception : repression, persecution, and human rights violations » ; Eurasian Geography and Economics 60, n°1 (2019), 28-53.
- Алексей Коростелев, « Город, которого нет. Рассказ о том, как Мариуполь пережил четыре года под российской оккупацией », Проект, 24 февраля 2026.