Dans nos démocraties, la démocratie est en danger 1. Ses faiblesses, ses vulnérabilités et l’insuffisance de ses résultats sont aujourd’hui évidentes. Elles viennent aussi de ce qu’elle exprime le pluralisme et les exigences de nos sociétés. Pourtant, la démocratie reste le seul régime qui permette à un peuple de choisir librement son destin. Toutes les études montrent une forte corrélation dans le monde entre l’existence d’une démocratie vivante et le respect des libertés, y compris la protection de minorités persécutées sous d’autres régimes — celles-ci peuvent d’ailleurs elles-mêmes être un élément de cette vitalité démocratique.
Par démocratie vivante, nous entendons une démocratie qui offre à la population la possibilité réelle de choisir et de changer ses dirigeants et ses représentants : une démocratie qui bénéficie de contre-pouvoirs solides mais aussi une démocratie libérale, c’est-à-dire qui assure le plein respect des libertés publiques.
Les démocraties vivantes sont les mieux à même, sur le long terme, de construire une société solidaire et prospère, de répondre aux défis rencontrés en matière de travail, de santé publique, d’environnement et de bien-être collectif. Malgré tous les tâtonnements initiaux et les erreurs, malgré les polémiques liées aux restrictions à la circulation, aux modalités de la vaccination ou encore à la fermeture des écoles, la réponse de nos démocraties à la pandémie de Covid-19 a été plus efficace que celle des autocraties — ne serait-ce que grâce au débat qui a accompagné les mesures prises et aux processus délibératifs ou consultatifs qui l’ont nourri.
Malgré ces atouts, force est de constater aujourd’hui que le recul de l’idée démocratique continue, voire s’accélère, y compris en France. Malgré le débat national qui a suivi la crise des Gilets jaunes, malgré les recommandations maintes fois exprimées par des rapports tels que celui rendu par Patrick Bernasconi 2, malgré les diagnostics convaincants posés par de grands intellectuels comme Pierre Rosanvallon 3, on ne compte plus les signaux qui viennent confirmer la crise : l’incapacité des institutions et des partis à négocier un pacte de gouvernement stable et les attaques physiques contre des élus n’en sont que les symptômes les plus visibles.
À travers les brisures de l’espace démocratique
Dans son « examen de conscience d’un Français », deuxième partie du célèbre essai L’étrange défaite 4, Marc Bloch dissèque la société des années 1930. Toutes choses égales par ailleurs, son diagnostic rappelle à certains égards notre situation d’aujourd’hui, alors que nous connaissons une nouvelle crise de la presse et que nos sociétés sont confrontées à la manipulation de l’information par des intérêts particuliers ou cachés.
Les mécanismes qui fondent normalement la légitimité de la sphère politique auprès des citoyens ne remplissent plus correctement leur fonction, sapant ainsi la légitimité des élections et de la représentation. Les réseaux sociaux qui étaient censés offrir un espace de partage et d’échange, un accès à une information diversifiée, ont de fait contribué à briser l’agora nationale. Au lieu de créer un espace unique de débat politique, ils renforcent les parois qui séparent les uns des autres des pans entiers de nos sociétés : sur les écrans, on ne se lit et ne se parle plus qu’entre personnes partageant les mêmes opinions.
Plutôt que d’accepter les sermons et les ingérences de Moscou sur notre prétendue décadence, l’Europe doit prouver qu’elle entend défendre son modèle de liberté et de tolérance.
Laurent Berger, Jean-François Delfraissy, Philippe Etienne, Claire Thoury et Laurence Tubiana
Cette fragmentation numérique contribue à diviser dangereusement notre société. Elle a aussi des effets sur la santé mentale — en particulier celle des jeunes — en augmentant l’anxiété sociale, la désinformation en matière de santé et la défiance envers les institutions. Nos concitoyens se sentent souvent éloignés de l’actualité politique, au lieu d’être, tous ensemble, des contributeurs au débat national. Cette situation ne les empêche pas d’agir avec générosité pour améliorer notre société dans leur environnement plus immédiat.
Les études d’opinion mettent parfois en lumière des interrogations inquiétantes, y compris chez les plus jeunes, pouvant juger opportun d’accepter moins de démocratie en échange de plus d’autorité et d’efficacité ; certaines d’entre elles, pourtant, tendent aussi à montrer que le niveau de méfiance envers les institutions et les partis s’accompagne d’un fort désir de renouvellement de notre démocratie.
Loin d’être limité à la France, ce diagnostic concerne toutes les démocraties, au moins dans le monde occidental.
La démocratie américaine subit depuis plusieurs années les effets délétères de ses divisions : ses contre-pouvoirs sont écrasés face à un régime présidentiel de plus en plus affirmé et autoritaire.
Les pays européens ont eux aussi fait face au fractionnement de leur espace politique intérieur. Ailleurs qu’en France, les traditions politiques ont pu mieux préparer nos voisins à la négociation de compromis et de coalitions gouvernementales — et donc au traitement de sujets brûlants comme celui des déficits des finances publiques. Cette logique trouve cependant ses limites quand seuls des partis aux extrêmes se retrouvent hors de la « tente » gouvernementale.
Dans le monde en général, les statistiques publiées par l’Institut suédois de recherche indépendant V-Dem en 2024 5 montrent une nette progression des systèmes autocratiques, en dépit d’évolutions favorables çà et là, comme en Bolivie, en Gambie ou au Sri Lanka. Aujourd’hui, le principe à la base de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme — la dignité et la liberté de la personne humaine s’imposant aux États — est ouvertement contredit de par le monde. Pire : elle est instrumentalisée. Jouant sur les reproches souvent légitimes des pays du Sud, la déclaration sino-russe de janvier 2022 assimilait abusivement cette conception des droits humains à une civilisation « occidentale » maintenant entrée en décadence.
Les néo-empires révisionnistes jouent de l’absence de limite aux pouvoirs de leurs régimes pour déstabiliser les démocraties. Ils cherchent à aviver les divisions au sein de nos sociétés, jusqu’à mettre en scène des actes antisémites et racistes, et utilisent à plein les outils de désinformation que leur offrent les nouvelles technologies.
Il ne faudrait pas pour autant se résoudre au déclin de l’idée démocratique.
Il est loin d’être irréversible. Et notre basculement dans le système des empires n’a rien d’inévitable.
Pour autant, nier qu’un mouvement de fond enlise la démocratie serait contre-productif. L’enrayer pour réinventer notre démocratie est le grand combat de nos générations.
Il doit être mené sur trois niveaux : celui de la société française et de sa République ; celui de l’Europe ensuite ; celui du monde enfin. Ces trois batailles sont intimement liées et doivent être au cœur du débat public comme de l’enseignement, à tous les niveaux, depuis l’école primaire jusqu’aux universités.
En France : retrouver la société civile
Ce que l’on appelle la fatigue démocratique en France est lié à trois phénomènes : l’inadéquation des mécanismes démocratiques face à l’accélération technologique ; la perception de l’inefficacité parfois réelle des politiques publiques et de leur incapacité à contrebalancer des inégalités croissantes et lutter contre les exclusions ; la disparition d’un récit et d’un idéal soudant notre société.
La France regorge pourtant de talents et d’initiatives généreuses au service d’une République inclusive, solidaire et efficace. Elle compte un tissu associatif de plus de 1,4 million d’associations dans lesquelles s’engagent 20 millions de bénévoles chaque année. Son territoire est maillé par des corps intermédiaires capables de dire le réel mais aussi d’alerter, d’interpeller sur des situations de vie.
La société civile est un remède contre le sentiment d’impuissance qui nous envahit et une partie de la solution pour revitaliser notre démocratie.
Laurent Berger, Jean-François Delfraissy, Philippe Etienne, Claire Thoury et Laurence Tubiana
La société civile est un remède contre le sentiment d’impuissance qui nous envahit. C’est une partie de la solution pour revitaliser notre démocratie.
Certains des auteurs et autrices de cet article, pour avoir animé des conventions citoyennes, savent par ailleurs que les Français n’ont pas perdu le goût de la délibération sur les grands problèmes de l’heure — pour peu qu’on leur offre un cadre adéquat pour s’informer, échanger et proposer, et pour peu que le pouvoir politique sache écouter et prendre en compte les positions exprimées. L’exemple de la démocratie suisse montre que la possibilité de consulter facilement la population entre deux élections est de nature à apaiser des débats parfois très polémiques, même si ce modèle n’est pas reproductible tel quel dans d’autres pays européens et si le système suisse des votations a pu encourager l’expression de positions populistes.
Renforcer et régénérer notre démocratie est possible, en commençant par faire davantage confiance au travail de terrain à travers une autonomie renforcée : l’expérimentation locale devrait être privilégiée et la généralisation de ses résultats positifs encouragée.
Si le travail associatif devrait être davantage soutenu par la collectivité nationale — en particulier quand il représente un véritable service public — le travail parlementaire, de même, devrait être facilité, ne serait-ce qu’en dotant les élus de moyens comparables à leurs homologues allemands ou américains en termes d’équipe et de conditions de travail — quitte à en réduire le nombre.
Il importerait que la vie démocratique soit animée et scandée entre deux élections nationales par des cycles participatifs et délibératifs sur tous les sujets perçus comme importants par la société, en les articulant avec les processus de décision afin de ne pas donner l’impression qu’ils servent de prétexte ou de paravent. Il serait ainsi possible, par exemple, de prévoir davantage de conventions citoyennes dont les résultats, consensus ou options selon les cas, pourraient ensuite être débattus au sein du Parlement ou soumis à référendum.
Ces différents axes de réforme seraient de nature à se fertiliser mutuellement, par exemple par la présentation systématique d’expérimentations par des citoyens lors de conventions ou de débats parlementaires. De tels mécanismes pourraient in fine améliorer l’efficacité des politiques publiques en renforçant la légitimité des choix et contribueraient peu à peu à rapprocher les citoyens du politique. Elles permettraient enfin de « refaire société » en s’appuyant également sur l’action essentielle des corps intermédiaires — syndicats, associations, CESE — pour renforcer les liens entre les citoyens et la décision publique.
Bien entendu, ces orientations ne sauraient remplacer l’amélioration des principales politiques publiques.
Le renouvellement du modèle d’école de la République, adapté à l’âge de l’intelligence artificielle mais fondé sur les mêmes valeurs fondamentales qu’à ses débuts, est une priorité absolue. La création de cursus modernes d’éducation à l’information et à la citoyenneté en fait partie.
La recherche de consensus sur les grands équilibres que notre société a tant de mal à définir devrait être au cœur d’un débat démocratique renouvelé : il importerait de discuter de l’équilibre à trouver entre efficacité économique, démocratie sociale, répartition des richesses et lutte contre les inégalités ; entre respect des droits et de la dignité humaine, maîtrise des flux migratoires, réussite de l’intégration des migrants et défense des valeurs de notre République ; ou encore entre la relance d’une transition écologique plus que jamais nécessaire, la juste répartition des efforts qu’elle suppose et la compétitivité de notre modèle économique et social.
Porter les Lumières, retraduire la démocratie
Le principe démocratique et l’État de droit qui y est attaché sont au fondement de l’intégration européenne depuis les débuts de la construction au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il s’agissait d’éviter le retour de la barbarie sur le continent.
Le rôle fondateur de ces principes n’a fait que se renforcer, les plaçant au cœur du moteur européen, à mesure que de nouveaux pays échappés de diverses dictatures adhéraient au projet.
Les traités européens successifs ont acté et développé ce renforcement, y compris lors de la consécration de la notion de citoyenneté européenne dans le traité de Maastricht, comme lors de l’adoption de la Charte des droits fondamentaux à Nice et à Lisbonne.
En ces temps de crise mondiale, si nos sociétés en sont convaincues et se mobilisent en ce sens, ces principes pourraient devenir le marqueur clef d’un sentiment d’appartenance et d’un récit commun aux pays de l’Union. Et quand bien même certains d’entre eux voudraient contester cette identité, elle pourrait du moins devenir le marqueur d’un noyau composé des autres. Plutôt que d’accepter les sermons et les ingérences de Moscou — et désormais de Washington — sur notre prétendue décadence et sur ce que devrait être une « véritable » démocratie, l’Europe doit prouver qu’elle entend défendre son modèle de liberté et de tolérance.
Un autre marqueur identitaire qu’il faut aujourd’hui valoriser pour affirmer la singularité de l’Europe est le respect du savoir et de la science, de plus en plus contestés dans d’autres pays et parfois soumis, dans des systèmes autocratiques, au contrôle des autorités politiques.
Même dans les pays de l’Union, ces valeurs sont remises en cause, l’indépendance de la recherche et de la vie académique étant par exemple menacée.
Pour être respecté et inspirer la confiance, le savoir doit être diffusé et compris par le public : nous devons et nous pouvons valoriser différents modèles de participation citoyenne dont certains ont déjà été testés, y compris au niveau européen.
L’État de droit et le respect des savoirs et des sciences forment l’héritage que nous avons reçu des penseurs des Lumières.
Proposer sa promotion pour en faire — en osant rejouer un concept étatsunien — la « destinée manifeste » de l’Union du XXIème siècle — tout en la dotant du logiciel et des instruments de la puissance lui permettant défendre ses valeurs et ses intérêts 6 — devrait être le cœur d’une réforme européenne associant les sociétés civiles de nos pays.
Seule une nouvelle révolution démocratique pourra conjurer le futur que les autoritaires présentent comme inévitable.
Laurent Berger, Jean-François Delfraissy, Philippe Etienne, Claire Thoury et Laurence Tubiana
Une alliance mondiale des démocraties
L’alliance mondiale des démocraties est souvent perçue par les pays du Sud comme une forme d’hypocrisie.
Alors que Moscou comme Pékin tentent de présenter la démocratie et le respect des droits humains comme la propriété ou la marque de fabrique des seuls pays occidentaux, ils nous tendent là un piège que nous devons éviter.
Sur tous les continents et sous toutes les latitudes se trouvent des militants de la démocratie et des droits, comme il s’y trouve des démocraties. Plutôt que de chercher nous-mêmes à distribuer des brevets de démocratie, nous devrions nouer, sur des enjeux concrets et même vitaux pour tous, des alliances avec les démocraties du monde entier et en particulier avec celles « du Sud ».
De nombreux leviers peuvent rapprocher les démocraties du Nord et du Sud : ainsi, par exemple, de la liberté et la qualité de l’information, comme de la protection des journalistes 7 ; de la régulation du numérique ; ou encore des coopérations sur l’action climatique et en santé publique, pour lutter contre les pandémies, partager des données épidémiologiques et fournir un accès équitable aux médicaments.
Nous devrions aussi agir à notre échelle : l’Europe a la capacité, si elle le veut, de mobiliser dans le monde, en dehors des grandes puissances, bien des régions et des nations qui sont ses alliés naturels. Cette même Europe devrait avancer des propositions pour rebâtir avec d’autres un système international plus efficace et plus légitime — c’est-à-dire un système plus démocratique, respectant mieux l’égalité de droits et de dignité entre les peuples. Prendre en compte la parole de chaque pays, même les plus vulnérables, en réformant les Nations unies ou les institutions de Bretton Woods, est nécessaire et possible : l’Accord de Paris sur le climat en décembre 2015 en a été la preuve.
Aujourd’hui, nous assistons à une remise en cause croissante du système politique et des valeurs dont la création et la défense ont coûté tant d’efforts et de sacrifices aux générations qui nous ont précédés.
Pensons à ceux qui ont risqué et souvent donné leur vie pendant la Seconde Guerre mondiale pour rendre à notre pays sa liberté. Leur combat était inspiré par une vision globale de la société qu’ils voulaient pour leur génération et les suivantes : c’est le projet du Conseil National de la Résistance.
Les vents contraires que nous affrontons sont très peu de chose par rapport à ce qu’ils ont enduré.
Pourtant, si nous n’y prenons garde, des épreuves aussi difficiles nous attendent.
Seule une nouvelle révolution démocratique, qu’il reste à imaginer puis à mettre en œuvre, peut conjurer un futur que les autoritaires présentent comme inévitable.
Sources
- Les auteurs de cet article sont cinq professeurs auxquels l’Ecole normale supérieure a demandé il y a deux ans de créer un cursus d’études démocratiques, à partir de leurs expériences de praticiens. Pendant ces deux premières années, ils ont partagé avec leurs étudiants leurs observations et leur conviction, tirée de la pratique des sujets les plus concrets et les plus urgents, que la démocratie est, comme disait Churchill, « le pire système à l’exception de tous les autres ».
Ils ont souhaité, par cet enseignement ancré dans une grande institution de recherche, proposer une étude sérieuse de la démocratie telle qu’elle est vécue. Ils entament leur troisième année d’enseignement, ouverte aussi bien aux étudiants de l’ENS et de PSL qu’à un plus large public.
- Patrick Bernasconi, Rétablir la confiance des Français dans la vie démocratique – 50 propositions pour un tournant délibératif de la démocratie française, Rapport au Premier ministre, février 2022.
- Pierre Rosanvallon, Refonder la démocratie pour le bien public ?, Toulouse, Privat, 2018.
- Marc Bloch, L’Étrange Défaite. Témoignage écrit en 1940, Paris, Franc-Tireur, 1946.
- « Democracy Report 2024. Democracy Winning and Losing at the Ballot », V-Dem Institute, mars 2024.
- Et sans oublier l’attachement à une économie sociale de marché qui réunit également les pays européens.
- Dans la lignée des travaux de Christophe Deloire pour Reporters Sans Frontières, et de ceux réalisés par les prix Nobel de la paix Maria Ressa et Dimitry Muratov.