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Le 18 novembre dernier, devant plusieurs milliers d’élus locaux réunis pour le Congrès des maires et présidents d’intercommunalités de France, le général Fabien Mandon, chef d’état-major des Armées, a prononcé un discours remarqué. Au-delà des polémiques qui ont suivi sur la légitimité et l’opportunité de ses propos, il y a employé une expression qui mérite d’être interrogée : la « force d’âme de la nation ».

Le général y a fait référence à deux reprises, d’abord pour déplorer le fait qu’elle nous manquerait, mais ensuite en affirmant que notre pays « a toujours démontré sa force d’âme ». 

Que faut-il en penser ? Cette vertu nous fait-elle collectivement défaut, ou est-elle encore bien inscrite dans notre ADN national ? Et d’abord, qu’est-ce au juste que cette force d’âme — et de quoi procède-t-elle ?

S’agissant d’une nation, la notion de force d’âme — qui désigne une disposition à accepter des sacrifices pour défendre ce à quoi l’on tient — s’enracine d’abord dans une conscience historique commune, avec une mémoire partagée et assumée. Elle s’ancre également dans un sens clair du bien commun, par lequel les citoyens partagent des valeurs, et une idée commune de ce à quoi ils sont attachés. Ce lien à la mémoire et aux valeurs, associé à des symboles et rites, peut être de nature noble et solennelle. Mais il se nourrit aussi d’une culture populaire vivante et d’expériences quotidiennes auxquelles les citoyens attachent du sens. Enfin, la force d’âme suppose un certain degré de cohésion sociale, avec une expérience de la solidarité vécue, et la conviction que tous les citoyens partagent la même destinée.

À première vue, on pourrait considérer que la société française contemporaine, profondément marquée par un sentiment de dilution de son identité et par des visions de division et de fracture, serait largement dépourvue des conditions d’existence de cette force d’âme. Trois chiffres pourraient nous en convaincre : 89 % des Français considèrent que notre pays va dans la mauvaise direction (vs. 55 % en 2022), 64 % pensent que l’identité de la France est en train de disparaître, et 50 % estiment — dans un pessimisme radical — que nos différences sont trop importantes pour que nous puissions continuer à avancer ensemble.

À partir d’une vaste enquête quantitative et qualitative menée par Destin Commun composée d’un sondage auprès de plus de 3 000 personnes et de six groupes de discussion approfondis, nous chercherons à montrer que cette vision est très largement erronée, et reflète une profonde distorsion dans la lecture de la société française.

Comment comprendre cette distorsion ?

Notre interprétation est que la société française se regarde elle-même à travers le prisme déformant du débat public — donc avec les lunettes de la politique. Or la politique est aujourd’hui l’espace par excellence de la fragmentation et de la polarisation — et plus encore à l’heure des « identity politics ». Cette présence écrasante de la grille de lecture politique occulte des pans entiers de la vie sociale, qui sont pourtant porteurs de sens et de commun. En ne posant aux citoyens que des questions politiques pour interroger leur lien à la société, on produit fatalement une image politique des citoyens ; et à force de faire de l’opinion un thermomètre du conflit, on finit par prendre le conflit pour le climat. Or la société française se vit aussi dans un autre registre d’expérience, moins conflictuel que celui de la politique.

D’où notre geste  : neutraliser, autant que possible, la variable politique. 

Comme dans un test de chimie, nous avons choisi de retirer l’élément le plus réactif pour observer la réaction du reste. Les répondants ne sont pas d’abord interrogés sur l’actualité, les politiques publiques, ni sur leurs choix électoraux. On leur demande plutôt ce que la France leur évoque, ce qui les rend fiers ou honteux, ce qu’ils transmettent, ce qu’ils partagent, ce qu’ils célèbrent, ce qui les inquiète — mémoire, valeurs, symboles, liens, goûts, pratiques, projection vers l’avenir.

© Tundra Studio

Ce faisant, nous nous situons dans une tradition de sciences sociales initiée par Benedict Anderson et sa définition de la nation comme une « communauté imaginée » 1. Nos travaux se rapprochent empiriquement de ce que l’universitaire britannique Michael Billig a appelé le « nationalisme ordinaire » 2, qui désigne une multitude de pratiques, apparemment mineures, ancrées dans des éléments quotidiens, routiniers et souvent inconscients, qui rappellent aux individus leur appartenance à une nation. 

À l’issue de notre enquête, il ressort que les Français sont traversés par un sentiment puissant et massivement partagé : la fierté.

Ce sentiment est à la source de notre façon de nous lier les uns aux autres, en tant que nation ; il permet, aussi, de comprendre comment les grands problèmes contemporains peuvent être relus comme autant de blessures à la fierté nationale ; enfin, cette fierté française constitue un formidable moteur pour rebondir et, de nouveau, faire de grandes choses ensemble.

En ne posant aux citoyens que des questions politiques pour interroger leur lien à la société, on produit fatalement une image politique des citoyens ; et à force de faire de l’opinion un thermomètre du conflit, on finit par prendre le conflit pour le climat.

Laurence de Nervaux et Raphaël Llorca

La fierté, socle de l’identité nationale

Cette première partie part d’un constat simple : au cœur de l’identité nationale telle qu’elle est vécue par les Français, il y a la fierté. On en a l’intuition, d’une certaine manière, et on en connaît certains avatars — le coq, l’imaginaire de la « France qui brille », la tentation permanente de se mesurer aux autres… Mais on le comprend mal, et surtout on en sous-estime les implications.

Car la fierté n’est pas qu’un affect : c’est un mode d’attachement au pays, qui organise la manière dont on se raconte la France et dont on encaisse ses faiblesses.

Nous avons donc essayé de la prendre au sérieux  : la mesurer, la qualifier, et objectiver la fonction qu’elle occupe dans l’économie intérieure de l’identité française. Une fierté majoritaire, transversale, distincte du nationalisme ; une fierté qui intègre plusieurs échelles (du local au regard étranger) ; une fierté enfin qui n’a pas une seule grammaire, mais au moins trois régimes d’appartenance — le contrat, le patrimoine, les valeurs.

Un patriotisme non nationaliste

Lorsqu’on demande aux Français quelles dimensions de leur identité comptent le plus, une hiérarchie nette se dessine : la nationalité arrive en tête — juste devant la génération.

Bien plus loin viennent les convictions politiques, l’orientation sexuelle, et la religion. La nationalité est donc la première dimension de l’identité. En étant la seule qui ne renvoie pas à une mosaïque de sous-appartenances — à la différence des générations, des familles politiques, des modes de vie ou des croyances — elle contient, en creux, un fort potentiel unificateur quant à notre vision de nous-mêmes en tant que société.

Ensuite, lorsque l’on s’intéresse à la façon dont les Français se relient à leur identité nationale, un affect s’impose immédiatement  : la fierté. Près de huit Français sur dix (78 %) se disent fiers d’être Français, dont 37 % « très fiers ».

La nationalité n’est donc pas seulement un statut  ; elle s’éprouve comme une appartenance, elle se vit comme un attachement.

Dans l’un des groupes, une participante en donne d’ailleurs une définition brute, presque circulaire, comme si l’identité nationale se confondait avec l’émotion qui l’accompagne  : « être français, c’est être fier de son pays » (Isabelle, 51 ans).

Surtout, cette fierté d’être français n’est pas une passion attachée à une génération ou à un camp. Elle traverse les générations avec une homogénéité étonnante (de 71 % à 81 %, selon les tranches d’âge) et transcende les clivages partisans, puisqu’elle demeure nettement majoritaire dans tous les électorats. Elle culmine au centre (90 %) et à droite (91 %), mais elle ne s’effondre nulle part  : elle reste toujours au-dessus des deux tiers, y compris chez les sympathisants de La France insoumise et du Parti Communiste (66 %) ou chez les non-affiliés (69 %). 

Le fait d’être « patriote » est aussi revendiqué par 69 % des Français, dont 86 % par les électeurs des Républicains (86 %), 82 % au centre  ; les électeurs de La France insoumise (51 %) et des Écologistes (51 %) y adhèrent à une courte majorité. De fait — et nous en avons fait plusieurs fois l’expérience lors des groupes de discussion de l’enquête — la gauche militante est instinctivement plus réticente vis-à-vis de la fierté nationale et plus encore du patriotisme, pour au moins deux raisons. 

D’une part, des raisons idéologiques : pour le comprendre, inutile de remonter à la vieille tradition internationaliste ; c’est plutôt leur conception déterministe de l’existence qui explique que dans nos entretiens, certains participants parlent de l’identité française comme d’un « privilège », une « chance reçue à la naissance » — difficile d’être fiers d’être Français lorsqu’on considère que l’on n’a rien fait pour le mériter.

D’autre part, pour des raisons politiques, de l’ordre de l’effet d’éviction : les Français qui s’identifient à gauche considèrent spontanément que toute référence à la nation est de l’ordre d’un nationalisme malsain, avec l’idée entendue dans nos groupes que « le drapeau, c’est facho ». C’est là une erreur d’analyse autant que stratégique, nous semble-t-il : si l’extrême-droite s’est efforcée ces dernières années de s’approprier la thématique de la fierté nationale, les chiffres de l’enquête, qui restituent des convictions individuelles montrent qu’elle ne la possède pas pour autant. Au contraire, il y a là une source d’énergie, de sentiment d’appartenance et de mobilisation qu’il nous semble indispensable de mobiliser de façon transpartisane.

Pour ce faire, il est essentiel de distinguer la fierté nationale et le patriotisme d’un côté, du nationalisme de l’autre. 

L’enquête permet d’effectuer clairement cette distinction : le nationalisme — dont la mesure standard dans les enquêtes est la combinaison du fait d’être fier de sa nationalité et de considérer que « les Français sont meilleurs que les autres nationalités » — concerne un peu moins d’un tiers des Français (32 %) — avec, toutefois, un point de vigilance : la proportion atteint 50 % chez les jeunes hommes de 18 à 24 ans. Le socle majoritaire n’est donc pas un chauvinisme automatique. Il y a, en France, un patriotisme culturel, social, sensible, qui ne se confond pas avec une hiérarchie des peuples.

Cette observation est d’importance capitale à l’heure où la galvanisation des hybris nationaux par quelques dirigeants prédateurs pourrait préfigurer une confrontation entre empires : les Français en sont bien conscients — comme ce participant à l’enquête qui cite le célèbre avertissement de François Mitterrand devant le Parlement européen en 1995 : « le nationalisme, c’est la guerre ».

Interrogés sur les sons et sonorités qu’ils associent à leur vie, les Français citent en premier les accents régionaux.

Laurence de Nervaux et Raphaël Llorca

La fierté à plusieurs échelles : ancrage local et miroir du regard étranger

La fierté française ne se vit pas in abstracto  : lorsqu’on interroge les participants, on découvre qu’elle se joue à plusieurs échelles.

D’abord, l’échelle locale : c’est la sempiternelle opposition entre Paris et la province, les « petites patries » et la grande Nation, les jacobins et les girondins.

Dans les groupes étudiés, l’appartenance nationale est régulièrement mise en concurrence avec une allégeance régionale — « Bretonne d’abord, Française ensuite » (Marcelle, 60 ans, Bretagne). Cette vieille dichotomie ne signifie pas pour autant une absence de fierté nationale ; elle dit que l’identité française peut être vécue comme une superposition — et parfois comme une hiérarchie. Plus encore, la diversité des régions et terroirs français vient ajouter du corps et de la valeur à l’identité nationale. 

Interrogés sur les sons et sonorités qu’ils associent à leur vie, les Français citent en premier les accents régionaux. « Moi, je viens des Hauts-de-France, et ça s’entend ! » lance gaiement Christine, 50 ans.

De la même façon, lorsqu’on leur demande ce qui incarne le plus la culture gastronomique française, les Français évoquent d’abord la diversité des cuisines régionales, terroirs et spécialités locales.

Chez certains, une option alternative apparaît dans cette spatialisation de l’identité nationale : l’Europe. « Je me sens plus européenne que française. » Ici, la fierté se déplace vers une identité politique perçue comme plus adaptée à l’époque, plus conforme à une certaine idée de modernité — sans que la France disparaisse, mais en cessant d’être l’horizon exclusif.

Ensuite, il y a l’échelle du dehors : le miroir du regard étranger. Notre enquête qualitative le montre avec force : la fierté liée à l’identité française est souvent relationnelle. Elle se renforce — ou se fissure — dans le miroir du regard de l’étranger.

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Deux mouvements se superposent.

Le premier est celui de l’image renvoyée par l’extérieur. Celle-ci peut être un motif de fierté : les produits « enviés » (vin, charcuterie, fromage), la baguette « impossible à reproduire à l’étranger », Paris qui « fait briller les yeux », le rang touristique du pays (« ça doit vouloir dire qu’on est un bon pays »). Elle peut aussi être motif de honte : les images de casse à l’étranger lors des manifestations ; ou, plus intimement, les stéréotypes sur les Français « pas respectueux, pas aimables, imbus d’eux-mêmes », qui poussent certains à « redoubler d’efforts » pour corriger l’image du pays. Ici, la fierté n’est pas autosuffisante : elle dépend d’un échange symbolique.

Le second mouvement est celui de la projection internationale. Au-delà de l’image qu’elle renvoie par ce qu’elle est, la fierté de la France est renforcée quand elle affirme une volonté au reste du monde. La fierté surgit quand la France résiste, quand elle compte, quand elle pèse. « Quand notre président tient tête à Trump, ça me rend fier », témoigne Baptiste, 33 ans ; « Mitterrand ou Chirac… quand ils allaient à l’étranger, il se passait quelque chose », se souvient Luc, 55 ans. 

Ce qui est recherché, au fond, c’est une cohérence entre statut imaginé et statut perçu : un pays qui se sente à sa place dans le monde.

C’est dans ce double jeu que s’explique la force de certains symboles récents cités spontanément — les JO de Paris 2024, leur cérémonie d’ouverture : fierté parce que « le monde nous regarde », et fierté parce que « nous avons montré au monde que nous savions faire ».

En somme, la fierté française n’est pas seulement un sentiment intérieur ; c’est une économie du reflet. On n’est jamais autant fier de soi que lorsque c’est l’autre qui nous renvoie une bonne image de nous-mêmes.

Trois régimes d’appartenance à l’identité nationale 

Pour comprendre comment la fierté nationale se façonne — et comment elle se blesse — il faut distinguer différentes conceptions de l’identité nationale. Notre enquête permet d’en isoler trois, qui ne s’excluent pas toujours mais qui structurent des sensibilités différentes.

Le contrat  : une identité civique de contribution 

Dans ce premier régime, être Français, c’est s’inscrire dans un cadre de droits et de devoirs. 

Cette approche contractuelle de la nationalité, directement inspirée de la philosophie rousseauiste, s’attache à la contribution active à la vie de la Cité  : payer ses impôts, voter, s’investir dans la société, respecter la loi. Ici, l’identité est moins patrimoniale que normative : elle tient à la contribution et au respect des règles.

Ce régime d’appartenance rend les Français très sensibles à deux figures repoussoirs : les « assistés » (ceux qui auraient les droits sans les devoirs) et ceux qui « manquent de respect à la France », en profitant du pays sans s’y engager. Il rend aussi douloureuse la figure de l’exil — notamment fiscal. L’exemple de Gérard Depardieu est frappant dans les verbatims : son départ est vécu comme une rupture du pacte, presque comme une trahison affective (« la France t’a aimé… et toi, tu pars »). La fierté d’être français, ici, est une loyauté.

Le patrimoine  : une identité d’héritage et de transmission 

Dans ce second régime d’appartenance, l’identité française est un legs précieux.

Les composantes de ce patrimoine citées sont nombreuses : gastronomie, culture, paysages, musées, livres, Histoire — mais aussi système de santé et sécurité sociale, compris comme patrimoine matériel et immatériel. La France apparaît comme une richesse déposée entre nos mains.

Cette vision de l’identité s’accompagne naturellement d’un souci de transmission  : c’est dans cette approche qu’on lie le plus naturellement le sentiment d’appartenance nationale et le maintien des traditions. Les fêtes traditionnelles (Noël, Pâques), davantage familiales que religieuses, deviennent des moments d’entretien de l’identité. Une participante explique s’être « sentie française » après un week-end au Puy du Fou : signe que l’identité se vit aussi par des dispositifs culturels de reconstitution, de mise en scène, de récit.

Mais ce régime a une fragilité : lorsqu’il se rigidifie, il peut glisser vers une vision nativiste — l’idée qu’il faudrait choisir, que la pluralité d’appartenances serait impossible (« tu dois être français, point barre », selon les mots de Kalouna, 44 ans). 

Les valeurs  : une identité idéaliste 

Dans cette dernière approche, la France est pensée comme une idée, une certaine façon de concevoir la société et le monde. « Pays des droits de l’Homme », « valeurs communes », « liberté d’expression », « acceptation de l’autre ». Ici, la fierté est plus élevée — et plus vulnérable — parce qu’elle se mesure à un horizon d’idéalité. Plus l’idéal est haut, plus l’écart au réel fait mal. La devise républicaine concentre cette tension : « Liberté, Égalité, Fraternité… en théorie je l’aime, mais en pratique c’est de plus en plus difficile ». (Laure, 40 ans). C’est au sein de ce régime d’appartenance que la question des discriminations devient particulièrement sensible : elles sont perçues comme une contradiction entre la devise et la vie, entre les principes proclamés et l’expérience vécue (« J’ai des copines nées en France qui subissent du racisme au quotidien, ça me heurte », témoigne Mégane, 38 ans). La fierté est alors contrariée, et se mue en frustration.

La fierté française n’est pas seulement un sentiment intérieur : c’est une économie du reflet.

Laurence de Nervaux et Raphaël Llorca

Une fierté blessée  : la matrice affective du malaise français 

La fierté existe mais elle est entamée. Et c’est là que l’enquête devient un outil d’interprétation du malaise français : ce qui est en jeu n’est pas l’absence d’attachement, c’est l’expérience perçue comme répétée d’un décalage entre ce que la France devrait être et ce qu’elle semble être. Trois facteurs de fragilisation se font jour dans l’enquête.

L’angoisse de la désunion 

Plus encore que les autres nations, la France est historiquement travaillée par une obsession de l’unité et une crainte ontologique de la désunion.

C’est une caractéristique essentielle de notre horizon d’attente national, une manière de nous projeter sur le plan des imaginaires et de concevoir le rôle du politique. Dans ses Mythes et mythologies politiques, l’historien des idées Raoul Girardet notait que l’une des constantes de l’imaginaire national français consistait à concevoir le rôle du politique — du Roi comme du président de la République — comme celui qui fait œuvre d’unification. De Saint-Louis à De Gaulle, de Napoléon à François Mitterrand, « il s’agit d’assurer à jamais la victoire des forces centripètes sur les facteurs contraires d’éclatement ou de divergence — de prévenir et de refouler les menaces toujours présentes de rupture et de déchirement » 3. En France, gouverner, ce n’est pas seulement administrer, c’est « tenir » un ensemble, empêcher la dispersion, produire du commun.

Dans une Nation vécue comme intrinsèquement diverse et hétérogène, l’unité est toujours une gageure — en cela, lorsqu’elle se produit, c’est un immense élément de fierté. La France, écrivait l’historien Fernand Braudel, ce sont « des Frances cousues ensemble » 4. L’unité, dans ce cas, est une condition d’existence même de notre cadre commun. Dès lors, la division n’est pas vécue comme une forme normalisée de désaccord, mais elle est ressentie comme un danger existentiel. C’est ce qui explique, au moins en partie, le succès d’œuvres aussi diverses que Les Trois Mousquetaires (l’armée du Roi au service de l’unité d’un pays plongé en pleine guerre de religion), L’Archipel français (la fracture du pays comme grille d’analyse) ou la série La Fièvre (comment des communicants manœuvrent dans un climat de guerre civile). Chacune dans leur registre (littéraire, analytique, sériel), elles insistent sur l’angoisse de la division.

Dans ce contexte, l’opinion selon laquelle « nos différences sont trop importantes pour que nous puissions continuer à avancer ensemble », partagée par 50 % des Français, pèse lourd : elle signale une crise de confiance dans la possibilité même du commun 5.

Un autre enseignement traverse cette enquête : les Français sont loin d’être aussi divisés qu’ils ne le pensent.

Une bonne part de la division est moins une expérience qu’une représentation — une image mentale qui surplombe les expériences concrètes, et en écrit d’avance la légende. Roland Barthes parlait de la « fonction d’ancrage » du texte par rapport à une image : dans une bande-dessinée, par exemple, l’image est polysémique ; le texte vient en verrouiller l’interprétation. « Le texte, écrivait le sémiologue, dirige le lecteur entre les signifiés de l’image, lui en fait éviter certains et en recevoir d’autres ; à travers un dispatching souvent subtil, il le téléguide vers un sens choisi à l’avance » 6.

De la même manière, l’imaginaire de la fracture agit comme un ancrage : il cadre ce que nous voyons, sélectionne ce qui confirme la division, relègue ce qui la contredit, et finit par orienter la lecture du réel vers un sens déjà écrit — au risque de fausser la perception de ce que le pays vit effectivement. 

Comment comprendre une telle puissance de la représentation ?

Un élément d’explication tient précisément à la force de notre idéal. Notre système d’idéalité collectif semble tellement puissant qu’il pousserait, mécaniquement, à des raisonnements absolutistes. L’unité devient une norme implicite : on ne s’évalue pas à partir d’un degré raisonnable de cohésion, mais à partir d’un idéal d’indivision.

Dès lors, la logique est souvent binaire, du type « tout ou rien » : si nous ne sommes pas parfaitement unis, alors nous serions disloqués ; si nous ne partageons pas exactement les mêmes repères, alors nous ne partagerions plus rien ; si le commun est traversé de tensions, alors il n’existerait plus.

Ce type d’argumentaire ne décrit pas la réalité sociale ; il traduit une déception à l’égard d’un idéal, une blessure à notre unité fantasmée, qui vient abîmer la fierté d’être français. Dérangeant en ce qu’il constitue une distorsion du réel, il est d’autant plus problématique qu’il permet parfois un glissement vers un raisonnement plus dangereux encore : si le principe d’indivisibilité de la République n’est pas parfaitement respecté, alors on devrait y renoncer complètement.

C’est le discours que certains commentateurs s’autorisent aujourd’hui à servir aux Français.

Du déclin au sentiment de gâchis : les blessures narcissiques nationales 

L’écoute des groupes de discussion révèle la prégnance d’un sentiment largement partagé qui ferait de la France un pays au potentiel extraordinaire mais gâché. Plus encore que celle de déclin, régulièrement mobilisée dans l’analyse de la société française, la notion de gâchis explique l’amertume, parfois teintée de colère, que les Français ressentent à l’égard de ce qu’ils perçoivent comme un décalage entre ce que leur pays a été, ce qu’il pourrait être compte tenu de ses qualités, et ce qu’il leur semble être aujourd’hui. Cette idée de gâchis est psychologiquement plus révoltante que le déclin en ce qu’elle ne raconte pas une fatalité mais une responsabilité : on aurait tout — et on laisserait le pays se défaire.

Les verbatims de l’enquête donnent une texture à ce ressentiment : incapacité à réformer sans blocage ; impression de ressources immenses — technologie, médecine, infrastructures — qui ne se convertissent pas en trajectoire. Ici, la fierté est blessée non par le manque mais par la dissonance entre atouts perçus et résultats.

Une partie du malaise français se lit mal si on le réduit à une addition de problèmes publics. Car ce qui est en jeu n’est pas seulement l’état objectif des choses, mais la manière dont ces dysfonctionnements se déposent dans la psyché collective. L’impuissance n’est pas un simple constat technique ; elle devient un affect politique. Elle s’éprouve comme une sensation diffuse — honte, colère, découragement, amertume — et c’est précisément parce qu’elle est affective qu’elle structure ensuite des jugements, des réflexes, des demandes, des votes. 

Dans cette perspective, sur un certain nombre de grands sujets contemporains — immigration, insécurité, narcotrafic, hôpital, école, services publics —, les dysfonctionnements ne sont pas seulement des difficultés à résoudre ; ils deviennent des humiliations à encaisser, un affront à une image projetée. 

Cette humiliation est le cœur de la blessure narcissique nationale, qui comporte trois dimensions. 

La première est une blessure de souveraineté. Elle apparaît chaque fois que s’installe l’impression que « nous ne maîtrisons plus » : que les règles ne s’appliquent plus, que l’ordre commun se délite, que la capacité de l’État à faire respecter un cadre est entamée.

Ce qui est atteint, ici, ce n’est pas seulement la sécurité matérielle ; c’est une représentation de la France comme puissance publique, comme autorité légitime, comme capacité à tenir un territoire et à y garantir un minimum de prévisibilité. La blessure est narcissique parce qu’elle dégrade une idée de soi, avec en creux cette idée  : un grand pays ne devrait pas se laisser déborder. 

La deuxième est une blessure de protection. Elle concerne tout ce qui touche aux actes de formation, de soin, de soutien : hôpital, école, services publics, sécurité sociale, continuité des droits.

Dans l’enquête, ces éléments apparaissent d’ailleurs comme des motifs d’attachement et de fierté — au titre d’un patrimoine immatériel. Quand la protection est perçue comme défaillante, ce n’est pas uniquement un défaut de service : c’est une atteinte au récit profond de la France comme communauté de solidarité. 

La troisième est une blessure d’exemplarité. C’est la plus morale, et souvent la plus corrosive. Elle surgit quand la France ne ressemble plus à ce qu’elle prétend être : quand la promesse républicaine paraît contredite par des expériences vécues, quand l’idéal de valeurs proclamées — liberté, égalité, fraternité — semble démenti par la réalité. Dans ce régime, la blessure est d’autant plus vive que l’attachement est idéaliste : plus l’horizon est haut, plus l’écart au réel est vécu comme une chute. Dans les verbatims, la question des discriminations apparaît ainsi comme une dissonance douloureuse, interprétée comme contradiction entre la devise et la vie. L’impuissance est alors ressentie comme une dégradation morale de soi.

Ces trois blessures ne s’additionnent pas seulement, elles se renforcent.

Une même situation, comme le narcotrafic par exemple, peut être vécue comme perte de souveraineté, défaut de protection et contradiction avec l’idéal — c’est-à-dire comme une triple atteinte à trois registres différents de la fierté. On comprend alors pourquoi l’impuissance est un affect politique central : elle agrège des expériences hétérogènes sous une même sensation, celle d’un pays qui ne serait pas à la hauteur.

Pour dire les choses autrement et de manière un peu cavalière, le surmoi national est élevé.

La France se place elle-même la barre très haute. Être Français, ce n’est pas seulement appartenir à un tout ; c’est devoir correspondre à quelque chose. Pour reprendre les trois registres d’appartenance décrits plus haut, il en va d’un devoir de contribuer (contrat), d’un devoir de transmettre (patrimoine), et d’un devoir d’exemplarité (valeurs). Cette exigence est une force, parce qu’elle rend la fierté possible. Mais elle est aussi un piège, parce qu’elle rend la honte plus probable.

Une sorte de piège fondé sur un contresens de l’idée de grandeur : non pas l’idée d’aimer son pays, mais l’idée que ce pays ne devrait jamais être imparfait ou défaillant — comme si la grandeur était une condition permanente, et non un horizon.

Le sentiment de gâchis est l’entéléchie de cette blessure narcissique : il dit moins « nous avons perdu » que « nous aurions pu, et nous n’avons pas su ».

Épreuves de la vie : la fierté nationale déçue

Alors que la fierté d’être français est massivement partagée par les Français (78 %), la situation de vie personnelle a une incidence directe sur la capacité à ressentir de la fierté : notre enquête montre que ce taux baisse chez les personnes qui ont vécu ou vivent encore, à titre individuel, ce que Pierre Rosanvallon appelle des « épreuves de la vie » 7.

Le sentiment de fierté est moindre chez les personnes qui ont été victimes de violence ou de maltraitance (70 %), chez celles qui se sentent souvent seules ou qui élèvent des enfants seules (71 % et 73 %) et chez les personnes en situation de handicap (71 %). De manière plus générale encore, parmi les 18 % de Français qui se disent peu satisfaits de leur vie, seuls 63 % se disent fiers d’être Français. Ce taux atteint 84 % chez les personnes les plus satisfaites.

Ce gradient est décisif, parce qu’il nous oblige à sortir d’une lecture de la fierté nationale uniquement centrée sur l’opinion. La fierté n’est pas seulement une disposition idéologique, une humeur politique ou un héritage culturel : c’est aussi un affect social, qui se fabrique — ou se défait — dans les expériences concrètes de la vie. 

Autrement dit, la nation ne s’éprouve pas de la même façon selon qu’elle protège, qu’elle soutient, qu’elle reconnaît… ou qu’elle laisse tomber. Pour ceux dont la vie est marquée par des épreuves, l’appartenance nationale perd de sa force, pour devenir un cadre plus lointain, parfois indifférent. La fierté se fragilise là où le « nous » ne parvient plus à se traduire en garanties tangibles.

Les épreuves de la vie sont des moments où la dépendance au collectif devient maximale : c’est précisément ce qui rend la fierté nationale si sensible aux difficultés rencontrées.

Quand on subit la violence, l’abandon, l’humiliation, la solitude, la dépendance, la nation cesse d’être un récit ; elle devient une épreuve de réalité. Et quand l’expérience vécue ne rencontre pas l’image que l’on se faisait de la protection collective, le choc est double : il y a la douleur de l’épreuve elle-même, et la douleur de constater que le pays auquel on appartient n’a pas su empêcher ou accompagner correctement. Ces personnes qui se disent moins fières d’être françaises n’expriment pas de défiance vis-à-vis de la promesse républicaine, mais plutôt un sentiment de déception et de désillusion.

Face à ces trois facteurs de fragilisation — la désunion, le déclin et la déception —, réactiver la fierté ne signifie pas regonfler un roman national d’apparat, ni surjouer des symboles pour compenser la sensation d’impuissance.

Ce serait une réponse courte, et souvent inflammable : davantage de décor et de posture, donc davantage de déception. Le vrai défi est plutôt de convertir l’affect d’impuissance — cette sensation d’être « débordés » ou « déclassés » — en énergie de reprise : retrouver une prise, un point d’appui, une continuité entre ce que la France croit être et ce qu’elle parvient effectivement à faire. Une fierté de capacité plutôt qu’une fierté de façade. Une fierté qui ne nie pas les blessures, mais qui les transforme en cicatrices, dans une dynamique qui replace la fraternité au premier plan des motifs de fierté.

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La fierté comme levier  : réactiver ce qui rassemble 

Un « capital de fierté » sous-estimé 

À rebours de l’image d’un pays épuisé, défait, morcelé, l’enquête montre qu’il existe un stock de fierté disponible, largement partagé, mais rarement reconnu comme tel — parce qu’il se loge moins dans les grands discours que dans des attachements concrets, des pratiques ordinaires, des petites choses du quotidien. Un capital silencieux, donc, et pourtant massif.

Patrimoine, art de vivre et culture  : les vecteurs d’une fierté nationale unanime au-delà des clivages partisans

Premier socle : le patrimoine et l’art de vivre. Sur ces dimensions, la fierté est quasiment unanime, au-delà des clivages partisans. Les paysages et le patrimoine naturel rendent fiers 93 % des Français ; la cuisine, la gastronomie et l’art de vivre 92 % ; les monuments et le patrimoine historique 92 %. Ce niveau de consensus dit quelque chose de simple : l’identité française tient encore, très fortement, par ce qui se voit, se transmet, se visite, se goûte — par une familiarité sensible avec des lieux, des formes, des savoir-faire. La langue, les arts et la culture (littérature, cinéma…) fédèrent également très largement (87 %), au même niveau que la diversité des traditions régionales (87 %). 

Le consensus est moins mécanique dès lors que l’on entre dans le registre plus politique des récits historiques, mais il reste encore largement majoritaire. La fierté liée à l’histoire du pays atteint 84 % au total ; elle varie davantage selon les électorats (94 % chez les sympathisants des Républicains contre 70 % chez ceux de La France insoumise), mais la donnée essentielle est là : même lorsqu’il existe un gradient, il ne se transforme jamais en rupture. Là encore, on se trompe de diagnostic si l’on confond « écarts » et « déchirement ». L’histoire n’est pas un bloc consensuel ; elle demeure néanmoins une ressource de fierté pour une large majorité.

L’unité française se fait donc, d’abord, par le partage d’un très grand nombre de motifs de fierté.

Cinéma : l’humour comme ciment intergénérationnel

Ce capital partagé est aussi culturel, au sens le plus concret : celui des références communes. L’enquête nuance l’idée d’une France culturellement divisée, par classes ou par générations. Les référentiels communs existent, circulent, se patrimonialisent — et, fait notable, ils s’organisent beaucoup autour de l’humour, qui apparaît comme un ciment intergénérationnel. Dans les classements par âge, on retrouve des repères très stables : si La Grande Vadrouille occupe une place centrale chez les plus de 65 ans, et si Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre s’impose principalement chez les moins de 35 ans, en réalité, le classement des films les plus « films que vous aimez le plus voir et revoir » montre que des références communes s’imposent. : Le dîner de cons (mentionné dans le top 6 de quatre catégories d’âges sur six), Le père Noël est une ordure (cinq sur six), Les Bronzés font du ski (quatre sur six), et surtout Intouchables, qui reste l’emblème du film dont l’humour tendre plutôt qu’acide traverse toutes les tranches d’âge (six sur six). Il n’est pas anodin de noter qu’Intouchables, en plus d’être une comédie, est aussi une fable du dépassement de nos différences — personnes valides vs. handicapées, de couleur vs. blanches, riches vs. modestes. À leur échelle, les contenus culturels peuvent donc jouer un rôle de remède collectif à notre angoisse de la désunion, et renforcer ainsi la fierté associée à notre sentiment d’appartenance nationale.

Une bande-son française transpartisane

Même logique côté musique : la bande-son française reste un terrain de convergence étonnamment robuste.

Jean-Jacques Goldman, Charles Aznavour, Édith Piaf, Michel Sardou, Georges Brassens, Johnny Hallyday : au palmarès de ceux qui « chantent ou ont le mieux chanté la France et les Français », on retrouve, dans un ordre légèrement différent et à quelques exceptions près — Sardou est plus populaire à droite, Renaud à gauche — le même top 5 de La France Insoumise au Rassemblement National, du Parti Socialiste aux Républicains.

Ce classement dit une forme de patriotisme culturel qui, là encore, ne se réduit pas au politique : il se fabrique dans des attachements esthétiques et affectifs.

Qui plus est, au-delà d’une simple célébration du talent artistique, scientifique ou sportif, la fierté que les Français expriment pour les figures de leur Panthéon populaire est fortement associée à des valeurs, notamment celles d’humilité — Jean-Jacques Goldman, Thomas Pesquet et Zinedine Zidane en étant des modèles — mais aussi de probité et de loyauté envers le pays. Gérard Depardieu qui quitte la France pour la Russie est décevant, tandis que Tony Parker qui investit en France est salué pour son attachement national. C’est donc un patriotisme plein et entier qui se révèle ici dans la relation aux personnalités populaires.

Loin d’être un stock de nostalgie, ce capital de fierté semble donc être une matière vivante. 

Patrimoine, art de vivre, cinéma, musique, sport, engagements : autant de ressorts qui, mis bout à bout, dessinent un pays où persistent des motifs d’attachement très majoritaires, des pratiques qui fabriquent du commun, et des expériences ordinaires qui continuent d’alimenter la fierté. 

Signes et rituels : au-delà du doute, une demande de fierté symbolique

Ce qui frappe, quand on aborde la dimension symbolique de l’identité nationale, c’est le doute dont il fait l’objet. Dans les groupes, la question « que valent encore les symboles nationaux ? » ne produit pas de réponses unanimes : elle ouvre une hésitation sur leur efficacité, sur leur utilité, sur la place qu’on peut leur donner aujourd’hui, sans se faire assigner à un camp. 

Or c’est précisément ce brouillage qui est intéressant.

Car ce doute n’est pas synonyme d’indifférence ; il dessine un continuum, distingue plusieurs types de réactions, de la distanciation au désir de réinvestissement, avec, entre les deux, du regret, de la frustration, de l’attachement empêché. Un continuum, donc du jeu : la possibilité d’un déplacement, ou à tout le moins d’une réactivation, d’un nouvel usage. Si l’ordre symbolique n’est plus « verrouillé » — ni par la solennité, ni par le rejet — alors il peut redevenir un levier de fierté, à condition d’inventer les formes qui le rendent à nouveau partageable.

À leur échelle, les contenus culturels peuvent jouer un rôle de remède collectif à notre angoisse de la désunion.

Laurence de Nervaux et Raphaël Llorca

Premier type de réaction : la distanciation, parfois jusqu’à la muséification. Chez plusieurs participants, en particulier les plus jeunes, la Marseillaise, Marianne ou même la devise sont perçues comme des objets davantage scolaires que vécus : « La Marseillaise, c’est devenu une matière historique… » (Chloé, 28 ans, Hérault) , « Marianne, si j’en parlais à ma fille, je ne suis pas sûr qu’elle connaisse » (Angélina, 43 ans, Ille-et-Vilaine). Même quand ils ne sont pas rejetés, les symboles peuvent être rabattus sur le régime du souvenir, comme un folklore de voyage : « Je trouve ça rigolo de ramener des symboles d’un pays… mais ça s’arrête là » (Jennifer, 38 ans, Rhône). Le symbole perd alors sa fonction de lien : il devient décor, signe patrimonial, archive.

Deuxième position : le regret, la nostalgie. Là, le symbole n’est plus « musée », il devient « manque ». Dans plusieurs groupes, l’idée revient que certains signes ne devraient pas être touchés, pas parce qu’ils seraient sacrés au sens religieux, mais parce qu’ils condensent une dette et une continuité : « Il y a des symboles qu’on ne peut pas toucher. Des gens sont morts pour la France » (Patrick, 53 ans, Nord) ; « Le drapeau français, il est trop souvent au second plan » (Alexya, 27 ans, Loire-Atlantique). 

Ce qui parle ici, c’est le sentiment d’une désinvolture contemporaine à l’égard de ce qui faisait cadre. Et c’est même une profonde frustration — quasiment de la colère — qui s’exprime lorsque le cadre semble même s’effacer au profit des autres. Plusieurs participants déplorent ainsi que dans leur quartier ou leur ville, dans la rue, dans les manifestations, à la télévision, le drapeau français serait moins facile à assumer et moins visible que des drapeaux d’autres pays — du Maghreb et du Moyen-Orient essentiellement — ou des étendards de partis ou de communautés spécifiques.

Cette crainte de « Grand remplacement symbolique » doit être prise au sérieux, non pas en brimant les autres identités auxquelles la liberté française permet de s’exprimer, mais en redonnant une place centrale aux symboles de l’identité nationale, et en les débarrassant de la suspicion de nationalisme dont ils font l’objet.

Troisième moment : l’attachement, et la demande explicite de réinvestissement. On la voit dans des formules simples, presque enfantines — signe que le symbole, quand il fonctionne, n’a pas besoin d’argument : « Marianne, moi je l’aime bien. C’est un peu la statue de la Liberté de la France ! » (Samia, 40 ans, Seine-Saint-Denis). Et surtout, on observe un contexte où l’ambivalence tombe et où le consensus réémerge : le sport.

Coupe du monde, JO, grands rendez-vous : là, le drapeau et la Marseillaise sont assumés sans malaise. Le sport agit ici comme un sas symbolique : il autorise la fierté sans exiger qu’elle se traduise en doctrine, en fermeture ou en hiérarchie.

Un chiffre dit l’essentiel : 85 % des Français estiment que le drapeau tricolore est un symbole d’unité et qu’il devrait être valorisé au-delà des temps forts sportifs — et cette opinion reste très élevée partout, y compris même chez les sympathisants de la gauche radicale (69 % pour les partisans de LFI et du PCF).

C’est un résultat structurant parce qu’il contredit l’idée d’une France condamnée à se déchirer sur ses signes. Le drapeau apparaît moins comme une obsession identitaire que comme un objet en jachère : un symbole très largement reconnu comme unificateur, mais dont l’usage quotidien est tenu à distance, de peur de la récupération, de peur du malentendu, de peur de « mal faire ».

De là découle un second enseignement, tout aussi important : la demande symbolique ne porte pas uniquement sur les symboles hérités et institutionnalisés, elle porte sur des formes, sur des rituels, des rendez-vous collectifs réguliers — c’est à dire sur des dispositifs capables de produire du commun sans passer immédiatement par l’affrontement idéologique.

L’analyse qualitative est à cet égard très éclairante : quand on demande ce qu’il faudrait instaurer pour rassembler, les propositions fusent, preuve qu’il existe une disponibilité à imaginer des cadres communs. Fête du partage des cultures, fête de la planète, « plus de fêtes de la musique » ; fête des valeurs, fête des sports ; modèle de la fête des voisins ; fête de l’apéro, fête des cultures. Derrière la diversité des propositions, une même intuition revient — le pays manquerait de scènes où l’on puisse se sentir ensemble sans se raconter d’histoires, sans se renier, sans être assigné.

C’est aussi là que se joue le potentiel de réinvestissement du symbole. Le symbole n’a pas besoin d’être plus solennel ; il a besoin d’être réinscrit dans des usages qui lui redonnent une fonction : signaler l’unité sans l’exclusivité, produire de l’appartenance sans crisper, permettre la fierté sans déclencher immédiatement la guerre des interprétations. Si la fierté symbolique revient sous forme d’attente, c’est parce que quelque chose manque au pays dans sa manière de se représenter à lui-même. Les Français ne demandent pas seulement des politiques publiques : ils demandent des symboles dont ils peuvent être fiers. 

85 % des Français estiment que le drapeau tricolore est un symbole d’unité et qu’il devrait être valorisé au-delà des temps forts sportifs.

Laurence de Nervaux et Raphaël Llorca

Un patriotisme sensible : la gastronomie, modèle d’une fierté partagée qui accueille la diversité 

Nous empruntons au politologue américain Yascha Mounk sa notion de « patriotisme sensible », qui renvoie à une forme d’attachement au pays qui ne passe pas par un catéchisme politique ou une hiérarchie des peuples, mais par une expérience vécue et partagée : des habitudes, des paysages, des rituels, des scènes ordinaires qui fabriquent du « nous » sans exclure.

Dans son plaidoyer, Mounk explique qu’il faut « domestiquer » l’énergie nationaliste et la rendre utile en la réorientant vers une appartenance ouverte, capable d’agréger des sociétés diverses au lieu de les fracturer. 

Or s’il existe un terrain où la fierté française s’affirme dans toute sa diversité, c’est bien celui de la gastronomie. C’est là que l’identité se revendique à voix haute, mais sans animosité. Quand on demande aux participants ce qui évoque la convivialité — des sons, des goûts, des odeurs, des plats — on obtient une profusion de réponses, apparemment dispersées.

En réalité, elles dessinent un commun sensible très cohérent.

© Tundra Studio

Chez les uns, on parle raclette, marché de Noël, endives au jambon, poulet au curry. Chez les autres, on insiste sur le café, et le pain grillé. Pour d’autres, on pense à l’odeur de barbecue, à la tarte flambée, au tajine. À les lire, on pourrait croire à une France éclatée ; à les écouter, on comprend l’inverse : c’est une France qui communie dans la fierté de sa diversité.

Car ce qui frappe, c’est moins la liste des plats que la manière dont ils sont cités. Une tournure obsédante affleure : « une bonne [insérer un plat] », « une bonne odeur de… », « un bon [fromage/pain/café] ». Cette répétition dit quelque chose de significatif : la fierté n’est pas ici dans la pure identité, elle est dans l’exigence du « bon », dans la recherche d’une qualité, dans un art de vivre. Ce n’est pas seulement ce qu’on mange ; c’est la manière dont on en parle, dont on s’y attache, dont on le partage. La fierté se loge dans un rapport au monde : le goût, la préparation, le temps qu’on y consacre, le sens de la convivialité qu’on y met.

La gastronomie devient ainsi un modèle implicite de vivre-ensemble.

Elle montre une identité capable de tenir deux choses à la fois : la permanence et le renouvellement ; le commun et le différent. On ne mange pas la même chose — et c’est précisément cela qui est accepté. L’altérité n’y est pas d’abord une menace ; elle est une chance, un enrichissement, une variation. De fait, ce qui incarne le plus la culture gastronomique française selon les participants à l’enquête, c’est d’abord la diversité des cuisines régionales, terroirs et spécialités locales. Tajine et choucroute ne s’annulent pas : ils cohabitent dans un même imaginaire de la table. L’identité française ne se définit donc pas seulement par un contenu uniforme, mais par un contenant commun : un certain rapport à la nourriture, au temps, au plaisir, au partage. 

Au-delà de la centralité de la cuisine, le patriotisme sensible à la française nous rappelle que nous sommes le pays du beau et du bon. Chant des cigales et cloches d’églises, odeurs d’embruns et parfums de sous-bois… Les sensations se combinent et se répondent pour évoquer la densité de la composante sensorielle de l’attachement à la France.

La fraternité en actes : « parler de la pluie et du beau temps », engagement informel et sens de la fête 

À première vue, quand on interroge les Français sur leurs liens sociaux, le diagnostic paraît sombre : au quotidien, beaucoup des participants à cette enquête disent percevoir une dégradation des liens sociaux qu’ils attribuent aux écrans, à l’individualisme ou à un climat diffus de peur.

Mais ce récit de la déliaison écrase une autre réalité, moins spectaculaire et donc moins visible : la densité des liens de proximité, des engagements ordinaires, de la sociabilité informelle. C’est ici qu’apparaît l’idée de point aveugle : ce qui est massif mais discret se voit mal, et finit par compter pour rien dans l’image mentale que le pays se fait de lui-même.

Le small talk est emblématique de cette tendance.

Ces conversations informelles du quotidien sont souvent déconsidérées — « parler de la pluie et du beau temps » — alors qu’elles jouent un rôle social déterminant. Là où beaucoup décrivent une société d’indifférence, ces micro-interactions réintroduisent de la considération à la place de l’anonymat et produisent un bénéfice mutuel — pour celui qui reçoit, mais aussi pour celui qui donne. « Au café, on se dit des banalités, bien sûr, mais c’est pas grave, les banalités, ça a son utilité » résume Sylvain, 53 ans. Dans les groupes, les exemples reviennent avec une régularité frappante : la sortie d’école, la sortie en mairie, le fermier qu’on salue, le facteur avec qui l’on échange, l’inconnu à qui l’on indique un chemin. Des scènes minuscules, mais structurantes, parce qu’elles disent à chacun : « tu existes pour moi ».

La formule la plus parlante utilisée par l’un de nos participants tient lieu de métaphore nationale : « la politesse, c’est de l’huile pour moteur ; si l’on ne met pas d’huile dans le moteur, ça explose » (Sylvain, 53 ans, Paris). Autrement dit : ce n’est pas un supplément d’âme mais bien un dispositif de maintien.

Le small talk serait ainsi une forme de fraternité en actes Il ne s’agit pas de mobiliser un discours sur la fraternité comme valeur : il s’agit de la pratiquer, de façon très concrète. Sans doute est-ce que parce que la fraternité est, des trois valeurs de la devise républicaine, celle qui se vit le plus dans les comportements, et le moins dans les institutions. Liberté et égalité s’évaluent spontanément à l’aune de la loi, de l’État, des droits. La fraternité, elle, relève d’abord des citoyens — et c’est sans doute l’une des raisons de sa sous-valorisation : dans une culture politique très étatiste, ce qui n’est pas garanti par la puissance publique est vite hors champ. Résultat : une énergie positive existe, mais elle reste en sommeil, invisibilisée. 

Notre enquête révèle un foisonnement de contacts qui sont autant d’attentions aux autres, et d’occasions d’éprouver la valeur de l’appartenance de chacun à notre société. À tel point que l’on pourrait parler — a contrario de la vision d’un pays archipélisé — d’une société « archi-liée ». 

L’engagement, supposé en crise, est lui aussi extrêmement présent dans les échanges, mais de manière peu institutionnalisée : aidants familiaux ou de proximité, membres du conseil syndical ou du comité des fêtes, mentorat, gestion d’associations de loisirs… Autant de Monsieur Jourdain de l’engagement, qui s’y impliquent sans le savoir.

La fête est l’autre grand révélateur d’une forme de fraternité qui ne dit pas explicitement son nom.

Elle contredit frontalement le récit d’un pays au bord de la rupture, en montrant que le pessimisme collectif cohabite avec des pratiques sociales de lien. Dans les groupes, lorsqu’on demande ce qui a occupé le dernier week-end, les moments festifs surgissent partout, y compris lorsque le quotidien est contraint : pendaison de crémaillère, gender reveal party, anniversaires ; fêtes du raisin, de la pomme, fête de la bière ; troisième mi-temps au stade ; fête de la musique, du patrimoine, des sciences ; apéro-pétanque, fête des voisins, bals de village et bals de pompiers, marchés de Noël ; fêtes entre amis, « week-end arrosé ». Alors que les Français se disent pessimistes, ils continuent de prendre le temps d’organiser et de participer à de vrais moments festifs.

Loin de relever du pur divertissement, ce sens de la fête relève de quelque chose de profondément politique.

La force d’âme n’est pas une nostalgie à aller chercher dans le passé. C’est une ressource disponible.

Laurence de Nervaux et Raphaël Llorca

Faire la fête, c’est donner du sens aux lieux et aux temps de notre vie. C’est confirmer qu’il existe encore des rites communs, des manières partagées d’habiter le temps, de marquer les étapes de la vie, de célébrer un lieu, une saison, une récolte, une naissance, une victoire sportive. La fête donne aussi un cadre au collectif et renforce le sentiment d’appartenance ; elle matérialise un « nous » qu’on pourrait qualifier de gratuit, sans étiquette politique, communautaire ou affinitaire. L’entrepreneur milliardaire Pierre-Edouard Stérin ne s’y est pas trompé, en finançant « Le Canon français », qui organise des banquets géants dans toute la France conçus comme des masterclass de la convivialité. Ouverts à tous sur le papier, ces banquets sont devenus le lieu de la diffusion d’un référentiel identitaire bien établi.

Simplement, les Français ne voient pas toujours dans ces moments une ressource nationale ; ils y voient des parenthèses privées.

Pourtant, dans leur répétition et leur diversité, ils disent autre chose : un pays qui doute de lui-même mais qui n’a pas cessé de fabriquer du commun. Les chiffres de notre enquête le résument : 87 % des Français considèrent leurs concitoyens comme « bons vivants ». Et tandis que nos concitoyens décrivent une société du repli, en participant à toutes ces fêtes, sans en avoir vraiment conscience, ils réaffirment aussi leur attachement aux différentes composantes de la communauté nationale.

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Revenons à notre point de départ : cette « force d’âme de la nation » dont parlait le général Mandon.

Notre enquête ne dit pas que la France va bien, ni que les épreuves seraient faciles.

Elle dit autre chose : malgré le pessimisme public, malgré l’imaginaire de la fracture, les conditions intimes de la force d’âme n’ont pas disparu. Elles sont présentes, mais souvent en sourdine : un récit national solide et largement partagé ; des symboles républicains pour lesquels l’attachement demeure massif, assorti d’une demande claire de réinvestissement ; un foisonnement de liens ordinaires, d’entraides et de civilités qui ne font pas événement mais font société ; et une palette étonnamment commune de références culturelles, de goûts, d’odeurs, de scènes festives, qui soude une fierté d’appartenir à une communauté de destin.

Au fond, ce constat rejoint l’intuition d’Ernest Renan lorsqu’il définissait la nation comme un « plébiscite de tous les jours » : non pas une abstraction, mais une fidélité quotidienne, refaite, répétée, parfois sans le savoir.

Ce résultat a une portée qui dépasse la psychologie collective.

Dans un moment international où la souveraineté est fragilisée, voire attaquée, aussi bien par l’Est que par l’Ouest, la fierté nationale devient aussi un sujet géopolitique : elle contrarie les stratégies de déstabilisation — qu’il s’agisse de la manipulation de l’information par les Russes ou des intimidations exercées par les Américains — qui visent précisément à miner la confiance d’un pays en lui-même, en amplifiant ses divisions et son sentiment de déclin.

Il est temps maintenant de réinjecter ce que nous avions volontairement isolé, au sens chimique du terme : le politique.

La fierté, telle que nous l’observons, ne suffira pas à corriger les faiblesses matérielles — il faudra des batailles bien concrètes pour l’école, l’hôpital, la sécurité, l’armée, l’industrie. En revanche, elle peut contredire l’idée la plus toxique : celle de l’inéluctabilité. Elle peut redonner l’énergie de croire que ce qui se dégrade peut se réparer, que ce qui s’abîme peut se reconstruire, que l’histoire n’est pas écrite.

Reste donc un passage à accomplir : transformer une fierté surtout affective, souvent privée, parfois blessée, en un patriotisme plus structurel — un attachement qui s’engage, se met en mouvement, et accepte la double exigence de défense et de perfectionnement. Défendre ce à quoi l’on tient ; perfectionner ce qui le mérite, pour être à la hauteur de l’idéal que l’on porte. 

C’est à cette condition qu’une société consent, le moment venu, à des efforts et à des sacrifices : non pas par injonction, mais parce qu’elle reconnaît, dans le « tout » national, quelque chose de plus grand que la somme des parties.

La force d’âme n’est pas une nostalgie à aller chercher dans le passé. C’est une ressource disponible. Elle tient dans un mot que l’on croyait naïf et que l’époque rend non seulement politique mais stratégique : la fierté.

Sources
  1. Benedict Anderson, Imagined Communities, Londres, Verso, 1983.
  2. Michael Billig, Banal Nationalism, New York, SAGE, 1995.
  3. Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Paris, Seuil, 1990.
  4. Fernand Braudel, L’Identité de la France, Paris, Flammarion, 2011.
  5. Notons néanmoins que les enquêtes régulières de Destin Commun montrent que cette opinion a plutôt diminué depuis cinq ans, passant de 56 % en janvier 2021 à 50 % fin 2025. Le doute demeure très élevé, mais la dynamique suggère une chose importante : si la force du récit de la division est incontestable, il existe une manière d’y contrevenir. Le diagnostic n’est pas figé.
  6. Roland Barthes, « Rhétorique de l’image », Communications, N°4, Recherches sémiologiques, 1964, pp. 40-51.
  7. Pierre Rosanvallon, Les Épreuves de la vie, Paris, Seuil, 2021.