Dans les airs, des milliers de drones boostés à l’IA font la guerre sans commandement humain, agissant comme une méga-armée sans chef.
Ils décident de tout, se posent et s’envolent à partir d’un immense porte-avion construit pour eux.
Ils sont sur le point d’encercler Taïwan…
Alors que l’affrontement s’intensifie, quelle pourrait être la forme d’une guerre entre la Chine et les États-Unis ?
Nous publions le premier volet d’une enquête pour préparer l’affrontement qui vient. Pour recevoir les prochains épisodes dans votre boîte mail, abonnez-vous au Grand Continent
Début décembre 2024, un nouveau porte-avions chinois « apparaît » dans le port de Guangzhou. Long de 200 mètres et large de 40 mètres, cet immense navire de guerre affiche des caractéristiques techniques qui paraissent propres à celles d’un porte-drones autant que d’un porte-avions 1.
Le gouvernement chinois vient alors de passer commande d’un million de drones kamikazes à ses industries nationales.
À peu près au même moment, le nouveau Pentagone se fait construire une intelligence artificielle dédiée à la conception de plans de guerre en Europe et en Asie.
De son côté, la marine nationale chinoise multiplie les manœuvres de grande ampleur autour de l’Australie et de Taïwan.
En février 2025, le Président Trump annonce une hausse de 20 % des tarifs douaniers sur les marchandises provenant de Chine, qui s’ajoutent aux nombreuses hausses mises en œuvre depuis mars 2018, lorsque, durant son premier mandat, il a lancé la guerre des tarifs douaniers et des exportations de technologie contre la Chine.
Pékin réplique en annonçant une hausse de 10 % à 15 % sur les produits agricoles américains, alors que le secteur agricole est particulièrement sensible pour l’administration Trump.
Entre les 2 et 4 avril 2025, le Président Trump annonce une série de tarifs douaniers, qui imposent une surtaxe de 145 % aux produits chinois entrant aux États-Unis.
Pékin réplique par une surtaxe qui s’élève à 125 % sur les produits américains.
À la mi-mars 2025, Pete Hegseth, Secrétaire à la Défense des États-Unis, diffuse un mémorandum à ses services. Son mot d’ordre est simple : faire de la planification d’une possible guerre des États-Unis avec la Chine une priorité 2.
En Amérique centrale, les négociations pour le rachat des ports pacifique et atlantique du canal de Panama par le fond d’investissement américain BlackRock au fond hongkongais CH Hutchinson — détenu par le milliardaire chinois Li Ka Shing — est suspendu par Pékin au nom de la protection des « Nouvelles routes de la soie » 3. Par ce terme, le Parti communiste chinois entend désigner l’immense série d’infrastructures maritimes et terrestres intercontinentales construites par la Chine depuis 2013 — qui permettent à des régions continentales entières de transporter leurs productions tous types vers la Chine. Mais ce projet colossal s’étend aussi de la Chine en Asie, en Afrique, en Europe et au Moyen-Orient 4.
Au-delà des annonces tapageuses et des mots durs, les premiers mois de l’an 2025 se sont caractérisés par une montée en puissance concrète de l’affrontement entre Pékin et Washington.
Malgré les profondes interdépendances tissées depuis les années 1980, les États-Unis et la République populaire de Chine semblent s’installer dans des dynamiques de guerre multisectorielles et multi-domaines — notamment militaires.
Les différentes crises se prolongeant les unes dans les autres, elles produisent des effets hybrides qui alimentent les stratégies — elles aussi hybrides — qui les déclenchent.
Les premiers mois de l’an 2025 se sont caractérisés par une montée en puissance concrète de l’affrontement entre Pékin et Washington.
Jean-Michel Valantin
On est dès lors en droit de se poser la question : les États-Unis et la Chine sont-ils sur le point d’entrer en guerre l’un contre l’autre ? Ou bien peut-être cette guerre a-t-elle déjà largement commencé ?
Alors que les deux grandes puissances mettent en œuvre des politiques aussi massives que rapides de militarisation de l’intelligence artificielle, quelles pourraient être les formes d’un tel conflit ?
Déchirer Chimérica : de l’avant-guerre à la guerre commerciale ouverte
La relance de la guerre commerciale
Dans la longue liste du Liberation Day de Donald Trump, les tarifs douaniers sur les produits chinois augmentaient de 34 %, hausse qui s’ajoute à celle de 20 % imposée au mois de mars, soit plus de 54 % en un mois.
En mars 2025, Pékin avait répliqué par une hausse de 10 % à 15 % des tarifs douaniers chinois sur les produits agricoles américains, avant de passer le 10 avril à une surtaxe de 145 %. Le 11 avril 2025, le gouvernement chinois annonçait qu’il imposerait des droits de douane de 125 % sur l’ensemble des produits américains. Le ministère du commerce chinois a par ailleurs annoncé des contrôles à l’exportation de terres rares vers les États-Unis, dont le gadolinium, minerai utilisé dans l’imagerie médicale, les lasers et la recherche en réfrigération 5.
Aussi spectaculaire soit-elle, cette séquence correspond avant tout au franchissement d’un niveau supplémentaire de l’escalade qui oppose la Chine et les États-Unis, dans la guerre commerciale et technologique lancée en mars 2018 lors de la première présidence de Donald Trump 6.
La croisade de Donald Trump contre Chimérica
Mais depuis le début des années 1980, le déplacement des industries américaines en Chine — afin de profiter des bas salaires des masses immenses des ouvriers chinois — a conféré à « l’Empire du Milieu » la base de sa capacité industrielle de produire et d’exporter sa production aux États-Unis. Il en découle une telle intrication des deux économies que l’historien Niall Ferguson a pu la qualifier d’hybridation. Il en émerge la « Chimérica », cette entité économique étrange désormais commune aux deux grandes puissances 7.
Mais Chimérica est aussi le moteur du « China shock » aux États-Unis 8.
La transhumance des industries a ravagé l’économie et le tissu social d’États entiers. Pendant presque quarante ans, cette situation ne cesse de s’aggraver du fait de la quasi-institution d’un déficit commercial structurel. À partir des années 2010, cela se traduit par plus de 320 milliards d’importations de marchandises chinoises aux Etats-Unis, alors que la Chine n’importe que pour 100 milliards de dollars de produits américains, dont des produits agricoles et cette tendance n’a fait que s’aggraver.
La stratégie de guerre économique américaine vise donc d’abord à déchirer « Chimérica ».
L’efficacité de cette stratégie s’est vérifiée dès le 6 avril avec l’annonce de la mise en place d’un accord de coopération économique entre la Chine, le Japon et la Corée du Sud qui inclut plusieurs clauses facilitatrices pour les échanges de terres rares chinoises en contreparties de l’achat de semiconducteurs par la Chine auprès des deux autres pays.
Les États-Unis et la République populaire de Chine semblent s’installer dans des dynamiques de guerre multisectorielles et multi-domaines — notamment militaires.
Jean-Michel Valantin
En pratique, cet accord permettra à la Chine de diversifier ses sources d’importations de semiconducteurs, qui complèteront la croissance de la production nationale chinoise toujours plus performante de semiconducteurs 9. Or ces produits sont les briques technologiques fondamentales de la grande stratégie chinoise de développement de l’intelligence artificielle qui, depuis 2017, vise à faire de la Chine le leader mondial de l’IA d’ici à 2030 10. Ce réengagement trilatéral pourrait également être une tentative de découpler la chaîne de valeurs coréenne des États-Unis — avec toutefois une limite forte : les restrictions à l’exportation américaines ont des effets importants sur les productions coréenne et japonaise en la matière.
Réciproquement, les droits de douane chinois imposés aux produits américains auront un impact sur les exportations agricoles venues du sud-ouest et du Midwest américain. La réduction des exportations peut entraîner mécaniquement une redirection des surplus agricoles américains sur le marché intérieur américain, entraînant elle-même mécaniquement une atténuation, voire une baisse de l’inflation des prix alimentaires. En d’autres termes, la construction des « forteresses douanières » nationales déchire de fait le réseau d’échanges et d’interdépendance dont a émergé « Chimérica ».
En revanche, cette réduction continue de l’interdépendance, qui s’accélère depuis le 3 avril 2025, s’accompagne d’une montée en puissance de la conflictualité entre les États-Unis et la Chine, qui remonte au moins à 2018 et au lancement de la guerre douanière et technologique contre la Chine ?
De Stargate à DeepSeek : extension des domaines de la lutte
La Porte des étoiles
Le 21 janvier 2025, au lendemain de son investiture, le Président Donald Trump annonce le lancement du projet « Stargate ».
Ce plan colossal vise à construire un réseau de 50 méga-datacenters aux États-Unis en cinq ans, et sera financé par une série d’investissements atteignant plus de 500 milliards de dollars.
Censé soutenir le développement des IA produites notamment par OpenAI, ce réseau est soutenu par les autres membres du consortium Stargate, dont Microsoft. Les principaux investisseurs sont Softbank, le fonds d’investissement japonais spécialisé dans les nouvelles technologies, le fond américain BlackRock et le fond émirati MGX 11.
DeepSeek : le monstre des profondeurs de Shenzen
Dans les jours qui ont suivi, les valeurs et les entreprises américaines de la tech et de l’IA sont violemment malmenées par la mise en ligne de DeepSeek R1, une intelligence artificielle produite par une start up chinoise éponyme.
Mise en ligne le 20 janvier 2025 — jour de l’investiture du Président Trump — DeepSeek R1 devient en une semaine l’app IA la plus téléchargée sur l’app store d’Apple 12.
Cette IA chinoise est conçue en fonction d’un agencement de semiconducteurs qui permet un temps d’entraînement plus réduit et moins énergivore du modèle : les « H 20 », une version conçue et à destination du marché chinois des puces H100 de l’américain Nvidia. Celles-ci sont volontairement conçues pour être moins puissantes que leur modèle initial. Cela leur permet d’échapper aux sanctions commerciales extraterritoriales infligées depuis 2022 par l’administration Biden et visant à restreindre les exportations de technologie vers la Chine.
DeepSeek vient, dans une certaine mesure, affirmer la capacité d’adaptation chinoise aux contraintes infligées par les États-Unis.
Jean-Michel Valantin
Ces doutes se manifestent lors de la séance boursière du 27 janvier 2025 et de la tempête qui s’abat sur les valeurs de la tech et de l’IA à Wall Street. En une journée, l’ensemble des valeurs américaines de la tech et de l’IA perdent plus de mille milliards. La cotation de Nvidia, le géant américain des semiconducteurs, perd à elle seule 593 milliards de dollars dans la journée.
Deux jours après l’offensive technologique et financière de DeepSeek R1, Alibaba, le géant chinois du commerce en ligne, principal concurrent d’Amazon, met en ligne Qwen son chatbot — encore plus performant que DeepSeek sur certaines tâches.
Dans une perspective stratégique, la chronologie de cette « percussion » du Projet Stargate par les mises en lignes successives des IA chinoises et de leurs effets financiers pourraient s’apparenter à ceux d’une offensive géo-économique et financière sur l’industrie américaine de l’IA. Après la sortie de DeepSeek, la dernière importante annonce en date est l’engagement de NVIDIA le 14 avril de produire des datacenters pour l’IA à hauteur de 500 milliards de dollars sur quatre ans 13.
De son côté, la Chine n’abandonne pas non plus ce modèle en investissant massivement dans des infrastructures — en témoignent les annonces récentes d’Alibaba 14 et de ByteDance 15.
Techno-césaristes : la Silicon Valley à la Maison Blanche
Avec l’administration Trump, le pouvoir exécutif américain est profondément inscrit dans les réseaux de direction de l’industrie américaine des nouvelles technologies, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle.
Elon Musk, plus grande fortune au monde, détenteur de Tesla, de Space X, de Starlink, de Neuralink, d’X et d’xAI est au cœur du dispositif Trump à travers le D.O.G.E. Mais il est aussi cofondateur de Paypal, avec Peter Thiel, fondateur de Palantir et David Sacks, désormais « tsar » des crypto-monnaies à la Maison Blanche. Thiel est aussi à la tête du Founders Fund, fonds d’investissement spécialisé dans les nouvelles technologies et l’IA et il a soutenu la création du fonds de capital-risque de J. D. Vance, vice-président de Donald Trump 16.
C’est ce réseau de la Silicon Valley qui aussi organisé le rapprochement entre Donald Trump et Sam Altman, PDG d’OpenAI, Mark Zuckerberg, PDG de Meta — l’empire tentaculaire de Facebook, Threads, WhattsApp et Instagram — et Jeff Bezos, fondateur d’Amazon et de Blue Horizon et propriétaire du Washington Post durant la période de transition entre le 8 novembre 2024 et la nouvelle investiture de Donald Trump. Ce groupe d’individus représente un nœud de réseaux financiers, technologiques et industriels qui composent le tissu de l’industrie américaine de l’IA.

Dans ce contexte politique, social et industriel, DeepSeek vient, dans une certaine mesure, affirmer la capacité d’adaptation chinoise aux contraintes infligées par les États-Unis ainsi que l’efficacité de la technologie chinoise présentée comme supérieure à celles Américains — tout en étant plus « frugale », même si le coût total de l’opération, en intégrant la prioriété des serveurs de DeepSeek, se chiffrerait tout de même à une somme estimée entre 500 millions et un milliard de dollars 17.
L’intrusion de DeepSeek R1 s’opérant largement via l’app store Apple, la start up chinoise met en lumière la capacité des entreprises chinoises à utiliser la puissance américaine de diffusion des normes technologiques aux fins des entreprises chinoises de la tech.
Enfin, DeepSeek étant un modèle open source, il est possible à tous et à chacun de le copier et de l’utiliser, induisant une diffusion à très grande échelle tant du modèle que des normes chinoises qui le traversent et qu’il diffuse — entrant ainsi directement avec la technologie américaine et les normes de cette dernière. Le « moment DeepSeek » peut ainsi être compris comme un moment de subversion des moteurs de l’hégémonie technologique américaine part les normes propres à la technologie et la stratégie chinoises 18.
La séquence historique, particulièrement dense qui s’étend de l’investiture de Donald Trump le 20 janvier 2025 à la montée aux extrême de la guerre des tarifs douaniers américano-chinoise le 4 avril 2025, voit donc une extension de la conflictualité entre les deux pays, qui prend aussi une dimension militaire.
Cette dynamique s’étend des domaines technologiques, financiers et politiques au domaine commercial, et bouleverse profondément les échanges et les équilibres mondiaux.
Mais ce déchaînement de violence est aussi en train de s’étendre au domaine militaire, tout en renforçant les dynamiques d’arsenalisation de l’IA, des algorithmes aux drones et aux robots 19.
Préparer l’affrontement : l’utilisation de l’IA dans la guerre a déjà commencé
Les drones d’Anduril
En décembre 2021, la firme Anduril, spécialisée dans la production de drones toujours plus autonomes a signé deux documents importants.
Le premier est un partenariat avec OpenAI qui vise à renforcer les capacités de cyberguerre de systèmes de défense anti-aériens et anti-drones 20.
Le second est un contrat d’un montant de 100 millions de dollars avec l’US Space Force 21. Il est dédié à l’expansion des capacités de ce service armé à intégrer les services de traitement des données, en particulier dans le domaine opérationnel. Ces contrats sont signés alors qu’Anduril est en train de construire un complexe industriel de 500 kilomètres carrés à Columbus, en Ohio, pour pouvoir « ultra-développer » ses capacités de drones de combat 22.
La masse et l’essaim : de quoi « Replicator » est-il le nom ?
Ce projet industriel vise à répondre à la politique de défense dite « Replicator », lancée en 2023.
« Replicator » vise à pourvoir les États-Unis en capacités de production de drones destinées à produire une masse de drones suffisante pour surpasser la masse des effectifs et des matériels de l’armée chinoise.
L’annonce publique de cette politique avait été faite le 28 août 2023 par la secrétaire-adjointe à la défense, Kathleen Hicks, depuis la base navale américaine de l’île de Guam 23. Cette base, l’une des plus importantes de l’US Navy dans le Pacifique, serait l’un des points d’appui stratégiques importants en cas d’opérations navales entre la Chine et les États-Unis. Le choix de cette base pour le lancement de « Replicator » est symbolique de la dimension géostratégique, technopolitique et industrielle propre à la militarisation américaine de l’IA, alors que les tensions avec la Chine ne cessent de s’aggraver 24.
Mais si les objectifs Replicator se définissent en termes d’augmentation drastique des capacités de production industrielles, ils intègrent aussi ceux propres à la course technologique à l’autonomie.
Ainsi, la Defense Innovation Unit du Pentagone finance massivement la recherche-développement dans le domaine de la combinaison collaborative de plusieurs drones entre eux, c’est-à-dire de la mise au point d’essaims de drones autonomes capables de s’adapter aux conditions opérationnelles qu’ils rencontrent et d’y répondre par eux-mêmes. Le programme Replicator a ainsi pour but d’équiper les forces armées américaines d’une masse d’essaims de drones collaboratifs 25.
La plateforme logicielle collaborative Lattice, produite par Anduril, vise précisément à répondre à cette demande.
Lattice est en effet capable d’absorber les flux de données provenant de plusieurs sources différentes. Une couche intégrative traite les données par un processus de machine learning, puis est capable de les redistribuer en même temps à plusieurs effecteurs en même temps 26.
Dans les scénarios de guerre de drones, ce type de capacité joue un rôle clef.
Toujours en décembre 2024, quelques jours plus tard, Anduril a signé un troisième partenariat.
Il s’agit d’un accord avec Palantir, la compagnie de collecte et d’analyse de données spécialisée dans les enjeux de sécurité, de défense et de commerce et surnommée le « Google des espions ». Par ce mémorandum, Palantir et Anduril forment un consortium qui vise à obtenir du Pentagone de pouvoir accéder directement aux flux de données produits par le Département de la Défense (DoD) 27.
Le royaume des plateformes
Pourquoi ce point est-il si important pour eux ?
Cela permettrait à ces compagnies d’incorporer l’univers des entrepreneurs de défense à la réalité de la guerre, en entraînant directement les IA qu’elles produisent avec des métadonnées militaires afin de les rendre directement utilisables par le Pentagone et par les différents services armés américains — tout en apprenant à répondre toujours plus vite aux appels d’offres du DoD.
Depuis sa création en décembre 2024, ce consortium — qui repose sur deux technologies d’Anduril : Lattice, déjà mentionnée, et Menace — a attiré d’autres société, dont Scaling AI, Space X, Archer Aviation,…
Lancée depuis les années 2010, la militarisation chinoise de l’IA est profondément intégrée à la politique nationale de fusion civilo-militaire.
Jean-Michel Valantin
En parallèle, l’efficacité de la plate-forme Lattice a été testée lors de manœuvres organisées au Moyen-Orient par le US Central Command et dans le Pacifique, lors de manœuvres menées par la US Pacific Fleet.
Au Moyen-Orient, dans une zone tenue secrète à ce jour, on sait que Lattice a été utilisée pour « gérer une équipe intégrée de plusieurs véhicules sans pilotes (drones) afin de localiser, d’identifier et de détruire un site de batteries anti-missiles ».
Il semblerait que le test ait donné pleine satisfaction aux parties prenantes 28.
La zone de responsabilité du US Central Command s’étend du Moyen-Orient au Golfe persique jusqu’en Asie centrale, tandis que celle de l’Indo-Pacific Command recouvre l’Asie Pacifique et l’Océan Indien. Si ces zones immenses correspondent à l’extension de la sphère d’influence géostratégique et militaire américaine dans ces régions, elles sont également les zones de friction de plus en plus directe avec la sphère d’influence chinoise, qui ne cesse de s’y étendre 29.
Mais cette conjonction des technologies IA et des besoins militaires des grands commandements opérationnels régionaux s’intègre à la dynamique propre à la transformation en profondeur de l’ensemble de l’appareil militaire américain dans le cadre plus large de l’architecture de l’IA.
Un projet en particulier vise à intégrer les réseaux d’information intégrés des quatre grands services armés que sont l’US Navy, l’US Army, l’US Air Force et l’US Space Force : le Joint All-Domain Command and Control (JADC2) 30.
Les réseaux d’IA du JADC2, couplés à ceux chargés de la gestion du cloud du Pentagone, ont pour vocation de permettre la coordination de ces quatre services armés au sein d’une architecture commune d’interopérabilité pour leur permettre de se compléter sous la forme d’une convergence et d’un partage et d’un traitement de l’information en flux tendu entre tous les échelons de commandement, de contrôle d’information, de surveillance de reconnaissance.
La mise en œuvre du JADC2 et des architectures IA dédiées aux niveaux opérationnels et tactiques nécessitent des exercices et des retours d’expérience en cascade au sein de chacun des services armés, ainsi que des exercices conjoints. Ces derniers ont déjà lieu sur la côte pacifique et intègrent régulièrement les forces australiennes, néo-zélandaises et japonaises, révélant la préoccupation stratégique et opérationnelle américaine à l’égard de la présence chinoise dans la région 31.
Une grande muraille de drones : la militarisation chinoise de l’IA
Cependant, cette dynamique de militarisation de l’IA répond à une logique similaire en cours en Chine.
Lancée depuis les années 2010, la militarisation chinoise de l’IA est profondément intégrée à la politique nationale de fusion civilo-militaire.
Cette politique met ainsi dans l’obligation les laboratoires et les entreprises civiles publiques et privées de se livrer à des transferts de technologies et d’informations systématiques aux autorités militaires. Réciproquement, les armées peuvent faire bénéficier les entreprises de leurs avancées dans les domaines scientifiques et technologiques 32.
Mais la militarisation de l’IA par l’Armée populaire de libération (APL) est en train de changer d’échelle.
Depuis une dizaine d’années, la recherche militaire chinoise intègre les technologies d’IA aux dispositifs de commandement et de contrôle, afin d’améliorer la compréhension en temps réel du déroulement des opérations et des combats, manière aussi de proposer des options en flux tendus aux responsables militaires. Par ailleurs, les systèmes d’armes et les différents types d’effecteurs — dont, en particulier les drones — sont équipés d’IA de plus en plus sophistiquées, afin de développer leur autonomie 33.
L’industrie militaire chinoise du drone est orientée autant vers la protection du territoire national de l’Empire du Milieu — au point que les flottes de drones et d’essaims dédiés à cette mission sont surnommés « la Grande Muraille de drones » — que vers l’export. Les drones chinois sont d’ailleurs très présents en Moyen-Orient et sont utilisés en situations de combat sur plusieurs théâtres d’opérations, comme c’est le cas en Libye 34.
Mais l’industrie civile chinoise est également en train de mener la révolution des droïdes et des androïdes dans l’univers de la robotique.
C’est le cas, par exemple, avec UBTech, l’une des grandes industries chinoises dans le secteur de la robotique.
En mars 2025, elle a officialisé la percée technologique à laquelle elle se livre en mettant au point des robots humanoïdes capables mener à bien des tâches autonomes tout en travaillant en essaim et en partageant une plate-forme logicielle commune. Ces essaims de robots autonomes sont dédiés au travail dans des usines de voitures électriques à Shenzhen et UBTech est déjà en train d’exporter son modèle 35.
D’autres compagnies chinoises sont en train de concevoir, de mettre en service et de produire des modèles de robots humanoïdes. C’est le cas, par exemple, d’Unitree, qui, en février 2025, a présenté son modèle d’androïde capable d’imiter des danseurs et de faire des démonstrations de kung-fu 36.
Or ces enchaînements d’avancées technologiques s’intègrent aux processus de la boucle de « fusion civilo-militaire » et permettent à l’APL de se les approprier dans le champ de la logistique comme du combat.
La double dimension de l’autonomie et de la collaboration en essaim est particulièrement importante et adaptée à l’architecture IA globale dont s’équipe l’APL dite « Multi-Domain Precision Warfare » (MDPW) 37. Ce concept opérationnel vise à intégrer l’ensemble des forces armées chinoises au sein d’une même plate-forme d’IA, qui permettra de gérer les mouvements de troupes et de matériels au niveau de théâtres d’opération entiers, tout en traitant les données produites par les opérations et par les combats afin de renforcer la capacité d’initiative et de réaction des échelons de commandement et de contrôle.
Enfin, le MDPW doit aussi permettre des opérations de cyberguerre de grande envergure, afin notamment de disloquer l’architecture militaire de l’IA que l’armée américaine est en train de déployer avec le JADC2.
Le but de cette capacité est de pouvoir casser les flux d’information qui assurent la communication, la coordination et l’interopérabilité des forces américaines terrestres, maritimes, aériennes et spatiales alors qu’une opération ou un combat est en cours. La dégradation ou la perte de cohésion brutale qui s’ensuivrait transformerait ainsi « l’essaim » de forces armées en une série d’effecteurs sans unité, sans force et très vulnérables 38.
Les plates-formes logicielles permettant la coordination en essaims de robots ou de drones autonomes présentent donc un intérêt militaire particulièrement important, dans la mesure où elles permettent d’agréger des effecteurs de natures différentes pour mener des missions logistiques ou opérationnelles complexes. Celles-ci peuvent se déployer à l’échelle d’un théâtre d’opération, voire sur un champ de bataille, comme c’est déjà le cas en Ukraine 39. Cet avantage opérationnel se double d’un autre, qui est d’augmenter la masse de l’armée chinoise en lui agrégeant toujours plus de systèmes autonomes.
L’industrie civile chinoise est en train de mener la révolution des droïdes et des androïdes dans l’univers de la robotique.
Jean-Michel Valantin
Notons par ailleurs que l’intégration de l’IA par l’APL s’effectue dans un contexte opérationnel particulièrement actif depuis le début de l’année 2025, du fait, en particulier, d’une série de manœuvres et d’exercices à grande échelle dans le Pacifique.
Certaines de ces manœuvres ont amené la marine chinoise à mener une série d’exercices en février 2025 en faisant le tour de l’Australie, dont un à proximité de la Nouvelle Zélande, et un autre, en avril, de très grande ampleur, autour de Taïwan. Ces manœuvres ont donc eu lieu dans la sphère d’influence de certains des principaux alliés des Etats-Unis dans le Pacifique, ainsi que du point de fixation stratégique qu’es Taïwan.
Vers l’escalade inévitable ?
Il ne faut pas s’y tromper : si l’attention internationale a été mobilisée par le spectacle destructeur du duo hypnocratique Trump-Musk, le premier trimestre 2025 apparaît a été une séquence stratégique majeure entre les États-Unis et la Chine — des tarifs aux logiciels.
Mais cette rapide escalade de la conflictualité sino-américaine se joue aussi là où se rencontrent et se croisent les sphères d’influence respectives de Pékin et de Washington, notamment en Amérique latine, en Afrique, en Asie, en Europe, ou encore dans l’espace exo-atmosphérique et dans le cyberespace ou dans la sphère financière.
Si la tension croissante entre la Chine et les États entraîne un basculement vers le conflit armé, quelles formes prendraient celui-ci ? Cette guerre transformerait-elle en « hyperguerre » ? Dans le deuxième volet de cette enquête, nous étudierons l’escalade de la violence et la rapide techno-militarisation du conflit sino-américain « aux périphéries des empires » sera étudiée dans le prochain article de cette série — pour ne pas manquer sa sortie et recevoir tous nos contenus, abonnez-vous au Grand Continent
Sources
- Lola Breton, « Un porte-avions géant construit en un temps record par la Chine suscite des questions sur son utilisation en mer », Géo, 20 février 2025.
- Axel Horton et Hanna Naanson, « Secret memo on China, Homeland has Heritage fingerprints », The Washington Post, 29 mars 2025.
- Hubiquitus, « Rachat BlackRock-Hutchison – il vaut mieux ne pas vendre la peau du panda… », Asialyst, 11 avril 2025.
- Voir « Belt&Road » et « China » dans The Red Team Analysis Society.
- Joe Cash and Yukun Zhang, « China raises duties on US goods at 125 %, calls Trump tariff hikes ‘a joke’ », Reuters, 11 avril 2025.
- Jean-Michel Valantin, L’Aigle, le Dragon et la Crise Planétaire, Paris, Le Seuil, 2020.
- Niall Ferguson et Xiang Xu, « Making Chimerica Great Again », Wiley online Library, 21 décembre 2018.
- David H. Autor, David Dorn, Gordon H. Hanson, « The China Shock : learning from labor-market adjustment to large changes in trade », Annual Reviews, octobre 2016.
- Kholid Rafsanjan, « China, Japan and South Korea team up in facing Trump’s tariffs », IDN Financials, 4 avril 2025.
- Jean-Michel Valantin, « The Chinese Artificial Intelligence Revolution », The Red Team Analysis Society, 13 novembre 2017.
- João da Silva, Natalie Sherman et Imran Rahman-Jones, “Tech giants are putting 500 billion USD into ‘Stargate’ to build up AI in US“, BBC, 22 janvier 2025.
- Jean-Michel Valantin et Hélène Lavoix, « DeepSeek vs Stargate : China’s Offesnive on U.S A.I Dominance ? », The Red Team Analysis Society, 18 février 2025.
- Akash Sriram et Arsheeya Bajwa, « Nvidia to produce AI servers worth up to $500 billion in US over four years », Reuters, 14 avril 2025.
- « Alibaba to invest more than $52 billion in AI over next 3 years », Reuters, 24 février 2025.
- « Exclusive : ByteDance plans $20 billion capex in 2025, mostly on AI, sources say », Reuters, 23 janvier 2025.
- Jean-Michel Valantin, « Trump Geopolitics 1 – Trump as the AI Power President », The Red Team Analysis Society, 20 janvier 2025.
- Dylan Patel, AJ Kourabi, Doug O’Laughlin et Reyk Knuhtsen, « DeepSeek Debates : Chinese Leadership On Cost, True Training Cost, Closed Model Margin Impacts – SemiAnalysis », SemiAnalysis, 31 janvier 2025. Voir également : Nathan Lambert, « DeepSeek V3 and the actual cost of training frontier AI models », Interconnects, 9 janvier 2025.
- Hélène Lavoix, “The War between China and the U.S. – The Normative Dimension, The Red Team Analysis Society, 4 juillet 2022.
- Jean-Michel Valantin, Hyperguerre. Comment l’IA révolutionne la guerre, Paris, Éditions Nouveau Monde, 2024.
- Mike Stone and Aishawara Stain, « Defense firm Anduril partners with OpenAI to use AI for national security mission », Reuters, 4 décembre 2024.
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- Jean-Michel Valantin, « AI at War (2), Preparing for the U.S-China War ? », The Red Team Analysis Society, 17 septembre 2024.
- Jean-Michel Valantin, « Militarizing Artificial Intelligence – China (2) », The Red Team Analysis Society, 22 mai 2018.
- Bradley Bowman, major Jared Thompson and Ryan Brobst, « China’s surprising drones sales in the Middle east », Defense News, 23 avrill 2024 ; Dan Arjin, « Saudi Arabia to purchase attack drones from China », Israel Defense, 12 février 2024 ; The Takshashilla Institution and Anushka Saxean, « Drone Deployment and Data Defense », Eye on China, 2 octobre 2023 et Jean-Michel Valantin, « China, Serbia, AI and the Pincer Movement on Europe », The Red Team Analysis Society, 2 avril 2023.
- Jijo Malayil, « Watch : UBTech achieves first multi-humanoid robot coordination feat », Interesting Engineering, 3 mars 2025.
- Jijo Malayil, « China’s humanoid robot turns into kung-fu master after dazzling dance debut », Interesting Engineering, 27 février 2025.
- Kris Osborne, « China’s new ‘multi domain precision warfare’ operational concept », RealClear Defense, 26 octobre 2023 et Elsa B. Kania, « The PLA’s trajectory from informatized to “intelligentized” warfare », The Bridge, 8 juin 2017.
- Valantin, Hyperguerre, ibid.
- Max Hunder, « Ukraine rushes to create AI-enabled war drones », Reuters, 18 juillet 2024 et Jean-Michel Valantin, « AI at War (1) – Ukraine », The Red Team Analysis Society, 3 avril 2024.