En Libye, les premiers jours de juin ont semblé des années, au regard du nombre d’événements importants qui se sont produits. En une semaine environ, les forces fidèles au gouvernement de Tripoli (Accord national général ou GNA) ont repoussé l’Armée nationale libyenne (LNA) et ses alliés, dirigée par le général Haftar et liée à la Chambre des représentants de Tobrouk. À l’exception de Syrte, leur avance militaire remonte en gros le temps jusque début 2019, lorsque les forces de Haftar étaient pratiquement absentes de la région de Tripoli.

Les nouveaux développements conduiront probablement à une nouvelle phase, caractérisée par des combats plus localisés (zone de Syrte et certaines parties du Fezzan) et une alternance moindre des zones de contrôle entre les mains des différents concurrents. En outre, il est désormais tout aussi irréaliste que les milices pro-GNA puissent conquérir la Cyrénaïque et que les forces dirigées par la LNA prennent Tripoli. La Turquie1, d’une part, et l’Égypte et la Russie, d’autre part, pourraient profiter de cette situation pour mener des négociations à huis clos afin de définir leurs parts dans l’influence du pays. Cependant, les lignes exactes de cette partition de facto de la Libye et son calendrier restent à déterminer. En outre, un tel accord prospecté ne conduirait pas nécessairement à une solution politique de longue durée, car les trois puissances susmentionnées pourraient se contenter de geler le conflit actuel et, dans le cas de la Turquie et de la Russie, de mettre en place un mécanisme de négociation pour les crises futures en Libye. Une solution politique exigerait également que les acteurs locaux s’engagent dans un processus de paix et que les États moins directement impliqués dans le conflit prennent une initiative diplomatique.

Pour étayer ces deux affirmations, la première partie de cet article s’attache à explorer les raisons pour lesquelles la Turquie d’un côté et l’Égypte et la Russie de l’autre privilégient le gel du conflit plutôt que son escalade à ce stade. Il s’agit ensuite d’expliquer les raisons pour lesquelles le calendrier et les caractéristiques de cette partition de facto restent à définir. Il faut enfin examiner le défi que représente la recherche d’une solution politique à long terme pour la Libye et la manière dont la situation pourrait évoluer dans les mois à venir.

Lorsque l’on examine les raisons pour lesquelles la Turquie, d’une part, et l’Égypte et la Russie, d’autre part, ont gelé le conflit, il est utile de souligner deux images hautement symboliques de ces derniers jours. La première est celle de Fayez al-Serraj, le chef de la GNA, reconnue internationalement, annonçant la libération de Tripoli par Ankara2. L’annonce d’al-Serraj est un symbole du rôle de faiseur de rois que joue la Turquie dans le conflit libyen. Aujourd’hui, les décideurs politiques turcs se trouvent confrontés à un dilemme. D’une part, ils peuvent soutenir une escalade du conflit pour obtenir une victoire décisive pour l’AGN. D’autre part, ils peuvent saisir l’opportunité de laisser le gouvernement de Tripoli négocier à partir d’une position de pouvoir. La première décision est très problématique car si les forces turques peuvent faire beaucoup pour aider les forces pro-AGN à remporter des victoires, elles ne peuvent pas faire grand-chose pour s’assurer qu’elles contrôleront les territoires conquis. Les forces pro-ANG sont toujours une coalition hétérogène de milices, qui sont pour la plupart liées entre elles par les avantages économiques découlant des revenus des hydrocarbures, même si certains groupes armés affichent une orientation islamiste générique. Il s’ensuit que leur capacité à contrôler de nouveaux territoires repose essentiellement sur leur légitimité locale, à savoir leur capacité à obtenir le soutien des groupes armés locaux. Ce soutien fait toujours défaut dans une grande partie de la Cyrénaïque, où certaines forces locales pourraient être mécontentes de l’échec de Haftar à reprendre Tripoli, mais ne sont toujours pas prêtes à accepter l’autorité de la GNA. Les factions de l’Est de la Libye qui ont soutenu Haftar (par exemple les nationalistes laïques, les tribus de l’Est, les loyalistes Kadhafi, les salafistes makhdali3) pourraient craindre que l’hostilité de longue date envers les groupes pro-AGN ne les exclue du futur partage du pouvoir et des ressources nationales. En d’autres termes, l’AGN n’a pas la capacité militaire de contrôler un vaste territoire sans notables locaux et sans soutien populaire à l’est. Il s’ensuit qu’il est dans l’intérêt de l’AGN et de la Turquie de geler le conflit pour consolider leurs positions, protéger leurs actifs et raccourcir un conflit potentiel, qui épuiserait les ressources d’Ankara et de Tripoli, dans un contexte de crise économique.

La deuxième image forte est celle de la conférence de presse en Égypte pour présenter le plan du Caire pour une solution diplomatique au conflit libyen4. La conférence a été organisée conjointement par le président égyptien Abdelfattah al-Sisi, le général Khalifa Haftar et la présidente de la Chambre des représentants basée à Tobrouk, Aguila Saleh. La présence de Saleh à une réunion diplomatique internationale, où Haftar a généralement négocié directement la position de Tobrouk, était inédite. Ces dernières années, le général libyen a travaillé dur pour se tailler un rôle politique en sus de son image de commandant militaire. Le message pourrait donc être que le Caire est prêt à soutenir d’autres personnalités que Haftar pour mener à bien la prochaine phase des négociations. En d’autres termes, l’Égypte pourrait être prête à sacrifier Haftar, qui a été fortement soutenu par al-Sisi dans le passé, en échange d’une trêve de longue durée qui préserve ses intérêts.

Il en va de même pour la Russie, qui a également soutenu Haftar. Le mois dernier, Moscou a invité Saleh à discuter d’une solution politique pour le pays5. Cette initiative pourrait indiquer que la Russie est prête à privilégier la diplomatie et non une nouvelle intervention militaire pour assurer son influence en Libye. Ces éléments suggèrent que la Russie et l’Egypte pourraient pousser leurs alliés orientaux à s’asseoir à la table des négociations, même dans le cas d’une demande de la GNA de négocier sans Haftar. Il est probablement trop tôt pour parler de la démission de Haftar du commandement militaire, puisque le général a réussi à réunir une coalition hétérogène de partisans, mais des signaux suggèrent que l’homme fort de Tobrouk jouera probablement un rôle politique moins important à l’avenir. Une exclusion de Haftar pourrait aider à trouver des atouts plus stables pour la Libye dans les mois à venir.

Ces éléments suggèrent que la Libye se dirige vers un scénario d’impasse, avec des combats plus localisés et de petits gains territoriaux plutôt que par une solution politique du conflit actuel. Toutefois, on ne sait pas encore quand ce scénario se concrétisera et quelles seront les caractéristiques d’un gel du conflit.

Tout d’abord, la localisation géographique exacte des lignes de front reste à définir. Dans ce contexte, les combats actuels à Syrte permettront de savoir si la région du croissant pétrolier, où se trouvent 80 % des réserves pétrolières libyennes, tombera finalement sous le contrôle de la LNA ou de la GNA. Pour la GNA, qui peut vendre le pétrole sur le marché international, contrairement à son homologue de l’Est, le contrôle de cette zone permettrait de sécuriser et d’élargir sa base de soutien en distribuant les revenus pétroliers.

Deuxièmement, il n’est pas clair si et comment les puissances extérieures, comme les nations européennes et les États-Unis, interviendront au niveau diplomatique. Une position ferme de ces acteurs faciliterait probablement un cessez-le-feu, et son calendrier influencerait les chances du GNA de prendre le contrôle du croissant pétrolier. Troisièmement, la décision de rouvrir les champs de pétrole et de gaz repris aux forces pro-LNA, dont la fermeture a été motivée par la volonté d’affaiblir le gouvernement de la GNA lorsqu’il a tenté de reprendre Tripoli en diminuant ses revenus, faciliterait probablement le gel du conflit. En ce sens, il convient de mentionner que le maintien du blocus alimenterait probablement le ressentiment également dans l’est contrôlé par la LNA dans un avenir proche, où de nombreux travailleurs publics dépendent toujours des salaires payés par la banque centrale basée à Tripoli, et donc une telle politique ne peut être maintenue indéfiniment.

L’explication précédente montre que certaines lignes directrices doivent encore être établies afin de parvenir à un cessez-le-feu stable. L’obtention d’un accord politique est un objectif encore plus éloigné. Comme l’observe à juste titre Wolfram Lacher6, les puissances actuellement profondément impliquées dans le conflit (Turquie, Égypte, Émirats arabes unis, Russie) pourraient même préférer la partition à un gouvernement fort et unifié qui réduirait leur influence en forçant les troupes étrangères à partir. Toutefois, certaines conditions pourraient apparaître dans les prochains mois pour favoriser cette issue.

Tout d’abord, le revers de Haftar devrait rendre la position européenne plus cohérente, puisque la France s’apprête à s’aligner sur l’Italie et l’Allemagne et que les États-Unis doivent servir de médiateur entre les deux parties pour préserver ses intérêts en Libye. Une coalition diplomatique de ces États ne peut pas résoudre le conflit dans le scénario actuel, mais pourrait néanmoins avoir son mot à dire dans la médiation sur le calendrier et les conditions d’un cessez-le-feu stable.

Deuxièmement, le revers de Haftar ouvre un espace pour que certains hommes politiques des deux parties puissent discuter des questions les plus cruciales en Libye. Certaines personnalités influentes ouvriront probablement de nouvelles voies de dialogue sur des questions telles que la répartition des revenus des hydrocarbures, le démantèlement des milices et leur éventuelle intégration dans une future armée libyenne unifiée. Discuter de ces questions et trouver éventuellement des points d’accord serait une prémisse indispensable pour le succès de toute conférence internationale à venir. Troisièmement, les États européens pourraient enfin définir une politique claire et unifiée à l’égard des ambitions de la Turquie en Méditerranée, y compris la question du gaz dans la partie orientale de la mer. Le choix des décideurs politiques est le suivant : inclure la Turquie dans le cadre régional ou travailler activement à réduire son influence régionale. Aucune de ces deux décisions n’a encore été prise et il est actuellement préjudiciable pour les nations européennes de concevoir une stratégie cohérente basée sur cette question spécifique.7

Sources
  1. YILDIZ Guney, How (and Why) Turkey Strengthened Its Grip on Libya Despite Covid-19, ISPI, 1 juin 2020
  2. Noha Elhennawy, Tripoli Forces say the have ended siege of the Libyan capitalAssociated Press, 4 June 2020
  3. Makhdali est un salafisme ultraconservateur, proche du wahhabisme.
  4. Emma Graham Harrison, Egyptian president announces plan for ceasefire in Libya, The Guardian, 6 June
  5. Kirill Semenov, Is Russia pulling support from Libyan strongman Hifter ?, Al Monitor, 13 May
  6. Wolfram Lacher, The Great Carve Up, SWP, June 2020
  7. COLOMBO Matteo, Libya : As Fighting Escalates, Stalemate Looms, ISPI, 8 juin 2020
Crédits
Cet article a été originellement publié en anglais sur le site de ISPI, et est ici reproduit dans sa traduction française : Libya : As Fighting Escalates, Stalemate Looms, 8 juin 2020, url : https://www.ispionline.it/it/pubblicazione/libya-fighting-escalates-stalemate-looms-26437