Dans le monde entier, face à la pandémie, la libre opération des marchés est suspendue pour laisser place à un surprenant mélange de restrictions rigoureuses et d’injections massives, venues de l’État et des banques centrales. C’est l’occasion de revenir au débat initié par S. Naidu, D. Rodrik et G. Zucman, qui se prononçaient il y a quelques semaines dans nos colonnes pour une « économie après le néolibéralisme ». Ici Gilles Saint-Paul, économiste (Théorie du cycle, éd. Rue d’Ulm, 2019) et penseur de l’économie (Tyranny of utility, Princeton university press, 2011), réaffirme avec vigueur la position libérale, contre les pressions de ce qu’il appelle le « complexe administrativo-médiatico-universitaire ». Vous pouvez aussi retrouver ici la position de la sociologue Ève Chiapello.

Le texte de Naidu, Rodrik et Zucman, «  L’économie après le néolibéralisme  », constitue un plaidoyer remarquablement bien composé en faveur d’une certaine orientation idéologique et d’un réseau qui la promeut, Economics For Inclusive Prosperity. Ce texte est à l’attention d’un public essentiellement américain et dont les auteurs supposent, sans doute à bon escient, qu’il est informé et curieux des problèmes contemporains mais peut-être victime d’une vision caricaturale de la science économique.

Un repoussoir  : le «  néolibéralisme  »

Cette vision caricaturale peut-être résumée ainsi  : l’économie est une science réactionnaire qui s’appuie sur des modèles mathématiques abstraits et irréalistes qui débouchent inéluctablement sur une validation de la dictature des marchés, donc du capital, donc de la classe dirigeante possédante. Reprenant une pratique commune, nous nous référerons à cette vision comme étant «  néolibérale  ».

Ceux d’entre nous qui ont fait l’essentiel de leur carrière en France y reconnaîtront les critiques d’ATTAC, des «  anti-autistes  » et autres «  atterrés  », de Viviane Forrester et bien d’autres pourfendeurs de l’économie. Il y a plusieurs différences importantes entre ces textes et celui Naidu et al. 

Premièrement, ces auteurs savent de quoi ils parlent quand ils parlent de science économique.

Deuxièmement, le texte s’adressant à un public américain, il prend en compte le fait que certains lecteurs sont susceptibles d’adhérer à la conception néolibérale, peut-être parce qu’elle serait congruente avec leurs intérêts personnels ou leurs parti pris philosophiques et politiques. A contrario, en France, presque personne, dans les cercles intellectuels, médiatiques et politiques, n’oserait se réclamer du libéralisme  ; les libéraux étaient minoritaires mais nombreux dans les années 1980. Ils sont désormais invisibles, voire inexistants. Ce n’est évidemment pas (encore  ?) le cas aux États-Unis.

En France, presque personne, dans les cercles intellectuels, médiatiques et politiques, n’oserait se réclamer du libéralisme  ; les libéraux étaient minoritaires mais nombreux dans les années 1980. Ils sont désormais invisibles, voire inexistants. Ce n’est évidemment pas (encore  ?) le cas aux États-Unis.

Gilles Saint-Paul

Enfin, les auteurs plaident non coupables, arguant que l’économie actuelle a dépassé le néolibéralisme  ; que la recherche actuelle, comparée à l’épouvantail néolibéral, n’est ni simpliste, ni repliée sur elle-même, ni cantonnée à l’analyse de la concurrence parfaite, et surtout qu’elle est parfaitement en phase avec les préoccupations «  citoyennes  » contemporaines sur les inégalités, le réchauffement climatique, les méfaits du capitalisme, les questions de «  genre  » (absentes, de manière surprenante, de ce texte), etc.

Gilles Saint-Paul Contre la Cathédrale

Que l’économie ne soit pas «  néolibérale  », on le savait déjà. Les mercantilistes1 ne plaidaient pas en faveur du libre-échange, Cournot (1838) analysait l’oligopole au moyen des concepts mathématiques qui fonderont la théorie des jeux, prouvant l’ineptie de ceux qui taxent les mathématiques de biais idéologique cent cinquante ans avant qu’ils ne se manifestent  ; Marx et Keynes proposaient chacun des interventions étatiques plus ou moins musclées pour pallier les déficiences du marché. Schumpeter voyait dans le capitalisme une force de création destructrice qui devait finalement le mener à sa perte. Une lecture attentive de Smith et Ricardo nous montre qu’ils étaient fort circonspects sur le laissez-faire.  

Il y a certes plus de libéraux chez les économistes que chez les sociologues, mais la position libérale n’a rien d’axiomatique dans la théorie économique. Affirmer comme le font les auteurs que le «  néolibéralisme  » est un autre nom pour l’économie est donc trompeur, même si cela constitue une rhétorique efficace pour articuler leur essai.

Il y a certes plus de libéraux chez les économistes que chez les sociologues, mais la position libérale n’a rien d’axiomatique dans la théorie économique.

Gilles Saint-Paul

Le «  virage néolibéral  » des années 1980 ne provient pas plus de la pensée économique que les politiques interventionnistes des administrations Roosevelt, Kennedy ou Johnson, ou, plus près de nous, celles de de Gaulle, Giscard d’Estaing ou Mitterrand. Ces hommes d’État étaient tous conseillés par des économistes – Keynes, Tobin, Solow, Okun, Rueff, Stoleru, Attali, etc – et la plupart de ces économistes prônaient une approche interventionniste2.

En réalité le virage «  néolibéral  » des années 1980 est dû à l’impulsion de deux outsiders de la politique (et encore plus de l’économie), une fille de boutiquiers du Nord-Est de l’Angleterre, Margaret Thatcher, et un acteur américain de série B, Ronald Reagan3. La société du Mont Pèlerin, considérée comme particulièrement influente à cette époque par les auteurs, prône en effet le libéralisme. Mais elle est en réalité complètement marginale dans la communauté des économistes. Je pense qu’aucun de mes collègues n’a jamais rencontré un membre de cette société dans une conférence internationale. En étant moi-même membre, je n’ai pu que constater l’âge extrêmement avancé de la plupart des participants à sa réunion annuelle. De plus, le libéralisme de cette société se décline sous toutes les formes. Elle inclut des «  ordo-libéraux  » allemands ainsi que des penseurs atypiques comme McCloskey. Enfin, une bonne partie des doctrines libérales véhiculées par la société ne se fondent nullement sur des principes économiques tels que les résultats classiques sur l’efficacité de la concurrence, mais sur des théories philosophiques libertariennes centrées sur l’autonomie individuelle. De même, l’économie n’est pas monopolisée, loin de là, par les think tanks libéraux. Il existe de nombreux think tanks non libéraux qui se revendiquent autant sinon plus de la science économique. Cela devrait être évident pour un lecteur français mais même aux États-Unis des organismes comme la fondation Russell Sage ou la New School for Social Research n’ont rien de libéral et mobilisent nombre d’économistes professionnels.

Si Margaret Thatcher l’a emporté, ce n’est pas grâce à Milton Friedman mais parce que l’électorat britannique a rejeté le socialisme du parti travailliste.

Gilles Saint-Paul

Si Margaret Thatcher l’a emporté, ce n’est pas grâce à Milton Friedman mais parce que l’électorat britannique a rejeté le socialisme du parti travailliste. Ce dernier n’a pu reprendre le pouvoir qu’avec un Tony Blair, aisément taxé de néolibéral, et vient de subir une cuisante défaite en dépit des risques posés par le Brexit et de la hausse des inégalités pourtant considérée comme un désastre par les auteurs.

Le caractère néolibéral de l’économie est donc une fiction, bien que les économistes soient généralement plus libéraux et moins à gauche que leurs collègues des autres sciences sociales. Si Thatcher et Reagan se sont appuyés sur certains économistes, l’establishment de la profession ne les a pas soutenus4. De même, les auteurs feignent de s’étonner, en s’en réjouissant, qu’un «  sens de la responsabilité publique amène les économistes à entrer dans la mêlée  ». En réalité il n’y a là rien de nouveau. Turgot et Schumpeter ont été ministres et rien n’est plus banal, notamment dans les pays émergents, que de voir un économiste ministre ou gouverneur de banque centrale. Il n’y a d’ailleurs pas de raison de penser que la sociologie de la profession milite contre l’engagement dans la sphère politique en général, à ceci près que toutes les idées ne sont pas les bienvenues dans le monde universitaire…

La question intéressante, puisque mêlée il y a, est  : dans quel camp les économistes s’engagent-ils et avec quelles armes  ?

Gilles Saint-Paul

La question intéressante, puisque mêlée il y a, est  : dans quel camp les économistes s’engagent-ils et avec quelles armes  ? Nous allons voir que les économistes actuels revendiquent un savoir empirique assez établi pour prescrire sans hésitation telle ou telle réforme. C’est ce qui ressort des différents travaux cités par les auteurs.

Un engagement fondé sur des certitudes empiriques

Il y a le «  côté du marché  » et le « côté de la prospérité inclusive  ». Si des économistes, pourvus de leurs outils quantitatifs et de leurs lentilles théoriques se rangent du côté du marché, et d’autres du côté de la prospérité inclusive, que faut-il penser de la scientificité de notre discipline  ?

Les auteurs semblent d’accord avec ce scepticisme lorsqu’ils disent que «  trop d’économistes pensent [être] les seuls à pouvoir être qualifiés de «  scientifiques  », ce qui les conduit à rejeter les disciplines qui reposent davantage sur l’analyse qualitative et la langue naturelle (…) souvent excessivement séduits par les modèles qui se concentrent sur un ensemble restreint de problèmes et identifient les meilleures solutions dans ce domaine restreint, au détriment de potentielles complications et d’implications néfastes par ailleurs.  » Mais, plus loin, ils affirment que «  Les résultats empiriques récents, par exemple, montrent que le commerce international produit d’importants effets négatifs sur certaines communautés locales  ; que le salaire minimum ne réduit pas l’emploi  ; et que la libéralisation financière produit des crises plutôt qu’une croissance économique plus rapide.  »

Si des économistes, pourvus de leurs outils quantitatifs et de leurs lentilles théoriques se rangent du côté du marché, et d’autres du côté de la prospérité inclusive, que faut-il penser de la scientificité de notre discipline  ?

Gilles Saint-Paul

Ce que le lecteur ne sait pas, c’est si ces résultats empiriques récents invalident définitivement les résultats traditionnels sur les vertus du commerce international et de la flexibilité des salaires, ou s’ils sont sujet aux mêmes limites que ces résultats, au sens où la méthodologie utilisée ignore les potentielles complications et les politiques proposées (protectionnisme, hausse du salaire minimum, contrôle des mouvements de capitaux) ne tiennent pas compte de potentielles implications néfastes.

De deux choses l’une. Soit l’économie est une science. Dans ce cas, la vérité scientifique peut évoluer sous l’effet de données nouvelles, mais a minima, à une date donnée elle fait l’objet d’un consensus au sein de la profession. Il n’y a alors qu’un «  bon  » camp dans la mêlée politique, et les économistes qui s’engagent dans le «  mauvais  » camp sont assimilables à ceux qui croient que la terre est plate. Si les auteurs et les partisans de la prospérité inclusive se réjouissent qu’un économiste s’engage en faveur du salaire minimum, que faut-il penser de ceux qui s’engagent contre le salaire minimum  ? Faut-il les radier de la profession, au même titre qu’un géophysicien qui prétendrait que la terre est plate  ?

Gilles Saint-Paul Contre la Cathédrale

Soit l’économie n’est pas une science, et que faut-il alors penser de la proposition selon laquelle le salaire minimum ne réduit pas l’emploi  ? Est-ce qu’un économiste qui s’engage en faveur du salaire minimum le fait parce qu’il a scientifiquement prouvé que c’est une bonne chose (en quel sens  ?), ou est-ce qu’il instrumentalise un savoir validé par l’institution universitaire pour promouvoir un agenda politique particulier  ? Si l’on ne peut établir scientifiquement que «  le salaire minimum ne détruit pas d’emploi  », par exemple parce que diverses études se contredisent, ou parce que la portée des résultats de ces études est limitée, ou encore parce que cette proposition ne repose pas sur un système de pensée cohérent, alors il n’y a plus de bon camp et il n’y a pas de raison de penser qu’un intellectuel choisisse son camp parce qu’il est porteur d’une vérité plutôt qu’en raison de ses propres préférences politiques.

Certaines études montrent qu’une hausse du salaire minimum, dans telle ou telle circonstance, à tel endroit et à telle date, n’a pas détruit d’emploi. D’autres observent des résultats différents.

Prenons, par exemple, une étude de Bodnar et al. publiée dans le IZA Journal of Labor Policy5. D’une part, ces auteurs montrent que bien des travaux concluent à un effet négatif du salaire minimum sur l’emploi, contrairement à ce que suggèrent Naidu et ses coauteurs. D’autre part, ils montrent qu’une entreprise individuelle ne réagit pas à une hausse du salaire minimum en réduisant sa force de travail. Elle utilise d’autres marges d’ajustement qu’elle n’aurait pas utilisées sans ce changement institutionnel, ce qui la mène en particulier à augmenter ses prix. On conçoit que cette hausse générale des prix – générale parce que la hausse du salaire minimum s’applique à l’ensemble de l’économie – ait à son tour des effets négatifs sur la demande agrégée, tout en déclenchant une spirale inflationniste. En d’autres termes, les effets du salaire minimum sur l’emploi sont complexes et passent par des phénomènes macroéconomiques et d’équilibre général peu évidents à mesurer. Quelles leçons tirer d’une étude sur les effets ponctuels et de court terme d’une hausse du salaire minimum, comme celle de Card et Krueger6  ? Un tel travail ne nous donne que des indications. Ces indications s’ajoutent à ce que nous croyons par ailleurs savoir sur le salaire minimum, et qui mobilise différentes sources d’information et de raisonnement. L’expérience historique nous enseigne que les coups de pouce du SMIC et son indexation sur les salaires ne sont pas étrangères à la spirale stagflationniste des années 1970-80. Un voyage dans des régions économiquement sinistrées nous indique que le coût de la vie y est peut-être inférieur de 30 % à ce qu’il est en région parisienne, tandis que les loyers y sont trois ou quatre fois plus faibles. Le SMIC y est pourtant le même  ; il est raisonnable de penser que ces régions iraient mieux si le SMIC était local et proportionné au niveau local des prix – cependant cela ne peut être le cas que si le SMIC détruit des emplois. La logique nous dit qu’une entreprise en situation de concurrence internationale et qui consacre 60 % de ses revenus à la masse salariale, serait en banqueroute si ces salaires doublaient, à moins de réduire ses effectifs. Comment concilier ce raisonnement de base avec l’assertion selon laquelle le salaire minimum ne réduit pas l’emploi  ? Les décideurs politiques mettent en place, depuis le milieu des années 90, des politiques de réduction de charges sur les bas salaires afin de lutter contre le chômage des non qualifiés. Si le coût du travail ne réduit pas l’emploi, alors baisser le coût du travail ne l’augmente pas non plus. Ces politiques de baisse de charges étaient-elles donc erronnées  ?

Le savoir économique est un mélange de croyances, d’intuitions, de présupposés, de raisonnements logiques, de résultats théoriques valides dans le cadre d’un modèle particulier, de résultats empiriques propres à une base de données ou un contexte particulier, de connaissances historiques et d’expériences personnelles tirées de la vie quotidienne.

GilLES Saint-Paul

Le savoir économique est un mélange de croyances, d’intuitions, de présupposés, de raisonnements logiques, de résultats théoriques valides dans le cadre d’un modèle particulier, de résultats empiriques propres à une base de données ou un contexte particulier, de connaissances historiques et d’expériences personnelles tirées de la vie quotidienne. Sur la base de ces préférences ainsi que de leurs goûts, aspirations et émotions, certains économistes entrent dans la «  mêlée  » et défendent une position particulière.  S’appuyer sur une étude empirique particulière pour justifier cette position est donc problématique, d’autant que «  absence of evidence  » n’est pas la même chose que «  evidence of absence  ». 

Cela étant, le texte de Naidu, Rodrik et Zucman est une excellente description de l’atmosphère intellectuelle qui prévaut actuellement chez les économistes, et qui est fondamentalement la même que dans l’ensemble du milieu universitaire et notamment en sciences sociales, ce qui n’était pas forcément le cas par le passé. Outre le rôle disproportionné de l’empirisme que nous venons de discuter, cette atmosphère a trois aspects importants  :

  • La foi en la bienveillance de l’action publique ;
  • La prééminence de la Cathédrale ;
  • La convergence des discours.

La foi en la bienveillance de l’action publique

L’article étant conçu pour un public américain, il met en exergue des propositions de politique économique qui seraient novatrices aux États-Unis mais qui ont été mises en œuvre depuis longtemps dans bien d’autres pays. D’un côté, cette pratique constitue en quelque sorte une validation de ces propositions. De l’autre, un Européen qui les a vécues personnellement est bien placé pour les évaluer d’un point de vue pragmatique. Ainsi, les auteurs mettent en exergue un article de Black et Rothstein sur les mérites de l’éducation publique. Ils affirment que : «  L’éducation devrait elle aussi être un service public dans la mesure où les enfants sont généralement scolarisés avant que les revenus de leurs parents n’atteignent leur maximum et où les parents ne peuvent prendre le revenu de leurs enfants comme garantie de l’emprunt  ».

Notons d’abord que la logique est fautive. Une imperfection de marché (ici du crédit) n’entraîne nullement que l’État doive fournir le bien correspondant. On peut très bien envisager de corriger cette imperfection d’une autre façon, par exemple au moyen de chèques éducation qui laisseraient aux parents une pleine liberté de choix dans un contexte où les écoles resteraient privées. Le marché du travail est également imparfait, cependant la performance des services publics de l’emploi est très décriée. La nationalisation de l’intermédiation dans la recherche d’emploi ne semble donc pas être la solution aux imperfections du marché du travail.

Une imperfection de marché (ici du crédit) n’entraîne nullement que l’État doive fournir le bien correspondant.

Gilles Saint-Paul

De même, les élites de bien des pays préfèrent scolariser leurs enfants dans le secteur privé et bien souvent les envoyer ensuite dans des programmes universitaires coûteux à l’étranger plutôt que dans une université gratuite de leur pays d’origine. Ainsi, lorsque les gens ont le choix, ils s’adressent au privé plutôt qu’au public. Les exceptions n’en sont pas vraiment – les bonnes écoles publiques américaines sont financées par des collectivités locales très aisées et de peuplement homogène  ; de même, nos «  bons lycées  » publics de centre-ville bénéficient d’une zone scolaire restrictive où le prix de l’immobilier est prohibitif pour les classes populaires, ce qui permet aux parents de profiter de classes relativement homogènes, faisant ainsi de leur mieux pour répliquer ce qu’ils obtiendraient dans le secteur privé. Par ailleurs ces établissements bénéficient évidemment d’une distorsion de concurrence puisqu’ils sont gratuits ainsi que d’un quasi-monopole en aval du secteur public sur les études supérieures. 

Le secteur public n’est pas un très bon producteur de biens et services pour une raison très simple, si simple qu’elle est le plus souvent absente des travaux d’économie publique et de politique publique qui promeuvent telle ou telle intervention. Dans le secteur public, les ressources sont allouées par des bureaucrates qui ne sont pas concernés par les conséquences de leurs décisions – d’où leur manque d’incitations. Ainsi, dans le secteur éducatif, on peut distinguer 5 acteurs  :

  • Les parents, qui sont l’équivalent des consommateurs, à savoir la demande ;
  • Les écoles et leurs professeurs, qui sont les producteurs, soit l’offre ;
  • Le contribuable, qui est le payeur ;
  • Bercy, qui perçoit les impôts et fixe le budget de l’Education nationale ;
  • Le ministère de l’Education, qui décide de la nature du produit et affecte l’offre à la demande.

Ainsi, la nature du produit n’est décidée ni par le producteur (qui n’est pas rémunéré en fonction de la qualité et de la quantité de ce produit qu’il offre), ni par le consommateur (qui ne paye pas en fonction de la qualité et de la quantité de ce produit qu’il consomme). Elle est décidée par une bureaucratie (le ministère de l’éducation), qui n’est elle-même pas rémunérée en fonction des effets de ses décisions sur les consommateurs ni même sur les producteurs. Les incitations de cette organisation à prendre des décisions efficaces qui prennent en compte les préférences des consommateurs et les contraintes des producteurs sont donc nulles, ou plutôt elles valent ce que valent les incitations des élus à prendre le contrôle de la machine administrative pour imposer la volonté de la majorité  ; ce qui, dans le meilleur des cas, fait fi des préférences de la minorité.

Ainsi, la nature du produit n’est décidée ni par le producteur (qui n’est pas rémunéré en fonction de la qualité et de la quantité de ce produit qu’il offre), ni par le consommateur (qui ne paye pas en fonction de la qualité et de la quantité de ce produit qu’il consomme).

Gilles Saint-Paul

La raison pour laquelle une telle organisation ne s’effondre pas est sa capacité à ponctionner des ressources sur le secteur concurrentiel de l’économie. Les pays où de pareils principes ont été appliqués à l’ensemble de l’économie ne l’ont fait qu’au prix de l’abolition de l’ensemble des libertés individuelles et se sont néanmoins effondrés.

Comprendre ce phénomène est plus accessible aux parents et aux professeurs qui le vivent quotidiennement qu’aux auteurs d’articles universitaires en «  public policy  » qui présupposent la capacité du secteur public de l’éducation à se comporter selon leurs vœux pieux. Ainsi, France Culture, que l’on peut difficilement soupçonner de sympathie pour Milton Friedman, s’interroge sur la raison pour laquelle «  les petits français sont devenus nuls en maths  »7. L’article incrimine entre autres les «  maths modernes  », la réduction des horaires et les «  programmes en gruyère  », c’est-à-dire diverses expérimentations pédagogiques qui ne correspondaient à aucune demande de la part des parents ni des professeurs, provenant exclusivement de l’appareil bureaucratique du ministère. 

Les pédagogistes de tous ordres ne sont pas forcément malveillants  ; ils ne sont simplement pas soumis à la discipline du marché. Confrontés à leurs réformes hasardeuses, les consommateurs ne peuvent pas voter avec leurs pieds et choisir l’école qui leur convient. Aucun mécanisme de sélection n’empêche le système de dériver vers des aberrations contre lesquelles les principaux intéressés ne peuvent rien.

Aucun mécanisme de sélection n’empêche le système de dériver vers des aberrations contre lesquelles les principaux intéressés ne peuvent rien.

Gilles Saint-Paul

La prééminence de la Cathédrale

Il existe un personnage qui s’exprime souvent, notamment dans des cercles tels que le forum de Davos, mais qu’on a du mal à identifier. Cette personne est «  Nous  », bien qu’en français elle s’exprime parfois en tant que «  On  ». On en sait beaucoup sur ce que «  Nous  » veut faire, mais beaucoup moins sur qui est «  Nous  ». 

De manière peu surprenante, «  Nous  » apparaît dans le texte  : «  Nous pouvons – et nous devrons – développer de nouvelles institutions. Rien dans le laissez-faire ne garantit une croissance ou une mondialisation durables. Nous devons concevoir des politiques publiques et des institutions qui rendent possibles la prospérité inclusive et la mondialisation durable – à la fois politiquement et économiquement.  »

Qui est donc ce «  Nous  » qui doit développer de nouvelles institutions  ? Qui l’a mandaté pour le faire  ? Et de quelles institutions s’agit-il  ? Qu’est-ce que la prospérité inclusive  ? Qu’est-ce que la mondialisation durable  ?

Si par mondialisation on entend la libéralisation des échanges commerciaux et des flux de capitaux, et si du point de vue de la prospérité inclusive, comme le montrent les auteurs, on est en droit de douter des vertus de cette libéralisation (voir les travaux de Mian et de Zucman cités dans le texte), alors pourquoi souhaiter que la mondialisation soit durable, plutôt que de simplement y mettre fin  ? Ne faut-il pas se réjouir des mesures du président Trump qui freinent les échanges internationaux et tendent à taxer les profits off-shore des multinationales comme le recommande Zucman  ?

Nous pouvons postuler l’existence d’une convergence d’intérêts entre l’administration, le monde universitaire et (sans doute) les médias officiels que nous appellerons complexe administrativo-médiatico-universitaire ou, pour faire court, la Cathédrale.

Gilles Saint-Paul

Les électeurs mettent parfois au pouvoir des «  populistes  » (Peron, Trump, Orban, Salvini, Johnson…) qui ne semblent pas partisans de la mondialisation. Par le passé ces mêmes électeurs ont mis également au pouvoir des «  néolibéraux  » (Reagan, Thatcher, Blair, voire Clinton…) partisans d’une mondialisation fondée sur le laissez-faire. Mais «  Nous  » ne semble se satisfaire ni du protectionnisme des populistes ni de la mondialisation libérale des thatchériens. Si «  Nous  » n’est pas l’incarnation de l’électorat, qui est-il et pourquoi donc soutient-il une «  mondialisation durable  » qui refuse le laissez-faire plutôt que les politiques des populistes ou des néolibéraux, qui ont, les uns comme les autres, été mis au pouvoir par des élections démocratiques  ?

Pour répondre à cette question, nous pouvons postuler l’existence d’une convergence d’intérêts entre l’administration, le monde universitaire et (sans doute) les médias officiels que nous appellerons complexe administrativo-médiatico-universitaire ou, pour faire court, la Cathédrale. De même qu’il est dans l’intérêt objectif du complexe militaro-industriel (l’un des rivaux de la Cathédrale) de susciter des conflits afin d’accroître la production et la vente d’armes, il est dans l’intérêt de la Cathédrale de susciter des problèmes socio-économiques afin d’accroître la production de rapports d’experts, débats de société, conférences internationales, crédits de recherche et réglementations8.

Il est dans l’intérêt de la Cathédrale de susciter des problèmes socio-économiques afin d’accroître la production de rapports d’experts, débats de société, conférences internationales, crédits de recherche et réglementations.

Gilles Saint-Paul

Cette hypothèse est convaincante, d’abord parce qu’elle nous dit qui est «  Nous  » (la Cathédrale), ensuite parce qu’elle nous permet de comprendre pourquoi la Cathédrale ne favorise pas plus le populisme protectionniste que le laissez-faire. Le laissez-faire réduit bien évidemment le pouvoir de la Cathédrale. Le populiste se construit souvent contre elle  : remise en question de la légitimité des experts, anti-intellectualisme, etc. Le populiste, comme le néolibéral, croit que le monde est simple. La Cathédrale a besoin qu’il soit complexe – d’où son dédain pour les phénomènes de premier ordre comme ceux décrits plus haut dans le cas de l’éducation publique.

Cependant, un populiste, ou en tout cas un protectionniste, pourrait en principe coopter la Cathédrale (à moins que ce ne soit l’inverse) dans la mesure où leurs intérêts ne sont pas nécessairement divergents. La France des années 40 et 50 était relativement coupée de la mondialisation, mais son système complexe de planification, contrôle des changes, et encadrement du crédit n’était nullement incompatible avec la Cathédrale. Cependant, cette dernière est plus à l’aise dans un contexte de coopération internationale accrue. La sphère internationale est moins soumise au contrôle démocratique (ce qui est précisément un des arguments des populistes)  ; la méconnaissance des pays étrangers augmente le besoin en experts (traducteurs, spécialistes, etc.). La démondialisation à la Trump réduit le champ de la Cathédrale. La «  mondialisation durable  » dans un contexte de défiance à l’égard des marchés, au contraire, l’augmente.

La démondialisation à la Trump réduit le champ de la Cathédrale. La «  mondialisation durable  » dans un contexte de défiance à l’égard des marchés, au contraire, l’augmente.

Gilles Saint-Paul

Le monde universitaire est au cœur de la Cathédrale. Cependant, il fut une époque où en émanaient des voix critiques à son endroit. Milton Friedman, par exemple, considérait l’existence de la Fed (grand employeur d’économistes et producteur d’expertise) comme un abus de pouvoir et prônait son remplacement par un modeste institut d’émission chargé d’augmenter la masse monétaire à un taux constant. De telles voix se font entendre de plus en plus rarement. Plus que jamais, on observe une convergence des discours.

Gilles Saint-Paul Contre la Cathédrale

La convergence des discours

Au cours des dernières décennies, on observe un processus d’homogénéisation idéologique de la Cathédrale. Le discours universitaire coïncide de plus en plus avec celui de l’État profond. 

L’Université est organisée comme une bureaucratie, avec échelons hiérarchiques divers et comités qui prolifèrent. L’administration puise dans le vivier universitaire pour recruter des experts et autres chargés d’études. L’insistance sur des travaux empiriques et «  policy-relevant  » à l’université réduit la distance entre un article de recherche et une étude produite par un service ministériel.

Au cours des dernières décennies, on observe un processus d’homogénéisation idéologique de la Cathédrale. Le discours universitaire coïncide de plus en plus avec celui de l’État profond.

GIlles Saint-Paul

La Cathédrale produit un consensus artificiel ce qui tend à brider l’émergence d’un discours critique, y compris au sein de l’Université dont ce devrait être l’une des principales fonctions. Ainsi, dans bien des universités américaines, les candidats à un poste ou à une promotion doivent désormais rédiger un «  diversity statement  » orwellien et inspiré des pratiques de l’ex-bloc de l’Est, dans lequel ils doivent démontrer leur loyauté envers la «  diversité  » – et qui pourrait bien être contre la diversité  ? Cette évolution s’est faite sans aucune protestation de la part d’universitaires soi-disant attachés aux critères d’excellence et à la liberté de parole, et le but poursuivi est évidemment l’éradication parmi les enseignants et les chercheurs de toute opinion incompatible avec la doxa politiquement correcte.

Cela est très grave pour les sciences sociales, dans la mesure où les questions abordées et les réponses qu’on y apporte sont de plus en plus préétablies. Le «  savoir  » produit par les départements de sciences sociales, y compris en économie, risque de perdre rapidement toute crédibilité. Pendant longtemps, l’économie a réussi à se protéger parce qu’une plus grande diversité d’opinion y prévalait – les antagonismes politiques entre un Friedman et un Solow, par exemple, garantissant l’intégrité de tous et se révélant féconds de progrès intellectuels  ; les partisans de la protection des industries naissantes dans les pays émergents se déchirant avec les tenants du «  consensus de Washington  ». D’autres9 osaient même affirmer que le sous-développement procédait des normes culturelles des pays concernés  !  Un tel niveau de controverse n’a plus lieu de nos jours.

Les membres de Economics for Inclusive Prosperity semblent se penser comme un contre-pouvoir, le pouvoir étant aux mains des riches soutenus par l’idéologie néo-libérale. En réalité toutes les propositions des articles cités visent à accroître la puissance de l’Etat et la taille de la machine administrative  ; on peut y reconnaître le discours de la Cathédrale.

La Cathédrale produit un consensus artificiel ce qui tend à brider l’émergence d’un discours critique, y compris au sein de l’Université dont ce devrait être l’une des principales fonctions.

Gilles Saint-Paul

Ainsi, on nous explique que mettre des freins à la mondialisation augmente la capacité fiscale des États (sous-entendant que c’est forcément une bonne chose), alors qu’il est souhaitable de limiter les contributions privées aux campagnes électorales (car le déséquilibre ainsi produit favorise les riches, ce qui est forcément une mauvaise chose)10.

En réalité, les puissances d’argent s’alignent sur le pouvoir, comme cela est très bien décrit dans le film Les Damnés de Luchino Visconti  ; c’est pourquoi telle plateforme Internet ne verra aucune contradiction à se proclamer «  inclusive  » et «  éco-citoyenne  » dans tel pays, et à censurer les opposants au régime dans tel autre. La conformité idéologique est un levier de maximisation des profits. Les contre-exemples ne font que renforcer ces conclusions  : en effet, on a vu en 2016 comment l’ensemble du secteur institutionnel (médias, université, partis politiques) s’est dressé contre l’outsider Donald Trump, en dépit des aspects keynésiens, protectionnistes et anti-marché de beaucoup de ses politiques. Ces mêmes politiques auraient sans doute rencontré moins d’opposition si elles s’étaient appuyées sur des instances officielles (centres de recherche, comités, etc).

Postuler a priori l’infaillibilité d’un groupe social est une recette avérée pour la tyrannie.

Gilles Saint-Paul

Si l’on suppose que les intellectuels de la Cathédrale ont scientifiquement établi quelles sont les politiques publiques favorables à l’intérêt général, alors l’élection de Trump est un raid démagogique et il faut en effet limiter le financement privé des campagnes électorales afin d’éviter qu’un riche populiste ne conquière le pouvoir grâce à des slogans mensongers. Mais il n’y a aucune raison de s’en tenir là. On pourrait réserver le financement public aux partis qui adhéreraient à un corpus de vérités officielles, afin d’éviter que le résultat ne soit biaisé par les «  fake news  ». Et ce corpus serait établi par un comité d’universitaires et de hauts fonctionnaires, eux-mêmes passés au crible du «  diversity statement  ».

Postuler a priori l’infaillibilité d’un groupe social est une recette avérée pour la tyrannie. Pour cette raison, bien des propositions de politique économique, y compris celles d’Economics for Inclusive Prosperity, doivent être considérées avec la plus grande prudence.

Sources
  1. «  Les tenants du mercantilisme prônent le développement économique par l’enrichissement des nations au moyen d’un commerce extérieur convenablement organisé en vue de dégager un excédent de la balance commerciale. Résultat qui est obtenu par un investissement raisonné et volontaire dans des activités économiques à rendement croissant, comme l’avait identifié l’économiste italien Antonio Serra dès 1613.  », https://fr.wikipedia.org/wiki/Mercantilisme
  2. Il n’est pas difficile de trouver des exemples où le conseiller économique est moins libéral que le décideur. Voir par exemple. Sloan, John W. “President Johnson, The Council of Economic Advisers, and the Failure to Raise Taxes in 1966 and 1967.” Presidential Studies Quarterly, vol. 15, no. 1, 1985, pp. 89–98.
  3. De même, le virage libéral de l’Espagne de Franco dans les années soixante s’est fait sous l’impulsion d’une organisation catholique considérée comme rigide et réactionnaire, l’Opus Dei. Voir Patrick Dinan, «  Opus Dei’s legacy of liberal economics  », Financial Times, 16 mai 2006.
  4. Cela est encore plus le cas pour Trump, mais ce dernier ne saurait être qualifié de libéral…
  5. Katalin Bodnár, Stefania Iordache, Liina Malk, Desislava Paskaleva , Nataša Jemec Todorović,  Peter Tóth, et Robert Wyszyński, “ How do firms adjust to rises in the minimum wage ? Survey evidence from Central and Eastern Europe”, IZA Journal of Labor Policy, 2018, vol. 7, issue 1, 1-30
  6. Card, D., A. B. Krueger (1995), Myth and measurement : the new economics of the minimum wage. Princeton University Press Princeton
  7. https://www.franceculture.fr/sciences/comment-les-petits-francais-sont-devenus-nuls-en-maths
  8. Bien des universitaires, notamment dans le domaine des sciences sociales, seraient outrés qu’on leur prête un tel cynisme, bien qu’ils soient en même temps convaincus de l’égoïsme, voire de la méchanceté, des autres  : banquiers, hommes politiques et dirigeants d’entreprises, électeurs de Trump ou de Le Pen, etc. En réalité, le cynisme n’est pas une attitude très profitable et c’est pourquoi chaque organisation socialise naturellement ses membres de manière à accroître leur loyauté à son égard, en particulier en les convainquant du bien-fondé de ses objectifs.
  9. Bert Hoselitz, (1952) “Non-economic Barriers to Economic Development” Economic Development and Cultural Change 1:1 (March 1952) : 8–21.
  10. Si les riches étaient en mesure de capturer l’État, on voit mal en quoi il serait dans leur intérêt de réduire sa taille. De deux choses l’une  : soit l’idéologie néo-libérale ne sert pas les riches, soit la capacité de ceux-ci à s’emparer de l’Etat est bien plus faible que ne le supposent les auteurs.