Alors que l’appel au soulèvement contre Nicolás Maduro émis par Juan Guaidó et Leopoldo López au matin du 30 avril avait été annoncé comme un tournant de la crise politique vénézuélienne, l’Opération « Libertad » visant à provoquer le départ de Nicolás Maduro s’est soldée par un échec. Les événements du 30 avril et du 1er mai n’ont donc pas uniquement cristallisé les vives tensions entre les deux camps mais ont aussi souligné la complexité pour l’opposition vénézuélienne, conduite par Juan Guaidó et soutenue par les États-Unis, de proposer un scénario de sortie de crise efficace. Face au gouvernement de Maduro toujours majoritairement soutenu par l’armée, la crédibilité et la capacité de Juan Guaidó à pouvoir proposer une alternative politique durable sont de plus en plus remises en question, aussi bien au Venezuela que sur la scène internationale.

Tandis que l’avenir politique du Venezuela se fait plus incertain et la société de plus en plus scindée en deux camps, nous avons invité le haut-fonctionnaire vénézuélien Temir Porras dans le cadre des rencontres accueillies par le GEG | Affaires Internationales et Européennes. Directeur de cabinet de Nicolás Maduro jusqu’en 2013, il propose, à partir d’une analyse des différents maillages qui composent la vie politique vénézuélienne, une troisième voie : celle de la « coexistence démocratique. » Il appelle au dialogue entre les différents camps afin de construire une stabilité démocratique durable pour le Venezuela.

Vous avez à plusieurs reprises appelé à une troisième voie, celle du dialogue, pour résoudre l’actuelle crise. Pourquoi ?

L’acte de remplacement du chavisme par un anti-chavisme serait un épisode de plus dans la crise de polarisation que connaît le Venezuela. Le chavisme existe pour des raisons historiques, sociologiques et politiques et elles ne vont pas disparaître avec son effondrement comme force de gouvernement. Prétendre que la substitution d’un pôle par l’autre règle l’affaire sans qu’il n’y ait auparavant d’accord de coexistence démocratique, c’est simplement, à mon avis, risquer que le dénouement de la crise soit un simple changement politique – sans que le pays soit en condition de vivre de façon pacifique, démocratique et stable. Au cours des vingt dernières années, il y a eu de nombreux contentieux non réglés. Il n’y a pas, comme il existait en 1958, de pacte à la fois implicite et explicite de coexistence entre ces deux pôles qui s’affrontent en politique comme s’ils s’affrontaient sur un champ de bataille. L’objectif politique est donc d’annihiler leur adversaire et non pas de le battre pour le remplacer politiquement.

Comment le dialogue que vous envisagez pourra-t-il déboucher sur des élections ?

Dans ce contexte, j’appelle au dialogue car, de mon point de vue, il ne peut y avoir de résolution de cette crise politique qui débouche sur un système démocratique relativement stable et fort de garanties que s’il y a pas un pacte préalable. La résolution de la crise doit être le fruit d’une négociation entre les différents acteurs pour en vue d’un pacte explicite de coexistence politique postérieure à la crise, qui doit se résoudre, à mon avis, par des élections. Si vous organisez des élections aujourd’hui au Venezuela, il y aura des mécontents. Le gagnant se proclamera gagnant de la crise et les perdants n’accepteront pas les résultats. Il faut donc créer des conditions politiques où les différents acteurs se mettent d’accord sur la conception, la date et l’arbitrage des élections. Ceci constitue, à mon avis, l’essentiel d’un pacte de coexistence démocratique. Si vous n’avez pas cet accord préalable, vous pouvez organiser une élection comme celle de mai 2018, dont Nicolás Maduro est sorti vainqueur. Vous avez vu le résultat. Une élection légale et formelle mais qui n’a pas donné le résultat politique attendu d’une élection : celui d’arbitrer un conflit politique.

Quelle est la place que vous accordez aux autres forces politiques dans ce processus de sortie de crise ?

Les partisans de Guaidó considèrent que l’effondrement de Maduro se traduit par la fin de la crise. À mon avis, l’effondrement de Maduro, dans ces conditions-là, nous amènerait plus près du conflit civil que de la fin de la crise. Peut-être que Guaidó prendra le pouvoir, mais il ne l’aura pas sur un pays pacifié, démocratique et stable. D’un autre côté, l’objectif pour Maduro est de préserver le pouvoir et d’empêcher une contre-révolution. Ma proposition, comme je le disais dans un article publié sur El País1, est que toutes les autres forces qui ne sont pas de l’entourage de Maduro et de l’entourage de Guaidó commencent à peser comme une force d’opinion dans la société vénézuélienne. Le Venezuela politique ne se résume pas à Maduro et à Guaidó. Il y a de nombreuses composantes entre les deux. Il y a de nombreuses formations d’opposition qui ne sont pas partisanes de Guaidó. Il y a de nombreux chavistes qui ne sont pas proches de Maduro. Il faut défendre cette idée que, pour réellement résoudre la crise, il faudrait qu’on réussisse à construire un pacte national politique permettant le retour au fonctionnement d’une démocratie institutionnelle.

Revenons sur la terminologie employée par les différents acteurs politiques et médiatiques nationaux et internationaux pour qualifier les événements qui se déroulent au Venezuela depuis plusieurs mois. Est-ce que le terme de « crise » — utilisé sans grand discernement à propos d’un peu près tout et n’importe quoi depuis une décennie — est vraiment adapté pour décrire la situation actuelle du Venezuela ?

La qualification de ces événements relève toujours d’une stratégie politique, que ce soit sur le plan international ou national. Par exemple, l’opposition conduite par Juan Guaidó parle d’épopée démocratique. Elle souhaite ainsi désigner la lutte de tout le peuple vénézuélien pour rétablir la démocratie, subsidiaire de sa vision. Les partisans de Maduro parlent de contre-révolution. De cette divergence structurelle de points de vue, il me semble qu’il découle la possibilité d’une guerre civile.

Pour quelqu’un comme moi, un social-démocrate qui aspire à vivre dans une société démocratique, ma conception des événements qui pourraient conduire à une sortie de crise inclut toutes les parties du conflit. Il apparaît que les visions de Juan Guaidó et de Leopoldo López excluent de nombreux acteurs politiques, parmi lesquels moi-même et une partie de la gauche vénézuélienne. Leur vision de la société ne prend pas en compte les secteurs populaires et les secteurs politiques ancrés à gauche qui ont une légitimité à participer à la vie politique.

Je m’obstine à dire que ceux qui aujourd’hui cherchent à renverser le chavisme auraient plutôt intérêt à avoir une approche plus politique pour garantir les conditions de réalisation de leurs projets économiques.

Temir Porras

C’est en effet une crise. Le problème que révèle la terminologie est que les objectifs des uns et les autres ne sont pas les mêmes.

Face à des positions antagonistes qui se revendiquent de deux camps idéologiques différents et qui polarisent très fortement la crise vénézuélienne, n’y aurait-il pas un risque de libanisation de la situation ?

Une libanisation me paraît peu probable. On a parfois le sentiment, en suivant l’actualité vénézuélienne, que les camps qui s’affrontent sont irréconciliables. Pour avoir connu et connaître encore les principaux acteurs de ce conflit, il me semble qu’une voie du dialogue est possible et qu’une coexistence démocratique est parfaitement envisageable. À mon sens, ce sentiment de libanisation de la situation s’explique par une dramatisation accrue de la crise par des gens qui ont tout intérêt à la faire consister. Quand on ôte tous les appareils idéologiques qui accompagnent les discours de chaque acteur, cela se révèle être une lutte assez crue et sectaire pour le pouvoir et le contrôle de l’État, avec à la clé, le contrôle des réserves pétrolières. Cette lutte pour la rente pétrolière est en train d’épuiser le pays alors même que des arrangements institutionnels seraient possibles et permettraient que le Venezuela prospère économiquement.

Dans tous les cas, il faut que chaque acteur de cette crise ait à l’esprit que, pour un retour à un fonctionnement économique et social normal, le pays doit se stabiliser politiquement. C’est seulement à partir de cet équilibre que la production pétrolière et les investissements reprendront et que la croissance et la consommation augmenteront. Il n’y aura pas de marché ni de production stable de pétrole sans stabilité politique. C’est à mon sens là où la stratégie politique de Juan Guaidó est bancale. S’il parvient au pouvoir uniquement en renversant le régime de Maduro, et par là-même le chavisme, sans instaurer un quelconque dialogue politique et démocratique avec les autres partis politiques vénézuéliens, il n’y aura pas de stabilité politique ni de prospérité économique. Je m’obstine à dire que ceux qui aujourd’hui cherchent à renverser le chavisme auraient plutôt intérêt à avoir une approche plus politique pour garantir les conditions de réalisation de leurs projets économiques. Je trouve qu’il serait même plus pragmatique de renoncer à cette approche de confrontation qui n’offre pas les conditions de réalisation de leur programme.

À l’échelle mondiale, les déclarations de soutien des différents États, soit à Juan Guaidó, soit à Nicolás Maduro, ont aussi dessiné deux blocs bien distincts et antagonistes, signes d’une vraie rivalité géopolitique. Comment interprétez-vous cette polarisation internationale ?

Il y a de toute évidence une dimension internationale dans ce qui se passe au Venezuela. Cependant, j’ai plutôt tendance à penser que c’est une crise très vénézuélienne, sur laquelle les différents acteurs géopolitiques internationaux projettent leurs fantasmes et essayent de favoriser leurs intérêts. Il est indéniable qu’il y a, par exemple, un lien direct entre une partie de l’opposition vénézuélienne conduite par Juan Guaidó, et l’administration et l’élite américaines, dont le parti démocrate, qui sont hostiles au chavisme et au gouvernement de Maduro.

GEG | Cartographie

Mais on n’observe pas le même ancrage ni la même influence des pouvoirs russe et chinois. Cela ne relève pas du fait du chavisme ou des Vénézuéliens, mais plutôt du fait de la Chine, qui n’exerce pas la même pression géopolitique que celle exercée par les États-Unis. Aujourd’hui, la Chine cherche surtout à se protéger au moyen d’une ascension pacifique. Il n’y a pas de modèle universaliste chinois. J’ai été en charge de la relation Venezuela-Chine pendant presque dix ans : la Chine n’a jamais imposé au Venezuela d’adopter le socialisme de marché. Mais, d’un autre côté, il y a une conscience déjà assumée que, quoiqu’il arrive au Venezuela, les Vénézuéliens devront composer avec la Chine qui a des intérêts stratégiques dans le pays, son principal fournisseur de pétrole.

On surestime largement les influences russe et chinoise dans cette crise. Les décisions du déroulé de la crise sont prises à Caracas. C’est une dynamique locale qui préside à la prise de décision.

Temir Porras

Concernant la Russie, on a souvent tendance à surinterpréter son rôle et son influence au Venezuela. C’est un pays qui a un pouvoir militaire important certes, mais c’est une économie de la taille de l’Espagne. Il y a une influence russe, mais elle existe surtout du fait des Américains. En 2006, les États-Unis ont décidé de ne plus vendre de matériel militaire au Venezuela, qui avait des avions F16 et ne pouvait alors plus se procurer de pièces de rechange ou effectuer des opérations de maintenance. Hugo Chavez a alors décidé, pour répliquer, de changer tout son matériel américain pour du matériel russe. Le président avait d’abord essayé d’acheter du matériel européen, mais celui-ci est truffé de composantes américaines, les Américains ont donc mis leur veto à la vente de matériel européen au Venezuela.

En l’absence de réelle influence chinoise et russe, je pense que la crise actuelle est avant tout une crise vénézuélienne. Les décisions du déroulé de la crise sont prises à Caracas. Juan Guaidó et Leopoldo López ont pris seuls leur décision le 30 avril dernier, ce qui peut expliquer leur échec et le côté burlesque de la situation. Il y a une dynamique locale qui préside à la prise de décision.

Le caractère local de cette crise peut-il témoigner de l’autonomie grandissante de l’Amérique latine vis-à-vis des autres puissances internationales, et notamment des États-Unis ?

En effet, l’Amérique latine est une région très différente du Moyen-Orient sur ce plan. Et ce d’abord parce que, depuis une vingtaine d’années, le continent latino-américain se pense de plus en plus en terme d’autonomie politique. Les États de cette région ont développé des capacités à construire et à mener des politiques souveraines, notamment au Venezuela. Si les États-Unis peuvent avoir une influence sur la politique latino-américaine, ils ne la dictent pas pour autant. C’est aussi parce qu’une intervention politique et/ou militaire serait une catastrophe absolue pour les États-Unis. La crise vénézuélienne prendrait une toute autre dimension et ne réglerait aucunement la situation politique. Alors, certes, l’option d’une intervention militaire reste sur la table et est évoquée à de nombreuses reprises, mais je ne pense pas qu’elle adviendra ; le seul facteur qui pourrait changer cet état de fait est le caractère parfois irrationnel du président américain.

Temir Porras, Sean Penn et Nicolás Maduro

L’autonomisation de la politique latino-américaine, et notamment de celle du Venezuela, s’explique-t-elle par la spécificité des politiques internationales développées à l’échelle nationale ?

Il est vrai que le chavisme a conçu sa politique internationale autour de trois dimensions : nationale, latino-américaine et globale.

Pour la dimension nationale, la politique étrangère vénézuélienne a été pensée par le chavisme comme une fonction de la politique interne. Il fallait faire un effort extraordinaire pour que la capacité internationale du pays permette de renforcer le processus de révolution bolivarienne sur le plan national. Tout effort international est fait pour que la révolution bolivarienne ancre son hégémonie politique au sein du pays, que ce soit politiquement ou économiquement, pour parachever la révolution bolivarienne.

La politique étrangère vénézuélienne a été pensée par le chavisme comme une fonction de la politique interne. Tout effort international était fait pour parachever au plan national la révolution bolivarienne.

Temir Porras

La dimension latino-américaine est la plus proprement bolivarienne. L’Amérique latine est conçue par les bolivariens comme une sorte de rêve, ou plutôt d’Eden, vers lequel il faut retourner. Il y a cette idée d’une Amérique latine comme entité unie, née comme un bloc et d’une même mère – la lutte pour l’indépendance –, et qui s’est fragmentée au cours des XIXe et XXe siècles. Il s’agit de retourner à ce point d’origine qui est l’unité latino-américaine et ce, avec toute l’ambiguïté d’une communauté de destins, probablement avec plusieurs républiques dans une perspective confédérale.

Cela a été l’alpha et l’oméga de la politique régionale du Venezuela. Par exemple, l’espace immédiat de projection vénézuélienne de cette vision latino-américaine était, en 1819, la République de Colombie, qui occupait à cette date le territoire vénézuélien. Le processus constituant qui se déclenche après le Congrès d’Angostura de 1819 fonde la République de Colombie qui fédère les territoires du Venezuela, de la Colombie, du Panama et de l’Équateur. Et c’est par un processus de démembrement progressif que l’on voit émerger ce que sont aujourd’hui ces différents pays. Mais pour Chavez la politique vis-à-vis de la Colombie était quasiment une affaire interne. Il concevait la Colombie comme faisant partie de l’espace politique vénézuélien puisque que l’objectif était de parvenir à cette sorte de réunification des deux pays. Chavez connaissait par coeur l’hymne colombien et le chantait avec le même enthousiasme que celui du Venezuela, ce qui est rare. C’était pour dire que le Venezuela et la Colombie étaient une même entité qui devraient un jour se retrouver dans ce même rêve bolivarien latino-américain.

Enfin, la dimension globale renvoyait à la construction d’un monde multipolaire avec le rejet de l’unilatéralisme, le rejet de l’impérialisme incarné par la politique étrangère des États-Unis, de leur doctrine Monroe et de la destinée manifeste. L’objectif pour le Venezuela est alors de construire un monde multipolaire ou pluripolaire pour contrebalancer le poids géopolitique américain écrasant, en particulier après la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’instauration de l’ordre libéral mondial avec les États-Unis au centre. Cela justifie pour le Venezuela l’établissement d’alliances quasiment existentielles avec des pays comme la Russie, la Chine, et le Brésil dans la dimension latino-américaine, mais aussi avec des puissances plus moyennes d’un point de vue global et plus polémiques comme l’Iran ou l’Inde. Cette géopolitique bolivarienne avait pour objectif l’établissement d’alliances avec ces pôles de contrepoids des États-Unis.

Dans cette perspective politique et géopolitique, la crise est-elle imputable au seul gouvernement de Nicolás Maduro ou permet-elle aussi de faire émerger des failles structurelles du chavisme ?

Il y a différentes pistes de réponses. Tout ce qui structure le chavisme n’est pas, même si Hugo Chavez a réussi à construire une majorité sociale importante pour soutenir son projet, le fait d’avis et d’idées unanimes. Ce sont des idées polémiques qui ont toujours beaucoup divisé dans la société vénézuélienne. Pendant toute la période de 1999 jusqu’à 2013, même s’il y a eu une hégémonie politique du chavisme qui était régulièrement crédité de 60 à 65% des voix, l’opposition avait 40 à 45% des voix. C’était non négligeable puisque quasiment la moitié du pays s’opposait de manière très forte.

Et c’est un point central pour comprendre la crise au Venezuela : la très forte polarisation de la société vénézuélienne. Le fait que Chavez incarnait une révolution, qu’il fallait changer d’alliance, qu’il fallait redistribuer les richesses : autant de lignes politiques qui ont généré des divisions entre le chavisme et son opposition politique, qui cherchait davantage à renverser l’hégémonie du chavisme que simplement à le remplacer. D’ailleurs, le chavisme concevait l’opposition comme un ennemi plutôt que comme un adversaire. L’élément stabilisateur était la personnalité elle-même de Chavez, c’est-à-dire sa capacité à construire des majorités très importantes en faveur du chavisme et de neutraliser son opposition. Vous comprenez ainsi que la mort de Chavez en 2013, relativement surprenante puisqu’il est décédé d’un cancer à l’âge de 58 ans, a fait disparaître cet élément de force du chavisme et a fait entrer le chavisme dans une crise.

Le chavisme concevait l’opposition comme un ennemi plutôt que comme un adversaire. L’élément stabilisateur était la personnalité elle-même de Chavez. Sa mort a donc entraîné une crise profonde du chavisme.

Temir Porras

Dans tous les mouvements qui se sont appuyés sur un leader charismatique, les arbitrages idéologiques et les débats n’étaient pas inexistants mais la figure du leader était celle qui tranchait à la fin. La disparition de Chavez a fait disparaître le leader charismatique, le référent idéologique fondamental, celui qui avait la capacité de construire les majorités et a fait entrer le chavisme dans une crise ; une crise de leadership avec un leader moins talentueux sur tous les points.

À cela s’ajoute le contexte économique. Pendant les années Chavez, le Venezuela a connu le grand cycle des matières premières, le « super cycle. » L’État avait les moyens de sa politique et de ses ambitions. Alors qu’en 2013, lorsque Maduro prend le pouvoir, on assiste à l’effondrement des prix du baril à la mi-2014.

Et le tout s’accompagne aussi d’une crise de la capacité de l’État avec des politiques publiques inefficaces et une incapacité à faire face aux défis économiques. Le Venezuela passe assez vite de sa période probablement la plus brillante – en 2013, il y avait un PIB par tête de 15 000 $, ce qui le plaçait dans le peloton de tête de la région – à un effondrement. C’est un fait inédit dans la région et dans le monde probablement : le Venezuela a vu la moitié de son économie détruite, soit 50% de son PIB – un effondrement économique plus important que la crise de 1929 pour les États-Unis. À mon avis, cela suffit à expliquer les conséquences sociales, humanitaires et migratoires par un effet combiné de l’incapacité de l’État à faire face aux défis pétroliers et de l’irrationalité économique du gouvernement. On le paye en hyperinflation : les salaires se sont évaporés, sont nuls en terme de dollars et donc avec toutes les conséquences que l’on connaît.

Quels sont les points faibles du chavisme ?

À mon sens, le principal point faible du chavisme est son association avec le socialisme, qui a été une complication supplémentaire. Et je ne suis pas le seul à le penser. Je me souviens d’une conversation entre Hugo Chavez et Fidel Castro – que le président vénézuélien considérait comme un mentor. Comme s’il allait consulter un oracle, Hugo Chavez est allé en procession à la Havane voir le vieil homme. Ce qui était très intéressant dans cet échange, c’est que, tout du long, Fidel Castro faisait tout pour essayer de dissuader Chavez de parler de socialisme et de l’associer au bolivarisme en lui disant : « Mais non, qu’est-ce que tu vas faire ? Tu as réussi un amalgame très intéressant en parlant de bolivarianisme, tu as aussi réussi à embarquer toute la gauche habituellement divisée par des débats idéologiques. Tu as réussi à te débarrasser de tout ce charabia gauchiste et tout à coup, si tu réintroduis le vocable socialiste, tu vas commencer à avoir des : alors oui, est-ce qu’il faut socialiser les moyens de production, etc. ? » Castro répétait : « C’est une erreur de faire ça. » Chavez, qui avait forte tête, n’a évidemment pas suivi ce conseil et a déclaré son adhésion au socialisme à partir de 2006, date à laquelle il fonde le parti socialiste unifié du Venezuela, avec lequel il prétendait construire le parti de la révolution.

Temir Porras et FIdel Castro

Un autre point faible pourrait aussi être que la révolution bolivarienne n’a pas un corpus idéologique clair, ce qui fait naître des contradictions. Mais cette ambiguïté profite aussi à la personnalité et au charisme du leadership personnel, ce qui a permis de structurer le chavisme.

Le principal point faible du chavisme a été son association avec le socialisme. À La Havane, même Fidel Castro répétait à Chavez : « C’est une erreur de faire ça. »

Temir Porras

Quelle est la position de l’opposition vis-à-vis de ce chavisme fragilisé ?

La crise actuelle est aujourd’hui très exploitée par l’opposition à Maduro et les adversaires du chavisme qui ne cessent de scander qu’ils l’avaient bien dit. Pour eux, le chavisme est alors qualifié de folie socialiste, développementaliste et bolivarienne avec pour conséquence la destruction de l’économie et la hausse de la pauvreté. C’est une opposition qui a vécu dans la frustration, entre 1999 et 2013, de se voir battre électoralement par le chavisme, élection après élection. L’apparition d’un chavisme faible, sans véritable leader à sa tête, est du pain béni.

On le voit très bien avec l’émergence de Juan Guaidó, qui représente un secteur politique très fortement opposé au chavisme du point de vue sociologique et de sa conception du monde assez similaire à la conception américaine. On se retrouve avec une vision « mur de Berlin. » C’est le moment d’abattre cet ennemi historique de la démocratie libérale à l’occidentale qu’est le chavisme, que la démocratie règne enfin au Venezuela et que cette parenthèse, perçue par eux comme cauchemardesque, touche à sa fin.

Le Venezuela fait aussi face à une crise économique inédite alors même qu’il s’agit du pays avec les plus grandes réserves pétrolières au monde. Quel rôle géopolitique joue le pétrole dans l’économie vénézuélienne ?

La crise économique au Venezuela se manifeste matériellement par une contraction sévère de l’économie nationale depuis cinq ans – une réduction du PIB de 50% – sans signes de récupération. Il existe plusieurs causes à la crise actuelle. La première cause est évidemment le choc exogène qu’a représenté l’effondrement des prix des commodités. Le prix du baril passe d’un cours exceptionnellement élevé jusqu’à 2014, au-dessus de 100 dollars en moyenne, pour finir en dessous de 30 dollars au mois de janvier 2016. C’est un phénomène récurrent dans l’histoire latino-américaine, auquel la société vénézuélienne n’est pourtant jamais préparée. La situation économique actuelle engendre ainsi tout un tas de souffrances pour les Vénézuéliens menant à l’exode migratoire, exceptionnel dans l’histoire du pays, alors que le Venezuela était traditionnellement un pays récepteur de migrations.

Par ailleurs, le Venezuela est un pays pétrolier par excellence qui se trouve au centre de toutes les tensions géopolitiques que génère le marché du pétrole. Ce que l’on peut constater, c’est que le Venezuela était déjà dans une situation fragile. Le modèle économique en place depuis 1999, n’a pas utilisé les prix élevés du pétrole pour se constituer une épargne, mais plutôt pour investir de manière agressive sans générer de valeur ou créer des richesses qui auraient pu compenser la rente pétrolière. En 2003, l’État a instauré un taux de change fixe – du bolivar par rapport au dollar – destiné à limiter la fuite massive des capitaux. Dans un contexte d’inflation relativement élevée, cela avait pour résultat une surévaluation de la monnaie nationale par rapport au dollar et incitait les acteurs vénézuéliens à importer plutôt qu’à produire.

Dans un contexte politiquement tendu après la grève de la compagnie pétrolière nationale PDVSA, la politique du taux de change fixe s’est transformée en un mécanisme de la bourgeoisie vénézuélienne – typique dans les pays de rente pétrolière – de formation de capital national placé à l’étranger dans des juridictions plus sûres pour les capitalistes locaux. Dès 2013, et malgré les prix élevés du baril, le Venezuela faisait déjà face à des difficultés à mobiliser la rente comme soutien du budget de l’État tout en soutenant un investissement public important et une augmentation de la consommation des ménages et, donc, des importations.

L’origine de la richesse au Venezuela n’est pas privée mais publique. Les réserves pétrolières appartiennent à l’État et sont donc une propriété publique. Fait d’autant plus notable que le Venezuela a les réserves de pétrole les plus importantes du monde, soit l’équivalent de 512 milliards de barils de pétrole. Il s’agit là d’une source de richesse potentielle. Avant la crise, le rythme de production normal du Venezuela était à peu près de 3 millions de barils de pétrole par jour. La disparition de cette ressource est un topos de la réflexion intellectuelle vénézuélienne, qui appelle à la diversification des activités du pays au cas où il n’y aurait plus de ressources ou si, dans le contexte du réchauffement climatique, nous étions amenés à repenser les sociétés sans le pétrole.

Le Venezuela est rattrapé par cette contradiction : que faire de cette richesse immense qui demeure potentielle car elle n’est pas encore monétisée ? Il faut bien comprendre que ce processus de monétisation de la richesse pétrolière s’inscrit dans le temps long, ce qui explique aussi les difficultés économiques actuelles du pays. Le Venezuela est donc un État riche, puisqu’il est propriétaire de ces réserves-là, et il est propriétaire de l’entreprise nationale de pétrole, PDVSA, qui a une place privilégiée dans l’exploitation du pétrole et ce depuis 1976, date de la nationalisation de l’industrie pétrolière au Venezuela.

Le rôle central de l’armée dans la crise actuelle ne fait que souligner sa proximité avec le régime de Maduro. Déjà, sous la présidence de Chavez, la place accordée aux militaires a maintes fois été critiquée. Hugo Chavez est-il donc à l’origine de cette montée en puissance du rôle et de l’influence géopolitiques de l’armée vénézuélienne ?

L’armée est probablement l’une des institutions les plus structurées dans les pays latino-américains. Pourquoi ? Parce qu’elle est ancienne. Par exemple, quand la Révolution bolivarienne est arrivée, elle était censée tout changer. Cela a été le cas sauf pour l’armée, de mon point de vue. Durant toute la période que j’ai passé au gouvernement, j’ai toujours été confronté à des militaires qui étaient plutôt conservateurs et qui ne voulaient pas que les choses changent. À mon sens, l’armée est plutôt un élément conservateur de l’État vénézuélien.

En revanche, je vois un rôle beaucoup plus important des militaires dans le gouvernement de Maduro que dans celui de Chavez. Avec un leadership assez médiocre, Maduro a réussi à gagner les faveurs de l’armée en promouvant davantage les militaires. C’est une des raisons pour lesquelles je ne suis plus dans son entourage : c’est parce que celui-ci a été vidé de civils pour être remplacés par des militaires ; Maduro pensait ainsi avoir un plus grand ascendant sur eux, mais je pense que c’est aujourd’hui le contraire. Hugo Chavez, par exemple, n’aurait jamais accepté de vivre au sein d’une structure militaire. La résidence du président Chavez n’a jamais été au sein du QG de l’armée. Chavez n’aurait jamais accepté d’être le « prisonnier » du militaire.

Le militaire a pris une dimension politique forte dans le régime de Maduro, que je trouvais moins importante chez Chavez. On peut à ce propos faire une lecture double d’Hugo Chavez : effectivement, c’est un militaire, qui peut sembler avoir militarisé la politique vénézuélienne, mais Chavez était surtout un élément civilisateur de l’armée. Probablement parce que c’était un homme avec un esprit révolutionnaire et indiscipliné ; il n’accordait pas d’importance politique à l’armée. Dans sa politique, il était plus civil que militaire.

Toujours est-il que la composante armée dans un pays en développement est toujours importante. Un pays sans une armée forte est un pays qui n’a pas de vraie souveraineté. La souveraineté politique sans une capacité de défense du territoire serait relativement inexistante.

Sources
  1. PORRAS Temir. “Coexistencia democrática en Venezuela”. El País. 29 avril 2019.
Crédits
Baptiste Albertone, Felipe Bosch, Anne-Dominique Correa, Julia de Ípola, Marine Torrent, Florent Zemmouche