Londres. Le Royaume-Uni a dévoilé le 21 février dernier un plan de sa stratégie en matière d’Intelligence Artificielle (IA) (4). Portant sur la recherche et la formation, le dispositif prévoit la création de 200 places de master supplémentaires (le nombre de nouveaux étudiants de master y est estimé à un peu plus d’un millier par an (3)) ainsi que le financement de 1000 thèses (contre 600 nouveaux chercheurs par an actuellement) et de 5 « Fellowships » hébergées par l’Institut Turing de Londres. Ces dernières assureront à un chercheur déjà reconnu les moyens de poursuivre confortablement les travaux de son choix tout en lui offrant la possibilité d’échanger avec des industriels, des régulateurs et des responsables politiques. Le dispositif est en partie supporté par l’État, le reste étant assuré par des entreprises technologiques établies dans les îles britanniques dont Google DeepMind, Accenture ou BAE Systems.

Cette annonce met en oeuvre certaines préconisations du rapport britannique sur l’IA paru en avril 2018 et servant, à l’instar du rapport Villani (6) en France, de pierre angulaire aux décideurs britanniques. Les mesures prises sont d’ailleurs similaires aux préconisations françaises au sujet des masters et des thèses. Comme le gouvernement français, les décideurs britanniques passent toutefois sur les salaires accordés aux chercheurs du domaine, sujet sur lequel alertent pourtant les différents rapports. Non sans raison : en quittant par exemple la recherche publique française pour Facebook, un chercheur suffisamment reconnu peut multiplier son salaire par dix.

La stratégie IA du Royaume-Uni suit une chronologie comparable aux initiatives françaises, allemandes, finlandaises ou de la Commission Européenne. Celles-ci actent la prise de conscience par l’Europe de son triple déficit de compétence en IA face aux géants américains et chinois : manque de main d’oeuvre qualifiée de niveau master pour répondre à la demande des entreprises, manque de professeurs assurant la formation, et difficulté à retenir ses chercheurs phares, régulièrement débauchés par les géants du numérique ou demeurant dans les universités américaines. S’il est trop tôt pour affirmer que ces initiatives diminueront le déséquilibre de compétences induit principalement par les GAFAM, il faudra sans doute que ces stratégies de formation se conjuguent avec l’émergence d’un écosystème européen capable de retenir les talents ; c’est notamment ce dernier objectif qui est visé par le Royaume-Uni via la mise en valeur de l’Institut Turing et par la France avec la création des Instituts 3IA dans les mois à venir (1).

Les États-Unis quand à eux ne connaissent pas cette fuite de cerveaux : le Department of Defense envisage de collaborer plus étroitement avec le monde académique et les entreprises privées américaines, riches en talents (5). Trop ? L’annulation d’un contrat passé avec Google suite aux protestations des ses employés (2) montre que le caractère composite (nombreux étrangers, culture utopiste technologique) de l’industrie et la sphère académique en IA pourrait à l’avenir gêner les projets du Department of Defense.

Sources :

  1. DEMICHELIS Remy, La France aura quatre instituts d’intelligence artificielle, Les Echos, 6 novembre 2018.
  2. HARWELL Drew, Google to drop Pentagon AI contract after employee objections to the ‘business of war’, The Washington Post, 1 juin 2018.
  3. Growing the artificial intelligence industry in the UK, UK Government, 15 octobre 2018.
  4. Next generation of artificial intelligence talent to be trained at UK universities, UK Government, 21 février 2019.
  5. US Department of Defense, Summary of the 2018 Department of Defense Artificial Intelligence Strategy, février 2019.
  6. VILLANI Cédric, Donner un sens à l’intelligence artificielle, 8 mars 2018.

Grégoire Mialon