Dimanches Archive | Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/dimanches/ L'échelle pertinente Sun, 06 Sep 2026 07:23:03 +0000 fr-FR hourly 1 https://legrandcontinent.eu/fr/wp-content/uploads/sites/2/2021/03/cropped-Capture-décran-2021-03-20-à-19.21.51-32x32.png Dimanches Archive | Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/dimanches/ 32 32 « L’école va devenir subversive » Yannick Haenel https://legrandcontinent.eu/fr/dimanches/les-professeurs-sont-des-inepuisables-epuises-yannick-haenel/ Sat, 05 Sep 2026 07:32:05 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?post_type=sunday&p=356098 Avec l’auteur du livre de la rentrée La solitude des professeurs est infinie.

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Chantefable. Le nom nous transporte déjà à la frontière de la poésie, sous l’ombre de Robert Desnos. C’est ainsi que s’appelle la brasserie du XXe arrondissement où l’on retrouve Yannick Haenel, un habitué des lieux. En bon élève dont toute la vie tourne ou a tourné autour de la salle de classe, il s’installe naturellement devant, au premier rang, en terrasse. Nous, nous sommes dans la salle du fond où nous l’attendons dans un joli décor Art Déco pour le photographier. Pendant ce temps, il attend aussi, seul, en regardant la rue et les passants. Il a pris un Sancerre bien frais. On pourrait en rester là ; il n’aurait pas pu mieux illustrer le titre de son nouveau roman, La solitude des professeurs est infinie. On va le chercher, il arrive avec son verre à la main : « C’est vrai qu’il ne me serait jamais venu à l’esprit de venir dans la salle du fond. »

Il s’empresse de se justifier : la journée a été longue, les entretiens s’accumulent et se succèdent, il est fatigué, il a donc commandé un verre de vin blanc. « Quand je me suis improvisé chroniqueur judiciaire pour Charlie Hebdo au moment des procès des attentats de janvier 2015, je devais écrire un texte chaque jour. Tous les soirs, j’allais à la même brasserie, où je prenais toujours un Sancerre. Le serveur me répétait à chaque fois, fièrement : ‘Un Sancerre, pour être sincère’. Sur le moment, ça me paraissait un peu idiot. Mais avec le temps, je me dis qu’il visait assez juste. Et c’est resté. » 

La vie d’un « technicien de l’emmerdement »

Nous sommes alors un de plus, rejoints par Mathieu Roger-Lacan, qui tombe à pic : il est aujourd’hui ce que Yannick Haenel était hier, un professeur de lycée qui passe un certain temps dans le train pour aller enseigner. Plusieurs décennies avant d’écrire ce roman, Haenel a enseigné le français dans le secondaire, pendant dix-sept ans. Prof par vocation, « et rien n’est plus intranquille qu’une vocation ». 

Les trains. Les couloirs. Les horaires. C’est tout cela aussi, surtout peut-être, la vie des profs. « Être un jeune prof, c’est résoudre des problèmes sans cesse, être une sorte de technicien de l’emmerdement. C’est ce que je trouve passionnant. Les services que rendent les professeurs du secondaire sont quotidiens. Ils sont ancrés dans l’imaginaire collectif, et pourtant restent invisibles, sous la surface d’une société qui ignore, presque par définition, ce qui se passe dans une salle de classe. Ce lieu, c’est un peu un anti-lieu, comme l’atopos de Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux. On y échappe aux règles du décompte et de la mesure, qui régissent toutes les interactions du monde capitaliste. Ce qui se joue dans un cours (ou même : ce qui joue là), c’est une dépense colossale – une dépense, au sens que Georges Bataille donne à ce mot – qu’aucun outil ne saurait quantifier. »

La double rentrée 

Yannick Haenel pense en écrivain : ce sont les mots qui guident sa pensée. Il avance à pas de loup dans la vérité de son discours, avec une voix d’une douceur modianesque, régulièrement suspendue par un grand sourire juvénile. Nous voulons en savoir plus sur le succès du livre, qui bénéficie aussi de la superposition de ces deux rendez-vous très français du mois de septembre : la rentrée littéraire et la rentrée des classes. On commence par arroser le succès avec un second Sancerre, histoire d’y voir un peu plus clair. 

Un succès : le mot le gêne un peu, mais oui, il faut bien le dire, le livre est un succès. Depuis deux semaines, quelque chose lui revient avec une intensité qu’il n’avait pas prévue. Des lettres, des messages, Instagram qui « déferle ». Des professeurs surtout, mais pas seulement. Comme si le livre avait touché un point sensible dont tout le monde connaissait l’existence sans parvenir tout à fait à le nommer.

« Je n’ai jamais eu de réponses aussi immédiates. Mais je n’en fais pas une affaire personnelle. Je sens que c’est le signe que ça parle de tous côtés, que ça déborde. La vraie question, c’est : qu’est-ce qui se passe du côté de la transmission ? Est-ce qu’elle est finie ? Est-ce que l’appauvrissement du langage est arrivé à un point tel que l’école devient l’angle mort de la République ? »

Plus beau que le militantisme 

La conversation déborde elle aussi : hors du roman et vers le monde. Yannick Haenel concède que ce livre, qui n’a rien d’un roman à thèse, rien d’idéologique non plus, est sans doute son roman le plus politique, au sens fort de ce terme. « Pendant des années, moi, je me sentais très politique quand j’allais le matin au collège, quand je me forçais à me lever tôt. J’aurais pu faire autre chose de ma vie. J’y allais quand même, quitte à être déçu, quitte à me faire rabrouer par moi-même. Ma soif de politique était assouvie par le professorat. Je ne votais même plus à l’époque. Être prof dans des collèges de banlieue parisienne, c’était ma manière de faire de la politique. C’est plus beau que le militantisme. »

La date de publication, elle aussi, a joué. Le livre paraît au moment où les professeurs recommencent à mal dormir. Fin août, début septembre, comme dit le titre d’un film : les emplois du temps apparaissent, les salles se repeuplent, les RER recommencent à se prendre à l’aube. Nous lui faisons remarquer que La solitude des professeurs est infinie est arrivé presque exactement à l’instant où son titre pouvait devenir le mantra de plusieurs centaines de milliers de personnes. Il sourit. Il jure ne pas l’avoir calculé.

Mais il reconnaît que quelque chose s’est produit. Le roman a parfois été reçu, dit-il, comme « un manuel », non pas pédagogique bien sûr, mais un manuel de survie existentielle. Cela lui plaît. « J’ai toujours appris à vivre avec les livres. Dostoïevski, Hermann Hesse, bien d’autres. Les livres m’ont dit comment vivre. »

C’est peut-être aussi pourquoi celui-ci lui aura demandé tant de temps. Haenel voulait l’écrire depuis près de vingt ans, après avoir passé dix-sept ans à enseigner dans le secondaire. Il avait d’abord imaginé raconter des heures de cours, tout simplement, parce qu’elles lui semblaient constituer une matière romanesque que personne ne regardait vraiment : « Une matière très scintillante et combustible, pleine de contradictions ». Cinquante-cinq minutes pendant lesquelles on ne sait jamais exactement si l’on réussit ou si l’on échoue, où trente voix composent malgré elles une sorte d’orchestre, tantôt dissonant, tantôt harmonieux.

Le vase brisé

Ça aurait aussi fait un joli titre, « Le vase brisé ». Haenel nous confie que c’était son titre de travail, pendant la rédaction du roman. « C’était beau, mais il fallait faire des choix. Ce n’était pas seulement une question d’efficacité, mais de savoir à qui on parle. Pour une fois, je ne voulais pas faire un livre d’écrivain pour écrivains. »

Il ne voulait surtout pas non plus écrire un témoignage sur l’Éducation nationale. Encore moins un essai sociologique. « Les états par lesquels passe un professeur sont absolument ambivalents. On peut sortir d’un cours en se sentant glorieux, presque à l’apogée de l’existence, et le suivant est un désastre. On n’arrête jamais d’y penser : avant, pendant, après. Et cette simultanéité des sensations, il me semblait que seul le roman pouvait la dire. » Restait à trouver la forme de ce roman. 

Elle est venue de deux événements radicalement différents.

Le premier est tragique. En octobre 2020, Haenel couvre pour Charlie Hebdo le procès des attentats de janvier 2015. Chaque jour, il assiste aux audiences ; chaque nuit, il écrit. Un matin, les téléphones des journalistes se mettent à vibrer : un professeur vient d’être assassiné. Samuel Paty. Ce soir-là, Haenel n’arrive pas à écrire sa chronique judiciaire. Il appelle Riss, le directeur de la rédaction de Charlie, et lui annonce qu’il écrira autre chose, un texte non pas sur Samuel Paty, mais pour les professeurs. Et il l’intitule : « La solitude des professeurs ».

Le second est un souvenir franchement burlesque. À la fin d’une année scolaire, longtemps auparavant, le jeune professeur Haenel participe à un pot de départ. Il boit un peu trop, danse avec une collègue qui lui plaît et finit par s’étaler sur la table où ont été disposés les cadeaux. Un vase tombe. Un beau vase, une reproduction authentique faite par les ateliers du Louvre. Le lendemain, ses collègues lui présentent la note. 

L’anecdote nous fait rire. Il y a toujours une joie secrète lorsqu’on apprend qu’un épisode génial d’un livre a eu lieu pour de vrai. Mais le réel échappe toujours, et entre-temps, le vase cassé est devenu autre chose. « Je me suis dit que c’était la métaphore parfaite de cette faute imaginaire qu’on impute constamment aux professeurs. Il y a toujours quelqu’un pour leur reprocher quelque chose : les parents, l’administration, les inspecteurs. Et les professeurs finissent par intégrer eux-mêmes le reproche. Avec mes copains, on sortait de Normale, on était agrégés à vingt-deux ans, et après chaque cours on se disait quand même : je n’ai pas assez bien fait. » 

Et du terrain métaphorique, on glisse vers la métaphysique. Haenel connaît une vieille histoire de la mystique juive, tirée d’un des livres du Zohar, un recueil de surinterprétations talmudiques par des rabbins du Moyen-Âge. Au moment de la création du monde, la lumière divine est d’une telle intensité que les vases destinés à la contenir se brisent. Des étincelles se dispersent. Il appartient ensuite aux hommes de travailler à leur rassemblement, à la réparation du monde : le Tikkoun. L’accident grotesque du pot de fin d’année trouve soudain sa place dans une cosmologie. C’est exactement le genre de collision qui l’enchante. « J’aime que les choses s’écrivent de biais entre la littérature et la philosophie. »

Un herméneute de l’immédiat

Le professeur du livre, Jean Deichel, son double romanesque — « moi en mieux et moi en pire, en plus ivrogne et en plus scintillant » — se promène donc avec le Zohar dans les poches. Il écoute aussi du punk-rock, lit sans cesse, accumule les livres et des feuilles d’arbre dans son manteau, habite dans un studio qui surplombe un terrain de tennis en terre battue dont il doit assurer l’ouverture et la fermeture chaque jour. Un peu à l’image de l’auteur lui-même, au début des années 1990. Mais ces livres qu’on avait dans les poches à une époque pas si lointaine, ce n’est pas juste un attribut un peu pittoresque. Haenel cherche un mot. « Ce sont des activateurs d’intensité. » Un professeur, dit-il, est « un herméneute de l’immédiat ».

La formule nous arrête. Elle résume peut-être une bonne partie du roman. Devant une classe, il faut interpréter en permanence. Lire les signes et répondre immédiatement. Jean Deichel applique la même méthode au monde entier. Même lorsqu’il enseigne dans « ces horribles de préfabriqués au fond de son collège moche », il peut y voir simultanément un jardin d’Éden. Simultanément. Le collège est tragique et comique. Le professeur est ridicule et héroïque. Le vase cassé est une connerie de fin de soirée et la manifestation terrestre d’un récit mystique. La littérature sert moins à choisir entre deux versions du réel qu’à rendre possible leur coexistence. 

« Il n’y a pas de vérité unique sur une situation sociale, a fortiori celle de l’enseignement. Le Zohar me permet d’avoir accès aux deux choses en même temps. »

Dostoïevski lui rendra le même service. Le vase brisé appelle le prince Mychkine de L’Idiot ; les livres viennent rétrospectivement déchiffrer ce que le personnage a vécu sans le comprendre. Car Deichel vit avant de comprendre. Et puis la littérature vient lui dire : regarde, voilà peut-être l’histoire dans laquelle tu étais.

Les inépuisables épuisés

Yannick Haenel le dit volontiers, La solitude des professeurs infinie est aussi un roman épique et picaresque. Et s’il fallait chercher à caractériser son protagoniste, pourrait-on dire qu’il est une sorte de Quichotte ? Il s’apprêtait à prendre une gorgée de son vin blanc, il s’arrête, il repose le verre sur la table sans boire. Il sourit. La comparaison lui plaît. C’est un des personnages féminins centraux du roman, Sophie, qui en est à l’origine. « Le chevalier errant sans dame est comme un arbre sans feuilles », dit-elle, légèrement moqueuse, à Jean Deichel en citant le Quichotte

Ce jeune professeur, agrégé et poète, hidalgo incompris de la littérature « qui se la raconte un peu », précise en direct Haenel, cherche tout au long du roman son Sancho Panza, qu’il finit par trouver par hasard en la figure du chien, Lumpen. Deichel est pris dans une folie douce, celle du désir de transmettre, d’être professeur, mais aussi celle du désir de fiction. Il est conscient d’être le personnage d’un roman qui est en train de se construire et qui ne doit jamais arrêter de s’écrire : le Quichotte meurt quand il redevient Alonso Quijano, c’est-à-dire quand la fiction s’arrête. 

« C’est très beau. C’est cohérent ; Don Quichotte, c’est ça, c’est une production de fiction pour ne pas flancher tout en étant sur une ligne pour défendre quelque chose qu’on croit être juste. Puis il y a l’idée de la chevalerie derrière, c’est-à-dire toute la bibliothèque au fond. Mon prof, mon alter ego Jean Deichel, est vraiment quelqu’un qui a un rapport de faveur avec les livres, qui pense que les choses sont écrites. » Faut-il voir là une sorte de fatalisme ? Haenel ne le pense pas. Mais son protagoniste va quand même se retrouver à la fin dans une tombe étrusque et voir que sa vie a déjà été peinte, « dans un grand éclat de rire évidemment, ajoute-t-il aussitôt, parce que tout ça est quand même une farce. » Avant de conclure : « Prendre avec soi tous les livres du monde, comme fait Quichotte, les dépenser dans un geste burlesque, chercher à enclencher une vie et toutes les vies des autres, au fond, c’est quand même aussi de ça dont il s’agit. »

Il est tentant de pousser le parallèle. Y a-t-il un geste chevaleresque dans le professorat ? « Je le crois vraiment, je n’ai aucun problème à l’assumer. » Haenel est un grand lecteur de Kierkegaard : « Il m’est difficile de ne pas penser au ‘chevalier de la foi’ de Crainte et tremblement. » Mais le rire final de Deichel n’est jamais très loin. « C’est une chevalerie comique, pleine d’autodérision, foireuse comme dirait Beckett. Il ne s’agit pas de chercher une grandeur, tout ça est un peu suranné, ce n’est pas adapté à notre monde. Il s’agit de chercher une justesse. Quichotte est quelqu’un qui n’a pas de position de surplomb, qui accepte que ce qu’on croit être la folie et qui est en vérité son énergie. » Haenel s’arrête. Il sourit encore, une gorgée de Sancerre pour être sincère : « Vous savez, c’est un inépuisable épuisé. » 

L’expression est de Jean Reverzy, un écrivain des années 1950, de Lyon. « Un romancier comme Paul Gadenne ou d’autres grands écrivains qui ne seront jamais dans les manuels mais qui sont très touchants. » Reverzy raconte dans un très beau roman « qui plaît beaucoup à Modiano », Place des Angoisses, l’histoire d’un médecin urgentiste qui fait partie des « inépuisables épuisés ». « Franchement, les professeurs du secondaire, c’est ça : ils connaissent très bien la fatigue. La fatigue, c’est une chose ontologique, ça a à voir avec l’être. Et la fatigue, c’est inépuisable. »

Paradoxe sur le professeur

Reste ce mot : solitude. 

Il y a quelque chose de paradoxal à présenter le professeur comme un solitaire. Un professeur rencontre des centaines, bientôt des milliers d’élèves ; il change parfois de lycée, de collègues, de villes. Il passe sa vie entouré de nouveaux visages. Yannick Haenel acquiesce. C’est justement pourquoi la solitude qui l’intéresse n’est pas seulement celle de l’abandon institutionnel, même s’il ne la nie pas. Elle est plus profonde. Elle ne prend pas la forme d’une plainte, mais de la conscience d’une condition ontologique. 

« Personne ne peut faire cours à notre place », dit-il très doucement. « C’est comme un grand musicien. On ne peut pas se mettre à la place du pianiste. Comme dans l’écriture. Comme dans l’amour. Ce n’est pas reproductible. Aucun cours ne ressemble à un autre. » Le professeur est seul non parce que personne ne l’entoure, mais parce que personne ne peut exactement partager l’acte qu’il accomplit.

La porte se ferme. Pendant cinquante-cinq minutes, quelque chose se passe, ou ne se passe pas complètement. La société, les inspecteurs, les collègues même ne sauront jamais très bien quoi. Et cette réalité, qui nourrit la solitude des enseignants, constitue aussi pour Haenel leur étrange liberté. « Ce n’est pas secret, ce n’est pas tabou, ce n’est même pas impartageable. C’est plutôt comme du jeu, au sens mécanique : un espace de liberté. »

Nous retrouvons alors ce qui nous avait frappés au début de la conversation. La solitude du professeur n’est pas l’opposé de la rencontre. Elle en est peut-être la condition.

Pour rencontrer vraiment trente personnes, il faut accepter de s’exposer seul devant elles. Il faut accepter d’être atteint. « Si on n’est pas transpercé, c’est que ça ne va pas. Si on se protège trop, si on met un écran d’autoritarisme vertical entre les élèves et nous, il ne se passe rien. La fragilité devient un lieu de parole. Mais on en paye le prix. » Nous faisons le parallèle avec le Paradoxe sur le comédien de Diderot. Le roman de Yannick Haenel a quelque chose d’un Paradoxe sur le professeur. L’idée lui plaît.  

Un kamikaze de la douceur

Il y a quelque chose de radicalement étrange dans le geste d’enseigner, et plus encore d’enseigner la littérature, aujourd’hui. Un texte de Stendhal ou de Duras lu pendant cinquante minutes par trente adolescents qui, ailleurs, ne l’auraient peut-être jamais ouvert. « Parfois, je me dis que l’école va devenir subversive. Ce sera peut-être l’un des derniers lieux où le langage ne sera pas en voie d’appauvrissement. »

Le professeur comme vestale, dit-il un peu plus tard : celui qui veille sur un feu dont personne ne sait exactement pour qui il brûle. Comme Quichotte. Ou comme un kamikaze.

Mais alors, précise-t-il en recommandant finalement le morceau de PJ Harvey pour accompagner cet entretien : un kamikaze « au bon sens du terme ». « Un kamikaze de la douceur. Un kamikaze de la parole. C’est un peu ça, les profs. »

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« Et si cela conduit à la fin des temps, tant mieux » https://legrandcontinent.eu/fr/dimanches/et-si-cela-conduit-a-la-fin-des-temps-tant-mieux/ Sat, 05 Sep 2026 07:13:32 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?post_type=sunday&p=356055 Pourquoi J. D. Vance voit dans l’apocalypse une catégorie du gouvernement. Par le jésuite Antonio Spadaro.

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Le 1er septembre, le vice-président des États-Unis est apparu dans un podcast d’un animateur évangélique de vingt-deux ans pour parler de la fin du monde avec le ton de quelqu’un qui parle plutôt politique. Il a raconté s’être passionné pour l’eschatologie vers l’âge de dix ou onze ans. Il a déclaré qu’il ne serait pas surpris d’apprendre que l’Antéchrist se promène déjà parmi nous. Il a ajouté qu’en attendant, il s’efforce d’accomplir autant que possible l’œuvre de Dieu. Puis il a prononcé la phrase qui a fait le tour du monde : « Si cela conduit à la fin des temps, tant mieux ; et si cela conduit au contraire à construire un monde qui perdurera longtemps, tant mieux aussi. »

Ces deux hypothèses sont présentées comme équivalentes, et c’est cette équivalence qui mérite notre attention. La passion pour les derniers jours accompagne le christianisme depuis sa première génération et a donné naissance à des lettres, des mosaïques, des cathédrales et au Dies irae ; il n’y a rien de répréhensible à s’y intéresser. Ce qui surprend, c’est plutôt la sérénité avec laquelle la fin et la durée sont mises sur le même plan, comme les deux platines d’une balance qui s’équilibrent.

Il convient de repartir du texte. Apokálypsis signifie « révélation », « mise au jour de ce qui était caché ». Dans la Bible, l’Apocalypse est une connaissance salvatrice, écrite pour des communautés persécutées afin qu’elles ne perdent pas espoir. Le langage courant l’a réduite à un synonyme de catastrophe, et cette réduction a des conséquences très concrètes. Lorsque la fin cesse d’être une révélation de Dieu pour devenir un calendrier à consulter, la théologie cède la place à une technique d’orientation politique.

Il y a neuf ans, suivant une intuition du pape François, nous l’appelions le culte de l’apocalypse dans un essai rédigé avec le pasteur protestant Marcelo Figueroa pour La Civiltà Cattolica. Nous y décrivions une formule simple : combattre les menaces pesant sur les valeurs chrétiennes américaines et attendre la justice imminente d’un Armageddon, l’affrontement final entre le Bien et le Mal. Nous nous intéressions davantage aux conséquences pratiques qu’à la doctrine. Face à l’urgence de la fin, tout processus s’effondre. La négociation, la médiation et la construction patiente de la paix deviennent des luxes réservés à ceux qui ont le temps, et le temps, il n’y en a pas. La communauté de la foi se réorganise en communauté de combat. Nous attribuions cette grammaire au fondamentalisme évangélique et au dominionisme de Rushdoony, et déjà à ce moment-là, il nous semblait qu’elle débordait. Aujourd’hui, cette grammaire est utilisée sans effort par un vice-président catholique : l’œcuménisme surprenant dont nous parlions s’est accompli.

En mars, Peter Thiel a prononcé quatre conférences à Rome sur le katechon, l’Antéchrist et la fin des temps. Thiel a financé la carrière politique de Vance, et le mécanisme est bien reconnaissable. L’Apocalypse ne fonctionne pas comme un discours sur Dieu et le salut ; elle sert de grille de lecture pour répartir les rôles dans l’histoire présente : celui qui fait obstacle à mes projets prépare le règne de l’Antéchrist, tandis que celui qui les soutient retarde le désastre. Thiel est un architecte de la fin qu’il dit craindre. Vance va encore plus loin et de manière plus explicite : la fin n’a même pas besoin d’être redoutée.

Ici, le problème devient théologique. L’Évangile dit que personne ne connaît ce jour ni cette heure (Mt 24, 36), et lorsque les apôtres s’enquièrent des temps, Jésus leur répond qu’il ne leur appartient pas de les connaître (Ac 1, 7). Cette ignorance ne doit pas être comblée par l’analyse géopolitique ; elle est la foi même, qui remet l’accomplissement entre les mains de Dieu et laisse aux hommes le travail. Celui qui calcule dans quelle semaine de l’histoire nous nous trouvons a déjà troqué la confiance contre la stratégie.

Il y a ensuite le poids du présent. Dans le christianisme, l’attente de la fin n’allège pas ce que nous faisons ; elle le rend définitif. Dans la scène du jugement de Matthieu 25, personne n’est interrogé sur sa capacité à déchiffrer les signes des temps. Les questions sont d’une autre nature : as-tu donné à manger, as-tu accueilli l’étranger, es-tu allé rendre visite au prisonnier ? Le pauvre est le critère du jugement, et cela renverse le sens de ce « c’est bien ». Se déclarer en paix à l’idée que sa propre action mène à la fin du monde revient à utiliser l’eschatologie comme alibi plutôt que comme mesure. Celui qui a cru accomplir l’œuvre de Dieu n’est pas pour autant dispensé de rendre compte aux hommes de ses actions.

Reste la question de savoir ce qu’est l’œuvre de Dieu et qui en décide. Pour un catholique au sommet du pouvoir américain, ce n’est pas une question de séminaire. En février 2025, le pape François a écrit aux évêques américains que le véritable ordo amoris se découvrait en méditant la parabole du bon Samaritain : un amour qui construit la fraternité sans exclure personne. C’était une réponse à l’utilisation politique que Vance avait faite de cette même expression quelques semaines auparavant. Le cardinal Robert Prevost, aujourd’hui Léon XIV, avait relayé publiquement un article contestant cette interprétation. À deux reprises, sur le même point, la même rectification : le critère chrétien ne se trouve ni dans la hiérarchie des appartenances, ni dans la proximité de la fin.

François a vidé le récit millénariste sectaire de sa substance en insistant sur la miséricorde comme attribut fondamental de Dieu. Une histoire régie par la miséricorde ne saurait être interprétée à tort comme le théâtre d’une bataille finale. Dans l’Évangile de Luc, le serviteur béni est celui que le maître, à son retour, trouve en train de travailler (Lc 12, 43). Il ne veille pas parce qu’il a calculé l’heure, et il ne cesse pas de travailler parce qu’il craint que le temps ne soit écoulé ; il travaille parce qu’on lui a confié quelque chose. Entre les deux hypothèses que le vice-président des États-Unis déclare indifférentes – un monde qui prend fin et un monde qui perdure –, s’étend toute la distance qui sépare une idéologie de la fin de l’espérance chrétienne.

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À la mémoire du professeur Rémi Chatelier (2026-2096) https://legrandcontinent.eu/fr/dimanches/a-la-memoire-du-professeur-remi-chatelier-2026-2096/ Sat, 05 Sep 2026 07:13:17 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?post_type=sunday&p=355988 Les élèves de Rémi Chatelier (2026-2096) se souviennent encore qu’il enseignait cette chose étrange : pour lire vraiment, il faut regarder longtemps.

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Je veux écrire ce que j’ai connu de M. Rémi Chatelier, qui vient de mourir dans les circonstances que l’on sait, et qui est le plus grand professeur que j’ai eu. Dans ma vie comme dans mon écriture, j’ai été son élève. Il faut, si je veux conserver un souvenir fidèle, peindre l’homme. Le peindre à travers les yeux de ses élèves. Causez avec l’un d’entre eux, il vous parlera d’abord d’une silhouette marchant sur les coursives avec un cartable trop lourd. 

Cléa Dumont, aujourd’hui clinicienne du rêve à l’hôpital Saint Antoine, se souvient aussi de son goût pour le mot « coruscant » et de sa graphie, qu’il qualifiait lui-même de « hiéroglyphique ». « Il nous faisait encore accorder les participes : “Les digues qu’ils ont construites !”. Oui, il appartenait à cette génération-là ! » se souvient Clément Baddou, aujourd’hui Commissaire à la terraformation en Nouvelle-Drôme sur Mars. Romy Aubert, prix Nobel de médecine pour ses recherches sur le rajeunissement cellulaire, rappelle aussi, avec un sourire ému, comment il ouvrait ses cours avec une voix tonitruante : « Qui n’a pas le texte ? Parlez sans crainte ! ». Je me souviens comment, entendant un léger vrombissement au premier rang, il rapprochait son visage de l’élève et chuchotait : « Ce sont vos lunettes qui font ce bruit de friteuse ? », avec le sourire élégant d’un professeur qui manifestait une élasticité rare dans l’application des règles du lycée, notamment concernant le mode « école » que nous étions censés activer sur tous nos appareils dans le cloître d’entrée.

La vie de cet homme, son être extérieur, et les manières qui constituaient son personnage, nous apparaissent à tous aujourd’hui comme quelque chose d’ordinaire et de singulier tout à la fois. Tous les élèves de notre promotion se souviennent de cet après-midi d’hiver où une cyberattaque avait plongé la ville dans le noir. Imperturbable, il avait poursuivi son commentaire du poème El Desdichado à la seule lueur d’un briquet. « Ma seule Étoile est morte, et mon luth constellé porte le Soleil noir de la Mélancolie ! ». Je garderai jusqu’à la fin de ma vie cette image caravagesque de son visage où dansait la lumière. M. Chatelier avait un amour insatiable du Beau qui prenait pour nous la puissance d’une maladie contagieuse, et pour laquelle, malgré l’âge, nous ne cesserons jamais de lui être reconnaissants. Si la plupart d’entre nous ont pu échapper au mal du siècle, l’hypoprosexie, c’est grâce à lui : « Regardez le texte ! Regardez-le encore ! Regardez-le longtemps ! », nous disait-il souvent.

Son père et sa mère étaient tous deux des programmeurs qui avaient fini dans la misère dans les années 2030. Rien ne le destinait particulièrement à étudier les Lettres. Lorsqu’il décida de devenir professeur, le métier n’était pas aussi prestigieux qu’aujourd’hui. Il y avait plus d’élèves dans les classes (pas autant qu’au début du siècle, quand même !), et il restait encore des emplois qualifiés et bien payés dans les bureaux (rappelons qu’il restait des banquiers !). Mais il avait vécu l’avant et l’après du grand « Pacte démographique » de 2041, qui avait redirigé vers le salaire des professeurs toutes les économies réalisées par la baisse des effectifs. Le pacte avait aussi créé l’École nationale du professorat, régionalisé et considérablement resserré les concours et aligné en vingt ans les traitements sur ceux de la haute fonction publique. Certes, la Chine commençait à pousser des publicités pour des tuteurs robotisés (on se souvient de celle qu’on voyait partout dans le métro où un garçon murmurait à son robot : « Il ne se fatigue jamais de moi » !) ; mais, comme nous pouvons nous en féliciter au vu de la dernière tragédie à Tokyo, ces machines n’ont jamais franchi les portes de l’École française, sinon sous la forme de surveillants, grâce à la loi Delmas du 14 mai 2034 relative à l’autonomie des apprentissages et au fameux principe de non délégation cognitive en milieu scolaire.

À vingt ans, Rémi Chatelier s’engagea quelques mois dans le corps expéditionnaire français en Lettonie. Il y passa une année dans un trou sous les bombes, avec pour seul passe-temps la lecture d’un exemplaire papier des tragédies d’Eschyle, qu’il avait pris à la place d’une liseuse, pour ne pas attirer l’attention des drones autonomes. Il nous racontait souvent cette période, qui était selon lui « la plus belle de sa vie ». Au concours de l’École nationale du professorat, il était arrivé avant-dernier pour la région Normandie, ce qui ne l’avait pas empêché d’obtenir un des logements de fonction au dernier étage. À la récréation, on l’apercevait parfois penché à sa fenêtre, fumant une cigarette au-dessus de la cour des orangers où les élèves venaient chercher un peu de fraîcheur entre les cours.

Il travaillait à thésauriser les pensées anciennes, les faire respirer en nous, enrichir l’art de la lecture, non par un plaisir plébéien de l’anachronisme, mais parce qu’il était nécessaire que nous soyons capables de toutes les idées. Sa passion pour les textes anciens n’était d’ailleurs nullement réactionnaire. Il aimait beaucoup utiliser les simulateurs, et avait lui-même réalisé une reconstitution virtuelle de tout le savoir contenu dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, dans lequel nous pouvions nous promener avec une interface corticale. 

J’ignore pourquoi il est resté toute sa vie dans notre lycée. Je sais que de grands lycées parisiens et des académies européennes lui avaient adressé plusieurs demandes de mutation. Je crois qu’il aimait vraiment la vie là-bas ; et il est vrai que l’arrivée dans le parc au milieu du bocage, quand l’autopilote du ramassage scolaire avait emporté les quinze élèves de notre promotion, était toujours bucolique. C’est aussi pourquoi, j’imagine, il a tenu à être enterré là, dans un cimetière à deux pas de l’école.

Nous lui demandions souvent pourquoi il ne publiait pas ses cours et refusait qu’on les enregistre. Aujourd’hui qu’il n’est plus là, je donnerais beaucoup pour retrouver sa voix, fût-ce dans un livre. Je suppose qu’il était trop modeste pour se prétendre auteur. Le grand public ne connaîtra donc jamais sa pensée. Mais pour nous qui l’avons connu, M. Rémi Chatelier restera, au même titre que ses propres maîtres et modèles des siècles passés, le professeur.

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Le miso de patate douce de Meredith Whittaker https://legrandcontinent.eu/fr/dimanches/le-miso-de-patate-douce-de-meredith-whittaker/ Sat, 05 Sep 2026 07:13:02 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?post_type=sunday&p=355961 La présidente de la Fondation Signal a été libérée de Google par un bol de riz.

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  • riz complet
  • 1,5 tasse de dashi
  • 1 cuillère à soupe de gingembre
  • une carotte
  • un radis daikon
  • une poignée de champignons shiitake
  • une patate douce
  • 1/3 d’un bloc de tofu ferme
  • un œuf mollet
  • miso au choix
  • oignons verts
  • huile pimentée ou Chili crisp

L’histoire 

Quand j’ai commencé à travailler chez Google, en 2006-2007, c’était l’époque où l’entreprise nous nourrissait en permanence. 

Il y avait des stands partout. On avait le choix entre huit variétés de kombucha. Si l’on voulait prendre le petit-déjeuner, on avait le choix entre cinq sortes de pancakes, trois sortes de crêpes et seize sortes de confitures.

Pendant un certain temps, j’ai apprécié tout cela, même si c’était absurde. Puis, à un moment, j’ai ressenti, avec un sentiment de panique, que mon lieu de travail était en train de coloniser ma vie, que l’on me privait peu à peu de mes plaisirs et de mes joies, qui étaient tous intégrés à mon rôle de personne employée et rémunérée par Google.

Ce n’était pas sans fondement à l’époque, car l’entreprise essayait de nous faire rester sur le lieu de travail, où une vie sociale et personnelle était simulée. Il y avait des terrains de volley-ball, de nombreuses activités de plein air, une laverie et un service de pressing. Comme il y avait de la nourriture partout, on était toujours un peu trop rassasié et on n’avait jamais besoin de partir. Et puis, tout à coup, il était 21h et nous étions toujours au travail. On ne voyait plus d’amis, on ne cultivait plus de relations en dehors du travail, et on ne consacrait plus de temps à tout ce qui fait qu’une vie est une vie.

Je ne voulais pas dépendre de mon employeur pour tout. J’ai donc arrêté de manger sur place, pour rétablir un équilibre et me rappeler que je ne suis pas seulement une salariée, mais aussi une personne. Je voulais gérer ma vie selon mes propres conditions, sans l’intervention d’une grande entreprise du numérique.

J’ai donc commencé à cuisiner, presque par défi. Je voulais revenir à la cuisine des ingrédients les plus fondamentaux, pour les maîtriser à la perfection.

C’est pour cette raison, et parce que j’ai grandi en mangeant de la nourriture japonaise, que j’ai commencé par le plus élémentaire : le riz complet. J’ai appris à le faire tremper, à l’égoutter, à le cuire dans un faitout en terre cuite. J’ai appris de plus le temps de cuisson parfait ; les différentes variétés de riz ; la bonne quantité de sel à ajouter en fonction de la température.

Je voulais acquérir une marge de manœuvre au niveau le plus fondamental et j’apprenais cela comme un savoir-faire pour mon propre corps, afin de retrouver l’usage de mes sens par le biais de mes mains, de mon nez et de mon palais. 

La nourriture était quelque chose que je confiais à l’entreprise ; elle est devenue un rappel de l’existence physique. 

Je cuisine toujours de cette façon. C’est quelque chose que je garde en dehors de ma vie publique, comme une façon d’être présente pour moi-même. Je pense que les dîners d’affaires, les repas à cinq plats et l’extravagance constamment recherchée qui les accompagne, nuisent à la capacité de profiter pleinement de la nourriture.

Voilà ce qui m’a amenée au riz complet.

Le bol de riz complet

Le riz complet est l’un des aliments de base de la cuisine macrobiotique, une pratique consistant à consommer de la nourriture aussi peu transformée que possible. Quand j’étais enfant, je considérais le riz complet comme une sorte de remède, et non comme une source de plaisir. J’ai voulu renverser cette vision et apprendre à le cuisiner pour qu’il soit aussi savoureux que possible.

Il faut respecter un rapport d’environ 1 pour 1 et trois quarts de riz complet par rapport à l’eau. Ajoutez ensuite un peu de bicarbonate de soude ou de sel. D’un point de vue chimique, il s’agit de supprimer l’acide phytique, qui est responsable de l’amertume du riz. Faites tremper le riz pendant six à douze heures, afin de débuter un processus de germination qui le rend plus digeste, plus savoureux, et plus riche en nutriments. La durée du trempage dépend de la température extérieure : en hiver, il faut un peu plus de temps, en été, un peu moins.

Faites ensuite cuire le riz dans un faitout en terre cuite, qui diffuse une chaleur rayonnante.

Ne vous fiez pas au temps, mais à l’odeur. Il suffit de porter l’eau à ébullition, puis, d’augmenter lentement le feu jusqu’à ce que la vapeur s’échappe du couvercle.

Dès que vous sentez une légère odeur de grillé – pas de brûlé, mais une odeur agréablement grillée –, éteignez le feu et laissez reposer pendant 20 minutes.

Ce temps permet à la chaleur de la terre cuite de se diffuser lentement, créant ainsi un riz au goût extrêmement toasté à la saveur de noisette, avec une petite croûte au fond qui ajoute une note délicieuse, presque comme le tahdig iranien.

À Paris, j’ai une plaque à induction, je ne peux donc pas utiliser de cocotte en terre cuite. J’utilise un cuiseur à riz en fonte très lourd, plus précisément un Kama-Asa 3GO, que je recommande. Je m’en sers plusieurs fois par semaine, et il fonctionne comme un faitout en terre cuite. 

Le miso de patate douce 

En parallèle, portez le dashi à frémissement.

Ajoutez le gingembre, les champignons, la carotte et le daikon, puis laissez mijoter jusqu’à ce que les légumes soient tendres. Pendant ce temps, retirez la chair de la patate douce cuite et mélangez-la avec le miso dans un bol jusqu’à obtenir une préparation homogène. Une fois les légumes cuits, ajoutez le tofu. Éteignez le feu, puis incorporez le mélange patate douce-miso en le délayant bien dans le bouillon. Garnissez avec les oignons verts, les œufs mollets et le chili crisp ou l’huile pimentée.

Je travaille depuis la maison la plupart du temps. Entre deux réunions, j’aime bien couper quelques légumes et commencer à préparer des sauces. Le soir, il ne me reste plus qu’à assembler le tout et un bon repas est prêt.

Je cuisine ce plat depuis des années et il occupe une place particulière dans mon cœur, car au départ, c’était un acte de défiance active, un geste d’autoprotection et un moyen de me réapproprier quelque chose qui me semblait menacé : ma capacité à diriger ma vie personnelle, le temps que je passe devant les écrans, mais aussi mes goûts. Je ne voulais pas les laisser façonner par une entreprise qui a prouvé, tant auprès de ses employés qu’auprès du monde entier, sa volonté de s’emparer de nos vies, de nos institutions et de nos relations sociales.

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Comment j’ai cessé de croire à l’université américaine https://legrandcontinent.eu/fr/dimanches/comment-jai-cesse-de-croire-a-luniversite-americaine/ Sat, 05 Sep 2026 07:12:49 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?post_type=sunday&p=356072 Tyler Austin Harper était jeune, noir, de gauche et convaincu que l’université était l’une des meilleures choses des États-Unis. Puis il est devenu professeur à Bates College.

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Si vous traversez la rivière Androscoggin qui mène à Lewiston, à gauche, vous découvrirez les chutes d’eau qui, autrefois, faisaient tourner des moulins textiles. À droite, fixée sur le mur de briques grêlé d’un de ces moulins – aujourd’hui abandonné, mais à l’époque il produisait des dizaines de milliers de couvre-lits par semaine –, une enseigne lumineuse de 10 mètres de large affiche le mot HOPEFUL.

Plein d’espoir, c’est exactement ce que je sentais ce jour-là. J’étais avec ma femme, nous venions de quitter New York pour nous installer dans le Maine quand nous sommes passés devant cette vieille enseigne. C’était en 2020, un après-midi de mai où il faisait chaud. Le 100 000e Américain allait bientôt mourir du Covid et j’avais obtenu le poste dont je rêvais.

Arrivés devant Bates College, nous sommes entrés dans l’enceinte déserte avant de tourner à gauche pour garer notre camion de déménagement devant notre nouveau logement : une maison coloniale d’une centaine d’années, tout près du campus, entourée de lilas en fleurs et de buissons de mûres sauvages. La pelouse avait été tondue. Nous venions de déballer nos affaires et de vider nos premiers cartons en admirant la maison, deux fois plus grande et deux fois moins chère que notre appartement à Queens, quand un homme d’un certain âge est venu se présenter en traversant la rue. C’était un professeur d’université à la retraite. Nous avons échangé deux ou trois banalités, façon Norman Rockwell. Sa femme, accroupie à l’ombre dans leur jardin, nous a fait signe en agitant son sécateur.

Le cadre était magnifique. Je me disais que j’avais une chance folle, alors que ma carrière universitaire m’avait déjà valu d’heureuses surprises. Mon but était d’obtenir un poste de professeur et jusqu’ici, tout s’était déroulé à merveille. En 2014, j’étais passé directement de mon bachelor’s degree à Haverford à un cursus doctoral de littérature comparée à l’université de New York (NYU) entièrement financé. Cinq ans plus tard, je me retrouvais sur le marché des postes universitaires, très dur, et je décrochais un poste de pré-titularisation à Bates. Je devais donner des cours de sciences humaines interdisciplinaires dans le cadre des études environnementales, très demandées, de l’université. J’avais reçu le mail de confirmation le 23 décembre 2019 : un vrai cadeau de Noël. Pour couronner le tout, j’avais signé mon contrat deux ou trois semaines avant le premier cas de coronavirus du pays, si bien que je n’ai pas souffert du gel des embauches ni de l’annulation des offres d’emploi qui paralyserait le recrutement de professeurs.

Cette année-là, quand j’ai soutenu ma thèse sur Zoom au printemps et décroché mon poste de pré-titularisation, un de mes directeurs de thèse a ri en disant qu’il avait l’impression d’« assister à la naissance du dernier dinosaure ». J’y voyais à la fois un compliment et un commentaire tristement réaliste. J’avais tiré le gros lot alors que c’était l’apocalypse. J’avais un poste universitaire sûr, prestigieux et bien payé, une espèce en voie de disparition dans un monde où la majorité des universitaires sont condamnés au bas de l’échelle et aux postes de vacataires.

L’été qui a suivi fut un pur bonheur. Je courais le long de l’Androscoggin et autour du lac Auburn, bordé de pins. J’ai rangé et classé mes livres dans mon bureau lumineux et acheté des sansevières pour le rebord de la fenêtre. Ma femme, qui avait longtemps travaillé pour le Glacier National Park pendant les vacances, était ravie de se retrouver dans un lieu où la nature est reine. Nous allions boire du cidre bien corsé dans un verger situé au sommet d’une colline qui donnait sur les White Mountains, nous faisions des tartes avec les mûres du jardin, nous posions pour des photos devant la botte géante de la boutique L. L. Bean. Tout était bon pour oublier New York, la soif d’argent, les pop-ups à la mode, les financiers aux gilets matelassés et le chaos du Covid. Nous faisions tout ce qu’il faut pour devenir, sinon de vrais habitants du Maine – nous n’y sommes pas nés —, du moins des gens qui en aient plus ou moins l’allure.

J’étais naïf, je croyais à l’enseignement supérieur américain, comme un jeune missionnaire croit à sa mission. Je venais d’une famille animée depuis longtemps par l’idée que l’université est la promesse d’une vie meilleure. Ma grand-mère, née dans un hameau isolé des montagnes de Virginie-Occidentale, avait arrêté le lycée. Ma mère a fait deux ans d’études couronnées par un simple Associate’s degree avant ma naissance. Je considérais mon parcours comme la récompense de plusieurs générations qui s’étaient sacrifiées, un prix que je devais au renoncement des autres. Je pensais que les universités américaines étaient ce qu’il y avait de mieux dans le pays : l’idée que l’éducation est émancipatrice, civilisatrice, que c’est un bien commun, profondément démocratique, plutôt qu’un luxe réservé à une poignée de privilégiés. Je me voyais déjà enseigner à Bates jusqu’à la fin de mes jours ou presque.

La ville de Lewiston trahissait de nombreux vestiges d’une splendeur largement passée : d’immenses usines reconverties dans le cadre d’un énième projet de réhabilitation ; de vieilles demeures perchées sur une colline, avec des façades écaillées et des voitures rouillées dans une cour qui avait dû être superbe ; des toxicomanes aux coins des rues, assoupis ou tenant une pancarte pour se défendre. La ville était exsangue. Surtout à côté de Bates College, un paradis de 54 hectares d’espaces verts et de bâtiments parfaitement entretenus, en plein cœur de ce purgatoire post-industriel.

Le quartier où nous vivions était une sorte de prolongation du campus, un mélange de maisons appartenant à des professeurs, actifs ou à la retraite, et de propriétés, dont la résidence des enseignants dont nous louions une partie à l’université. Juste à côté, se trouvait une maison où vivait une femme de couleur que j’appellerai Ava (j’ai choisi de ne pas citer de noms, mon objectif n’étant pas de stigmatiser des personnes, mais d’évoquer les problèmes dont j’ai été témoin à Bates College et dans l’enseignement supérieur en général.) Elle faisait partie de l’administration de l’université et était très engagée dans tout ce qui était diversité, équité et inclusion (DEI).

Ava avait le cœur sur la main, c’était une passionaria qui devait se sentir obligée d’être une voisine et une professionnelle parfaite pour être sûre que son nouveau collègue noir et sa charmante épouse blanche se sentent bienvenus dans le Maine. Son ouverture d’esprit se traduisait essentiellement par des apéros chez elle, avec des chaises espacées d’un ou deux mètres pour respecter la distanciation sociale et une bouteille de Chardonnay posée sur le porche qui nous séparait.

Au fil des jours, j’ai fait sa connaissance et j’ai découvert qu’elle pensait que le centre du Maine était un enfer digne de Stephen King, un concentré de vieux préjugés et de violence dissimulé derrière la façade riante de cette ville universitaire. Avec ma femme, nous avions droit à toutes sortes d’histoires d’atteintes à caractère raciste présumé qui se terminaient par l’idée que Lewiston – une poche de diversité dans un État réputé pour être homogène, voire franchement réactionnaire – était un bastion de suprémacistes blancs. Jusqu’au jour où Ava m’a avoué que lorsqu’elle traversait la ville en voiture et voyait les « petits blancs » du coin assis sous leur porche (pas très différent de celui où nous étions assis), il lui arrivait de se dire qu’ils voulaient sa peau.

J’étais perplexe. Non pas que l’expression « petits blancs » me choque, mais ce n’est pas une insulte qu’une responsable d’université devrait se permettre – surtout dans une fac qui accueille un nombre significatif d’étudiants de la classe ouvrière blanche du Maine. Par ailleurs j’avais du mal à croire que je me retrouvais dans un nid de fans du Ku Klux Klan. J’avais grandi en Pennsylvanie, dans la banlieue de Harrisburg, encore un centre urbain désindustrialisé sans cesse réhabilité, et Lewiston n’était pas une nouveauté pour moi. J’avais plutôt l’impression que les gens étaient sympathiques, bosseurs, et ne se mêlaient pas des affaires des autres. Je ne pense pas qu’Ava pouvait imaginer que je venais du même genre de banlieue et de milieu social. 

Même s’il lui arrivait de faire des commentaires socialement méprisants, voire blessants, je l’aimais bien. Elle avait l’esprit vif, elle aimait rire. Quand on allait voir nos familles à Boston, c’est elle qui arrosait nos plants de tomates. On s’envoyait des SMS à propos du bébé renard qui se baladait dans les jardins des environs le matin ou de la grosse marmotte qui harcelait les chiens. Je déposais des baguettes au levain encore toutes chaudes sur son perron ; on rouspétait en chœur quand il y avait des coupures de courant. Certes, elle était un peu parano, mais très intelligente. Et c’était une référence dès qu’il s’agissait de racisme, le genre d’engagement que je prends au sérieux. Que demander de plus ?

J’avoue que j’avais quelques réticences vis-à-vis des politiques d’identité. Depuis que j’étais étudiant, je penchais plutôt à gauche, tendance socialiste, même si j’avais remarqué que les progressistes étaient beaucoup plus à l’aise quand il s’agissait de parler de race que de classe. En même temps, je pensais que les doléances des conservateurs à propos de ce qu’on commençait à appeler avec dédain le « wokisme » relevaient essentiellement des présentateurs hystériques de Fox News. Je n’avais aucune raison de me dire que ces doléances étaient peut-être justifiées avant d’arriver à Bates College.

À Haverford, en Pennsylvanie, l’atmosphère politique du campus était plutôt du genre terre-à-terre, rock-stoner et pacifiste – plus préoccupée par le « capitalisme tardif » et la guerre des drones de Barack Obama que par un identitarisme flamboyant. À NYU, les étudiants et les enseignants étaient plus excités par l’idée de profiter de la richesse et de l’hédonisme de New York que par tout ce qu’on pourrait qualifier de « woke ». Le nouveau « politiquement correct » qui essaimait dans beaucoup de campus prestigieux était plutôt un bruit de fond, une vaguelette inoffensive.

Le jour où Ava m’a recommandé un certain nombre de titres sur le racisme, je les ai lus sans problème. De temps en temps je les trouvais un peu légers, ou politiquement étranges, voire, à cause d’un essentialisme évident, plus ou moins racistes, mais je pensais que le problème venait de moi. Je suis un homme noir, à la peau claire, qui ne parle pas l’anglais afro-américain, et j’ai rarement été victime de vrais préjugés. Je n’étais peut-être pas assez noir – pas assez « authentiquement » noir – pour comprendre ce type de pessimisme « racial » devenu monnaie courante.

Ava était loin d’être la seule pessimiste. Au début du semestre, j’ai assisté à une réunion d’orientation informelle destinée aux enseignants-chercheurs noirs en début de carrière. Je pensais qu’on allait faire connaissance et discuter de nos sujets de recherche. Au lieu de quoi, je me suis retrouvé dans un mélange de séance de thérapie et de séminaire des ressources humaines. À un moment, quelqu’un s’est permis de faire la liste des restos à éviter sous prétexte que c’étaient des nids de réacs. Inquiet de voir que les rapports entre les Noirs et les Blancs en étaient au point où il fallait éviter certains établissements, j’ai demandé pourquoi tel restaurant avait une réputation aussi exécrable. Parce qu’un étudiant de couleur y avait travaillé et en gardait un mauvais souvenir, m’a-t-on répondu.

J’ai fini par comprendre que la principale raison de cette obsession était la direction de l’université. Un jour, au début, j’ai dit au doyen de la fac que j’étais ravi d’avoir été nommé dans une des rares universités fondées par des abolitionnistes. Le doyen – blanc, biologiste de formation, spécialiste des éponges – fronça aussitôt les sourcils, comme si ma vision idyllique de l’histoire de l’établissement le heurtait physiquement. Certes, dit-il, l’établissement a été fondé par Oren Burbank Cheney, un pasteur abolitionniste, mais Benjamin Bates, le magnat du textile qui a financé l’université, exploitait du coton ramassé par des esclaves. Moi qui me réjouissais d’être un chercheur noir nommé dans un corps d’enseignants dont les prédécesseurs s’étaient battus pour l’abolition de l’esclavage, j’étais donc face à un doyen qui semblait dire que c’était une exception dont il fallait plutôt avoir honte et n’évoquer qu’après moultes précautions.

Ce genre d’auto-flagellation endémique avait quelque chose d’horripilant. Mais la tension de Bates College était à l’image de celle du pays, du moins au début. Oui, l’université organisait des débats un peu trop sérieux autour d’ouvrages tels que White Fragility et How to Be an Antiracist. Oui, le président de l’université se vantait d’avoir recruté 67 % d’enseignants s’identifiant comme BIPOC (Black, Indigenous and People of Color), peu importe que certaines lois anti-discrimination raciale aient dû être ignorées. Oui, la direction de l’université n’arrêtait pas d’allonger l’acronyme des orientations sexuelles qui était passé de LGBTQ à LGBTQAIP2+. Et, oui, nous étions nombreux à ajouter des pronoms à la signature automatique de nos mails, tel le très vertueux Martin Luther affichant ses 95 thèses sur la porte d’une église. J’en étais, mais à l’époque ça me paraissait normal. C’était en en 2020. Bates College était un drôle d’endroit, mais l’Amérique était aussi un drôle d’endroit.

Je venais d’arriver. J’ai fait profil bas et fermé les yeux sur les bizarreries que je remarquais çà et là. Entre les cours, les corrections, le suivi des étudiants, les réunions en Zoom, les tests Covid deux fois par semaine, le chiot hyperactif qu’on venait d’adopter et mes efforts pour supporter l’hiver du Maine, j’avais de quoi faire. Je n’avais pas le temps de m’attarder sur les égarements de l’université (ni du pays). Paradoxalement, pourtant, cette année fut la plus « saine » que j’ai vécue à Bates College.

La proposition m’a été faite mi-juin 2021 : il s’agissait de coprésider le groupe de travail chargé d’organiser le Martin Luther King Day, l’anniversaire de la naissance de Martin Luther King.

À Bates College, le Comité de gouvernance de la fac attribue une mission d’intérêt général à chaque professeur avant sa deuxième année de pré-titularisation. Mais il est possible de demander d’être affecté à un domaine qui correspond à ses centres d’intérêt ou ses compétences. J’avais choisi une commission chargée de préparer les étudiants aux études de troisième cycle, une question qui me tenait à cœur. Pour arrondir mes fins de mois, j’avais été conseiller indépendant pour les admissions en troisième cycle et je pensais que c’était un atout. Malheureusement, pour le comité, mes recherches en sciences humaines environnementales faisaient de moi la personne idéale pour organiser la Journée Martin Luther King.

« Vous vous foutez de moi », j’ai pensé. J’ai envoyé un SMS à un copain universitaire, furieux. « Refuse, m-a-t-il répondu du tac au tac. Encore mieux, tu demandes « qui » ? » 

Il va de soi qu’on m’avait choisi parce que j’étais un des rares enseignant à ne pas avoir besoin d’écran total. J’avais évidemment de l’admiration pour Martin Luther King, mais ce n’était pas la question. La question, c’est qu’on me refilait un « travail réservé aux Noirs » pour lequel je n’avais aucune qualification précise. Tout ce que je savais sur MLK, c’est ce que j’avais appris au lycée – c’est-à-dire pas grand-chose.

J’aurais préféré vous dire que je me suis indigné. Mais pas du tout, j’ai accepté. Je n’avais pas envie d’avoir la réputation d’être difficile. Je pensais (du moins j’espérais) qu’en acceptant, je me ferais bien voir et je serais récompensé plus tard par une mission qui me plairait. Je me suis même demandé si je n’étais pas un peu susceptible. La direction voulait sans doute que j’envisage cette grande célébration sous un angle écologique. Après tout, pourquoi leur en vouloir de choisir un homme noir pour être le visage de la journée des minorités la plus célèbre des États-Unis ? Vu la censure qui dominait les questions de race, c’était de bonne guerre.

Un mois plus tard, j’ai reçu un mail encore plus déstabilisant. C’était une collègue qui voulait me prévenir qu’un de mes étudiants blancs – appelons-le Mason – avait essayé de lyncher un étudiant noir.

J’étais bouche bée. La collègue en question était quelqu’un dont je respectais les travaux. Elle n’aurait jamais accusé un étudiant aussi brusquement sans avoir de preuves. Mason – un écologiste, genre vegan, qui n’hésitait pas à s’afficher à gauche – n’était sûrement pas raciste. Je l’avais eu dans mon cours intitulé « Climate Fiction » et je me souvenais d’une copie dans laquelle il critiquait « l’empire colonial occidental » tel qu’il était mis en scène dans un roman de science-fiction féministe que j’avais mis au programme. Quelles étaient les circonstances exactes de sa tentative de lynchage ?

Apparemment, le ton était monté entre plusieurs étudiants blancs, dont Mason, et un co-locataire noir. Les étudiants blancs lui avaient demandé de décamper en le menaçant d’appeler la police de Lewiston et de dire qu’il les avait menacés s’il essayait de récupérer ses affaires. Pour ma collègue, ils s’étaient ligués pour « faire du pouvoir de l’État une arme destinée à terroriser ou tuer » leur camarade noir. Il n’était donc « pas exagéré de dire que leurs actes constituaient une tentative de lynchage ». 

Par ailleurs, elle accusait plusieurs étudiantes, qui avaient fondu en larmes en assistant au drame, d’avoir sciemment tiré parti de leur « condition de femme blanche » en éclatant en sanglots. Et terminait son mail en exigeant que Mason et les étudiants blancs soient sanctionnés. Elle exigeait aussi que les professeurs de couleur bénéficient d’une « protection » au cas où un des étudiants impliqués dans cet « incident suprémaciste blanc » choisiraient leur cours.

Une personne qui faisait partie de la boucle a ajouté que l’université était peut-être en train d’enquêter sur l’incident, mais, à ma connaissance, si cette enquête a eu lieu, elle n’a rien donné. Quoi qu’il en soit, ce mail m’est resté en tête.

Je ne sais ni ce qu’il s’est passé entre les étudiants, ni qui était en tort, mais s’il y a une chose dont je suis sûr, c’est que leur conflit n’était pas une question de haine raciale. Par ailleurs, j’étais et je suis encore troublé par l’idée qu’une altercation entre la police et un étudiant noir d’une université d’« arts libéraux » a tellement de chances de finir par une mort que le simple fait d’appeler le 911 équivaut à un homicide. Même si les hommes noirs sont nettement plus susceptibles d’être tués par la police que les hommes blancs, le nombre de Noirs non armés tués à bout portant chaque année aux États-Unis est infime. Exemple : en 2021, on en compte 11. Qui plus est, la majorité de ceux qui sont victimes des forces de l’ordre ne sont pas des étudiants de premier cycle d’une des universités les plus chères du pays.

L’affaire Mason était emblématique de la sensibilité politique de Bates College, un campus où les élites d’aujourd’hui et de demain payaient – ou étaient payées – pour avoir le privilège de se la jouer radicales, victimes, ou les deux. Dans ce petit monde inversé de 54 hectares, pour les étudiants noirs, une « tentative de lynchage » était une menace plus grave que le problème de leur dette, et les enseignants avaient besoin d’être protégés contre leurs étudiants. J’avais l’impression que certains de mes collègues voulaient reproduire les luttes de l’époque des droits civiques, façon Alice au pays des merveilles : le moindre faux pas raciste, le moindre échange délibérément manipulé était aussi grave que le spectacle d’un nœud coulant oscillant sur une branche de chêne.

Ce n’est pas un hasard que l’« éveil » (le sens original de « woke ») ait eu lieu dans les universités américaines les plus prestigieuses au moment où le mécontentement lié à l’endettement des étudiants et aux frais de scolarité augmentait. Pour l’aristocratie du monde universitaire, se réclamer de Black Lives Matter, de #MeToo, des droits des personnes transgenres et des mouvements progressistes en général est une diversion bienvenue face aux problèmes économiques et sociaux que ces mêmes universités perpétuent. L’enseignement supérieur a réussi à prendre le flambeau de la morale alors que le mouvement Occupy Wall Street et la campagne de Bernie Sanders de 2016 – sans parler de la furie anti-élite qui a ouvert la voie à Donald Trump – jetaient de la boue sur les jolis murs de lierre de l’Ivy League (la Ligue du Lierre). Mais il y a mieux, adopter la rhétorique de la justice sociale, ainsi que des programmes visant à renforcer la diversité au sein du corps enseignant, ne coûte pas cher. En tout cas moins cher que de diminuer les frais de scolarité ou embaucher plus de professeurs pré-titularisés.

La culture « woke » a permis à la crème de l’enseignement supérieur de créer un nouveau modèle d’exclusion inclusive : les frais de scolarité peuvent continuer à grimper, les taux d’admission, à chuter, les dotations, à augmenter, et les vacataires, à être exploités, du moment que la couleur de ceux qui paient les frais de scolarité et sont exploités continue à être plus foncée, plus noire et plus LGBTQAIP2+. Elle a aussi contribué à entretenir l’illusion qui voudrait que les diplômés des grandes universités soient préparés à une vie de citoyens vertueux et que leur formation hors de prix soit mise au service du bien public. Peu importe qu’à l’époque où j’étais à Bates College, environ un quart des élèves allaient travailler dans la tech, la finance ou le conseil – un chiffre étonnant, qui représente pourtant peu de choses quand on sait que près de la moitié des étudiants de Harvard et de Yale finissent par suivre le même parcours.

C’est dans ce contexte qu’à la rentrée 2021, le doyen nous a annoncé que l’université avait un nouveau projet : éliminer au napalm les mauvaises herbes du sectarisme enracinées dans son sol. « Le racisme, le sexisme, le validisme et la discrimination de classe sont profondément ancrés dans la société, les domaines d’étude et les espaces que nous occupons. Pour éradiquer ces inhibiteurs, ces retardateurs de progrès et de potentiel éducatif, ces poisons, » nous a-t-on expliqué, il fallait oublier « l’autocensure » et les « points de vue dogmatiques ». Il s’agissait d’un vrai « travail » sur soi : « Beaucoup d’entre nous, en particulier les enseignants et le personnel blancs, ont besoin d’une formation explicite. » Mais, comme dans toute révolution culturelle qui se respecte, le vrai changement passait par la lutte collective.

Chaque département et chaque cursus devait s’imposer un audit sur la question du racisme. L’objectif du projet, baptisé « Foundational Dialogues », était d’identifier les domaines où la suprématie blanche, les biais « coloniaux » et autres formes de préjugés pouvaient se nicher, qu’il s’agisse des programmes ou des exigences de chaque matière principale. Pour ce faire, les départements devaient faire appel à un consultant externe. Chaque filière devait élaborer un « plan de transformation des programmes » et remettre son rapport au bureau du doyen.

J’y ai tout de suite vu un signal d’alarme extrêmement grave pour la liberté académique : les enseignants étaient obligés d’accepter une proposition parfaitement contestable et éminemment politique – à savoir que tous les départements et les programmes souffrait d’un racisme latent–, et envoyés à la chasse au trésor pour trouver des preuves de cette conclusion prédéterminée. Comme c’était obligatoire, une phrase telle que « Nous n’avons découvert aucune forme de suprématie blanche dans nos cours d’astronomie » serait un verdict inacceptable.

Mais ce que le doyen a annoncé pour la suite était encore plus inquiétant : une « réflexion approfondie » émanant d’un rapport du « Groupe de travail sur les programmes », c’est-à-dire une commission d’enseignants et d’étudiants qui proposait que tous les élèves suivent au moins deux cours « centrés » sur la race, la suprématie blanche, le colonialisme et l’« intersectionnalité entre pouvoir et privilège » dans le cadre de leur matière principale. En d’autres termes, le rapport recommandait à chaque filière – pas seulement les sciences humaines et sociales, mais aussi la physique, la chimie, la biologie et autres – de proposer et de rendre obligatoires deux de ces cours.

Le rapport affirmait qu’adopter cette proposition « permettra à nos étudiants de couleur de se sentir plus en sécurité », mais il n’expliquait ni comment ni pourquoi. Par ailleurs, la plupart des données citées montraient que la proposition n’avait aucun sens. La commission notait en effet qu’en 2020, 94 % des anciens élèves de Bates avaient suivi au moins un cours abordant les questions de race, de pouvoir, de privilège, de colonialisme ou de suprématie blanche. Mais elle déplorait que « seuls » 21 % des cours dispensés à Bates abordent ces sujets.

La commission indiquait aussi avoir comparé avec 32 universités pour savoir combien d’entre elles avaient des cours obligatoires sur les questions de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI). Même si un peu plus de la moitié avaient au moins un cours obligatoire, aucune n’intégrait cette exigence au programme d’une de ses principales filières – une découverte que la commission semblait trouver particulièrement stimulante. Le fait qu’aucune université comparable n’ait essayé de contraindre les étudiants scientifiques à suivre des cours de chimie sur le rejet d’autrui, par exemple, prouvait que la condition envisagée par ladite commission était « unique et transformatrice » (plutôt que, disons, malavisée et totalement folle) et contribuerait à « distinguer Bates de ses pairs ». » La commission fournissait même des intitulés de cours susceptibles de répondre à cette exigence : « Mathématiques pour la justice sociale », par exemple, permettrait aux étudiants de comprendre « le rôle de gardien et le moteur d’injustice que représentent les mathématiques ».

Et encore, même les recommandations les plus absurdes n’étaient rien par rapport à celles qui figuraient sous la rubrique « Responsabilité ». Il s’agissait de faire appel à des consultants externes pour « former les enseignants » et mettre en œuvre « le changement culturel dont nous avons désormais besoin ». Les fonds destinés à l’élaboration de ces programmes pourraient être réservés aux professeurs imaginant des cours sur les thèmes validés. Le sous-entendu était clair : l’évaluation des professeurs, un indicateur important du processus de titularisation, reposerait en partie sur l’allégeance aux nouvelles normes.

Le pire était l’idée de monter un « Groupe de surveillance externe » composé d’experts du corps enseignant de Bates College et d’ailleurs, de membres du personnel de l’université, notamment des référents DEI, d’étudiants des cours validés, et de « leaders communautaires et militants ». La commission proposait une liste d’officines externes susceptibles de fournir des agents de contrôle, notamment une association culturelle à but non lucratif axée sur la justice sociale et un « cabinet d’avocats virtuel » qui, apparemment, vendait des séminaires DEI en ligne.

J’avais l’impression de lire une parodie d’Orwell, tantôt délirante, tantôt sinistre. La seule chose qui me consolait, c’est que la proposition était si ostensiblement démentielle qu’elle ne serait jamais acceptée par le reste des enseignants.

Toute cette rhétorique sur la justice sociale était d’une hypocrisie flagrante. Comme par hasard, le jour où le doyen promettait d’abolir les « retardateurs de progrès, » y compris la discrimination de classe, les enseignants vacataires et le personnel annoncèrent une campagne syndicale en invoquant « les bas salaires et les mauvaises conditions de travail au sein de l’établissement ». Le mouvement entendait couvrir « la totalité du spectre » : non seulement les enseignants non titularisés, mais aussi le personnel des services techniques, de la cantine et de tous les secteurs non universitaires. Du jour au lendemain les manigances de l’administration ont commencé.

Une semaine et des poussières après l’annonce de la campagne syndicale, le journal étudiant a retiré de son site un article consacré au sujet à la demande d’un porte-parole de l’université sous prétexte qu’il y avait des erreurs. (Les jeunes journalistes ont nié avoir subi des pressions de l’université pour retirer l’article et déclaré vouloir être sûrs de son exactitude.) Peu après, a été publiée une nouvelle version de l’article qui reprenait les principaux arguments et les corrections proposées par ledit porte-parole. L’université annonça qu’elle réagirait à la campagne syndicale, et dès novembre, fit appel à un cabinet de conseil qui avait permis à Amazon de mettre fin à la mobilisation syndicale de Staten Island.

J’ai commencé à avoir eu une crise de vertige politique. J’étais là, avec mes collègues, à passer au crible notre programme d’études comme des cochons truffiers antiracistes. Un jour je choisissais un roman graphique afro-caribéen, le lendemain, de la poésie écologique marshallaise et autres pour diversifier mon programme, et le sur lendemain j’organisais une Journée de Martin Luther King sur le thème « Décolonisation et Libération » pour rendre hommage à un héros des droits civiques qui avait été assassiné alors qu’il soutenait des éboueurs militant pour avoir un minimum de droits du travail. Pendant ce temps-là, l’université versait des ponts d’or à des mercenaires corporate pour être sûre de pouvoir continuer à exploiter ses employés les plus vulnérables. Je me demandais s’il y avait des responsables gênés d’être aussi hypocrites. En tout cas, ils n’en montraient rien.

Un jour, je participais à la réunion d’un comité de recrutement où il fallait examiner les dossiers des nombreux candidats ayant postulé à un poste de pré-titularisation du département d’études environnementales. Jusqu’au moment où des collègues d’un autre département ont évoqué un candidat dont les travaux portaient sur la diaspora africaine. « J’ai peur que ses recherches soient trop proches de celles de Tyler, » j’ai entendu dire.

J’étais sans voix. Trop proches de celles de Tyler ? L’argument aurait pu être valable – il est courant de refuser des candidats dont les centres d’intérêt sont trop proches de ceux des enseignants en poste —, sauf que mes recherches et mes cours portaient sur la littérature britannique du XIXe et du début du XXE siècle, en particulier sur la science-fiction et l’histoire des sciences. Apparemment, mon collègue pensait que, parce que je suis noir, je suis spécialiste de la diaspora africaine.

Je n’ai pas attendu la fin de la réunion pour envoyer un mail à un ami et lui faire part de l’incident : « Ces gentils bobos blancs sont méga racistes ». Deux minutes plus tard, j’ai ajouté : « On vient d’écarter un candidat qui travaille sur l’histoire environnementale américaine et Edward Abbey parce qu’il n’a pas “su identifier la profonde blancheur d’Edward Abbey” ».  La « profonde blancheur » ? C’était quoi ? (Tous les Blancs étaient-ils profondément blancs, ou pouvaient-ils, à force de travail et de bonne conduite, devenir modérément blancs, voire légèrement blancs ?) Quel que soit le sens exact, c’était mal parti.

À peine arrivé au Bates College, j’avais compris que j’étais ce que les conservateurs appellent un « recrutement DEI » – sous-entendu, je n’aurais pas eu ce poste si je n’étais pas métis. J’avais pourtant suivi des cours de Ph. D. de top niveau, travaillé avec d’excellents directeurs de thèse, acquis une expérience d’enseignement supérieure à la moyenne et obtenu mon diplôme avec mention. J’étais donc plus que qualifié pour mon poste. Mais plus qualifié que tous les candidats qui avaient postulé ? Sans doute pas.

Vu le nombre de titulaires de doctorats et le peu de postes intéressants, les États-Unis regorgent de chercheurs talentueux qui ont passé des années à enchaîner les petits boulots et les contrats en espérant avoir un poste de pré-titularisation. Le système met sur le même plan des gens qui ont eu leur Ph. D. des années plus tôt et déjà publié, et des étudiants tout juste sortis de l’université. Je faisais partie de la seconde catégorie. Je suis sûr que le jour où j’ai postulé à Bates College, j’étais en concurrence avec des candidats qui avaient enseigné plus longtemps, obtenu une ou deux bourses post-doctorales, voire publié un livre.

Je savais que ma couleur de peau était un avantage sur le marché du travail – depuis dix ans, les universités ne s’en cachent pas, elles ont besoin de recruter parmi les minorités – mais quand je suis arrivé à Bates, je pensais que cet avantage était justifié et relativement faible. La discrimination positive visait à corriger des inégalités historiques et je savais comment elle était censée fonctionner : imaginez un candidat blanc noté A– et très bon élève, et un candidat issu d’une minorité noté B+, qui a encore quelques aspérités mais un réel potentiel, vous embauchez le second. Il m’a suffi de passer deux ou trois ans à Bates pour comprendre que je rêvais.

Fin 2022, alors que je faisais partie du comité de recrutement pour un poste de maître de conférences en sciences, la méritocratie telle que j’idéalisais a pris un premier coup.

Si je mets à part les étudiants qu’il faut former, sélectionner les enseignants-chercheurs en pré-titularisation est une des responsabilités les plus sérieuses qui incombent aux professeurs. Aux États-Unis, le monde universitaire est un des seuls à embaucher des personnes pour des postes qui sont censés durer jusqu’à ce que l’âge ou la maladie les obligent à se retirer. Dans les petites universités dont les départements se réduisent parfois à une poignée de professeurs, ces décisions ont des conséquences particulièrement lourdes.

Cette année-là, après plusieurs mois de réunions, nous avions retenu trois candidates : deux candidates de minorités et une femme blanche, disons, Sofia, Charlotte et Sarah. Les trois sont venues sur place pour donner un cours d’essai, présenter leurs travaux de recherche, rencontrer des étudiants et passer des entretiens avec des enseignants. Il était évident que Sofia était la seule à la hauteur. Elle était en train de boucler un post-doc impressionnant, elle avait un programme de recherche original et travaillait sur des sujets susceptibles de plaire aux étudiants. Le fait qu’elle soit de couleur était un atout. J’étais sûr et certain que mes collègues étaient d’accord, et au début, la plupart l’étaient.

Les délibérations ont avancé et l’atmosphère du comité a tourné. Première objection : Sofia avait beau être une chercheuse brillante, elle manquait d’expérience interdisciplinaire. Deuxième objection : elle était plus axée sur la recherche que sur l’enseignement – ce qui n’est pas anodin. Les petites universités comme Bates privilégient naturellement l’enseignement, et Sofia aurait peut-être été plus à sa place dans un centre de recherche de haut niveau. Je comprenais ces réserves, j’étais d’accord à bien des égards, mais c’était la seule façon de sortir de l’impasse.

Les deux autres finalistes avaient des failles évidentes. Le « grand oral » de Sarah était tellement sans intérêt qu’il n’était pas loin de la disqualifier. Celui de Charlotte était presque gênant et ses travaux de recherche en biologie étaient, même pour moi qui n’y connaît rien, nuls. « J’ai de sérieuses réserves sur son aptitude à donner des cours élaborés et rigoureux », j’avais noté après son passage. Non sans ajouter que, pour autant que je sache, son travail se limitait à se promener en comptant les animaux. Quant à son cours fictif, il était du niveau lycée. Je me souviens d’un scientifique, spécialiste de son domaine, qui estimait que ses recherches étaient simplistes et datées de cinquante ans au moins, sans compter qu’elle avait publié dans des revues de second ordre. Il en était à se demander si elle avait la moindre qualification.

Compte tenu de nos doutes au sujet de Sofia et de la faiblesse des deux autres, je pensais qu’on reviendrait à notre vivier de candidats en essayant de repêcher quelqu’un qu’on aurait négligé. Mais pas du tout. La majorité des membres du comité ont commencé à se dire que Charlotte était le bon choix. Non seulement elle avait une longue expérience professionnelle, mais elle avait donné des cours interdisciplinaires et mis en place des programmes de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) là où elle était en poste. En effet. Mais ça ne changeait rien au fait c’était une universitaire de niveau zéro ou presque. La seule raison d’envisager de la recruter était la pigmentation de sa peau et sa passion pour tout ce qui était DEI.

Le courrier que le comité a envoyé au doyen, qui avait le dernier mot, était un résumé des raisons qui justifiaient l’embauche de Charlotte. C’était un tissu de niaiseries expliquant que ses recherches étaient « avant tout observationnelles et centrées sur la répartition des espèces dans différents types d’environnements ». (En d’autres termes, elle se baladait et comptait les animaux.) Le Comité reconnaissait que « nous n’étions pas certains que son programme de recherche évoluerait vers une approche utilisant certains de nos outils les plus modernes ». (Autrement dit, nous n’étions pas sûrs qu’elle abandonne une méthodologie des années 1970 pour se mettre au diapason de la science du XXIe siècle.) Et il ajoutait que nous n’étions pas non plus convaincus qu’elle était « en capacité d’aider nos étudiants à exploiter leurs compétences les plus utiles pour s’adapter à un monde du travail de plus en plus numérique et informatisé ». (Elle ne serait peut-être pas en mesure de les aider à maîtriser les outils qu’il faut pour trouver un job.) Qu’importe, nous avons défendu l’idée que Charlotte obtienne un poste de pré-titularisation dans une des universités d’arts libéraux les plus sélectives du pays.

Heureusement le doyen fut une planche de salut inespérée. Il avait beau faire la danse du ventre pour défendre la ligne DEI (diversité, équité et inclusion) sur le campus – et être en proie à une névrose qui ferait pâlir la déjà très blanche Rachel Dolezal –, il était biologiste et savait que Charlotte n’avait pas sa place à Bates. Il avait de « sérieuses inquiétudes » sur la qualité de ses recherches et doutait de sa capacité à satisfaire aux critères de titularisation. Enfin, il était « très inquiet » à l’idée qu’on embauche sciemment une personne incapable de préparer les étudiants au marché du travail du nouveau millénaire.

Finalement, Charlotte n’a pas eu le poste. Mais cette histoire m’a profondément déstabilisé parce qu’elle était très révélatrice du regard que beaucoup de mes collègues portaient sur les chercheurs de couleur.

Croyaient-ils vraiment, y compris au plus profond de leur subconscient, que la seule façon d’accueillir des enseignants « marginalisés » était de baisser le niveau pour sombrer jusqu’au sous-sous-sol ? L’idée me mettait hors de moi, non seulement parce que c’est une idée raciste, mais parce que, égoïstement, ça me faisait passer pour un mauvais prof. D’accord, je n’étais pas la star du campus, mais je m’en sortais plutôt bien ; quel que soit le critère, je répondais aux, voire je dépassais les attentes de l’université pour un enseignant visant la titularisation. Je publiais des articles dans des revues très respectées. J’avais un projet de livre qui intéressait une des plus grandes maisons d’édition universitaires. J’avais des évaluations élogieuses de la part des membres de la commission de titularisation.

J’avais passé toute ma vie d’adulte dans l’enseignement supérieur, j’étais même professeur, mais je n’avais jamais eu l’impression d’être un pur produit de la discrimination positive. Je pensais qu’en travaillant plus que les autres en lisant plus, en assistant à plus de colloques, en publiant davantage et dans des revues plus prestigieuses –, personne ne remettrait en question mon mérite. Ce que j’ai vécu dans ce comité de recrutement m’a ouvert les yeux. La culture de la fac nous incitait à considérer que les professeurs de couleur étaient un moyen mis au service de la diversité. Je pouvais difficilement ne pas en conclure que j’avais été embauché d’abord pour être visible et noir, ensuite parce que j’étais chercheur, et encore.

Mais il y avait plus grave : la façon dont je percevais les nouveaux arrivants issus des minorités était en train de changer. Je me surprenais à me demander si les professeurs de couleur étaient à la hauteur ou si c’était juste une façon d’alimenter la salle des machines sociale de Bates. J’étais obnubilé par ce que j’avais compris : que beaucoup d’éléments de cette petite fac prestigieuse étaient ravis, non seulement de déplacer les lignes pour des gens comme moi, mais de les éliminer.

Le doyen connaissait évidemment les domaines de recherche de Charlotte. Mais si elle avait été sociologue, ou historienne ? Il aurait compté sur l’expertise des membres du comité ? Combien de Charlotte avait-on déjà embauchées ? Comment faisaient les autres universités ? Il y avait peu de chances que Bates soit la seule dont la détermination à faire entrer des personnes issues de minorités prime sur le respect des normes académiques.

J’ai toujours cru aux vertus de la discrimination positive, en théorie, mais en pratique j’ai fini par ne plus y croire. Le but est de reconnaître que les personnes issues de groupes longtemps sous-représentés ont souvent des obstacles supplémentaires à franchir, d’affirmer que les minorités talentueuses, qui peuvent être moins connectées et, en apparence, moins raffinées, sont capables de faire mieux si elles en ont l’occasion. L’administration de Bates cherchait à tout prix à diversifier, à tel point que certains de mes collègues avaient intériorisé l’idée inverse : après tout il n’était pas très important de trouver des candidats issus de minorités qui soient à la hauteur des critères de sélection classiques. La justice et la lutte contre le racisme voulaient que l’on instaure un système à deux vitesses, une législation Jim Crow tendance woke, avec des normes entièrement distinctes pour les candidats blancs et non blancs. En bref, j’en suis venu à me dire que Bates College, qui se prend pour l’avant-garde du progrès, était une institution profondément et irrémédiablement raciste.

J’ai un ami, ingénieur en informatique et noir, qui a une théorie sur la meilleure façon de surfer sur le marché du travail des années 2020 quand on est afro-américain. Comme il a de l’humour (noir, c’est le cas de le dire), il affirme qu’il y a les « Nègres remplaçables » et les « Nègres irremplaçables ». L’idée est de devenir un « Nègre irremplaçable » : quelqu’un qu’on ne peut pas licencier parce qu’il ou elle est trop bon, travaille pour une entreprise qui compte peu de personnes noires, donc ne peut se permettre d’en perdre, voire, idéalement, pour ces deux raisons.

Au printemps de ma troisième année à Bates, j’en suis venu à la conclusion réjouissante que j’étais un « Nègre irremplaçable ». J’avais publié plus que tous les professeurs de lettres en pré-titularisation de ma promo. Je donnais des cours que les étudiants appréciaient. L’université venait de perdre deux professeurs noirs en pré-titularisation. Bates College ne pouvait donc pas se permettre d’en perdre un autre, et comme je trouvais que l’atmosphère était de plus en plus étrange et étouffante, j’ai décidé de dire ce que je pensais.

La culture de Bates me rendait dingue. J’en avais assez d’être traité comme un hochet de couleur, plus que comme un professeur, d’être sans cesse sollicité pour participer à des séances de « Minority Work » débiles ou humiliantes. Non seulement j’ai été au comité MLK depuis plusieurs années, mais on m’a demandé de faire partie de je ne sais combien de commissions liées aux questions de diversité qui se multipliaient comme des métastases – un travail qu’on demandait rarement à mes collègues blancs.

Outre la violence symbolique , le décalage entre le baratin bien-pensant de la fac et ses pratiques en matière d’emploi m’exaspérait. Les études environnementales avaient perdu plusieurs enseignants non titulaires, tous excellents. Pendant ce temps-là, l’administration passait son temps à bavasser sur la justice sociale, jusqu’au jour où la direction a pris une mesure caricaturale et j’ai craqué.

Le Conseil des études de Bates était un comité restreint mais influent qui réunissait le doyen et quatre professeurs chevronnés de sciences humaines, sciences sociales, sciences dures et des études interdisciplinaires. En décembre 2022, ce même Conseil a diffusé un projet de texte qui correspondait à une proposition que le groupe de travail sur les programmes d’études avait soumise dès 2021 : il s’agissait du module obligatoire désormais baptisé « Race, pouvoir, privilège et colonialisme », dit RPPC. Si la proposition était votée par le corps enseignant, chaque filière serait tenue de proposer au moins un cours consacré à un des de quatre biais, ainsi que leurs conséquences. Les étudiants seraient obligés de suivre deux de ces cours, dont un dans le cadre de leur filière. Comme par hasard, le Conseil était composé de cinq personnes blanches et aucune personne de couleur, il y avait de quoi hurler de rire.

En revanche je trouvais moins drôle que le Conseil soit déterminé à imposer sa volonté, apparemment sans tenir compte de l’avis du corps professoral qui, d’après les premiers sondages, était très sceptique. Si bien qu’en mars 2023, le jour où a eu lieu une réunion des professeurs invités à discuter et commenter le RPPC, j’ai pris la parole.

Debout devant le micro dans un amphi bondé, j’ai expliqué pourquoi j’étais contre ce module : parce que c’était une violation évidente de la liberté académique. L’enseignement de ces nouveaux cours serait confié aux enseignants issus des minorités, qui seraient encore plus coincés et cantonnés aux questions raciales alors qu’ils avaient peut-être envie de travailler sur autre chose. Qui plus est, demander aux professeurs de sciences de donner des cours sur la race et le colonialisme était catastrophique. La plupart n’avaient aucune expertise pour ce faire, et très peu d’expérience quand il s’agissait d’aborder des questions sociales aussi délicates en cours. J’estimais que les obliger à faire semblant de maîtriser les questions de sectarisme était non seulement douteux d’un point de vue pédagogique, mais risquait de faire plus de mal que de bien, surtout vis-à-vis des étudiants de couleur qui pâtiraient de leur maladresse sur des sujets aussi sensibles.

J’ai beaucoup insisté sur ce point. S’il y a une chose que Bates m’avait apprise, ai-je dit, c’est que le meilleur moyen d’obtenir que des chercheurs blancs bien-pensants fassent ce qu’on voulait, c’était d’adopter la rhétorique consolatrice qui fait la part belle aux « préjugés raciaux ». Piquée au vif, une femme que j’appellerai Sandra, membre du Conseil, m’a tout de suite rassurée : elle était parfaitement consciente du traumatisme potentiel des étudiants issus de minorités. Il y avait des moyens de veiller à ce que la dynamique du cours ne soit pas trop pénible pour eux. L’essentiel, disait-elle, était d’encourager la « culture de la réparation ».

J’ai répondu que je n’avais aucune idée de ce qu’était la « culture de la réparation » (histoire de la voir en train d’essayer d’étayer ses fadaises). Elle m’a donné un exemple fort utile de ce que la « réparation » pouvait être en pratique : on pourrait imaginer un dispositif suivant lequel les étudiants de couleur s’écrieraient « Oups » ou « Aïe » chaque fois que quelqu’un ferait une remarque raciste — comme si nous étions, non pas face à de jeunes adultes fondamentalement dignes qui déboursaient des fortunes pour suivre des cours de vrais savants, mais face à des gamins apprenant à ne pas mordre leur petit camarade qui vient de leur arracher leur camion-miniature. Il a fallu que je puise dans mes dernières réserves d’un professionnalisme déjà usé pour ne pas me rapprocher du micro en lâchant « Oups ! »

Longtemps j’ai cru que le vaste spectre des revendications étudiantes était un prétexte idéal pour faire passer des lois dont seuls les hauts responsables administratifs et quelques titulaires excités se réjouissaient. En mars 2023, quelques jours avant la réunion des enseignants, j’ai reçu un mail étrange qui semblait le confirmer. Il émanait d’une étudiante membre du conseil, un peu poussive, qui me demandait de plaider en faveur du fameux module. Je lui ai répondu en lui expliquant pourquoi j’étais contre, elle m’a avoué que le Conseil leur avait demandé d’encourager (comprendre : battez-vous la coulpe) les profs à l’approuver. J’étais troublé à l’idée que des étudiants soient recrutés pour faire du lobby. Par ailleurs, elle m’a dit que ses camarades et elle avaient été « pris de court » dans la mesure où on leur avait présenté un avis presque unanimement favorable des professeurs à ce sujet.

Après la réunion, j’ai reçu un autre mail, cette fois-ci de Madame Oups-Aïe, angoissée à l’idée qu’un jeune professeur noir dont le cœur penchait à gauche puisse s’opposer à l’avis du comité. Nous avons eu un échange au cours duquel elle m’a fait remarquer que ma conception de la liberté académique n’était pas loin de celle des « enseignants de tendance libertaire » – comme si le fait d’être d’accord avec des professeurs ni progressistes ni bienveillants était une preuve d’illégitimité. « J’ai tendance à me méfier des Blancs qui utilisent ce genre d’arguments pour éviter de s’attaquer aux racismes systémiques, » écrivit-elle. Ce qui revenait à me dire : moi, un homme noir, j’avais vraiment envie de me retrouver dans le camp de celles et ceux qui refusaient de « s’y coller ? » 

J’ai répondu que je pensais que le nouveau projet de la fac était le reflet inversé de ce qui se passait dans des États comme la Floride, dont le gouvernement surveillait les programmes scolaires pour promouvoir un agenda raciste et homophobe. « Je n’ai pas l’intention de défendre une atteinte à la liberté académique dans l’enseignement supérieur sous prétexte que c’est mon camp qui en est à l’origine », ai-je écrit.

Elle était coincée : plusieurs professeurs issus de minorités étaient pour, alors que d’autres, dont moi, étaient contre. À ma connaissance, les universitaires blancs « woke » – dont la plupart étaient formés à s’en remettre au « vécu » de leurs étudiants et leurs collègues noirs et métis – étaient incapables de prendre des décisions quand ils étaient face à des minorités qui n’étaient pas d’accord entre elles. Le spectacle de personnes « marginalisées » ayant des points de vue opposés avait tendance à provoquer une forme de paralysie cognitive chez certains, auquel cas, ils suivaient les recommandations de la dernière personne issue d’une minorité avec qui ils avaient discuté. Avec mes amis, j’appelais ça le problème de « la dernière personne noire à qui j’ai parlé ».

Mais le problème, c’était l’occasion ou jamais : il suffisait d’être le dernier porte-parole d’une minorité qu’un professeur ou un administrateur blanc avait écouté avant de prendre une décision importante pour qu’il fasse ce qu’on lui demandait. C’est ce que j’ai fait avec Sandra. Mes contre-arguments ont fini par faire leur effet, et elle m’a demandé de défendre une version de la proposition qui obligerait les étudiants à suivre deux cours sur le racisme, mais sans exiger que chaque filière du campus en propose.

Je pouvais, sans problèmes. Même si, en privé, je réprouvais ce qui avait tout d’une politisation éhontée de nos programmes, ce qui me taraudait le plus, c’était la liberté académique et l’idée absurde des chimistes fassent cours sur la suprématie blanche. Si l’on pouvait se satisfaire de cours déjà existants, ou sciemment ajoutés, cela valait la peine de transiger, surtout si les étudiants étaient moins susceptibles de se se fader des sornettes, du style « Mathématiques pour la justice sociale ». Sandra m’a promis de soumettre cette modification à la prochaine réunion du Conseil des études. Deux semaines plus tard à peine, une nouvelle version du projet était diffusée, sans que les filières soient mentionnées. Le vote visant à adopter ou rejeter le projet de loi devait avoir lieu à la réunion du corps professoral d’avril.

Sur le coup je pensais que mon camp avait gagné. Une semaine plus tard, une contre-proposition a fait son apparition, soutenue par une frange restreinte mais bruyante du même corps, très portée sur les problèmes de justice sociale. L’exigence suivant laquelle chaque filière devait créer des cours obligatoires sur le racisme avait été rajoutée.

Miracle, un problème personnel imprévu s’est présenté juste avant le vote, autrement dit, je serais absent ce maudit lundi d’avril. J’ai prévenu plusieurs collègues qui étaient contre la proposition. « Je ne serai pas à la réunion, j’ai chuchoté à l’un d’eux, honnêtement, tant mieux parce que je pense que ma tête exploserait. »

Plus tard j’ai appris que des professeurs du programme baptisé Africana, un des bastions du radicalisme performatif de Bates, étaient devant la salle de réunion et distribuaient des tracts annonçant qu’ils feraient main basse sur les programmes d’études s’ils n’obtenaient pas gain de cause. Ils refuseraient que leurs cours puissent être pris en compte pour répondre aux nouveaux critères si la version moins radicale du projet était adoptée. Ce qui freinerait en effet sa mise en œuvre du point de vue logistique puisque les étudiants se disputeraient les places d’un nombre plus restreint de cours ad hoc. Manipulation encore plus cynique : un certain nombre d’étudiants – dont beaucoup de minorités – avaient été invités à la réunion par un ou une enseignante blanche, apparemment pour servir de béquille visuelle. Ils ont bruyamment applaudi la contre-proposition.

Peut-être que certains professeurs étaient mal à l’aise à l’idée de rejeter un pré-requis antiraciste devant les étudiants. Ou peut-être ont-ils compris que la menace d’Africana mettait tout le monde dans une situation délicate. Ou alors ils ont été touchés par la lumière de la vérité et du progrès. Quoi qu’il en soit, le corps enseignant de Bates a cédé et voté à 73 % pour une mesure que seule une petite minorité défendait à l’origine.

Le vote, et tout le cinéma qui l’avait précédé, m’ont décidé à prendre la parole publiquement, pas seulement dans une réunion de professeurs. Quelques semaines plus tôt, l’intervention syndicale avait échoué, ce qui ne me rendait pas particulièrement optimiste. Si bien qu’en juin de la même année, j’ai publié une tribune dans le Boston Globe intitulée « Je ne suis pas le bon professeur noir ». 

J’avais tellement pris sur moi que ce fut une catharsis. Par ailleurs je m’apprêtais à faire une pause d’un an en mêlant congé sabbatique et congé parental. J’étais persuadé que je tiendrais le coup en rentrant. J’adorais mes étudiants, discuter avec eux de mes livres et de mes films fétiches était un plaisir. Même si j’étais rarement d’accord avec mes collègues des études environnementales, je les trouvais attentionnés et ouverts d’esprit.

Cette année-là, j’ai essayé d’envisager les choses avec humour, parfois grinçant, quand j’avais des aperçus de la folie de Bates College. Un jour, ce fut un mail envoyé à tout le corps enseignant au motif qu’un Scholar Tea organisé sur le campus s’appropriait « les traditions noires, queer et sudistes ». Un autre, une réunion liée à la journée Martin Luther King à laquelle j’ai assisté, au cours de laquelle un chercheur en sciences sociales blanc nous a expliqué que mettre une silhouette d’agriculteur sur une affiche posait problème – le thème de cette année était « La justice alimentaire » – sachant que les agriculteurs « sont blancs par défaut » et que « les tracteurs sont une image la blanchité ». Ou encore le Centre de l’éducation inclusive qui accueillit un « Festival Dé-stress » destiné aux enseignants, y compris une séquence « Manger & Jouer » (avec de la pâte à modeler Play-Doh, des Lego et autres “jeux rigolos »), des travaux manuels, et « un lapin en peluche à chouchouter dans la pièce voisine ». Incroyable ! Je travaillais dans une crèche de grands enfants.

Hélas, une fois de retour sur le campus, plus rien ne faisait rire.

Mon congé avait débuté peu après la percée de ChatGPT, une création d’OpenAI. Les professeurs et les administrateurs étaient désemparés face à un outil qui risquait de rendre la moindre copie complètement vaine. Je pensais qu’un an plus tard, à l’automne 2024, l’université aurait mis au point une stratégie pour contrer la menace existentielle qui pesait sur l’enseignement supérieur.

Que nenni ! Les professeurs avaient beau paniquer face aux tricheries que permettait l’IA, je sentais peu d’élan général pour y remédier. L’administration n’avait pas non plus l’air trop inquiète de savoir que nos étudiants avaient désormais une machine capable de lire, d’écrire et de réfléchir à leur place. J’étais consterné de voir que préserver les principes fondamentaux des arts dits libéraux, ou offrir aux étudiants ce qu’on pouvait encore qualifier d’éducation, était secondaire.

Peu après j’ai participé à une commission de recrutement qui n’a fait qu’aggraver les choses. J’en étais au point où je n’avais plus la force de m’indigner en voyant la politique DEI de l’administration, et les contradictions profondes avec les conditions de travail de l’université. Le processus de recrutement suivait son cours mais je ne pouvais faire l’autruche. Parmi les nombreux candidats « issus de la diversité » figurait une femme qui ne visait pas la titularisation et enseignait à Bates depuis plusieurs semestres– je l’appellerai Mia. C’était une collègue sérieuse, réfléchie, qui travaillait sur des sujets passionnants, dont les cours étaient très demandés.

Il est courant que les universités attribuent des postes de pré-titularisation à des professeurs qui ne visent pas la titularisation. Ce sont des « candidats internes » qui ont l’avantage d’être des valeurs sûres. Par ailleurs, les départements peuvent avoir envie de récompenser une personne coincée dans une impasse professionnelle depuis des lustres. Le parcours de titularisation n’est pas de tout repos : le système est tel qu’on passe les plus belles années de sa vie à passer d’un poste à un autre et d’un État à l’autre en espérant qu’un jour on aura un job pour une durée indéterminée. Comme beaucoup d’universités limitent le nombre de cours des vacataires (pour éviter de se plier aux règles fédérales en matière de couverture santé), ces derniers ont une demi-douzaine de cours au moins par semestre, répartis entre différents établissements – ce qui s’appelle faire de la voltige – freeway flying – pour essayer de joindre les deux bouts. Un enseignant universitaire sur quatre, hors pré-titularisation, dépend de l’aide sociale. Un sur trois a un salaire inférieur à 25 000 dollars par an.

Le contrat de Mia arrivait à échéance. Je pensais que ce serait l’occasion de l’embaucher dans le cadre d’une pré-titularisation. Or, une fois de plus, j’ai vu la commission s’auto-dissuader alors que cela tombait sous le sens.

Début 2025, la matinée était glaciale quand la décision fut prise : Mia ne serait pas recrutée. Ce serait donc son dernier semestre à Bates, voire son dernier semestre d’enseignante-chercheuse. Passe encore, si c’était une professeure médiocre. Pas du tout, la commission a reconnu à l’unanimité qu’elle était parfaitement qualifiée. Il se trouve qu’il y avait un candidat « issu de la diversité » qui faisait un peu plus l’affaire, et contribuait davantage à élargir l’éventail des cours. J’avais vu l’université broyer et recracher suffisamment de profs non titularisés pour que le sort de Mia ne me surprenne pas, mais je suis tombé des nues.

Ce qui aurait dû me sauter aux yeux dès le début était évident. Bates College n’était pas un lieu de travail enviable, encore moins éthique. Mais le problème était plus vaste : c’était un maillon dans une longue chaîne d’enseignement supérieur qui promettait à des jeunes un avenir incertain en échange d’une dette souvent impossible à rembourser, et qui demandait aux universitaires – séduits par le rêve d’une vie de professeur en tweed réduit à néant depuis un bail – de continuer à attendre un vrai poste après une succession de postes temporaires.

J’avais la chance d’avoir été épargné. J’étais sur le point d’obtenir exactement ce que je voulais depuis que j’avais 21 ans, à l’époque où j’étais un étudiant en littérature anglaise fier d’être dans le bureau lambrissé d’une spécialiste du modernisme à qui je disais que je voulais faire le même métier. Pour mes collègues des études environnementales plus âgés, ma titularisation allait de soi. J’étais le prochain sur la liste pour le poste de directeur du programme. Le jour où nous avons décidé de ne pas embaucher Mia, le président de Bates a annoncé que je faisais partie des quatre professeurs – mais j’étais le seul non titulaire – élus pour être au très puissant Comité directeur de la planification stratégique qui comprenait le président lui-même, divers vice-présidents et un membre du conseil d’administration. J’étais dans le Saint des saints, mais… à quoi bon ?

J’étais assis à la dernière réunion de la commission de recrutement pour décider du sort de quelqu’un qui, comme moi, avait passé des années à suivre un parcours qui avait tout d’une vocation, quand tout à coup ça ne faisait plus de doute. Assez. Hors de question de continuer à jouer le jeu. Fini le syndrome de Stockholm universitaire – « Personne ne quitte la voie de la titularisation ». Cinq ans après le commentaire de mon directeur de thèse comme quoi j’étais le dernier dinosaure, j’ai décidé d’enterrer ma carrière universitaire plutôt que de guetter des astéroïdes. À peine la réunion finie, j’ai foncé dans ma voiture et j’ai envoyé un mail à un ami proche en lui expliquant que je quittais Bates.

L’histoire des pratiques d’embauche et de travail de l’enseignement supérieur haut de gamme, et celle de sa longue dérive vers un progressisme extrême, sont à la fois liées et cohérentes. Ce sont deux histoires qui n’en font qu’une. En 1969, une enquête menée auprès de 60 000 professeurs révélait que 27 % se disaient modérés, 28 %, conservateurs, et 46 % comme de gauche, ou ultra tolérants. Aujourd’hui, dans plusieurs des meilleures universités des États-Unis, seuls de 1 à 9 % se disent conservateurs. Une enquête menée en 2025 à Harvard fixait le nombre à 9 %.

Que s’est-il passé ? Ce n’est pas un mystère : le système, conçu à l’origine pour protéger le droit à la liberté de pensée des professeurs, s’est effondré. En 1980, deux tiers des professeurs d’université américains avaient un poste à vie. Aujourd’hui, ils sont un quart à peine. Nous avons basculé d’un monde où la majorité des enseignants parlaient librement sans avoir peur d’être licenciés à un monde où la majorité doivent veiller à ce que leur contrat ne soit pas annulé s’ils commettent un « délit de pensée ». Faut-il s’étonner de voir qu’un corps dominé par des contractuels soit aussi susceptible d’être sensible à l’effet de groupe dès qu’il s’agit de réfléchir.

Je me souviens d’une réunion animée par un consultant à laquelle j’ai assisté à la fin, un mois après le début du second mandat de Donald Trump. Le petit groupe de professeurs et de responsables présents fut invité à dire quelles étaient les principales forces et faiblesses de Bates. Sa plus grande force était son engagement en faveur de la diversité, de l’équité et de l’inclusion, a déclaré un collègue. Un autre pensait que sa plus grande faiblesse était au contraire son manque d’engagement DEI. Un troisième regrettait que nos liens avec les nations amérindiennes Wabanaki ne soient pas plus solides.

Dehors, la neige était en train de fondre quand je suis passé sous une affiche de toutes les couleurs fixée sur un des bâtiments du campus, annonçant la « semaine du sexe » de la fac. Il y aurait un jeu de « lancer d’anneaux sur gode » et des « tables d’exploration » pleines de sex-toys. Autrefois, j’y aurais vu le symptôme d’un des problèmes de l’université : du fric gaspillé pour des conneries sans intérêt, adoubées par des fonctionnaires dont personne ne sait quel est le rôle exactement. Aujourd’hui, bizarrement, ça me fait sourire. C’était quoi Bates College, si ce n’est un sanctuaire de masturbation idéologique sans risque ? On avait une semaine pour le reconnaître honnêtement, c’était déjà ça.

Quelques mois plus tard, j’étais embauché par The Atlantic comme rédacteur à temps plein. Je profitais de ma première rentrée loin du monde universitaire quand j’ai appris la nouvelle : en novembre, les professeurs de Bates devaient voter pour savoir s’il fallait suspendre le module obligatoire « Race, pouvoir, privilège et colonialisme » prévu pour 2026. Les plus lucides avaient manifestement compris que, compte tenu du climat politique, ce n’était pas le moment idéal pour imposer des cours sur « la physique de la suprématie blanche » ni « la chimie du colonialisme ». Un cursus aussi ouvertement politisé risquait de faire de l’université une cible du nouveau gouvernement. L’idée était de suspendre la mise en œuvre de ce module obligatoire jusqu’en 2029 – ce qui coïncidait avec les élections présidentielles.

Je pensais être conforté dans mon opinion. Je disais depuis le début que le module « Race, pouvoir, privilège et colonialisme » était vain, irréalisable, délirant… Désormais il était mort. Curieusement, j’étais déçu. Comme si c’était une dernière preuve de cette vaste rigolade. La gêne du doyen à qui, des années plus tôt, j’avais dit que j’étais fier d’enseigner dans un établissement créé par un abolitionniste, m’est revenue en mémoire. Je sais qu’on ne peut pas faire parler les morts, mais j’imagine que c’est une gêne à double sens.

Bates College a été fondé en 1855 à partir du principe suivant : un homme est un homme, où qu’il soit et quelle que soit la couleur de sa peau. De 1855 à 1865, l’université a formé 173 étudiants prêts à verser leur sang pour l’unité du pays et l’émancipation. Ces jeunes abolitionnistes comptaient parmi eux un certain Holman S. Melcher, qui abandonna Bates pour rejoindre le 20e régiment du Maine. Un an plus tard, à Gettysburg, il fit partie de la charge à la baïonnette qui dévala la colline de Little Round Top pour se jeter dans la gueule du loup de confédérés déchaînés.

Hélas, c’est le même Bates College qui n’a pas eu le courage de défendre une modification que des enseignants et des administrateurs fervents, sincères et solennels jugeaient impérative. Il s’agissait ni plus ni moins de justice.

Le vote fut unanime.

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 « Tout allait mieux sous l’Occupation » https://legrandcontinent.eu/fr/dimanches/tout-allait-mieux-sous-loccupation/ Thu, 03 Sep 2026 16:49:53 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?post_type=sunday&p=355812 « Tout allait mieux sous l’Occupation »

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Si l’aversion de Vladimir Jankélévitch (1903-1985) pour l’Allemagne est bien connue, la critique qu’il fit de l’esprit français le fut bien moins. Après-guerre il renonça complètement à lire et à citer les auteurs allemands en reléguant les œuvres de ces derniers tout en haut de sa bibliothèque pour s’assurer de ne plus les atteindre. Les auteurs français ne connurent pas un tel déclassement dans la pensée du philosophe. Et pourtant, l’essai « Dans l’honneur et la dignité », publié initialement en 1948 dans Les Temps modernes, constitue bien une occurrence, parmi d’autres, de la critique virulente que Jankélévitch n’a cessé d’adresser à des compatriotes oublieux de la tragédie de la Seconde Guerre mondiale. C’est évidemment le déni (qui n’a pas besoin d’être négationnisme pour être désastreux) des camps de concentration et d’extermination qui exaspère, mais ce n’est pas moins l’étrange volonté de passer à autre chose, c’est-à-dire de décharger un peu rapidement le présent de ce qu’il contient de passé. Or, pour Jankélévitch, comme pour d’autres de ses contemporains, c’est justement pour l’avenir qu’importe le souvenir.

« Dans l’honneur et la dignité » résonne ainsi comme une injonction faite, de l’intérieur, à un peuple sans mémoire qui vient, par le truchement de son Parlement, de voter une loi d’amnistie pour les collaborateurs, le 16 août 1947. L’épuration, et non la Shoah, serait le vrai drame. Deux ans après la fin de la guerre, la dette morale et judiciaire des bourreaux pouvait être liquidée. La France — pas seulement celle de « Vichy-la-honte » pour reprendre l’expression de l’essai — qui a livré certains Français à la mort pour s’assurer sa tranquillité regagne cette dernière par une immunité légalement décidée. C’est contre cet état d’esprit français, dont Jankélévitch retrace la généalogie, que l’honneur et la dignité doivent s’ériger comme d’inébranlables remparts. Si la thèse que soutient Jankélévitch dans cet essai n’est pas immédiatement évidente, elle ne manque pas — une fois identifiée — de précision ni de virulence : la collaboration généralisée de la Seconde Guerre mondiale témoigne d’une disposition à l’indifférence pour les minorités exterminées et d’une disposition à la recherche de l’intérêt immédiat, laquelle recherche fut instrumentalisée par les Allemands. Cette double disposition, révélée quand s’écaille le vernis du mythe de la France résistante au contact du dissolvant de l’histoire tristement réelle, se rejoue dans l’institution juridique de l’amnistie pour les bourreaux et de l’oubli des victimes de cette tragédie. Le dire — et même le répéter —, voilà la tâche que s’assigne Jankélévitch dans un texte qui déborde donc les circonstances de sa rédaction. La rigueur intellectuelle impose, comme le disait Paul Celan, de révéler la part d’ombre de la vérité et de l’histoire.

Peut-être ce texte n’a-t-il besoin d’aucun préambule. D’ailleurs les livres de Jankélévitch commencent in medias res, sans introduction. Mais peut-être aussi qu’au-delà d’une thèse d’abord un peu fuyante, le texte mérite-t-il quelques élucidations. Dans une veine identique à celle de « Psycho-analyse de l’antisémitisme » diffusé sous le manteau à Toulouse en 1943, Jankélévitch aborde le problème de l’amnistie juridique des collaborateurs d’un point de vue psychologique. Qu’est-ce qui, dans la psychologie d’un peuple, permet que l’inoubliable soit oublié ? Certes, la stratégie perverse nazie, laquelle consiste à s’en prendre à des « catégories » de la population, pour s’assurer l’adhésion et l’obéissance d’une majorité indifférente, n’est pas négligeable. En sélectionnant un ennemi minoritaire et vulnérable tout en garantissant la continuité du quotidien pour les autres, l’oppression allemande s’imposait de manière quasiment insensible pour une population qui, dès lors, fut acquise à sa sinistre cause : « que de bourgeois qui ne connurent la guerre que par les journaux et qui lurent les nouvelles du conflit comme nous lisons le récit des inondations de Chine ! ». Mais en révélant le « vieux machiavélisme allemand », Jankélévitch révèle aussi et surtout la faiblesse d’un peuple qui ne se sent majoritairement pas concerné par une défaite ne changeant rien à sa paisible existence. Et il n’est finalement pas si grave que le drapeau du IIIe Reich accessoirise la Tour Eiffel tant que la vie continue comme avant. À la perversité nazie s’ajoute l’indifférence franzose. S’adaptant en toutes circonstances, comme la vie à son milieu, l’opinion française — « margouline » comme le dit Jankélévitch — faisait de son ennemi héréditaire, le désormais admirable rempart européen contre les soviétiques. Et tout va au mieux dans le meilleur des mondes : « Ah ! Qu’ils furent faciles à garnir, les sommaires de la NRF [Nouvelle Revue Française] aryanisée ! ». En sa mentalité profonde, la France bourgeoise se reconnaissait dans l’Occupation et dans le régime de Vichy, à telle enseigne que cette société sous tutelle allemande s’est singulièrement déployée avec « ses idéologues, ses philosophes ». Si le bon sens est la chose la mieux partagée du monde, comme le disait Descartes avec un brin d’ironie, « l’évidence morale de la honte et de la trahison », quant à elle, ne le fut pas.

Animés par la même passion de la tranquillité, les Français s’empressaient de rejoindre, à la onzième heure qui fut celle des premiers revers militaires de la Wehrmacht, les rangs de la Résistance. Puis, volant de nouveau vers son intérêt, l’opinion reconnaissait la nécessité, dès 1947, de passer à autre chose. Dépourvu du « lourd et anxieux complexe de mauvaise conscience » qui caractérise pourtant la condition humaine, comme Jankélévitch s’était attaché à le montrer dans sa thèse complémentaire de doctorat soutenue en 1933, le peuple français souffre d’un handicap moral dont le remède s’annonce, dans le texte, comme une prise de conscience. Mais sans doute ce « mal d’avilissement est[-il] sans remède ». C’est que le prix de la honte est élevé. Il consiste à reconnaître sa propre médiocrité et à ne jamais l’escamoter. À s’en repentir sans jamais l’oublier.

Le Traité des vertus, qui paraîtra un an après cet essai, décrira cette difficile mais nécessaire exigence de la pureté de l’intention sous les traits de la sincérité, qui est la fin de tous les mensonges — envers les autres et aussi envers soi-même. Et si la chance d’un nouveau commencement, d’un nouveau « printemps » pour la France ne fut pas, après-guerre, saisie, il n’est pas interdit de penser qu’il soit aujourd’hui possible.

Au manque de dignité (de l’opinion et du Parlement) répond logiquement, mais aussi instinctivement, l’indignation dont le philosophe Frédéric Worms a très justement fait le cœur de la pensée de Jankélévitch. Comment sitôt la guerre terminée, ceux qui ont eu le goût et l’intérêt de la défaite pouvaient-ils être pleinement réhabilités comme des citoyens de la république qu’ils ont foulée aux pieds ? Comment s’expliquer que l’amnésie entraînait l’amnistie, ou l’amnistie l’amnésie ? Comment même comprendre que l’une comme l’autre soit envisageable du point de vue moral de l’honneur ? Faute de comprendre comment ce sentiment qui pousse à la droiture et à la loyauté semble avoir déserté les consciences indifférentes, il faut rouvrir les livres d’histoire et combattre la tentation de l’oubli pour qu’un printemps de la conscience soit enfin possible.

Premier d’une longue série d’essais consacrés à une prise de conscience nécessaire — dont l’essentiel se trouve édité par Françoise Schwab dans L’Esprit de résistance —, « Dans l’honneur et la dignité » annonce un combat qui se poursuivra jusqu’à la mort de Jankélévitch, notamment dans une lutte pour l’imprescriptibilité, pour la traque des nazis et pour la mémoire des innombrables martyrs comme pour celle des quelques résistants authentiques. C’est à ce titre d’ailleurs que le texte sera republié, presque quarante ans plus tard, dans un recueil intitulé L’Imprescriptible. Quarante années de plus nous séparent aujourd’hui de cette republication et le texte de Jankélévitch, en lequel le discours philosophique se mue en parole politique, n’a certainement rien perdu de son intérêt ni de sa verve, et n’a peut-être rien perdu de son actualité.

Le ton polémique de Jankélévitch découvre ainsi sa raison d’être. Il s’agit non pas de refaire la guerre avec des mots dans le cadre à demi-pacifié du débat politique, mais il s’agit de prolonger le souvenir de la guerre dans les fragiles mémoires qui sont, encore aujourd’hui, les nôtres. Justement pour que la guerre n’ait plus lieu. Mal compris, Jankélévitch le fut sûrement. L’Université française, qui l’avait destitué de son poste en raison des lois raciales de 1940, ne le reconnut sans doute pas à juste valeur. Même après sa nomination à la chaire de philosophie morale en 1953 en Sorbonne. Mais cette adversité n’entamera pas sa détermination. Les souvenirs de la tragédie, de la Résistance, de la clandestinité (dont le texte porte d’ailleurs le témoignage) furent préservés par Jankélévitch. Jamais il ne refusa de prendre publiquement la parole pour défendre cette mémoire comme il le fit par exemple lorsqu’il assuma la présidence de l’Union universitaire française.

Paradoxalement, ce fut celui qui ne fit que dénoncer la précipitation avec laquelle le Parlement français et l’opinion avaient amnistié l’antisémitisme (qu’il soit structurel ou de circonstance ne change rien à l’affaire), qui fut le méchant raciste de l’histoire — incapable de pardonner à des Allemands sans repentir et incapable de comprendre des Français sans mémoire. C’est finalement un comble : la victime (et le porte-parole des victimes) devenait le bourreau des pauvres petites consciences qui se sentaient mises face à leur propre faiblesse morale, c’est-à-dire face à leur déshonneur et à leur indignité.

À l’heure où l’antisémitisme se déguise encore — pour se croire légitime et pour s’autoriser la haine du Juif — en antisionisme, il faut espérer que nous ne nous sommes pas trop accoutumés à cet hiver infini, sans printemps à l’horizon, dans lequel c’est toujours le Juif qui a tort. Tort de parler, tort de se défendre. Tort d’exister, en somme. Il est vrai qu’aujourd’hui Jankélévitch est devenu un penseur admiré et célébré du grand public. Et c’est heureux. Mais on n’oubliera pas que son œuvre philosophique peine encore à franchir le seuil de l’Université française et que les leçons définitives qu’il a données sur l’antisémitisme et sur la mémoire n’ont pas encore été retenues. Quatre-vingts ans après sa publication, « Dans l’honneur et la dignité » continue donc d’être notre examen de conscience.

C’est une question de savoir si les « catastrophes nationales » se reconnaissent à des marques décisives et univoques. En apparence les événements qui, de 1940 à 1944, rayèrent la France de la carte du monde représentent le type même de la « catastrophe nationale » ; à peine trouverait-on dans toute notre histoire une défaite militaire plus foudroyante et plus complète ; la capitale livrée pendant quatre ans à l’occupation étrangère, les deux tiers du territoire colonisés par l’ennemi et mis en coupe réglée par ses armées, l’ensemble du pays soumis aux lois allemandes…, qui eût seulement osé imaginer en 1939 une humiliation aussi monstrueuse, un si inconcevable abaissement ? Pendant quatre honteuses années la croix gammée a flotté sur la tour Eiffel, insultant un paysage aussi vénérable, à sa manière, que l’Acropole d’Athènes…

Et c’est pourtant un fait que le cataclysme n’a atteint dans leur destinée et dans leur vie privée que les masses résistantes et patriotes de la population. Si nombreuses qu’elles eussent été, les victimes du nazisme ne représentèrent jamais que des « catégories » : les Juifs, les militants de gauche, les combattants, les francs-maçons, etc. ; la masse bourgeoise n’était pas concernée. Ce fut un des thèmes ordinaires de la propagande « franzose », de ses affiches et de ses tracts : les Allemands n’en veulent qu’aux méchants et aux métèques ; ceux qui n’ont rien à se reprocher, c’est-à-dire l’immense majorité de ce pays, les honnêtes gens, les Français de naissance, les privilégiés de la bonne conscience et de la nationalité-à-titre-originaire, ceux-là n’ont rien à craindre d’un ennemi aussi correct que chevaleresque. 

Or qu’est-ce qu’une catastrophe « nationale » qui atteint certaines classes de citoyens en épargnant les autres ? Ce n’est pas une catastrophe nationale. Tout le paradoxe du désastre de 1940 tient dans ce contraste dérisoire entre un effondrement politico-militaire presque sans précédent et la clémence relative du destin envers une grande partie de la nation. Lorsqu’en 1917 la Russie capitula après une défaite incomparablement moins totale et moins humiliante que la nôtre, la catastrophe était inscrite sur tous les visages ; la famine, la pauvreté de la mise parlaient avec éloquence du bouleversement qui était en train de raviner la structure profonde de la Russie. La France n’aura pas connu ce tragique universel et radical au niveau duquel les affaires publiques forment l’affaire privée de chacun. Qui de nous ne se rappelle ces après-midi de dimanche de la zone dite libre, entre 1941 et 1943, avec leurs jardins publics pleins de promeneurs paisibles et de rires d’enfants ? Pardessus décents, chaussures neuves, conversations indifférentes d’où l’actualité était si étrangement absente… : on aurait pu croire qu’il ne se passait rien dans le monde ; et le hors-la-loi sur son banc se demandait s’il n’était pas le jouet d’un mauvais rêve, si la tragédie dont il se croyait victime ne tenait pas à quelque malentendu, ou bien à sa malchance personnelle. Que de familles, après tout, qui ne connurent de la terrible aventure que ce que personne n’en pouvait ignorer — les alertes nocturnes et quelques ennuis de ravitaillement ! —, que de bourgeois qui ne connurent la guerre que par les journaux et qui lurent les nouvelles du conflit comme nous lisons le récit des inondations de Chine ! Non, ils n’avaient pas engagé leur destinée entière dans l’aventure ! Non, la victoire sur le fascisme n’était pas pour eux, comme pour les résistants, une question de vie ou de mort ; il ne s’agissait pas de « leur tout ». Si l’Allemagne l’avait emporté, ils auraient vécu quand même, et la plupart d’entre eux se seraient en somme assez bien accommodés de cette éventualité trop prévue.

On le redit encore dans le camp de Vichy-la-Honte, et de plus en plus fort à mesure que les doctrinaires de la capitulation reprennent plus d’assurance. La France-croupion du maréchal était viable. Les trains circulaient. Les bourgeois allaient en vacances et aux sports d’hiver. Les conférenciers faisaient leurs conférences. Nos célèbres chefs d’orchestre dirigeaient avec entrain, pour maintenir le prestige de la musique française, des cycles Wagner à rendre jalouses les plus fameuses baguettes wurtembergeoises. Chaque semaine apportait au public élégant sa ration réglementaire de Maîtres chanteurs, de Panzer-Walkyries et autres murmures de la forêt. Ah ! les beaux dimanches franco-aryens du palais de Chaillot ! et la belle musique européenne qu’on faisait alors aux Français !… De temps en temps un explorateur revenu de la capitale nous apportait dans nos cavernes une liasse de journaux parisiens, et nous apprenions avec stupéfaction que Paris avait ses événements littéraires, son théâtre, ses garçons de café hégéliens et tout ce qu’il faut à un grand pays pour tenir son rang. Elle était belle décidément, la république des lettres de 1944. Car c’était le bon temps. Encore quelques années, et je vous dis que M. Abetz aurait eu, comme tout le monde, ses intellectuels de gauche, ses bistrots métaphysiques et ses revues d’avant-garde. Le bon temps, vous dis-je. La France portait beau. À peine revenue de son désastre, la France de Pétain se mettait en gants blancs, baudrier, socquettes blanches. Vous vous rappelez les gants « à crispin », la relève de la garde au Majestic et les Compagnons de France ? C’était alors la folie du blanc. On se demande aujourd’hui avec étonnement de quoi ils étaient si fiers… Ce n’étaient partout que faisceaux, glaives et francisques, profils romains, éphèbes intrépides — car ils s’y connaissaient en valeur guerrière, les paladins de Montoire ! Décidément c’est la Libération qui a tout défait, et on comprend la nostalgie des paroissiennes de Saint-Thomas-d’Aquin regrettant le bon temps : tout allait mieux sous l’Occupation. Bien sûr, la vie était moins chère et l’avancement plus rapide dans les administrations. Quant à l’occupation étrangère, c’est là un détail qui n’a d’importance que pour les Juifs et pour les Espagnols « rouges ».

Il faut le dire, le régime de l’« État français » correspondait aux vœux d’une partie de la France qui se reconnut en lui instantanément. Le mot « gâtisme » en résumerait assez bien l’essence. Une équipe de gâteux précoces groupée autour d’un képi à feuilles de chêne, la spiritualité de Jacques Chevalier et de M. de Genoude parfumant la philosophie politique de MacMahon — tel fut l’État autoritaire, agricole et introuvable du « Maréchal ». On a peine aujourd’hui à réaliser ce que la fidélité au « Maréchal » pouvait représenter d’incurable gâtisme et de provincialisme borné chez tous ces diplomates vichyssois qui, en Asie ou en Amérique, étaient au contact de l’univers libre et qui, pouvant si facilement comprendre de quel côté était la vérité et se mettre à son service, continuaient à préférer le mirliton du Maréchal et la civilisation chrétienne selon M. Chevalier. Car ce régime a eu ses écrivains, ses idéologues, ses philosophes et jusqu’à sa « mystique ». La « mystique prisonniers » est bien à l’image d’un régime qui fit de la honte un devoir et rendit la capitulation normative. On a la mystique qu’on peut. L’idée d’une valeur mystique conférée à la captivité de quinze cent mille pauvres bougres qui devinrent prisonniers simplement parce qu’ils se trouvaient là, comme au cours d’une rafle monstre, cette idée est historiquement inséparable d’un régime dont la défaite est non seulement l’origine, mais la raison d’être et la gloire. Une mystique de la défaite, de la démission et de l’abandonnement à la volonté étrangère — dans l’histoire naturelle des impostures il manquait sans doute cette imposture-là ! Ainsi s’explique cette adaptation quasi instantanée à la défaite qu’on put remarquer dans les milieux distingués dès le lendemain de l’armistice. On pouvait croire que la France, nation de maîtres, habituée au cours d’une longue et glorieuse histoire à dominer l’Europe et à imposer au monde le respect de ses armes, avait perdu depuis toujours la conduite de la défaite… Hélas ! le peuple de maîtres, victime d’une aberration inconcevable et aveuglé par l’interversion monstrueuse des valeurs d’héroïsme, adoptait en peu de jours l’« honneur » et la « mystique » du vaincu. L’un des premiers étonnements du démobilisé fut d’entendre les camelots, dans les rues animées des villes méridionales, offrir joyeusement à la foule la nouvelle carte de la France, divisée par la « ligne de démarcation ». Ah ! elle était belle à voir, la France, avec sa hideuse plaie au ventre… Et comme il y avait de quoi être fier ! C’était l’époque où nos blondes compagnes commençaient à apprendre l’allemand, à tout hasard. Ausweis par-ci, Kommandantur par-là. Toute l’élite cagoularde du pays, pressée de regagner ses Champs-Élysées et son boulevard Malesherbes, assiégeait la porte du Feldkommandant, s’extasiait sur la courtoisie des grands aryens blonds. Sur ce point il n’y avait qu’un cri d’Auteuil à la plaine Monceau : les gentlemen-pendeurs étaient corrects et même un peu hommes du monde à leurs heures ; jamais encore MM. de Châteaubriant et de Brinon n’avaient vu de grands dolichocéphales de si bonne compagnie.

Vichy, c’est l’équivoque et la confusion. Le vieux machiavélisme allemand, spécialisé depuis toujours dans l’interversion des contradictoires, a joué en virtuose d’une équivoque qui, jetant le trouble dans les esprits, pèse encore lourdement sur la vie française et entrave le redressement moral de la nation. Vous avez reconnu ici le sophisme du « double jeu ». Ils jouaient tous double jeu. Pas de coquin qui n’ait son alibi, pas de collaborateur qui n’ait caché son Juif dans une armoire ou procuré quelque fausse carte à un maquisard. Il n’y a plus ni coupables ni innocents, et les procès en collaboration s’effritent comme se dissout l’évidence morale de la honte et de la trahison. Depuis 1944 la croix de Lorraine décore bien des boutonnières cagoulardes où fleurissait, quand Vichy semblait éternel, l’écusson de la Légion ; il passe sur le boulevard beaucoup de résistants en peau de lapin qui, à la onzième heure, volèrent au secours de la victoire : car la justice, quand elle est la plus forte, ne manque jamais d’amis. On peut même hasarder qu’il y eut en 1942, les événements aidant, une espèce de « résistance vichyssoise », et que le RPF représente aujourd’hui, avec six ans de retard, la réussite de l’opération Giraud, opération que la clairvoyance du général de Gaulle avait alors fait échouer. Car c’est la même ambiguïté diabolique qui permet de nos jours à la haute bourgeoisie cagoularde, capitularde et munichoise de rallier le parti du premier résistant de France. Les cagoulards devenus gaullistes contre nous — c’est là un comble, n’est-il pas vrai ? Et pourtant cet escamotage que nous avons laissé se faire est à son tour une séquelle de l’équivoque Pétain. Cette équivoque se résume dans le monstre de la « zone libre ». Dignes héritiers des Munichois de 1938 qui, non contents de trahir une alliée, avaient fait de cette trahison même un devoir et un titre de gloire, les Munichois de 1940 surent rendre le déshonneur supportable et même honorable.

Mais l’équivoque vient de plus loin. La France est toujours restée le pays de la république-à-une-voix-de-majorité, et sa minorité antidémocratique le lui fait bien sentir. Il y a dans ce pays de classes moyennes une bourgeoisie nombreuse et très évoluée qui a manifesté sa vitalité en mille circonstances et su, en changeant d’étiquette, se réadapter aux situations les plus critiques ; survivant aux révolutions et aux catastrophes, elle forme un bloc à peu près incompressible dont la consistance représente, sous les remous apparents de la vie politique, un élément de stabilité extraordinaire. Jusqu’en 1933, cette bourgeoisie avait été, en paroles, traditionnellement nationaliste et germanophobe. Mais à partir du moment où l’Allemagne devint hitlérienne, l’instinct de classe l’emportant sur le réflexe national et le sentiment de la défense sociale sur le patriotisme, le nationalisme français découvrit tout naturellement un allié en celui que le vieux patriotisme classique et cocardier, de Déroulède à Barrès et Poincaré, regardait comme l’ennemi héréditaire ; le danger mortel que le pangermanisme nazi faisait courir à la France passait désormais après le danger que la Russie soviétique faisait courir aux privilèges de la bourgeoisie internationale ; la menace que l’ennemi « héréditaire » dirigeait contre l’existence même de la nation était de peu d’importance auprès du concours que cet ennemi apporterait un jour contre le seul ennemi essentiel, l’ennemi des coffres-forts et des privilèges sociaux. La rupture de la tradition nationaliste, faussant toutes les positions politiques, amorce en France ce renversement affolant des extrêmes, ce vertige universel, cette imposture cynique qui permirent au fascisme de s’approprier le langage du socialisme et le rôle du pacifisme ; puisque les démocraties devenaient « bellicistes », il y avait en effet un rôle à prendre, et c’est à ce moment que les stylographes des plus infâmes journaleux de Gringoire ou de l’Action française s’habituèrent à écrire les mots, nouveaux pour eux, de « ploutocratie », « trusts », « finance internationale », « haute banque juive », etc., la finance n’étant pas condamnable en soi, mais seulement en tant que juive ; les professeurs de confusion, qui devaient être plus tard les profiteurs de la honte, acquirent même une certaine virtuosité dans cette transposition raciste du marxisme. À la faveur de ce regroupement, la bourgeoisie antinationale put enfin jeter le masque ; ce qu’elle n’avait jamais pardonné à la république de Weimar (non parce qu’elle était allemande, mais parce qu’elle était démocratique), elle le jugea excusable et même légitime de la part de la dictature hitlérienne. L’admiration maladive du militarisme allemand, de l’ordre allemand, de la science allemande, qui faisait le fond du vieux complexe germanophobe et en expliquait l’ambivalence, put ainsi s’exprimer au grand jour. Cette germanophilie morbide allait jusqu’à développer, dans les milieux bourgeois, le mépris de l’Italie, même fasciste ; ceux qui ricanaient si fort pendant la campagne italo-grecque de 1941, parce qu’ils croyaient avoir enfin trouvé plus lâche qu’eux-mêmes, étaient justement les admirateurs de la force allemande. Cette admiration a connu ses formes les plus insolemment militantes dans la haute bourgeoisie parisienne, qui est bien la bourgeoisie la plus intelligente, la plus méchante, la plus agressive et la plus corrompue de l’Europe. Le mordant des « camelots du roi », la virulence et l’ingéniosité des manifestations d’Action française, l’insolence de ses voyous, la verve des journalistes de Gringoire, tout cela supposait une science des côtés faibles de l’adversaire et un talent d’humilier ou frapper juste assez peu répandus. Nul ne se rappelle sans honte cette affreuse époque du grand flirt franco-Ribbentrop où la foule élégante acclamait Hitler dans les cinémas des Champs-Élysées à vingt francs la place. Le flirt avait déjà commencé, pendant l’Exposition de 1937, avec les mondanités du Pavillon allemand où l’élite cagoularde des beaux quartiers se retrouvait pour le dîner. Plutôt qu’en 1940, le fond de l’ignominie a peut-être été atteint en 1938, sur ces Champs-Élysées cagoulards où les belles dames acclamaient l’affreux triomphe de Daladier et glapissaient : « Les communistes, sac au dos ! Les Juifs à Jérusalem ! » Georges Bernanos a fustigé toute cette racaille en des pages inoubliables, qui ne sont pas simple littérature ! Nous autres, hélas ! mobilisés de la première drôle de guerre, combattants burlesques du garage Marbeuf et témoins involontaires de cette munichoise hystérique, nous avons vu ce que nous avons vu. Qui ne se les rappelle, ces coquins bien nourris qui ne voulaient pas « mourir pour Dantzig », prononçaient le mot « tchécoslovaque » en ricanant et parlaient de réduire l’Angleterre en esclavage parce qu’elle avait l’habitude de se battre « jusqu’au dernier Français » ? Non, notre mémoire ne nous trompe pas : ce n’étaient pas là les propos de quelques margoulins et margoulines : tout le monde disait cela dans les milieux bourgeois et le mauvais esprit d’un grand nombre d’officiers, les propos innommables des mess et des popotes devaient nous fabriquer, pendant la campagne de 1940, un lourd et anxieux complexe de mauvaise conscience.

À la lumière de ces horribles et trop réels souvenirs, on s’expliquera mieux le consentement empressé à la défaite, à la servitude, à la flagellation par lequel le pays de Foch et de Guynemer ne craignit pas de se renier. L’hypnotiseur nazi, attentif à faire faire par les Français tout ce que les Français pouvaient faire eux-mêmes, trouva donc tous les Quisling qu’il voulut dans un pays où, entre 1914 et 1918, hormis quelques traîtres aux gages, il n’avait pas trouvé un seul journaliste digne de ce nom, pas un professeur, pas un écrivain pour collaborer aux feuilles de la trahison, glorifier la trahison, enseigner la philosophie de la trahison sur ce ton de tartufferie pédante dont la métaphysique allemande a communiqué le secret à nos propres nazis. Combien sont-ils les chefs d’orchestre, les peintres, les sculpteurs qui refusèrent tout contact, même indirect, avec l’occupant ? Ah ! qu’ils furent faciles à garnir, les sommaires de la NRF aryanisée ! Pour ceux qui virent la France occupée non pas à travers l’imagerie de New York ou de Londres, mais, comme nous autres, du fond du bocal nauséabond, il est clair qu’en dehors des masses populaires et d’une élite héroïque, désintéressée et convaincue, la bourgeoisie s’est ralliée à la Résistance sous la pression des trois facteurs suivants :

Les premiers grands revers de l’armée allemande à la fin de 1942, et notamment Stalingrad qui conjura le mythe de l’invincibilité germanique, ébranla le prestige de Hitler auprès des bourgeois, des crémières et des mercières ; des doutes naquirent sur la certitude de la victoire allemande et du nouvel ordre « européen », et il s’avéra prudent de prendre quelques assurances en vue de l’éventualité opposée.

À la même époque, la dissolution brutale de l’« armée de l’armistice », quelques semaines après l’invasion de la zone libre par les Allemands ; des officiers que l’armistice n’avait pas dégoûtés et qui eussent fait volontiers une carrière de fonctionnaire militaire dans la glorieuse armée du Maréchal se trouvèrent bon gré mal gré rejetés dans la dissidence. C’est l’époque où l’on vit des officiers de carrière, des saint-cyriens, d’anciens croix-de-feu, des royalistes même commencer à rechercher, comme de vulgaires Juifs, les passages non gardés des Pyrénées, afin de gagner l’Espagne, puis l’Algérie.

Le service du travail obligatoire enfin et surtout, qui pour la première fois intéressa à la Résistance la masse des jeunes bourgeois sans distinction ; jusque-là, la « Résistance » n’était qu’une opinion politique, celle qui groupait dans l’action clandestine les Juifs par nécessité, les patriotes par vocation, les militants de gauche par conviction antifasciste, et, bien entendu, les métèques, tous terroristes de naissance. Sous la menace du STO, Dupont et Durand à leur tour se virent contraints, comme de simples Lévi, de rechercher de fausses cartes d’identité et d’entrer dans l’ignominieuse illégalité des proscrits et des outlaw. Le malheur du pays devenait ainsi par force, avec quelque retard, le malheur de tous et de chacun — de l’étudiant qui comptait passer bien tranquillement ses examens, du fonctionnaire qui faisait de beaux rêves d’avancement ; ceux qui croyaient que le numerus clausus n’était pas pour eux, ni les lois d’exception, connurent, contraints et forcés, la clandestinité, l’aventure, l’engagement. Les premiers maquis véritables datent de cette époque, qui vit naître aussi l’« armée secrète ».

On s’étonnera moins, après cela, de la facilité avec laquelle la France s’est laissé frustrer des fruits de la Libération. L’impureté des mobiles patriotiques, la demi-volonté de la victoire, l’absence de toute conviction ferme, le caractère fortuit et tardif de la conversion à la bonne cause préparaient une fois de plus l’escamotage de la révolution par la bourgeoisie. Si la pression anglo-saxonne a tant contribué, depuis 1944, à précipiter cet escamotage, c’est sans doute parce qu’il n’y avait presque rien à escamoter. Tout a été fait à partir de cette époque pour rapetisser la Libération, pour réduire ce qui aurait dû être l’effondrement du fascisme international aux proportions d’une simple victoire sur l’Allemagne, comme si cette guerre qui n’était pas comme les autres, opposant deux conceptions idéologiques de l’existence collective et personnelle, n’avait été qu’une guerre de plus. Dans la démocratie américaine, la division Azul a trouvé, et demain sans doute la LVF, ses meilleurs nouveaux amis, en sorte que, la défense de classe aidant, cette démocratie ne craint pas de renier sa propre victoire. Celui qui fut le libérateur de la France s’offrit de lui-même, et ceci dès le premier jour de l’insurrection nationale, à en être l’étouffoir et l’éteignoir ; la crainte qu’on n’allât trop loin et que la démocratie ne prît trop au sérieux sa propre victoire prit immédiatement le pas sur toute autre préoccupation ; l’horreur avec laquelle on se mit à parler des « rouges », de la « république de Toulouse » et des FFI effaça bien vite chez les bourgeois le souvenir des atrocités hitlériennes — en admettant que tout ce beau monde si convaincu des « atrocités » yougoslaves ait jamais vraiment cru à Oradour et aux camps d’extermination. Quand ils eurent compris que décidément il ne se passerait rien, que la Libération enfin neutralisée, avachie, rendue anodine et insignifiante finirait en queue de poisson, nos Versaillais respirèrent ; ils avaient enfin retrouvé leur ennemi essentiel qui, pour n’être pas « héréditaire », n’en était pas moins l’ennemi numéro un : le communisme ; enfin l’on retrouvait le droit de parler ouvertement du Komintern, comme aux temps heureux du docteur Goebbels et de l’exposition « Le bolchevisme contre l’Europe ». Tout rentrait dans l’ordre. La sainte alliance contre l’URSS, voilà ce que, pour tout renouvellement, la France s’est offert à elle-même.

Les amis du docteur Goebbels se sont donc vite remis de leur frayeur. Ils n’étaient pas si fiers il y a trois ans ! Après avoir passé le bout du nez par la porte entrouverte, puis la tête entière, les voici enfin dans la rue, sur l’estrade des réunions publiques, sur la scène des théâtres, au sommaire des revues ; après avoir pendant quelque temps pastiché une clandestinité que rien, hélas ! ne nécessitait, ils encombrent les devantures des libraires de leurs publications ; les revoici au grand complet, atteints d’un furieux prurit d’accuser, de disserter, de pontifier ; ils sont déjà redevenus les bien-pensants ; demain la Résistance devra se justifier pour avoir résisté. Ces familles bien nourries ont retrouvé toute leur assurance du bon vieux temps, du temps où les Champs-Élysées, les bains de mer et la Côte d’Azur étaient à elles ; mais elles auront eu peur. Celui qui a eu peur est méchant. Maintenant que nous voilà redevenus coupables à notre tour, avec notre vieille mauvaise conscience de toujours, maintenant que les galopins dynamiques ont repris possession du boulevard, il n’est plus temps de s’étonner de la disproportion qui monstrueusement grandit entre l’immensité des événements que nous avons vécus et l’insignifiance dérisoire des transformations que ces cataclysmes ont imposées aux mœurs françaises, à la structure sociale française, aux rapports économiques des classes entre elles et des citoyens entre eux. Il est presque sans exemple que tant de souffrances aient si peu modifié le destin des hommes, que des convulsions si gigantesques aient accouché d’une après-guerre si médiocre. Non, ce n’est pas à l’échelle : tel est le sens de la colère qui en nous proteste quand nous retrouvons sur les colonnes des théâtres le nom des farceurs, des cabotins et des homoncules de la collaboration. Ce que nous vivons n’est pas à l’échelle de ce que nous avons souffert… « Quatre années d’occupation », comme ils disent… ; en effet, leurs « occupations » ressemblent si peu à la vie qui fut la nôtre, à celle de nos amis et de nos disparus, qu’il faut bien décidément se rendre à l’évidence : ce qui est arrivé n’avait pas la même importance pour eux et pour nous. Ils n’ont pas vécu tout cela. Trop de batraciens et de pitres sont aujourd’hui intéressés à la médiocrisation de l’élan héroïque ; trop de patriotes approximatifs, pour lesquels l’armistice de 1940 fut un jour de fête, ont intérêt à l’oubli, à la confusion et à l’enlisement…

Dans ces conditions il n’est pas difficile de comprendre pourquoi il n’y a pas eu, n’y aura pas, ne peut y avoir d’épuration. Ici les cabotins et batraciens ont raison à leur manière, et ils triomphent de cette confusion même : il faudrait épurer tout le monde ; il faudrait juger les juges — car les juges furent aussi médiocres que leurs accusés. Et il n’y a pas non plus à chercher midi à quatorze heures les causes de la défaite, puisque ces causes opèrent et prospèrent encore dans l’avachissement de la victoire, dans le retour triomphal des inciviques, dans le peu de prix que la France attache à sa libération. Tout ce qui est arrivé est arrivé parce que les « élites » ont été médiocres : les écrivains en mettant au service de n’importe quoi — collaboration, nouvelle Europe, croisade antibolchevique — leur virtuosité stylographique et cette espèce de brio littéraire si répandu à Paris ; les artistes en acceptant contre quelques flatteries puériles de honteuses invitations et des voyages déshonorants ; les fonctionnaires en profitant des facilités qu’offraient à leur carrière d’innommables évictions et des lois dégradantes ! Les uns et les autres, ils ont laissé passer les occasions du courage, même les plus faciles ; on est resté muet, au pays de Jules Simon, de Michelet et de Victor Hugo, là où un mot de protestation, où le plus humble geste eussent prouvé qu’il y avait encore des hommes libres, et non pas seulement des rhéteurs et des farceurs ; quand la conjoncture dramatique et passionnée aurait dû révéler chez tout « intellectuel » la conscience morale, la réflexion critique, le civisme agissant, on n’a vu apparaître que l’homme de lettres vaniteux. Où l’on attendait d’eux un réflexe de citoyen, les écrivains, préoccupés avant tout de faire jouer leurs pièces ou de fonder des revues, n’ont eu que des réflexes littéraires. Tout cela ne serait rien si la France était l’Afghanistan. Mais la France est la France, le guide de l’Europe et la conscience de tous les hommes libres du monde entier ; ce qui arrive sur les rives de la Seine, entre l’Hôtel-de-Ville et la Concorde, a une importance particulière pour l’homme en général. Non, la France ne se résume pas en Mac-Mahon, Henri Béraud et Tino Rossi ; la France signifie quelque chose d’exceptionnel et d’irremplaçable sur quoi le monde a les yeux fixés et qui rend plus honteuse encore la médiocrité morale de ces dernières années. Il faut, hélas ! en prendre son parti : l’évidence de la honte n’est pas encore évidente pour tout le monde. Et de même que les bourgeois n’ont pas vomi spontanément, par ce refus de tout l’être dont parlait jadis Mauriac, la capitulation et la servitude, de même ils continuent à ne pas renier de toute leur âme, de toutes leurs forces, de toute leur intelligence ce passé de notre honte. Ceci confirme cela. Car c’est un fait : les milieux « franzoses » et distingués parlent de Vichy non seulement sans dégoût, mais avec gratitude, avec nostalgie… Il paraît que nous devons leur expliquer, nous autres, pourquoi les collaborateurs et pourvoyeurs de M. von Stülpnagel étaient des traîtres ? Ils ne le comprennent donc pas eux-mêmes ? Cette cause de la France n’était donc pas leur cause ? Si des Français n’ont pas cette sensibilité nationale immédiate, spontanée, infaillible et presque instinctive au déshonneur, s’il faut discuter interminablement avec eux pour leur faire comprendre que la compétence d’un gredin, si irremplaçable soit-il, est de peu d’importance auprès de sa gredinerie, on peut bien dire que le mal d’avilissement est sans remède. Car c’est cela, le problème de l’« épuration », et rien d’autre. L’épuration physique n’aurait pas par elle-même autant d’importance si la volonté de purification était plus grande : alors l’impunité des traîtres cesserait de peser comme une obsession sur notre après-guerre, et les controverses pénibles, ridicules, démoralisantes qui renaissent autour de chaque cas individuel seraient sans objet ; alors peut-être, alors surtout le pardon deviendrait un jour possible, qui n’a pas de sens aujourd’hui : car tant que l’inexpiable n’est pas expié, tant que la France n’est pas rédimée, l’amnistie ne peut être qu’amnésie et le pardon qu’indulgence ou excuse scandaleuse, complicité dégradante avec la trahison. La pureté est comme l’amour : c’est quelque chose dont il faut avoir envie ; et de même que l’amour sait dans tous les cas ce qu’il a à faire, et le fait séance tenante sans prendre conseil de personne, et invente pour chaque circonstance la solution la plus originale, la plus délicate et la plus ingénieuse, de même la volonté de pureté, si elle existait, serait notre seule inspiration vraiment nécessaire et suffisante, notre seul demonium vraiment éloquent ; et c’est parce que cette volonté n’existe pas que la casuistique hitlérophile a été rendue de nouveau possible et que, les journalistes ergotant misérablement sur ce qui est, après tout, l’honneur ou le déshonneur de chaque Français, M. Sacha Guitry a pu redevenir un grand homme et Ferdonnet un patriote.

La France a manqué en 1944 sa plus grande chance de renouvellement et de rajeunissement. Dans ces journées uniques tout était possible ; nous nous étions promis alors que tout serait neuf et vrai, que tout recommencerait depuis le début, comme si Vichy-la-Honte et ses polissons affreux n’avaient jamais existé, que ce gai matin de la Libération serait notre deuxième naissance, que le gazon pousserait sur la sépulture de l’ignoble passé. Or, nous n’avons pas commencé cette nouvelle vie que l’insurrection nationale nous promettait ; pour la première fois peut-être dans notre histoire, la France miraculeusement rescapée n’a pas renié le régime qui avait fait du consentement à sa défaite, de la joie de sa défaite, de l’organisation et de l’exploitation politique de la défaite, de l’empressement à utiliser cette défaite pour liquider la République, sa raison d’être et son principal titre de gloire. Notre printemps est manqué. Mais peut-être tout cela valait-il mieux pour nous ? Peut-être cet enlisement de toute générosité et de tout héroïsme créateur tient-il à une grande loi métaphysique qui, si elle permet par instants à l’homme d’atteindre le sommet de lui-même, lui interdit de s’y tenir ? Bien des printemps se trament encore dans les sillons et dans les arbres ; à nous de savoir les préparer à travers de nouvelles luttes et de nouvelles épreuves.

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À quoi jouent les enfants de Brueghel ? https://legrandcontinent.eu/fr/dimanches/a-quoi-jouent-les-enfants-de-brueghel/ Wed, 02 Sep 2026 07:13:46 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?post_type=sunday&p=355704 Derrière la merveilleuse exubérance des Jeux d'enfants, l’immense peintre flamand a caché un monde qui n’a rien d’innocent.

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On pourrait être emporté par le coloris très chatoyant et la joie de vivre de ces enfants en pleine activité. Mais une œuvre de Brueghel se prête toujours à plusieurs interprétations. Pieter Brueghel l’Ancien est un peintre humaniste qui ne peint jamais de manière innocente. On y trouve soit des messages codés, soit une portée moraliste des sujets représentés. 

Ce tableau, datant de 1560, mesure 116 × 161 cm et représente au total 230 personnages et 91 jeux. Il correspond à la période de Brueghel où l’on adopte une vision à vol d’oiseau, pas réaliste, très en hauteur, afin d’avoir une vision globale de l’espace. En même temps, différentes saynètes émaillent l’espace pictural tout en préservant des zones de vide pour bien détacher chaque petit groupe et laisser circuler le regard. On peut ainsi prendre le temps de savourer ce tableau extrêmement singulier dans l’œuvre de Brueghel : c’est la première fois qu’un tableau est exclusivement dédié aux enfants. On trouve de petites saynètes avec des enfants dans Le Combat de Carnaval et Carême ou dans les fêtes et kermesses. L’innovation ici est l’espace urbain. On ne sait pas s’il s’agit d’une école ou de l’hôtel de ville. Mais on est dans un espace urbain complètement accaparé par les enfants, sans adultes. 

Brueghel se singularise en effet de ses contemporains par l’innovation qu’il apporte à chaque fois dans le traitement d’un sujet. Il est le premier à représenter la neige qui tombe, à mettre en scène des fêtes et des kermesses avec des personnages monumentaux et à peindre la tour de Babel. 

Venons-en à la double lecture proposée. 

On pourrait penser que ce tableau est simplement une représentation fidèle des jeux d’enfants. Mais il est tout de même étrange d’avoir une ville complètement occupée par les enfants. Il y a au moins un personnage sur lequel il faut s’attarder, tout au gauche du tableau : par la fenêtre, on voit un enfant avec un masque inquiétant. C’est un indice. Chez les peintres flamands, on aime utiliser la fenêtre pour y placer un petit personnage. Le fait qu’il soit masqué interpelle et fonctionne comme un contrepoint de cette représentation. 

Le tableau doit être mis en regard de la gravure intitulée L’Âne à l’école, où l’on voit des enfants aux visages d’adultes. L’âne se trouve à l’arrière-plan, accompagné d’une petite maxime indiquant que même s’il va à l’école pour apprendre, cela ne sert à rien, car il est un âne et ne se transformera jamais en cheval. On y trouve de la satire, de l’ironie et une maxime. Il faut poser le même regard sur Les Jeux d’enfants, où de nombreux enfants sont représentés dans des postures d’adultes, pour faire étalage de toute l’innocence des premiers, et lancer un avertissement aux seconds : attention, vous perdez votre âme d’enfant et votre innocence. Chez Brueghel, il y a toujours un message satirique ou moralisateur. Ce n’est pas uniquement pour les enfants. L’imitation du comportement de l’adulte se fait dans une approche quelque peu satirique, notamment des rites. 

Regardons par exemple la saynète en partie médiane du tableau, devant le bâtiment civil, tout proche de la barrière en bois, où l’on voit une petite fille dans la posture de la jeune mariée, accompagnée d’un cortège. Cela fait écho au cortège de la mariée que Pieter Brueghel a peint et que ses fils ont repris. C’est un jeu que les enfants continuent d’ailleurs à faire aujourd’hui encore à l’école primaire.

De la même manière, au premier plan à gauche, les personnages en cape bleue font écho au cortège du baptisé. 

De même, tout à l’arrière-plan, à droite de l’image, on voit une procession religieuse avec des enfants portant de petits drapés de pèlerinage. Il s’agit d’un bout de papier triangulaire au bout d’un bâton. On est dans le mimétisme des processions et des rites religieux, jusqu’au feu de la Saint-Jean qu’on peut voir au fond de la composition. Les enfants imitent donc les adultes, comme s’ils voulaient grandir plus vite. 

La deuxième lecture du tableau se concentre cette fois-ci sur les jeux purement enfantins et toujours collectifs. Vous avez le jeu de cerceau au premier plan, à l’intérieur de la maison, on joue à la poupée, et contre la maison à gauche, vous avez le jeu de colin-maillard avec un personnage peut-être un peu plus âgé, le visage recouvert d’un linge bleu, ainsi que le saute-mouton.

Regardons de plus près l’enfant en train de gonfler un ballon de baudruche, qui se trouve au tout premier plan à droite et qui porte une couronne de papier. 

C’est un cas typique chez Brueghel. On pourrait penser qu’il s’amuse simplement à gonfler une vessie de porc. Il porte une couronne de papier qu’on portait à l’Épiphanie, lors de la tradition du tirage des rois. On pourrait donc imaginer qu’il est le roi, mais d’autres enfants portent également cette couronne. Selon les récits, les enfants s’amusaient à remplir ces vessies d’eau et à embêter les croyants qui sortaient de l’église après la messe. On est ici dans une scène où l’on trouve à la fois l’innocence, des jeux simples, de l’humour et des petits clins d’œil eschatologiques. Le tableau est loin d’être innocent et correspond pleinement à l’univers humoristique, satirique et pictural de Brueghel.

On ne sait jamais par où commencer à regarder un tableau de Bruegel, qui fourmille de détails. On se sent comme comprimé entre le premier plan et l’arrière-plan. Brueghel a toujours eu l’intelligence de désolidariser ses petites saynètes en maîtrisant le vide. La meilleure manière d’entrer dans l’œuvre est de s’autoriser le silence et de travailler uniquement sur la vue, sur la déambulation visuelle et sur le jeu des couleurs, sans être perturbé par le tumulte que l’on devine instinctivement de tous les jeux et par les bruits intrinsèques à l’œuvre.

Le silence, en dilatant l’espace et le temps, permet de découvrir tous les charmes de ce tableau.

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Le riz du petit seigneur https://legrandcontinent.eu/fr/dimanches/le-riz-du-petit-seigneur/ Sat, 29 Aug 2026 05:11:47 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?post_type=sunday&p=355179 « Une sorte de paella, meilleure que la paella à mon sens. »

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  • 400 g de riz de Valence
  • 1 oignon
  • 2 gousses d’ail
  • 1 poivron rouge
  • 1 poivron vert
  • 2 tomates concassées
  • 1 feuille de laurier
  • 100 g de calamars en rondelles
  • 100 g de queues de crevettes décortiquées
  • 100 g de langoustines décortiquées
  • 200 g de lotte fraîche
  • 800 ml Bouillon de poisson
  • Safran
  • Huile d’olive
  • Sel

L’épigraphe de mon dernier roman, Islandia, indique d’emblée que mes parents n’ont jamais pu se rendre en Islande. Ce pays d’une beauté extraordinaire tient une place centrale dans l’histoire de mes deux protagonistes, en tant que terre du symbole et de l’émotion. 

J’ai eu, pour ma part, la chance d’y aller. On y sert un plat typique, une soupe de poisson, dont le nom s’écrit plus facilement qu’il ne se prononce : fiskisúpa. Une seule dégustation, aucune idée de la recette, impossible donc de dire davantage. Le mieux est donc d’aller en Islande, dans des conditions plus heureuses que celles de mes personnages, et de goûter cette soupe sur place. 

En guise de consolation, voici un autre plat de bord de mer, préparé avec d’autres poissons.

C’est l’« arroz del senyoret », que l’on pourrait traduire par « riz du petit seigneur ». On en mange un peu partout en Espagne, mais c’est à Valence qu’il se prépare. Il ressemble à une paella – meilleure que la paella à mon sens – à un détail près qui n’en est pas un : poissons et fruits de mer ont été déjà décortiqués.

Une chose me fait en effet horreur : manger avec les doigts. Se salir les mains à table pour décortiquer les crevettes ou ouvrir les moules dans son assiette peut paraître anecdotique, mais cela m’a longtemps éloigné de la paella classique. Cette version épargne les doigts. Tout est déjà là, soigneusement présenté, prêt à être dégusté. Le plaisir n’est pas le même, et le goût non plus.

En revanche, si cette version de la paella facilite la dégustation, elle complique la préparation. 

Pour commencer, coupez l’oignon, l’ail et les poivrons (la moitié de chaque poivron suffit) en brunoise. Dans la poêle (ou paella), faites saisir la lotte salée et coupée en petits dés d’environ un centimètre, à feu vif, dans deux cuillères à soupe d’huile, puis gardez-la de côté.

Coupez les langoustines en morceaux, saisissez-les avec les gambas, puis réservez-les. Procédez de même avec les anneaux de calamar : coupez-les en morceaux, salez-les, saisissez-les et réservez-les. Versez deux cuillères à soupe d’huile supplémentaires dans la poêle, faites revenir pendant environ cinq minutes l’ail et l’oignon hachés, puis ajoutez les poivrons et le laurier. Laissez une bonne dizaine de minutes, jusqu’à ce qu’ils prennent couleur. 

Ajoutez ensuite la purée de tomates et laissez cuire dix minutes supplémentaires. Incorporez alors le riz, le bouillon, les calamars, les gambas, les langoustines, la lotte et les brins de safran. Ajustez l’assaisonnement si nécessaire avant que le riz ne commence à cuire. Il ne vous reste plus qu’à laisser cuire le tout pendant dix-huit minutes. Servez aussitôt, bien chaud. 

Cette passion pour la paella est un héritage : ma mère et mon père en préparaient une extraordinaire et toute la famille l’adorait. Un héritage qui évolue, puisque me voilà devenu un « senyoret » et que ce riz se mange désormais surtout au restaurant. À la maison encore, faut-il savoir le préparer. En Espagne les arrocerías, les maisons du riz (arroz), s’en chargent très bien, tout en participant à une tendance de fond, qui touche en particulier la paella ; partie d’une version traditionnelle, d’un plat populaire, on ne cesse de l’affiner jusqu’à des sommets d’excellence. 

L’essentiel tient d’abord à la qualité des ingrédients : le poisson, les calamars, les gambas et les langoustines. Même si l’on trouve de très bonnes paellas à Madrid, il faut la consommer de préférence en bord de mer, à Valence par exemple, d’où j’écris. La paella est une enfant de la Méditerranée : la mer, le beau temps, la plage, le soleil, la vie estivale, les vacances. Il existe une façon très espagnole de la manger, les pieds dans le sable.

L’autre condition tient à l’habileté du cuisinier. La technique se juge à un seul endroit : la principale difficulté du plat est la cuisson du riz. Elle doit être juste, à point. Rien d’évident dans une préparation aussi longue, mais qui exige pourtant d’être servie immédiatement après cuisson. 

Mais comme on met du temps à la préparer, on met du temps à la manger. 

On n’engloutit pas un arroz del senyoret en quinze minutes, ni tous les jours. Tous les quinze jours suffisent. Et de préférence à l’espagnole, face à la mer. 

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Edda ou le volcan https://legrandcontinent.eu/fr/dimanches/edda-ou-le-volcan/ Sat, 29 Aug 2026 05:11:31 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?post_type=sunday&p=355165 Edda Sæmundardóttir (2026-2126) naquit en prose, il y a un siècle, à Reykjavík. Elle vient de mourir comme elle avait vécu : en poésie.

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En ce 29 août 2126, nous apprenons par une dépêche de la Radio nationale islandaise (RÚV.IS), la disparition de l’écrivaine et activiste Edda Sæmundardóttir à l’âge de 100 ans. 

Née le 29 août 2026 à Reykjavík, fille de Saga Snorradóttir et de Sæmundur Halldór Hagalín, Edda, dont le prénom est aussi le titre de deux œuvres majeures de la littérature médiévale (l’Edda en prose de Snorri et l’Edda poétique), a passé une enfance et une adolescence insouciantes dans l’ancienne capitale islandaise, avant la grande éruption de mai 2046 qui a rayé la ville de la carte. Cette catastrophe a été plus apocalyptique encore que celle décrite dans le très prémonitoire Éruptions, l’amour et autres cataclysmes de Sigríður Hagalín Björnsdóttir, sa tante. C’est grâce à sa clairvoyance politique et littéraire qu’elle a pu être élue présidente de la République d’Islande en 2047.

En 2039, alors qu’elle n’a pas encore treize ans, Edda publie son tout premier recueil de poésie intitulé Heima (À la maison / Au pays), en hommage à son album préféré du groupe de rock « onirique » Sigur Rós. Dans ce recueil, elle exprime déjà, non sans humour, ses angoisses concernant l’avenir de la langue et de la culture islandaises, ainsi que l’amour de sa terre maternelle, de ses volcans, de ses glaciers, de ses champs de lave, de sa nature sauvage, indomptée et imprévisible. Rappelons que l’islandais n’avait pratiquement pas évolué depuis le Moyen Âge, mais que le début du XXIe siècle s’est caractérisé par une influence grandissante de l’anglais, sous l’impulsion des réseaux sociaux et des séries Netflix. Horrifiée par les nombreux anglicismes et américanismes de ses pairs, Edda convoque dans ce recueil les grandes figures de la défense de la langue à travers des textes qu’elle mettra ensuite en musique, comme le très célèbre La Lamentation de Snorri (Sturluson), dans lequel le grand écrivain et historien du XIIIe siècle, ressuscite et entend ses jeunes compatriotes d’aujourd’hui malmener l’islandais classique au point de le rendre incompréhensible à l’homme du Moyen Âge qui, désespéré, préfère repartir sous terre, tel un Lazare inversé. 

Un autre poème, La colère de Guðrún Ósvífursdóttir, met en scène l’héroïne de la Saga des Gens du Val-aux-Saumons, elle aussi ressuscitée, que les lecteurs découvrent distribuant des gifles et des fessées à ses compatriotes qui commettent toutes sortes d’anglicismes en pleine rue lors des bacchanales débridées qui avaient lieu chaque samedi soir lorsque la température était jugée clémente et qu’elle excédait les 7 degrés Celsius à Reykjavik. Inutile de préciser que l’administration de la gifle ou de la fessée s’accompagnait d’une déclamation de la réplique emblématique de Guðrún Ósvífursdóttir, connue de tout Islandais, aussi américanisé soit-il : « Þeim var ek verst er ek unna mest », c’est à dire, « C’est celui à qui j’ai le plus nui que j’ai le plus aimé », phrase qui agissait comme par enchantement sur les délinquants linguistiques, lesquels s’exprimaient subitement en gullaldarmál, un islandais classique dénué de toute trace d’influences étrangères. Pour résumer son propos, Edda annonçait sans ambages dans la préface : « Notre langue est notre seul véritable monument, notre seul trésor, il est exclu qu’on permette à l’angliche, fût-il amerloque, de le saloper. »

Ce tout premier recueil a été couronné par le Grand prix de la Fondation Vigdís Finnbogadóttir, femme de lettres et présidente de la République islandaise de 1980 à 1996.

Edda continua de publier de la poésie au rythme d’un recueil par an, explorant et illustrant les possibilités ludiques offertes par les nombreuses homonymies de sa langue, tout en puisant son inspiration dans les œuvres d’auteurs classiques comme Halldór Laxness, Jón Kalman Stefánsson (prix Nobel de littérature 2055, à l’âge de 91 ans), Hallgrímur Helgason, Auður Ava Ólafsdóttir, Fríða Ísberg, Arnaldur Indriðason, Ragnar Helgi Ólafsson, Kristín Eiríksdóttir et tant d’autres encore. L’opus qui a fait le plus grand bruit, publié début mai 2046, est le recueil intitulé Á á á á á (prononcé ao ao ao ao ao) c’est-à-dire : La ferme de Á (rivière) possède une brebis sur la rivière (ou dans une autre ferme qui s’appelle également Á (rivière)), phrase digne de figurer dans une méthode Assimil, mais qui peut également se traduire par : Aïe aïe aïe aïe aïe. Précisons toutefois que la compréhension de cet énoncé nécessite une analyse grammaticale avancée. Un certain nombre de plaisantins ont tourné en dérision ce titre sur Facebook et sur X, affirmant qu’ils attendaient avec impatience la parution du prochain recueil d’Edda sans doute intitulé Í í í í í, ce à quoi Edda a répliqué que Í í í í í n’avait aucun sens et que lorsqu’on n’y connaît rien en grammaire islandaise, on a l’élégance de se taire et d’aller ouvrir quelques livres.

Mais la polémique s’éteignit d’un coup quand s’alluma le volcan du lac de Rauðavatn, aussitôt surnommé par les autochtones Rauðhetta (Le petit Chaperon rouge), provoquant l’éruption cataclysmique de mai 2046 qui dura six mois, occasionna d’innombrables tremblements de terre destructeurs et déversa sur Reykjavík et les villes voisines abritant les deux tiers de la population de l’île de telles quantités de lave que la protection civile et le gouvernement décrétèrent l’évacuation totale de la péninsule de Reykjanes. Edda Sæmundardóttir, âgée de moins de 20 ans, se révéla alors une authentique meneuse. Affirmant que le sud-ouest de l’Islande était certes doté d’un climat plutôt doux, mais globalement calamiteux avec ses quelque 300 jours de pluie par an (elle avait un certain sens de l’exagération !), elle proclama que la raison commandait que la population se réveille vraiment. Elle préconisa que, contrairement aux Américains du XIXe siècle, les Islandais se lancent non pas à la Conquête de l’Ouest, mais de l’Est. Dérogeant à son aversion pour les américanismes, elle lança le slogan bilingue : Farðu austur, maður ! / Go east, young man ! Selon elle, la logique voulait que la nouvelle capitale soit Egilsstaðir, modeste bourgade sans relief comptant alors à peine 3 000 âmes, située à 30 kilomètres de Seyðisfjörður, port d’arrivée des ferries venus du Danemark, de Norvège et des îles Féroé. 

Dans un long débat télévisé, elle lança à l’un de ses opposants qu’elle qualifia de blondinet un tantinet benêt : « Tu n’es pas tout seul à vivre au Sud-Ouest, la plupart des gens en ont assez de se geler les miches onze voire douze mois par an sous la pluie horizontale, Egilsstaðir bénéficie d’un climat bien plus continental, qui plus est, la ville est située dans un périmètre à l’écart de tout volcanisme : là-bas, certes, on gèlera en hiver, mais au moins, on aura un peu chaud en été ! » On organisa à la va-vite un référendum sur Internet et quelques jours plus tard, la grande majorité de la population vint s’installer à Egilsstaðir, arrivant en voiture par la route nationale numéro 1, la seule qui fasse le tour de l’île. S’ensuivirent évidemment une kyrielle d’incertitudes économiques qui seraient plus tard dûment documentées par Edda Sæmundardóttir, devenue romancière après sa longue carrière politique. 

Fidèle à son optimisme forcené, Edda claironnait que les Islandais avaient survécu à bien pire lors de l’éruption du Laki entre 1783 et 1784, et que puisqu’ils avaient tout perdu à Reykjavik, ils ne pouvaient rien perdre de plus. Et cela se vérifia. Élue présidente en 2055 avec 95 % des suffrages exprimés, elle fut acclamée par la population pour avoir accompli la prouesse, en tant que ministre du développement, de reconstruire une Islande autosuffisante d’un point de vue alimentaire, un pays inclusif et ouvert sur l’extérieur, fort de ses valeurs humanistes. Edda passa les vingt années suivantes de sa vie à promouvoir un mode de vie respectueux de la nature et un habitat traditionnel en pierre, en bois et en tourbe, rompant ainsi avec l’architecture islandaise de béton et de verre parfois assez déconcertante. Des reportages la montraient régulièrement en train de pêcher le cabillaud en bonne compagnie sur une barque à huit rames, comme dans l’ancien temps, ou encore à baguer des oiseaux migrateurs et à les compter. 

En 2075, considérant qu’elle avait assez œuvré pour ses compatriotes, elle quitta la politique et refusa sa nomination comme ambassadrice de l’Unesco pour le développement durable avec cette phrase laconique : « Désolée, mais j’ai autre chose à faire. » Autre chose à faire ? Quoi donc ? Écrire. Et elle écrivit. Elle écrivit sur la terre et l’âme de l’Islande, ses immensités, ses beautés grandioses et minuscules, construisant une œuvre empreinte de bienveillance, sans jamais sombrer dans le sentimentalisme. Une œuvre où elle faisait miroiter tous les chatoiements de la langue islandaise. Une œuvre contemplative dans laquelle elle se faisait un devoir de recourir aux quelque deux ou trois cents termes existants pour décrire la neige, le vent et la pluie, le plus souvent mêlés les uns aux autres, afin que ses compatriotes ne les oublient pas. Parmi ses quelques écrits traduits en français, nous noterons : L’appel du pluvier doré dans la nuit d’été, sommet de la littérature lyrique, et Egilsstaðir, mon amour, qui documente l’avènement de la nouvelle société islandaise après l’éruption de 2046.

Sous son impulsion, la population s’employa à soigner son langage, le recours aux anglicismes déclina, de même que le nombre d’heures passées devant le petit écran à regarder des séries. La phrase par laquelle Edda avait décliné sa nomination comme ambassadrice de l’Unesco était devenue iconique : il suffisait de demander à quelqu’un s’il avait vu tel ou tel programme à la télévision pour qu’il vous réponde, le plus souvent d’un ton amusé : « Désolé, mais j’ai autre chose à faire. » Pêcher, lire, cultiver mon jardin, discuter, entretenir ma maison, tricoter, regarder, observer, aider, aller à des soirées lecture, ou encore manger du requin faisandé arrosé d’aquavit. 

L’annonce de sa mort, le jour de ses cent ans, a donné lieu à des processions et des manifestations spontanées à travers l’Islande. En ce moment même, la grande piste d’atterrissage de l’aéroport international d’Egilsstaðir est envahie par une population qui forme une longue inscription visible depuis l’espace : TAKK FYRIR ALLT EDDA ! MERCI POUR TOUT EDDA !

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Comment s’enterre un glacier https://legrandcontinent.eu/fr/dimanches/comment-senterre-un-glacier/ Sat, 29 Aug 2026 05:11:10 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?post_type=sunday&p=354971 En Islande, artistes et scientifiques cherchent à transformer leur deuil climatique en puissance d’agir.

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Autrefois, les glaciers n’attiraient pas vraiment la sympathie des Islandais. Il y a 150 ans, ils étaient synonymes de danger et de mort en raison des éboulements fréquents et des inondations liées aux éruptions sous-glaciaires. C’est ce que raconte Oddur Sigurdsson, glaciologue, l’un de ceux qui, aujourd’hui, contribuent le plus à faire évoluer le regard posé sur ces compagnons de glace, qui sont un peu les derniers géants de notre planète. Des poètes islandais locaux avaient bien contribué, au siècle dernier, à adoucir leur image. Les avancées scientifiques, de leur côté, avaient permis un meilleur contrôle des risques, ce qui les avait rendus moins intimidants. Plus récemment encore, les bouleversements écologiques ont fait évoluer nos projections sur les glaciers, des acteurs essentiels à notre équilibre environnemental. 

© Alizée Gau

Ces photographies en témoignent : celle que vous avez vue en premier, en grand et en détails, montre le Vatnajökull, le plus grand glacier d’Islande.

Mais parlons de celle qui se trouve ci-dessous. Nous sommes en août 2024, en Islande, à quelques kilomètres de Reykjavik, lors d’un enterrement de glaciers. Ce jour-là, des artistes, chercheurs, activistes, ou étudiants commémorent la disparition effective ou très prochaine de quinze glaciers à travers le monde, du Kilimandjaro aux Alpes, en passant par l’Himalaya ou la Cordillère des Andes. Le vent souffle très fort et des oiseaux migrateurs traversent le ciel, comme s’ils étaient venus, eux aussi, rendre un dernier hommage aux glaciers perdus. La manifestation, qui tient à la fois du happening, de l’événement artistique et de l’action environnementale internationale, pose la question des récits que nous tissons à partir de ce qui nous entoure : face à l’inaction climatique, comment changer nos représentations de la planète pour que les choses changent enfin ? 

© Alizée Gau

D’où le côté particulièrement solennel de cette autre photographie, qui montre des participants recueillis auprès des tombes de glace. Avant qu’elles ne fondent en quelques heures, on peut déchiffrer, pour chaque glacier, son nom et sa date de mort sur les stèles : Pizol, en Suisse, près de Zurich, mort en 2019 ; Sarenne, en France, en Isère, mort en 2023 ; et, à l’arrière-plan de la photo, Okjökull, glacier islandais éteint en 2014 et pour lequel le glaciologue Oddur Sigurdsson a même édité un certificat de décès symbolique pour l’occasion. Chacun d’entre eux a eu droit à un discours qui lui était spécialement dédié, puis à des chants funéraires islandais.

Oddur Sigurdsson a été l’un des premiers à nommer les glaciers disparus d’Islande et à dater leur mort au milieu des années 2010, en tentant d’attirer l’attention des médias, sans véritable succès, jusqu’à ce que deux anthropologues, Dominic Boyer et Cymene Howe, s’emparent de leur caméra et réalisent un documentaire sur le sujet, Not Ok (2018), en référence au surnom souvent employé par les Islandais pour désigner le glacier Okjökull. 

L’émotion se lit sur les quelques visages captés par l’image : Benoît Chanas, à droite, qui avait participé à l’organisation d’une commémoration similaire dans les Alpes en hommage au glacier Sarenne, apparaît particulièrement affecté. Ce dernier relevait d’ailleurs le côté hybride de l’événement, entre deuil sincère, tristesse infinie, qui a même vu certains pleurer, et opération de sensibilisation à destination de la presse, qui a largement couvert l’événement. 

© Alizée Gau

Comme lors d’enterrements d’êtres humains, ce moment partagé a suscité des émotions multiples, intenses et très complexes : colère, tristesse, impuissance, mais aussi, acceptation de la perte et célébration de l’être perdu. On dit aussi au revoir à un glacier, dont la disparition ne doit certainement pas passer inaperçue, et évidemment tous nous alerter. Et, si ce type de rassemblement peut être déclencheur d’engagements, il est surtout très cathartique, une dimension amplifiée par le collectif. À tel point que la façon de mettre un terme à la cérémonie et savoir comment la conclure était également une question clef : le lendemain, ceux qui le voulaient pouvaient prolonger ce moment singulier par une randonnée au sommet de ce qu’il reste d’Okjökull. Ses vestiges montrent qu’il a depuis longtemps cessé de se déplacer. 

C’est à cela qu’on diagnostique l’évanouissement d’un glacier : se déplacer sous son propre poids est devenu impossible car il n’est plus assez épais. Comme pour les humains, se déplacer, c’est vivre. Quand le front d’un glacier se fragmente et produit des icebergs, les glaciologues disent qu’il « vêle », qu’il met bas, comme pour les vaches. Cette force de vie, on la retrouve également dans toute la mémoire contenue par ces immenses blocs de glace : les écouter, c’est aussi recueillir les secrets des différentes époques géologiques dont ils ont été les réceptacles ; être sensible à leur chant, c’est comme découvrir les réserves d’une grande bibliothèque. Quand on reste assez longtemps, il est possible d’entendre leur craquement, surtout en été : des milliers de cristaux fondent et éclatent comme des petites bulles. 

© Alizée Gau

J’assistais à la commémoration islandaise en tant que journaliste ; j’étais donc occupée à recueillir des témoignages, à tout observer pour ensuite en faire un article. Bien sûr, j’étais émue. Mais ce n’est que quelques jours plus tard que la somme des émotions accumulées s’est pleinement déployée. J’étais partie au sud de l’île et je me suis retrouvée seule face à un glacier immense et sublime. À ce moment-là, j’ai été frappée par la beauté du paysage, mais aussi par la tristesse qui en émanait. J’ai éprouvé très fort ce tiraillement entre émerveillement et désorientation inquiète, admiration et sentiment d’impuissance. Mais si les émotions qu’on peut ressentir au contact des glaciers sont très fortes et continuent à vous habiter longtemps après, cette photographie prise en août 2024 montre aussi ce qu’on peut faire à partir d’elles : ne pas seulement se laisser aller à cette forme d’inquiétude et de solastalgie douloureuse, mais les transformer en actions collectives.

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