Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/ L'échelle pertinente Fri, 26 Jun 2026 16:18:52 +0000 fr-FR hourly 1 https://legrandcontinent.eu/fr/wp-content/uploads/sites/2/2021/03/cropped-Capture-décran-2021-03-20-à-19.21.51-32x32.png Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/ 32 32 Une voiture électrique sur dix vendue en Europe est désormais chinoise https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/26/une-voiture-electrique-sur-dix-vendue-en-europe-est-desormais-chinoise/ Fri, 26 Jun 2026 16:18:49 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=343279 Près d’un quart des voitures hybrides et 11 % des voitures électriques vendues le mois dernier en Europe étaient de marque chinoise, soit presque deux fois plus qu’il y a un an.

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Les voitures électriques chinoises ont représenté près de 11 % des ventes de véhicules neufs en Europe en mai, soit près de deux fois plus qu’il y a un an (5,6 %). Pour les hybrides, les ventes, tirées vers le haut par une demande croissante pour des marques comme BYD et MG, ont représenté presque un quart du total (23,7 %) 1.

  • Si l’Union a mis en place, en 2024, des droits de douane compensateurs sur les véhicules électriques chinois, en réponse à des subventions publiques jugées inéquitables et susceptibles de causer un préjudice économique aux producteurs européens, ces droits ne s’appliquent pas aux véhicules hybrides.
  • Ces tarifs supplémentaires, qui s’ajoutent au taux habituel de 10 %, vont de 7,8 % pour les Tesla fabriquées à Shanghai à 35,3 % pour les constructeurs comme SAIC.

Les données de l’Association des constructeurs européens d’automobiles montrent que, tous types de motorisation confondus, la part des constructeurs européens s’est contractée de 1,7 point sur les cinq premiers mois de l’année, par rapport à la même période en 2025. Les marques japonaises ont perdu 0,8 point et les sud-coréennes 0,5 point, tandis que les constructeurs américains sont restés stables (+0,1 point) 2.

  • Les marques chinoises ont quant à elles gagné 3 points de part de marché, passant de 6 % à 9 % des immatriculations.
  • Les constructeurs automobiles chinois ont reçu deux fois plus de soutien en valeur absolue et quatre fois plus en valeur relative que les entreprises de l’OCDE. Depuis 2019, on observe une hausse notable des subventions et des prêts à des taux inférieurs à ceux du marché accordés aux constructeurs basés en Chine 3.
  • Mais s’ils bénéficient de subventions importantes, les constructeurs chinois ont également pris plus tôt le tournant de l’électrique et ont, pour certains, développé des structures verticalement intégrées qui leur permettent de réduire leurs coûts de production.
  • C’est notamment le cas de BYD, le premier constructeur au monde de véhicules électriques, qui est en mesure de produire environ 75 % des composants de ses véhicules, contre 46 % pour les Model 3 produites par Tesla en Chine 4.

Pour éviter les droits de douane, de plus en plus de constructeurs chinois produisent ou assemblent désormais une partie de leurs véhicules en Europe, parfois en collaboration avec des constructeurs européens. Il s’agit d’un point clef de la stratégie européenne, qui mise désormais sur le transfert de technologies et la création d’emplois sur le continent.

  • Stellantis prévoit de collaborer avec des marques chinoises pour fabriquer des voitures en France, en Espagne et en Italie.
  • Le groupe va ainsi produire des véhicules pour la marque chinoise Voyah, filiale de Dongfeng, dans son usine de Rennes d’ici 2028.
  • Le constructeur chinois Chery va quant à lui reprendre une usine de Nissan en Espagne, et a ouvert des discussions pour installer de nouvelles lignes de production au Royaume-Uni.

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Ce que l’État le plus numérique du continent a compris de l’IA https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/26/ce-que-lestonie-a-compris-de-lia/ Fri, 26 Jun 2026 12:41:13 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=343112 Une conversation fleuve avec la ministre de l’Éducation de l’Estonie.

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Si la Maison-Blanche peut interdire un modèle d’IA de pointe pour des raisons de sécurité nationale, comme elle l’a fait avec les modèles Fable 5 et Mythos 5 d’Anthropic, l’IA ne devrait-elle pas désormais être considérée comme une couche essentielle de toute infrastructure géopolitique ?

Oui, bien sûr. Mais l’Europe ne fait rien pour passer des bonnes intentions aux actes.

Que devrions-nous faire ?

Cessons de nous demander d’abord ce qu’il faut interdire et commençons à construire. 

Nous en avons les moyens. L’économie européenne est plus importante que celle des États-Unis. Nous sommes parfaitement capables de développer nos propres systèmes et modèles d’intelligence artificielle. Nous ne le faisons tout simplement pas.

Pourquoi ?

Parce que nous sommes trop occupés à réglementer.

Avant d’aborder la réglementation, parlons de gouvernance. L’Estonie pourrait-elle soutenir une entreprise française, comme Mistral, dans son ambition de devenir un champion européen de l’intelligence artificielle ? Plus largement, est-il réaliste d’imaginer les 27 pays de l’Union se rallier derrière une entreprise provenant d’un seul pays ?

Mistral est l’entreprise européenne la plus avancée dans la course à l’IA. Il va de soi que c’est une option que nous pouvons envisager.

Toutefois, le problème de fond est structurel. Les investisseurs européens placent leur argent aux États-Unis. Nous disposons d’une Union et d’un marché du travail largement intégrés, mais nous n’avons toujours pas de véritable marché des capitaux. Les capitaux restent fragmentés entre les 27 systèmes nationaux, chacun ayant ses propres règles, infrastructures et régulateurs. Il est bien plus difficile d’investir en Europe qu’aux États-Unis. Si vous investissez en Suède, vous êtes soumis aux règles suédoises ; en France, aux règles françaises. C’est cette fragmentation, plutôt que la question de la gouvernance, qui empêche les entreprises européennes, en particulier celles spécialisées dans l’intelligence artificielle, de se développer.

À partir du 1er juillet, l’Irlande assurera la présidence du Conseil pour les six prochains mois, et l’Union des marchés des capitaux est en tête de son agenda. Peut-on s’attendre à des avancées significatives ?

Cela dépendra avant tout de la volonté politique. La mise en place de l’Union des marchés de capitaux est clef pour l’avenir de l’Europe, tout comme l’intégration des services numériques. La libre circulation des données est tout aussi importante que celle des capitaux. Les États-Unis constituent un marché unique de plus de 300 millions d’habitants, basé sur des systèmes numériques largement unifiés. L’Europe, quant à elle, est divisée en 27 entités. Cette fragmentation se ressent au quotidien, tant pour les citoyens que pour les entreprises.

Comment faire comprendre aux gouvernements l’urgence d’une action stratégique ? Au cours de l’année écoulée, nous avons assisté à une demande d’autonomie stratégique en nette progression à travers l’Europe, et ce, au-delà des clivages politiques. Cette attente est née des signaux émanant de la Maison-Blanche.

La présidence de Donald Trump a au moins réveillé l’Europe. Il y a désormais une réelle prise de conscience de la nécessité d’une autonomie stratégique dans les domaines de la défense, du commerce et du numérique.

Le problème, c’est la lenteur de nos progrès.

Peut-être suis-je impatient parce que l’Estonie est une société entièrement numérique depuis plus de vingt ans. Notre patience envers l’Europe s’amenuise. Si je me trouve en France, je devrais pouvoir utiliser mon identité numérique estonienne pour accéder aux services publics, sans avoir à me plonger dans la paperasserie ni à en obtenir une française au préalable. Je suis citoyenne européenne. Permettre aux services numériques de fonctionner au-delà des frontières, parallèlement à une véritable Union des marchés de capitaux, donnerait à l’IA européenne une base bien plus solide pour se développer.

Vous affirmez que le réflexe qui consiste à limiter l’accès à l’IA dans les écoles est une erreur. Pourtant, de nombreux gouvernements européens, désillusionnés par l’impact des réseaux sociaux sur la jeunesse, veulent éviter que cela se reproduise avec l’IA. L’Estonie prend le contre-pied de cette tendance. Pourquoi ?

La leçon à tirer des réseaux sociaux est que nous nous sommes trop concentrés sur la technologie elle-même, ignorant son effet sur les personnes, les comportements, les relations, l’attention et la santé mentale. Nous avons supposé que la société s’adapterait naturellement. Elle s’adapte, mais lentement et péniblement. Nous essayons de ne pas commettre la même erreur avec l’intelligence artificielle. Interdire l’accès aux jeunes sans leur apprendre à adopter une attitude critique ne résout rien.

Mon enfance en Union soviétique m’a appris que l’interdiction est rarement efficace : les livres interdits étaient précisément ceux que nous voulions lire. Il en va de même pour l’IA et les réseaux sociaux : les enfants trouveront toujours un moyen de contourner les règles. Il ne s’agit donc pas de faire la police auprès d’eux. Il s’agit de réglementer les technologies et les entreprises qui les développent, tout en donnant aux jeunes les compétences nécessaires pour bien les utiliser.

Cela signifie-t-il l’absence totale de réglementation ?

Pas du tout. L’autre leçon à tirer des réseaux sociaux est que nous avons été bien trop lents à réglementer les plateformes et leurs créateurs. Avec l’IA, la réglementation doit également s’appliquer aux entreprises, à la manière dont ces systèmes sont conçus, entraînés et déployés, et pas seulement aux utilisateurs. On ne peut pas protéger les enfants par des interdictions tout en laissant les entreprises d’IA hors de cause.

Pourquoi intégrer l’IA dans les salles de classe ?

Parce que, si nous continuons à enseigner, à apprendre et à évaluer comme nous le faisons depuis des siècles, la prochaine génération pourrait se retrouver moins compétente : une grande partie de la réflexion pourrait être externalisée discrètement à la machine. Les enseignants ne seraient alors plus en mesure de déterminer si un élève a réellement appris ou s’il s’est simplement appuyé sur l’IA.

L’IA bouleverse le modèle sur lequel nous nous appuyons depuis l’instauration de la scolarité obligatoire. Nous avons toujours évalué l’apprentissage en fonction du résultat : l’enseignant transmet des connaissances (une formule, un livre) et évalue le travail à l’aide d’une dissertation ou d’un contrôle. Aujourd’hui, cette méthode ne nous apprend plus rien, car nous ne pouvons plus savoir qui a réalisé ce travail. Les contrôles standardisés et les dissertations à la maison ne servent plus à rien. La première conséquence de l’IA est donc que nous devons repenser complètement notre manière d’évaluer.

Comment cela se traduit-il dans la pratique ?

Pour être honnête, nous ne savons pas encore comment cette transformation se déroulera dans son ensemble et les universités commencent tout juste à l’étudier. En Estonie, nous avons décidé de donner les moyens d’agir aux enseignants, qui mènent eux-mêmes une grande partie de cette adaptation. Nous avons lancé une formation à grande échelle à l’IA et mis en place ce que nous appelons des « cercles d’apprentissage » : les enseignants expérimentent ces outils dans leurs propres classes, puis se réunissent pour discuter de ce qui a fonctionné et de ce qui n’a pas fonctionné, ainsi que de la manière dont ces outils transforment l’enseignement et l’apprentissage.

Y a-t-il des limites à ne pas franchir ? Existe-t-il des aspects fondamentaux de l’éducation que l’IA ne devrait jamais remplacer ?

Depuis des siècles, l’enseignement consiste à acquérir, à comprendre et à appliquer des connaissances. L’IA accomplit ces trois tâches en quelques secondes. Elle extrait les faits, fournit le contexte, génère l’explication. Ainsi, « mémoriser-comprendre-appliquer » ne peut plus constituer l’intégralité de l’apprentissage.

Ce qui importe désormais, ce sont les compétences de haut niveau. Il ne suffit plus de connaître la date du début de la Seconde Guerre mondiale. Le véritable défi consiste à établir des liens : avec l’histoire de sa propre famille, avec le monde qu’elle continue de façonner, avec la politique d’aujourd’hui. Auparavant, nous enseignions ce type de réflexion analytique et systématique tardivement, au niveau du master ou du doctorat, une fois les faits maîtrisés. Dans un monde où l’IA fournit instantanément des faits, un contexte et même une première analyse, ces capacités passent de la périphérie de l’éducation à son cœur.

Bien que l’IA puisse générer des informations instantanément, celles-ci peuvent contenir des erreurs, des biais ou des fausses informations. Elles sont produites d’une certaine manière et il n’est pas toujours possible de comprendre comment ni pourquoi elles ont été générées. Comment enseigner la pensée critique si l’IA est présente en classe ?

Vous avez raison. Mais c’est précisément pour cette raison que la pensée analytique, systématique et critique doit commencer bien plus tôt. Les écoles ne peuvent plus se contenter de transmettre des connaissances. Elles doivent apprendre aux élèves à remettre en question les informations, à établir des liens entre des idées issues de différentes disciplines, à appréhender des systèmes complexes et à évaluer des affirmations contradictoires, et ce, bien avant l’université. Paradoxalement, l’IA est un outil formidable pour développer précisément ces capacités. Bien utilisée, elle pousse les élèves à remettre en question leurs a priori, à tester des arguments et à relier différents domaines de connaissances. C’est la raison pour laquelle nous l’avons introduite, non pas pour la technologie en soi, mais pour l’acquisition de compétences de haut niveau.

Certaines études suggèrent qu’une utilisation intensive de l’IA pourrait entraîner l’atrophie de certaines fonctions cognitives, comme un muscle non entraîné. Cette perspective vous inquiète-t-elle pour les enfants ?

Si un enfant ne dispose pas de compétences en matière d’esprit critique, d’analyse ou de pensée systémique, il n’est pas armé pour utiliser l’IA. C’est la raison pour laquelle nous n’introduisons pas l’IA dès le plus jeune âge. En Estonie, les élèves commencent à l’âge de treize ans, en cinquième, âge auquel les bases devraient être posées.

Le rôle de l’école primaire ne se limite plus à la transmission de connaissances, mais consiste également à apprendre aux enfants à remettre en question les informations, à en juger la fiabilité, à comprendre leur provenance et leur finalité. Sans cela, ils accepteront les réponses de l’IA sans réserve. Et cela ne concerne pas seulement les enfants : de nombreux adultes sont confrontés à la désinformation parce que leur scolarité ne leur a jamais appris à poser les questions fondamentales : « Qui a produit cela ? D’où cela vient-il ? À quoi cela sert-il ? »

C’est avec OpenAI que vous avez développé le modèle d’IA utilisé dans le système scolaire estonien. Qu’en est-il de la souveraineté ?

Notre approche était soumise à une condition non négociable : les données ne devaient pas être hébergées sur des serveurs américains. Conformément au cadre européen, elles sont stockées en Europe. Nous avons également négocié des conditions spécifiques en matière de gouvernance des données : tout ce qui est généré par les élèves ou les enseignants nous appartient et ne peut pas être utilisé pour entraîner les modèles d’OpenAI.

Ce partenariat fonctionne parce que les deux parties y trouvent clairement leur intérêt. Nous voulons un outil qui favorise un véritable apprentissage plutôt que de fournir des réponses toutes faites, tandis qu’OpenAI souhaite développer et tester des solutions d’IA efficaces pour l’éducation. Nous avons également contacté d’autres acteurs, comme Mistral, mais à l’époque, ils ne disposaient d’aucun produit éducatif prêt à répondre à nos besoins.

Qu’en est-il de l’outil lui-même ?

Nous ne nous contentons pas de mettre à la disposition des élèves une IA à usage général. Beaucoup utilisent déjà ChatGPT, et il serait naïf de prétendre pouvoir les en empêcher. La vraie question est de savoir quel type d’IA une école devrait proposer. Ce que nous avons développé avec OpenAI est conçu pour l’éducation : il encourage la réflexion plutôt que de fournir des réponses instantanées. Il se comporte comme un tuteur socratique, guidant les élèves dans leur propre raisonnement, les poussant à l’analyse, à la réflexion et à la métacognition, plutôt que de se contenter de produire un résultat.

Il y a un mouvement de rejet de l’IA, aux États-Unis, surtout parmi les jeunes diplômés inquiets pour leur avenir professionnel. Observez-vous ce phénomène en Estonie ?

Non.

Je ne crois pas que l’IA détruira les emplois humains, elle les transformera. Et cela signifie que les universités doivent elles aussi évoluer.

Pensez à l’imprimerie au XVe siècle. Elle a transformé la diffusion du savoir et rendu possibles des formes de vie sociale et politique entièrement nouvelles. L’IA aura le même effet sur le fonctionnement de nos sociétés et sur le travail que font les gens. C’est à nous de piloter cette transformation et de placer l’être humain en son centre. L’éducation est l’un des principaux moyens d’y parvenir. Si nous échouons, nous risquons de graves perturbations non seulement pour nos économies, mais aussi pour nos démocraties.

Nous avons entamé notre discussion en abordant les thèmes du droit et de la démocratie. Ne pensez-vous pas que cette concentration de pouvoir sans précédent entraînera une perte d’autonomie face à la puissance de la technologie ? Est-ce là le plus grand risque ?

À mon sens, le plus grand risque n’est pas que l’IA devienne plus performante. Le plus grand risque est que la pensée humaine n’évolue pas de pair avec elle. Si nous interdisons l’IA et continuons à enseigner comme nous l’avons toujours fait, nous risquons d’affaiblir plutôt que de renforcer notre capacité à penser.

Le danger est que les capacités cognitives humaines stagnent, tandis que la technologie continue de progresser. C’est pourquoi l’éducation doit changer. Si, dans dix ans, un jeune de 18 ans s’appuie entièrement sur l’IA pour s’informer et se forger une opinion, nos systèmes éducatifs auront échoué.

Vous pensez qu’une réforme en profondeur est nécessaire. Mais est-ce encore possible ?

Il y a une leçon à tirer et elle nous vient d’Ukraine, qui a démontré à maintes reprises son extraordinaire capacité à surprendre.

Peu de gens s’attendaient à ce qu’elle résiste à l’invasion russe pendant plus de quelques semaines. Pourtant, elle l’a fait.

Ce qui est encore plus remarquable, c’est que, tout en menant une guerre à grande échelle, l’Ukraine a poursuivi ses réformes. Elle a mené à bien une réforme judiciaire, mis en œuvre des mesures de lutte contre la corruption, modifié ses systèmes d’éducation et de recherche, et engagé les réformes nécessaires à son adhésion à l’Union. C’est une réussite extraordinaire.

Il en va de même sur le plan militaire. L’Ukraine s’est dotée de l’une des capacités de drones les plus avancées au monde et a démontré qu’elle était capable de frapper des cibles situées en profondeur sur le territoire russe. À maintes reprises, elle a accompli des exploits que beaucoup jugeaient impossibles.

L’Estonie a été l’un des plus forts soutiens de l’Ukraine dès le début de l’invasion russe. La situation militaire évoluant en faveur de Kiev, y a-t-il désormais une ouverture pour la négociation ?

Je ne doute plus de la capacité de l’Ukraine à contraindre la Russie à se rendre. La véritable question, à mon sens, n’est pas de savoir si l’Ukraine est capable d’y parvenir. Il s’agit de savoir si l’Europe est prête à une telle issue.

Je ne pense pas que nous ayons sérieusement réfléchi à ce qu’une capitulation russe signifierait pour la sécurité de l’Europe, ses institutions et l’avenir du continent.

Qu’est-ce que cela signifierait ?

Aujourd’hui, la réflexion européenne reste en grande partie façonnée par l’hypothèse selon laquelle la Russie est un agresseur puissant et imparable. Ce n’est plus ainsi que de nombreux Ukrainiens perçoivent la situation. Ils considèrent de plus en plus la Russie comme un pays en déclin, qui perd progressivement la guerre.

Si cette analyse est correcte, alors l’Europe doit elle aussi commencer à raisonner en ces termes. Nous devrions nous préparer non seulement à soutenir l’Ukraine pendant la guerre, mais aussi à imaginer à quoi ressemblerait l’ordre européen d’après-guerre si la Russie était vaincue. Cela nécessiterait une approche fondamentalement différente concernant la future architecture de sécurité de l’Europe.

Les Européens devraient-ils rétablir le dialogue avec la Russie ?

Non.

Même pas après la guerre ?

Ce serait une autre question.

Nous devons avoir la confiance nécessaire pour croire que c’est l’Europe, et non la Russie, qui définira l’architecture de sécurité d’après-guerre, en collaboration avec l’Ukraine. En fait, je formulerais cela autrement : l’Ukraine en collaboration avec l’Europe.

C’est pourquoi je ne vois pas l’intérêt de négocier avec la Russie aujourd’hui. L’Ukraine, avec l’Europe, est capable de gagner cette guerre. Je n’ai plus aucun doute à ce sujet.

Là encore, le véritable défi ne réside pas dans nos capacités, mais dans notre état d’esprit. Nous sous-estimons encore notre propre force.

En quoi ?

Le groupe nordique-balte en est la preuve. Ensemble, ces huit pays sont les plus grands soutiens de l’Ukraine par rapport à la taille de leurs économies et de leurs populations. Nos économies combinées ont à peu près la même taille que celle de la Russie, pour une population d’environ 36 millions d’habitants seulement. L’Europe est un acteur bien plus puissant qu’elle ne le croit.

L’Europe est-elle freinée par un manque de vision pour l’avenir, qui favoriserait sa « vassalisation heureuse » par les États-Unis ?

Je pense que l’Europe reste façonnée par l’ordre de sécurité de l’après-Seconde Guerre mondiale, dans lequel notre défense s’est entièrement articulée autour des États-Unis. Cet héritage nous empêche de reconnaître que nous sommes également capables d’assurer notre propre sécurité.

Il s’agit fondamentalement d’une question de mentalité, et non de capacité. Nous en avons les moyens. Depuis soixante-dix ans, cependant, les Européens partent du principe que leur sécurité dépend en dernier ressort des États-Unis. Les États-Unis restent un allié indispensable, mais l’Europe est également capable d’assumer une plus grande responsabilité dans sa propre défense.

Pour les pays nordiques et baltes, cette guerre ne concerne pas seulement la Russie. Il s’agit de défendre la démocratie, la souveraineté nationale et le droit des nations à déterminer leur propre avenir. Ce que nous rejetons, c’est l’idée que les grandes puissances puissent décider du sort des petits pays sans les consulter.

C’est ce que la Russie remet fondamentalement en cause. Cette guerre porte sur les principes d’autodétermination, de souveraineté et de liberté, des valeurs que la Russie rejette et cherche activement à miner.

C’est pourquoi je crois que l’Europe est capable de l’emporter. Le véritable obstacle n’est pas notre puissance militaire ou économique. Il s’agit de savoir si nous sommes prêts à croire en nos propres capacités.

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Comment le réchauffement climatique a rendu possible la vague de chaleur qui frappe l’Europe https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/26/comment-le-rechauffement-climatique-rend-possible-la-vague-de-chaleur-qui-frappe-leurope/ Fri, 26 Jun 2026 12:31:02 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=343165 Selon une étude, la vague de chaleur que traverse l’Europe occidentale serait impossible sans le réchauffement climatique causé par les émissions de gaz à effet de serre.

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Selon une étude parue aujourd’hui, vendredi 26 juin, du consortium scientifique World Weather Attribution (WWA), la vague de chaleur qui frappe actuellement l’Europe aurait été pratiquement impossible il y a cinquante ans 5.

  • Ainsi, si un puissant anticyclone est à l’origine de l’épisode météorologique, c’est le réchauffement provoqué par les émissions de combustibles fossiles qui en explique l’intensité exceptionnelle.
  • Une vague de chaleur similaire en juin aurait été d’environ 3,5 °C moins chaude pendant la journée en 1976 et d’environ 2 °C moins chaude en 2003. Les températures nocturnes auraient été d’environ 2,4 °C plus basses en juin 1976 et d’environ 1,3 °C plus basses en juin 2003.
  • Les températures relevées cette semaine dépassent les normales saisonnières de 5 à 12 °C en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne et dans le sud de l’Angleterre. 
  • Les nuits exceptionnellement chaudes, parmi les phénomènes les plus dangereux pour la santé, sont désormais 100 fois plus probables qu’au début des années 2000 6.

Le phénomène ne se résume pas aux températures maximales. Le WWA souligne que la combinaison de la chaleur et de l’humidité rend cet épisode particulièrement dangereux, l’humidité réduisant la capacité du corps humain à évacuer sa chaleur par transpiration, ce qui accroît fortement le risque de stress thermique.

  • 45 % des villes européennes ont déjà atteint – ou devraient atteindre – leur niveau de stress thermique le plus élevé jamais enregistré.
  • Selon les chercheurs, il s’agit de la vague de chaleur de juin la plus intense jamais observée en Europe, un record d’autant plus inquiétant que juin n’est historiquement pas le mois le plus chaud de l’année en Europe occidentale. 
  • Après une vague de chaleur record dès le mois de mai, le continent enregistre ainsi un deuxième épisode exceptionnel en quelques semaines.

Pour les auteurs, cette vague de chaleur montre qu’avec un réchauffement global de 1,4 °C, les sociétés européennes atteignent déjà les limites de leur capacité d’adaptation. 

  • Selon les dernières estimations du Programme des Nations unies pour l’environnement, si les politiques actuellement en vigueur sont maintenues, le monde se dirige vers environ 2,8 °C de réchauffement d’ici 2100.
  • Si tous les engagements climatiques annoncés sont pleinement mis en œuvre, y compris ceux qui ne sont pas encore traduits en politiques concrètes, le réchauffement serait ramené entre 2,3 °C et 2,5 °C, bien en deçà de l’ambition de l’accord de Paris de 2015 7.
  • L’Arctique est la région du monde qui se réchauffe le plus rapidement et, par conséquent, l’Europe est le continent où le réchauffement est le plus marqué, avec une hausse d’environ 2 à 2,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle, contre 1,2 à 1,4 °C à l’échelle mondiale 8. C’est aussi le continent où les vagues de chaleur provoquent davantage de décès que l’ensemble des autres catastrophes naturelles réunies.

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La Norvège peut-elle mettre en difficulté la France pour la suite de la compétition ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/26/la-norvege-peut-elle-mettre-en-difficulte-la-france-pour-la-suite-de-la-competition/ Fri, 26 Jun 2026 10:08:35 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=343119 La victoire de ce soir est clef, car elle déterminera le parcours de chaque équipe en phase éliminatoire.

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Le tableau de la Coupe du monde se précise et l’on a le vertige rien qu’à imaginer le parcours possible des Bleus. En terminant premiers de leur groupe, ils affronteraient la Suède en 16e, puis potentiellement l’Allemagne en 8e. S’ils terminent deuxièmes ce serait la Côte d’Ivoire au tour suivant, avec le Brésil ou le Japon en perspective.

Ce soir, la France devra montrer de quoi elle est capable face à la Norvège, de loin l’adversaire le plus redoutable du groupe.

  • Absents de la Coupe du monde depuis 28 ans, les Norvégiens se sont présentés en Amérique du Nord plus déterminés que jamais : deux matchs, deux victoires, et Erling Haaland déjà à 4 buts, soit autant que Mbappé.
  • C’est une équipe redoutable, désignée comme l’un des outsiders à surveiller avant le tournoi. Elle joue avec intensité, presse haut, récupère le ballon avec agressivité et lance des contres-attaques foudroyantes.
  • Ce style de jeu met en valeur la voracité d’Haaland dans le dos des défenses ainsi que l’énergie d’Antonio Nusa sur le flanc, l’un des ailiers les plus dangereux d’Europe avec le ballon.

La France, elle, a les qualités et l’expérience pour ne pas tomber dans le piège que lui tendra la Norvège. Elle devra éviter de s’étirer et de concéder de la profondeur, mais vu le style de Deschamps, qui ne sera pas sur le banc ce soir en raison du décès de sa mère et sera remplacé par son adjoint Guy Stéphan, le danger est très limité.

  • Les Bleus sont une équipe rusée, qui presse rarement au risque de se découvrir.
  • Ils laissent volontiers l’initiative à l’adversaire, attendant presque qu’il se mette lui-même en difficulté.
  • Ce soir, la France pourrait donc longtemps laisser le ballon à la Norvège, ce qui pourrait justement la piéger, elle qui est bien plus à l’aise sans ballon qu’avec. 
  • Contrainte de manœuvrer dans les espaces restreints d’une défense française patiente, elle pourrait vite se retrouver en difficulté.

En attendant le coup d’envoi, FranceNorvège (et donc Mbappé contre Haaland) est déjà un événement en soi.

  • Les deux équipes sont qualifiées, mais c’est la première place qui est en jeu, et avec elle un parcours très différent en phase éliminatoire.
  • Difficile de dire lequel est le plus favorable : vaut-il mieux tomber du côté de l’Allemagne, des Pays-Bas, du Maroc et de l’Espagne, ou de celui du Brésil, de l’Angleterre et de l’Argentine ? On a jusqu’à ce soir pour y réfléchir.

Une chose est sûre dans cette Coupe du monde : on marque beaucoup, avec 2,98 buts par match en moyenne, soit le chiffre le plus élevé depuis 1958.

  • On marque également plus tôt : lors des six matchs d’hier et de cette nuit, pas moins de sept buts ont été inscrits dans les dix premières minutes.
  • Les équipes ne perdent pas de temps à « s’étudier », elles attaquent d’emblée.

AllemagneÉquateur en a été l’exemple parfait : dès la 10e minute, le score était déjà 1-1 et la rencontre s’est révélée être la plus passionnante et la plus surprenante de la soirée.

  • L’Équateur l’a emporté 2-1 (l’Allemagne, déjà assurée de la première place, alignait pourtant tous ses titulaires) avec un but décisif à un quart d’heure de la fin.
  • Les Équatoriens terminent 3e de leur groupe avec 4 points et se qualifient pour les 16e de finale.
  • Leur entraîneur, Sebastian Beccacece, a célébré au coup de sifflet final, grimpant sur les barrières pour embrasser sa famille.

Alors que le tableau des 16e se précise, deux affiches se détachent déjà : Pays-BasMaroc et BrésilJapon. Cela peut paraître étrange à dire, le Japon n’est pas d’emblée condamné face au Brésil. Hier, les Japonais ont tenu tête à une solide Suède (1-1), montrant une équipe de qualité, qui joue avec la fluidité d’un club : passes courtes, déplacements constants, combinaisons rapides entre les attaquants.

  • Mention spéciale enfin à la Turquie, éliminée avant même ce dernier match, mais qui a au moins terminé avec éclat : victoire 3-2 face aux États-Unis, gâchant la fête du pays hôte – qui n’a pas pu boucler la phase de groupe sans perdre un point.
  • Ce résultat ne fait que raviver les regrets autour d’Arda Güler, le joueur le plus talentueux de l’équipe, auteur d’un but et de plusieurs belles actions hier soir.

Quelques observations et points d’intérêt

  • Outre les buts, il y a une autre constante dans ce tournoi : les sifflets du public dès que l’arbitre signale la pause d’hydratation. Ces interruptions, qui surviennent en plein milieu des matchs, sont de plus en plus mal vécues, car elles sont davantage perçues comme un outil commercial que comme une mesure préventive.
  • Ces derniers jours, le président de la FIFA, Infantino, a tenté de mettre fin à la polémique : « Dans une compétition qui dure 39 jours et durant laquelle les équipes peuvent disputer jusqu’à huit matchs, il est essentiel de prévoir des moments de récupération », a-t-il déclaré, assurant que la FIFA ne tire « absolument rien » de ces pauses sur le plan financier : « Tous les accords commerciaux ont été signés bien en amont. C’est une question purement sportive. »
  • Mais ce discours peine à convaincre. Comme l’a relevé ESPN, ces pauses avaient été annoncées en décembre dernier par Manolo Zubiria, responsable de la Coupe du monde à la FIFA, lors d’un atelier organisé dans le cadre du World Broadcaster Meeting, un congrès réunissant les diffuseurs télé à Washington. Un contexte qui fait planer le doute sur les véritables motivations de cette initiative.

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L’IA est l’une des technologies qui suscite le plus d’hostilité depuis l’essor d’Internet https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/26/lia-est-lune-des-technologies-qui-suscite-le-plus-dhostilite-depuis-lessor-dinternet/ Fri, 26 Jun 2026 04:30:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=343097 Aux États-Unis, seulement 16 % de la population considère que l’intelligence artificielle va avoir un impact positif sur la société.

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Selon un sondage mené par le Pew Research Center, près de la moitié (40 %) des Américains considèrent que l’intelligence artificielle (IA) va avoir un impact négatif sur la société au cours des 20 prochaines années, tandis que seulement 16 % anticipent un impact positif 9.

  • Bien que moins important, il existe également un écart significatif lorsqu’on demande aux sondés s’ils considèrent que l’IA va leur profiter personnellement.
  • Ainsi, moins d’un quart (23 %) des Américains voient l’IA avoir un impact positif sur leur vie, tandis que près d’un tiers (31 %) anticipent un impact négatif.

Contrairement aux enquêtes réalisées au début de l’émergence de précédentes technologies, comme l’essor d’Internet en 1999, ou bien sur les entreprises technologiques en 2015, au moment de l’émergence et de l’utilisation croissante de nombreux réseaux sociaux – Instagram a été lancé en 2010, Snapchat en 2011, TikTok en 2016… –, l’IA suscite plus de méfiance que d’enthousiasme.

  • Au tournant des années 2000, seulement 6 % des Américains interrogés par le Pew Research Center déclaraient « ne pas aimer » les ordinateurs et la technologie.
  • Parmi les utilisateurs d’Internet – 36 % de la population américaine à l’époque –, ce chiffre était de seulement 1 % 10.
  • De la même manière, il y a 10 ans, près des trois quarts (71 %) des Américains considéraient que les entreprises technologiques avaient « un effet positif sur la situation du pays ».
  • Quatre ans plus tard, en 2019, ce chiffre avait chuté à 50 %.

C’est dans les pays où l’IA est le plus utilisée, comme en Europe et aux États-Unis, que la méfiance est la plus forte : seulement 22 % en Allemagne, 20 % en France et 18 % aux États-Unis disent avoir confiance en ChatGPT, l’un des chatbots les plus populaires, contre 62 % en moyenne en Afrique, 51 % en Amérique du Sud et 50 % en Asie.

  • Cette méfiance est surtout concentrée chez les jeunes : aux États-Unis, 48 % des 18-29 ans considèrent que l’impact de la technologie sera négatif au cours des 20 prochaines années, contre 37 % chez les 50 ans et plus.
  • La dernière enquête annuelle ADP Research, menée dans 36 pays, montrait que seulement 20 % des 18-26 ans considéraient que l’IA aura un « impact positif » sur leurs responsabilités professionnelles.

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Qui est le général Donahue, purgé par le secrétaire à la Défense de Trump ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/25/qui-est-le-general-donahue-purge-par-le-secretaire-a-la-defense-de-trump/ Thu, 25 Jun 2026 16:32:40 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=343078 Donahue est la dernière cible de la purge menée par Pete Hegseth parmi les hauts gradés de l’armée.

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L’armée américaine a confirmé mardi 23 juin le départ à la retraite anticipée du général Christopher Donahue, qui occupe le poste de commandant des forces américaines en Europe et en Afrique. Il s’agit au moins du sixième général à 3 ou 4 étoiles à partir de manière inattendue depuis 2025, soit 10 % de ces grades 11.

Le départ de Donahue aurait été provoqué par le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, qui est engagé depuis un an et demi dans une purge des généraux considérés comme associés aux précédentes administrations démocrates.

  • Donahue est entré à l’Académie militaire de West Point en 1988, avant d’intégrer l’infanterie de l’armée au grade de sous-lieutenant, en 1992.
  • Ranger de carrière, il a par la suite servi en Irak, en Afghanistan et en Syrie et était considéré comme l’une des étoiles montantes de l’armée.
  • Il était notamment pressenti comme l’un des principaux candidats au poste de président du Comité des chefs d’état-major interarmées, ou de chef d’état-major de l’armée de terre.
Christopher T. Donahue, commandant de la 82e division aéroportée, dernier soldat américain à quitter l’Afghanistan, monte à bord d’un C-17 à l’aéroport international Hamid Karzaï de Kaboul, en Afghanistan, le 31 août 2021. © Shutterstock/SIPA

Donahue a occupé plusieurs postes de premier plan au sein de l’armée et a notamment dirigé la Delta Force de 2013 à 2015, jouant un rôle clef dans la guerre contre l’État islamique. Entre 2020 et 2022, il a commandé la 82e division aéroportée. En août 2021, il a été le dernier soldat étranger à quitter l’aéroport de Kaboul lors du retrait des forces américaines d’Afghanistan, perçu par Donald Trump et Pete Hegseth notamment comme un échec de l’administration Biden.

  • Plus que son rôle présumé joué dans le retrait d’Afghanistan, il semble que ce soit la supposée proximité avec les précédentes administrations démocrates qui ait joué un rôle décisif dans sa mise à l’écart.
  • Avant le retour au pouvoir de Trump, Donahue avait notamment réfuté les critiques assénées par des élus républicains, selon lesquelles les politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) auraient conduit à un affaiblissement de l’armée 12.
  • Son départ à la retraite anticipée, seulement 18 mois après sa nomination à la tête des forces américaines en Europe et en Afrique, intervient alors que l’administration Trump s’apprête à réduire sa présence en Europe.

Depuis son retour au pouvoir, Trump a purgé le corps des officiers supérieurs des personnalités jugées insuffisamment « loyales » à l’administration. Cette purge s’inscrit dans le cadre d’une « russification » de l’armée américaine, au sein de laquelle les promotions sont désormais conditionnées par l’alignement idéologique avec l’administration. Les officiers qui questionnent les choix de l’administration ou soutiennent, prétendument, des valeurs « woke », sont quant à eux poussés au départ. 

  • La transition d’un commandement professionnel à un commandement « loyal » à Trump, semblable à celui d’une garde prétorienne, se traduit également par l’opposition à la promotion d’officiers de couleur et de femmes.
  • Avant d’être nommé par Trump au Pentagone, Hegseth avait déclaré être contre l’envoi de femmes au combat, et appelé le gouvernement à soutenir un retour à un modèle « plus traditionnel » de la cellule familiale, marqué par « la nécessaire réhabilitation de la vocation de femme au foyer ».
  • Parmi une liste de 9 officiers de la Marine sélectionnés par un comité d’amiraux pour une promotion début juin et bloqués par Hegseth, 3 étaient des femmes, et 2 des hommes africains-américains. En avril, il s’était opposé à la promotion de 4 officiers de l’armée de terre au grade de général : 2 africains-américains et 2 femmes.

La guerre menée par Hegseth contre « l’idéologie woke » – qui se fonde sur des critères supposément idéologiques, mais également sur des attributs physiques, comme le poids, les cheveux longs ou le port de la barbe – pourrait avoir de profonds impacts sur les capacités de l’armée, y compris en détournant un nombre important de potentielles recrues.

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Pourquoi les Chinois ne dépensent pas ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/25/pourquoi-les-chinois-ne-depensent-pas/ Thu, 25 Jun 2026 14:18:50 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=342986 Une enquête à hauteur de citoyen, signée par l’un des meilleurs sociologues spécialistes de la Chine.

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L’ennemi qui nous désigne, nouveau volume papier du Grand Continent est désormais disponible chez Gallimard. Dirigé par Giuliano Da Empoli, vous pouvez le découvrir ici — si vous souhaitez le recevoir et nous soutenir, pensez à vous abonner à la revue

Dès le début des années 2010 en Chine, des journalistes, des figures académiques et des personnalités politiques parlaient avec emphase d’une nouvelle stratégie économique : faire de la consommation domestique le moteur de la croissance nationale, au détriment des exportations et de l’investissement. Aujourd’hui, malgré des taux officiels de croissance de 5 % en moyenne, la consommation reste atone. Les autorités doivent même soutenir financièrement les ménages pour qu’ils achètent des appareils électroménagers, des produits numériques, des voitures électriques, voire des appartements. En 2024, la consommation des ménages atteignait 40 % du PIB contre 68 % aux États-Unis et 53 % en France. Cette situation contraste avec l’abondance qui règne en Chine, où la société de consommation est bien une réalité. En rupture avec la période socialiste, consommer est devenu une activité procurant du plaisir, assurant un statut social et permettant de garantir la puissance et la richesse du pays. Mais les Chinois sont très attentifs à leurs dépenses. Ils vont moins au restaurant et voyagent de manière plus ponctuelle, surtout à l’étranger. Pour comprendre ce clivage, une des façons de procéder est de partir de l’expérience des citoyens chinois et de leur point de vue. Quelles sont les difficultés et les mutations sociales qui expliquent cette attitude frileuse, alors que tout semble réuni pour que la consommation devienne un moteur, si ce n’est le moteur, de la croissance ?

Involution et anxiété, ou le rêve chinois en berne

Pour connaître les opinions des Chinois, il faut se pencher sur les réseaux sociaux. C’est l’un des rares espaces où il est possible d’exprimer son opinion publiquement 13. La censure, qui intervient souvent a posteriori, notamment parce que les publications en ligne permettent aussi aux autorités de prendre le pouls de l’opinion publique, peut être contournée de mille façons différentes 14. Les réseaux sociaux donnent un aperçu de la façon dont la population, et en particulier la population urbaine, perçoit la société et sa place au sein de celle-ci. La crise de la consommation n’échappe pas à la règle et deux mots à la mode servent de révélateurs : « neijuan » (involution) et « jiaolü » (anxiété). Ces deux termes sont particulièrement présents dans les discours et les expériences des jeunes Chinois, mais aussi, par contrecoup, dans le vécu de la génération précédente, celle de leurs parents. 

L’involution, le contraire d’évolution, évoque une situation dans laquelle « tout faire bien » (en matière d’études, de responsabilité sociale, d’épargne) et « se donner à fond » en toute occasion ne suffit plus pour accéder à une position sociale avantageuse ou pour se maintenir dans la classe moyenne. Alors, à quoi bon ? Plutôt que de travailler d’arrache-pied sans satisfaction majeure et de « perdre sa vie à la gagner », ne serait-il pas préférable de donner beaucoup moins d’importance au travail, à l’argent et à la consommation ?

L’anxiété est, en partie, la conséquence de l’involution. Elle touche tous les jeunes. Quel est le sens de la vie si le rêve chinois – appartenir à la classe moyenne – que la génération précédente a réalisé pour elle-même n’est plus accessible ? Cette jeunesse diplômée, voire surdiplômée, rencontre de grandes difficultés sur le marché du travail. À la différence de leurs parents, les jeunes ne trouvent pas facilement d’emploi et, lorsqu’ils en trouvent un, ils constatent que le niveau du salaire du premier emploi ne cesse de baisser et de se rapprocher de celui des non-diplômés. L’économie ne semble plus en mesure de générer des emplois à la hauteur de l’explosion de l’enseignement supérieur, qui a débuté au tournant du siècle. Le taux officiel de chômage des jeunes s’établit à un peu plus de 16 %, mais la plupart des observateurs l’estiment à 25 ou 30 % (hors étudiants), sans prendre en compte la plupart des jeunes migrants qui occupent souvent des emplois temporaires, et échappent ainsi aux statistiques. Les licenciements et les baisses de salaire se multiplient. L’essor de l’intelligence artificielle n’améliore pas la situation. Il n’est pas rare de rencontrer des jeunes fraîchement remplacés par la technologie. Tous ces phénomènes ne sont pas nouveaux : ils ont commencé au milieu des années 2010, mais ils ont pris une ampleur considérable depuis la fin de la pandémie de Covid-19 15. Le succès spectaculaire des concours pour entrer dans la fonction publique témoigne de cette crise de l’emploi. Devenir fonctionnaire, c’est la garantie d’un emploi à vie, d’un salaire correct et d’une retraite assurée.

L’impossible accès à la classe moyenne

À ces difficultés s’ajoute la faiblesse endémique des dépenses publiques dans certains domaines. Certes, la Chine compte plus des deux tiers des lignes à grande vitesse dans le monde. Le développement des systèmes de métro a été fulgurant et le réseau routier a été considérablement modernisé. À la base de la société, le shequ, (la communauté ou le quartier), se trouve un ensemble d’institutions qui permettent de régler les problèmes de la vie quotidienne des résidents urbains. Il s’agit de montrer que les institutions « servent le peuple » (wei renmin fuwu).

En revanche, les systèmes de protection sociale restent rudimentaires. Malgré une croissance régulière, les dépenses de ces derniers n’atteignaient que 7,7 % du PIB en 2023, contre 21 % en moyenne pour la zone OCDE et de l’ordre de 30 % pour la France. Pour une grande partie de la classe moyenne, la couverture santé reste limitée. Elle ne couvre qu’une partie des dépenses, dont le coût augmente chaque année, y compris pour les maladies graves. Les dépenses médicales pour les enfants sont souvent à la charge des parents car non garanties par leur couverture santé. L’éducation constitue également une charge importante pour le budget familial. Il n’y a souvent qu’un enfant par foyer, mais le coût des activités extrascolaires s’ajoute aux frais de scolarité. Les études à l’étranger représentent aussi une dépense considérable pour les parents. Enfin, l’accès à la propriété, signe clef de la réussite sociale, est devenu de moins en moins assuré. La baisse du prix de l’immobilier – de 17 % entre 2021 et 2025 avec des pointes à près de 40 % dans certaines grandes villes – facilite en principe l’achat d’un appartement, mais elle est loin de compenser les conséquences de la crise de l’emploi. La baisse du niveau des revenus et l’augmentation ou le maintien à un niveau élevé des dépenses sociales personnelles ne sont évidemment pas sans rapport avec la baisse drastique du taux de natalité. Avoir deux enfants constitue aujourd’hui un signe de richesse en Chine. Notons aussi que les ménages sont de plus en plus endettés, notamment les plus modestes, ce qui limite d’autant les marges de manœuvre financières en faveur de la consommation.

Sans pour autant faire leur entrée dans la classe moyenne, les travailleurs migrants, issus des campagnes, parvenaient par le passé à améliorer leurs conditions de vie : l’abnégation et l’acceptation de conditions de travail souvent déplorables pouvaient porter leurs fruits. Aujourd’hui cependant, la deuxième et la troisième génération de jeunes migrants – dont une large proportion a été élevée en ville – voient de plus en plus s’éloigner ce rêve de la moyennisation pour tous. Les délocalisations d’entreprises, étrangères et chinoises, la surproduction, les politiques de ségrégation cristallisent chez eux une prise de conscience assez sombre : contrairement à leurs parents, « ils n’y arriveront pas ». Paradoxalement, dans le même temps, les gouvernements locaux ont assoupli leur politique d’accueil des travailleurs migrants, pour une catégorie en particulier. Un système à points s’est généralisé dans beaucoup de villes chinoises : au regard d’un certain nombre de critères – niveau d’étude, nature du travail, achat d’un appartement, années de cotisation sociale, par exemple – vous pouvez ou non obtenir un statut de pleine résidence urbaine. Il existe donc au moins deux catégories de migrants : ceux qui méritent de devenir résidents parce qu’ils sont de bons consommateurs, et donc des citoyens utiles, et ceux qui ne le sont pas. Soulignons néanmoins que cette entrée sélective dans la classe moyenne ne semble pas avoir un impact majeur sur le niveau de consommation. 

Une jeunesse frappée d’épuisement

Comment la jeunesse répond-elle à l’anxiété ? Cela dépend de la situation sociale. Ceux qui ont la chance d’avoir des parents suffisamment aisés peuvent attendre de trouver un travail convenable ou d’accepter un travail intéressant, mais mal rémunéré. D’autres partent dans une ville dont le niveau de vie est beaucoup plus bas, ce qui leur permet d’acheter un appartement bon marché, le plus souvent grâce à l’aide de leurs parents, et de vivre du e-commerce et de petits boulots. Mais bien d’autres peinent à subvenir à leurs besoins. 20 à 25 % des 12 à 15 millions de livreurs en scooters électriques sont diplômés du supérieur. Quant aux jeunes qui vivent dans des villes tout en étant pauvres, c’est-à-dire les enfants des résidents officiels des grandes villes qui n’ont pas pu ou su profiter des opportunités de mobilité sociale ascendante (souvent 20 % de l’ensemble des résidents), ils doivent compter sur les dispositifs d’aides sociales mis en place par les gouvernements locaux. Des aides auxquelles les migrants, résidents de facto mais non de jure depuis de nombreuses années, n’ont pas accès.

Ce n’est pas le cas de ceux qui sont diplômés d’une grande université d’élite, une voie qui garantit une carrière prestigieuse. Cela ne les empêche toutefois pas d’expérimenter une autre source d’angoisse : une compétition permanente et acharnée dont il faut sortir gagnant. Venant de lycées d’élite où ils étaient les meilleurs, ils se retrouvent avec leurs pairs dans le même établissement. Les classements se redessinent et le sentiment d’humiliation est fréquent. Ces jeunes ont l’impression d’avoir échoué et, tout comme les étudiants issus d’universités moins prestigieuses, ils sont confrontés à de graves problèmes de santé mentale. Même au sein des classes les plus privilégiées, l’anxiété est alimentée par une souffrance éprouvée à l’école et au travail. Les relations sociales y sont fortement hiérarchisées depuis la fin des années 1990. La jeunesse est alors mise sous pression, contrainte à de nombreuses heures d’école et d’« enrichissement personnel ». Actuellement, les enfants chinois étudient encore 12 à 15 heures par jour, sans véritable loisir ni temps perdu.

Leurs parents, eux-mêmes, rentrent tard, travaillent le week-end et n’ont qu’une semaine de vacances pour la fête du printemps, outre quelques jours occasionnellement. Une fois entrés dans la vie active, la plupart des jeunes sont contraints à la performance et au dépassement de soi permanents, tout en devant supporter la violence des petits chefs et faire attention à leurs dépenses. Les jeunes les plus privilégiés ont un avenir assuré, mais le remboursement des prêts immobiliers (en moyenne, 25 % du revenu d’un Chinois est consacré au logement), le paiement des frais de scolarité et des frais médicaux les empêchent de consacrer une part plus élevée de leurs revenus à la consommation. 

L’épargne massive est un trait distinctif de l’économie chinoise. Épargner est perçu comme une exigence absolue. Ceux qui en ont les moyens, essentiellement issus de la classe moyenne, le font massivement et placent leurs investissements prioritairement dans l’immobilier. Ce secteur concentre 70 % de l’épargne. La plupart des urbains aisés sont devenus des « esclaves de l’immobilier ». Jusqu’à récemment, cet esclavage était rentable. L’urbanisation à marche forcée faisait grimper quasi mécaniquement la valeur des appartements. Mais les difficultés que rencontre le secteur depuis plusieurs années ont provoqué une chute de la valeur immobilière. Cette baisse n’est pas pour autant suffisante pour permettre aux nouvelles générations d’accéder véritablement au logement ou à la propriété sans s’endetter lourdement ou compter sur leurs parents. C’est pour cette raison que, pour éviter une chute trop drastique du patrimoine des Chinois, des aides sont accordées aux candidats propriétaires dans beaucoup de grandes villes. 

Quant aux heureux qui ont réussi le concours d’entrée dans la fonction publique, leur motivation tend à s’émousser après leurs premières années de service. De nombreuses directives et déclarations officielles, mais aussi des articles de journaux, mettent en exergue ce fléau. Ce dernier a pour effet d’éloigner les fonctionnaires des postes à responsabilité : les fonctionnaires atteignent trop rapidement le plafond de verre de l’administration chinoise et, par conséquent, ont tendance à perdre leur motivation. On parle par exemple d’individus qui, faute d’avancements, en viennent à négliger leur travail et à fuir leurs responsabilités. 

D’autres jeunes adultes voient dans le retour à la terre une échappatoire possible pour se soustraire à cette anxiété. Il s’agit parfois de militants écologistes, mais aussi de Chinois qui souhaitent rompre avec le rythme effréné de la vie urbaine. Cultiver son jardin est devenu un idéal, tant au sens propre qu’au sens figuré : prendre le temps, réfléchir et vivre simplement sont des activités que peu de Chinois peuvent se permettre. 

Le tangping, ou l’art de rester couché

La situation des jeunes migrants est souvent pire que celle des urbains. Certains sont parvenus à s’intégrer, à la fois au sens juridique du terme lorsqu’ils ont obtenu le statut de résident, et socialement lorsqu’ils ont un diplôme universitaire. Mais ce phénomène d’intégration ne les immunise pas contre les effets de l’involution. Pour eux aussi, l’accès au travail est difficile et l’anxiété persistante et les perspectives d’avenir sont encore plus limitées.

Les migrations de masse ont souvent dispersé les familles, alors même que les liens familiaux étaient déjà distendus par les déplacements continus des parents et leurs longues heures de travail. Il n’est pas rare que les enfants ou les jeunes adultes perdent de vue leur propre famille. Dans la plupart des grandes villes, on compte des milliers, voire des dizaines de milliers de ces travailleurs marginalisés qui, faisant de la nécessité vertu, revendiquent de « travailler un jour pour s’amuser les trois jours suivants ». Ils se nourrissent de nouilles, vivent dans des dortoirs, dorment parfois dehors. Là aussi, tous ces éléments n’encouragent pas à la consommation ni, à la différence des urbains, à l’épargne. Leurs perspectives de fonder une famille sont quasiment nulles 16

Les jeunes ne sont pas les seuls à être en proie à l’angoisse : c’est également le cas de leurs parents, qui s’inquiètent de leurs difficultés à trouver un emploi. À leur époque, pas si lointaine, un diplôme universitaire garantissait une vie certes difficile, mais une carrière stable. Il était possible de trouver un emploi, puis d’en changer rapidement pour un poste mieux rémunéré. À cette inquiétude se mêle une incompréhension plus générale, chez les aînés, concernant le discours des jeunes sur l’involution et l’angoisse qui l’accompagne : leur volonté d’échapper à « la rat race », la compétition de tous contre tous, contribue à creuser un fossé entre deux générations. L’une qui est partie de rien et qui en quelques années est devenue diplômée, hautement qualifiée, propriétaire, consommatrice, épargnante, adepte des loisirs et des voyages, et l’autre qui regarde de manière plus lucide ce modèle social, qui ne lui assure ni réussite, ni plaisir. Le phénomène du « tangping » (« restons couchés ») voit beaucoup de jeunes revendiquer plus d’autonomie personnelle et plus de temps pour soi, tout en manifestant leur préoccupation pour l’environnement et en critiquant plus ouvertement la société de consommation. La pression et les obligations sociales sont devenues des repoussoirs pour les jeunes actifs 17.

Un autre sujet de friction entre générations concerne la natalité. Non seulement beaucoup de jeunes ne souhaitent pas avoir d’enfant, mais on observe qu’un nombre croissant d’entre eux ne veulent plus se marier, ni vivre en couple. Pour les générations précédentes, le mariage était une étape incontournable de la vie, souvent arrangée : le partenaire était choisi dans le cercle familial et amical, comme l’ami du frère, par exemple. Depuis les années 1990, les rencontres sont plus diversifiées, mais toujours abordées de manière très sérieuse ; les types d’arrangements qui président à un mariage sont différents, mais tout aussi déterminants. Il faut trouver un individu stable, mais surtout pourvu d’un niveau d’éducation et de revenus équivalents à sa propre condition. De la même façon que la parentalité a un coût, le mariage ne doit pas se faire à perte : il doit être la source d’une mobilité ascendante, notamment pour les femmes. Il suffit de se rendre dans un parc public chinois pour constater que leurs exigences sont de plus en plus nombreuses. Avec la permission des responsables du parc, des milliers de messages contenant des propositions de mariage – bleus pour les garçons, roses pour les filles – sont accrochés à des fils. Ces annonces, généralement déposées par les mères, sans avoir toujours l’assentiment de la personne concernée, détaillent les critères requis pour se porter candidat : la profession et les revenus des parents, leur statut de retraité avec pension (ou non) et leur éventuelle couverture médicale (pour éviter de financer d’éventuelles dépenses de santé). 

Le niveau des pensions et le risque de développer une maladie grave sont, en effet, des sources d’anxiété. Les urbains subissent une baisse importante de leurs revenus lors de leur départ à la retraite. Certains essaient de trouver une autre activité pour compenser cette perte. Mais c’est surtout le cas des migrants qui, victimes de patrons indélicats, qui ne s’astreignent pas toujours à verser leurs cotisations sociales, ou de leurs changements d’employeurs et de régions au cours de leur vie professionnelle, ont souvent beaucoup de mal à faire valoir leurs droits une fois à la retraite. Quant aux dépenses de santé, elles augmentent constamment. Il est fréquent de devoir glisser aux médecins une enveloppe rouge, contenant des billets. Si cette pratique est officiellement présentée comme une simple récompense, cet argent est également donné pour s’assurer que le médecin fasse de son mieux pour soigner le patient. Les autorités chinoises tentent d’entraver ces pratiques, mais elles peuvent perdurer selon les régions. 

La ligne de fracture

En matière de consommation, la société chinoise présente toutes les caractéristiques d’un capitalisme mature, avec tous les questionnements qui l’accompagnent : comment faire son entrée ou se maintenir dans la classe moyenne, alors que le marché du travail se rétrécit de plus en plus ? Comment consommer quand une part aussi importante de ses revenus est consacrée au logement ? Comment faire face à l’angoisse du déclassement social et aux difficultés qui empêchent les jeunes d’être autonomes ? La génération du miracle chinois dispose encore d’un patrimoine conséquent. Comme dans de nombreuses sociétés européennes, l’incapacité de l’État à promouvoir des politiques ciblant la jeunesse et leur avancement social a pour conséquence de renforcer le rôle des parents et l’influence de l’environnement familial, favorisant ainsi une stratification ou une capitalisation sociale. Aujourd’hui, en Chine, le fait d’avoir des parents qui gagnent confortablement leur vie conditionne très largement l’accès à un emploi hautement rémunéré. Contrairement à l’Europe, cependant, les mutations rapides de la société chinoise la rendent plus vulnérable : après seulement trente années de modernité économique, elle ne peut pas encore s’appuyer sur un État social aussi robuste que la France, qui a mis plus d’un siècle à se construire. 

Pour mieux comprendre les défis de la consommation chinoise, il faut prendre en compte deux générations distinctes. La première est obsédée par l’épargne et s’inquiète pour elle-même et pour ses enfants. L’autre, confrontée au phénomène de l’involution, n’a pas accès à la consommation comme norme sociale. Ces difficultés conduisent, dans une partie de la société chinoise, à une remise en cause des valeurs et des acquis qui se sont imposés depuis la fin des années 1990. Si cette situation n’est pas, en soi, porteuse d’une critique directe du régime, elle témoigne néanmoins d’une propension chinoise à exprimer des opinions allant à l’encontre de la politique du gouvernement. Les autorités chinoises sont pleinement conscientes de ces mécontentements, mais les réponses apportées, notamment des subventions pour stimuler la consommation et encourager à avoir plus d’enfants, n’ont pour l’instant qu’un impact marginal. L’État chinois devra sans aucun doute se montrer bien plus ambitieux en la matière s’il entend conserver le soutien de sa jeunesse.

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Il a fait plus chaud en France que dans presque un tiers du désert du Sahara (carte inédite) https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/25/mercredi-il-faisait-plus-chaud-en-france-que-dans-presque-un-tiers-du-desert-du-sahara/ Thu, 25 Jun 2026 13:04:34 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=342990 Avec une température moyenne de 30°C, la France a connu mercredi des températures supérieures à celles relevées dans 30,8 % du Sahara.

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Le record historique de chaleur établi mardi 23 juin en France a de nouveau été battu dès le lendemain, mercredi 24, avec un indicateur thermique national (ITN) – soit la moyenne de la température relevée par 30 stations météorologiques – provisoire de 30°C. C’est seulement 2,4°C de moins que la température médiane du Sahara (32,4°C).

  • La comparaison de l’ITN de la France avec les températures estimées mercredi par le modèle GFS de la NOAA révèle que le pays était plus chaud que 30,8 % de la surface du désert du Sahara, selon une analyse de la revue 18.
  • La carte ci-dessous montre qu’il faisait plus chaud hier en France que dans la majeure partie du Maghreb côtier, où se concentrent les principales villes de la région, ainsi que dans les zones montagneuses – Hoggar, Tibesti, Atlas –, où les altitudes ont maintenu les températures en dessous de 30°C.
  • Dans le cœur du désert, en Algérie, au Mali et en Mauritanie notamment, la température était supérieure d’environ 10°C à la France.

Lorsqu’on compare non plus la température moyenne de la France mais celle relevée dans ses points les plus chauds (« hotspots ») – comme Palluau, en Vendée, ou Pissos, dans les Landes, où le thermomètre a frôlé les 44°C –, le météorologiste du Washington Post Ben Noll, qui s’appuie sur les données ECMWF, estime que la France était plus chaude que 99,07 % de la planète mercredi.

  • Plusieurs villes françaises ont connu hier des températures record qui les placent au même niveau que des villes situées dans les régions les plus chaudes du globe.
  • Hier, il faisait ainsi aussi chaud à Paris (41°C) qu’à Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis, à Strasbourg (37°C) qu’à Niamey, au Niger, à Brest (36°C) qu’à Tombouctou, au Mali, et à Bordeaux (42°C) qu’à Riyad, en Arabie saoudite 19.
  • Au total, 353 records absolus de température ont été battus en France mercredi 24, dont la majeure partie dans l’ouest du pays, selon les données Météo-France.

Après avoir touché surtout la France, l’Espagne et le Royaume-Uni, la vague de chaleur pourrait battre de nouveaux records en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne au cours des prochains jours. La Pologne, la Croatie et la Hongrie anticipent également un pic de chaleur en fin de semaine et en début de semaine prochaine.

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Les classements des premiers groupes laissent apparaître quelques surprises https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/25/les-classements-des-premiers-groupes-laissent-apparaitre-quelques-surprises/ Thu, 25 Jun 2026 09:39:26 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=342973 L'Afrique du Sud a notamment décroché sa première qualification pour la phase à élimination directe de son histoire.

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Les classements des trois premiers groupes de la Coupe du monde sont désormais connus et les surprises sont nombreuses. La plus belle d’entre elles est sans doute la qualification de l’Afrique du Sud pour les seizièmes de finale, qui débuteront dimanche, une première dans l’histoire du pays.

  • Les Bafana Bafana ont battu la Corée du Sud 1-0, dans un match parfaitement maîtrisé défensivement et en contre-attaque.
  • Avec 4 points en phase de groupes, ils terminent deuxièmes derrière le Mexique.

La défaite est cruelle pour la Corée du Sud, qui abordait le tournoi avec de grandes ambitions et avait montré, lors de ses deux premiers matchs, une équipe séduisante, avec un jeu plaisant et de beaux talents individuels.

  • Avec 3 points, elle est troisième et peut encore espérer être repêchée parmi les meilleures troisièmes, mais ce sera difficile, notamment en raison d’une différence de buts négative (-1).
  • C’est précisément ce critère qui servira à départager les huit troisièmes qualifiés.

La victoire du Mexique dans le groupe A est moins surprenante. La sélection a su tirer pleinement parti de son statut de pays hôte – elle a disputé ses trois matchs à domicile – et s’en sort avec un bilan parfait : trois victoires, zéro but encaissé.

  • L’autre pays hôte, le Canada, s’est lui aussi qualifié dans le groupe B, mais la joie est tempérée.
  • Battu hier par la Suisse, il termine deuxième et perd le droit de jouer ses 16e à domicile.
  • Dimanche, il affrontera l’Afrique du Sud à Los Angeles, tandis que Vancouver accueillera la Suisse, qui a terminé en tête du groupe.

Toujours dans le groupe B, la Bosnie a battu le Qatar 3-1 et termine troisième avec 4 points : sa qualification pour les 16e est quasi certaine.

  • Dans le groupe C, le choc de la soirée opposait le Brésil à l’Écosse et s’est soldé par un score de 3-0.
  • Un résultat à la fois prévisible et surprenant : prévisible, car le Brésil est l’équipe la plus titrée de l’histoire et est favorite à chaque édition ; surprenant, car l’Écosse a vraiment déçu en offrant notamment les deux premiers buts, en perdant bêtement le ballon aux abords de sa surface (un troisième aurait pu s’ajouter si un but n’avait pas été annulé). D’ailleurs, elle ne s’était imposée que de justesse face à Haïti lors des matchs précédents.

Le groupe avec le Brésil et le Maroc était certes difficile, mais l’Écosse n’a pas fait preuve de la ténacité et de la solidité qui la caractérisent habituellement. Elle termine troisième avec 3 points et une différence de buts de -3, ce qui semble exclure toute possibilité de repêchage.

  • Côté brésilien, Vinicius Jr. a encore brillé : il a marqué deux buts hier soir, portant son total à 4 dans ce Mondial, alors qu’il n’en avait marqué que 9 lors de ses 49 matchs précédents en sélection.
  • Sa relation avec Carlo Ancelotti, le sélectionneur de l’équipe, n’y est sans doute pas pour rien : les deux hommes se connaissent bien depuis le Real Madrid, où l’entraîneur italien avait fait de Vinicius un titulaire incontournable.
  • Ancelotti a ce don rare de faire éclore les grands joueurs en leur offrant un cadre libre et fluide pour s’exprimer.

Neymar a lui aussi fait son retour sur le terrain hier soir, après avoir manqué les deux premiers matchs en raison d’une blessure et après une absence de près de trois ans du maillot de la Seleção. Entré en jeu à un quart d’heure de la fin, il a été ovationné par l’ensemble du public brésilien.

  • Après trois matchs, l’empreinte d’Ancelotti sur l’équipe brésilienne est plus visible. C’est une formation pragmatique, capable de s’adapter et d’attendre le moment opportun pour frapper vite et fort. Elle n’a pas la fluidité de l’Argentine ou de la France, qui ont le jeu collectif le plus abouti, mais elle dispose d’une réelle solidité et de quelques talents individuels d’exception.

Dans l’autre match du groupe, le Maroc s’est imposé 4-2 face à Haïti et a confirmé sa place parmi les grandes équipes de ce tournoi, quatre ans après son parcours historique jusqu’en demi-finale. Les Lions de l’Atlas terminent la phase de poules avec 7 points, soit autant que le Brésil, mais sont classés deuxièmes en raison de la différence de buts.

  • Haïti quitte la compétition avec les honneurs : deux buts marqués, les premiers depuis 1974. Pour un pays qui traverse une période historiquement terrible, c’est une victoire à part entière.
  • Six autres matchs sont prévus cette nuit, dont le plus palpitant est celui du groupe F, où les Pays-Bas, le Japon et la Suède se disputent encore la première place.

Quelques observations et points d’intérêt

  • Dans trois des six matchs de cette nuit, un sélectionneur argentin sera sur le banc, alors que l’Argentine n’est pas en lice. Sebastián Beccacece dirige l’Équateur, Mauricio Pochettino les États-Unis et Gustavo Alfaro le Paraguay. L’Argentine est en effet le pays le mieux représenté sur les bancs de touche de ce Mondial, avec pas moins de six sélectionneurs : on y ajoute Lionel Scaloni (Argentine), Marcelo Bielsa (Uruguay) et Néstor Lorenzo (Colombie).
  • Ce qui est encore plus frappant, c’est que tous (à l’exception de Lorenzo) sont originaires d’une même région : la province de Santa Fe. C’est là que se trouve Rosario, ville natale de Messi et de nombreuses autres légendes du football argentin, dont Di María, Batistuta, Mario Kempes, César Luis Menotti.
  • Comment une province grande comme l’Angleterre mais 16 fois moins peuplée (3,5 millions d’habitants) peut-elle produire autant de talents ?
  • La réponse est d’abord culturelle : Rosario est une ville intellectuelle où le football se discute, s’analyse et se débat dans les cafés. Roberto Fontanarrosa, l’un des écrivains argentins les plus aimés, qui a consacré une grande partie de son œuvre au football, en est originaire, et ses textes sont lus dans les écoles.
  • Mais il y a aussi une autre explication, qui tient en un nom : Marcelo Bielsa. Au début des années 1990, lorsqu’il entraîne les Newell’s Old Boys, l’un des deux grands clubs de Rosario, il crée un véritable vivier qui façonnera toute une génération d’entraîneurs. Depuis 30 ans, nul n’a eu plus d’influence sur le football argentin que lui.
  • Pochettino a joué sous ses ordres à Newell’s, puis en sélection nationale. Beccacece et Scaloni ont été les adjoints de Jorge Sampaoli – l’un des « bielsistes » les plus convaincus – lors de la Coupe du monde 2018. Et si la phase de groupes se confirme, les 16e pourraient offrir un derby inédit entre l’Uruguay de Bielsa et l’Argentine de son disciple Scaloni.

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Résoudre l’énigme Trump  https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/25/resoudre-lenigme-trump/ Thu, 25 Jun 2026 05:12:42 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=342857 Si l'erratique est devenu une méthode, c’est que dans le nouveau paradigme du capitalisme politique américain, la géopolitique, ça sert, d’abord, à faire des actifs.

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Après deux mois d’une séquence erratique, marquée par des dizaines d’annonces d’un accord imminent suivies de menaces aux accents parfois exterminateurs, Donald Trump tente désormais de présenter l’issue du conflit avec l’Iran comme une victoire. 

Dans le monde d’hier, où l’issue des guerres se mesurait aux opérations militaires et au contrôle des territoires, le président américain semble effectivement avoir perdu. Il faut toutefois prendre au sérieux sa conviction inverse.

Au cours des dernières semaines, Donald Trump a triomphé dans l’espace qu’il considère comme décisif : celui des marchés. La Bourse, la valorisation des actifs, le « stock market » constituent à ses yeux le véritable juge de paix, plus pertinent que les états-majors, les diplomates ou les experts. « Ces imbéciles, qui pensent que je n’ai pas été assez ferme avec l’Iran, alors que la Bourse vient d’atteindre un NIVEAU RECORD et que les cours du pétrole sont en train de ‘s’effondrer’, sont soit jaloux, soit de mauvaises personnes, soit stupides. » 20 

Il est certes difficile d’imaginer Churchill ou Roosevelt justifier l’arrêt de la guerre contre l’Allemagne d’Hitler par l’enthousiasme qu’une telle décision susciterait sur les marchés. Mais ces comparaisons nous entraîneraient sur un autre terrain.

SpaceX, ou comment la géopolitique américaine est devenue une technologie de fabrication d’actifs

La géopolitique contemporaine des États-Unis ne peut plus être interprétée uniquement à travers le prisme de la diplomatie, des doctrines militaires ou des cycles électoraux. Elle doit désormais être considérée comme une technologie de fabrication d’actifs. Les guerres, les annonces, les revirements, les régulations, les coups de force ou de théâtre sont autant de signaux adressés par le président des États-Unis aux marchés dans un espace informationnel dominé par le numérique, où l’intelligence artificielle et son financement deviennent le moteur cardinal de la création de valeur, du changement d’échelle et de la puissance.

Dans cette nouvelle dimension, Donald Trump n’est pas un simple « accident de l’histoire », il est l’expression et la cristallisation d’un nouveau paradigme de la gouvernance économique et des relations entre le politique, la technologie et les marchés. 

Ses « irrégularités » qui se manifestaient quotidiennement et de manière spectaculaire durant le conflit iranien, ne relèveraient donc pas du caprice ou de sa santé mentale, mais devraient être comprises comme autant de mouvements destinés à influencer directement les indices boursiers, à sécuriser les introductions en bourse et à consolider un nouveau capitalisme centré sur les infrastructures d’intelligence artificielle.

Pour s’en rendre compte, il suffit de se concentrer sur une séquence de quelques heures.

Jeudi 11 juin au matin, Donald Trump donne les premiers signes d’une reprise brutale de l’escalade contre l’Iran, faisant décrocher les marchés financiers. La veille, le Nasdaq avait clôturé en baisse de 1,98 % sur fond de tensions avec Téhéran, tandis que le prix du pétrole repartait à la hausse. L’incertitude stratégique reprenait le dessus.

Quelques heures après ces annonces, SpaceX devait faire la plus grande entrée en Bourse de l’histoire, dans un contexte particulièrement difficile, marqué par des marchés peu favorables. C’est alors que, de manière surprenante, Donald Trump annonce soudainement qu’il renonce aux frappes prévues contre l’Iran, affirmant qu’un accord est en vue, sans que Téhéran ne confirme ses propos.

Comme nous l’avons déjà souligné, l’effet des mots du président des États-Unis sur les marchés est désormais comparable à celui du Président de la Fed. Il n’est donc pas étonnant que la réaction à ces annonces soit immédiate : Wall Street se retourne, le Nasdaq termine en hausse de 2,53 %, et les bookrunners qui s’apprêtaient à arrêter le prix de l’opération retrouvent leur tonus. L’heure est à la détente psychologique. 

Est-ce un hasard si cette embellie géopolitique intervient au moment même où SpaceX doit finaliser le prix de son entrée en bourse, lequel sera finalement arrêté à 135 dollars par action, soit un niveau particulièrement élevé ? Ce rebond boursier est-il étroitement lié à la désescalade dans le golfe Persique ? Peut-on imaginer qu’il n’y ait aucune logique d’enrichissement dans cette mécanique ?

Ce qui est certain, c’est que le vendredi 12 juin, l’action SpaceX a débuté à 150 dollars, soit environ 11 % au-dessus du prix d’introduction, avant de se stabiliser autour de 160 dollars en séance, pour finir sa première journée sur une hausse d’environ 19 à 20 %.

Avec les informations disponibles dans le domaine public, on ne saurait établir de lien direct entre la séquence iranienne et un éventuel contact entre Trump et Musk concernant SpaceX. Mais comment ne pas percevoir de lien entre la politique étrangère, les marchés, les actifs technologiques, voire les intérêts privés au sein du nouveau régime de puissance américain ?

Il s’agit en l’occurrence de reconnaître l’existence d’un alignement d’intérêts profonds. Donald Trump doit donner le change sur la puissance technologique et industrielle de l’Amérique, tandis qu’Elon Musk a besoin de marchés haussiers, de déréglementation et de capitaux patients. Wall Street cherche de nouveaux actifs susceptibles d’attirer l’épargne mondiale. Enfin, l’appareil stratégique américain a besoin d’infrastructures critiques privées, mais nationales.

Le capitalisme financier américain et la nouvelle raison d’État

Pour reprendre la formule d’Yves Lacoste, on pourrait avancer une grille de lecture radicale, mais étonnamment efficace pour donner une cohérence à ce qui apparaît souvent comme une succession d’improvisations : pour Donald Trump, la géopolitique, ça sert, d’abord, à produire de la valeur financière. 

Le président des États-Unis a peut-être perdu la guerre avec l’Iran, comme l’affirme le New York Times 21, mais, dans le même temps, il a triomphé sur le terrain qu’il juge décisif : celui des marchés. L’entrée en bourse spectaculaire de SpaceX, alors que les négociations autour du conflit iranien battaient leur plein, est un exploit financier qui révèle au grand jour une nouvelle articulation entre puissance publique américaine, marchés financiers, infrastructures d’intelligence artificielle et récit géopolitique. 

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Une fois introduite au Nasdaq, la valorisation de SpaceX s’est hissée à 1 780 milliards de dollars, avec une levée de fonds proche de 75 milliards de dollars. Il s’agit de la plus grande entrée en bourse de l’histoire. Pourtant, le groupe affichait un chiffre d’affaires d’environ 18,7 milliards de dollars seulement pour l’année 2025 et une perte nette de 4,9 milliards, pour un CAPEX total de 20,7 milliards.

L’équation économique est pour le moins bancale. La seule activité réellement rentable de SpaceX, à savoir les lancements de fusées, finance à elle seule un ensemble hétéroclite d’activités mêlant constellation orbitale, infrastructure de calcul, modèles d’intelligence artificielle et projets martiens 22. Pourtant, la valorisation boursière ne rémunère pas les flux de trésorerie actuels, elle capitalise sur la promesse d’un quasi-monopole à venir sur les couches critiques d’un nouveau cycle technologique qui pourrait regrouper la connectivité, le calcul, les données, la défense, la logistique orbitale et l’intelligence artificielle.

Si l’opération avait échoué, c’est toute l’idée d’un nouveau cycle boursier américain, fondé sur l’intelligence artificielle, la puissance de calcul et les infrastructures critiques, qui aurait été fragilisée, de même que la prétention des États-Unis à rivaliser avec la Chine et son propre modèle de développement de l’IA.

Il s’agit bien là de la dimension systémique de ce qui est en train de se produire. Le capitalisme entre dans une phase où l’actionnariat mondial finance non pas simplement des entreprises technologiques, mais des architectures de puissance avides de capitaux. L’IA est devenue une couche stratégique qui réorganise la hiérarchie des industries, attire l’épargne mondiale vers les États-Unis et accentue les déséquilibres entre les pays excédentaires en capital et les pays capables d’absorber ce capital sous forme d’actifs « rêvés ». 

Cette stratégie portée par l’administration américaine s’inscrit de manière cohérente dans le système Musk, fondé sur un principe simple : mobiliser des volumes massifs de capitaux pour maximiser les chances d’occuper, demain, une position dominante 23.

Cette interpénétration capitalistique et commerciale pose un problème classique de gouvernance : à partir de quand un ensemble de sociétés juridiquement distinctes, mais pilotées par la même personne, devient-il un groupe intégré, sans transparence consolidée adéquate ?

SpaceX illustre ce modèle de façon extrême. L’entreprise a accumulé des pertes massives, investi plus de 20 milliards de dollars en CAPEX en une seule année et dépend, pour sa branche spatiale, d’un flux constant de contrats publics, notamment de la NASA et du Pentagone.

Autrement dit, l’État américain garantit en dernière instance la sécurisation d’infrastructures stratégiques, dont les marchés privés se chargent ensuite de valoriser la promesse quasi infinie.

C’est ce qui rend l’entrée en bourse de SpaceX exceptionnelle : non seulement par les montants historiques en jeu, mais aussi par les transformations qu’elle a imposées à l’architecture même des marchés américains. Pour faciliter l’arrivée d’un acteur de cette taille, le Nasdaq a assoupli plusieurs de ses règles et adapté ses procédures 24. SpaceX pourra ainsi intégrer le Nasdaq 100 après seulement quinze jours de cotation, contre plusieurs mois en temps normal. Les exigences relatives au flottant ont également été allégées. Plus qu’une simple introduction en bourse, l’opération illustre la capacité d’un acteur devenu systémique à faire évoluer les règles du marché chargé de l’accueillir. 

De son côté, l’indice boursier S&P a explicitement refusé d’assouplir ses règles, rappelant notamment l’exigence de la rentabilité selon les normes GAAP pour intégrer ses grands indices. Ce contraste est essentiel, car il montre que la réussite d’une entrée en bourse ne découle plus d’une simple logique de marché ou de la qualité de l’entreprise, mais d’une adaptation institutionnelle des règles du jeu à un actif jugé trop précieux pour être laissé à la merci d’une dévalorisation.

OpenAI, Anthropic et xAI se préparent à occuper les marchés publics ou semi-publics à l’image des grandes compagnies ferroviaires ou pétrolières d’hier qui occupaient les places financières de l’âge industriel. Dans cette bataille, la maîtrise du code ne suffit pas. Il faut contrôler les processeurs graphiques, sécuriser la production d’électricité, les centres de données, l’accès aux satellites, les pipelines de données, s’adapter à la réglementation, respecter les standards de sécurité et, désormais, régner sur les indices boursiers.

Dans ce nouveau paysage, l’entrée en bourse de SpaceX fonctionne comme une levée de fonds matricielle. Elle permet non seulement de financer Starship ou Starlink, mais aussi d’absorber d’importantes pertes dans l’IA, de soutenir Grok, de construire d’immenses infrastructures de calcul et de déplacer la rivalité avec OpenAI et Anthropic sur un terrain bien plus vaste.

Avec un montant stellaire de près de 75 milliards de dollars levés, SpaceX a engrangé un montant équivalent à près de trois fois le budget du ministère français de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace. Ou trois fois celui de la NASA. Ce n’est plus une entreprise spatiale, mais un véhicule de levée de capitaux destiné à permettre à Elon Musk de prendre le dessus, notamment dans la course à l’IA après avoir manqué son premier chapitre. 

La problématique de la concurrence et la stratégie européenne

Si l’on élargit la focale, on comprend mieux pourquoi cette IPO était devenue si vitale pour Musk. Sa rivalité avec OpenAI s’inscrit dans une compétition plus large pour l’accès aux capitaux de la course à l’IA. En 2024, le CEO de Space X avait attaqué OpenAI et Sam Altman en justice, leur reprochant d’avoir trahi leur mission au profit d’une logique commerciale liée à Microsoft. L’offensive s’est retournée contre lui, les tribunaux jugeant en mai 2026 qu’il avait agi trop tard. 

Derrière l’argument moral affleure une réalité plus triviale. Musk n’a pas fait partie du premier cycle des modèles de fondation. xAI et Grok sont arrivés tard, plus fragiles face à OpenAI, d’où sa stratégie de compensation par les infrastructures, les marchés et le récit politique.

Dans cette course, un acteur occupe une place singulière. Fondé par d’anciens d’OpenAI, Anthropic a imposé Claude parmi les meilleurs modèles au monde, par une combinaison de performance, de prudence et de lisibilité morale.

Ses deux lignes rouges explicites (armes autonomes et surveillance de masse domestique) l’ont placée en porte-à-faux avec le Pentagone et l’administration Trump : début 2026, après son refus de céder, l’entreprise a été classée « supply chain risk » et écartée des contrats fédéraux. Puis, les 12 et 13 juin 2026, une décision inédite a frappé : une directive de contrôle à l’export du département du Commerce, suspendant l’accès à ses modèles les plus avancés pour tout ressortissant étranger, y compris ses propres employés vivant aux États-Unis. 

La portée de cette manœuvre est considérable. Elle met fin à l’universalité d’un champion américain de l’IA et signale aux investisseurs qu’un actif peut être politiquement requalifié du jour au lendemain, transformé en bien quasi stratégique soumis à des règles proches des contrôles à l’exportation. 

La décision contre Anthropic est donc l’envers exact du succès de SpaceX : d’un côté, on organise les indices pour propulser un actif jugé stratégique, de l’autre, on actionne le levier réglementaire et sécuritaire pour en restreindre un autre, jugé trop sensible. Fabriquer et défabriquer des actifs : même main, même logique.

L’onde de choc a été telle que la Commission européenne a dénoncé une mesure discriminatoire. Plusieurs responsables européens y ont vu un signal d’alarme sur la vulnérabilité du continent face à l’extraterritorialité américaine et sur le risque d’un véritable « kill switch » appliqué à des briques technologiques critiques. L’épisode confirme ainsi qu’une souveraineté technologique crédible ne peut reposer sur des plateformes susceptibles d’être désactivées unilatéralement.

Au-delà de ses implications stratégiques, ce nouveau régime financier produit un effet macroéconomique majeur. L’aspiration de l’épargne mondiale par une poignée d’actifs américains vers lesquels les indices et les fonds passifs orientent mécaniquement les flux. Nous assistons moins à une désintermédiation des fonds propres qu’à une forme de « ré-équitisation ultra-concentrée », où quelques entreprises captent des volumes de capitaux sans précédent au nom d’un futur encore largement spéculatif. Le risque est celui d’un approfondissement des déséquilibres mondiaux — et, à terme, d’une correction potentiellement brutale.

Face à cela, l’Europe est au pied du mur, mais elle peut encore jouer, sur trois piliers. 

Les talents, d’abord. Les restrictions imposées par les États-Unis aux chercheurs étrangers ouvrent une fenêtre stratégique. Un programme ambitieux — un « Welcome to Europe for AI » installé sur le plateau de Saclay — pourrait attirer les équipes découragées par le climat politique américain, à condition d’offrir un avantage comparatif clair : la stabilité de l’État de droit, un cadre réglementaire prévisible et une conception de la technologie orientée vers le bien commun.

L’infrastructure, ensuite. Centres de données, capacités de calcul, réseaux sécurisés et stockage des données sous juridiction européenne : la souveraineté ne se joue plus seulement dans le logiciel, mais dans la capacité à fournir un écosystème complet au calcul, aux modèles et aux données.

Le capital, enfin. Sans une véritable Union des marchés de capitaux, l’Europe ne sera jamais en mesure de financer les montants de CAPEX exigés par la compétition mondiale. L’intégration financière n’est pas un simple chantier technique, mais la condition même de l’autonomie stratégique du continent. À l’ère de l’intelligence artificielle, elle est devenue une nécessité politique, économique et géopolitique.

Déjouons donc le leurre des atermoiements américains et regardons ce qui se joue réellement dans ce nouveau paradigme. Nous n’assistons pas simplement aux errances d’un président réputé imprévisible, mais à l’émergence d’un mode de gouvernement où les marchés, la sécurité nationale, la technologie et la politique étrangère fonctionnent comme des instruments interdépendants.

Déplacer les flux financiers, discipliner les concurrents, attirer l’épargne mondiale, soutenir des actifs stratégiques, remodeler les hiérarchies industrielles : l’irrégularité apparente est devenue une méthode. C’est dans cette articulation, désormais systémique, que réside la rationalité profonde du moment trumpiste. Son ambition n’est plus seulement de gouverner l’Amérique, mais d’en faire le centre de gravité d’un nouveau capitalisme politique, financier et technologique, structuré autour de l’intelligence artificielle. Une vision du futur qui ne sera pas nécessairement la nôtre — mais qu’il nous faut comprendre pour pouvoir y répondre.

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