Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/ L'échelle pertinente Sat, 08 Aug 2026 05:40:14 +0000 fr-FR hourly 1 https://legrandcontinent.eu/fr/wp-content/uploads/sites/2/2021/03/cropped-Capture-décran-2021-03-20-à-19.21.51-32x32.png Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/ 32 32 Économie russe : les drones ukrainiens font flamber l’exportation de brut https://legrandcontinent.eu/fr/2026/08/08/economie-russe-les-drones-ukrainiens-font-flamber-lexportation-de-brut/ Sat, 08 Aug 2026 05:39:59 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=351872 Un paradoxe qui cache une mauvaise nouvelle pour le régime de Vladimir Poutine.

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Selon des chiffres préliminaires publiés par S&P le 4 août, les exportations russes de produits pétroliers raffinés par voie maritime sont tombées à 1,18 million de barils par jour en juillet, contre 1,51 million en juin, soit leur niveau le plus bas depuis le début de la série en 2016 1

  • Cela est notamment dû aux frappes de drones ukrainiens qui ont mis hors service plus d’un tiers de la capacité de raffinage russe, faisant ainsi chuter les volumes traités à moins de 4 millions de barils par jour, soit le niveau le plus bas depuis plus de vingt ans.

Mais si les exportations de produits raffinés s’effondrent, Moscou redirige vers l’export le brut qu’elle ne peut plus raffiner. 

  • Selon ces mêmes chiffres, les exportations maritimes de brut russe ont atteint 4,321 millions de barils par jour en juillet, soit une baisse de 7 % par rapport à juin, mais une hausse de 26 % par rapport à l’année précédente. Il s’agit également du deuxième meilleur résultat mensuel de l’année.
  • Ainsi, si les frappes ukrainiennes touchent les capacités de raffinage et approchent la guerre des ménages russes, qui voient le prix de l’essence augmenter, elles libèrent dans le même temps des barils pour l’exportation.

Fait à noter, les exportations vers la Chine atteignent 1,017 million de barils par jour, soit une hausse de 18 % sur un mois et de 12 % sur un an. 

  • Cela est cohérent avec le fait qu’en juillet, les importations chinoises de pétrole brut ont atteint leur plus haut niveau depuis trois mois 2
  • Pékin, premier importateur de pétrole transitant par le détroit d’Ormuz 3, a vu ses importations totales de brut chuter de 32 % au deuxième trimestre 2026, à 8,1 millions de barils par jour, un plus bas inédit depuis 2016 4
  • Les importations à destination de Singapour ont quant à elles augmenté de 112 % pour atteindre 456 000 barils par jour. 
  • Ce chiffre inclut les transbordements de navire à navire dans les eaux d’Asie du Sud-Est, une pratique en progression sous l’effet des sanctions occidentales, qui brouille la destination finale de ces barils.

Si la Russie parvient donc à maintenir ses volumes d’exportation, elle perd en termes de recettes, le brut étant moins cher que les produits raffinés. Elle devient aussi de plus en plus dépendante de sa flotte fantôme, que le S&P estime désormais à environ 22 % de la flotte mondiale, soit un système de transport parallèle.

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Varsovie sous Varsovie https://legrandcontinent.eu/fr/2026/08/08/varsovie-sous-varsovie/ Sat, 08 Aug 2026 04:00:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=351762 L’historienne de la littérature et directrice d’études à l’EHESS piste les traces d’un monde qui rayonne et qui saigne.

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Tout l’été, le Grand Continent restera en mouvement. Chaque jour, nous vous apporterons où que vous soyez des idées que vous ne trouverez nulle part ailleurs (mais qui seront partout à la rentrée), des textes introuvables ou rafraîchissants avec nos Dimanches. Pour les recevoir directement dans votre boîte mail et soutenir cet élan, pensez à vous abonner à la revue

Avant de vous rendre pour la première fois à Varsovie, que vous évoquait cette ville ? Pensiez-vous pouvoir y vivre ? 

Avant mon premier voyage sur place en 2011, Varsovie était une ville qui me faisait peur. C’était un lieu marqué avant tout par la mémoire de la guerre et de la Shoah, où l’idée même d’y faire du tourisme me semblait saugrenue. Ce n’était pas exactement que je n’avais pas envie d’y aller, mais je n’avais certainement pas envie de m’y promener. Varsovie, pour l’historienne que je suis, c’était la ville de la destruction. 

Mais, une fois sur place, il a bien fallu se rendre à l’évidence : Varsovie est aussi une ville au présent, avec ses étudiants, ses touristes, ses espaces verts, ses quartiers branchés. La Vistule, ce vaste fleuve qui donne beaucoup de son charme à la ville, confère à la capitale une énergie naturelle. Lorsque j’étais professeure invitée à l’université de Varsovie, j’ai eu l’occasion d’y vivre quelque temps. J’ai rencontré des gens extraordinaires et je m’y suis beaucoup plue, mais sans réellement résoudre cette tension que j’ai toujours éprouvée : Varsovie est à la fois l’un des cœurs noirs de l’histoire européenne et une ville où tout se transforme très vite, où les grandes tours modernes et les hôtels de luxe sortent de terre comme autant d’attributs d’une société très consumériste. 

En dépit de ces sensations mêlées, êtes-vous parvenue à aimer Varsovie ? Quels sont les endroits qui vous sont chers et quelles impressions sensorielles suscitent-ils ? 

J’aime Varsovie pour son printemps, qui est particulièrement splendide en Pologne. Toute la ville est constellée de tilleuls en fleurs, qui diffusent cette odeur miellée très entêtante. La nature de manière générale est très présente à Varsovie, notamment dans le quartier de Praga, sur la rive droite du fleuve.

Je suis très attachée au marché du centre-ville, autour de la Hala Mirowska, où je vais pour redonner vie au souvenir familial, fantasmé, de la cuisine polonaise, que j’ai hérité de ma grand-mère maternelle. Dans une autre vie, j’aurais pu être anthropologue de la cuisine. J’affectionne les aspects les plus rustiques de l’art culinaire polonais, avec ses saveurs acides, aigres : le pain de seigle, la soupe de betteraves, les harengs et les cornichons, les senteurs d’aneth et d’ail frais. On y retrouve l’image un peu rêvée d’une Europe centrale très profuse. Sans compter les montagnes de cerises. 

Mais, en cette période caniculaire, je recommanderais plutôt un chłodnik, un bortsch froid. 

Qu’en est-il de la langue polonaise ? La famille de votre grand-mère continuait-elle de la parler une fois installée en France ? 

Les parents de ma grand-mère venaient de Cracovie, dans une partie de la Pologne qui appartenait alors à l’Empire austro-hongrois. Ma grand-mère est née à Paris avant la Première Guerre mondiale, mais sa langue maternelle était le polonais. Elle a épousé mon grand-père, qui, lui venait d’une famille originaire de l’Empire russe, dans l’actuelle Lettonie. Mes arrière-grands-parents maternels ont tenu une bijouterie, puis une maroquinerie, rue des Écoles, en face du Collège de France. La tradition familiale veut que Marie Curie soit parfois venue leur rendre visite pour parler ensemble leur langue d’origine. Pour ma part, c’est surtout mes travaux universitaires à l’EHESS qui m’ont conduite à renouer avec la langue et avec la Pologne. 

À quelle occasion ?

Lorsque je suis allée à Varsovie pour la première fois, c’était dans le cadre de mes recherches sur les témoignages écrits de la Shoah. Je me suis plus précisément intéressée à la place de la littérature dans les camps et les ghettos, puis au statut donné à ces « documents littéraires » dans les premières historiographies de la Shoah. Les premiers historiens du génocide, qui étaient souvent des survivants eux-mêmes, ont pu recueillir des œuvres littéraires et poétiques produites sur place et les intégrer à leurs travaux. Pour développer ces recherches, j’ai pu m’appuyer sur les réseaux scientifiques tissés par L’EHESS dans les pays de l’ancien bloc communiste, en Pologne en particulier. Ces réseaux remontent aux années 1990, après la chute du mur de Berlin. Le but était de favoriser les échanges entre chercheurs en sciences sociales, à travers des ateliers. 

Il y en a eu également à Prague, à Budapest, à Bucarest. Pour la sociologue Rose-Marie Lagrave, à l’origine de ce pont lancé entre l’Ouest et l’Est, il s’agissait de renforcer un compagnonnage avec des figures intellectuelles qui, pour beaucoup, avaient été dissidentes dans leur pays, puis de créer de nouvelles générations de chercheurs, résolument ouverts sur l’Europe. Elle appelait cela le « Tour d’Europe centrale ».

Varsovie est-elle une ville habitée par la mémoire de sa propre histoire ? 

Varsovie, c’est un peu la ville d’un monde perdu. Je fais ici référence au ghetto, qui a compté jusqu’à 450 000 personnes, sur une surface équivalente à un arrondissement parisien. Pourtant, il n’y a presque aucun vestige sur lequel on puisse projeter sa mélancolie, une idée du passé ou ses souvenirs. Malgré tout, quand je m’y promène, je sais que je marche sur des milliers de vies et d’objets détruits. 

Le ghetto de Varsovie, 1940. Crédit : US Holocaust Memorial Museum

Varsovie présente la particularité de ne pas avoir connu son « tournant Berlin », c’est-à-dire que les autorités polonaises n’ont pas vraiment fait le choix d’intégrer au tissu urbain la mémoire de la ville, à travers des œuvres d’art ou des parcours mémoriels très développés. On voit pousser une ville sur une autre ville, celle de l’après-guerre, qui avait elle-même poussé sur des ruines. 

La sensation est d’autant plus étrange que, même s’il n’y a pas trace de ces destructions, puisque tout a été reconstruit, le tracé urbain d’avant-guerre a perduré. Hormis les quelques grandes avenues de l’ère communiste, les rues ont gardé leur emplacement et leur nom. C’est la seule chose qui reste de ces lieux de vie : à part ces noms de rue, il n’y a presque plus rien qui puisse nous rappeler leur mémoire d’avant la guerre. Il faut le chercher, savoir le deviner, le déchiffrer. Et il est de moins en moins visible.

Pouvez-vous nous donner des exemples de ces rues rescapées ? 

Parmi les poètes du ghetto de Varsovie sur lesquels j’ai travaillé, il y avait Władysław Szlengel, dont un texte de janvier 1943 5, destiné à encourager les combattants juifs, égrène les noms des rues où la révolte gronde : Niska, Dzika, Pawia, Mila, Ostrowska. Ce sont « nos forêts de partisans », dit-il. Ces noms, qui perdurent encore aujourd’hui, en dépit de la destruction quasi totale de ces espaces pendant et après l’insurrection du ghetto, en avril 1943, sont donc synonymes à la fois du Varsovie d’avant-guerre — les rues pittoresques dépeintes par exemple par le Nobel Isaac Bashevis Singer —, de la guérilla urbaine à laquelle se livrèrent les combattants pendant l’occupation allemande, de la destruction pure et simple du ghetto, mais aussi de la Varsovie communiste d’après-guerre et de celle d’aujourd’hui. Cette stratification est assez troublante. 

Cet intérêt porté à la rue varsovienne relève presque d’une tradition : c’est par la rue qu’on comprend le mieux l’histoire de la ville. L’un des plus grands historiens de la littérature polonaise, Jacek Leociak, a fait ce qu’il appelle des « biographies de rue » du ghetto 6, sous forme de très beaux albums. Son travail relève à la fois de l’histoire visuelle et de la cartographie historique. 

Le journal de Rachel Auerbach est une autre source littéraire et historiographique que vous avez contribué à faire connaître. Qui était-elle ? 

Rachel Auerbach est l’une des figures qui se sont réunies autour de l’historien Emmanuel Ringelblum pour constituer les archives clandestines du ghetto, dès 1940. Ce collectif, appelé Oneg Shabbat, réunissait des historiens, des sociologues et des journalistes qui rassemblaient des documents sur la vie dans le ghetto. Tous écrivaient et encourageaient leur entourage à faire de même. 

Auerbach, journaliste avant-guerre, s’est mise à tenir un journal pour décrire son quotidien dans la cantine populaire où elle travaillait. Elle y raconte la dégradation des conditions de vie, physiques et morales, des habitants. Elle rend également compte de ses propres états mentaux face à la famine, la violence, les spoliations, jusqu’à la grande déportation de juillet 1942 où les 350 000 Juifs du ghetto ont été emmenés à Treblinka. De son côté, elle parvient à s’enfuir et trouve un temps refuge dans le zoo de Varsovie, plus exactement dans la villa du directeur, qui était connu pour accueillir des personnes persécutées. Avec Audrey Kichelewski, nous avons voulu faire découvrir au public le journal de Rachel Auerbach, qui avait été magnifiquement édité en polonais par Karolina Szymaniak et, grâce à Alexandre Dayet, le traducteur, le texte est maintenant disponible en français aux éditions des Presses universitaires de Strasbourg 7

Le collectif Oneg Shabbat a procédé aussi à la conservation d’autres écrits et de nombreux objets. Peut-on les voir aujourd’hui à Varsovie ? 

En effet, l’équipe d’Emmanuel Ringelblum a fait la collecte d’écrits et d’objets du ghetto, cachés ensuite dans des bidons de lait et dans des boîtes en fer. Après-guerre, ces archives ont été retrouvées enterrées dans la rue Nowolipki, où il y a aujourd’hui un square et un petit site mémoriel, très beau et très sobre. Tous ces restes — journaux intimes, presse du ghetto, tickets de rationnement, programmes de théâtre, cahiers d’écoliers, photographies — recèlent pour moi le trésor d’une mémoire résistante de l’humanité. 

L’un des bidons de lait utilisés par l’historien du ghetto de Varsovie, Emanuel Ringelblum, pour préserver les archives secrètes du ghetto, « Oneg Shabbat ». Identifié comme le n° 2, il a été découvert au 58, rue Nowolipki, à Varsovie, le 1er décembre 1950. Crédit : Zydowski Instytut Historyczny imienia Emanuela Ringelbluma

L’ensemble de ces collections est aujourd’hui conservé dans l’un des rares bâtiments qui n’ont pas été détruits au cours de la guerre : l’ancienne Grande bibliothèque juive de Varsovie, devenue l’Institut historique juif, un grand centre de recherche et un musée. C’est un lieu tout à fait singulier, dont je recommande la visite. À l’entrée, il y avait un pavement de marbre, qui a entièrement brûlé lors de la destruction du ghetto par les nazis. Sous l’effet de la chaleur, le sol s’est assombri et déformé. Le choix a été fait de le conserver tel quel, avec les vagues de feu qu’on peut encore voir sur place, comme des traces de mutilations. 

Peut-on parler d’une histoire matérielle de la vie dans le ghetto ? 

Tout à fait. Rachel Auerbach a écrit deux textes qu’elle a appelés respectivement « La lamentation des choses inanimées » et « Lacrimae rerum », ce dernier étant emprunté à un vers de Virgile dans l’Énéide : les « larmes des choses ». Ce sont des écrits qui rendent hommage aux victimes de la Shoah à travers les objets, à la fois spoliés et laissés à l’abandon, qui leur ont appartenu. Son écriture est magnifique, très moderniste, et elle utilise la langue pour faire ce qu’elle appelle des « natures mortes » du ghetto. Outre ces textes, elle a également réalisé des enregistrements pour conserver la « bande sonore » de cette histoire, comme les chansons des enfants qui mendient dans la rue. Rachel Auerbach, c’est la chroniqueuse sensible de cette vie qui n’était pas une vie, de ce monde qui n’était pas un monde, mais qui malgré tout l’était. Elle s’est attachée à les capter comme tels. 

Des querelles mémorielles sont-elles à l’œuvre dans l’espace urbain de Varsovie ? Où se cristallisent-elles le plus ? 

Même si les choses se sont apaisées depuis l’arrivée au pouvoir de Karol Nawrocki, j’ai assisté, au cours des quinze dernières années, à de véritables batailles historiographiques. 

Sous Andrzej Duda, le gouvernement polonais promouvait une politique mémorielle principalement centrée sur un récit national très positif, qui visait à dire que les Polonais n’avaient aucunement participé à la destruction des Juifs de Pologne et, qu’au contraire, ces derniers avaient même bénéficié d’une aide héroïque de la part de leurs compatriotes non-juifs. À cet égard, l’historien Jan T. Gross, avec son ouvrage intitulé Les Voisins, qui portait sur le massacre de Juifs perpétré par leurs voisins polonais dans une petite ville, avait déclenché une vive polémique en 2001 8

Une anecdote révèle assez bien la complexité de ces désaccords mémoriels dans l’espace même de la ville de Varsovie. Je la tiens d’un ami, fin connaisseur de l’histoire du ghetto, Piotr Laskowski. Au début des années 2000, le maire de Varsovie était Lech Kaczyński, le futur président de la République. Ce dernier voulait reprendre le main sur le récit mémoriel de l’insurrection du ghetto et le centrer, non pas sur l’héroïsme du plus grand groupe de combattants juifs bien connu, l’Organisation juive de combat, avec ses figures célèbres, comme Mordechaj Anielewicz, mais sur un groupement minoritaire de droite, sioniste, l’Alliance militaire juive, qui aurait entretenu des relations excellentes avec la résistance polonaise (une affirmation plus que contestable). C’était une façon pour le maire de se réapproprier l’histoire du ghetto à travers le prisme de l’anticommunisme : il n’était pas question de rendre hommage à des socialistes et encore moins à des marxistes. C’est donc au nom d’un certain Mieczysław Apfelbaum qu’il fait rebaptiser en 2004 une petite place sur le territoire de l’ancien ghetto de Varsovie. Pour qui a l’oreille polonaise, le nom de ce soldat présumé de l’Alliance militaire juive fait sourire, avec ce prénom typiquement polonais et un patronyme typiquement juif. 

Son nom était donc tout à fait en phase avec le récit que les autorités de la ville souhaitaient mettre en avant ? 

C’était compter sans les recherches de plusieurs historiens, qui ont découvert que ce personnage n’existait tout simplement pas. Il aurait été créé de toute pièce par un membre de la résistance polonaise non-juive qui, après-guerre, voulant se mettre en avant, aurait prétendu avoir aidé un certain Moryc ou Mieczysław Apfelbaum. Ce résistant polonais a pu ainsi obtenir le statut de Juste parmi les Nations, en 1964. Cette histoire a connu plusieurs rebondissements et c’est seulement en 2023 que la place a été renommée : c’est devenu le square Rachel Auerbach. 

Ces tensions mémorielles se retrouvent-elles aussi dans l’espace muséal ? 

Une mémoire bien plus consensuelle que celle du ghetto, c’est évidemment celle de l’insurrection de Varsovie, en août 1944. 

On retrouve son symbole — la Kotwica, qui signifie « ancre » — partout dans la ville. Le musée de l’Insurrection de Varsovie est sans doute le lieu où se met le plus en scène ce récit patriotique unitaire. C’est un musée immersif ultramoderne, que visitent tous les élèves des écoles varsoviennes. Des discours de Jean-Paul II tournent en boucle dans les salles, où beaucoup d’animations font appel à notre participation : on rampe dans des faux souterrains ; on peut tirer sur des silhouettes de soldats nazis, comme sur un stand de tir dans les fêtes foraines ; on peut goûter de l’ersatz de café pour faire l’expérience des restrictions de ravitaillement en temps de guerre, ou encore rentrer dans une tente d’infirmerie qui sent le formol. Le mot d’ordre du musée pourrait être : « Vivez l’insurrection comme si vous y étiez. » 

Enfin, il y a un petit coin dédié au ghetto de Varsovie, selon un procédé d’« histoire dans l’histoire », qui pose question. D’autant plus que les images montrées, parce qu’elles font peur alors qu’il ne faut pas effrayer les plus jeunes, sont projetées au fond d’un puits, seulement accessible aux personnes qui font déjà une certaine taille, donc aux adultes. On passe sa tête au-dessus de la margelle, comme pour un visionnage interdit, selon un dispositif qu’on pourrait qualifier de pornographique : une fois positionné, on peut voir défiler des images de pendaisons, de famine, d’exécutions sommaires. Un collègue universitaire a organisé, pendant un temps, des contre-visites du musée de l’Insurrection : on allait sur place et on examinait tout d’un œil critique, pour regarder l’envers de cette mémoire polonaise apparemment si glorieuse et unifiée. 

Le musée de l’Insurrection de Varsovie. « Son mot d’ordre pourrait être : “Vivez l’insurrection comme si vous y étiez”. »

Avez-vous pu faire ces contre-visites avec vos étudiants ? Vous avez en effet eu l’occasion d’organiser des séjours de recherche pour faire découvrir Varsovie à vos doctorants en histoire. 

Malheureusement, la direction du musée n’était pas très ouverte à ce genre de contre-visite. Nous avions plutôt organisé, avec des collègues historiens polonais, une marche dans l’ancien ghetto de Varsovie, même s’il a totalement été reconstruit. Les étudiants ont pu y découvrir des zones résidentielles parfois très élégantes. Mais, détail frappant, certaines maisons ont été construites au-dessus du niveau originel du sol, parfois jusqu’à dix mètres de hauteur, sur monticules de gravats. Ce sont des vestiges de la destruction du ghetto, tous les décombres n’ayant pas pu être retirés. 

La topographie de Varsovie, naturellement plate, est donc encore porteuse de cette histoire. De même, pour garder la trace des anciennes délimitations du ghetto : là où s’élevaient ses murs autrefois, les trottoirs sont désormais engravés de plaques de métal. Se promener à droite ou à gauche de ces plaques n’a rien d’anodin : cela signifie que vous êtes à l’intérieur ou hors de l’ancien ghetto. On peut n’y prêter aucune attention, et pourtant, c’est là.

Varsovie est-elle une ville incontournable pour qui veut devenir historien ? 

Je pense que la visite de la ville et du Musée de l’Institut historique juif où sont conservées les archives Ringelblum a beaucoup à apprendre, non seulement sur l’histoire de l’Europe occupée par les nazis et sur la Shoah, mais aussi sur le métier d’historien. 

C’est une expérience tout à fait différente de celle d’Auschwitz. On ne commémore pas la destruction, mais la résistance et la destruction. La trajectoire de Ringelblum enseigne ce que peut faire un historien en temps de guerre, alors que le monde s’effondre autour de soi. Ringelblum s’est aperçu qu’il y avait urgence à constituer des archives, non pas pour lui, non pas pour les survivants du ghetto — puisqu’il n’y en aurait pas —, mais pour le monde d’après. Il avait foi dans le document et dans ce qu’il signifierait pour les historiens qui prendraient sa suite. Il y a quelque chose de profondément touchant dans cette entreprise archivistique en temps réel du génocide, qui s’appuie sur toutes les couches de la société, de l’écrivain à l’enfant qui chante et qui dessine, en passant par les mères de famille, les mendiants des rues ou les commerçants. Cette mise en lumière de l’histoire sociale n’est d’ailleurs pas sans rappeler Marc Bloch, que nous venons tout juste de panthéoniser : Marc Bloch et Emmanuel Ringelblum sont deux historiens, deux militants, deux meneurs d’hommes, qui se sont levés face à l’événement. Je recommande à tous les jeunes historiens de se rendre à Varsovie pour éprouver cette façon bien particulière de raconter son époque et ses tréfonds. 

Encore récemment, des fouilles étaient pratiquées dans le nord de l’ancien ghetto, là où les gens attendaient d’être déportés vers Treblinka. Y a-t-il d’autres endroits à Varsovie où des recherches de ce type devraient être lancées ? 

Varsovie est en effet une ville où se pratiquent encore des fouilles, sur de micro-espaces, afin qu’elles soient les moins invasives possibles. On y retrouve, comme dans ces lieux d’où on déportait les gens, des gobelets, des livres de prière et, de manière générale, beaucoup d’objets religieux juifs, comme des téfilines, mais aussi toutes sortes d’objets de la vie quotidienne, des étuis à cigarette, de la vaisselle, des tessons de bouteille. Exactement comme quand on pratique des fouilles archéologiques pour les Romains ou les Égyptiens. Sauf que la Shoah est très récente, quand on y pense. 

Ce type de fouilles m’inspire un léger malaise : d’un côté, je trouve que c’est important de les faire, de savoir ce que recèle cette terre, et qui ne demande qu’à refaire surface ; de l’autre, ça me paraît crucial de ne pas se contenter de cette mémoire embaumée, de ne pas regarder la destruction du peuple juif comme une histoire immémoriale. Cela pose des questions passionnantes : comment garde-t-on une mémoire vivante, sans la plonger dans le formol de la commémoration ? 

Comment y répondre ? 

La transmission littéraire me paraît un bon moyen de revivifier cette mémoire. Je prendrais un exemple, celui de la poétesse Zuzanna Ginczanka, juive, résistante, assassinée par la Gestapo à Cracovie en 1944. Elle avait seulement 27 ans. On peut lire son œuvre en français grâce aux très belles traductions d’Isabelle Macor 9. La modernité de Ginczanka, née à Kiev, mais de nationalité polonaise, est stupéfiante : l’unique recueil de poèmes publié de son vivant, Les Centaures, exprime de manière très intense son envie de liberté, y compris sexuelle, à travers l’exaltation de son propre corps. Ginczanka avait été une figure adulée de l’avant-garde varsovienne de l’entre-deux-guerres. Une jeune cinéaste d’origine polonaise, Joanna Grudzinska, a récemment réalisé sur elle un merveilleux documentaire, intitulé Tout de moi ne disparaîtra pas 10

Zuzanna Ginczanka en, 1938. « La modernité de Ginczanka, née à Kiev, mais de nationalité polonaise, est stupéfiante : l’unique recueil de poèmes publié de son vivant, Les Centaures, exprime de manière très intense son envie de liberté ». Crédit : Musée de la Littérature / East News. 

On y voit des jeunes femmes polonaises qui manifestent pour leur droit à l’avortement en 2020, et qui scandent des poèmes de Ginczanka. La scène n’est pas seulement émouvante : c’est aussi un très bel acte d’actualisation de la littérature. 

Les poèmes de Ginczanka retrouvent leur force et leur beauté dans la bouche de ces femmes qui se battent pour leur liberté. C’est tout à fait différent des entreprises de commémoration que sont les fouilles dites « archéologiques », les grands musées ou la réécriture d’un roman national, qui peuvent parfois, paradoxalement, produire un douloureux effet de figement et d’effacement. L’œuvre de Ginczanka, dont la vie s’est achevée tragiquement en 1944, est une œuvre disponible, qui s’offre à nous et que nous pouvons investir de significations nouvelles. C’est sans doute cette histoire de transmission féminine qui raconte le mieux la Varsovie que j’aime.

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La Russie prépare-t-elle une opération sous faux drapeau sur le territoire de l’OTAN ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/08/07/la-russie-prepare-t-elle-une-operation-sous-faux-drapeau-sur-le-territoire-de-lotan/ Fri, 07 Aug 2026 05:49:27 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=351692 Notre analyse des alertes de Vilnius.

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Jeudi, 6 août, le ministre lituanien de la Défense, Robertas Kaunas, a rendu publique une évaluation du renseignement militaire selon laquelle Moscou envisagerait d’utiliser des drones ukrainiens capturés pour mener une attaque contre les pays baltes sous la forme d’une opération sous faux drapeau visant des infrastructures critiques. Kaunas décrit ces conclusions comme un scénario réaliste 11.

  • Dans le même temps, Robertas Kaunas ajoute qu’il n’existe actuellement aucune indication que la Russie ait pris la décision de passer à l’acte, ni qu’une attaque soit imminente, même si Moscou serait en possession de drones ukrainiens. 
  • Selon le scénario décrit par Vilnius, Moscou pourrait croire que les États baltes ont ouvert leur espace aérien aux drones ukrainiens pour frapper la Russie. Si un drone ukrainien était reconditionné et lancé contre une infrastructure balte, l’origine réelle de l’attaque pourrait être dissimulée et toute implication dans une frappe sur le territoire de l’OTAN niée.
  • La Lituanie envisage actuellement d’implanter une usine de drones ukrainiens sur son territoire. Bien que le pays soit l’un des principaux soutiens de Kiev, Kaunas a déclaré qu’il n’avait pas autorisé l’Ukraine à utiliser son espace aérien pour mener des attaques contre la Russie. 
  • Moscou n’a pas encore répondu à ces déclarations, mais en juillet, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, avait qualifié les avertissements des pays baltes de tactiques de peur destinées à justifier « la militarisation contre la Russie ».

Il ne s’agit pas d’une déclaration isolée. 

  • Le média polonais Onet rapportait le 30 juin  que Moscou pourrait préparer une provocation militaire limitée contre la Pologne, les États-Unis ayant averti Varsovie de nouveaux plans russes visant le flanc est de l’OTAN. Des déclarations similaires sur une possible attaque russe sous faux drapeau avaient également été faites par le ministre polonais des Affaires étrangères, Radek Sikorski 12.
  • Dans un entretien avec le Financial Times en avril, Donald Tusk déclarait que la Russie pourrait attaquer un pays membre de l’OTAN « d’ici quelques mois » 13. Le 3 juillet, il a indiqué que les mois à venir pourraient être critiques, avec des inquiétudes particulières concernant les pays baltes 14
  • Le président lituanien Nausėda évoquait des informations sur des opérations limitées visant les infrastructures critiques 15
  • Son homologue letton Rinkēvičs jugeait lui aussi les douze prochains mois décisifs 16.

Cette prise de parole intervient alors qu’un drone chargé d’explosifs a été découvert le jour précédent à proximité d’un avion cargo ukrainien, à l’aéroport de Leipzig, en Allemagne. 

  • Si le ministre allemand de l’Intérieur, Dobrindt, évoque un scénario d’attaque hybride, il ne désigne aucun responsable. 

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La nouvelle thalassocratie chinoise https://legrandcontinent.eu/fr/2026/08/07/la-nouvelle-thalassocratie-chinoise/ Fri, 07 Aug 2026 04:30:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=351607 Comment Xi Jinping fait de la « Méditerranée asiatique » le cœur de son projet impérial.

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L’histoire maritime, entendue sur la longue durée, peut nous aider à comprendre la Chine actuelle. Depuis un demi-siècle, les mers et les océans ne sont plus seulement perçus comme des intervalles entre des civilisations terrestres, mais comme des espaces structurants de circulation, de confrontation, de médiation et d’innovation. L’historien Fernand Braudel a été l’un des premiers à montrer que la Méditerranée ne constitue ni un simple décor, ni une unité politique homogène, mais une macro-région historique faite d’interdépendances, de micro-écologies, de rivalités impériales et de circulations marchandes déployées sur le long terme 17

Cette analyse a été prolongée par d’autres auteurs qui ont placé au cœur du principe d’intelligibilité d’un espace maritime 18 sa fragmentation et sa connectivité combinée. Dans cette perspective, il est intéressant de voir dans l’Asie maritime une « Méditerranée asiatique », non pas pour appliquer artificiellement le modèle méditerranéen à l’Asie mais plutôt, à partir de cette expérience de pensée, proposer une grille de lecture renouvelée des interdépendances régionales. Ainsi, nous ne transposons pas un modèle, mais nous nous efforçons de rendre intelligibles trois phénomènes interconnectés : les circulations marchandes, la porosité entre commerce licite, contrebande et piraterie, et les rivalités entre pouvoir central et pouvoirs locaux 19.

Il faut nous extraire de la géopolitique la plus immédiate et revenir à l’histoire longue.

François Gipouloux

Entendue au sens large, l’Asie maritime s’étend, du nord au sud, de la mer du Japon au détroit de Malacca, en passant par le détroit de Taïwan et la mer de Chine méridionale. Historiquement, elle s’est caractérisée par une densité exceptionnelle de routes commerciales, une imbrication du littoral et de son hinterland fluvial, une pluralité de formes politiques, et des régimes juridiques se recouvrant partiellement. À cet égard, elle partage plusieurs traits structurants communs avec la Méditerranée braudélienne : une proximité navigable entre microrégions, l’existence de ports médiateurs entre mondes culturels différents, la coexistence de souverainetés concurrentes, et l’importance centrale des échanges maritimes dans l’organisation économique.

Carte des routes maritimes contemporaines. © Le Grand Continent / Emma Lahmer. Pour afficher la carte en haute définition, cliquez sur l’image.

Pour comprendre les tensions actuelles en mer de Chine méridionale, les redéfinitions de la place de Taïwan, la rivalité entre Shanghai, Hong Kong et Singapour, ou encore le durcissement des rapports entre la Chine et le Japon, il faut nous extraire de la géopolitique la plus immédiate et revenir à l’histoire longue. En effet, l’ensemble de ces relations régionales, plus ou moins conflictuelles, s’explique par les différentes fonctions dévolues à la mer depuis des siècles : elle est à la fois une ressource, un axe de circulation, un espace de souveraineté disputé et un milieu d’interdépendance. Ce cadre permet de mieux comprendre le présent.

La mer intégrée à la terre : la continuité terre-mer en Asie maritime

Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, l’idée s’est imposée en Asie d’un continuum reliant les espaces terrestres et maritimes : on ne peut penser les bassins fluviaux sans les zones de production continentales, elles-mêmes dépendant des circuits maritimes. Ces espaces sont étroitement imbriqués. C’est l’historien japonais Hamashita Takeshi qui, en déplaçant le cadre d’analyse qui consistait à examiner l’Asie orientale à travers le prisme d’un modèle purement étatique, a mis au jour une configuration en réseaux, qu’il s’agisse de ceux qui déterminent le commerce tributaire, la circulation des flux d’argent métal, ou le fonctionnement des douanes maritimes, dotées d’une relative autonomie 20. Il y a bien une continuité structurelle qui unit espaces maritimes et terrestres. L’espace maritime n’est pas l’extérieur du territoire, mais son prolongement fonctionnel : les mers d’Asie sont profondément enchâssées dans des systèmes continentaux. Les grands bassins fluviaux, au premier rang desquels celui du Yangzi, reliaient directement les zones de production intérieure aux circuits maritimes. La proto-industrie et l’artisanat du Jiangnan (la région de Shanghai) étaient connectés aux ports côtiers et au domaine ultramarin par un dense réseau de canaux et d’affluents. Soie, thé, porcelaine, sucre, bois, métaux, riz étaient drainés vers les ports de la côte sud-est, tandis que l’argent métal japonais, puis celui des mines péruviennes et mexicaines, était acheminé vers la Chine via Acapulco et Manille 21.

L’espace maritime n’est pas l’extérieur du territoire, mais son prolongement fonctionnel.

François Gipouloux

Si l’on se concentre sur l’exemple chinois, les zones côtières du sud-est de la Chine ne constituaient pas des marges de l’Empire, mais des interfaces entre deux régimes d’accumulation et de circulation : l’ordre agraire-fiscal de la Chine intérieure et l’ordre commercial de la façade maritime. Les deux provinces côtières du Fujian et du Guangdong, bien que pauvres et déficitaires en céréales, ont su tirer profit de la mer pour leur économie. Elles sont devenues le point d’ancrage d’institutions lignagères et de réseaux marchands, le point de départ de flux migratoires vers l’Asie du Sud-Est, et le trait d’union avec les diasporas Hokkien établies dans les grands comptoirs étrangers, de Manille à Nagasaki, en passant par Batavia 22

Carte des routes maritimes des marchands chinois. © Le Grand Continent / Emma Lahmer. Pour afficher la carte en haute définition, cliquez sur l’image.

Contrairement au commerce tributaire, ou au commerce sous licence, qui dépendaient étroitement de l’administration impériale, le commerce maritime chinois était différent en ce qu’il était moins contrôlé par les autorités. Ses acteurs étaient plus nombreux, et ne se limitaient pas aux fonctionnaires de l’Empire, ni aux grands marchands : courtiers, capitaines, armateurs et marchands-pirates formaient une nébuleuse plus insaisissable, à laquelle s’associaient les diasporas du Fujian, du Guangdong, de Chaozhou, et de Hainan. Outre les perspectives d’enrichissement personnel, la mer peut aussi faire émerger des puissances périphériques, qui tendent à s’émanciper du giron impérial. Le guerrier Zheng Chenggong Koxinga (1624-1662), fervent défenseur des Ming et artisan de la victoire remportée contre les Hollandais à Formose en 1662, fit par exemple de cette île un bastion de la résistance à la nouvelle dynastie Qing. 

C’est également à cet endroit que s’organisa la lutte contre les réseaux sino-japonais, sino-vietnamiens et sino-siamois, ainsi que contre les compradores, personnages clefs des ports ouverts, au XIXe siècle. Enfin, la mer et la périphérie maritime d’un empire sont aussi des éléments indispensables pour se relier à une région plus vaste : Ryūkyū (aujourd’hui Okinawa), Nagasaki, Manille, Batavia, Malacca, le Siam, le Vietnam étaient autant de territoires qui débordaient la centralité impériale. 

Ce continuum terre-mer se double d’une fluidité des statuts : les mêmes acteurs, les mêmes réseaux, voire les mêmes familles glissent, selon la conjoncture politique, du commerce licite à la contrebande, puis à la piraterie. Le marchand Zheng Zhilong profita, par exemple, de la transition politique tumultueuse entre les dynasties Ming et les Qing, pour faire évoluer sa condition, jusqu’à cumuler des fonctions qui entraient parfois en conflit avec l’ordre légal : il devint amiral, proto-souverain, contrebandier, ou encore courtier entre l’Empire et la mer. 

La mer n’est donc pas ce vaste espace blanc et vide que l’on voit parfois sur les cartes, c’est un espace de gouvernance concurrent, dans lequel l’État impérial tente périodiquement de projeter son autorité (par l’interdiction des activités maritimes, par exemple, puis par sa levée partielle), tandis que des acteurs privés construisent un ordre parallèle. Les zones côtières peuvent alors être considérées comme un espace fiscal alternatif : alors que les interdictions maritimes abolissent de fait une fiscalité maritime impériale stable et continue, des acteurs privés ont édifié un système concurrent de prélèvement et de redistribution de la rente commerciale comme les commissions d’intermédiation et les rétributions des réseaux de contrebande, notamment de la soie, entre les pointes du triangle Zhangzhou (Fujian), Nagasaki et Manille. C’est dans cet espace que s’opère un arbitrage permanent entre commerce licite et illicite, aboutissant à la formation d’un ordre para-institutionnel, concurrent de celui de l’État impérial. Le continuum terre-mer nous incite à ne pas procéder par dichotomie, entre un Empire continental qui serait fermé et un monde maritime qui, lui, serait plus ouvert. Les deux sont en interaction constante, et les zones côtières en sont précisément le lieu d’articulation. C’est là que sont négociées les autorisations de circuler et de commercer, que la frontière mouvante entre activités licites et illicites est redéfinie, et que le statut des acteurs intermédiaires qui opèrent entre l’ordre impérial et l’ordre privé est déterminé. 

À partir de ces caractéristiques, il est tentant de dresser un certain nombre de parallèles avec la politique de réforme et d’ouverture inaugurée par Deng Xiaoping à la fin des années 1970. Une fois encore, ce sont les relations maritimes qui s’avèrent décisives dans le démantèlement du carcan de l’économie planifiée. 

Comme sous les dynasties Ming et Qing, dans la Chine de Deng Xiaoping la fluidité des statuts et des acteurs de la mer permet de faire circuler le capital.

François Gipouloux

Les échanges économiques et technologiques s’intensifient entre les provinces côtières, le Japon et les « quatre dragons asiatiques » que sont la Corée du Sud, Taïwan, Singapour et Hong Kong. Entre les années 1980 et 2000, ces provinces côtières chinoises renouent avec ce rôle d’interface entre, d’une part, un arrière-pays sous régime socialiste et, de l’autre, un espace maritime capitaliste. 

C’est également à cette époque que, exactement comme sous les dynasties Ming et Qing, la fluidité des statuts et des acteurs de la mer permet de faire circuler le capital. Ce dernier va de l’investissement direct (licite) au blanchiment et à la contrebande de produits manufacturés (flux illicites), le tout en s’appuyant sur des montages juridiques opaques. Les zones économiques spéciales institutionnalisent ces zones grises avec l’accord tacite des autorités locales. 

Dans ce contexte, les « dragons », mais surtout les diasporas hokkienne et cantonaise, jouent un rôle similaire à celui des marchands de l’ancien régime impérial : ce sont des relais entre capitaux étrangers et zones de sous-traitance internationales, réparties dans les provinces côtières, qui parviennent à tisser des liens de confiance à partir de la parenté, d’une communauté linguistique, ou du compatriotisme local (tongxiang).

Cette idée d’un continuum terre-mer permet d’éclairer ce que des analyses purement économiques peineraient à saisir : la reconquête du centre par la périphérie ne passe pas par une rupture politique, mais par une infiltration progressive. Les marges maritimes constituent la base idéale de cette infiltration. Les provinces méridionales ne contestent pas Pékin frontalement. Elles s’attachent plutôt à créer des situations économiques qui contraignent progressivement le centre à adapter ses catégories économiques et politiques en validant la tolérance de la propriété privée, puis en déclenchant la décollectivisation des campagnes, puis en accélérant la politique d’ouverture. 

Repenser l’Asie maritime à partir du paradigme méditerranéen 

Pour approfondir notre compréhension de la dialectique entre empires continentaux et espaces maritimes, la Méditerranée offre un cadre d’interprétation particulièrement fertile. 

La Méditerranée asiatique n’est pas seulement une métaphore géographique. Ce rapprochement permet également de montrer comment un espace maritime constitue une unité historique cohérente, dotée de ses propres temporalités, de ses formes d’intégration économique, indépendamment, voire à rebours, des découpages politiques dont les États riverains sont les vecteurs.

La Méditerranée asiatique n’est pas seulement une métaphore géographique. Ce rapprochement permet également de montrer comment un espace maritime constitue une unité historique cohérente.

François Gipouloux

Ainsi, du XVIe au XIXe siècle, la mer de Chine méridionale et le détroit de Malacca s’organisent en dehors des États territoriaux — qu’il s’agisse de l’Empire Ming, de l’Empire Qing, du Japon Tokugawa, ou des royaumes d’Asie du Sud-Est. L’espace maritime apparaît dès lors comme un ordre autonome, un espace d’échange intégré composé de réseaux marchands diasporiques, de formes monétaires communes (argent japonais, puis hispano-américain) et de pratiques juridiques et contractuelles partagées. On y voit aussi se développer une culture du risque et de la confiance fondée sur les liens communautaires. 

Il s’agit d’un renversement radical de la dialectique centre-périphérie : dans la Méditerranée asiatique, le point de départ de l’impulsion économique est maritime, et non pas territorial. Zhangzhou, Malacca, Nagasaki, Batavia ces villes portuaires ne sont pas les périphéries d’empires terrestres : ce sont ces derniers qui deviennent des périphéries. Dans cette configuration, les zones côtières chinoises cessent d’être de simples relais entre intérieur et extérieur — elles forment les nœuds d’un réseau macro-régional doté de sa propre cohérence. 

Métropoles portuaires, empires continentaux et pluralisme juridique

Le commerce maritime asiatique est régi par un droit marchand, qu’on peut rapprocher de la lex mercatoria du Moyen Âge européen. Sociétés en commandite, assurance mutuelle et arbitrage communautaire s’inscrivent dans un ordre institutionnel alternatif, qui s’élabore au cours de plusieurs siècles et s’édifie en dehors de tout cadre étatique. Il repose sur des réseaux de solidarités marchandes, des dynamiques diasporiques et des formes de régulation informelle qui n’ont pas besoin de l’État pour assurer leur cohérence ni leur continuité. La domination européenne (XVIIe-XIXe siècle), puis le découpage du littoral asiatique en États souverains au XXe siècle, apparaissent moins comme l’aboutissement d’une trajectoire naturelle que comme une parenthèse — une interruption forcée de dynamiques d’intégration maritime qui préexistaient et leur ont survécu. Dès lors, l’ouverture économique des années 1980 réactive des logiques que la domination coloniale, puis l’affirmation étatique, avaient refoulées sans les éradiquer. 

Historiquement, l’Asie maritime n’a jamais été dominée par une seule forme politique. On y voit coexister des empires agraires, des formations thalassocratiques, des villes portuaires autonomes, des diasporas marchandes et, plus tard, des compagnies européennes qui relèvent d’une projection de souveraineté. Cette hétérogénéité montre que l’Asie maritime ne relève pas d’une domination impériale, mais d’une gouvernance négociée. Malacca, Ayutthaya, Batavia ou Manille sont à l’époque des villes portuaires de premier plan, qui fonctionnent comme des espaces stratifiés sur le plan juridique, et dans lesquels coexistent droit princier, arbitrage communautaire, tribunaux marchands, pratiques coutumières et, dans certains cas, juridictions consulaires européennes. 

La domination européenne, puis le découpage du littoral asiatique en États souverains au XXe siècle apparaissent moins comme l’aboutissement d’une trajectoire naturelle que comme une parenthèse.

François Gipouloux

Sous les Ming, les interdictions maritimes (haijin), souvent vues comme le marqueur d’un repli continental, doivent être relativisées. Des travaux récents ont bien montré qu’elles n’ont été ni absolues ni continues. L’État impérial oscille en effet entre répression et adaptation 23 : ces régulations ont pu prendre la forme d’une prohibition formelle, ou d’un commerce sous licence, mais la contrebande a également pu être tolérée. La circulation marchande, notamment dans les régions côtières méridionales, demeure suffisamment dense pour imposer au pouvoir central des formes répétées de compromis. L’un des effets paradoxaux des interdictions a été la militarisation de la côte et la création d’un oligopole, une confédération de contrebandiers et de pirates, puis d’un monopole sur le commerce maritime avec l’ascension de Zheng Chenggong, « seigneur de la mer » 24

Cette pluralité de modèles juridiques permet de nuancer les récits téléologiques qui opposent l’Occident, réputé seul créateur des institutions maritimes modernes, à l’Asie, qui serait restée dans l’organisation informelle. Certes, l’Europe a développé plus tôt des doctrines codifiées du droit maritime international et des marchés assurantiels centralisés 25. Mais on trouve aussi en Asie des contrats de partenariat, des mécanismes de partage des pertes, des systèmes de crédit rotatif, des escortes et des formes d’arbitrage marchand élaborées. La différence tient moins à l’absence d’institutions qu’à leur degré de formalisation et au type d’écosystème juridique dans lequel elles s’inséraient 26.

Souverainetés floues

Dans un tel contexte, on peut parler de « souveraineté floue » 27, un concept particulièrement utile pour appréhender la complexité des relations internationales de l’Asie maritime. 

En son sein, le pouvoir est rarement absolu. Il s’exerce à travers des dispositifs de présence, d’escorte, de taxation, d’intermédiation et de négociation, davantage qu’à travers la clôture territoriale. La figure de Zheng Chenggong évoquée plus haut illustre bien cette logique hybride : il est à la fois marchand, chef de guerre sur les mers et résistant à l’occupant mandchou. Cette figure singulière brouille les frontières entre piraterie, commerce licite et entreprise politique qui a pour but de venir en aide à la dynastie Ming. À cet égard, il met en place à Taïwan une administration qui reproduit très fidèlement la structure du pouvoir impérial 28.

La Chine de Xi Jinping impose une reconfiguration plus qu’un retrait

La Chine post-maoïste a tiré un profit considérable de la globalisation. Les régions côtières — delta de la Rivière des Perles (Guangdong), delta du Yangzi (Shanghai-Jiangsu-Zhejiang), corridor Fujian-Zhejiang — ont fonctionné comme des vecteurs, qui ont permis aux productions issues de « l’atelier du monde » de toucher les marchés occidentaux. Ce modèle repose sur une combinaison classique : main-d’œuvre bon marché, investissements directs étrangers, sous-traitance manufacturière et insertion massive dans les chaînes de valeur mondiale après l’accession à l’Organisation mondiale du commerce en 2001. Les Zones économiques spéciales correspondaient au dispositif institutionnel de cette ouverture qui, cantonnée au littoral, n’était pas censée s’étendre à la Chine intérieure, encore sous régime économique socialiste. 

À partir de 2012, la politique de Xi Jinping connaît un tournant. Mais peut-on dire pour autant qu’il s’inscrit dans une dynamique de dé-globalisation ? En effet, on assiste moins à un repli autarcique qu’à une reconfiguration stratégique, au profit d’un recentrement sélectif et de la fin de l’extraversion systématique de l’économie chinoise. La double circulation (shuang xunhuan) fait de la demande intérieure le moteur premier de la croissance, tout en maintenant la circulation externe — exportations, investissements directs étrangers, intégration aux chaînes de valeur mondiales — dans un rôle d’appui. 

Les Nouvelles routes de la soie sont une nouvelle forme de globalisation, placée cette fois sous hégémonie chinoise.

François Gipouloux

Le 15e plan quinquennal (2026–2030) fait partie du même mouvement : il renforce le pilotage étatique, la fusion militaro-civile et la recherche d’autosuffisance dans les secteurs stratégiques — semi-conducteurs, IA, énergies renouvelables —, désormais explicitement arrimées à la sécurité nationale. Cette inflexion de la stratégie économique atteste un projet central  : la Chine cherche à redéfinir l’économie mondiale en sa faveur 29

La Belt and Road Initiative (BRI) est une nouvelle forme de globalisation, placée cette fois sous hégémonie chinoise 30. Avec la BRI, le mouvement enclenché au cours des deux dernières décennies du XXe siècle s’inverse : c’est désormais la Chine continentale qui se projette vers l’extérieur, via des ports (Gwadar au Pakistan, Hambantota au Sri Lanka et Djibouti) fonctionnant désormais comme points d’ancrage maritimes d’une puissance redevenue pleinement terrestre. 

Ce mouvement d’intégration par le haut n’est cependant pas unilatéral. Les acteurs périphériques ne se contentent pas de subir la logique du centre : ils peuvent en reconfigurer les termes, tenter d’imposer leurs propres priorités et infléchir en retour les hiérarchies du dispositif 31. Ce que révèle précisément l’analyse de la BRI, c’est que les États et les acteurs confinés dans une position marginale dans l’architecture initiale du projet ne se contentent pas de subir les priorités fixées par Pékin : ils les négocient — comme la Malaisie qui obtient en 2019 une réduction d’environ 30 % du coût de l’East Coast Rail Link après l’avoir suspendu en 2018 —, les infléchissent — à l’image du Myanmar réduisant de plus de 80 % le coût du port de Kyaukpyu en 2018 pour éviter un endettement excessif —, les retournent parfois à leur avantage 32, introduisant des objectifs propres qui modifient en retour les hiérarchies du dispositif.

Les marges ne sont pas seulement la source d’une résistance : elles participent à la production de nouvelles hiérarchies.

François Gipouloux

Cette dialectique centre-périphérie produit ainsi, non pas l’effacement des hiérarchies existantes, mais leur recomposition. Les marges intègrent le système en y apportant des ressources, des contraintes et des logiques locales que le centre ne peut ignorer sans risquer de voir ses projets se gripper. La question reste ouverte : la périphérie est-elle susceptible d’exercer une forme de pression structurelle sur le centre, le forçant à recalibrer ses priorités — financières, logistiques, diplomatiques — au gré des résistances et des opportunités que font valoir les acteurs locaux  ? Loin d’être un projet unilatéralement projeté depuis Pékin sur un espace passif, les Nouvelles routes de la soie (BRI) 33 semblent se reconfigurer sous l’effet des rapports de force, des renégociations de dettes, des substitutions de tracés et des réorientations politiques que lui imposent ses partenaires périphériques.

Ce faisant, les marges ne sont pas seulement la source d’une résistance : elles participent à la production de nouvelles hiérarchies. Les nœuds logistiques qui émergent le long des corridors de la BRI — ports en eaux profondes, plateformes multimodales, zones économiques spéciales — tendent à redéfinir la centralité au sein de l’espace régional concerné, hissant des acteurs jusque-là secondaires au rang de pivots incontournables. Gwadar, devient, après sa concession à la China Overseas Port Holding Company en 2013, le débouché maritime du corridor sino-pakistanais ; Khorgos, modeste poste-frontière entre la Chine et le Kazakhstan, se mue à partir de 2015 en plus grand port sec d’Asie centrale, Le Pirée, racheté majoritairement par COSCO en 2016, s’impose comme le premier port à conteneurs en Méditerranée orientale, et comme une nouvelle porte d’entrée des marchandises asiatiques vers les Balkans et l’Europe centrale 34.

C’est précisément ce mouvement que la notion de continuum terre-mer permet de saisir dans toute sa complexité : il ne s’agit pas d’une domination unilatérale de l’arrière-pays continental sur les façades maritimes — pas davantage que l’inverse — mais d’une recomposition permanente des rapports de centralité dans un espace où les hiérarchies sont structurellement instables.

Le littoral chinois, traditionnellement tourné vers le reste du monde, est soumis à une double tension : d’un côté, il demeure le principal vecteur des exportations et de la connectivité maritime mondiale ; de l’autre, la dynamique de la circulation interne tend à le réorienter vers l’hinterland. Plus généralement, cette « appropriation » de la mer est une rupture avec la conception qui fait du domaine maritime international une zone libre, où l’on peut circuler de manière fluide. La Chine a progressivement articulé une recherche d’accès aux flux mondiaux avec une volonté croissante de contrôle spatial et maritime, sans que l’une ne se substitue simplement à l’autre. Si certains pays de l’ASEAN (Vietnam, Malaisie, Indonésie) et d’Asie du Sud (Bangladesh) captent une partie des flux manufacturiers délocalisés par la Chine, ces derniers demeurent largement intégrés à des chaînes de valeur dont le cœur reste chinois, que ce soit par l’amont (composants, capitaux) ou par l’aval (assemblage, consommation).

La nouvelle thalassocratie chinoise 

Une thalassocratie n’est pas seulement une puissance navale. C’est un régime de gouvernance fondé sur la maîtrise des routes et des nœuds maritimes, plus que sur la souveraineté territoriale au sens classique. Si Athènes, Venise, ou le Portugal d’Henri le Navigateur en sont les modèles historiques, la Chine contemporaine présente une configuration hybride et inédite : elle reste une puissance continentale majeure (héritage de l’État territorial Qing et de la conception de la souveraineté d’un État socialiste), mais elle développe simultanément une projection maritime de type thalassocratique 35.

La « Route maritime de la soie » s’inscrit dans cette géographie de la Méditerranée asiatique : mêmes barrières constituées par l’archipel nippon, mêmes nœuds stratégiques que sont les détroits de Taïwan et de Malacca, mêmes impératifs de domination des routes commerciales. Mais elle prolonge cet espace historique vers l’ouest, en direction du Sri Lanka et du golfe d’Aden. Elle opère en outre une inversion fondamentale : là où la Méditerranée asiatique était un domaine d’intégration par le bas (l’initiative était portée par des réseaux marchands, des diasporas chinoises essaimant en Asie, et sa mise en œuvre reposait sur des pratiques informelles), la BRI est une intégration par le haut (initiative étatique, mobilisation de capitaux publics, activisme diplomatique). L’État chinois tente d’appliquer à la mer la configuration souveraine qui est celle du territoire. Là est tout le paradoxe : en voulant territorialiser cet espace, la Chine compromet précisément la mécanique d’intégration informelle qui en avait fait la force. 

En voulant territorialiser cet espace, la Chine compromet précisément la mécanique d’intégration informelle qui en avait fait la force.

François Gipouloux

Cette reconquête du centre par la périphérie connaît un nouveau retournement au XXIe siècle. Alors que, du XVIe au XIXe siècle, la périphérie maritime s’organisait indépendamment de la défiance du centre territorial — contre lui parfois, comme en témoignent les réseaux de contrebande et les communautés marchandes du Fujian échappant aux interdictions maritimes —, au cours des deux dernières décennies du XXe siècle, la périphérie côtière a infiltré et transformé le centre : ce sont les zones économiques spéciales du littoral, de Shenzhen à Xiamen, qui importent dans le système chinois pratiques marchandes, capitaux et réseaux diasporiques, jusqu’à en faire le moteur de la croissance. 

À partir des années 2020, le centre, qui a absorbé la dynamique périphérique, tente de reprendre la maîtrise du domaine maritime et d’en faire un outil de sa puissance globale. 

Ce retournement s’illustre par la BRI, par la politique menée en mer de Chine méridionale — construction d’îlots artificiels, déploiement de gardes côtes et de milice maritime dans les eaux contestées —, mais aussi par l’absorption de Hong Kong, dont la Loi sur la sécurité nationale, adoptée en 2020, a marqué la fin du statut de plate-forme (financière, logistique) semi-autonome : les nœuds qui avaient historiquement servi de médiateurs entre le système maritime et le centre territorial sont ainsi progressivement réintégrés, par le truchement de l’affirmation souveraine du centre.$

Une thalassocratie reste relativement indifférente à la question de la souveraineté territoriale, du moins tant que la sécurité de ses flux ne l’exige pas : Venise n’a jamais cherché à dominer l’arrière-pays balkanique de l’Adriatique, se contentant d’en tenir le littoral, pas plus que les Portugais n’ont d’abord tenté d’aller au-delà de leurs comptoirs africains, moyen-orientaux ou indiens.

La Chine contemporaine, elle, recherche simultanément la maîtrise des flux maritimes et la souveraineté territoriale, y compris sur des espaces maritimes — la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale revendiquée par la « ligne en neuf traits ». Pékin déploie aujourd’hui sur un mode étatique et hégémonique une dynamique d’intégration maritime qui, dans sa forme historique, était décentralisée, réticulaire et informelle. Ce faisant, elle en capture les bénéfices potentiels — connectivité, influence, accès aux ressources — tout en abolissant les conditions de sa possibilité : un espace maritime gouverné par le haut, selon une logique de souveraineté exclusive, perd précisément la flexibilité et la porosité qui faisaient la force de l’ancien continuum terre-mer.

L’Empire s’en va en mer 

Le continuum terre-mer éclaire les rapports entre empires continentaux et espace maritime. Les marges côtières n’ont jamais constitué de simples périphéries. Du XVIe siècle à nos jours, elles ont souvent été les lieux d’innovation institutionnelle et les vecteurs par lesquels les transformations économiques ont pénétré les structures politiques continentales.

La Chine capture les bénéfices de l’intégration maritime tout en abolissant les conditions de sa possibilité.

François Gipouloux

Depuis 2012, la réorientation de la dynamique chinoise ne saurait être caractérisée comme un simple retrait du processus de globalisation. La Belt and Road Initiative, les revendications en mer de Chine méridionale et le développement de capacités navales de premier rang témoignent d’une volonté de territorialiser et de hiérarchiser un domaine historiquement fondé sur la fluidité des circulations.

Le principal paradoxe est peut-être là : la Chine cherche aujourd’hui à exercer sa mainmise sur un espace dont la force historique résidait précisément dans l’autonomie relative vis-à-vis des centres territoriaux. L’avenir dira si cette tentative de synthèse entre puissance continentale et ambition thalassocratique constitue une nouvelle forme d’intégration maritime ou la remise en cause de l’héritage même de la « Méditerranée asiatique ».

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Que contient l’accord que l’Iran et l’Oman seraient en train de finaliser pour le transit dans le détroit d’Ormuz ?  https://legrandcontinent.eu/fr/2026/08/06/que-contient-laccord-que-liran-et-loman-seraient-en-train-de-finaliser-pour-le-transit-dans-le-detroit-dormuz/ Thu, 06 Aug 2026 15:46:56 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=351591 Selon le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, l’accord avec Mascate ne garantirait toutefois pas la reprise du trafic.

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Dans un entretien diffusé par l’agence de presse officielle IRNA, le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Kazem Gharibabadi, a déclaré que l’Iran et Oman étaient sur le point de finaliser un projet de cadre pour la navigation commerciale dans le détroit d’Ormuz : « Un accord de principe a été trouvé sur la quasi-totalité des questions soulevées, y compris sur la carte des voies d’entrée et de sortie du trafic maritime » 36.

  • Selon des sources régionales et un responsable américain cités par Axios, cet accord établirait un arrangement temporaire de 60 jours entre Oman et l’Iran concernant le trafic dans le détroit d’Ormuz.
  • Il prévoirait notamment que tout le trafic entrant emprunterait un couloir nord passant par les eaux iraniennes, et que tout le trafic sortant emprunterait un couloir sud passant par les eaux territoriales d’Oman, en coordination avec l’Iran.
  • Aucun péage ni aucune taxe ne seraient perçus pendant cette période, mais des médias locaux évoquent le fait que l’Iran entendrait restreindre l’accès des navires américains et israéliens et exigerait une compensation de la part des pays qu’il considère comme hostiles.
    Gharibabadi a ajouté que cet accord pourrait rester en vigueur pendant « deux à quatre mois ».
  • Les parties s’emploieraient également à déminer le couloir médian du détroit dans un délai de 30 jours. Selon Bloomberg, Téhéran serait prêt à accepter que des pays européens mènent cette opération 37
  • Une fois le couloir médian déminé, il serait utilisé pour le trafic entrant et sortant, conformément aux termes d’un accord permanent que l’Iran et Oman devraient négocier 38.
  • Gharibabadi a déclaré que cet accord reflétait une nouvelle stratégie visant à exercer une « souveraineté effective » sur le détroit, tout en soulignant que l’Iran n’avait pas l’intention de fermer régulièrement la voie maritime en temps de paix.
  • Téhéran aurait déjà approuvé l’accord mardi 4 août. Il n’est pas clair pour autant si le guide suprême Khamenei l’a validé. Mercredi, le président Massoud Pezeshkian a déclaré que la communication avec ce dernier était « très difficile en ce moment » 39.

Pour autant, selon Gharibabadi, l’accord entre l’Iran et Oman ne garantirait pas la reprise du trafic. Pour cela, Téhéran poserait comme condition que les États-Unis lèvent leur blocus naval ainsi que les sanctions réimposées à l’Iran lors de la rupture du cessez-le-feu, en particulier celles visant le secteur pétrolier, et reprennent les négociations sur les avoirs gelés de Téhéran.

Durant le week-end, Donald Trump avait fait machine arrière après avoir menacé l’Iran de frappes « à des niveaux de terreur militaire, de force et de puissance jamais vus depuis la Seconde Guerre mondiale ». Il a annoncé la suspension des frappes prévues, « à la demande de l’Iran » et d’autres pays de la région. 

  • Il s’agit de la cinquième fois que le président américain menace la République islamique de frappes massives depuis le 28 février, avant de revenir sur ses propos.
  • Depuis le début de la guerre avec l’Iran, les États-Unis auraient épuisé presque tout leur stock mondial de missiles à longue portée de haute précision, une information révélée par Reuters et démentie par le président américain 40.  

Malgré les déclarations de Trump, Téhéran continue de nier tout pourparler avec Washington.

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La rougeole explose aux États-Unis de Donald Trump https://legrandcontinent.eu/fr/2026/08/06/la-rougeole-explose-aux-etats-unis-de-donald-trump/ Thu, 06 Aug 2026 04:30:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=351156 Face à la pire épidémie de rougeole depuis trente-cinq ans, Robert F. Kennedy Jr. a fait un choix radical : ne rien faire, sans le dire.

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« La médecine est une science sociale, et la politique n’est rien de moins que de la médecine à très grande échelle », écrivait Rudolf Virchow 41. C’est sous ce prisme que se lit la résurgence de la rougeole aux États-Unis. 

  • Avec 285 cas en 2024, 2 289 en 2025, soit des chiffres inédits depuis 1992, et déjà plus de 2 300 à l’été 2026, nous assistons à un pic jamais observé depuis 1991 42

Cette flambée coïncide avec la prise de fonction de Robert F. Kennedy Jr. au poste de secrétaire à la Santé, en février 2025. Les éléments nécessaires à ce retour de la maladie étaient déjà présents, documentés, et faisaient l’objet de nombreux appels à l’action. Ainsi de part son silence et son refus d’agir, son rôle, tout comme celui de l’administration Trump dans cette poursuite du retour de la maladie, ne fait aucun doute.

  • Les États-Unis, premier pays à avoir officiellement « éliminé » la rougeole en 2000, sont désormais jugés « très susceptibles » de perdre ce statut à l’automne 2026, si les chaînes de transmission se prolongent au-delà de douze mois. 
  • Ils rejoindraient ainsi une tendance déjà amorcée en 2019 par le Royaume-Uni, la Grèce, la République tchèque et l’Albanie, des pays développés où la rougeole est de nouveau endémique en raison d’une couverture vaccinale insuffisante 43.

À l’inverse d’autres pathologies infectieuses, la rougeole est un virus peu létal, mais elle n’est en aucun cas anodine.

  • Ainsi, avec une létalité de l’ordre d’un décès pour mille cas, soit trois morts en 2025 et aucun décès recensé à ce jour en 2026, c’est sans doute ce qui nourrit un faux sentiment de non-dangerosité, qui constitue l’un des principaux obstacles aux politiques vaccinales 44.
  • Il s’agit pourtant de l’un des agents pathogènes les plus contagieux connus. Son taux de reproduction (R0) est estimé entre 12 et 18, ce qui signifie qu’une personne infectée en contamine en moyenne quinze autres, un chiffre qui est encore plus élevé au sein de communautés peu vaccinées 45. À titre de comparaison, le taux de reproduction du Covid-19 était estimé à 2,5 ou 3 pour la souche initiale de 2020, et à 8 ou 10 pour le variant Omicron, le plus contagieux.
  • De plus, la morbidité, elle, est loin d’être négligeable. Avec un taux d’hospitalisation d’autour de 9 % en 2025/2026, une épidémie qui se propage rapidement peut entraîner l’hospitalisation de plusieurs centaines de personnes, parfois en soins intensifs. Une surcharge qui pèserait sur un système de santé déjà sous tension 46.
  • Les nourrissons de 6 à 12 mois forment « l’angle mort » de la protection. Trop âgés pour bénéficier des anticorps maternels, trop jeunes pour être vaccinés, ils dépendent entièrement de l’immunité collective et sont les premiers touchés quand celle-ci diminue 47.

Pour comprendre le risque que représente une personne atteinte de la rougeole pour la santé publique, il faut connaître la notion d’« amnésie immunitaire ».

  • La principale raison de s’alarmer tient ainsi à un phénomène mis en évidence par deux études parues dans Science 48 : le virus infecte les cellules du système immunitaire via la protéine de surface CD150 — « comme le SARS-CoV-2 utilise ACE2 » pour pénétrer les cellules pulmonaires 49.
  • En détruisant les lymphocytes « mémoire », il efface une partie de l’immunité acquise. On pourrait dire que la rougeole arrache des pages au carnet de vaccination biologique de l’organisme : le système immunitaire tient normalement à jour la liste des microbes déjà rencontrés pour pouvoir réagir rapidement en cas d’une nouvelle attaque. Privé de cette mémoire, l’individu doit « réapprendre » à se défendre contre des infections qu’il maîtrisait déjà, ce qui entraîne une surexposition aux maladies et une surmortalité dans les deux à trois ans qui suivent l’infection.
  • Les auteurs de l’étude évoquent prudemment un « mini effet VIH », tout en soulignant que les différences avec ce dernier l’emportent largement sur les similitudes 50.
  • Cumulée aux hospitalisations et à la désorganisation économique et psychologique qu’elles entraînent, cette surmortalité indirecte fait de l’épidémie actuelle une « véritable bombe à retardement » pour le système de santé américain. D’autant plus que les États-Unis comptaient plus de 500 000 cas déclarés par an dans les années 1950, et que la résurgence de 1989-1991 avait culminé autour de 27 000 cas en 1990 51.

Avant d’être nommé secrétaire à la Santé par Donald Trump, Robert F. Kennedy Jr. avait relayé le récit scientifiquement discrédité d’un lien entre vaccins et autisme, affirmé qu’« il n’existe pas de vaccins sûrs et efficaces » et conseillé aux parents de ne pas faire vacciner leurs enfants 52.

  • Confirmé de justesse par le Sénat (52 voix contre 48), il a vu le Parti républicain se diviser : le sénateur Mitch McConnell, seul républicain à avoir voté contre, a précisément fait ce choix à cause de ses positions sur la politique vaccinale. Le sénateur et médecin Bill Cassidy ne l’a soutenu qu’à condition de « le tenir à l’œil » 53.
  • Sous la pression du Congrès, RFK Jr. a alors opéré un virage à 180 degrés, niant ses propos passés, notamment son affirmation selon laquelle « il n’existe pas de vaccins sûrs et efficaces » 54
  • On pourrait ainsi dire que sa ligne actuelle est celle d’un « antivax modéré, passif-agressif ». Sur le site des CDC, il fait afficher que « deux doses offrent la meilleure protection possible » contre la rougeole 55, tout en retirant la mention selon laquelle les vaccins ne causent pas l’autisme. Cette mention a été remplacée, fin 2025, par une formulation laissant entendre que ce lien n’a pas été exclu 56.
  • Ce double langage répond à une équation politique. Il s’agit de ménager la conviction de Donald Trump quant au lien entre vaccins et autisme, sans provoquer la fronde des élus républicains sensibles à l’argument médical. Sa proximité affichée avec le quarterback antivax Aaron Rodgers, qu’il envisageait comme colistier lors de la campagne de 2024, illustrait déjà cette stratégie 57.

Cette stratégie de l’inaction peut être mieux comprise en la comparant à la crise de la rougeole du début des années 1990.

  • Lors de l’épidémie de 1989-1991, qui culmina à quelque 27 000 cas en 1990, le secrétaire à la Santé de George H. W. Bush, le Dr Louis Sullivan, avait mobilisé trois leviers : l’achat massif de vaccins à prix négociés et leur distribution gratuite sur l’ensemble du territoire, l’obligation vaccinale stricte pour les soignants et une campagne de communication univoque 58.
  • Face à la flambée de 2026, RFK Jr. n’utilise aucun levier fédéral : sa seule réponse est une recommandation vaccinale maintenue sur le site des CDC, accompagnée de déclarations ambiguës. Il substitue ainsi la liberté de choix individuelle à l’action publique.
  • L’inaction de RFK Jr. s’apparente à une hostilité vaccinale qui ne dit pas son nom, et qui est d’autant plus efficace qu’elle n’offre aucune prise directe à ses contradicteurs.

Le virus de la rougeole ne touche pas des individus isolés, mais des communautés. Alors que la moyenne nationale de couverture vaccinale cache de fortes disparités locales, c’est à cette échelle que le problème se pose.

  • Dans les années 1990, la non-vaccination était principalement due à des obstacles matériels (coût, accès). En 2025-2026, elle résulte de choix délibérés, souvent d’ordre politique ou religieux. RFK Jr. lui-même l’a reconnu sur CNN : « Les communautés touchées sont presque toutes des communautés religieuses qui, tout simplement, ne se vaccinent pas » 59.
  • Or, ces populations ont tendance à vivre ensemble, ce qui fait chuter la couverture locale bien en deçà du seuil d’immunité collective. Chaque communauté devient ainsi une sorte de réserve de combustible, il ne lui manque qu’une étincelle pour s’enflammer. Celle-ci vient presque toujours de l’extérieur : un membre de la communauté, contaminé lors d’un court déplacement, souvent professionnel, réimporte le virus dans un milieu à la fois très peu vacciné et très dense en contacts.
  • De là, une propagation en chaîne, de cluster en cluster, d’une communauté à une autre. Sur les quelque 2 300 cas actuels, environ 1 300 sont liés à des chaînes de transmission qui n’ont jamais été interrompues depuis 2025. 
  • Cette situation devrait se poursuivre tant que le gouvernement fédéral n’agira pas.

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L’Ukraine peut-elle gagner la guerre aux entrepôts ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/08/06/lukraine-peut-elle-gagner-la-guerre-aux-entrepots/ Thu, 06 Aug 2026 04:00:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=351339 Pour mesurer le succès de la stratégie de profondeur de Kyiv, il faut comprendre l'importance de Wildberries dans la Russie de Poutine.

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Depuis le 18 juillet 2026, l’Ukraine a étendu sa campagne de « sanctions à longue portée » et, en plus de frapper des sites de raffineries de pétrole russes, a visé plus d’une douzaine de sites logistiques appartenant à l’entreprise Wildberries. Premier acteur du commerce en ligne russe, Wildberries n’est pas seulement un « Amazon russe », mais remplit le rôle de plusieurs entreprises de premier plan en même temps : il s’agit à la fois d’Amazon, du Bon Coin, de FedEx et du Crédit Agricole. Sa chute aurait donc des conséquences bien plus importantes qu’une simple perturbation temporaire de la vente de carburant. 

Pour comprendre la manœuvre stratégique ukrainienne, il faut analyser cette entreprise très particulière, conçue sur mesure pour répondre aux défis considérables que posent la géographie et l’espace russes. 

Une entreprise unique dans le paysage économique russe

Fondée en 2004 par Tatiana Kim, née à Moscou, issue de la minorité coréenne implantée dans les provinces russes du Pacifique et l’une des rares personnes à avoir fait fortune sans bénéficier de la privatisation sauvage des grands monopoles d’État soviétiques, Wildberries fait partie des quelques entreprises réellement productives de l’économie russe qui n’ont bénéficié d’aucune position dominante, d’aucun passe-droit ou de prébendes, et qui ont su répondre de manière inventive aux immenses besoins de la population après la décennie noire des années 1990.

En effet, Wildberries n’est pas uniquement un détaillant assis sur une logistique et un catalogue ultraperformants, à l’instar du groupe de Jeff Bezos. C’est une « place de marché » virtuelle (ou marketplace) qui relie plus d’un million de vendeurs déposant leurs produits dans les entrepôts de l’entreprise à des centaines de millions de consommateurs. Capable de mettre en contact vendeurs et acheteurs d’un bout à l’autre de cet immense pays de 17 millions de km², l’entreprise s’est rapidement rendue indispensable en Russie (mais aussi en Biélorussie, en Arménie, en Géorgie, au Kazakhstan, au Kirghizistan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan), grâce à sa capacité à pallier les lacunes de la logistique traditionnelle héritée de l’Union soviétique.

Grâce à son modèle novateur, la Russie est donc passée, en quelques années, d’un système centralisé inefficace et en ruine à des échanges en ligne généralisés. Ceux-ci permettent aux petites et moyennes entreprises ainsi qu’aux « auto-entrepreneurs » locaux de se connecter à l’ensemble du marché national, voire à une grande partie de l’ancien espace soviétique, et de pratiquer des prix compétitifs.

Avec sept millions de commandes quotidiennes, l’entreprise représente aujourd’hui près de la moitié du marché national du commerce en ligne. Son enseigne violette est présente jusque dans les plus petites localités et symbolise la résilience de l’économie et sa capacité à se réinventer sans copier un modèle occidental, qui n’aurait pas été pertinent dans ce contexte.

Le modèle intégré d’Alibaba plutôt que celui d’Amazon

Grâce à ses succès et à sa proximité avec de nombreuses entreprises russes, Wildberries a cherché à étendre son activité. En février 2021, l’entreprise a ainsi acquis la banque Standard-Crédit, un établissement alors modeste, classé 400e par les actifs, et doté de 302 millions de roubles de fonds propres. Depuis, rebaptisée Wildberries Bank, elle a connu une croissance spectaculaire : ses actifs sont passés de 3,1 à 57,1 milliards de roubles en 2024, et son capital de 483 millions à 21 milliards. Une part substantielle de son bilan est constituée de créances sur des entreprises (dont beaucoup vendent leurs produits sur la plateforme en ligne). Contrôlant à la fois la distribution et le crédit, le conglomérat se rapproche ainsi davantage du modèle d’Alibaba ou de JD.com que de celui d’Amazon.

Ce système est simple et repose sur cinq « mouvements ». 

Avant toute chose, le groupe vend des produits sur sa plateforme en ligne, qui se distingue dans le paysage russe par sa clarté et son efficacité logistique. Il propose ensuite des crédits à la consommation, qui encouragent à consommer davantage. Grâce à sa position d’hébergeur privilégié, l’entreprise offre également des crédits aux vendeurs pour qu’ils produisent plus de marchandises, stockées dans les entrepôts de la marque. Via sa filiale bancaire, elle collecte des intérêts sur ces prêts, ainsi que des commissions sur les ventes. Elle contrôle ainsi les paiements et retient les fonds des vendeurs dans son propre système bancaire, augmentant ainsi sa taille de bilan. Grâce à ces « incitations », les vendeurs sont encouragés à adopter l’ensemble de ces services et deviennent dépendants de l’environnement numérique, logistique et financier créé pour les accompagner.

Cette intégration s’est encore renforcée au printemps 2026, lorsque VTB, une banque contrôlée par l’État, a annoncé l’acquisition d’une participation minoritaire dans l’ensemble des actifs fintech du groupe, à commencer par 5 % de la Wildberries Bank, par le biais d’une émission d’actions dont la valeur dépasse 540 milliards de roubles 60.

C’est précisément ce qui rend la campagne ukrainienne particulièrement difficile à gérer pour les autorités russes : l’efficacité de l’entreprise l’a placée en position de force sur le marché, en faisant un géant dont les services sont indispensables aux entreprises russes petites et moyennes et qui ne pourraient être remplacés qu’au prix fort, ce qui entraînerait la faillite des moins compétitifs. Sa chute éventuelle provoquerait donc un raz-de-marée dans l’ensemble du pays, touchant très durement les entrepreneurs dont certains ont déjà perdu l’ensemble de leur marchandise stockée dans les entrepôts visés par Kiev. Elle conduirait également mécaniquement à une hausse du coût de la vie pour l’ensemble de la population et des producteurs. C’est précisément la dernière chose dont le Kremlin a besoin alors que la campagne en Ukraine patine depuis le début de l’année 2026.

Une fusion controversée et inégale

Une faillite de Wildberries aurait des retombées politiques d’autant plus lourdes que le Kremlin est directement impliqué : en poussant l’entreprise à fusionner avec Russ, une firme de publicité numérique ciblée proche du Kremlin, il en a fait un rouage du système. Cette opération avait aussitôt été approuvée et encouragée publiquement par Vladimir Poutine, qui y voit un moyen d’encourager les exportations russes.

L’entité résultant de cette fusion, РВБ (ou RWB, pour Russ Wildberries), est désormais valorisée à environ 12,6 milliards de dollars 61. Cette fusion doit néanmoins être analysée sous l’angle politique autant qu’économique.

Officiellement, ce rapprochement devait permettre de proposer un écosystème réunissant une marketplace, de la publicité, des paiements, de la logistique et des services numériques, mais on peut se demander quelle est la plus-value réelle pour une entreprise déjà très performante. En 2023, Wildberries a réalisé un chiffre d’affaires de 538,7 milliards de roubles et un bénéfice net de 18,9 milliards, contre respectivement 27,9 milliards et 4,86 milliards pour le Russ Group. Malgré cette disproportion (19 fois plus de chiffre d’affaires et 4 fois plus de bénéfices nets), la fusion de 2024 a attribué 65 % de la nouvelle entité à Wildberries et 35 % à Russ, ce qui a provoqué des interrogations et des protestations vives.

Les critiques les plus virulentes sont venues de Vladislav Bakalchuk, alors époux de la fondatrice Tatiana Kim et dirigeant de l’entreprise, qui s’est publiquement opposé à l’opération. Dénonçant ce qu’il a qualifié de « prise de contrôle hostile » de Wildberries par des acteurs extérieurs, Bakalchuk a présenté la fusion comme le résultat de pressions politiques plutôt que comme une décision dictée par des considérations économiques. Le conflit s’est rapidement transformé en une affaire à la fois familiale, économique et politique. Ces contestations ont culminé en septembre 2024 avec une altercation armée devant les bureaux de Wildberries à Moscou, qui a fait plusieurs victimes 62.

Cet épisode est plus généralement symptomatique d’une dégradation des droits de propriété, fondamentaux pour tout système capitaliste régulé. Dans le pays de Vladimir Poutine, conserver un actif, même s’il s’agit de l’un des plus performants de l’après-URSS, suppose de se placer sous la protection d’un patron proche du pouvoir. Avec cette fusion, Wildberries est devenu un rouage du système, redevable et dépendant de lui. Surtout, cette immixtion du pouvoir politique dans la vie d’une des entreprises majeures de l’écosystème russe semble avoir créé les faiblesses que les Ukrainiens sont en train d’exploiter.

Une campagne plus efficace que celle contre l’essence ?

L’ampleur des destructions causées par les forces armées ukrainiennes est désormais mesurable. Plus de 800 000 mètres carrés, soit environ 14 % des capacités logistiques du groupe, ont été détruits ou gravement endommagés, pour une valeur de marchandises estimée à environ 250 milliards de roubles 63. Tatiana Kim a évoqué un montant supérieur à 1,3 milliard de dollars et rappelé, dans une prise de parole récente, que les assurances ne couvrent pas les frappes de drones 64.

Les centres d’Elektrostal (360 000 mètres carrés) et de Kotovsk (ouvert en mai 2025 et contenant près de 54 millions d’articles) ont été les premiers à prendre feu, faisant huit morts et près de quatre-vingt-dix blessés. Les entrepôts de Krasnodar et de Nevinnomyssk ont été incendiés dans la nuit du 21 au 22 juillet, ceux de Chouchary et d’Outkina Zavod, près de Saint-Pétersbourg, le 22 juillet, ceux de Simféropol, le 24 juillet, ceux d’Ekaterinbourg, le 25 juillet, ceux de Riazan, le 28 juillet, ceux de Penza et de Sarapoul, dans la nuit du 29 au 30 juillet, ceux de Volgograd et de Zelenodolsk, dans la nuit du 30 au 31 juillet. Le 2 juillet, le hub de Novossemeïkino (178 600 mètres carrés), qui dessert la Volga et le centre de la Russie européenne, a été à son tour incendié. Une quinzaine de sites ont ainsi été touchés en une quinzaine de jours.

Trois caractéristiques distinguent cette séquence d’une simple accumulation de frappes.

  • La profondeur d’abord : Ekaterinbourg se situe à plus de 1 700 kilomètres de la frontière, et Novossemïkino à environ 800 kilomètres des positions ukrainiennes les plus avancées.
  • La couverture géographique, ensuite, s’étend de l’oblast de Moscou au Caucase du Nord, de la Baltique à l’Oural et à la Volga. C’est toute la Russie d’Europe qui est sous le feu, ce qui provoque un retournement inédit : alors qu’elle constitue habituellement un atout dans les conflits, l’immensité du territoire russe est désormais un handicap, car il est impossible de protéger l’ensemble des sites sensibles avec des moyens de défense anti-drones et anti-missiles.
  • Enfin, la propagation à d’autres entreprises : le 31 juillet, Ozon a dû évacuer son centre logistique à Zelenodolsk, en Tatarstan, situé à proximité immédiate de celui de Wildberries. Le site est resté intact et l’origine de l’incendie reste incertaine 65, mais cet événement pourrait présager une extension de la manœuvre à un autre géant de la distribution qui souffre des mêmes faiblesses systémiques, bien que son modèle soit plus décentralisé.

La cible est-elle licite ? Le point aveugle du droit

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky qualifie ces opérations de « sanctions à longue portée ». Ce vocabulaire n’est pas anodin : le gouvernement ukrainien inscrit ainsi délibérément son action dans le registre de la coercition économique, et non dans celui de la lutte armée. Fin juin, le président avait annoncé une opération de quarante jours visant à contraindre Moscou à négocier. Les raffineries ont été visées en premier lieu, provoquant des pénuries de carburant, puis les plateformes logistiques. La campagne contre Wildberries s’inscrit donc dans la continuité d’un dispositif préexistant et ne constitue pas une réorientation radicale de la stratégie ukrainienne.

Par ailleurs, Zelensky affirme que les entrepôts touchés approvisionnaient l’armée russe en composants de drones, en équipements de navigation et en matériel sous sanctions, et que ces frappes sont une réponse aux attaques russes contre les infrastructures civiles ukrainiennes, notamment électriques 66.

Le droit admet qu’un bien civil apportant une contribution effective à l’action militaire puisse faire l’objet d’une attaque proportionnée. Toute la difficulté réside dans l’appréciation de cette contribution. Des analystes ont documenté la présence de gilets pare-balles et de composants de drones sur la plateforme, ainsi que l’utilisation de celle-ci par des groupes de volontaires équipant des unités. Comme dans beaucoup d’autres forces armées, les procédures d’acquisition officielles du ministère russe de la Défense ne couvrent que l’armement, laissant tout le reste transiter par les circuits marchands ordinaires 67. Pour pallier ces insuffisances, les soldats et les citoyens russes ont, pour une bonne part, recours à Wildberries. La plateforme se contente d’héberger, de stocker et d’acheminer, sans qu’il soit possible de déterminer si elle le fait par complaisance ou par simple indifférence commerciale, alors même que cette activité représente un gain non négligeable.

Au regard du modèle complexe dans lequel l’imputabilité est difficile à établir, on constate que le droit actuel, élaboré dans un monde où l’usine d’armement se distinguait nettement de la minoterie, se heurte à une infrastructure dont la fonction militaire n’est ni vraiment voulue ni réellement organisée, mais qui est tout de même substantielle.

La question dépasse le cas russe, car, si l’argument ukrainien est admis, les entrepôts d’Amazon ou d’Alibaba deviendraient, en cas de conflit majeur, des objectifs potentiels. S’il est écarté, l’adversaire disposerait alors d’un sanctuaire logistique. Aucune de ces réponses n’est satisfaisante et, surtout, ne permettrait de réguler l’intensité de la violence dans un conflit futur. Il est donc nécessaire de réfléchir aux catégories les plus pertinentes, permettant d’arriver à une réduction réelle des souffrances causées aux civils. En cela également, les retours d’expérience et l’interprétation à venir des opérations de la guerre d’Ukraine seront primordiaux pour les autres sociétés européennes au lendemain du conflit. 

Une manœuvre indirecte sur l’épine dorsale logistique russe ?

Le tripartisme « force, puissance, pouvoir » permet de situer l’objectif avec exactitude. La force désigne l’instrument militaire. La puissance correspond à la capacité d’un ensemble social à produire et à soutenir la force dans la durée. Le pouvoir renvoie à l’aptitude à obtenir l’obéissance sans recourir à la contrainte. Les frappes n’ont pas atteint la force russe : aucune unité n’a été détruite et aucun système d’armes n’a été neutralisé. Elles touchent la puissance par le provisionnement et visent le pouvoir par l’usure du consentement. Enfin, la désignation de ces opérations par l’Ukraine comme des « sanctions » confirme cette lecture d’une manœuvre indirecte, qui met à profit une faille tactique russe pour attaquer un objectif susceptible d’affaiblir les lignes logistiques et de briser l’effort de guerre.

Sur l’échiquier stratégique, la campagne opère un déplacement oblique. Renonçant à la case militaire, où le rapport de force lui est défavorable, Kiev joue une case adjacente mal gardée.

Selon une grille de lecture que j’ai développée dans mes travaux 68, la nouvelle séquence stratégico-tactique est donc une stratégie défensive indirecte, couplée à une tactique offensive directe. Sur le plan stratégique, l’Ukraine reste sur la défensive et évite l’affrontement direct avec les forces ennemies, qu’elle contourne en visant l’économie qui les sous-tend. Au niveau tactique, les frappes de drones sont offensives et directes, portées sans intermédiaire sur l’objectif. Cette combinaison inverse la séquence classique, dans laquelle l’offensive stratégique commande la manœuvre tactique. Il n’est possible que parce que le drone à longue portée permet de dissocier la profondeur de frappe du rapport de force général : on atteint l’arrière adverse sans avoir pris l’initiative sur le front.

Il ne s’agit donc pas d’une escalade verticale, mais d’une nouvelle séquence stratégico-tactique élaborée grâce à « la libre activité de l’esprit », pour reprendre les termes de Clausewitz.

Le transfert du risque : la véritable onde de choc

L’effet le plus lourd ne pèse donc pas sur les bâtiments, mais sur la répartition des pertes. Le 7 juillet, soit avant le début de la campagne, Wildberries a modifié son contrat de partenariat afin de se décharger de toute responsabilité en cas de force majeure résultant de frappes d’artillerie, de drones ou de missiles 69. Face à l’indignation, l’entreprise a annoncé, le 22 juillet, des indemnisations présentées comme volontaires, promettant de soutenir en priorité les plus petits entrepreneurs 70. De nombreux vendeurs déclarent toutefois n’avoir rien perçu, et les premières prises de parole de Tatiana Kim laissent entendre que l’entreprise ne compensera pas les pertes subies dans ses entrepôts. En a-t-elle seulement les moyens ?

Conséquence décisive : la crise n’est pas absorbée par une entreprise capitalisée et politiquement protégée, mais pulvérisée entre des centaines de milliers de micro-entrepreneurs sans filet de sécurité, souvent endettés pour constituer leur stock. Le risque de guerre a été contractuellement déplacé vers le maillon le moins capable de le supporter. Ce transfert constitue le choc le plus puissant pour le tissu économique russe, bien plus que les incendies.

Il détermine également la nature de la crise à venir. Une faillite de cet acteur « too big to fail » (protégé politiquement et systémique, ce qui interdit à l’État de le laisser disparaître) demeure improbable. Le gouvernement examine des mesures de soutien (prêts bonifiés, allègements fiscaux, subventions) 71, et envisage même la nationalisation totale ou partielle comme solution ultime. Cependant, les finances russes, déjà sous tension en raison de la guerre et des sanctions, ne pourraient pas supporter cette nouvelle charge sans difficulté et devront trouver une solution économiquement viable permettant de distribuer des produits de façon compétitive sur le territoire le plus étendu du globe.

La cible bancaire, véritable objectif de la campagne  ?

C’est néanmoins cette brèche financière que Kiev cherche désormais à élargir. Le 27 juillet, Denys Chtilerman, dirigeant de l’industrie de défense ukrainienne, a explicité la logique du ciblage prioritaire de l’entreprise. Selon lui, Wildberries serait le premier emprunteur de Russie et son partenariat avec VTB, banque contrôlée par l’État, en ferait un objectif de premier plan, car son effondrement entraînerait celui de plusieurs autres établissements 72. La plateforme n’est pas seulement un objectif, elle est un vecteur vers le système bancaire. C’est donc en toute connaissance de cause que l’Ukraine a cherché à enfoncer le clou. Notons d’ailleurs que le premier grand sinistre subi par le groupe a été accidentel : l’incendie de l’entrepôt de Chouchary, près de Saint-Pétersbourg, en janvier 2024, précisément frappé par un drone le 24 juillet 2026 73. C’est peut-être l’ampleur des pertes annoncées qui a nourri l’imagination stratégique des Ukrainiens.

Quelques signaux confirment l’exposition du secteur bancaire et financier. Sberbank envisage d’augmenter ses provisions et a abaissé sa prévision de croissance russe pour 2026 à 0 ou 0,5 %, contre 0,5 à 1 % précédemment. La banque surveille particulièrement les petites entreprises 74. À la dette du groupe s’ajoutent les prêts contractés par les vendeurs pour financer leur stock ; un défaut simultané de ces prêts constituerait une seconde vague de créances non honorées.

Un troisième aspect mérite également notre attention. Le taux de chômage en Russie se situe actuellement autour de 2,1 %. Les bâtiments peuvent être reconstruits plus facilement que les employés d’entrepôt peuvent être remplacés. Il faudra désormais rémunérer le risque, car les employés les plus compétents de Wildberries, qui ont contribué à la réussite de l’entreprise, pourront facilement retrouver du travail sur un marché très demandeur de savoir-faire, dans des conditions moins exposées.

Propagation numérique et contrat social

Un multiplicateur doit être ajouté à l’analyse matérielle. Des dizaines de vidéos montrant des colonnes de fumée ont circulé sur les réseaux sociaux russes. S’y ajoutent celles, plus redoutables, de vendeurs qui se filment en larmes pour expliquer que l’incendie a détruit leur marchandise, leur activité, et parfois leur unique source de revenu. La numérisation du sensorium 75 fait que l’effet recherché ne réside plus dans le bâtiment, mais dans le regard : la frappe détruit un hangar ; sa diffusion détruit la certitude que la guerre reste lointaine.

Elle touche au point le plus sensible du dispositif intérieur russe. La stabilité du régime repose en effet sur un échange implicite : l’acceptation des restrictions politiques en échange d’un accès à une consommation moderne et en constante amélioration. Ce contrat a survécu à l’entrée en guerre précisément parce que la vie quotidienne des grandes villes n’avait pas été bouleversée. Le commerce de détail avait déjà connu, en 2026, sa première contraction du nombre de points de vente depuis plus de vingt ans 76.

Les petits entrepreneurs ruinés, qui font partie de la classe moyenne émergente du pays, deviendraient une source de ressentiment d’un nouveau type. Entrés tardivement dans la contestation, ils seraient peu suspects d’anti-poutinisme primaire, ce qui pourrait entraîner d’autres catégories de la population dans la grogne.

Ce que cette campagne enseigne

Frapper la logistique de consommation ne vise pas la capacité de l’État à faire la guerre, mais celle de la société à maintenir une vie normale. Cette coercition touche chaque citoyen et est presque indéfendable. Elle a néanmoins un coût pour l’agresseur, en l’occurrence l’Ukraine. Selon des sources ukrainiennes, les frappes du 18 juillet répondaient à la destruction de terminaux de Nova Poshta, le logisticien postal ukrainien 77. La réciprocité est la seule règle qui semble efficace, mais son efficacité est incertaine. Rien n’indique pour l’instant que la dégradation de la consommation se traduise par une inflexion de la position russe, et l’histoire des campagnes de coercition économique incite à la prudence.

Reste l’enseignement le plus général. Les hubs de tri et les plateformes numériques concentrent une valeur stratégique comparable à celle des dépôts de munitions du siècle dernier, avec cette différence décisive qu’ils sont civils, visibles et immobiles. Toute société qui a confié son approvisionnement quotidien à quelques dizaines de bâtiments en tôle a, sans le savoir, construit un centre de gravité d’une grande vulnérabilité. La campagne de juillet 2026 en apporte la preuve en Russie. Ce n’est pas une exception. Si l’Europe veut prendre au sérieux la perspective d’un conflit avec la Russie, elle doit dresser dès maintenant un inventaire rigoureux de ses faiblesses potentielles en matière d’approvisionnement et d’infrastructure financière, afin d’éviter toute mauvaise surprise stratégique.

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L’attentat de Berlin et le tournant sahélien du djihad européen https://legrandcontinent.eu/fr/2026/08/05/attentat-de-berlin-tournant-sahelien-du-djihad-europeen/ Wed, 05 Aug 2026 15:16:05 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=351338 De nouveaux documents sur le terroriste de la Marche des Fiertés pourraient signaler une nouvelle phase de l'État islamique.

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Le 26 juillet 2026, Abdul Ballout, un terroriste islamiste allemand d’origine libanaise âgé de 21 ans, a foncé sur les manifestants de la Marche des fiertés de Berlin avec une voiture-bélier, puis les a attaqués à la machette, tuant une femme et en blessant une trentaine d’autres, avant d’être abattu par la police.

Les autorités allemandes ont établi son parcours de radicalisation.

  • Dès 2024, Abdul Ballout relayait en ligne de la propagande de l’État islamique, après un mariage religieux en 2023-2024, sur fond de conflit familial autour de son passage du chiisme au sunnisme.
  • Au premier semestre 2025, selon le jugement du tribunal de ​​Tiergarten, il « développe le désir de rejoindre le combat armé » de l’organisation et quitte l’Allemagne via la Turquie en direction du Liban le 20 mai 2025, où il est arrêté le 23 juillet 2025 et écope d’une peine de trois mois de prison par un tribunal militaire libanais.
  • De retour en Allemagne à sa libération, il est arrêté, mis en détention provisoire, puis condamné le 12 mai 2026 à vingt-deux mois de prison pour mineurs pour préparation d’un acte de violence grave mettant en danger l’État, avec une période probatoire préalable au sursis (Vorbewährung).

Selon une source régionale ayant transmis des documents exclusifs au journaliste et spécialiste du djihad Wassim Nasr, une étape mauritanienne, dont on ne connaissait pas précisément ni le contexte ni la chronologie, devrait désormais être ajoutée à ce parcours.

  • Ballout aurait été interpellé à l’aéroport de Nouakchott le 16 mai 2025 alors qu’il cherchait à rejoindre la province du Sahel contrôlée par l’État islamique. L’un de ses contacts locaux, présenté comme un « éclaireur » chargé d’ouvrir la voie à d’autres, avait été arrêté à l’issue d’une longue opération d’infiltration des réseaux pro-EI.

Refoulé vers Berlin via Istanbul le 17 mai, il aurait ensuite regagné trois jours plus tard Beyrouth pour rejoindre un groupe djihadiste au Levant, avant d’être arrêté quelques semaines plus tard. 

Le billet Turkish Airlines d’Abdul Ballout pour son retour de Nouakchott à Berlin via Istanbul, les 17 et 18 mai 2025 après son refoulement de Mauritanie. Document transmis par une source sécuritaire à Wassim Nasr, que le Grand Continent n’a pu authentifier de manière indépendante.

Selon ses informations, cette filière ne composerait pas de réseau opérationnel. 

  • Selon Björn Stritzel, « le contact de Ballout en Mauritanie était un imam né à Berlin et installé dans le pays depuis deux ans, Amir Abo Azma (alias Amir al-Kinani). Il évoluait dans un écosystème de deux villages ‘européens’ alimentés par une véritable agence de voyage informelle. » 
  • Pilotée depuis Cologne, celle-ci organisait également l’acheminement de Belges, d’Espagnols et de Français. « À ce stade, explique-t-il, rien n’indique un basculement vers un djihad d’action ; ces communautés semblent surtout mener une vie salafiste quiétiste, en retrait, mais peuvent fournir un prétexte à des jeunes radicalisés pour faire le voyage et joindre les rangs de l’État islamqiue. » 

Ces nouvelles informations n’ont pas encore été confirmées ou démenties par les autorités allemandes dont l’enquête évoque surtout un projet de ralliement en Syrie. Si elles se confirmaient, cette piste ferait de Ballout un cas rare de renversement de la direction des flux djihadistes. 

  • Comme l’explique Wassim Nasr : « Depuis les années 2010, les combattants circulaient de l’Europe vers le ‘califat’ d’Irak et de Syrie, principal pôle d’attraction mondial du djihad. Le Sahel importait des cadres et un savoir-faire, mais n’attirait pas de recrues venues du Nord ». 
  • Le fait qu’un Européen cherche spécifiquement à gagner la province sahélienne montrerait à la fois que « la région ne serait plus seulement un théâtre d’insurrection locale ou une zone de transit, mais une destination en soi » et que, en même temps, « le chemin pour la rejoindre est plus difficile ». 

Ce basculement serait dès lors cohérent avec l’analyse de la « nouvelle phase du djihadisme sahélien » décrite par Wassim Nasr dans un entretien paru dans nos pages

  • La consolidation institutionnelle de la province du Sahel de l’État islamique, la jonction capacitaire avec la province d’Afrique de l’Ouest et sa nouvelle capacité à faire circuler les hommes et les compétences par-delà les frontières auraient un effet non seulement interne, mais aussi global. 
  • Comme l’explique Wassim Nasr, le pouvoir d’attraction extérieur est caractéristique des organisations qui cessent d’être des maquis pour « devenir des projets attractifs auprès d’un vivier restreint de jeunes qui n’ont pas connu l’État islamique en tant que califat territorial et n’ont jamais mis les pieds sur un terrain de guerre. »
  • À mesure que l’État islamique se fragilise au Levant et que sa présence sahélienne se renforce, la carte mentale des candidats au départ pourrait se redessiner et pointer vers Nouakchott et la zone des trois frontières plutôt que vers Alep ou Raqqa. 

Les sources qu’il a pu consulter en Syrie il y a un mois confirment cette dynamique. 

  • Ce qui les inquiète, ce sont « les jeunes sunnites radicalisés qui vivaient dans les villes tenues par le régime d’Assad et qui sont aujourd’hui déçus par al-Charaa, plus que ceux qui ont porté les armes et ont vu les conséquences néfastes des choix stratégiques de l’État islamique ».
  • Les autorités syriennes seraient confrontées au même problème qu’en Europe, à ceci près que « les déçus, en Syrie, ont beaucoup plus facilement à disposition des armes et des explosifs, et peuvent donc faire plus de dégâts —une catégorie réduite, très jeune, d’individus qui cherche un État islamique fantasmé et non plus les réseaux structurés d’il y a dix ans ».

Il faut toutefois noter qu’il s’agirait pour l’instant d’un cas isolé et que l’étape mauritanienne n’est pas encore confirmée.

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Trump peut encore gagner les élections de mi-mandat https://legrandcontinent.eu/fr/2026/08/05/trump-peut-encore-gagner-les-elections-de-mi-mandat/ Wed, 05 Aug 2026 09:29:40 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=351299 Les sondages erronés et les divisions démocrates pourraient offrir une victoire inattendue en novembre au parti républicain.

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À moins de cent jours des élections de mi-mandat de novembre, plus d’une douzaine d’États tiennent des primaires en août. 

  • Deux sièges décisifs dans le Michigan et en Alaska sont au cœur de la course. 
  • Le Michigan est un obstacle majeur pour les démocrates. Selon Decision Desk HQ, remporter cet État suffirait à porter à 87 % la probabilité pour le Parti républicain de conserver la majorité au Sénat.
  • Les primaires dans le Michigan, le Minnesota, le Wisconsin et le Kansas permettront donc de tester, chez les démocrates, l’équilibre entre l’aile centriste et l’aile populiste après les défaites de 2024, et, chez les républicains, l’emprise de Donald Trump sur les investitures. 

Les premiers résultats annoncés dans la nuit du 4 août donnent deux signaux opposés pour le camp démocrate.

  • Ainsi, lors de la primaire démocrate pour le Sénat, le progressiste Abdul El-Sayed a remporté la victoire face à la centriste Haley Stevens, élue au Congrès en 2019. Il affrontera en novembre Mike Rogers, le seul candidat républicain et soutien de Trump, pour le siège laissé vacant par le retrait de Gary Peters.
  • L’ampleur de l’erreur des sondages est peut-être l’enseignement le plus important du scrutin. Alors qu’il était donné gagnant avec 10 à 19 points d’avance, El-Sayed l’emporte avec une très faible avance de moins de 20 000 voix. Selon Nate Silver, il s’agit d’un problème structurel 78. L’erreur moyenne, déjà d’environ 9 points dans les primaires présidentielles, explose dans les primaires législatives où l’électorat est réduit et imprévisible, le vote plus volatil faute de repère partisan, et les sondages rares et souvent partisans. À l’approche des élections de mi-mandat, cet avertissement vaut pour tout le récit d’une « vague progressiste » ou d’un recul du trumpisme dans l’électorat.
  • Dans le 1er district du Missouri (Saint-Louis), fief acquis au parti, le sortant Wesley Bell a de nouveau écarté Cori Bush, figure de la « Squad », qu’il avait déjà battue en 2024. Comme il y a deux ans, la position sur Israël a structuré le duel. 
  • Lors de la primaire pour le poste de gouverneur du Kansas, État penchant vers le GOP au niveau fédéral (Trump gagne avec plus de 16 en 2024) mais dirigé par la démocrate Laura Kelly depuis 2019, le président du Sénat local Ty Masterson, adoubé par Trump, s’est largement imposé avec environ 42 % des voix, contre 22 % pour son premier rival. Chez les démocrates, la sénatrice Cindy Holscher, outsider anti-establishment, a devancé Ethan Corson, pourtant soutenu par la gouverneure Kelly.

D’autres scrutins sont prévus dans les prochains jours. 

  • Trois primaires sénatoriales sont prévues : Caroline du Sud (sous forme de primaire spéciale le 11 août, avec un éventuel second tour le 25), Minnesota (le 11) et Alaska (le 18), ainsi que la course pour le 20e district de Floride, le même jour. 
  • S’y ajoutent les primaires pour les postes de gouverneur du Wisconsin et du Minnesota, le 11 août, ainsi que celle du Michigan.

Trois tendances se dégagent concernant la tenue de la majorité de Trump au Sénat.

  • Comme nous l’avons analysé à plusieurs reprises, le clan Trump exerce une mainmise quasi totale sur le Parti républicain. Ses soutiens remportent les primaires les unes après les autres : Rogers sans opposition au Michigan pour le Sénat, Masterson au Kansas et Mike Lindell favori pour le poste de gouverneur du Minnesota. L’onction présidentielle reste le facteur le plus déterminant d’une primaire républicaine, témoignant ainsi de l’absence d’une opposition structurée au sein du parti.
  • L’allégeance personnelle à Trump comme critère fondamental de sélection des candidats produit une baisse de la qualité de ces derniers et fait courir un risque au camp présidentiel. Mike Lindell, fabricant d’oreillers, radicalement complotiste jugé responsable au civil de fausses allégations sur l’élection présidentielle de 2020, en est le parfait exemple : sa nomination probable pourrait faire glisser le pronostic de l’agrégateur Cook Political Report de « probablement » à « solidement démocrate » dans une opposition qui le verra se confronter à l’ancienne candidate à la présidentielle démocrate Amy Klobuchar.
  • Le bilan de la présidence reste difficile à défendre, comme le montre l’exemple du Minnesota. L’État, qui a vu, début 2026, deux de ses citoyens tués par l’ICE lors de l’opération « Metro Surge », puis des manifestations, la mobilisation de la Garde nationale et un repli fédéral sous la pression de l’opinion. 

La stratégie républicaine semble, à ce stade, se concentrer sur deux sièges dont l’issue est incertaine (toss-ups). 

  • Le Michigan est le principal objectif. Remporter ce siège démocrate augmenterait les chances de conserver la majorité. D’où des investissements considérables. Le Senate Leadership Fund, proche de la direction républicaine, y a engagé à lui seul près de 50 millions de dollars dans une course dont les dépenses publicitaires atteignent déjà 100 millions de dollars.
  • En Alaska, la situation est inverse et la campagne du camp Trump est plus défensive. Le sortant, Dan Sullivan, doit composer avec un homonyme républicain, un instituteur à la retraite de Petersburg enregistré comme républicain pour l’occasion, également prénommé Dan Sullivan, qui figure sur le même bulletin. Le parti républicain voit dans cette coïncidence une manœuvre démocrate destinée à semer la confusion et à éparpiller les voix.

Du côté démocrate, les tendances sont plus claires. 

  • Un clivage oppose l’aile gauche de Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez à l’aile centriste, dont Bell, qui a battu Bush dans le Missouri, est la figure de proue ces derniers jours. La question israélienne et l’influence de l’AIPAC traversent plusieurs de ces duels.
  • L’énergie du camp démocrate se déplace vers les profils de rupture et les candidats qui se présentent comme des outsiders progressent. Ainsi, au Kansas, Holscher devance le candidat soutenu par la gouverneure. Cependant, El-Sayed l’emporte au Michigan face au candidat soutenu par Nancy Pelosi et la gouverneure Gretchen Whitmer, mais son avance reste très en deçà des sondages qui le donnaient gagnant de dix à dix-neuf points, nuance d’emblée le récit d’une nouvelle vague progressiste. Selon Nate Silver, la gauche progresse « globalement », mais « course par course, la variance est forte ».
  • Ces victoires ravivent le dilemme de l’électabilité qui hante le Parti démocrate depuis 2016. Faut-il mobiliser la base en investissant des candidats de rupture, au risque de les voir moins compétitifs en novembre ? Cette crainte est manifeste à propos de Francesca Hong (Wisconsin) ou de Peggy Flanagan (Minnesota), que les républicains disent préférer affronter. Le Michigan sera le test grandeur nature. La probable victoire d’El-Sayed obligerait désormais un candidat de la gauche populiste à conquérir un État pivot que le parti ne peut se permettre de perdre, et où les sondages le donnent déjà distancé par le républicain Rogers. 

Pour mémoire, depuis 1934, le parti du président n’a gagné des sièges à la Chambre que lors de trois élections de mi-mandat (1934, 1998 et 2002).

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Avec V4-Flash, DeepSeek mise sur l’IA à faible coût plutôt que sur la course à la puissance https://legrandcontinent.eu/fr/2026/08/05/avec-v4-flash-deepseek-mise-sur-lia-a-faible-cout-plutot-que-sur-la-course-a-la-puissance/ Wed, 05 Aug 2026 04:30:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=351198 Fin juillet, le Chinois DeepSeek, leader de l'IA à bas coût, a publié la nouvelle version de son modèle « Flash » : cent fois moins cher que Claude Fable 5, le modèle le plus avancé d'Anthropic, gratuit et librement réutilisable, il est déjà en tête des usages sur la plateforme OpenRouter.

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Publié fin juillet, DeepSeek-V4-Flash-0731 est le dernier modèle de la série DeepSeek-V4, conçue pour offrir une forte efficacité en contexte long : réduire les coûts de calcul et de mémoire sans dégrader les capacités du modèle, tout en explorant des architectures à plus faible latence.

  • Le modèle reprend exactement l’architecture et la taille du DeepSeek-V4-Flash-Preview d’avril (284 milliards de paramètres, dont 13 milliards activés, et un contexte d’un million de tokens) mais intègre de nouvelles recettes de post-entraînement destinées notamment à renforcer ses capacités agentiques.
  • Avec V4-Flash, le pari de DeepSeek n’est pas d’égaler la frontière en intelligence brute, mais de maximiser la densité d’intelligence par paramètre actif et par dollar. 
  • Selon Artificial Analysis 79, son coût moyen est de seulement 0,03 dollar par test, soit environ cent fois moins qu’un modèle de frontière comme Claude Fable 5 (3,15 dollars).
  • À architecture et capacités de base inchangées, l’amélioration du post-entraînement permet ainsi d’accroître fortement l’efficacité économique du modèle. Avec un million de tokens de contexte, DeepSeek-V4-Flash-0731 ne consomme qu’environ 10 % des calculs (FLOPs) par token généré et 7 % de la mémoire (KV cache) de DeepSeek-V3.2, le modèle précédent.
  • V4-Flash-0731 se montre par ailleurs plus performant que DeepSeek-V4-Pro, pour un tiers de son prix. Ces deux modèles appartiennent à la même famille architecturale et utilisent les mêmes facteurs de compression de l’attention pour améliorer l’efficacité en contexte long. Ils diffèrent néanmoins par leur échelle : 43 couches, une dimension de 4 096, 256 experts et 13 milliards de paramètres activés pour Flash, contre 61 couches, une dimension de 7 168, 384 experts et 49 milliards de paramètres activés pour Pro.
  • Sur les benchmarks agentiques publiés par DeepSeek, V4-Flash-0731 dépasse V4-Pro-Preview sur les neuf évaluations présentées : 82,7 contre 72,1 sur Terminal Bench 2.1, 54,4 contre 12,8 sur DeepSWE, 76,7 contre 52,7 sur CyberGym, ou encore 70,3 contre 55,9 sur Toolathlon-Verified. 
  • Le rapport d’avril estimait encore V4-Pro-Max à trois à six mois de la frontière américaine sur le plan du raisonnement ; Flash-0731 réduit l’écart en ce qui concerne l’exécution agentique.
  • Depuis sa sortie le 31 juillet 2026, V4-Flash occupe la première place du classement hebdomadaire d’usage d’OpenRouter, grâce à un rapport performance-prix qui se traduit rapidement en trafic réel.
  • Côté licence, DeepSeek-V4-Flash-0731 est, comme la plupart des modèles récents de DeepSeek, publié sous licence MIT : utilisation commerciale, modification et redistribution autorisées. Kimi K3, à l’inverse, impose à toute entreprise réalisant plus de 20 millions de dollars de chiffre d’affaires annuel de conclure un accord commercial spécifique.
  • DeepSeek publie également le module « draft » couplé aux versions initiales de V4-Flash et V4-Pro, utilisé pour le décodage spéculatif — une technique qui accélère l’inférence en faisant prédire plusieurs tokens à la fois par un petit modèle, prédictions ensuite vérifiées par le modèle principal — ainsi que le code permettant de l’entraîner 80. Moonshot, de son côté, conserve un avantage structurel à servir K3 sur sa propre infrastructure : son draft, dérivé par fine-tuning d’une couche MTP elle-même pré-entraînée avec le modèle de base, n’est pas publié.

Dans un échange avec des investisseurs datant du mois de mai 81, le cofondateur de DeepSeek, Liang Wenfeng, insistait sur le fait que la publication des poids ne permet pas automatiquement aux fournisseurs tiers d’égaler le coût d’inférence de DeepSeek : atteindre le même coût par token exige de nombreuses optimisations que peu d’entreprises ont la capacité de mettre en place. 

  • Il y décrivait également le principal écart entre la Chine et les États-Unis : les capacités de calcul et les GPU. Le manque de calcul réduit directement la taille des modèles et le nombre d’expériences pouvant être menées en parallèle, donc la qualité des modèles ; il dit chercher à obtenir le plus grand nombre de GPU possible, dès lors que leur prix reste raisonnable.
  • Le modèle économique possède, selon lui, une base solide : même sans nouvelle rupture technologique, la vente d’API pourrait suffire à rendre DeepSeek rentable et à soutenir une société cotée.

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