Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/ L'échelle pertinente Sat, 17 Oct 2026 06:24:05 +0000 fr-FR hourly 1 https://legrandcontinent.eu/fr/wp-content/uploads/sites/2/2021/03/cropped-Capture-décran-2021-03-20-à-19.21.51-32x32.png Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/ 32 32 Portraits de la génération sacrifiée du Donbass https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/17/portraits-de-la-generation-sacrifiee-du-donbass/ Sat, 17 Oct 2026 05:28:21 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364562 Quand la photographie garde trace d’une jeunesse traversée par la guerre

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En Occident, l’invasion russe de 2022 a eu un effet que ni Maïdan, ni la guerre du Donbass n’avaient suffi à produire : faire connaître l’Ukraine et la placer au centre de l’attention internationale. À cette date, les régions de l’Est du pays sortaient pourtant de huit ans d’un conflit de basse intensité qui a bouleversé l’existence de ses habitants, à commencer par ceux des territoires occupés.

Depuis février 2016, la photojournaliste Marion Péhée travaille sur les conséquences de ce conflit sur les populations civiles à travers un angle inédit : la trajectoire d’un groupe d’adolescents de Chtchastia suivis pendant dix ans de part et d’autre des frontières politiques, sociales et culturelles. Depuis l’occupation de cette ville du Donbass par l’armée russe, la bande autrefois soudée s’est dispersée entre l’Ukraine, les territoires occupés, la Russie et l’étranger  : certains sont devenus soldats dans l’armée ukrainienne, d’autres dans l’armée russe ; plusieurs ont trouvé la mort.

Après avoir reçu le prix de l’Union des Photographes Professionnels en 2022 et été nominée la même année pour le prix « Courage in Journalism » de The Economist, ce travail sur le Donbass a valu à Marion Péhée de remporter la Bourse Canon de la Femme Photojournaliste en 2025. Nous revenons avec elle sur les drames et les paradoxes de cette génération façonnée par la guerre.

Comment vous est venue, à l’origine, l’idée de ce premier projet en terre ukrainiennne ? S’inscrivait-elle dans une recherche ou un questionnement plus large ?

Marion PéhéeMon arrivée à Chtchastia en avril 2016 s’est faite un peu par hasard. Il se trouve que j’étais en Ukraine pour rendre visite à une amie qui travaillait à l’Institut français de Kiev. Et c’est dans ce cadre que j’ai commencé à m’intéresser à une organisation, l’association Vostok SOS, qui venait en aide aux déplacés internes. Ses membres réalisaient des missions dans le Donbass et m’ont proposé de les accompagner. C’est un souci de logistique sur la route qui nous a contraints à nous arrêter dans l’oblast de Louhansk, précisément à Chtchastia – une ville dont le nom signifie ironiquement « bonheur » en ukrainien et en russe. 

On m’a déposée chez un professeur d’histoire, qui enseignait justement au lycée de la ville, un endroit dans lequel j’allais bientôt passer de longues heures dans le cadre de mes entretiens. En discutant avec moi, il a rapidement évoqué des jeunes de la ville qui s’étaient engagés dans un bataillon de volontaires deux ans plus tôt, alors qu’ils n’avaient que quatorze ans. Cette histoire m’a semblé incroyable, j’ai aussitôt voulu en savoir davantage. Peu à peu, l’idée de raconter leur histoire à travers la photographie s’est imposée à moi. Toutefois, je crois avoir débuté assez maladroitement. À l’époque, je sortais d’un master de photographie et d’art contemporain et travaillais au musée Jacquemart-André. Je n’avais donc aucun rapport avec le photojournalisme. J’étais arrivée sur le terrain sans projet déterminé, et encore moins avec l’idée d’y travailler pendant les dix prochaines années de ma vie.

Dans le cadre de cette entrée sur le terrain improvisée, comment se sont opérées vos premières rencontres avec les jeunes ? 

Finalement, je suis restée plus longtemps que prévu, hébergée par le professeur d’histoire en question. Il m’a raconté l’histoire de la ville, mais aussi sa propre arrestation par les séparatistes pro-russes en 2014, avec un passage en prison durant plusieurs mois. Il m’a également parlé de ses deux filles qui prêtaient main-forte dans l’armée, en tant que volontaires dans le bataillon Aidar. Sur le coup, je ne saisissais pas exactement ce qui les avait amenées à s’engager. 

Plus tard, des jeunes de Chtchastia m’ont expliqué que l’armée était très présente dans cette ville qui avait fait l’objet d’intenses combats en 2014. À leurs yeux, il y avait quelque chose d’excitant, et même de « cool », à fréquenter les militaires, à se montrer à leurs côtés. Ces adolescents n’étaient guère mus par des sentiments patriotiques. Pour eux, l’essentiel était surtout de se donner un statut, en « traînant » avec les figures les plus populaires de la ville. L’un d’eux se vantait même d’être monté sur un char lorsqu’il était âgé de quatorze ans et d’avoir reçu des bonbons ainsi que des douilles vides. 

Intriguée par ces rencontres et ces découvertes, j’ai décidé de revenir plus longuement à Chtchastia quelques mois plus tard, au milieu de l’été, pour tâcher de mieux comprendre les dynamiques locales. Que signifiait le fait d’avoir quinze ou vingt ans dans cette ville  ? Quelle vie y menait-on, quels désirs d’avenir pouvait-on s’autoriser ?

Kharkiv, Ukraine, mars 2026

Sveta marche dans les rues de Kharkiv. Derrière elle, se dresse le bâtiment de l’administration régionale, situé sur la place de la Liberté et lourdement bombardé en mars 2022. Toutes les fenêtres ont été soufflées et les plafonds gravement endommagés, voire entièrement détruits par endroit. « En 2014, j’avais 13 ans, j’ai commencé à comprendre qu’il se passait quelque chose quand l’armée ukrainienne est arrivée dans la ville pour libérer Chtchastia. Les bombardements étaient très intenses, le bruit était tellement surprenant pour moi, j’ai eu très peur. Je me souviens de deux frappes : la première, j’ai saigné du nez de peur ; et la seconde, j’étais sous des couvertures, les vitres ont explosé. Et le lendemain, l’armée ukrainienne est rentrée dans la ville. »

Sveta vit seule à Kharkiv et cumule deux emplois : elle travaille comme vendeuse dans une bijouterie et gère une boutique en ligne d’électronique. Elle a fait ses études supérieures pour être assistante sociale à Kharkiv. « Je me sens bien ici, je suis tranquille. J’aime énormément cette ville : elle est agréable et propre, les gens sont super, il n’y a pas de discrimination et il y a beaucoup de déplacés internes ».

Je ne parlais ni russe, ni ukrainien. Les adolescents de la ville ne parlaient eux-mêmes ni anglais, ni français. Par un nouveau hasard, j’ai été aidée par l’un d’eux, sorti de nulle part, qui parlait espagnol. Je bricolais comme je le pouvais. J’errais dans la ville en lançant des regards et des sourires à tous les jeunes pour tâcher de créer du lien. Valya a été l’une des premières à s’amuser de ma présence. Elle m’a embarquée dans son groupe d’amis où j’ai fait la rencontre de Vova, puis d’une série d’autres jeunes. Ils ne comprenaient pas bien ce qui m’avait amenée à Chtchastia – et j’avais moi-même du mal à le formuler –, mais ils prenaient plaisir à se faire photographier. C’est ainsi que j’ai réalisé plusieurs voyages en 2016 et 2017, pour revenir périodiquement leur rendre visite.

Comment percevaient-ils les enjeux brûlants du moment, les questions liées à la défense du territoire et au contrôle économique et politique de la région ? 

Difficile à dire  : ils n’évoquaient ni Maïdan, ni la Crimée. Ils avaient alors entre 16 et 18 ans. Toutes ces questions n’étaient pas immédiatement présentes pour eux. Beaucoup me disaient même qu’ils se sentaient davantage « à côté de la guerre » qu’au milieu de celle-ci. Il y avait presque quelque chose de ludique dans tous ces événements : une jeune fille m’a raconté que les jeunes de la ville s’amusaient à crier tantôt « Gloire à l’Ukraine », tantôt « Gloire aux séparatistes ». L’un d’eux a même essayé d’arracher un drapeau de l’Ukraine. 

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016

Valya, Vova, Sergueï, Dasha, Kostia et Nina (de gauche à droite) discutent sur un banc. Après l’invasion à grande échelle, les jeunes de Chtchastia se souviennent : « Aucun d’entre nous n’avait vraiment de parents, aucun n’avait d’argent. On était avec les grands-parents, qui ne voulaient pas quitter leur maison et n’avaient nulle part où aller. Eux survivaient dans la peur. Nous on vivait ! […] On jouait à choisir son camp ! On buvait en criant “Gloire à l’Ukraine”, “Gloire aux séparatistes”, et on riait. L’un d’entre nous a voulu arracher le drapeau ukrainien et hisser le drapeau de Louhansk en plein jour. C’étaient des jeux que l’on croyait sans conséquences. »

En somme, ils s’amusaient, faisaient les quatre cents coups, sans percevoir tout à fait la portée de la guerre à leurs portes. En 2014, certains écoutaient des chansons qui glorifiaient la Novorossija, les Républiques populaires de Louhansk et de Donetsk. Pour eux, c’était tout simplement les tubes du moment. Tout cela leur semblait très loin ; ils vivaient ce quotidien de manière légère, comme une sorte de jeu sans conséquences, à la manière de n’importe quelle personne de leur âge en Europe de l’Ouest – à cela près qu’ils étaient en Ukraine. Depuis, les choses ont bien changé, cette insouciance a disparu. À l’époque, certains jeunes avaient été payés une poignée de hryvnia par les séparatistes pour désamorcer des pièges posés par l’armée ukrainienne  ; aujourd’hui, l’un d’entre eux sert dans cette même armée. Il faut dire que beaucoup de ces adolescents étaient livrés à eux-mêmes, parfois sans parents, souvent déscolarisés.

Existait-il, à l’inverse, un encadrement institutionnel qui les rattachait plus étroitement à l’Ukraine ?

Tout ce qui précède ne retire rien à leur attachement au territoire. La plupart manifestaient leur intention de rester dans cette ville, qui n’offrait pourtant pas de réelles perspectives. Vivre à Chtchastia, cela signifiait, soit travailler à la centrale électrique, soit entrer dans l’armée. J’avais le sentiment que certains habitaient la ville un peu comme un devoir, du fait de la présence russe à quelques kilomètres de distance. Il y avait donc une forme d’ambiguïté, qui se retrouvait aussi dans leurs tatouages aux armoiries de l’Ukraine ou dans leurs bracelets aux couleurs du drapeau ukrainien. Si la politisation ne ressortait pas clairement, puisqu’elle se mâtinait de jeux et d’insouciance, elle transparaissait tout de même dans certains signaux. 

En passant du temps dans leur lycée, j’ai découvert un cours intitulé « Défense de la Mère Patrie », qui consistait essentiellement à monter et démonter des kalachnikovs le plus vite possible. Sur les murs du lycée, on trouvait aussi des affiches avec le visage de Poutine au milieu d’une cible. Mais, à nouveau, il y avait un décalage entre le discours qu’on attendait d’eux et leur rapport personnel à toutes ces réalités. 

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, novembre 2016

Portrait de Viktor dans sa chambre d’internat du lycée Taras Chevtchenko. À l’époque, cet élève souhaitait quitter la ville pour aller vivre à Kharkiv. Aujourd’hui marié, il vit à Odessa où il reste cloîtré chez lui, craignant d’être recruté par l’armée ukrainienne. « C’est difficile d’être un homme de 26 ans aujourd’hui en Ukraine ».

Dix ans plus tard, qu’est-ce qui vous a amené à reprendre cette enquête ? Dans quelles conditions s’est fait ce retour sur le terrain ? 

La situation n’avait plus rien à voir. Naturellement, je ne pouvais plus me rendre à Chtchastia, désormais occupée par l’armée russe. Les enjeux de sécurité étaient sans commune mesure. Il faut dire qu’en 2016-2017, j’étais, moi aussi, habitée par une forme d’insouciance. Aujourd’hui, au-delà même de l’intégrité physique dans un pays en guerre, la diffusion de mes photos d’archives, celles d’avant 2022, est devenue une source de risque pour certains jeunes qui résident encore dans les territoires occupés ou qui y ont de la famille et des amis. Il m’est devenu impossible de raconter certaines histoires, de montrer certaines personnes. Jusqu’à l’invasion à grande échelle, les choses étaient beaucoup plus fluides.

Plus largement, lorsque j’ai rouvert ce dossier il y a plus de quatre ans, début 2022, mon travail a d’emblée pris la forme d’une véritable enquête. Sur ce terrain que j’avais inauguré de manière assez improvisée, il fallait cette fois-ci que je procède avec méthode pour retrouver la trace de mes contacts. Le point de départ a été une jeune fille, à l’époque la seule à figurer parmi mes contacts Instagram. Elle m’a appris que son amie Valya avait été arrêtée par l’armée russe. Les soldats étaient arrivés à Chtchastia avec des listes d’activistes et d’anciens militaires de la ville. Valya, qui avait fait partie de l’armée ukrainienne, avait été arrêtée dans les premières heures de l’invasion. J’ai su par la suite qu’elle avait passé dix jours en prison avant d’être relâchée, mais que sa libération avait été suivie d’une série de nouvelles arrestations. J’ai commencé à regrouper des contacts grâce à cette personne, puis sur les réseaux sociaux, par téléphone, pendant des mois et des mois, jusqu’à ce que ma recherche se retrouve dans une impasse. Tous mes contacts m’avaient livré les informations dont ils disposaient, je faisais du surplace. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à travailler avec une personne spécialisée dans l’OSINT, qui m’a aidée à collecter de nombreux renseignements précieux. Bientôt, j’ai appris que Valya avait été tuée par l’armée russe. On avait retrouvé son corps torturé dans une forêt de Chtchastia. C’est aussi ce qui a motivé mon travail : la volonté de savoir, de documenter ces crimes de guerre, mais aussi de transmettre l’histoire et la mémoire de celles et ceux que j’ai photographiés.

Ukraine, mai 2026

Une photo de Valya faite prisonnière sur un groupe Telegram intitulé : « Tu reconnais les Ukrainiens à leur coiffure ». Ce groupe de discussion diffuse quotidiennement des images de soldats ukrainiens faits prisonniers, accompagnées de contenus à caractère humiliant. La légende de la photo indique : « Il est réjouissant de constater que ce ne sont pas seulement les militaires ukrainiens masculins qui ont fait le choix conscient de se rendre, mais aussi les femmes. La question reste ouverte : pourquoi sont-elles allées là-bas ? Néanmoins, certaines d’entre elles déposent les armes à temps et lèvent les mains. L’instinct de vie l’emporte sur l’instinct de mort. N°1748 Valentina Konstantinovna Davronova, 22 ans. »

Après dix jours de captivité, Valya est relâchée mais fréquemment contrôlée. Elle fréquente de temps en temps les soldats de Chtchastia. C’est ainsi qu’elle passe la soirée du 13 janvier 2023 avec eux au café Raduga (arc-en-ciel, en russe). Cette nuit-là, elle disparaît. Le 22 février 2023, sa mère reçoit un appel d’un enquêteur de la fédération de Russie qui lui annonce que Valya a été retrouvée dans la forêt. « Il m’a dit de faire sa reconnaissance par photo sinon je n’allais pas y survivre. Elle avait le corps déchiqueté au couteau et la tête explosée par une grenade. Elle était seulement en culotte. »

Le 7 mars 2025, le tribunal militaire de Rostov reconnaît deux hommes coupables de son meurtre et les condamne à 12 et 18 ans de prison. Ils ont fait appel. L’enquête a établi qu’au moins neuf autres militaires avaient entendu et vu Valya se faire torturer, sans intervenir.

Quelles trajectoires avaient suivi les autres jeunes que vous aviez rencontrés quelques années plus tôt ? 

J’ai d’abord retrouvé Vova, l’un de mes premiers contacts parmi la bande de Valya. Nos retrouvailles ont été particulièrement touchantes. Pour eux, j’étais quelqu’un de familier, mais aussi une personne dépositaire de leurs photographies d’enfance et de jeunesse, donc d’un matériau d’autant plus précieux désormais qu’il n’existe plus rien – ni cette ville, ni cette vie. 

La dernière fois que j’avais photographié Vova, c’était à l’occasion de la fête de ses dix-huit ans avec ses amis. La même année, il s’est engagé dans l’armée ukrainienne, et a passé huit ans dans les tranchées.

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016

Vova fête ses 18 ans avec ses amis. «  C’était la belle vie, à boire, fumer, faire la fête. La vie libre. Ma belle vie s’est terminée l’année de mes dix-huit ans ». Ce soir-là, ils sont une dizaine d’amis à boire, rire, fumer, s’enlacer, se chercher et s’embrasser. Quinze jours plus tard, Vova s’est engagé dans l’armée, il est parti au combat dans la région de Donetsk après un mois de formation. En 2025, il dit sa frustration d’être mobilisé dans cette région, plutôt que de défendre sa ville et sa région.

 En 2023, après une blessure qui lui a fait perdre deux doigts, il est devenu formateur à Zaporijjia. En le retrouvant en 2022, j’ai bien sûr rencontré quelqu’un de très changé. À l’époque, il était marié et j’ai profité d’une permission pour le prendre en photo avec sa femme, à leur domicile. Le lendemain matin, je l’ai accompagné jusqu’au bus qui le ramenait dans le Donbass. Je ne l’ai revu qu’un an plus tard, à l’hôpital militaire de Dnipro, blessé et détruit – sa femme l’avait quitté entre-temps. Il me disait : « La guerre m’a même pris cela. » Il était très seul, et a tâché de revenir à la vie civile. Mais ce tournant était difficile pour quelqu’un qui avait grandi et qui s’était construit dans les tranchées. Il était devenu incapable de trouver le sommeil dans le silence, après des années passées à s’endormir sous les frappes.

Dnipro, Ukraine, février 2024

Lors d’une consultation avec un médecin pour le changement de son pansement. « Personne ne faisait attention à mon âge. On me lançait : “Tu es du Donbass ? En avant !” »

Vova regarde sa main blessée. Après huit années passées dans l’armée, il se retrouve seul et désorienté à Dnipro. Il a grandi dans les tranchées – une vie de guerre qui, aujourd’hui encore, reste son seul repère. Pour la préserver, pour ne pas l’inquiéter, Vova n’a jamais avoué à sa mère qu’il avait rejoint l’armée – ni qu’il est désormais invalide. « Moins on sait, mieux on dort. Une mère n’a pas envie d’imaginer son fils à la guerre ».

Plus largement, chez ceux que j’ai retrouvés en Ukraine, on peut distinguer deux profils  : ceux qui ont intégré l’armée ukrainienne, comme Vova, et ceux qui craignent d’être mobilisés, vivent terrés chez eux, et passent leurs journées sur Telegram à scruter les mouvements des recruteurs. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agissait donc d’une réalité dure, très dure. J’ai aussi contacté certaines personnes dans les territoires occupés, notamment à Chtchastia. Pour ces derniers, la communication était rendue particulièrement difficile par les blocages numériques : même Telegram était coupé. Lors de nos premières rencontres, les choses étaient beaucoup moins cloisonnées. Désormais, tous sont très prudents sur les informations qu’ils me transmettent. Certaines personnes m’ont littéralement raccroché au nez parce que je touchais à des questions sensibles : je pouvais moi-même représenter un danger pour elles. 

Malgré tout, certains osent aujourd’hui encore s’exprimer, dire à quel point la vie est devenue compliquée, combien la liberté dont ils jouissaient en Ukraine leur manque, à commencer par la liberté d’expression, depuis qu’ils vivent dans ce climat de peur. 

Chtchastia, oblast de Louhansk, Ukraine, juillet 2016

Tatouage des armoiries de l’Ukraine dans le cou, bracelet aux couleurs du drapeau ukrainien, Valya se baigne avec ses amis dans un étang. La jeune fille souhaitait rester vivre dans sa ville, elle a été assassinée par l’armée russe en janvier 2023. Sa mère Tetyana qui vit toujours à Chtchastia raconte : « Lorsque l’on vit très modestement, il faut entretenir de bonnes relations avec ceux qui vous dirigent. J’ai eu de bonnes relations avec les Russes, puis de bonnes relations avec l’armée ukrainienne qui a repris Chtchastia, et enfin de bonnes relations avec les Russes qui sont revenus en 2022. »

Une amie de Valya raconte : « Il n y a plus de liberté d’expression là-bas, ça me paraît être un des motifs pour lequel Valya a été tuée, elle ne tenait pas sa langue dans sa poche, elle pouvait dire les choses franchement et elle a sans doute dit des choses qu’il ne fallait pas. »

J’ai également retrouvé quelques personnes qui vivent maintenant en Russie, par exemple une jeune fille dont le petit ami originaire de Donetsk, a trouvé du travail là-bas. Elle a décidé de le suivre, mais elle-même ne travaille pas ; elle passe son temps chez elle et supporte mal le climat ambiant. Le point commun est que tous reviennent avec nostalgie sur l’époque où je les ai photographiés. Une époque qui, rétrospectivement, à l’aune de tout ce qui est arrivé depuis, leur paraît d’autant plus heureuse – même s’ils habitaient alors à vingt kilomètres de la ligne de front.

Ces trajectoires sont donc plus imbriquées culturellement, voire militairement, qu’on pourrait le penser en observant simplement une ligne de front séparant deux aplats de couleur ? 

L’ambition de ce projet était précisément de montrer la complexité de ces trajectoires, qui peuvent parfois sembler irréelles. 

Il y a une expression que je ne comprenais pas au début de mes recherches : comme je ne parle pas russe, je faisais des traductions automatiques sur mon téléphone, et, à chaque fois, revenait l’expression « changer de chaussures », ce qui signifie « changer radicalement d’opinion ou de comportement ». On dirait en français «  retourner sa veste ». J’ai rapidement compris que beaucoup avaient dû «  changer de chaussures  » pour s’adapter, pour survivre.

Je pense par exemple à un adolescent très pro-ukrainien, Evguéni, qui passait son temps en compagnie des soldats, et portait une petite enseigne aux couleurs de l’Ukraine. Quelqu’un de très fier, qui bénéficiait en même temps d’une sorte d’aura, avec d’autres jeunes gens qui gravitaient en permanence autour de lui. Or, j’ai appris au cours de mes recherches qu’il avait intégré l’armée russe. Je n’en revenais pas que quelqu’un d’aussi patriote puisse être rentré dans l’armée russe. Puis, j’ai eu sa mère au téléphone. Elle ne vivait pas à Chtchastia, mais en Géorgie, elle était persuadée que son fils avait été enrôlé de force dans l’armée russe, qu’il ne l’aurait jamais intégrée délibérément. Pourtant, en poursuivant mes recherches, j’ai trouvé son compte TikTok et découvert des vidéos à la gloire de la Russie, de ses « frères et sœurs d’armes ». Bref, un compte totalement pro-russe. J’ai fini par comprendre que cette mère avait dû elle-même se construire une histoire, parce qu’il lui était trop difficile d’affronter la réalité brute. Lorsque j’ai contacté la petite amie de ce soldat à Chtchastia, elle m’a carrément affirmé qu’ils avaient toujours été Russes, qu’Evguéni était russe, et que rien de tout cela n’était surprenant. C’est ce type de trajectoires non linéaires, qui racontent la guerre de façon inattendue, que j’avais l’intention de raconter.

À l’inverse, certaines attaches culturelles ont été durcies par la guerre. On sait que la question de la langue a acquis une signification particulière depuis que la propagande russe assure vouloir « libérer » les russophones que le « régime de Kiev » aurait privés de leur langue. À ce propos, je me suis longuement entretenue avec un jeune que je suis parvenue à retrouver. Il m’a alors fait le récit suivant  : « J’ai toujours parlé russe à Chtchastia, sans que cela pose le moindre problème. J’avais tout : un travail, une petite amie, ma famille. J’aimais cette ville plus que tout, je parlais russe, et ça n’était pas une question. Un jour, les Russes sont arrivés, et ils m’ont tout pris. Ils sont entrés dans ma maison, et ils m’ont tout pris. Aujourd’hui, je ne peux plus parler russe. C’est devenu impossible pour moi de prononcer un mot dans cette langue. » De fait, beaucoup de jeunes que j’ai rencontrés se sont réapproprié la langue ukrainienne, même sur le tard. Certains préfèrent parler mal ukrainien que parler russe, même si cette maîtrise incomplète leur inspire de la gêne, voire de la honte.

C’est donc la complexité de ces biographies et de ces manières d’être en guerre que je voulais montrer. Au début de l’invasion, mon retour sur le terrain avait été suscité par un sentiment d’alerte : cette guerre me semblait tout simplement inconcevable. Par la suite, le projet s’est précisé. Au-delà des cartes, des chiffres, des décisions politiques et militaires, je voulais raconter ces parcours individuels, ces souvenirs et ces attentes déçues, je voulais montrer l’état du Donbass, l’expérience vécue et le ressenti de ces jeunes, dans toute leur complexité. Proposer une sorte de portrait collectif, en somme. Celui d’une génération sacrifiée.

Bila Tserkva, oblast de Kiev, Ukraine, février 2026

Natalia devant la tombe de son fils Serhiy, tué en mission à Bakhmout en septembre 2022. Elle vient ici deux à trois fois par semaine, dépose quelques gâteaux sur la sépulture, et allume une cigarette pour lui. « C’est tellement calme ici – c’est le moment où je viens, je m’assoie je pleure un peu. » Serhiy s’engage dans l’armée ukrainienne en 2014, à la suite de la révolution Maïdan, à laquelle il a participé. Au moment de l’invasion à grande échelle, il rejoint une brigade de défense territoriale, et passe plusieurs mois dans sa ville natale de Bila Tserkva. Il est ensuite envoyé dans l’Est du pays, près de Bakhmout, le 14 septembre 2022. Serhiy est tué huit jours plus tard lors d’une frappe d’artillerie, qui coûte également la vie aux sept soldats présents avec lui.

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L’administration renoue avec l’amateurisme du premier mandat de Trump https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/17/ladministration-renoue-avec-lamateurisme-du-premier-mandat-de-trump/ Sat, 17 Oct 2026 04:30:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364617 Aux États-Unis, la corruption devient une question clef de la campagne pour les élections de mi-mandat.

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Les récents départs de plusieurs responsables de l’administration Trump suggèrent que la Maison-Blanche cherche à se débarrasser de profils compromettants avant les élections de mi-mandat, à l’issue desquelles les démocrates pourraient ouvrir des enquêtes pour corruption et abus de pouvoir.

Ces derniers mois, plusieurs responsables ont ainsi quitté l’administration ou ont été limogés.

  • La nouvelle porte-parole de la Maison-Blanche, Katie Zacharia, a été limogée hier, le 16 octobre, soit seulement sept jours après sa nomination. Cette dernière avait été notamment critiquée pour s’être présentée comme avocate sans avoir réussi l’examen du barreau.  
  • L’ex-ambassadrice en Grèce, Kimberly Guilfoyle, a démissionné mardi 13, à la demande de la Maison-Blanche. La semaine dernière, le Wall Street Journal avait révélé qu’elle avait demandé 100 000 dollars à un donateur, qui affirme que cette somme devait lui garantir un accès à l’administration 1.
  • Jeudi 15, l’envoyé spécial pour les partenariats mondiaux, Paolo Zampolli, a été lui aussi limogé. Des échanges d’e-mails montrent que le numéro deux du département d’État, Christopher Landau, l’accusait d’activités commerciales non autorisées, « peut-être illégales » 2.
  • Quatre responsables du département de la Sécurité intérieure ont également été limogés ou ont quitté leur poste sur fond de soupçons de corruption ou de fautes éthiques depuis février : la secrétaire Kristi Noem, son conseiller Corey Lewandowski, la porte-parole Tricia McLaughlin et Julia Varvaro.
  • L’ex-secrétaire au Travail, Lori Chavez-DeRemer, a quant à elle démissionné le 20 avril, en pleine enquête interne. Le rapport de l’inspecteur général l’accuse d’avoir utilisé des fonds publics pour des voyages personnels, et de ne pas avoir déclaré certains cadeaux.

Les cas et soupçons de corruption au sein de l’administration – mais aussi parmi les proches de Trump et sa famille – sont mis en avant par les démocrates dans la campagne pour les élections de mi-mandat. Certains candidats, comme le sénateur Jon Ossoff, qui se présente pour sa réélection en Géorgie, l’associent directement à la hausse du coût de la vie pour la population : « Ce n’est pas vous le problème, ni vos compatriotes […] C’est la corruption qui empêche les choses de fonctionner pour le peuple américain » 3.

  • Un sondage commandé par la chaîne conservatrice Fox News, réalisé du 9 au 12 octobre, indique que la corruption au sein du gouvernement est le sujet qui préoccupe « extrêmement » le plus d’électeurs (60 %) – au coude-à-coude avec l’inflation et la hausse des prix (58 %).
  • Cette préoccupation est partagée jusque dans le cœur de l’électorat trumpiste : 88 % des républicains se réclamant du mouvement MAGA se disent extrêmement ou très préoccupés par la corruption au sein du gouvernement 4. 

Hakeem Jeffries, le leader démocrate à la Chambre pressenti pour devenir président de la Chambre en cas de victoire démocrate en novembre, a promis de « demander des comptes aux escrocs ». Une série d’enquêtes visant Trump, sa famille et son administration sont d’ailleurs en préparation.

  • L’aile gauche du parti devrait quant à elle faire pression pour une destitution du président, dont la fortune a considérablement augmenté depuis son retour au pouvoir, en janvier 2025 5.
  • Ainsi, selon Forbes, la fortune de Trump a presque doublé entre 2024 et 2025, passant de 3,9 à 7,3 milliards de dollars. Le président américain a également mis à profit son influence et les outils de la politique commerciale américaine pour faire avancer ses propres intérêts et enrichir ses proches.

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Pékin prépare un contrôle inédit sur l’exportation de ses modèles d’IA https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/16/pekin-prepare-un-controle-inedit-sur-lexportation-de-ses-modeles-dia/ Fri, 16 Oct 2026 16:38:30 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364554 Est-ce la fin des grands modèles open source chinois ?

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Aujourd’hui, vendredi 16 octobre, les ministères chinois du Commerce et des Sciences et Technologies ont soumis à consultation un projet de révision du catalogue des technologies dont l’exportation est interdite ou soumise à autorisation 6.

  • Quarante technologies ont été ajoutées à cette liste, qui impose une autorisation pour certains transferts de savoir-faire et en interdit d’autres. Vingt-trois d’entre elles relèvent du domaine de l’intelligence artificielle.
  • Cette consultation se poursuit jusqu’au 15 novembre, mais une obligation d’enregistrement provisoire est d’ores et déjà en vigueur.

Le texte vise les poids et le code source des grands modèles au-delà d’un seuil de performance 7, ainsi que les agents intelligents, les architectures de clusters de calcul et les méthodes de conception de puces gravées en 14 nanomètres ou moins.

  • Quatorze technologies sont strictement interdites, dont la génération de code malveillant, tandis que les autres sont soumises à autorisation.

Cette mesure annonce-t-elle la fin des grands modèles open source chinois ?

  • En soumettant à autorisation les poids des modèles les plus puissants, le texte vise précisément la catégorie dans laquelle les laboratoires chinois publient aujourd’hui en accès libre, de DeepSeek à Qwen en passant par GLM et Kimi.
  • Un modèle déjà diffusé resterait hors champ, mais les suivants pourraient être soumis à autorisation, voire interdits.
  • Comme le souligne la chercheuse Zilan Qian, ce même document annonce pourtant un mécanisme destiné à faciliter la diffusion de code open source.

Les ministères ont en effet annoncé des « mesures de facilitation », dont l’octroi automatique d’autorisations, « afin de soutenir la construction d’un écosystème d’innovation en open source dans le domaine de l’intelligence artificielle » 8.

  • En prolongeant la doctrine « IA+ » de Xi Jinping, ces mesures s’accompagneraient de la construction et de l’exploitation de centres de données à l’étranger par des entreprises chinoises, de la production de puces hors de Chine, de la recherche conjointe mobilisant des ressources étrangères, ainsi que de la participation à l’élaboration de normes internationales.

En réalité, Pékin pourrait être en train de se doter d’un pouvoir discrétionnaire.

  • L’ouverture, qui permet de diffuser les normes chinoises et d’éroder l’avance commerciale des entreprises technologiques américaines, reste la stratégie privilégiée du Parti.

Face à l’attention internationale suscitée par cette annonce, Pékin a tenu à affirmer que cette mesure est une politique de sûreté, et non une arme commerciale.

  • Les ministères justifient les interdictions par le fait que les technologies de génération et de modification autonomes de code malveillant « peuvent servir à attaquer les infrastructures d’information critiques, l’industrie de défense ou les systèmes gouvernementaux essentiels, ou à contourner les dispositifs de sécurité nationale ». Ils insistent sur le caractère ordinaire de cette révision, qui « ne vise aucun pays, région ou entité en particulier », et sur le fait que « la position politique n’a pas changé ».
  • Selon la chercheuse Kristy Loke, il faut donc y voir moins un levier de négociation qu’un régime de gestion des risques liés à l’intelligence artificielle, annoncé dans le dernier plan quinquennal 9.

Comme le relève le journaliste spécialiste de la Chine Corbin Duncan, un non-dit semble affleurer dans cette séquence.

  • Le projet vise à interdire l’exportation des technologies d’intelligence artificielle capables de « générer et de modifier de manière autonome du code malveillant », ainsi qu’à restreindre celles qui servent à découvrir des failles de sécurité.
  • Or, une interdiction par capacité suppose qu’on puisse l’isoler, alors qu’elle découle de l’intelligence générale du modèle : « Si l’intelligence se généralise, comment les laboratoires chinois pourront-ils distinguer un modèle performant d’un modèle doté des capacités visées par les restrictions ? » 10

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L’Europe doit réapprendre à planifier https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/16/leurope-doit-reapprendre-a-planifier/ Fri, 16 Oct 2026 14:58:43 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364509 De la Chine à Monnet, la crise de la voiture électrique montre pourquoi l’Europe doit réinventer au plus vite une politique industrielle démocratique

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L’industrie automobile européenne est confrontée à une concurrence acharnée. En quelques années, et malgré la mise en place de droits de douane sur les véhicules électriques chinois en octobre 2024, des marques jusqu’alors peu connues telles que Geely, Xpeng, BYD, Neo ou Chery ont conquis 7 % du marché de l’Union européenne et semblent en passe d’atteindre les 10 %. À l’échelle mondiale, leur ascension est encore plus spectaculaire : elles ont exporté 7,1 millions de voitures en 2025, dont 2,5 millions de véhicules électriques, et leurs ventes ont doublé en un an. Depuis la pandémie, la Chine s’est hissée sans encombre au rang de leader du marché de l’électrification des transports : elle détient en effet les deux tiers du marché mondial des véhicules électriques. L’Union est loin derrière, avec seulement 15 % de ce nouveau marché. Alors qu’en Chine, les véhicules électriques sont devenus un secteur d’exportation clef connaissant une croissance vertigineuse, stimulée par la perturbation de l’approvisionnement mondial en pétrole, en Europe, ils sont désormais associés à la crise sans précédent du secteur automobile.

On parle beaucoup d’un « choc chinois 2.0 ». Dans l’automobile, il n’y a rien d’hypothétique. Et, contrairement au premier choc, qui avait principalement touché les segments manufacturiers à faible et moyenne technologie, celui-ci est plus douloureux. Il atteint le cœur même des avantages comparatifs que l’Europe pensait conserver : l’automobile, les pièces automobiles, les énergies renouvelables, l’électronique, tandis que les secteurs que l’Union considère comme ses goulets d’étranglement face à la Chine – pharmacie, moteurs d’avions long-courriers – pourraient à leur tour subir la disruption chinoise dans un avenir proche. Il s’agit précisément des secteurs où se concentre une grande partie de l’innovation européenne, qui génèrent les bénéfices réinvestis dans la recherche et les usines du futur, et qui versent les salaires qualifiés dont dépendent des régions industrielles entières. Perdre du terrain dans ces domaines revient à perdre la partie de l’économie qui finance et renforce les autres capacités.

Comment expliquer ce revirement historique ? Pendant plus d’un siècle, l’Europe a abrité certains des constructeurs automobiles les plus avancés au monde, les réseaux de fournisseurs les plus denses, les plus grandes institutions financières ainsi que le réseau le plus innovant d’institutions publiques génératrices de brevets. Pauvre en hydrocarbures et exposée au chantage énergétique russe, l’Europe avait en outre toutes les raisons de décarboner rapidement ses transports. Or, c’est précisément dans ce domaine que le continent a pris du retard sur la Chine, dont les constructeurs automobiles étaient encore invisibles il y a quinze ans.

Le «  Great Greenlash  »

La politique industrielle européenne a subi un « greenlash » : il ne s’agit pas d’un rejet en bloc de la décarbonation, comme dans les États-Unis de Trump, mais plutôt d’une tentative de ralentir ou d’édulcorer les engagements technologiques censés permettre cette transition. Les constructeurs automobiles européens et leur association professionnelle, l’ACEA, ont multiplié les pressions en faveur d’une plus grande « neutralité technologique », et de règles plus souples en matière de CO₂. Ils ont aussi appuyé pour conserver après 2035 les hybrides, les carburants synthétiques et les moteurs à combustion interne (MCI), arguant que la faiblesse des infrastructures de recharge, l’irrégularité de la demande des consommateurs et les coûts de production élevés rendent une transition brutale économiquement dangereuse.

Friedrich Merz a ainsi placé cet argument au cœur de la participation de l’Allemagne au débat européen : tout en insistant sur le fait que l’électrification reste la principale voie à suivre à long terme, il a fait valoir depuis son arrivée au pouvoir qu’il ne devrait pas y avoir d’« arrêt net » pour les MCI en 2035. L’électrification étant déjà une réalité chez les constructeurs chinois, cet horizon « de long terme » est surprenant. Ce « greenslash » apparaît comme un aveu d’échec de la transformation industrielle, mais aussi comme une réaction politiquement compréhensible visant à protéger l’emploi, les réseaux de fournisseurs et les capitaux irrécupérables.

Le risque de ce « greenlash » est toutefois double. Premièrement, il identifie à tort les causes de la crise, en l’attribuant aux ambitions européennes de décarbonation énoncées dans le Pacte vert et aux nombreuses initiatives qui en ont découlé, plutôt qu’à une politique industrielle verte trop timide. Deuxièmement, céder à l’argument de la « neutralité technologique » à un moment où le marché automobile hors des États-Unis est tout sauf neutre sur le plan technologique, pourrait certes préserver les actifs existants à court terme, mais aussi rendre le rattrapage technologique plus difficile à long terme. 

Subventions chinoises ou esprit entrepreneurial chinois ? 

Deux discours hantent aujourd’hui l’Europe. Le premier, défendu par la Commission et certains États membres, consiste à affirmer que les problèmes de l’Europe tiennent aux subventions chinoises massives et déloyales, ainsi qu’aux guerres des prix planifiées qui créent une surcapacité chez les champions industriels de Pékin. Ce discours n’est pas sans fondement mais, à lui seul, il ne permet pas de saisir les causes profondes du basculement.

Les calculs du Rhodium Group 11 montrent en effet que l’impact des subventions chinoises par véhicule reste modeste : 292 dollars pour BYD et 64 dollars pour Geely par rapport à Tesla. Selon Rhodium, l’avantage décisif réside dans l’intégration verticale mise en œuvre par des entreprises privées chinoises telles que BYD ou Geely. Initialement fabricant de batteries, BYD a changé la donne dans l’industrie automobile en plaçant la batterie au cœur de la plateforme technologique, ce qui lui confère un avantage de coût estimé à 2 369 dollars par véhicule. 

Il y a ensuite un deuxième discours que l’on pourrait qualifier de « néo-schumpétérien » porté par de nombreux analystes du secteur, qui soulignent que la Chine a « gagné » la bataille des véhicules électriques, car les constructeurs automobiles évoluent dans une économie politique hypercapitaliste, libre des excès réglementaires européens, de ses prix élevés de l’énergie et d’une main-d’œuvre « surévaluée ». Pour ces raisons, ces entrepreneurs peuvent développer leurs entreprises à très grande échelle bien plus rapidement qu’en Europe. Selon eux, si l’État chinois joue un rôle, c’est uniquement pour freiner les choses ; et moins Pékin et les collectivités locales interviennent, mieux se porte l’entrepreneuriat chinois. 

Cet argument présente de nombreux mérites. Les « leaders » des marchés chinois des véhicules électriques, des énergies renouvelables et de l’intelligence artificielle sont en grande majorité des entreprises privées. Warren Buffett a joué un rôle plus important que n’importe quelle entité publique chinoise dans le lancement de BYD. En outre, lorsque Pékin a effectivement parié sur les véhicules électriques, son soutien s’est concentré sur des entités publiques ou des coentreprises incluant des partenaires publics, tandis que le secteur a été développé par des entreprises privées qui ont, pour ainsi dire, défié les directives. En Chine, les entrepreneurs du secteur des nouvelles technologies avaient tout intérêt à prendre des risques, car l’Europe maîtrisait déjà l’ingénierie de pointe des MCI. Ils ne pouvaient donc s’imposer qu’en développant à très grande échelle une technologie que les Européens ne maîtrisaient pas sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Dans cette logique, et c’est précisément la leçon de Wan Gang, l’avantage de la Chine pouvait résider uniquement dans sa capacité à miser sur des ruptures technologiques radicales.

Mais si l’esprit d’entreprise suffisait, pourquoi un géant chinois du thermique s’est-il converti à l’électrique quand ses homologues européens ne l’ont pas fait ?

Geely, le géant chinois du moteur thermique, a commencé par suivre la voie classique du constructeur automobile, gravissant la chaîne de valeur par le biais d’acquisitions multiples. Il a racheté Volvo en 2010, puis Lotus et une participation dans Daimler. L’entreprise est ainsi devenue un leader du marché des MCI, tout aussi installée dans ses routines et ses réseaux de concessionnaires que n’importe quelle marque allemande. C’était la « VW chinoise », comme me l’a confié un dirigeant chinois. Mais, encouragée par le gouvernement chinois qui avait fait des véhicules électriques une priorité et alourdie par les coûts d’investissement liés à l’expansion des MCI, Geely s’est convertie aux véhicules électriques bien plus vite que Volkswagen : elle est ainsi devenue le numéro deux chinois du véhicule électrique, derrière BYD.

Volkswagen est profondément implantée sur le marché chinois via une coentreprise qui, pendant plusieurs décennies, a vendu plus de voitures que n’importe quelle autre entreprise en Chine. Malgré cela, elle a eu beaucoup plus de mal à atteindre les objectifs de Geely. Et pour cause, dans les années 2010, l’État allemand et l’Union proposaient des incitations bien moins fortes pour l’électrification de la gamme. L’entreprise était aussi prisonnière de ses engagements envers le Mittelstand dépendant des MCI et étroitement lié au monde politique, et dont les sous-traitants (pistons, boîtes de vitesses, pompes d’injection…) étaient structurellement condamnés à être les perdants de la transition électrique, en raison de l’absence d’une véritable politique industrielle pour absorber ce coût d’ajustement, comme celle mise en place par la Chine pour ses propres secteurs.

Le soutien public en faveur des véhicules électriques en Europe a été tardif et hésitant, tant du côté de l’offre que de la demande. Volkswagen s’est donc lancée dans l’électrification avec bien moins d’enthousiasme que Geely, tandis que BMW, Stellantis, Renault et Daimler ont fait encore moins d’efforts. Geely et VW, deux géants du secteur des MCI partis du même point de départ et ayant obtenu des résultats opposés, montrent que les positions dominantes n’ont jamais été le facteur décisif. Seul le régime de politiques publiques dans lequel chacun évoluait l’a été.

En résumé, le discours sur le dumping chinois considère la coordination avancée entre l’État et le secteur privé (la planification) comme une distorsion à sanctionner, tandis que le discours néo-schumpétérien la considère comme secondaire, car elle ne fait que soutenir des dynamiques déjà présentes au sein des entreprises. Aucun de ces discours ne parvient à identifier la cause de la divergence entre l’Europe et la Chine : l’absence de planification de la chaîne de valeur des véhicules électriques et de sa coévolution avec la planification stratégique des entreprises. Cette synergie, semée de contradictions et d’échecs en Chine comme tout pari d’une telle envergure, explique mieux pourquoi l’Europe a laissé à la Chine le soin de construire le futur « électrostate ».

Coévolution : quand la stratégie d’entreprise et la politique d’État se transforment mutuellement

La coévolution entre la planification d’État et celle des entreprises se produit lorsque la première modifie les incitations auxquelles les secondes réagissent, tant du côté de l’offre que de la demande. Et elle intervient t quand, la manière dont ces dernières réagissent à ce plan, façonne de manière dynamique ce que le premier peut exiger d’elles à l’étape suivante 12. Un consultant allemand exerçant en Chine note que la planification chinoise est « un système bayésien de mise à jour cognitive qui réagit aux changements du marché pour mieux le piloter ». L’absence d’un système équivalent en Europe empêche de mener à bien des changements prométhéens tels que le passage de la propulsion à moteur thermique à la propulsion électrique.

Une transition technologique de cette ampleur ne saurait reposer uniquement sur la réglementation, les subventions ou l’audace de certaines entreprises. Elle exige une mobilisation d’ampleur pour coordonner l’ensemble des chaînes de valeur porteuses de la nouvelle technologie, tout en organisant le déclin méthodique de l’ancienne, en gérant les pertes et les gains au fur et à mesure. Sans cela, la réglementation, les prix du carbone et les critères ESG ne font que fixer des objectifs politiquement vulnérables, et les entreprises optimisent leurs trajectoires en restant prudentes, plutôt que de rompre avec leur trajectoire actuelle grâce à un soutien étatique crédible et durable. 

Dans le cas spécifique des véhicules électriques, l’État doit intervenir de manière coordonnée dans cinq domaines pour réussir la transition et garantir la compétitivité industrielle : la sécurisation des minerais critiques, la production de batteries, l’électronique embarquée, la gestion de la demande via des subventions conditionnelles, et le déploiement des infrastructures de recharge. En Europe, où cette coordination a fait défaut, les géants de l’automobile ont cherché à se protéger contre le risque, en misant simultanément sur des voitures à MCI plus efficaces, en retardant les investissements, et finalement, en s’opposant à une électrification plus rapide. En Chine, où le système a d’abord été testé, puis déployé à grande échelle tout en gagnant en sophistication, un écosystème de véhicules électriques hyper-compétitif a vu le jour.

Des minerais critiques aux batteries

Les batteries représentent 30 à 40 % du coût total d’un véhicule électrique. Avant de se lancer dans une expansion massive, Pékin avait prévu d’asseoir sa domination dans le domaine des batteries. Pendant des décennies, la Chine a consacré d’importantes ressources à son autonomie stratégique en matière d’extraction des minéraux critiques, et surtout, de technologies de traitement, au point de devenir un passage obligé pour ces dernières. Tandis que l’exploitation minière des minéraux critiques était largement entre les mains du secteur privé, la fusion – qui ne générait pratiquement rien, voire aucun profit – devait être assurée par de grandes entreprises publiques. Ne disposant pas d’une chaîne d’approvisionnement en cobalt et en lithium transformés, ni soumise aux taxes à l’exportation chinoises ni aux risques liés au contrôle des exportations, l’industrie européenne des batteries pour véhicules électriques était d’emblée beaucoup moins compétitive, et se concentrait sur des solutions de recyclage de batteries plus complexes, à l’instar de Northvolt.

Dès 2015, le gouvernement central chinois a publié une « liste blanche » des fournisseurs de batteries éligibles aux subventions, excluant de fait les producteurs étrangers LG Chem, Samsung SDI et Panasonic. Dans le même temps, les subventions n’ont pas été accordées à tout va, mais directement liées aux progrès réalisés en matière de densité énergétique et d’efficacité de production. Sans surprise, BYD et CATL, qui s’étaient déjà montrées redoutablement efficaces et disposaient de bases industrielles, sont devenus des acteurs clef de cette révolution en améliorant rapidement la composition chimique de leurs batteries, leurs procédés de fabrication et leurs structures de coûts.

L’État a alors adopté une attitude néo-mercantiliste vis-à-vis des Coréens et des Japonais, protégeant ainsi ses « jeunes pousses » du secteur des batteries. L’intervention de l’État à ce stade de leur développement était déterminante puisqu’elle pouvait permettre ou empêcher leur expansion à grande échelle jusqu’à une domination mondiale. Les volumes de production considérables qui ont résulté de ces initiatives ont généré de puissants effets d’apprentissage, qui ont à leur tour permis d’améliorer la puissance, la sécurité et la fiabilité des batteries tout en réduisant les coûts et en renforçant les bénéfices destinés à de futurs investissements. Discrètement, un fonds chinois d’orientation industrielle a également pris une participation dans CATL avant son introduction en bourse, ce qui allait permettre à l’entreprise de lever les fonds nécessaires pour étendre sa base de production à la hauteur de la demande prévue dans le prochain plan quinquennal. Au début des années 2020, les entreprises chinoises ont de plus en plus établi des références en matière de coûts et d’échelle pour le secteur, tout en s’assurant des positions dominantes dans le traitement des cathodes, les matériaux d’anodes, la fabrication de composants et dans d’autres maillons de la chaîne de valeur. En revanche, le pari européen sur Northvolt pour obtenir une autonomie en matière de batteries a échoué, en raison à la fois des faibles capacités opérationnelles et d’une mauvaise gestion de la demande en véhicules électriques de l’Union – qui n’a pas su garantir des infrastructures de recharge adéquates – et par les États membres, avec leurs programmes de subventions désordonnés. Lorsque les retards de production et la hausse des taux d’intérêt ont affaibli son bilan, ni le gouvernement suédois ni le gouvernement allemand ne sont intervenus pour stabiliser l’entreprise, bien que Volkswagen en ait été le premier actionnaire (21 %). Les meilleurs espoirs de l’Europe en matière d’autonomie en batteries reposent sur le succès des start-ups françaises, qui sont néanmoins confrontées à des problèmes similaires à ceux de Northvolt lors de la montée en cadence industrielle 13. L’avenir, semble-t-il, appartient, au mieux, à des coentreprises entre fabricants de batteries européens et asiatiques 14 basées dans l’Union.

Électronique embarquée : fragmentation et vulnérabilité

Les véhicules électriques ne sont pas seulement des batteries sur roues, mais aussi des ordinateurs sur roues. La faiblesse structurelle des constructeurs automobiles allemands en matière d’électronique embarquée s’est révélée au grand jour lors de la pénurie de semi-conducteurs de 2020-2022. Dépendants de fournisseurs de premier rang tels que Bosch et Continental pour leurs puces et leurs unités de contrôle, et s’appuyant sur des architectures fragmentées spécifiques à chaque modèle, les constructeurs européens ne disposaient pas de l’intégration électronique interne qui leur aurait permis de repenser rapidement leurs systèmes lorsque la pénurie a frappé. Il en a résulté des arrêts de production prolongés chez Volkswagen, BMW et Daimler. Loin de constituer un signal d’alarme, cette crise n’a guère changé la donne et aucune pression n’a été exercée par l’Union ou les gouvernements des États membres pour stabiliser ce maillon clef de la chaîne de valeur des véhicules électriques.

L’Europe manquait également de géants du numérique capables d’investir dans les composants électroniques des véhicules électriques, comme l’a fait Amazon aux États-Unis avec la conduite autonome et les logiciels embarqués, ou comme l’ont fait Huawei, Alibaba et Tencent en Chine. L’allemand SAP, bien que dominant dans les logiciels d’entreprise, ne s’est jamais diversifié vers les infrastructures cloud ou les plateformes en temps réel exigées par les nouvelles fonctionnalités automobiles. Bosch n’a commencé que récemment à combler ce vide, notamment en prenant en 2023, aux côtés d’Infineon et de NXP, 10 % de l’ESMC, la future usine de puces de TSMC à Dresde, subventionnée à hauteur de 5 milliards d’euros par Berlin dans le cadre du règlement européen sur les puces. Trop peu, trop tard.

Des carrosseries défilent sur une chaîne de montage au site de production de LI AUTO à Changzhou, dans la province du Jiangsu, le 27 mars 2024. © CFOTO/Sipa

À ce moment-là, les entreprises chinoises spécialisées s’étaient déjà solidement implantées sur ce marché, détenues par les géants des plateformes numériques que l’Union n’avait pas su développer dans les années 2010, alors que la Chine menait une politique industrielle dotée de moyens considérables pour assurer son autonomie numérique vis-à-vis des États-Unis. Les constructeurs automobiles chinois, en partenariat avec les gouvernements provinciaux et municipaux, ont alors tiré parti de ces géants de l’économie numérique, des écosystèmes électroniques denses du delta de la rivière des Perles et des milliers de fournisseurs de composants autour de Shenzhen, créant ainsi des pôles d’activité pour l’électronique des véhicules électriques sans véritable concurrence à l’échelle mondiale. Il est impossible d’ignorer le rôle de la planification étatique au niveau provincial dans leur croissance : marchés publics, capital-risque des collectivités locales (les fameux « fonds d’orientation gouvernementaux »), incitations fiscales, écosystèmes de commercialisation des innovations techniques issues des universités, investissements massifs dans le développement de compétences sur mesure pour l’industrie de l’électronique des véhicules électriques. Tous ces éléments s’inscrivaient dans des programmes du gouvernement central tels que « Made in China 2025 », ainsi que dans des initiatives antérieures, ciblant explicitement les semi-conducteurs, l’électronique de puissance et les logiciels embarqués en tant que technologies stratégiques ayant des retombées sur le secteur automobile. Certes, le prix à payer pour la concurrence au niveau provincial pour la concrétisation de tout cela, a été la duplication des efforts et la surcapacité. Les Européens peuvent pointer du doigt cette situation avec suffisance, mais ce qui compte, c’est le résultat final : alors que la Chine d’aujourd’hui abrite des entreprises de renommée mondiale dans ce domaine technologique, l’Europe, autrefois leader en la matière, est pratiquement absente.

Il est important de noter que la Chine a bâti cette industrie électronique compétitive sous contrôle local, en partie en réaction aux contrôles à l’exportation américains sur les puces et leur fabrication, une contrainte à laquelle l’Europe n’a jamais été confrontée. En termes de développement, la Chine a transformé les semi-conducteurs et l’électronique en atouts stratégiques à usage général grâce à une action étatique coordonnée, réduisant ainsi efficacement la part de marché de Nvidia dans le pays à près de 0.

Gérer la demande

L’incertitude et les perturbations liées à la demande constituent la menace la plus importante pour une nouvelle technologie tentant d’atteindre une échelle commerciale viable. Or, c’est précisément sur ce point que le contraste entre la Chine et l’Europe est le plus marqué. Les mesures européennes de relance axées sur la demande, comme l’« Umweltbonus » allemand ou la prime écologique française, ont subventionné sans distinction les véhicules hybrides rechargeables et les véhicules électriques, sans imposer d’exigences minimales en matière d’autonomie ou autres critères techniques. Les hybrides rechargeables ont ainsi représenté environ 40 % des véhicules subventionnés par l’Umweltbonus, alors même que leurs émissions réelles s’avéraient deux à quatre fois supérieures aux valeurs homologuées. En 2019, un tiers des véhicules électriques européens affichaient encore une autonomie réelle inférieure à 250 kilomètres ; les premières versions de la BMW i3 et de la VW e-Golf, équipées de batteries de moins de 30 kWh, visaient davantage à respecter les normes applicables aux flottes qu’à miser sur la compétitivité mondiale.

À l’inverse, la Chine a explicitement exclu du soutien public les véhicules ne respectant pas certains seuils de densité énergétique et d’autonomie, tout en réprimant activement la demande de véhicules à MCI en offrant des plaques d’immatriculation électriques gratuites et en imposant des quotas et des tirages au sort pour les véhicules thermiques. Il est essentiel de noter que les subventions ont été accordées aux constructeurs et non aux consommateurs. Les constructeurs ont donc été contraints à se lancer dans une course technologique, tout en restant sous étroite surveillance de l’État.

Le déploiement des infrastructures de recharge constitue un autre aspect essentiel de la gestion de la demande : sans réseaux de recharge denses, l’angoisse liée à l’autonomie suffirait à elle seule à dissuader les acheteurs tardifs, quelles que soient la qualité du véhicule ou l’importance des subventions. Les deux blocs ont identifié ce besoin très tôt. L’Union a adopté sa directive sur les carburants alternatifs en 2014, qui a ensuite été renforcée par une réglementation, mais la fragmentation des compétences entre États membres a produit des résultats très inégaux : les Pays-Bas et les pays scandinaves ont mis en place des réseaux denses, tandis que l’Allemagne, l’Europe du Sud et l’Europe de l’Est ont pris du retard. Même lorsque le programme NextGenerationEU a été voté, les exigences en matière de recharge se limitaient au réseau routier paneuropéen RTE-T, les États membres accordant une attention inégale au reste du territoire. Il en a résulté que, rapporté à la population, la Chine, pays dont le PIB par habitant est inférieur à celui de l’État membre le plus pauvre de l’Union, a déployé une infrastructure de recharge deux fois plus importante qu’en Europe au moment où l’industrie des véhicules électriques prenait de l’ampleur. Par conducteur titulaire d’un permis, l’écart se creuse encore davantage : 40 bornes de recharge pour 100 000 conducteurs dans les grandes villes chinoises contre 14 en moyenne dans l’Union, soit un rapport de près de trois pour un, ce qui explique en grande partie pourquoi l’adoption massive a été plus importante en Chine qu’en Europe. Jusqu’en 2024, seuls environ 60 % des corridors routiers prévus dans l’Union répondaient aux objectifs d’espacement fixés par la réglementation européenne.

Les droits de douane : une gestion des symptômes

Traiter le problème uniquement par le biais des droits de douane revient à s’attaquer à un symptôme tout en laissant intact le déficit de coordination entre les cinq maillons de la chaîne de valeur. L’Union européenne a déployé des instruments correctifs tels que la réglementation sur les matières premières critiques ou les projets d’intérêt européen commun relatifs aux batteries. Pourtant, l’échec de Northvolt suggère que ces instruments restent fragmentés, procycliques et difficiles à mobiliser lorsque les start-ups européennes se heurtent aux obstacles liés à leur expansion, ce qui explique précisément leur insuffisance structurelle.

La comparaison sino-allemande suggère une lecture politico-économique différente : l’Union a adopté une intervention réglementaire axée sur les émissions et portant sur l’offre dans le secteur automobile européen, sans offrir d’équivalent à la capacité de coordination des entités publiques et privées chinoises en matière de réorganisation de la chaîne de valeur autour de l’électrification. En l’absence de telles formes de coordination profondes entre l’État et le marché, le fait de privilégier la conformité réglementaire a donné naissance à des véhicules conçus pour atteindre un seuil minimal, mais rarement pour rivaliser à l’échelle mondiale. Pékin a quant à elle provoqué sa propre « destruction créatrice », en associant systématiquement la répression de la demande de véhicules thermiques à la mise en place méthodique d’une offre électrique compétitive sur cinq maillons de la chaîne de valeur.

Recourir aux droits de douane est également plus facile que de s’atteler à la tâche plus ardue – mais plus essentielle – consistant à réduire les coûts du capital et de l’énergie pour les producteurs basés dans l’Union. Les véhicules électriques sont fabriqués à partir de matériaux dont la transformation s’effectue à des prix de l’énergie plusieurs fois supérieurs à ceux pratiqués en Chine. La Suède a proposé aux producteurs d’acier vert, des tarifs d’électricité inférieurs à ceux de la Chine afin de devancer les producteurs chinois sur ce marché. Cette initiative n’a toutefois pas fait école, et ce, bien que la chaîne de valeur automobile soit extrêmement gourmande en énergie. De plus, les véhicules financiers publics existants en Europe coordonnent rarement leurs actions au-delà des frontières pour intégrer les « hyperscalers » potentiels à une même chaîne de valeur ; par ailleurs, ils rejettent la spécialisation sectorielle que les fonds d’orientation industrielle chinois ont déployée avec tant d’efficacité, pour des sous-secteurs ciblés, y compris ceux liés à la chaîne de valeur des véhicules électriques 15. Enfin, alors que la banque centrale chinoise a orchestré le déblocage de plus de quatre mille milliards d’euros de crédit vert à des taux avantageux, la BCE a résisté aux appels en faveur de mesures équivalentes, malgré les demandes d’abandon de la neutralité du marché formulées par certains de ses plus hauts responsables 16.

Le « miroir chinois » dans lequel l’Europe ne peut s’empêcher de se regarder

La Chine impose une réalité évidente : sans une coordination étatique crédible s’étendant aux minerais raffinés, aux batteries, à l’électronique, à la demande et aux infrastructures, et sans imposer de discipline aux industriels historiques au lieu de se contenter de protéger leur marge de manœuvre, le marché et les règles européens ne suffiront pas à changer les acteurs qui occupent les positions dominantes. 

La grande asymétrie est politique : l’État chinois a la capacité d’imposer des pertes concentrées et immédiates aux technologies dominantes et aux bassins d’emploi associés, sans avoir à négocier ce choix avec les syndicats, les parlements nationaux ou les publics décisifs sur le plan électoral. C’est précisément ce qu’aucun gouvernement allemand ou français ne peut faire. La Chine pose ainsi un problème épineux à l’Europe : trouver un équivalent démocratiquement acceptable, sous peine de voir l’Europe perdre la course par défaut. Le rejet du Pacte vert européen apparaît ainsi comme une réaction politique prévisible, face à une réglementation ayant fixé une destination sans organiser les moyens collectifs.

Ce que la Chine impose en fin de compte dépasse le champ d’action de la seule industrie automobile. Le capitalisme réglementé européen a longtemps suffi à discipliner un marché unique déjà mature, où la tâche consistait principalement à arbitrer entre des intérêts industriels établis. Or, ce même système réglementaire, autrefois efficace, s’avère mal équipé pour disputer le leadership technologique dans un secteur industriel naissant, face à un État chinois qui planifie l’ensemble de la chaîne de valeur avant même que le marché n’existe. 

La leçon à tirer n’est pas qu’il faut reproduire le dirigisme chinois, mais trouver une version européenne du dirigisme en matière de planification de la chaîne de valeur, compatible avec les valeurs européennes et les contrepoids démocratiques. Ce n’est plus une option idéologique parmi d’autres à débattre. C’est devenu une condition de la survie industrielle.

Cette prise de conscience ravive une vieille intuition issue de la tradition dirigiste de Jean Monnet : pour maîtriser les grandes transitions technologiques, il faut disposer d’une expertise et d’institutions en matière de planification indicative, d’une coordination entre l’État, le capital et les universités afin de faire émerger de nouveaux champions nationaux, de tirer parti du rôle de l’État en tant qu’actionnaire et stratège, de fixer les conditions d’accès au marché pour les concurrents, mais aussi d’instaurer des règles et de favoriser la compétitivité des nouveaux secteurs encouragés afin d’éviter tout « assistanat aux entreprises ». 

Que cela vise à favoriser l’émergence de nouvelles entreprises actives notamment dans le secteur automobile, comme l’a fait la Chine, à redynamiser des acteurs historiques forts d’un siècle d’existence, ou à mettre en place des coentreprises avec les Chinois dans le cadre d’une version judicieusement conçue de la loi sur l’accélérateur industriel, importe peu. Ce qui importe davantage, c’est que la chaîne de valeur soit solidement ancrée dans l’Union.

Cet héritage élaboré par certains fondateurs du projet européen a été trop rapidement relégué au rang de curiosité historique par quatre décennies de consensus néolibéral, une approche économique qui ne pouvait perdurer que tant que l’Europe dominait les technologies clefs du marché mondial des exportations industrielles, aujourd’hui bouleversé par les industriels chinois et l’État qui les soutient. Le contre-exemple chinois, jusqu’ici tenu à distance comme une aberration de politique économique, nous oblige à relire l’histoire économique récente à rebours.

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En mer Noire, la Russie escalade aux abords de l’OTAN https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/16/en-mer-noire-la-russie-escalade-aux-abords-de-lotan/ Fri, 16 Oct 2026 13:17:06 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364503 Sept navires ont été attaqués au large de la Roumanie et de la Bulgarie au mois d’octobre

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Hier, jeudi 15 octobre, le Wine Trader, un navire chimiquier battant pavillon de Saint-Marin, a été frappé par des drones alors qu’il était au mouillage au large des côtes roumaines, en mer Noire. Huit membres de l’équipage sont toujours portés disparus et le navire, qui avait pour destination le port roumain de Sulina, près de la frontière avec l’Ukraine, selon les données de MarineTraffic, a pris feu.

Il s’agit du septième navire attaqué au large de la Roumanie et de la Bulgarie depuis le début du mois.

  • Selon le Financial Times, le Wine Trader et le Yara J, un autre chimiquier qui bat pavillon des Comores, se trouvaient dans les eaux territoriales roumaines lorsqu’ils ont été attaqués 17.
  • Il s’agirait ainsi d’une nette escalade par rapport aux frappes précédentes, et d’une atteinte à la souveraineté de la Roumanie, pays membre de l’OTAN.

La Russie est suspectée dans la totalité des attaques de navires recensées depuis le 1er octobre, et a été accusée par Kiev dans plusieurs d’entre elles. Hier, jeudi 15 octobre, le président roumain Nicușor Dan a affirmé à Bruxelles : « Il est évident qu’il s’agit là de tentatives de la Russie, en Roumanie et en Bulgarie, visant à déstabiliser nos sociétés et à affaiblir le soutien apporté à l’Ukraine » 18.

Dans la plupart des cas, la responsabilité russe est toutefois difficile à démontrer : le lendemain, il reconnaissait ne pas pouvoir « dire techniquement, pour l’instant, qu’il s’agit de Russes ».

  • L’Europe a connu une nette hausse des attaques hybrides russes depuis septembre.
  • La revue est en mesure de relever 23 incidents impliquant des drones et autres aéronefs dans l’espace aérien des pays européens ou à leurs abords, 7 attaques de drones contre des navires marchands en mer Noire, 6 opérations de sabotage (dont 2 suspectées et 4 non attribuées), 3 incendies et une ingérence présumée.
  • La Moldavie, la Roumanie et la Pologne, trois pays frontaliers de l’Ukraine, concentrent 24 de ces 40 actions, et la Bulgarie en compte 5.

Les attaques de navires commerciaux au large de la Bulgarie et de la Roumanie s’inscrivent dans le prolongement de la guerre que mène la Russie depuis 2022 contre les infrastructures portuaires et les exportations ukrainiennes de céréales. Ces navires avaient été relativement épargnés hors des eaux ukrainiennes depuis la mise en place par l’Ukraine, à l’été 2023, d’un corridor longeant les côtes des pays de l’OTAN, mais ils se retrouvent aujourd’hui pris pour cible à une échelle inédite.

  • La liberté d’action de la Russie en mer Noire ne couvre plus qu’environ 25 % de l’espace de combat maritime, essentiellement une bande d’environ 25 kilomètres de large le long de sa côte caucasienne, contre près de 90 % en février 2022 19.
  • Si les capacités de la marine russe sont fortement réduites, Moscou peut toujours frapper des infrastructures portuaires et des navires avec des missiles et des drones lancés depuis la terre ferme.

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La Chine ment-elle sur son nombre d’habitants ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/16/la-chine-ment-elle-sur-son-nombre-dhabitants/ Fri, 16 Oct 2026 04:30:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364475 Selon Yi Fuxian, la population chinoise pourrait tomber à 320 millions en 2100

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Dans une étude récente, le démographe Yi Fuxian, auteur du livre Big Country With an Empty Nest, critique de la politique de l’enfant unique et interdit en Chine en 2007, estime que la population réelle du pays en 2020 se situait plutôt aux alentours de 1,27 milliard, et non pas 1,412 milliard comme l’annonçait le recensement officiel 20.

  • Cet écart d’environ 140 millions d’habitants, soit à peu près la population de la Russie, pourrait avoir d’importantes implications pour les perspectives du pays, et notamment pour son modèle de croissance.
  • De plus, la Chine a une dette massive dont le service devrait représenter plus de 19 % du budget du gouvernement central cette année, soit 7 points de plus qu’en 2014.

Plusieurs faisceaux d’indices suggèrent que les statistiques officielles gonflent artificiellement la population du pays, et ce depuis le début des années 1990.

  • Yi note que le gouvernement a approuvé la distribution d’environ 5,8 millions de flacons par an de vaccin BCG contre la tuberculose, obligatoire pour chaque nouveau-né, entre 2018 et 2020.
  • Or, avec près de 14 millions de naissances par an en moyenne, selon Pékin, entre 9 et 13 millions de flacons auraient été nécessaires : en effet, chaque flacon ne permet en pratique de vacciner qu’environ 1,1 à 1,6 nouveau-né.
  • De même, Yi observe que la taille de la cohorte d’enfants nés en 2000 s’est considérablement réduite quinze ans plus tard, passant de 17,7 millions de naissances selon les statistiques officielles à 14,2 millions de diplômés du collège en 2015, alors même que la scolarité y est obligatoire 21.

Plusieurs acteurs auraient pu avoir un intérêt à gonfler les statistiques démographiques : les collectivités locales, afin d’obtenir des financements plus importants de l’administration centrale, le Bureau national des statistiques (BNS) et la Commission du planning familial, afin de légitimer le maintien de la politique de l’enfant unique, mais aussi le pouvoir lui-même, pour qui une correction à la baisse des chiffres de la population aurait pu avoir des conséquences politiques.

La correction de décennies de surévaluation de la population pourrait toutefois conduire Pékin à revoir à la baisse ses ambitions géopolitiques.

  • Yi estime en effet que, si l’indice synthétique de fécondité de la Chine se stabilise autour de 0,8 – contre moins de 1 actuellement selon lui –, la population du pays devrait connaître une contraction sans précédent.
  • La Chine passerait de 1,4 milliard d’habitants actuellement, selon les statistiques officielles, à 1 milliard d’ici 2050 puis 620 millions en 2075. En 2100, le pays ne compterait plus que 320 millions de personnes.
  • Elle serait alors moins peuplée que les États-Unis (environ 420 millions d’habitants en 2100, selon les projections des Nations unies) et que l’Europe (environ 470 millions, hors Russie).

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Giorgia Meloni a choisi de soutenir Kiev contre Trump https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/16/giorgia-meloni-a-choisi-de-soutenir-kiev-contre-trump/ Fri, 16 Oct 2026 04:00:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364436 Nous traduisons et commentons le discours prononcé par la présidente du Conseil au Sénat

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Hier, 14 octobre, à la veille du Conseil européen, Giorgia Meloni a présenté au Sénat, puis à la Chambre des députés, les grandes priorités de la politique européenne de son gouvernement : la compétitivité et le coût de l’énergie, la réforme du marché du carbone, le budget de l’UE pour la période 2028-2034, les migrations.

La partie décisive de son discours se trouvait ailleurs. 

Pour la première fois devant le Parlement, la présidente du Conseil a nettement pris ses distances avec Washington, en qualifiant de « très risqué » l’accord par lequel Donald Trump lève certaines sanctions sur le diesel russe. Elle a contesté la justification avancée par la Maison-Blanche, en estimant que la flambée des prix des carburants est due avant tout à la guerre en Iran, et non au conflit ukrainien.

Elle a ensuite plaidé pour que l’Europe parle d’une seule voix dans les négociations : « Je serai honnête : la question de savoir qui siège à quelle table m’importe peu. Ce qui m’importe, c’est au nom de qui on s’y assoit, et pour dire quoi. […] Une Europe qui se divise donne d’elle-même une image infantile, et c’est le seul vrai cadeau que nous puissions faire à Moscou. Et des cadeaux à Moscou, ces jours-ci, nous en avons fait assez. »

Cette prise de position contraste avec celle exprimée presque au même moment à Bruxelles par Marine Le Pen. En marge d’une réunion avec ses alliés du groupe des Patriotes européens en la présence de Viktor Orban et de Matteo Salvini, la candidate du RN a annoncé que, si elle est élue au printemps prochain, la France cessera son aide financière à l’Ukraine, faute de moyens budgétaires.

Pour comprendre le positionnement de Meloni, il faut revenir au contexte national. L’ascension du parti du général d’extrême droite Roberto Vannacci, qui est passé d’environ 4 % à près de 8 % des voix en quelques mois seulement, a provoqué la première véritable instabilité politique de la coalition au pouvoir depuis octobre 2022. 

Giorgia Meloni se retrouve pour la première fois confrontée à une opposition qui la déborde par la droite. Et le soutien de son gouvernement à l’Ukraine est devenu le symbole du reniement de ses origines souverainistes et de son alignement sur Bruxelles et l’OTAN. Le général Vannacci pose d’ailleurs comme condition à toute alliance l’arrêt des armes et de l’argent pour Kiev.

Le soutien à l’Ukraine est également une ligne de fracture profonde au sein de la coalition en cours de construction qui allierait des forces centristes à la gauche populiste – le « campo largo » –, et qui oppose des forces plus conciliantes envers Moscou à d’autres beaucoup plus hostiles au Kremlin. 

En séance, le président du groupe du Mouvement 5 étoiles, Riccardo Ricciardi, a par ailleurs affirmé que la notion de « paix juste » n’existait pas dans l’histoire de l’humanité, et a demandé l’arrêt des livraisons d’armes à Kiev et du réarmement européen. Formule presque identique à celle que Vannacci répète depuis des mois. Le 5 mars, devant la presse étrangère à Rome, il répondait au correspondant de l’agence russe RIA : « La paix juste n’a jamais existé ; dans l’histoire de l’humanité, je n’ai jamais vu que la paix du vainqueur. »

Lors de ses répliques à la Chambre, la présidente du Conseil a tiré parti de cette convergence en rangeant le parti d’extrême droite parmi les partis d’opposition de gauche : « Je répondrai surtout aux arguments des partis d’opposition, je me concentrerai donc sur le campo larghissimo, disons-le comme ça. » Elle a également raillé les divisions du centre gauche, qui avait déposé plusieurs résolutions distinctes sur l’Ukraine : « Avant d’essayer de mettre d’accord Poutine et Trump, essayez de mettre d’accord [les différents leaders de la gauche] sur une seule résolution. »

Monsieur le Président, chers collègues,

Les choix que l’Europe est appelée à faire pour préserver sa capacité à rester à la fois compétitive, sûre et un acteur de premier plan sur la scène mondiale, sont de plus en plus nombreux et de plus en plus complexes.

La guerre en Ukraine se poursuit, touchant de plus en plus de cibles civiles. L’instabilité au Moyen-Orient a des répercussions qui dépassent largement les frontières de la région. La concurrence économique mondiale est de plus en plus intense. Les tensions géopolitiques ont des répercussions sur la sécurité de nos chaînes d’approvisionnement, sur le prix du carburant, sur le coût de la vie et sur la capacité de nos entreprises à être compétitives. Sans oublier les menaces hybrides, les pressions migratoires, une instabilité croissante et la nécessité qui en découle de renforcer la sécurité et la défense européennes.

Il s’agit bien sûr de dossiers différents. Mais ils ont un point commun : ils nous rappellent à quel point ce qui se passe au-delà de nos frontières influe de plus en plus sur notre vie quotidienne et met à l’épreuve la capacité de notre nation à défendre sa prospérité et sa sécurité.

C’est pourquoi, ces dernières années, le gouvernement a choisi d’être présent et actif sur la scène internationale, avec constance et en suivant une ligne claire. Car l’intérêt national se défend en contribuant à orienter les choix qui nous concernent, et non en se contentant d’en subir les conséquences.

Cela vaut tout particulièrement en Europe. Et c’est dans cet esprit que l’Italie a également travaillé en vue du prochain Conseil européen, et qu’elle abordera les principaux thèmes à l’ordre du jour.

Le premier thème sur lequel je souhaite m’attarder est celui de la compétitivité.

Le Conseil européen fera le point sur la mise en œuvre de l’agenda « One Europe, One Market » et sur les progrès accomplis pour approfondir le marché unique, simplifier les règles, réduire les charges administratives et accélérer les procédures de planification et d’autorisation.

Ce sont là des objectifs sur lesquels l’Italie insiste depuis longtemps, mais la question qui pèse aujourd’hui plus que tout sur la compétitivité de notre économie n’est pas celle-ci : c’est celle du coût de l’énergie.

Nous l’avons dit à maintes reprises : nous ne pouvons pas demander aux entreprises européennes de rivaliser avec les grands acteurs mondiaux, tout en acceptant qu’elles paient systématiquement l’énergie beaucoup plus cher que leurs concurrents. Nous ne pouvons pas non plus poursuivre la transition écologique au détriment de notre base industrielle. La décarbonisation ne peut pas rimer avec désindustrialisation, d’autant plus dans le contexte géopolitique actuel.

Les tensions sur les principales routes commerciales et les chaînes d’approvisionnement ont des répercussions sur la sécurité et le prix de l’énergie et des carburants. Les coûts de transport et d’assurance augmentent, et, se répercutent au final sur les factures, le panier de la ménagère et les comptes des entreprises.

Face à un tel scénario, personne ne peut réagir efficacement seul. La réponse doit donc être coordonnée et rapide.

C’est pourquoi nous avons œuvré pour parvenir à un accord au sein du G7, qui a prévu la mise sur le marché d’une quantité importante de carburant, notamment pour prévenir le risque d’un blocage des exportations américaines, qui aurait eu de lourdes répercussions sur nos économies.

Mais parallèlement à cela, il faut aussi avoir le courage de se pencher sur ce que nous pouvons faire, en Europe. À commencer par la chose la plus évidente : éviter que des règles conçues dans un contexte totalement différent de celui que nous vivons aujourd’hui ne finissent par aggraver les effets des crises que nous traversons. 

Car nos entreprises sont aujourd’hui confrontées à une concurrence mondiale de plus en plus agressive, et chaque coût supplémentaire que l’Europe s’impose à elle-même est un avantage qu’elle offre à ses concurrents. Et le temps dont nous disposons pour redresser le cap n’est pas infini.

C’est sur ce point que l’Italie a concentré ses efforts.

La semaine dernière, nous avons lancé un nouveau dialogue avec les chefs d’État et de gouvernement les plus engagés en faveur de la compétitivité, autour de trois priorités : l’énergie, la simplification et le commerce international. C’est précisément à la suite de cette coordination que, avec la chancelière allemande et le Premier ministre belge, j’ai envoyé à Bruxelles trois propositions simples visant à faciliter et à libérer les investissements : des voies prioritaires pour les projets stratégiques, un véritable frein à l’excès de bureaucratie et une réduction drastique des obligations de déclaration, notamment pour les petites et moyennes entreprises.

Parallèlement, avec la République tchèque, nous avons présenté plusieurs propositions ciblées, y compris à caractère temporaire, pour réduire le coût de l’énergie.

Je vais essayer de l’expliquer simplement. En Europe, une entreprise qui pollue doit acheter un quota pour chaque tonne de CO₂ qu’elle émet : c’est le système ETS. Mais ces quotas s’achètent sur le marché, et c’est donc le marché lui-même qui en fixe le prix – avec des dynamiques qui, si vous me permettez, n’ont pas grand-chose à voir avec la protection de l’environnement. Lorsque le prix des quotas ETS augmente, le coût de production augmente également. Que ce soit pour les aciéries, les papeteries, les cimenteries ou les usines de céramique. Et ce coût, au final, se répercute sur le prix de ce que nous achetons.

C’est pourquoi nous avons couché sur papier quelques propositions précises visant à corriger le système ETS, afin que le prix du CO₂ reflète l’économie réelle et non les logiques de la finance. Et nous avons demandé de reporter encore une fois l’ETS2, qui, à partir de 2028, ferait peser de nouveaux coûts sur les ménages et les entreprises.

Il y a ensuite un deuxième problème, qui pèse directement sur les factures : le prix de l’électricité est déterminé par le prix marginal. Cela signifie que, dans les faits, c’est la dernière centrale appelée à produire, celle dont le prix est le plus élevé – qui est très souvent une centrale au gaz, soumise au système ETS –, qui fixe l’ensemble du prix. Ainsi, le coût du CO₂ payé par cette centrale se répercute sur le prix de toute l’électricité, y compris celle produite à partir de sources renouvelables.

C’est un problème qui, comme vous le comprendrez, concerne particulièrement l’Italie, car, comme vous le savez bien, notre mix énergétique comporte encore une part importante de gaz. Une vulnérabilité qui remonte à loin et sur laquelle nous travaillons, notamment en développant les énergies renouvelables comme aucun gouvernement ne l’avait fait avant nous, et en rouvrant la voie au nucléaire de nouvelle génération, afin de construire un système plus sûr et moins dépendant de l’étranger.

Mais ces investissements prennent du temps, et il faut des solutions dès maintenant. C’est pourquoi je considère qu’il est très important de pouvoir proposer une perspective concrète qui apporterait des bénéfices à court terme.

Lors du Conseil européen de mars dernier, nous avions réussi à inclure dans les conclusions la possibilité d’adopter des mesures nationales, temporaires et ciblées, afin d’atténuer les différentes composantes du coût de la production d’électricité. Sur cette base, la Commission s’est engagée à travailler avec nous sur le décret « Bollette ». Les discussions techniques ont été intenses et constructives et nous mènent vers une solution compatible avec les règles européennes, qui nous permettrait de mettre en œuvre notre mesure en réduisant le poids du coût de la production au gaz sur le prix global de l’électricité.

Voilà le résultat qui nous intéresse et pour lequel nous travaillons  : pas une ligne de plus dans les conclusions d’un sommet, mais une facture moins élevée pour une famille, un coût en moins pour une entreprise. 

Il y a également des avancées concernant le règlement européen sur le méthane. Les nouvelles exigences prévues pour les importateurs risqueraient de restreindre encore davantage l’offre disponible et d’exercer de nouvelles pressions sur les prix. C’est pourquoi nous avons demandé une suspension temporaire de certaines obligations. Lorsque nous avons soulevé ce problème ces derniers mois, la proposition semblait très difficile à faire avancer. Or, aujourd’hui, la Commission européenne a annoncé son intention de reporter d’un an l’entrée en vigueur du règlement. Et nous considérons cela comme une excellente nouvelle. 

Ces deux exemples illustrent un principe sur lequel nous insistons depuis le début : si une règle, mise à l’épreuve des faits, entraîne des conséquences qui n’avaient pas été prévues, ou aggrave une situation de crise, cette règle doit être corrigée.

Car nous ne sommes pas là pour défendre les règles contre la réalité. Nous sommes là pour défendre les citoyens contre les mauvaises règles. Et c’est possible.

Grâce à l’Italie, cela s’est produit à plusieurs reprises. Cela s’est produit, par exemple, avec la clause de sauvegarde nationale, lorsque l’Italie a été la première à demander que la flexibilité prévue pour la défense et la sécurité puisse également être utilisée pour faire face à la crise énergétique. Bien que peu de gens y croyaient, cette proposition est devenue une solution à la disposition de tous les États membres. 

C’est ce que nous espérons voir se produire également avec les nouvelles réflexions que nous avons lancées dans le domaine des règles budgétaires. Comme vous le savez, j’ai écrit à la présidente von der Leyen pour lui demander deux choses. Premièrement : que le choc énergétique et inflationniste soit dûment pris en compte dans le calcul des dépenses autorisées par les règles européennes. Deuxièmement : que les États membres puissent utiliser au moins une partie des recettes supplémentaires de TVA générées par la hausse des prix, pour financer des mesures temporaires et ciblées en faveur des entreprises et des ménages. Car il serait difficile d’expliquer aux citoyens que, pour faire face à ce choc, nous ne pouvons même pas utiliser les recettes supplémentaires qu’il génère.

Ce sont là des propositions de bon sens. Bien sûr, nous savons qu’il ne sera pas facile de parvenir à un consensus, mais cela ne nous empêchera pas de soulever cette question avec force.

Il y a enfin la question des matières premières critiques. Le lithium, le cobalt, le graphite et les terres rares sont indispensables à la transition énergétique et numérique, et à la défense. Or, aujourd’hui, l’Europe les importe presque intégralement, et souvent d’un seul pays. Si nous ne nous attaquons pas à ce nœud, nous risquons de sortir d’une dépendance pour entrer dans une autre.

C’est également la raison pour laquelle l’Italie s’est portée candidate pour accueillir à Porto Marghera l’un des premiers sites européens de stockage stratégique de ces matières, une initiative qui pourrait devenir un projet pilote européen.

Le fil conducteur qui relie toutes ces initiatives est simple en somme : l’Europe doit remettre la capacité de production au cœur de ses choix.

Le Conseil européen s’ouvrira par un échange avec le président Zelensky. Nous aborderons bien sûr la question de l’Ukraine. Entre-temps, la Russie a lancé sa nouvelle campagne d’automne contre l’Ukraine. Incapable de progresser sur le front, Moscou a commencé à frapper de plus en plus durement la population civile : centrales électriques, immeubles d’habitation, hôpitaux, voire les bus qui transportent les gens au travail, comme lors de l’horrible massacre de Kramatorsk.

Le 7 octobre, un missile russe a tué 22 personnes à Pryluky. Le lendemain, à Kramatorsk, 33 personnes ont trouvé la mort lors d’une attaque russe contre deux bus, touchés, selon la police ukrainienne, par une bombe planante. Les autorités locales ont qualifié cet événement d’attaque la plus meurtrière de 2026.

Il s’agit d’une stratégie par laquelle la Russie cherche à briser le peuple ukrainien par la terreur, le froid et l’obscurité, simplement parce qu’elle n’a pas réussi à le vaincre sur le champ de bataille. Les faits, d’ailleurs, contredisent la propagande du Kremlin ainsi que celle de ceux qui la diffusent ici même, en Italie. Depuis le début de l’année, Moscou n’a gagné que très peu de terrain, et rien qu’au mois de septembre, elle a perdu une grande partie de ce qu’elle avait conquis ces derniers mois.

C’est la première allusion à Vannacci. Le contexte est l’enquête du Financial Times qui l’a qualifié de « cheval de Troie » de l’influence russe en Italie. Vannacci a répondu qu’il s’agissait d’un récit dépourvu de toute preuve d’ordres, de financements ou de relations avec Moscou. Par souci d’équilibre, il est utile de rapporter les deux positions. À la Chambre, l’accusation est devenue explicite, mais ce sont d’autres qui l’ont formulée. Rosato (Azione) a évoqué la présence au Parlement de partis pro-Poutine qui ne tiennent pas compte des cyberattaques russes contre l’Italie.

Cette impasse n’est pas tombée du ciel. Elle est le fruit du courage des Ukrainiens et du soutien de l’Occident, y compris de l’Italie. Et je continue de penser que cette impasse est le seul moyen efficace dont nous disposons pour amener la Russie à une table de négociation sérieuse.

Je sais que le débat à ce sujet est vif, y compris dans cette Assemblée, et même au sein des différents groupes politiques. Je le respecte et je le comprends même, car personne dans cette Assemblée ne souhaite la guerre. Nous voulons tous parvenir à la paix. La différence réside dans la manière dont nous pensons y parvenir.

À mon sens, le soutien à l’Ukraine n’est pas une alternative à la paix : c’est ce qui la rend possible. Car si l’agresseur peut compter sur la capitulation de son adversaire, pourquoi aurait-il besoin de négocier ? Seulement, la capitulation n’est pas la paix, c’est la conquête. Si l’Ukraine cessait demain de se défendre, comme beaucoup le souhaitent ou le proposent, nous n’aurions pas la paix. Nous discuterions alors de l’occupation d’une nation européenne et du retour de l’impérialisme de type soviétique que l’Europe a connu pendant un demi-siècle. Personnellement, je ne regrette pas ces années-là, je ne regrette pas les chars russes qui ont réprimé les soulèvements de Prague et de Budapest, et je ne regrette pas le mur de Berlin. Et personne ne me convaincra que la capitulation de ceux qui défendent leur liberté puisse s’appeler la paix. La paix que nous voulons, et que nous nous efforçons de construire, même au prix d’un manque de consensus, est une paix juste, car seule une paix juste peut durer, seule une paix juste assure la sécurité de l’Europe et de nos intérêts.

C’est un aveu de la fracture au sein de la droite italienne. Laura Ravetto, qui a quitté la Ligue pour rejoindre Futuro Nazionale, avait précédemment affirmé que la capitulation de l’Ukraine ne serait pas une véritable paix, mais elle a demandé si les « chèques en blanc » accordés à Kiev avaient jamais permis d’y parvenir. Elle a ajouté que les sanctions n’avaient pas mis fin à la guerre, mais avaient paralysé les usines italiennes. Dans ses réponses, Meloni s’est montrée beaucoup plus directe et a invité les députés passés à Futuro Nazionale à démissionner, en déclarant : « Vous seriez plus crédibles si vous démissionniez et vous présentiez aux élections avec les nouvelles thèses que vous défendez. Sinon, nous sommes face à de nombreux cas de revirement politique. » C’est là que l’antithèse avec Vannacci est la plus explicite, presque mot pour mot. Interrogé par l’agence russe Ria en mars, Vannacci avait déclaré que « la paix juste n’a jamais existé », et que dans l’histoire, il n’existe que la paix du vainqueur. Comme base de négociation, il indiquait la neutralité ukrainienne, le maintien des territoires conquis militairement et la garantie que l’Ukraine n’adhérerait pas à l’OTAN. Le chef de groupe du M5S, Ricciardi, a quant à lui déclaré en séance plénière que « le concept de paix juste n’existe pas dans l’histoire de l’humanité », demandant l’arrêt des livraisons d’armes à Kiev et du réarmement européen. Il s’agit d’une formule presque superposable à celle de Vannacci, et cette superposition constitue le meilleur argument textuel en faveur du « camp très large » dont Meloni s’est moquée.

La référence à Prague, Budapest et au Mur ajoute une dimension mémorielle qui associe la Russie d’aujourd’hui à l’impérialisme soviétique. Meloni s’inscrit dans la lignée de l’anticommunisme atlantiste de la droite italienne d’après-guerre pour contester à Futuro Nazionale la prétention d’être la « vraie droite ». C’est la même contestation que celle formulée par Meloni en juin, lorsqu’elle avait déclaré aux partisans de Vannacci qu’ils n’étaient pas la vraie droite mais qu’ils servaient les intérêts de la gauche.

La position du gouvernement reste donc inchangée. Le soutien à Kiev, en accordant une attention particulière à la population civile, la pression sur Moscou et l’unité euro-atlantique restent les piliers de notre action.

Dans ce contexte, nous devons également prendre en compte l’accord sur le gazole russe annoncé vendredi dernier par le président des États-Unis, Donald Trump. C’est un choix que je considère comme très risqué.

Dans la nuit du 9 au 10 octobre, Trump a annoncé la levée de certaines sanctions sur le diesel russe. L’autorisation générale de l’OFAC autorise la vente et l’importation jusqu’au 7 avril 2027. Ces livraisons n’auront toutefois aucune incidence sur les prix en Italie, car les sanctions de l’UE sur les produits pétroliers russes, en vigueur depuis février 2023, restent applicables. L’opposition attaque Meloni pour sa soumission à Trump, qualifiant l’exécutif de gouvernement de « petits trumpistes » (PRovenzano, Parti démocrate) le jour même où elle prend ses distances avec lui, après un été marqué par des tensions diplomatiques entre Meloni et Trump. Il en résulte un gouvernement qui critique Trump depuis des positions atlantistes, un M5S qui le critique depuis des positions anti-atlantistes et un Futuro Nazionale qui admire Trump tout en étant pro-Poutine.

Il est évident que nous comprenons tous, et partageons, la nécessité de contenir les prix de l’énergie qui pèsent sur les ménages et les entreprises, y compris en Italie. Mais nous devons être conscients que la flambée des prix du carburant est principalement due à la guerre en Iran, et non au conflit en Ukraine. Le résultat de ce choix est donc incertain, tandis que les risques sont évidents. Une légitimation pour Moscou alors que ses bombes continuent de s’abattre sur les villes ukrainiennes, de nouvelles recettes permettant de financer la guerre, un affaiblissement implicite du levier des sanctions : voilà des éléments que nous ne pouvons ignorer, et qui contredisent ce que les États occidentaux, y compris les États-Unis, ont fait jusqu’à présent pour pousser Poutine à s’asseoir à la table des négociations.

Il en va autrement d’un cessez-le-feu entre les parties concernant les centrales électriques, que l’Italie soutient clairement. Nous remercions le président Zelensky d’avoir immédiatement déclaré la pleine disponibilité de l’Ukraine à cet égard. Nous attendons désormais de la Russie qu’elle fasse de même et qu’elle mette fin aux attaques contre les centrales électriques et énergétiques ukrainiennes.

Par ailleurs, dans une période aussi complexe, où tant de variables échappent à notre contrôle, il y a au moins une chose qui dépend de nous : veiller à ce que l’Europe ne reste pas les bras croisés. Car les conditions d’une paix qui concerne notre continent, et donc notre sécurité, ne peuvent être définies sans nous.

C’est pourquoi je continue de demander que les Vingt-sept désignent une personnalité faisant autorité, dotée d’un mandat de tous, et capable de faire entendre la voix de l’Europe à la table des négociations. Et si aucun consensus ne se dégage sur un nom, nous sommes également prêts à envisager d’autres solutions.

Si, par exemple, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, dans le fameux format E3, estiment pouvoir agir seules, mieux que nous ne le ferions tous ensemble – et c’est jusqu’à présent le choix qu’elles ont fait –, alors qu’elles le fassent au moins au nom de tous et avec un mandat officiel donné par tous.

Car je vais être honnête : la question de savoir qui siège à quelle table me semble secondaire. Ce qui m’importe, c’est au nom de qui on siège à la table, et pour dire quoi. Ce qui m’importe, c’est que l’Europe ne soit pas en désordre, qu’elle ne s’expose pas à ceux qui ont intérêt à attiser les divisions et qu’elle parle d’une seule voix. Car une Europe divisée sur la question des formats, donne une image infantile d’elle-même, et c’est le seul véritable cadeau que nous puissions faire à Moscou. Et ces derniers jours, nous avons déjà fait suffisamment de cadeaux à Moscou.

Le « nous » englobe l’Europe et dilue la critique à l’égard de Washington dans une responsabilité occidentale commune. Le « cadeau » par excellence est la suspension par les États-Unis des sanctions sur le diesel, mais le pluriel permet à Meloni de ne pas citer Trump deux fois et de rester ambiguë.

Ensuite, chers collègues, ce qui se passe en Ukraine ne reste pas en Ukraine. Le Conseil européen débattra plus précisément de l’escalade des attaques hybrides russes. Et c’est tout à fait justifié, car la menace hybride est désormais devenue la énième « nouvelle norme » de cette époque troublée.

Le fait est que la guerre hybride ne se déclare pas et n’a pas de front. Ce sont les drones qui violent l’espace aérien de nos partenaires, et qui survolent les aéroports et les bases de plusieurs pays européens. Ce sont les câbles sous-marins endommagés en mer Baltique ; ce sont les cyberattaques contre les hôpitaux, les ports et les administrations publiques ; c’est le sabotage des réseaux ferroviaires.

Ce sont les campagnes de désinformation conçues pour diviser nos opinions publiques, pour discréditer des responsables politiques considérés comme des ennemis et pour influencer les élections, allant jusqu’à de véritables formes de manipulation de l’espace cognitif. Et l’instrumentalisation des migrants, poussés aux frontières comme des armes de pression.

Un tel contexte exige une réponse coordonnée, et l’Italie présentera à Bruxelles quelques priorités claires. Protéger nos infrastructures critiques : je pense ici aux réseaux énergétiques, aux câbles sous-marins, aux ports, aux aéroports et au domaine sous-marin, dans lequel l’Italie dispose d’une expertise d’excellence ; soutenir l’industrie italienne afin qu’elle apporte une contribution décisive aux systèmes anti-drones et antimissiles ; réaffirmer que la sécurité des frontières de l’Union est indivisible, ce qui signifie que, tout en contribuant à soutenir le flanc est, nous ne pouvons accepter que l’on perde de vue le flanc sud. 

Car se défendre aujourd’hui ne signifie pas seulement disposer de chars d’assaut. Se défendre, c’est un hôpital qui continue à soigner même sous le coup d’une cyberattaque ; une centrale qui ne s’éteint pas ; un aéroport qui ne s’arrête pas à cause d’un drone. Se défendre, ce n’est pas protéger une idée abstraite de puissance. C’est protéger la vie quotidienne des citoyens.

Et cela m’amène à la question des ressources. Comme je l’ai déjà dit, la sécurité et l’énergie sont les deux faces d’une même médaille. Sans sécurité, l’énergie coûte plus cher. Et sans énergie, il pourrait ne plus rester rien à défendre.

C’est pourquoi nous avons demandé, et obtenu, que la clause de sauvegarde nationale puisse être utilisée non seulement pour les dépenses de défense, mais aussi pour les mesures nécessaires afin de faire face à la crise énergétique.

Il en résulte que, sur la marge maximale de 1,5 % du PIB prévue par la clause, l’Italie a décidé d’en utiliser 1,2 %, répartis à parts égales : 0,6 % pour les mesures de lutte contre la hausse des prix de l’énergie, soit environ 14 milliards d’euros destinés aux ménages vulnérables et aux entreprises grandes consommatrices d’énergie, et 0,6 % pour la défense et la sécurité. Nous avons donc choisi, compte tenu du contexte, de ne pas utiliser la totalité de la marge prévue pour la défense. 

Mais je rappelle que la plus grande flexibilité en matière de défense et de sécurité signifie essentiellement des ressources supplémentaires par rapport à celles autorisées par les paramètres européens. Il ne s’agit donc pas d’argent prélevé sur la santé ou l’éducation. Si nous ne les dépensions pas pour la défense, nous ne pourrions pas les dépenser pour autre chose.

Ceux qui prétendent qu’une sécurité accrue signifie moins d’hôpitaux, des ressources détournées des services essentiels par un gouvernement belliciste, mentent en toute connaissance de cause. D’autant plus que, ceux-là mêmes qui nous accusent aujourd’hui depuis l’opposition, avaient approuvé lorsqu’ils étaient au gouvernement – en pleine pandémie – une augmentation des dépenses militaires de 15 milliards d’euros. Et à l’époque, il n’y avait même pas de guerre en Ukraine.

Mais je tiens à le dire à ceux qui nous écoutent, en reprenant un argument du ministre Crosetto, que je remercie. Sur chaque 100 euros que l’État consacre à la Défense, environ 60 servent à payer les salaires de ceux qui défendent notre sécurité, soit près de 280 000 femmes et hommes en uniforme. Environ 10 euros servent à assurer le fonctionnement quotidien des structures.

Environ 30 euros sont consacrés à des investissements, dans un secteur industriel qui emploie plus de 300 000 personnes, souvent hautement qualifiées, dans des milliers de petites et moyennes entreprises réparties dans toute l’Italie. Ceux qui parlent de gaspillage devraient aussi expliquer à ces familles que leur travail est inutile. Et quand nous achetons, qu’achetons-nous ? Principalement des moyens de nous défendre. Défense aérienne, systèmes anti-drones, cybersécurité, protection des infrastructures. Nous achetons des boucliers. 

Enfin, je tiens à rappeler que la sécurité est aussi une condition préalable à la prospérité. Personne n’investit dans un pays qui ne sait pas protéger ses réseaux, ses ports, ses données. Aucune entreprise n’exporte si les voies commerciales ne sont pas sûres. De plus, investir dans la sécurité, c’est défendre l’épargne, l’emploi et l’innovation des vingt prochaines années. Un pays qui n’investit pas dans sa propre sécurité n’épargne pas. Il reporte la facture. Et l’histoire nous enseigne que cette facture, au final, s’avère toujours bien plus coûteuse.

La position sur la défense rassemble à nouveau les adversaires de Meloni. La résolution de Futuro Nazionale engage le gouvernement à s’opposer à la défense européenne et au « Schengen militaire », et le programme du parti rejette le seuil des 5 % et l’instrument Safe. Le M5S et Futuro Nazionale se retrouvent du même côté, pour des raisons différentes.

Parmi les thèmes à l’ordre du jour du Conseil figure bien sûr le Moyen-Orient, peut-être le dossier qui illustre le plus clairement à quel point les équilibres internationaux ont désormais une incidence directe sur la vie quotidienne de nos nations.

Il y a une semaine, alors que je me trouvais à Split avec les dirigeants des pays du MED9, nous avons commémoré le troisième anniversaire de la dramatique attaque du 7 octobre 2023. Une attaque barbare qui a plongé toute la région dans le chaos. Je pense qu’il est important de le rappeler encore aujourd’hui, car toute approche critique légitime à l’égard des actions du gouvernement israélien au cours des trois années qui ont suivi, ne peut et ne doit jamais nous faire oublier ce qui a été le plus horrible pogrom depuis la Shoah, planifié et exécuté par le Hamas.

Surtout à un moment où l’ombre de l’antisémitisme semble refaire surface dans de nombreux pays. La sécurité de l’État d’Israël ne peut donc être remise en cause. Et je continue de penser qu’il est nécessaire de maintenir un canal de dialogue ouvert avec Israël. Cela dit, nous sommes préoccupés par la persistance de la présence israélienne dans le sud du Liban, en Syrie et à Gaza. Et en Cisjordanie, nous assistons à une pression intolérable exercée sur la population palestinienne.

Comme nous l’avons écrit conjointement avec la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et d’autres partenaires, les colonies israéliennes en Cisjordanie sont illégales. Et nous nous opposons fermement à ceux qui soutiennent l’annexion et le déplacement forcé de la population palestinienne.

Face à cette situation, je pense que l’Europe doit reprendre la place qui lui revient. Et l’occasion de le faire se présentera inévitablement avec la formation du nouveau gouvernement israélien, quel que soit le vainqueur des élections. Ce sera le moment de demander des gestes capables d’inverser la spirale négative qui perdure depuis trop longtemps, et de rouvrir, à terme, une voie politique vers la paix.

Cela prendra du temps, nous le savons. Mais nous savons tout aussi bien que si, au cours des prochains mois, nous assistons à une expansion sans fin des colonies en Cisjordanie, à l’effondrement de l’Autorité palestinienne ou à la reprise de la violence à Gaza ou en Cisjordanie même, la solution à deux États deviendra impossible. Et c’est une issue que nous ne pouvons pas nous permettre.

Je proposerai donc de travailler, en Europe, sur certaines demandes précises, susceptibles de créer les conditions d’un retour au dialogue politique. Parmi celles-ci, le transfert à l’Autorité palestinienne des recettes fiscales qu’Israël retient aujourd’hui et le gel de la colonie E1, sur laquelle nous nous sommes déjà prononcés aux côtés de nos principaux partenaires européens.

À Gaza, la situation reste dramatique. Il faut davantage d’aide, et il faut que cette aide arrive rapidement. Et il faut une initiative politique pour vérifier si le Hamas est réellement disposé à déposer les armes. Ce serait le tournant dont nous avons besoin, et cela ouvrirait la voie à la reconstruction, dans l’intérêt – avant tout – de la population civile.

Nous continuons, par ailleurs, à croire en une paix véritable entre Israël et le Liban, et à œuvrer en ce sens. Comme vous le savez, l’Italie a accueilli plusieurs cycles de négociations et nous sommes prêts à le faire à nouveau. Je suis convaincue que les dirigeants libanais sont sincèrement prêts à conclure une paix juste et durable avec Israël. Et nous sommes prêts à la soutenir, notamment par le biais d’une initiative franco-italienne pour l’après-FINUL, afin de doter les Forces armées libanaises des capacités nécessaires pour affirmer la souveraineté du Liban sur l’ensemble de son territoire.

Au Conseil européen, nous discuterons également de la situation en Iran et dans le Golfe. À commencer par la liberté de navigation à Ormuz et à Bab el-Mandeb, qui représente un intérêt vital pour l’Europe.

Les restrictions et les attaques dans ces deux détroits ont eu un effet direct sur la vie de nos citoyens, à commencer par le prix de l’énergie. 

Le gouvernement s’est engagé à en limiter les effets et continuera à le faire avec tous les moyens à sa disposition, mais une solution durable passe nécessairement par le rétablissement d’une pleine liberté de navigation : sans péages et sans restrictions discriminatoires.

C’est pourquoi je pense que l’Europe doit s’engager en première ligne, à commencer par le renforcement de l’opération Aspides en mer Rouge, que l’Italie dirige aujourd’hui et qui repose en grande partie sur la contribution d’un très petit nombre de pays. Il faut davantage de navires, et il en faut dès maintenant.

Nous devons ensuite approfondir notre partenariat avec les pays du Golfe. L’Europe et le Golfe sont deux régions liées par des intérêts de plus en plus étroits, qui ont besoin de règles et de stabilité pour prospérer. L’Italie a mis à la disposition des pays de la région qui en ont fait la demande, des moyens pour se défendre contre les attaques injustifiées de l’Iran et de ses alliés.

Des attaques qui, ces derniers jours, ont vu une nouvelle escalade des Houthis contre les infrastructures énergétiques saoudiennes et que nous condamnons fermement. Mais, dans la phase à venir, la priorité devra être autre : ne plus dépendre d’un seul point de passage. Cela signifie construire de nouvelles liaisons entre l’Europe, le Golfe et l’Asie, à commencer par le corridor IMEC ; mieux protéger les ports, les câbles sous-marins et les infrastructures énergétiques ; diversifier les itinéraires et les fournisseurs. Là encore, l’Italie, avec ses entreprises, joue son rôle. Mais l’Europe doit désormais faire de même.

Un autre chapitre central du prochain Conseil européen sera la négociation du cadre financier pluriannuel. Une question complexe et importante, car le budget de l’Union n’est pas un simple exercice comptable. C’est l’instrument par lequel nous décidons concrètement quelles seront les priorités de l’avenir et quelles ressources nous sommes prêts à mettre à la disposition de ces priorités. 

Au cours de ces derniers mois, nous avons déjà obtenu plusieurs résultats concrets par rapport à la proposition initiale de la Commission. Les États membres joueront un rôle plus déterminant dans la gestion des nouveaux instruments ; en d’autres termes, les décisions relatives à l’utilisation des ressources ne seront pas prises uniquement à Bruxelles. La politique agricole commune et la politique de la pêche conserveront leur identité et leurs garanties propres, car les agriculteurs et les pêcheurs ne peuvent pas devenir une ligne budgétaire parmi d’autres dans un fonds indifférencié. En matière d’État de droit, nous avons obtenu des règles plus claires et plus objectives, afin d’empêcher qu’il n’en soit fait un usage politique. Le nouveau Fonds européen pour la compétitivité offrira davantage de garanties aux petites et moyennes entreprises, qui constituent l’épine dorsale de notre économie. Et les gouvernements auront davantage leur mot à dire dans la définition des priorités de l’action extérieure de l’Union.

Ce sont là des résultats importants, mais les négociations sont encore loin d’être terminées. Au contraire, nous entrons maintenant dans la phase la plus délicate, celle des négociations sur le montant effectif du budget et sur les sources de financement nécessaires.

Au préalable, il y a une question de méthode que je tiens à réaffirmer ici également. La présidence irlandaise et les institutions européennes ont fixé comme objectif de parvenir à un accord d’ici la fin de l’année. 

Nous ne sommes pas opposés par principe à cet objectif, mais il doit être clair que la date ne peut pas primer sur le fond. Nous ne signerons pas un accord qui ne serait pas avantageux dans le seul but de respecter une échéance. Nous ne signerons un accord que lorsqu’il sera équitable pour l’Italie. 

Et qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Cela signifie avant tout élaborer un budget qui apporte des réponses claires et concrètes. Cela signifie financer de manière adéquate les nouvelles priorités que nous considérons tous comme stratégiques, sans sacrifier les politiques qui constituent l’un des fondements du projet européen.

Je le dis très clairement : l’Italie n’acceptera pas un budget qui réduirait la Politique agricole commune, la pêche et la cohésion. L’agriculture et la pêche concernent notre sécurité alimentaire, qui est une composante essentielle de l’autonomie stratégique européenne.

La cohésion concerne la capacité du marché unique à fonctionner sans laisser de côté des territoires entiers, ce qui affaiblirait par conséquent la croissance globale.

Il n’y a donc, à mon sens, aucune contradiction entre les politiques traditionnelles et les nouvelles priorités. Au contraire : il n’y a pas de sécurité sans sécurité alimentaire, et il n’y a pas de véritable compétitivité sans égalité de dignité entre les territoires.

Ces derniers jours, la présidence irlandaise a présenté une nouvelle proposition de négociation, qui prévoit un budget d’environ 1 622 milliards d’euros pour la période 2028-2034, à prix constants. Il s’agit d’une réduction de 108 milliards d’euros par rapport à la proposition de juin et de plus de 140 milliards par rapport à la proposition initiale de la Commission. 

Malgré des coupes aussi importantes, les ressources globales des plans nationaux et régionaux, qui englobent la PAC et la cohésion, ont été préservées. Il s’agit d’un résultat très important et loin d’être acquis d’avance, auquel – je suis heureux de le dire – la lettre conjointe des 17 États membres « Amis de la cohésion » a contribué de manière décisive, une autre initiative lancée par l’Italie, cette fois-ci en collaboration avec la Roumanie.

Et c’est précisément pour continuer à travailler dans cette voie que, avec la Roumanie, nous accueillerons, en marge du prochain Conseil européen, une nouvelle réunion du groupe. Ce sera l’occasion de faire le point sur les négociations et de réaffirmer une position commune avant la phase décisive.

Reste ensuite la question fondamentale, à savoir comment financer les priorités que l’Europe s’est fixées. À cet égard, je pense que la question de départ n’est pas de savoir quel doit être le montant du budget, mais plutôt ce que l’Europe considère comme indispensable pour les années à venir. On définit d’abord les objectifs, puis on trouve le moyen de les financer. Et non l’inverse.

Par ailleurs, concernant les nouvelles ressources propres proposées par la Commission, nous émettons plusieurs réserves, mais nous sommes disposés à travailler selon un critère clair : alléger autant que possible la charge pesant sur les budgets nationaux, sans imposer de nouvelles taxes aux citoyens et aux entreprises européennes.

Nous estimons qu’il est possible et nécessaire d’envisager également un remboursement plus progressif de la dette contractée au titre de « Next Generation EU », afin que ces remboursements ne pèsent pas sur les autres politiques européennes précisément au moment où il faut investir davantage.

Et d’une manière générale, je pense que, pour financer des priorités stratégiques pour nous tous, aucun instrument ne doit être exclu a priori.

Il y a ensuite certaines questions sur lesquelles, pour l’Italie, le compromis devra nécessairement être amélioré.

La première concerne notre position globale. La proposition de la présidence irlandaise maintient pour l’essentiel inchangés les critères de répartition des ressources, qui continuent de pénaliser notre pays. Nous ne pouvons accepter que l’Italie verse davantage au budget européen tout en recevant moins en retour. C’est une simple question d’équité.

La deuxième concerne les « rebates », ces réductions sur les contributions dont bénéficient certains États membres, sur lesquelles la nouvelle proposition n’apporte aucune avancée. J’ai du mal à expliquer pourquoi précisément ceux qui demandent de « moderniser » le budget, c’est-à-dire de le réduire, prétendent conserver des privilèges nés à une autre étape de l’intégration européenne.

Si la modernisation doit avoir lieu, elle doit s’appliquer à tous. Et j’ajoute qu’on ne peut prétendre que les sacrifices soient européens, et les privilèges nationaux.

La troisième question, qui peut sembler technique, en dit long sur le fonctionnement de l’Europe. Il s’agit du principe selon lequel les fonds européens ne peuvent pas financer des activités qui nuisent de manière significative à l’environnement. Un principe juste. Mais les premiers projets de règles d’application de la Commission risquent d’en faire une exclusion automatique de secteurs entiers, c’est-à-dire précisément ce que les gouvernements avaient décidé d’éviter.

Nous ne pouvons pas demander à une aciérie d’investir des milliards dans la transition, lui faire payer des quotas de CO₂ et ensuite lui dire que, précisément parce qu’il s’agit d’une aciérie, elle ne peut pas accéder aux fonds européens destinés à la décarbonisation. Nous ne pouvons pas non plus affirmer vouloir renforcer la sécurité énergétique et ensuite exclure automatiquement les infrastructures nécessaires pour garantir ce processus.

Et je tiens également à dire que les décisions des gouvernements ne sont pas des ébauches que la bureaucratie peut corriger à sa guise. Cette dérive selon laquelle les chefs d’État et de gouvernement prennent des décisions que les règles bureaucratiques démantèlent systématiquement est inacceptable et doit être corrigée.

Notre évaluation globale du paquet dépendra également de la manière dont ces nœuds seront dénoués. Mais sur ce point, comme je le disais, nous aurons l’occasion d’y revenir.

Le Conseil européen tiendra également un débat stratégique sur le processus d’élargissement et sur les réformes internes de l’Union. Un sujet auquel l’Italie a toujours accordé une grande importance. Seule une Europe réunifiée, soutenue par un consensus politique solide, peut atteindre la masse critique nécessaire pour rester compétitive, influente et sûre.

À commencer par les Balkans occidentaux. Bien sûr, chaque parcours a ses propres caractéristiques, son propre calendrier et ses propres conditions. Mais la perspective politique est la même : consolider durablement l’ancrage européen de nations qui font partie de notre histoire.

Nous soutenons un élargissement fondé sur le principe du mérite et sur une responsabilité réciproque. Il appartient aux pays candidats de mener à bien les réformes nécessaires et de s’aligner progressivement sur les règles européennes. Il incombe toutefois à l’Union de reconnaître, sans délai, ces résultats accompagnés de progrès concrets. C’est pourquoi, à court terme, notre priorité est de soutenir fermement l’avancement du processus au Monténégro et en Albanie. Car leur succès aurait une portée qui dépasse largement leurs frontières et les nôtres. Cela montrerait à toute la région que le processus d’adhésion est bien réel, que les réformes sont récompensées, et que, lorsqu’un pays candidat fait sa part, l’Union est capable de faire la sienne.

Enfin, le Conseil européen tiendra un débat stratégique sur la gestion des flux migratoires.

J’ai souligné à maintes reprises, dans cette Assemblée, à quel point l’approche européenne en la matière a considérablement évolué ces dernières années.

Au départ, nombreux étaient ceux qui considéraient comme impossible que des thèmes tels que, se concentrer sur la prévention des départs plutôt que sur la gestion des arrivées, renforcer la dimension extérieure, établir des partenariats avec les pays d’origine et de transit, rendre les retours plus efficaces et développer des solutions innovantes, puissent devenir partie intégrante du débat européen. Mais c’est ce qui s’est produit. Et ce changement d’approche, auquel l’Italie a apporté une contribution décisive, produit des résultats concrets.

Ce n’est pas le gouvernement qui le dit. Ce sont les données de Frontex qui le montrent. En deux ans, les franchissements irréguliers des frontières extérieures de l’Union ont diminué de plus de moitié.

Et cette année, la baisse se poursuit : moins 35 % au cours des huit premiers mois par rapport à l’année dernière. En Méditerranée centrale, c’est-à-dire sur la route qui concerne l’Italie, les arrivées ont diminué de plus de la moitié.

Le problème n’est pas résolu, nous le savons bien. Mais ces chiffres montrent une chose simple : l’alternative à la « politique des portes ouvertes » a toujours existé. Elle a toujours existé. Pendant des années, on a simplement choisi de ne pas la mettre en œuvre.

Nous avons l’intention de poursuivre dans la voie engagée, sans baisser la garde. D’autant plus que les événements de Ceuta, fin juillet, ont clairement montré à quelle vitesse des situations de pression exceptionnelle peuvent se produire aux frontières extérieures.

À la lumière de ces faits, comme vous le savez, l’Italie a décidé de réintroduire temporairement les contrôles aux frontières intérieures aériennes et maritimes avec l’Espagne, sur la base d’une évaluation de sécurité. Et permettez-moi de dire que je trouve assez surréalistes les polémiques qui ont suivi, notamment de la part de certains partis d’opposition, manifestement plus soucieux de défendre le gouvernement espagnol que la sécurité et les frontières italiennes.

Je rappelle que le code Schengen prévoit expressément la possibilité de réintroduire temporairement les contrôles aux frontières intérieures pour des raisons d’ordre public ou de sécurité. Il s’agit, en effet, d’un instrument régulièrement utilisé : depuis 2006, les États membres y ont eu recours près de cinq cents fois, et dans plus de trente cas, les contrôles ont directement concerné l’Italie. La France, par exemple, maintient des contrôles à la frontière avec nous depuis plus de dix ans.

Il est donc difficile de soutenir – chers collègues – que l’Italie n’a pas le droit d’utiliser un instrument qui a été utilisé à son encontre des dizaines de fois. Je rappelle à mes collègues que l’Italie a les mêmes devoirs et les mêmes droits que les autres États membres, mais qu’elle a aussi les mêmes droits. Nous n’acceptons pas que la défense des frontières soit un droit pour les autres et une faute lorsqu’il s’agit de l’Italie.

Ceuta nous a également appris une autre chose : une crise aux frontières ne naît pas toujours d’elle-même. Parfois, elle est orchestrée. Les passeurs l’organisent, les réseaux sociaux l’amplifient, la désinformation l’alimente.

Ceux qui utilisent des personnes désespérées comme moyen de pression à nos frontières ne se contentent pas de forcer une frontière. Ils attaquent l’Europe, et l’Europe doit se doter des outils nécessaires pour y répondre.

Toujours au lendemain des événements de Ceuta, le 1er août dernier, l’Italie, conjointement avec le Danemark, a pris l’initiative d’une lettre signée par 22 chefs d’État et de gouvernement européens sur 27, dans laquelle nous avons demandé une protection accrue des frontières extérieures, une lutte plus résolue contre les réseaux de passeurs, davantage de rapatriements et une meilleure capacité à anticiper et à réagir à des situations similaires.

Et nous avons demandé que l’on s’attaque sérieusement aux facteurs d’attraction, parmi lesquels nous comptons également les régularisations à très grande échelle. Bien entendu, chaque État membre conserve ses compétences et prend ses propres décisions. Mais nous vivons dans un espace intégré, avec une libre circulation et des frontières communes. Et ce qu’un État décide chez lui ne reste pas nécessairement chez lui : cela peut avoir des répercussions sur les autres États membres et compromettre le bon fonctionnement de l’espace Schengen.

Si le message qui passe est qu’une entrée irrégulière peut par la suite se transformer en séjour légal, le risque est d’encourager de nouveaux départs, de renforcer le modèle économique des passeurs et de réduire à néant une partie des efforts que nous déployons pour réduire les arrivées irrégulières. Et nous ne pouvons pas nous le permettre.

Viennent ensuite les retours. Pendant des années, en Europe, une décision d’expulsion n’était bien souvent qu’un simple bout de papier. Aujourd’hui, nous disposons d’outils plus efficaces, notamment grâce aux nouvelles règles européennes, et les résultats sont visibles. Cette année, les retours ont atteint leur plus haut niveau jamais enregistré pour la même période, et ils continuent d’augmenter. Je tiens donc à remercier le ministre Piantedosi et tous ceux qui œuvrent chaque jour pour obtenir ce résultat. Car le message doit être clair : ceux qui entrent illégalement en Italie ne peuvent pas compter y rester.

Et puis, il y a le travail tout au long de la route migratoire. Grâce à la collaboration avec l’Organisation internationale pour les migrations ainsi qu’avec l’Algérie, la Libye et la Tunisie, environ 65 000 migrants sont retournés volontairement dans leur pays d’origine au cours des deux dernières années, avant même d’avoir tenté de traverser la Méditerranée. Ce sont 65 000 personnes qui n’ont pas confié leur vie à des passeurs.

Mais pour que ce modèle fonctionne encore mieux, il faut la collaboration la plus étroite possible de la part des pays tiers. Et lorsque cette collaboration fait défaut, l’Europe doit utiliser tous les leviers dont elle dispose : la diplomatie, la coopération, le commerce, les visas. Car ceux qui souhaitent être nos partenaires ne peuvent pas considérer les retours comme un chapitre à part.

Il faut encore plus d’ambition sur le plan extérieur et une meilleure coordination avec les initiatives nationales, à commencer par le Plan Mattei pour l’Afrique, né de la conviction que les relations entre l’Europe et l’Afrique doivent reposer sur des partenariats d’égal à égal, des investissements et une croissance partagée. 

Il en va de même pour les solutions innovantes. L’Italie a ouvert la voie avec ses centres en Albanie, et aujourd’hui, les « centres de retour » dans les pays tiers sont prévus par la réglementation européenne, et de nombreux États membres souhaitent s’engager dans cette voie. Il faut désormais passer à la mise en œuvre. L’Union doit soutenir ceux qui souhaitent lancer des projets pilotes, en leur apportant des ressources, des compétences et des moyens, dans le plein respect du droit européen et international. Et ces ressources doivent également trouver leur place dans le prochain budget européen.

Nous en discuterons en marge du Conseil européen, notamment lors du traditionnel déjeuner de travail consacré aux solutions innovantes en matière de migration, que nous avons, comme toujours, organisé conjointement avec le Danemark et les Pays-Bas.

En conclusion, chers collègues, au-delà des dossiers individuels, le Conseil européen qui nous attend revêt une signification politique claire.

Nous vivons dans un monde où la sécurité, la prospérité et de nombreux équilibres que nous avons considérés comme acquis pendant des années ne vont plus de soi. Et l’Europe doit décider comment elle entend y faire face. Elle peut continuer à établir des règles comme si rien n’avait changé. Ou bien elle peut regarder la réalité en face et se doter des outils nécessaires pour défendre son économie, sa sécurité et sa liberté.

Et c’est pour cette dernière que nous travaillons. Une Europe capable de concilier transition et industrie, politiques traditionnelles et nouvelles priorités, coopération avec ses partenaires et défense de ses frontières. Une Europe pragmatique, qui n’a pas peur de corriger ses choix lorsque la réalité change. Une Europe qui concentre ses forces sur les grands défis qu’aucune nation ne peut relever seule, et qui sait s’effacer là où les nations s’en sortent mieux seules. Une Europe forte sur les grandes questions, et discrète sur tout le reste.

Si Meloni se démarque sur la question russe, c’est sur celle de l’immigration qu’elle occupe tout l’espace récemment conquis par Futuro Nazionale. Après Ceuta, le renforcement des contrôles aux frontières intérieures avec l’Espagne, la critique des régularisations espagnoles, le soutien au projet raté des centres de rapatriement en Albanie sont des mesures – symboliques, pour la plupart – qui ne laissent à Vannacci aucune marge à droite si ce n’est celle de la Russie, et sur ce point, elles l’isolent.

Il faut toutefois lire ces chiffres avec attention. La baisse de 35 % au cours des huit premiers mois, avec près de 75 000 passages, exclut les arrivées massives en provenance du Maroc à Ceuta, où, fin juillet, environ 70 000 personnes ont atteint l’exclave espagnole. Il y a donc une contradiction interne dans ce discours : le chiffre présenté comme un succès exclut justement l’événement utilisé, pour justifier les contrôles avec l’Espagne. De plus, la Méditerranée occidentale est la seule grande route migratoire en augmentation.

Pendant des années, on nous a dit que, pour compter en Europe, l’Italie devait renoncer à défendre ses intérêts. Nous avons prouvé le contraire. Car une Europe forte a besoin de nations fortes. Et l’on peut œuvrer pour une Europe plus solide et plus crédible sans cesser, pas même une minute, de défendre l’Italie avec fierté.

Et c’est avec cette fierté que, une fois de plus, je me rendrai à Bruxelles. Avec la même détermination que celle de millions d’Italiens qui, chaque jour, travaillent, produisent, innovent et font vivre cette nation. Car c’est à eux que nous devons une Europe qui les protège, au lieu de leur mettre des bâtons dans les roues. Et je tiens à leur dire que, quel que soit le lieu où leur avenir se décide, l’Italie sera là pour faire entendre sa voix. 

Je vous remercie.

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L’Iran multiplie les attaques dans le détroit d’Ormuz https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/15/liran-multiplie-les-attaques-dans-le-detroit-dormuz/ Thu, 15 Oct 2026 15:44:10 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364398 Près de deux navires par jour ont été visés en octobre

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Les attaques visant des navires commerciaux dans et autour du détroit d’Ormuz ont considérablement accéléré depuis le début du mois. L’Office des opérations commerciales maritimes du Royaume-Uni (UKMTO), un organisme de liaison de la Royal Navy britannique, a signalé 23 attaques au cours des deux premières semaines d’octobre, soit plus que n’importe quel mois depuis le début de la guerre contre l’Iran, lancée le 28 février.

  • Entre mardi 13 et mercredi 14, deux navires appartenant à des armateurs émiratis, vraisemblablement attaqués par l’Iran, ont coulé après avoir été frappés dans ou à proximité du détroit d’Ormuz.
  • Le porte-conteneurs GFS Pride avait été frappé mardi par un « projectile inconnu », tandis que le vraquier Cape Dao avait été touché trois semaines auparavant, le 23 septembre 22.
  • Il s’agit des premiers navires coulés dans le détroit d’Ormuz depuis le début du mois de mars, lorsque le Safeen Prestige, un porte-conteneurs battant pavillon de Malte, avait été frappé à proximité des côtes d’Oman.

Alors que les dernières opérations militaires américaines en Iran remontent, selon l’Institute for the Study of War, au début du mois de septembre, l’Iran a multiplié les attaques ces dernières semaines, contraignant des super-pétroliers à faire demi-tour pour retourner dans le golfe Persique 23.

Ces attaques pourraient conduire à un ralentissement des flux pétroliers en provenance du Moyen-Orient, qui ont connu une nette hausse fin septembre.

  • Des responsables iraniens ont déclaré en début de semaine que le pays avait commencé, depuis le début du mois, à utiliser différentes tactiques offensives contre les navires qu’il considérait comme enfreignant ses restrictions 24.
  • Ces mêmes responsables revendiquent vouloir contrecarrer les efforts déployés par l’administration Trump pour faire baisser les cours mondiaux du pétrole – et donc à la pompe aux États-Unis – en amont des élections de mi-mandat.

Le choc énergétique provoqué par la guerre contre l’Iran continue d’avoir un impact sur les prix, et notamment sur ceux de l’essence, et ce malgré les tentatives de l’administration Trump visant à les faire baisser. Aux États-Unis, l’indice mesurant les prix de l’essence a bondi de 9,1 % en septembre, soit la plus forte hausse depuis mars (+21,2 %).

  • Vendredi 9, le président américain a annoncé avoir conclu un accord avec le Kremlin pour mettre « immédiatement » 300 000 tonnes de diesel « sur le marché américain et mondial ».
  • Aujourd’hui, jeudi 15, l’Agence internationale de l’énergie a fait savoir que ses membres s’étaient mis d’accord pour « mener à bien les dernières mises sur le marché d’environ 100 millions de barils », dont plus de 20 millions de barils de gazole 25.

Plus tôt dans la journée, des représentants américains avaient exercé des pressions sur les autres membres de l’Agence pour libérer au moins 100 millions de barils supplémentaires de stocks d’urgence 26. Depuis le début de la guerre, 330 millions de barils sur les 400 millions engagés en mars – soit la libération la plus importante de l’Agence depuis sa création, en 1974 – ont été mis sur les marchés.

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En Russie, les deux tiers des écoles participent à la propagande de guerre https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/15/en-russie-les-deux-tiers-des-ecoles-participent-a-la-propagande-de-guerre/ Thu, 15 Oct 2026 12:15:32 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364358 Les enfants de 9 à 14 ans sont la cible principale

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Selon un rapport publié hier, mercredi 14 octobre, par le New Eurasian Strategies Centre (NEST) et réalisé par le think tank indépendant Cedar, au moins 26 000 des 40 000 écoles russes participent à la propagande de guerre. Celles-ci organisent des événements en soutien aux militaires, encouragent les élèves à écrire des lettres aux soldats au front, ou prennent part à des collectes d’aide humanitaire pour le front 27.

Ce chiffre sous-estime vraisemblablement l’ampleur de la propagande de guerre.

  • L’étude s’appuie principalement sur les publications des écoles sur le réseau social russe VKontakte (VK).
  • Les établissements qui ne disposent pas de compte n’ont ainsi pas été inclus, pas plus que les écoles absentes de l’échantillon.

Les activités de propagande dans les écoles russes ont évolué depuis 2022. Tandis qu’au cours de la première année de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, on demandait principalement aux élèves de confectionner des cadeaux et d’écrire des lettres pour les soldats au front, ces activités se sont institutionnalisées depuis, avec l’élaboration de directives méthodologiques, et font désormais place à des heures de vie de classe consacrées à la guerre, à des rencontres avec des vétérans et à des visites de musées.

  • Depuis 2022, les écoles russes dispensent ainsi chaque semaine un cours intitulé « Conversations sur l’essentiel » (Разговоры о важном), qui consiste en une série de leçons « patriotiques » visant à aligner les valeurs spirituelles et morales des élèves sur la stratégie de sécurité nationale de la Fédération de Russie.

À partir de la rentrée 2026, ce programme est décliné dans les maternelles sous un nouveau nom : « Jeux bienveillants » (Добрые игры).

  • Ces séances, destinées aux enfants de 3 à 7 ans, doivent notamment leur présenter la « réunification » de la Crimée avec la Russie et définir l’héroïsme comme la « disposition à se sacrifier pour les autres » 28.
  • Sur le site officiel du programme, un jeu destiné aux enfants de 3-4 ans leur fait ainsi « traverser le pont de Crimée » en train, avant de rentrer à la maison en répétant : « Comme c’est bien que nous soyons un seul pays ! ».
  • À partir de 6 ans, on leur apprend que la Crimée est une partie historique de la Russie « revenue à la maison », et on cultive chez eux un « sentiment de justice » à l’égard de cette « réunification ».

Au-delà de l’aspect idéologique, une formation militaire a également été ajoutée au curriculum en 2023, avant de devenir en 2024 une matière hebdomadaire obligatoire à partir de 14 ans, dont la part militaire a été portée de 20 % à 50 % à la rentrée 2026.

  • Celle-ci comprend une introduction au montage et démontage d’une kalachnikov, à la mise en place d’un gilet pare-balles, ainsi qu’un module d’étude portant sur « la guerre informationnelle et psychologique ».
  • En 2024, une mère qui refusait d’envoyer son fils en stage militaire a été condamnée à une amende de 30 000 roubles pour « discrédit de l’armée » 29.

Les données disponibles ne montrent pas de corrélation entre les pertes liées à la guerre, rapportées à la population, et l’intensité de la propagande à l’école, selon les régions. C’est toutefois dans les villes de moins de 10 000 habitants que l’on observe la plus forte concentration d’activités pro-guerre.

  • À l’inverse, les écoles des grandes villes du pays, comme Moscou et Saint-Pétersbourg, sont moins concernées par la propagande pro-guerre.
  • Les chiffres compilés par Mediazona et le service russe de la BBC montrent que c’est également dans les grandes villes que le nombre de morts au front en Ukraine est parmi les plus faibles : 33 pour 100 000 habitants à Moscou et 49 à Saint-Pétersbourg, contre plus de 580 en Transbaïkalie ou à Touva 30.

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Poutine a-t-il trouvé une nouvelle majorité en Allemagne ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/15/poutine-a-t-il-trouve-une-nouvelle-majorite-en-allemagne/ Thu, 15 Oct 2026 11:51:20 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364363 En Saxe-Anhalt, l’extrême droite de l’AfD et la gauche national-populiste allemandes s’unissent contre l’Ukraine

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L’AfD, arrivée en tête aux élections du 6 septembre 2026, a fait adopter le 14 octobre 2026, avec le Bündnis Sahra Wagenknecht (BSW) une « initiative de paix », qui exige l’arrêt de l’aide à l’Ukraine et la fin de la protection des réfugiés ukrainiens au nom du principe de « L’Allemagne d’abord ». Ulrich Siegmund, le probable futur chef du gouvernement régional de Saxe-Anhalt déploie dans son discours un argumentaire pro-russe, mélange d’arguments économiques et d’apparente compassion pour les victimes de la guerre 31.

Après l’élection de Tobias Rausch à la tête du Landtag le 6 octobre 32, faisant de lui le premier président issu d’un parti d’extrême droite depuis 1945, l’adoption de ce premier texte est l’acte révélateur de la nouvelle orientation pro-russe de cette majorité. Cette résolution illustre la stratégie de la majorité populiste de droite et de gauche en Saxe-Anhalt, qui ne bénéficiera en tout état de cause que de quatre sièges sur 69 au Bundesrat. Loin de toute préoccupation pour l’avenir économique ou social du Land, le but premier de cette alliance est d’entraver par tous les moyens le soutien du gouvernement fédéral à la résistance de l’Ukraine contre l’envahisseur russe. 

Le discours d’Ulrich Siegmund réitère ainsi le principe « Notre pays d’abord » (Unser Land zuerst) et exige que « L’Allemagne cesse enfin de vouloir sauver tout le monde ». 

Les dommages attribués à la guerre de la Russie en Ukraine sont nommés, mais la responsabilité de la Russie dans le déclenchement de la guerre est largement éludée, de même que les crimes de guerre perpétrés par son armée. L’aide apportée aux Ukrainiens est mise en balance avec différents éléments du programme de l’AfD – des jardins d’enfants gratuits aux prêts pour jeunes mariés – et sert de réponse à ses détracteurs qui s’inquiètent que ce même programme soit impossible à financer. 

Pour Siegmund, les malheurs de l’Allemagne ont deux sources principales : le soutien apporté à l’Ukraine et l’immigration incontrôlée. Les offensives commerciales américaine ou chinoise qui causent la crise industrielle actuelle outre-Rhin sont oubliées. Ni la résolution du Landtag, ni le discours qui l’accompagne, n’évoquent les différentes tentatives de médiation infructueuses du président américain Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche en 2025. Aucune mention n’est faite non plus de l’attentat sur l’aéroport de Leipzig, déjoué en août 2026, et que Berlin a attribué aux services de renseignement russes.

La résolution du Landtag adoptée hier, 14 octobre, par l’AfD et la BSW, qui avait été, hasard du calendrier, officiellement déposée pour adoption le 7 octobre, le jour de l’anniversaire du président russe, exige que le gouvernement fédéral mette fin à toute aide financière à l’Ukraine autre qu’humanitaire, ainsi qu’à toutes les livraisons d’armement au pays 33. Ce premier texte, qui, comme le reconnaît Siegmund lui-même, ne concerne pas véritablement la politique régionale, est à lire comme l’acte de naissance parlementaire d’un bloc transpartisan ouvertement pro-Poutine en Allemagne de l’Est.

Aujourd’hui est une belle journée, aujourd’hui est une journée historique, parce qu’aujourd’hui, pour la première fois depuis le début de la terrible guerre en Ukraine, une initiative de paix – une vraie initiative de paix – va émaner d’un parlement allemand, ici en Saxe-Anhalt. J’en suis fier, mesdames et messieurs.

Aujourd’hui nous allons pour la première fois adopter une initiative de paix, qui ne vient pas seulement de Saxe-Anhalt mais qui porte la voix de millions de personnes dans toute l’Allemagne et dans toute l’Europe, qui aspirent ardemment à cette paix. Cela a été rendu possible par les centaines de milliers de citoyens qui ont choisi le changement le 6 septembre, qui ont voté pour l’Alternative et qui ont clairement sanctionné les va-t-en-guerre. Merci beaucoup. Grâce à votre soutien, c’est devenu possible. À l’avenir, nous choisirons enfin le retour de la paix, mesdames et messieurs.

Certains se sont naturellement demandés pourquoi une séance extraordinaire, et pourquoi ne pas traiter un sujet régional ? Certes, de nombreux sujets régionaux seront abordés ici dans les semaines à venir, mais nous estimons qu’il faut s’attaquer aux problèmes fondamentaux. Or, ce sujet est l’un de ces problèmes de fond qui entraîne presque tous les secteurs de notre société — y compris au niveau de notre Land — dans une mauvaise direction, compromettant notre avenir et constituant la cause profonde de la situation actuelle. Nous ne voulons pas tergiverser, nous voulons agir ; d’où cette séance extraordinaire, pour ne pas perdre un seul jour en faveur de la paix. C’est pourquoi nous sommes réunis aujourd’hui pour bâtir un avenir meilleur pour toute l’Europe. Mesdames et Messieurs, nous voulons que l’Allemagne cesse enfin de vouloir sauver le monde.

« Notre pays d’abord » : telle devrait être notre aspiration la plus profonde. Nous voulons que les tueries cessent enfin. La guerre ne doit jamais être une solution. C’est une leçon que nous devrions tous avoir tirée de l’histoire, au-delà des clivages entre les groupes parlementaires. Nous ne voulons pas que notre pays continue de participer à une guerre qui n’est pas la nôtre, au risque de voir ce conflit s’importer chez nous. Nous ne le voulons pas. Nous ne voulons pas nous préparer à la guerre, mais à la paix, Mesdames et Messieurs. 

L’évolution actuelle de ce conflit — ce qui s’est passé ces derniers mois et ces dernières années — compte, tout comme l’immigration incontrôlée, parmi les problèmes majeurs de notre époque ; il ne s’agit pas seulement de morts inutiles. Il s’agit aussi de ressources dont notre propre pays est privé, alors que nous en aurions un besoin urgent et nécessaire dans de nombreux domaines. C’est pourquoi je tiens, avec cette initiative, à exposer clairement des faits qui échappent à beaucoup de nos concitoyens, afin de montrer précisément ce dont nous sommes privés. Je vous rappelle certaines tables rondes de la campagne électorale où l’on me reprochait souvent : « Monsieur Siegmund, avec un déficit de 2,5 milliards, comment comptez-vous financer tout cela, tous les projets de votre programme ? » D’où la présentation, aujourd’hui, de chiffres, de données et de faits. De quoi parlons-nous réellement ? Depuis le début de la guerre, l’Allemagne a dépensé 28 milliards d’euros rien que pour l’allocation de citoyenneté (Bürgergeld) versée aux Ukrainiens, 7 milliards pour l’hébergement et l’intégration, 6 milliards pour l’approvisionnement et les infrastructures (notamment énergétiques) en Ukraine, 23 milliards pour le soutien militaire, 22 milliards au titre d’engagements futurs et d’autorisations d’engagement ; à cela s’ajoutent environ 25 milliards d’euros versés indirectement via le budget de l’Union européenne — dont l’Allemagne est, comme nous le savons tous, le principal contributeur net. Soit un total de 125 milliards d’euros soustraits à notre propre pays pour être injectés, directement ou indirectement, dans cette guerre. 

L’analyse chiffrée de Siegmund contrevient même à l’argument avancé par la résolution elle-même, selon laquelle les aides humanitaires ne sont pas concernées par le calcul, puisqu’il dénonce les aides d’approvisionnement et d’infrastructures non-militaires à l’Ukraine.

Et dans le même temps, on veut m’expliquer sur la chaîne (de la radio publique régionale, NDT) MDR que nous n’avons pas d’argent pour des jardins d’enfants gratuits, pour les repas scolaires, pour les retraités, pour les familles ou pour des prêts aux jeunes couples mariés. C’est un immense scandale. C’est une logique totalement absurde. Notre argent pour notre pays.

Le chef de l’AfD en Saxe-Anhalt reprend ici plusieurs des points du « programme de gouvernement » de son parti pour l’élection de septembre dernier. 

Mesdames et Messieurs – et je le dis ici en tant que père et en tant que citoyen de ce pays –, au-delà de ces milliards de coûts, il y a un prix qu’aucune somme d’argent au monde ne peut compenser : celui des vies humaines. Mesdames et Messieurs, personne ne connaît les chiffres exacts. Environ 150 000 Ukrainiens ont jusqu’ici payé de leur vie cette guerre terrible, et l’on estime entre 400 000 et 500 000 le nombre de Russes ayant subi le même sort. Près de deux millions de personnes ont été blessées ou mutilées : une tragédie humaine sans fin. 

C’est pourquoi nous voulons mettre fin à cette souffrance : ces personnes ne sont pas que des chiffres. Derrière chacun de ces chiffres, il y a une mère, un père, un fils, une fille, une famille déchirée, des enfants qui grandissent désormais sans leurs parents… et pour quoi faire ? Pourquoi tout cela ? Cette souffrance doit cesser. C’est pourquoi toute discussion sérieuse visant à faire taire les armes mérite que nous fassions avancer cette initiative ici, depuis la Saxe-Anhalt, que nous la soutenions et que nous l’approuvions aujourd’hui.

Permettez-moi toutefois de dire une chose : nous condamnons bien entendu la terrible guerre d’agression russe contre l’Ukraine, car la guerre ne saurait être une solution. Je dois me répéter : c’est une leçon que l’histoire aurait dû nous enseigner depuis longtemps. Mais nous constatons aussi que toute guerre a un contexte et qu’elle ne peut être résolue qu’en s’asseyant à la table des négociations, d’égal à égal et dans le respect mutuel, pour enfin faire taire les armes, négocier un cessez-le-feu et empêcher que des gens continuent de mourir. Le fait que Juliane Kleemann, du SPD, affiche un sourire narquois et secoue la tête montre qu’elle n’a aucun intérêt à protéger ces vies humaines. C’est vous qui attisez la guerre, vous qui avez été évincée du pouvoir à juste titre. Les gens veulent la paix, et ils la veulent avec nous.

Juliane Kleemann est une députée du Landtag membre du SPD, parti qui a effectué un score stable le 6 septembre, et a adopté une attitude de prudence parfois critiquée pour sa pusillanimité face au risque d’escalade en Ukraine. L’exemple semble donc assez mal choisi par Siegmund pour illustrer une va-t-en guerre punie par les urnes.

Mesdames et Messieurs, pour conclure, je tiens à souligner que toutes vos initiatives insensées — sanctions contre la Russie et bien d’autres mesures encore — n’ont engendré qu’une seule chose : un déséquilibre de notre développement économique. Des prix du carburant extrêmement élevés. Allez donc faire le plein ; beaucoup d’entre vous ignorent ce que cela coûte actuellement. Un déséquilibre économique : voilà la conséquence. Combien de vies ces sanctions ont-elles sauvées ? Dans quelle mesure ont-ils modifié le cours de la guerre ? Pas du tout. Et c’est là le scandale dont nous parlons aujourd’hui. Tout cela ne mène à rien. Nous devons emprunter de nouvelles voies. C’est l’enjeu d’aujourd’hui. 

La démonstration péremptoire de l’inefficacité des sanctions est contradictoire avec la volonté affichée de condamner l’invasion ; mais Ulrich Siegmund attribue le prix élevé de l’énergie en Allemagne aux seules sanctions, oubliant de noter que les prix étaient structurellement plus élevés avant 2022, et que la guerre des État-Unis contre l’Iran nourrit l’inflation. 

Pour conclure, Mesdames et Messieurs, je suis très reconnaissant au BSW de rendre possible, avec nous, cette initiative de paix aujourd’hui pour la Saxe-Anhalt et pour l’Allemagne. Ce signal fort émanant de la Saxe-Anhalt est plus nécessaire que jamais, tant au niveau fédéral qu’au sein du Bundesrat. Des millions de personnes aspirent à la diplomatie plutôt qu’à l’escalade. Elles souhaitent la sécurité pour leurs enfants, pour leurs familles et pour notre avenir à tous. Elles attendent un signe de paix. Et c’est précisément ce signe qu’elles recevront aujourd’hui. Ce signe de paix, nous allons l’adopter ensemble aujourd’hui, ici en Saxe-Anhalt. La paix, c’est l’avenir. Merci de votre attention, Mesdames et Messieurs, et bonne continuation dans notre travail commun.

Ulrich Siegmund salue la contribution du BSW, qui avait énoncé dès le 6 septembre dernier sa volonté de voter avec l’AfD sur différents projets communs. Si le parti de gauche populiste pro-russe a pour le moment décliné de voter directement pour Siegmund lors de l’élection du ministre-président qui pourrait avoir lieu début décembre, il joint ici ses voix à celles du parti d’extrême droite national-populiste pour une résolution essentiellement symbolique et sans effet juridique contraignant.

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