Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/ L'échelle pertinente Wed, 03 Jun 2026 21:07:35 +0000 fr-FR hourly 1 https://legrandcontinent.eu/fr/wp-content/uploads/sites/2/2021/03/cropped-Capture-décran-2021-03-20-à-19.21.51-32x32.png Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/ 32 32 Primaires américaines 2026 : que retenir de la journée la plus chargée de l’année ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/03/primaires-americaines-2026-que-retenir-de-la-journee-la-plus-chargee-de-lannee/ Wed, 03 Jun 2026 17:20:51 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=337927 Des primaires ont eu lieu dans six États américains hier, mardi 2 juin, en amont des élections de mi-mandat de novembre.

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Les primaires qui ont eu lieu hier, mardi 2 juin, en Californie, dans le Montana, au Nouveau-Mexique, dans l’Iowa, le Dakota du Sud et le New Jersey permettent de prendre le pouls de la campagne qui a lieu aux États-Unis en amont des élections de mi-mandat, prévues en novembre.

  • Dans l’Iowa, le candidat soutenu par Trump pour le poste de gouverneur, le représentant Randy Feenstra, a perdu la primaire républicaine contre l’homme d’affaires Zach Lahn, proche notamment du secrétaire à la Santé Robert F. Kennedy Jr. et de son mouvement « Make America Healthy Again » (MAHA).
  • Il s’agit d’un revers rare pour Trump, dont le soutien a jusqu’à présent été un atout majeur pour les candidats, leur permettant de remporter des primaires, même face à des adversaires plus installés. 
  • C’est notamment le cas dans le Kentucky, où Ed Gallrein, un ancien militaire dont la campagne repose sur un engagement sans faille à l’agenda de Trump, est parvenu à s’imposer en mai face à Thomas Massie, qui représente le district depuis 2012.

En Californie, l’un des scrutins les plus attendus était la primaire pour le poste de gouverneur. 

  • Le candidat républicain soutenu par Trump et personnalité politique controversée au Royaume-Uni, Steve Hilton, est en tête du scrutin, selon les résultats préliminaires.
  • Plusieurs millions de bulletins de vote, qui représentent environ 40 % du total, doivent toutefois encore être dépouillés.
  • Ceux-ci pourraient permettre au candidat démocrate Xavier Becerra de prendre la tête. Tom Steyer, un autre démocrate, pourrait quant à lui obtenir un meilleur score que Hilton, ce qui assurerait une victoire au Parti démocrate en novembre.
  • Le scrutin permet aux deux premiers candidats de se qualifier pour un second tour si nécessaire, peu importe leur étiquette. 

Dans l’Iowa, la victoire du démocrate Josh Turek pour l’élection au Sénat constitue une victoire importante pour le leadership du parti au Congrès.

  • Turek, un élu à la législature de l’État et double médaillé d’or des Jeux paralympiques de 2016 et 2020, a remporté la primaire face à Zach Wahls, un progressiste élu au Sénat d’Iowa.
  • Josh Turek avait bénéficié du soutien d’un groupe aligné sur le leader démocrate au Sénat, Chuck Schumer, qui nourrit l’espoir de remporter une majorité lors des élections de mi-mandat.
  • Wahls avait fait campagne sur le mécontentement des électeurs vis-à-vis du Congrès, et s’était engagé à voter contre Schumer une fois élu, ce qui aurait fragilisé la main du chef-de-file démocrate.

Dans le 12e district du New Jersey, un candidat progressiste pour l’élection à la Chambre, Adam Hamawy, qui a bénéficié du soutien de Bernie Sanders et d’Alexandria Ocasio-Cortez, s’est imposé.

  • Il devrait remporter assez aisément l’élection en novembre face à son opposant républicain.
  • Hamawy est le deuxième candidat démocrate progressiste à remporter une primaire compétitive dans l’État, après Analilia Mejia en février.

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Pourquoi les robots ne gagnent pas de guerre https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/03/ia-guerre-josephson/ Wed, 03 Jun 2026 15:30:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=337873 La foi en l’IA a accéléré son utilisation sur les champs de bataille — elle a aussi exagéré son efficacité.

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Toutes les guerres ont eu leurs « armes miracles ». On les présente toujours de la même manière : elles mettront fin à toutes les guerres ou, du moins, elles permettront de les conclure en limitant drastiquement les pertes dans son camp. Pendant la guerre civile américaine, c’étaient les fusils dits « à répétition », les cuirassés et les sous-marins ; pendant la Première Guerre mondiale, les chars, qu’on qualifiait de « vaisseaux terrestres » et les armes chimiques. À la fin de la Grande Guerre, les États-Unis pouvaient produire 200 tonnes d’armes chimiques par jour, leur service de guerre chimique, le « Chemical Corps » 1 comptait 44 000 hommes et 1 700 chercheurs. James Conant, futur président de l’Université de Harvard, était un adepte de la doctrine du gaz pour anéantir l’adversaire : « Le développement de gaz nouveaux et plus efficaces ne me semblait pas plus immoral que la fabrication d’explosifs et d’armes à feu… Je ne voyais pas pourquoi arracher les entrailles d’un homme à l’aide d’un obus hautement explosif aurait été préférable à le mutiler en attaquant ses poumons ou sa peau. » 2

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le président Truman allait même jusqu’à remercier Dieu pour la mise au point de la bombe atomique : « C’est une terrible responsabilité qui nous incombe. Nous remercions Dieu qu’elle nous incombe à nous plutôt qu’à nos ennemis ; et nous prions pour qu’Il nous guide afin de l’utiliser selon Sa volonté et pour Ses desseins. » 3

Pour les armées modernes, l’intelligence artificielle est la dernière de ces « armes miracles ».

Ses partisans affirment que l’IA permet de mener des attaques à distance, d’éviter les pertes et de mener des frappes chirurgicales tout en épargnant les civils. En réalité, elle est le produit d’un complexe militaro-industriel numérique assis sur des dizaines de milliards de dollars de capitalisation, qui encourage les attaques précipitées plutôt que la diplomatie, crée un faux sentiment d’invincibilité et, exactement comme ses prédécesseurs du XXe siècle, conduit à des abus contre les civils 4. Comme le révèlent les principaux médias et analystes, l’IA est omniprésente dans les guerres 5. D’origine militaire, son application vise des ennemis à l’étranger ou des citoyens au sein des États. Les grandes entreprises d’IA et leurs dirigeants, dans les conseils d’administration de Palantir, d’OpenAI, de Google et d’autres sociétés, misent sur l’idée fausse selon laquelle l’IA pourrait elle-même mener la guerre à la place des humains — à moindre coût et avec peu de pertes.

Les origines militaires de l’intelligence artificielle

L’une des raisons pour lesquelles on imagine souvent qu’il est possible de faire la guerre à bas coût tient au fait que, depuis plusieurs siècles, l’industrie militaire initie des séries d’innovations technologiques, au départ pensées pour les champs de bataille, mais qui finissent par trouver leur place au cœur de nos sociétés 6. Ce sont en effet d’abord des besoins militaires qui ont conduit à la création de pièces interchangeables, qui ont alimenté la révolution industrielle, à celle des armes chimiques de la Grande Guerre et à leur utilisation comme pesticides plus tard, à l’émergence, pendant la Seconde Guerre mondiale, de la restauration rapide grâce aux rations de campagne, et même aux toilettes portatives apparues pour la première fois dans les chantiers navals, ou encore aux ordinateurs, dont les premiers modèles ont joué un rôle central dans les calculs nécessaires à la conception des bombes à hydrogène, ainsi qu’aux téléphones portables et aux voitures électriques d’aujourd’hui.

Contrairement à ces exemples, l’IA a non seulement des origines militaires, mais elle s’appuie encore largement sur des financements de l’armée et reste en grande partie guerrière dans ses applications. Cette technologie s’est développée en réponse aux craintes de la Guerre froide et à la conviction du gouvernement américain qu’il devait promouvoir les innovations face à la menace soviétique. L’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (DARPA) 7 du département de la Défense des États-Unis a été créée en février 1958 par le président Dwight Eisenhower en réponse au lancement du Spoutnik par l’Union soviétique en octobre 1957. Elle avait alors pour objectif de soutenir les technologies de pointe dans la lutte contre l’URSS.

Les besoins colossaux en recherche et développement dans le domaine des armes nucléaires ont profondément influencé l’évolution de l’informatique moderne, voire l’ensemble de son architecture 8. Le premier ordinateur au monde, l’ENIAC 9, a ainsi été utilisé pour effectuer des calculs dans le cadre d’expérimentations liées à la bombe à hydrogène. Le Département de la Défense a également financé des programmes de recherche fondamentale dans des domaines tels que la vision par ordinateur, la robotique et le traitement automatique du langage naturel (NLP) 10. La DARPA a également contribué à des projets pionniers, comme le « Logic Theorist » d’Allen Newell et Herbert Simon, qu’on qualifie parfois d’« acte de naissance de l’intelligence artificielle » 11 : il s’agissait de trouver comment simuler les capacités de raisonnement des mathématiciens humains et ainsi ne plus limiter la machine au seul traitement des données. Dans ce but, le ministère de la Défense a permis à certaines institutions, comme le MIT, Stanford et l’université Carnegie Mellon, de bénéficier de financements dédiés.  

Dans les années 1950, le Pentagone et la Commission de l’énergie atomique américaine (AEC) 12, dont les missions relevaient également de la défense, ont généreusement soutenu les recherches académiques en physique et en informatique, un champ d’expérimentations encore naissant. Aux États-Unis, le budget de la recherche en matière de défense dépassait largement celui de la Fondation Nationale pour la Science (NSF) 13, qui n’a créé une direction dédiée à l’informatique et à la science de l’information qu’en 1986. Aujourd’hui, le financement du ministère de la Guerre pour l’IA dépasse de vingt fois celui de la NSF 14. Tout en stimulant le développement de l’électronique quantique, indispensable aux semi-conducteurs qui font fonctionner les ordinateurs, les téléphones portables et autres outils de télécommunication, les financements considérables qui alimentent la défense ne sont plus seulement dirigés vers la recherche fondamentale : ils ont ouvert la voie à la recherche appliquée.

L’IA et les entreprises de défense

La recherche dans le champ militaire détermine en grande partie les usages et les applications qui sont faits de l’IA. Internet lui-même est issu de l’ARPANET 15, cet outil qui permettait de relier entre eux les premiers supercalculateurs et de simuler des explosions nucléaires, tout en centralisant les données de surveillance et de calcul pour se coordonner en cas d’attaque nucléaire soviétique. Le GPS 16 a ensuite vu le jour à partir du programme « Transit » de la DARPA, le premier système mondial de navigation par satellite conçu pour la Marine américaine. « Transit » a ensuite été remplacé par le Global Positioning System (GPS) que l’on connaît, à la demande du département de la Défense en 1996. D’autres composants informatiques ont été financés par la DARPA : la souris d’ordinateur 17, Siri (l’assistant virtuel numérique d’Apple du début des années 2000) 18, l’iPhone 19, la mémoire dynamique à accès aléatoire (ou DRAM) 20, l’iPod Touch, les batteries lithium-ion, le microprocesseur et d’autres composants sont entièrement ou partiellement issus de la R&D du Pentagone. Aujourd’hui, c’est le soldat dans sa totalité qu’elle entend remplacer sur le terrain 21 et, pour cela, finance largement la recherche en robotique 22

L’intelligence artificielle est la dernière des « armes miracles ».

Paul Josephson

Partout dans le monde, États et entreprises croient désespérément en « la promesse que les ordinateurs dotés d’intelligence artificielle généreront d’énormes profits et de nouvelles armes. Les robots remplaceront les travailleurs humains dans des tâches plus complexes que les chaînes de montage d’aujourd’hui ; les bombes intelligentes atteindront leurs cibles avec une plus grande précision ; des programmes répondront aux questions et obéiront aux ordres donnés directement par les chefs d’entreprise et les responsables militaires. » 23 Afin de favoriser la fabrication de drones, de missiles intelligents et autres outils innovants, la DARPA a lancé le format des concours, par exemple pour encourager le développement des véhicules automatisés dans les années 2000 24, avec des prix allant jusqu’à un million de dollars.

Les drones et les véhicules autonomes pouvaient mener à bien des missions de ciblage et de destruction sans mettre les soldats en danger. L’objectif militaire était de se conformer à une directive du Congrès prévoyant qu’un tiers des véhicules de combat américains n’auraient plus de conducteur à leur bord d’ici 2015 25.

Dans les années 2010, des drones ont commencé à survoler les maisons. Jouets pour enfants ou outils de surveillance, ils se sont peu à peu fondus dans le paysage. Leur invention est pourtant d’origine militaire, elle aussi. Cet appareil doit servir à viser des cibles lointaines sans pour autant exposer ses troupes. Léger et maniable, le drone a joué un rôle crucial dans les guerres menées en Syrie, en Ukraine, en Palestine, au Venezuela et en Iran dans les années 2020.

Le nouveau rôle de l’IA dans la conduite de la guerre moderne

L’administration Trump ne cache pas son attrait pour l’IA, une technologie qu’elle met au service de ses opérations militaires à l’étranger, mais aussi de sa politique intérieure, dans le cadre des arrestations massives diligentées par l’ICE. 

À rebours de l’image spectaculaire d’un Elon Musk brandissant sa tronçonneuse et promettant des restrictions budgétaires sans précédent, le budget prévisionnel de la Maison-Blanche pour la DARPA s’élève à plus de 5 milliards de dollars pour l’année 2027, soit une augmentation de près de 20 % par rapport à 2026. Si le site officiel de la DARPA affirme que ses innovations « font désormais partie intégrante de la vie civile moderne » 26, elle souligne la nécessité de « mettre ces nouvelles technologies au service des combattants de notre nation ». 

Outre la DARPA, le Bureau de recherche de la Marine du département de la Guerre accordera la priorité à l’IA dans les systèmes maritimes autonomes — une décision prise trop tard, toutefois, pour permettre la réouverture du détroit d’Ormuz dans l’immédiat. Le Bureau du numérique et de l’intelligence artificielle a annoncé vouloir faire appel à des entreprises privées, spécialisées dans cette technologie — Anthropic, OpenAI, Google et xAI — pour se doter d’outils d’IA létaux. Le Pentagone promeut par ailleurs le projet « Thunderforge » 27, un projet « thorien », visant à automatiser certaines chaînes de commandement tout en générant des plans d’action ou des wargames afin d’anticiper différents types de menaces.

Marc Andreessen, grand donateur de Trump, « techno-optimiste » et partisan d’une accélération du développement de l’IA, ne voit que du positif dans cette innovation effrénée du Pentagone et dans les contributions potentielles de l’IA à la conduite de la guerre 28. À l’instar des chimistes qui trouvaient une valeur morale aux armes chimiques en tant que moyen prétendument plus humain de tuer pendant la Grande Guerre, Andreessen soutient que l’IA « va améliorer la guerre, lorsqu’elle est inévitable, en réduisant considérablement les taux de mortalité » 29, en partie grâce à « de meilleures décisions stratégiques et tactiques, minimisant les risques, les erreurs et les effusions de sang inutiles » 30.

Si les « armes intelligentes » ont éloigné les soldats du feu, elles ne les empêchent pas pour autant d’exercer leur puissance létale. Au contraire, elles les rendent insensibles au fait même de tuer et les encouragent, ainsi que leurs officiers, à se livrer à une utilisation effrénée de ces armes, provoquant des « dommages collatéraux » accrus, au préjudice des populations civiles 31. Pendant la guerre du Golfe de 1991, les États-Unis ont largué plus de 88 500 tonnes d’explosifs en 42 jours, tuant plus de 100 000 Irakiens, tandis que 148 militaires américains perdaient la vie pendant la guerre. Lors d’une attaque de la CIA pendant l’opération « Allied Force » en pleine guerre de Yougoslavie, les États-Unis ont bombardé par erreur l’ambassade de Chine à Belgrade, en 1999, avec des munitions téléguidées, tuant trois personnes 32. Ces derniers mois, le ciblage militaire par IA a été utilisé, sur ordre du Secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, pour abattre des pêcheurs non armés dans les Caraïbes et dans le Pacifique. Depuis le début de la guerre d’Iran en 2026, plusieurs milliers d’Iraniens ont été tués, dont de nombreux écoliers, à cause de ces armes dites « intelligentes ».

Le triomphe de la Silicon Valley

Les dirigeants de la Silicon Valley ne cessent de vanter les mérites de l’IA, qui permettrait aux États-Unis de mener des combats sans remords. Soulignons néanmoins que cette innovation frénétique en matière de défense intelligente se fait grâce aux contribuables, sollicités malgré eux pour soutenir cet effort, alors que les énormes bénéfices générés profitent à une poignée de grandes entreprises. Dans le même temps, cette série d’innovations technologiques guerrières rend plus vulnérables encore les populations civiles des pays cibles. La Silicon Valley répond d’autant plus aux demandes du gouvernement que la conviction que les pertes humaines seront faibles côté américain se double d’une perspective plus réjouissante encore : celle d’une victoire rapide sur son ennemi. C’est l’une des raisons possibles de cette nette augmentation des contrats passés entre l’administration Trump et ces entreprises spécialisées dans l’IA et les armes intelligentes. Ces contrats s’accompagnent de transferts de personnel, des ingénieurs du privé venant gonfler les rangs du département de la Guerre. De quoi faire de ce ciblage létal une simple tâche de bureau climatisé, effectuée grâce à des calculs mathématiques automatisés, toujours plus loin et plus en amont du champ de bataille. Dans ce contexte, Trump et Hegseth sont devenus les nouveaux cow-boys de l’IA, qui pensent que le simple fait d’appuyer sur la gâchette est en soi une victoire. En témoigne la joie non dissimulée du Secrétaire à la Guerre lorsque des opérations militaires classifiées menées grâce à l’IA ont été révélées par la presse 33.

Trump s’inspire directement des PDG du secteur de l’IA

À la tête de Palantir, une entreprise qui pèse pas moins de 450 milliards de dollars grâce à des contrats passés avec la CIA, l’ICE, le Pentagone et Israël, Alex Karp va même plus loin. Il plaide en faveur d’une légalisation des opérations de destruction et des interventions meurtrières américaines — soit la légitimation de crimes de guerre, en violation totale des règles internationales — afin d’élargir les activités de son entreprise 34. Par exemple, l’utilisation effrénée de l’IA pour attaquer de petits bateaux dans les Caraïbes, y compris les « double taps » visant à tuer les survivants, qui ont fait près de 200 morts 35, constitue un crime de guerre 36. Mais, si ces attaques étaient jugées constitutionnelles et légales, Palantir bénéficierait d’une ouverture de marché considérable. Karp soutient l’usage violent de sa propre technologie 37. Il a ouvertement déclaré mettre au point des systèmes d’IA pour réprimer les manifestants et faciliter les arrestations et les expulsions dans le cadre d’un contrat passé avec l’ICE. De même, il ne cache pas sa satisfaction à fournir des outils d’IA pour renforcer les forces armées israéliennes. Il soutient également le ciblage de sites iraniens. Dans son ouvrage The Technological Republic, Karp et son coauteur Nicholas W. Zamiska appellent à faire de l’IA un outil privilégié dans un monde qui devient « plus disjoint et plus violent », et qualifient « d’antipatriotique » toute hésitation à fournir aux troupes de meilleurs outils d’IA, quitte à tuer davantage 38. La seule question devrait être combien de soldats ennemis sont tués par kilomètre, et quels outils d’IA amélioreraient les résultats 39.

Peter Thiel, cofondateur de PayPal et Palantir, investisseur clef de l’écosystème de la Silicon Valley, est, de son côté, un adepte de l’IA pour son potentiel de surveillance. Pour lui, c’est elle qui permettra de remporter les guerres de demain, quitte à faire fi de tout principe démocratique. « L’IA est une technologie militaire. Oubliez les fantasmes de science-fiction ; ce qui rend l’IA existante si puissante, c’est son application à des tâches relativement banales comme la vision par ordinateur et l’analyse de données », explique-t-il 40. Il reconnaît que les outils d’apprentissage automatique ont également des utilisations civiles et que « l’IA est un bon exemple de technologie à ‘double usage’ ». Reconnaissant les potentialités militaires de l’IA, Thiel a critiqué Google pour avoir collaboré avec la Chine en assimilant les partenariats du géant américain à une forme de coopération avec l’ennemi, le Parti communiste chinois, au détriment des États-Unis 41.

Tuer à l’âge de Maven 

Le programme Maven est un exemple éloquent du rôle central que peut jouer l’IA dans les opérations meurtrières. 

Avant Maven, les forces américaines utilisaient une série de logiciels existants, mais peu interconnectés, pour recenser les cibles ennemies, cartographier les réseaux et zoomer ou dézoomer sur les cibles. Conçue en 2017 sous le nom de « Projet Maven » par le Pentagone pour analyser les images filmées par des drones, cette plateforme est devenue le principal programme d’IA de l’armée américaine. Déployée par le Commandement Central (CENTCOM) pour décrypter des théâtres d’opérations à un rythme soutenu, elle sert à partager des données de renseignement dans le cadre de conflits internationaux. Selon une récente enquête du New Yorker 42, Maven est aussi un vaste appareil de surveillance mondiale, capable de suivre quarante-neuf mille aérodromes à travers le monde et, en quatre clics maximum, de passer de l’identification à la destruction d’une cible, avec la capacité de frapper mille, voire cinq mille cibles par jour. Il est utilisé aux États-Unis dans le cadre de guerres visant à protéger ses frontières et à lutter contre le trafic de drogue. Le succès de Maven en Ukraine 43, qui a permis de contrer la Russie en matière d’armement et d’effectifs, a conforté les stratèges américains qui ont imaginé, grâce à l’IA, pouvoir vaincre l’Iran — et auparavant le Venezuela — sur le champ de bataille.

Pourtant, c’est bien l’utilisation de Maven dans le processus de ciblage qui a conduit au meurtre de 170 écolières dans leur école primaire de Shajareh Tayyebeh à Minab, une tragédie qui « résulte de renseignements humains obsolètes et de bases de données de ciblage dépassées » 44.

Développer les drones : la guerre à la maison

Bien des concepteurs de drones et de programmes de surveillance et de détection à partir de l’IA défendent leur utilisation à des fins de sécurité intérieure. Il peut s’agir de contrôler les manifestations citoyennes ou d’identifier des criminels présumés sur le territoire national. Les différentes échelles du gouvernement — fédérale, étatique et locale — ont recours à des programmes d’IA tels que la reconnaissance faciale développée par le département de la Guerre pour surveiller les citoyens. 

Ces programmes peuvent se révéler positifs dans certaines situations, comme dans l’identification d’agresseurs armés avant leur passage à l’acte. Alors que le marché de la vidéosurveillance représentait près de 4 milliards de dollars en 2024, il devrait atteindre 12,5 milliards de dollars d’ici à 2030. Les systèmes de détection d’armes à feu reposent sur l’idée que le taux d’erreur dans la prise de décision dans des situations de vie ou de mort est limité par les capacités humaines, mais que la précision des machines s’améliore à un rythme exponentiel. Or dans la pratique, les résultats ne sont pas aussi satisfaisants que prétendu : la qualité peu fiable des caméras de surveillance, la distance qui sépare les cibles des caméras, la capacité des acteurs malveillants à dissimuler leurs armes, sont autant d’obstacles à cette mise en application 45. Au-delà du phénomène de marché, il n’existe, à ce jour, aucune preuve concrète que les logiciels de détection d’armes à feu soient efficaces pour empêcher les fusillades dans les écoles.

Un autre modèle vise à protéger les campus universitaires contre les tueries de masse 46. Il a été « entraîné » en traitant un ensemble de 9 000 images rigoureusement étiquetées à l’aide de « Roboflow », un outil directement intégré à l’infrastructure de caméras de sécurité d’un campus universitaire. Les résultats expérimentaux ont démontré son efficacité : 99 % de précision, 93 % de taux de détection et 97 % de performance globale. Une autre « avancée » en matière d’IA a consisté à utiliser l’algorithme YOLOv11 d’Ultralytics pour identifier différents types d’impacts de balles en fonction du calibre, afin de rendre plus efficace le travail des enquêteurs 47.

Si les « armes intelligentes » ont éloigné les soldats du feu, elles ne les empêchent pas pour autant d’exercer leur puissance létale.

Paul Josephson

Les technologies militaires basées sur l’IA ont été déployées non seulement sur le champ de bataille, mais aussi dans des villes et des villages, à l’insu des habitants. La société israélienne Elbit Systems a mis au point une « munition vagabonde LANIUS basée sur un drone » 48 qui permet de tuer avec plus de précision en milieu urbain. Pour identifier leurs cibles, les Israéliens ont utilisé le système de reconnaissance faciale Lavender AI afin de dresser une liste de près de 40 000 habitants de Gaza devant être arrêtés ou assassinés 49. Aux États-Unis, un logiciel d’IA permet de surveiller des personnes non coupables, mais dont on pense qu’elles vont commettre des crimes dans le futur. L’utilisation de ce programme, appelé PredPol puis Geolitica, entraîne les forces de l’ordre dans un cercle vicieux 50 : la police se rend dans des zones qu’elle définit comme criminogènes grâce à l’IA, puis intercepte des personnes dont elle pense qu’elles sont sur le point de commettre ces crimes. Un procédé qui bouleverse profondément les principes mêmes du maintien de l’ordre. 

Le logiciel ShotSpotter, déployé dans le cadre de partenariats flous avec la police grâce à des subventions fédérales, promeut un outil de détection des coups de feu pour accélérer les délais d’intervention en cas de fusillades. Mais les capteurs ShotSpotter installés sur des panneaux d’affichage, dans des écoles, des hôpitaux et au sein de complexes de logements sociaux ont été placés principalement dans les quartiers noirs et latino-américains des villes, ce qui a conduit à « une surveillance injustifiée et à une présence démesurée de la police dans les quartiers noirs et latino-américains » 51. Près de 70 % des Américains vivant dans un quartier équipé d’au moins un capteur étaient des personnes noires ou latino-américaines résidant dans des quartiers à majorité non blanche 52.

L’alliance du complexe techno-industriel avec le gouvernement américain n’est pas infaillible

À peine Trump avait-il abrogé le décret de Joe Biden « visant à promouvoir un développement et une utilisation sûrs, sécurisés et fiables de l’IA » 53 que les entreprises de la tech se sont rangées derrière les ambitions militaristes et violentes de l’IA. 

Elles ont cherché à décrocher des contrats avec l’administration Trump en offrant des dons de plusieurs millions de dollars pour son investiture. Palantir, Meta, OpenAI et Anduril Industries ont pris le train en marche de l’IA militaire.

À l’origine, les employés de Google avaient fait preuve de circonspection. En 2018, des milliers d’employés de Google avaient protesté contre la participation de l’entreprise au projet Maven. Ils faisaient valoir que Google ne devait pas « se lancer dans le commerce de la guerre », et certains d’entre eux démissionnèrent pour cette raison. À l’époque, Google avait choisi de ne pas renouveler le contrat Maven et publié des « principes » en matière d’IA, affirmant qu’il ne développerait pas d’IA destinée à des armes ou à la surveillance qui violerait les normes internationales. Pourtant, en février 2025, la société mère de Google, Alphabet, a supprimé de ses directives éthiques de 2018 l’interdiction de concevoir et de déployer des technologies dont l’objectif principal ou la mise en œuvre était « de causer ou de faciliter directement des blessures à des personnes » 54. Privilégiant le profit au détriment de la moralité, Google s’est orienté vers une coopération avec des projets de défense et de sécurité nationale, supprimant les interdictions explicites concernant l’IA pour les armes et la surveillance de sa charte publique en matière d’IA en 2025 55.

Les dirigeants d’Anthropic ont continué à rejeter la surveillance de masse nationale et les armes autonomes, et ont refusé d’autoriser le Pentagone à faire « tout usage légal » de ses produits, y compris « Claude ». Cela a conduit Pete Hegseth à qualifier l’entreprise de Dario Amodei de « risque pour la chaîne d’approvisionnement » 56, et donc de menace permanente pour la sécurité nationale. Anthropic a de nouveau refusé de considérer que l’utilisation de ses technologies pour des armes autonomes et la surveillance de masse nationale était « incompatible avec les valeurs démocratiques » 57.

Magnifica Humanitas et le débat éthique sur l’IA militaire

Le 15 mai 2026, le pape Léon a publié sa première encyclique et a choisi d’y traiter de l’IA.

Après avoir constaté qu’il fallait s’attaquer aux coûts éthiques et sociaux considérables d’une soumission sans réserve à la technologie, il partageait la dénonciation par le pape François de la domination croissante d’un paradigme technocratique dans le monde globalisé : « la tendance à laisser la logique de l’efficacité, du contrôle et du profit régir à elle seule les choix personnels, sociaux et économiques » en attirant l’attention sur la nécessité de mettre en place des garde-fous pour garantir la « grandeur de la personne humaine ».

En référence au complexe militaro-industriel-numérique, il a averti que l’IA contribuait à « la facilité croissante avec laquelle les systèmes d’armes à autonomie opérationnelle peuvent être utilisés [ce qui] rend la guerre plus “accessible” et moins soumise au contrôle humain ». Léon appelait à ce que « le développement et l’utilisation de l’IA dans le domaine militaire [soient] soumis aux contraintes éthiques les plus rigoureuses, dans le respect de la dignité humaine et du caractère sacré de la vie, en évitant une course aux armements ». Il écrit que « le jugement moral ne se réduit pas à un simple calcul  : il implique la conscience, la responsabilité personnelle et la reconnaissance de l’autre en tant que personne. Il n’est donc pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles ou, en tout cas, irréversibles. Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable ».

Les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran ont été déclenchées par l’opportunité technologique créée par les avancées en matière d’IA

Paul Josephson

Les dirigeants, développeurs, programmeurs et bailleurs de fonds des outils et logiciels d’IA ont longtemps surestimé les capacités cognitives des machines jusqu’à supposer que l’élément humain pouvait être retiré de l’équation. Pour les programmeurs et les chercheurs en IA, les préoccupations éthiques sont particulièrement graves car les algorithmes peuvent rapidement amplifier la violence, prendre des décisions de ciblage opaques ou biaisées, réduire la responsabilité humaine et accroître le risque d’identification erronée d’« ennemis ».

D’autres soutiennent que les armes autonomes ou assistées par l’IA créent des risques moraux et juridiques inacceptables, même lorsqu’elles sont destinées à des cibles militaires. De nombreuses organisations professionnelles du secteur informatique — telles que l’Association for Computing Machinery et l’Institute of Electrical and Electronics Engineers — soulignent que les ingénieurs devraient tenir compte des impacts sur les droits humains dans leur travail.

Bien sûr, les systèmes défensifs — de l’interception de missiles à la détection de mines en passant par la logistique d’évacuation et la cyberdéfense — peuvent sauver des vies. Mais est-il moral pour des programmeurs de développer des algorithmes destinés à attaquer des populations civiles ?

En vertu du droit international humanitaire des Nations Unies, les populations civiles sont protégées pendant les conflits armés. Le fait de les cibler délibérément est généralement considéré comme relevant du crime de guerre. Les principes de distinction et de proportionnalité exigent des combattants qu’ils distinguent les cibles militaires des cibles civiles et évitent de causer des dommages excessifs à la population.

Les fabricants d’armes et le personnel militaire réclament précisément que des « gouvernements responsables » mènent des recherches afin de garantir le déploiement de systèmes d’IA capables de faire la distinction entre cibles légitimes et illégitimes, y compris les civils. Pourtant, les fréquentes erreurs de ciblage commises par des humains assistés par des armes intelligentes, ainsi que la transformation des civils en cibles de guerre acceptables au cours du XXe siècle, révèlent qu’il pourrait s’agir là d’un rêve chimérique et violent.

L’IA ne rend la guerre ni plus juste, ni plus efficace

Face à la Russie de Poutine, les ingénieurs militaires ukrainiens ont tiré toutes les conséquences logiques des avancées en matière d’IA, de science des nouveaux matériaux et de drones. 

Les avions sans pilote ukrainiens utilisent le ciblage IA pour repérer les chars camouflés ou dissimulés dans une forêt. Les drones sont désormais généralement équipés de bras en fibre de carbone s’étendant sur environ 2,5 mètres de chaque côté, d’hélices, ainsi que de câbles et d’antennes 58. Ils frappent leurs cibles avec une grande précision et il est difficile de contester cette utilisation ukrainienne pour affronter un ennemi russe meurtrier, déterminé à détruire une nation souveraine.

Mais où est la moralité de l’utilisation de l’IA dans une guerre non provoquée ?

La géopolitique de Trump et Netanyahou fournit un cas d’étude intéressant à la fois pour comprendre comment l’IA militaire est mise en pratique dans des affrontements de haute intensité mais aussi pourquoi elle pourrait s’y révéler potentiellement inefficace, ou du moins entretenir une forme d’illusion.

Les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran ont été déclenchées par l’opportunité technologique créée par les avancées en matière d’IA 59. L’assassinat des dirigeants politiques et militaires iraniens était moins une nécessité militaire qu’une opportunité tactique temporaire. En amont de la guerre et pendant les combats, les équipes américaines et israéliennes ont déployé ces outils pour recueillir des renseignements, identifier des cibles, planifier des missions de bombardement et évaluer les dégâts de combat à une vitesse jusqu’alors impossible.

En déployant une efficacité de ciblage et une létalité sans précédent, les stratèges et les responsables politiques pensaient mettre rapidement fin au conflit 60. Mais Pete Hegseth a commis l’erreur de ceux qui accordent trop de confiance aux « armes miracles », il a ignoré les défis nouveaux qui, après les « victoires » initiales, ont laissé le département de la Guerre dans une impasse sur la manière d’avancer. Au cours des deux premiers jours de l’attaque, les États-Unis ont dépensé 5,6 milliards de dollars en munitions 61 : plus de 2 000 munitions se sont abattues sur ce que le Pentagone avait identifié comme des cibles iraniennes. Depuis que Trump a ordonné la guerre contre l’Iran, les États-Unis ont perdu au moins 42 avions, épuisé leur stock de missiles et de drones, et dépensé au moins 30 milliards de dollars 62. Néanmoins, les armements ne sont pas disponibles en quantité illimitée. Leur remplacement prend des mois et c’est d’autant plus vrai pour les armes de précision dopées à l’IA. Or Hegseth ne semble pas avoir compris que la technologie seule ne permet pas de gagner une guerre 63. Elle ne peut pas non plus empêcher les coûts faramineux que les conflits armés occasionneront toujours : la foi en l’IA a certes accéléré son utilisation sur les champs de bataille, mais elle a surtout exagéré son efficacité.

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Qui participe au Forum économique de Saint-Pétersbourg ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/03/qui-participe-au-forum-economique-de-saint-petersbourg/ Wed, 03 Jun 2026 15:00:46 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=337891 Pour la première fois depuis une décennie, un émissaire américain sera présent à Saint-Pétersbourg pour le Forum économique.

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Le Forum économique international de Saint-Pétersbourg 2026 s’est ouvert aujourd’hui, mercredi 3 juin, pour une durée de quatre jours. Poutine devrait prendre la parole lors de la session plénière, vendredi 5 juin, aux côtés de ses homologues ouzbèke et tanzanien, Shavkat Mirziyoyev et Samia Suluhu Hassan, et du vice-président chinois Han Zheng.

  • Depuis 2022, Moscou tente de faire du Forum de Saint-Pétersbourg une vitrine de l’attractivité de la Russie pour les investisseurs étrangers.
  • Cette année, des représentants de 130 pays devraient y prendre part, soit un chiffre inférieur aux deux dernières années (144 en 2025, et 139 en 2024).
  • Les « participants » mis en avant par les médias russes correspondent pour la plupart à des représentants privés d’entreprises étrangères ou de divers groupes d’intérêt.

L’organisation du Forum revendique cette année la présence de délégations gouvernementales et politiques de 76 pays. Le programme ne liste toutefois que 19 personnalités étrangères de haut-niveau (chefs d’État ou de gouvernement, ministres et autres responsables officiels) représentant des pays ou des organisations internationales.

  • Figure notamment sur cette liste la secrétaire générale de la Conférence de l’ONU sur le commerce et le développement (CNUCED) et candidate au poste de Secrétaire général des Nations unies, Rebeca Grynspan, qui s’est rendue à plusieurs reprises en Russie depuis 2022.
  • Pour la première fois depuis une décennie, un émissaire américain sera présent à Saint-Pétersbourg : Rodney Mims Cook Jr., président de la Commission américaine des beaux-arts, architecte, promoteur immobilier et surtout figure de proue du projet de construction de la salle de bal à la Maison-Blanche.
  • La formation d’extrême droite allemande Alternative für Deutschland (AfD) devrait également être représentée par quatre de ses membres : Steffen Kotré, porte-parole au Bundestag chargé de la politique économique, Markus Frohnmaier, vice-président du groupe parlementaire, Jörg Urban, chef de la section saxonne du parti, et le député européen Petr Bystron.
  • Le parti d’extrême droite roumain S.O.S. Romania sera représenté par sa présidente et député européenne, Diana Iovanovici Șoșoacă, et le député européen luxembourgeois Fernand Kartheiser devrait prendre part à un panel.

L’Arabie saoudite est le pays invité d’honneur cette année, succédant à Bahreïn l’an dernier et à Oman en 2024.

  • La délégation du royaume sera menée par le ministre de l’Énergie Abdulaziz ben Salman, et incluera les ministres du Transport et de l’Industrie, ainsi que des représentants d’entreprises, dont le géant pétrolier Saudi Aramco.
  • Le Golfe est l’une des régions les plus représentées au Forum, avec la présence de plusieurs hauts-responsables dont Khalifa bin Jassim Al-Kuwari, président de l’Administration générale des impôts du Qatar, et Abdulaziz Mohammed Al-Mullagendi, le directeur de l’Administration fédérale des impôts des Émirats arabes unis.

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Plusieurs pays pourraient entrer en récession en 2027 si la guerre en Iran se prolonge https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/03/plusieurs-pays-pourraient-entrer-en-recession-en-2027-si-la-guerre-en-iran-se-prolonge/ Wed, 03 Jun 2026 12:20:10 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=337858 Les dernières prévisions publiées mercredi 3 juin par l’OCDE anticipent une forte baisse de la croissance mondiale en dessous de 1 % au quatrième trimestre 2026 en cas de blocage prolongé du détroit d’Ormuz.

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L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour 2026 dans un rapport publié aujourd’hui, mercredi 3 juin 64. L’évolution de l’économie mondiale est suspendue à celle de la situation au Moyen-Orient, notamment à la reprise éventuelle du trafic dans le détroit d’Ormuz.

L’OCDE part toutefois du principe que la guerre pourrait être résolue rapidement.

  • L’institution anticipe une croissance de 2,8 % pour cette année, contre 3,4 % l’an dernier, en cas d’une fin du conflit d’ici la mi-2026, soit au cours des prochaines semaines. En 2027, la croissance connaîtrait une nouvelle hausse, à 3,1 %.
  • Si la guerre ne prend pas fin cette année et que les perturbations de la production et de l’approvisionnement en énergie continuent en 2027, la croissance mondiale devrait ralentir pour s’établir à 2,1 % cette année et 1,8 % en 2027.
  • Certaines grandes économies pourraient alors entrer en récession.

L’OCDE estime qu’une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz pourrait entraîner le ralentissement de l’économie mondiale le plus important de ces 40 dernières années, à l’exclusion de la pandémie de coronavirus et de la crise financière de 2008. En trois mois, la guerre est ainsi devenue « le facteur déterminant des perspectives économiques mondiales », selon le Chef économiste Stefano Scarpetta.

  • La hausse des prix de l’énergie a déjà contribué à une augmentation de l’inflation en mars et en avril en zone euro, aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Amérique latine, comme le Chili et le Pérou.
  • Si la crise continuait tout au long de l’année, l’OCDE anticipe une hausse de l’inflation mondiale à 5,2 % en décembre, contre moins de 3 % dans ses prévisions d’avant-guerre.

L’Asie, l’Europe ainsi que les économies en développement sont les plus vulnérables face à la hausse des prix de l’énergie et des produits alimentaires. En trois mois, depuis le 27 février, le prix du gaz naturel en Asie a bondi de 81 % et de 43 % en Europe, contre seulement 6,3 % aux États-Unis.

  • En-dehors de l’énergie et des produits alimentaires, le développement d’autres secteurs pourrait être impacté par une perturbation durable des chaînes d’approvisionnement mondiales.
  • C’est notamment le cas de l’intelligence artificielle, en raison d’un alourdissement attendu des coûts d’exploitation des centres de données provoqué par la hausse des prix et les pénuries d’énergie.
  • Les économies dont la croissance est la plus exposée à l’IA, comme les États-Unis, seraient ainsi confrontées à une baisse des investissements. 

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UFC : l’arène de MMA construite pour l’anniversaire de Trump sera au moins deux fois plus grande que la Maison-Blanche https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/03/ufc-larene-de-mma-construite-pour-lanniversaire-de-trump-sera-au-moins-deux-fois-plus-grande-que-la-maison-blanche/ Wed, 03 Jun 2026 04:30:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=337806 De nouvelles images satellites de la Maison-Blanche montrent l’ampleur de l’arène construite par Trump pour accueillir des combats de MMA le jour de son 80e anniversaire, le 14 juin. La structure devrait mesurer 4 400 m², contre 1 700 m² pour la résidence exécutive.

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L’arène construite sur la pelouse sud de la Maison-Blanche, où se posent d’ordinaire les hélicoptères qui transportent les présidents américains, est actuellement en travaux, à quelques jours des combats de MMA qui devraient se tenir le 14 juin, jour du 80e anniversaire de Donald Trump.

  • Une analyse de la revue, réalisée sur la base d’images satellites prises par Vantor le 29 mai et publiées par ABC, estime la surface de de la structure à environ 4 400 m² dans ses proportions actuelles 65.
  • C’est 2,5 fois plus que la surface au sol de la Maison-Blanche elle-même, qui mesure 1 700 m² environ sans compter les étages.

Le complexe prévu pour accueillir les combats pourrait toutefois être bien plus conséquent : des illustrations créées pour l’UFC et partagées par Trump début mai montrent une structure encore plus importante sur la pelouse sud, ainsi qu’une zone dédiée sur l’Ellipse, un parc au sud de la Maison-Blanche, où « 75 000 à 100 000 personnes » pourront assister « gratuitement » aux matchs, selon Trump.

© ABC, Vantor

Ces nouvelles installations s’ajoutent à de nombreux travaux de construction et de rénovation en cours autour de la Maison-Blanche, et dans la capitale fédérale américaine.

  • Donald Trump continue de dévoiler sur ses réseaux sociaux de nouvelles additions à sa salle de bal massive, dont la construction a été suspendue par une décision de justice.
  • Dimanche 31 mai, il a annoncé la construction d’un « DronePort », un aéroport à drones, sur le toit de l’édifice, qui devrait être selon Trump « sans doute le plus sophistiqué au monde ».
  • Le président américain fait également repeindre le fond du bassin du Lincoln Memorial en un bleu « drapeau américain », en vue du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance, le 4 juillet. 
  • L’an dernier, Trump a installé deux énormes mâts de drapeau de près de 30 mètres de haut sur la pelouse de la Maison-Blanche, fait paver la roseraie avec des dalles de pierre, recouvert de dorures le Bureau ovale et a remplacé le portrait de Joe Biden par un autopen (une machine à signer).

En un an, l’administration Trump revendique avoir restauré 22 fontaines et 28 statues à Washington D.C., « réparé et installé plus de 1 143 bancs, réparé 1 695 lampadaires et nettoyé 45 monuments et mémoriaux emblématiques de la ville » 66.

  • Trump revendique jouer lui-même un rôle central dans certains choix esthétiques et architecturaux.
  • En décembre, il avait déclaré avoir « deux jobs » : commandant-en-chef, et constructeur : « Je suis dans le bâtiment, ce qui est pour moi une véritable source de détente, car j’ai fait ça toute ma vie » 67.

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Penser la puissance, un défi intellectuel de notre temps https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/03/doctrine-vassy/ Wed, 03 Jun 2026 04:00:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=337725 La doctrine Vassy pour Sciences Po.

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J’ai été élu à la direction de Sciences Po il y a presque deux ans, en posant une question simple : disposons-nous, comme institution et comme pays, des moyens intellectuels collectifs pour comprendre l’époque qui s’ouvre ? Il m’a semblé clair que cette institution, qui forme une partie considérable des futurs dirigeants publics et privés français, et désormais au-delà, devait faire ce qu’elle a régulièrement fait par le passé : redéfinir sa matrice intellectuelle à l’aune des défis des décennies à venir. Nous avons commencé par lancer une école du climat, qui accueillera de premiers étudiants en septembre prochain et qui est déjà dotée, en vue de la rentrée 2027, d’un double diplôme avec son homologue de l’Université de Columbia, signe de son succès immédiat. Nous travaillons en ce moment même, dans le cadre d’une commission co-présidée par Laurence Boone et Marc Lazar, à la place de l’Europe dans nos formations et notre recherche.

Mais de manière intéressante, la question la plus âprement débattue sur la base de l’excellent rapport que m’ont remis Florence Parly et Thierry Balzaq et la commission qu’ils ont présidé 68, a été celle de notre approche des relations internationales. Pour un diplomate, les choses étaient pourtant assez claires. J’ai débuté ma carrière au quai d’Orsay en 2004, et je l’ai quitté en 2024 pour rejoindre ce lieu si particulier qu’est Sciences Po, où l’excellence des étudiants et la variété des savoirs auxquels ils sont exposés, théoriques et pratiques, selon la formule initiale de son fondateur Emile Boutmy, toujours réaffirmée par ses successeurs depuis 150 ans, constituent un mélange tout à fait unique au monde. Primus sine paribus, disait Bruno Latour. 

Être diplomate français en 2024 n’a tout simplement plus rien à voir avec 2004. La fragilisation des cadres multilatéraux, la multiplication des conflits, le recul du droit sont les expressions d’une tendance lourde qui débouche sur une révolution, au sens propre du terme : nous sommes passés d’un monde où nous nous projetions avec nos idées, nos valeurs, nos atouts, à un monde qui se projette sur nous. Et ce renversement vient au fond nous rappeler une réalité trop souvent perdue de vue : en dernière analyse, les conditions de possibilité de notre vie commune, de notre modèle social, de nos libertés, de notre capacité à choisir collectivement notre chemin, sont déterminées pour une bonne part en dehors de nous

Aussi, quand les relations internationales se dérèglent, tout se dérègle. L’année 2026 nous administre, jour après jour, la démonstration de ce dérèglement : la guerre qui se poursuit en Ukraine, les recompositions brutales du Proche et du Moyen-Orient, les pressions de plus en plus ouvertes exercées par nos alliés américains, l’érosion presque sans précédent du droit international. Vivre en 2026 en tant que citoyen français, ukrainien, israélien, palestinien ou chinois, c’est faire l’expérience concrète d’une agentivité située, largement dépendante de l’état de puissance ou d’impuissance du pays auquel on appartient.

Un angle mort

Or il manque quelque chose dans notre manière collective de penser le monde. Non pas l’étude des autres sociétés, terrains que les sciences humaines et sociales ont largement investis, avec la rigueur qui leur est propre, mais bien l’étude de ce qui se joue entre elles : les relations internationales, dans leur dimension proprement conflictuelle ou coopérative, avec les questions de la puissance et de la sécurité, mais aussi de la gouvernance et de la coopération.

C’est la raison pour laquelle il faut s’entendre précisément sur les termes. Étudier les relations internationales, ce n’est pas étudier le monde mais privilégier l’analyse du cadre externe, celui des rapports entre les différentes entités qui forment le système international, et non seulement leur cadre interne. Or la différence entre ces deux cadres est radicale. 

Sauf exceptions, l’interne est marqué par le fait étatique, soit la mise en place d’un monopole de la violence légitime (Max Weber). Cette situation est certes plus ou moins contestée, plus ou moins réalisée, plus ou moins étayée par un appareil juridique, mais elle produit au demeurant une forme d’ordre qui s’impose aux membres de la collectivité.

« Il manque quelque chose dans notre manière collective de penser le monde. »

Dans le cadre externe, celui formé par les relations des différentes entités politiques les unes par rapport aux autres, rien de tout cela. Aucune instance supérieure, aucun arbitre suprême ne vient ordonner une situation d’anarchie fondamentale entre les différents États qui, selon une analogie proposée par Kant, peuvent être considérés comme des particuliers qui « dans leur état de nature (c’est-à-dire dans l’indépendance vis-à-vis de lois extérieures) se lèsent déjà par leur coexistence » 69. Raymond Aron rappelle que les relations internationales (d’État à État) se déroulent « à l’ombre de la guerre » 70 dès lors qu’elles sont « des relations entre unités politiques dont chacune revendique le droit de se faire justice elle-même et d’être seule maîtresse de la décision de combattre ou de ne pas combattre » 71. Cela n’implique pas l’absence de hiérarchies mais si une entité ou un groupe perd tout à fait son autonomie, il n’est plus réellement un acteur du jeu international, mais un acteur du jeu interne auquel il appartient désormais. 

Cela ne signifie pas non plus que le conflit armé est une fatalité : la coopération avec les uns permet de peser dans la rivalité avec les autres, et la diplomatie multilatérale est précisément là pour dépasser le piège des jeux à somme nulle. Mais c’est en dernière analyse l’existence même en tant que communauté politique libre et indépendante qui se joue dans les relations internationales. Pour qu’un ordre interne soit possible au sein d’une entité donnée, encore faut-il qu’elle puisse persévérer dans son être face à ses compétiteurs. Dans les cas les plus tragiques, depuis la destruction des empires aztèque et inca à l’arrivée des Espagnols jusqu’à l’agression de l’Ukraine par la Russie, c’est une question de vie ou de mort pour les nations. 

Cette réalité n’est d’ailleurs pas éludée par les sciences humaines et sociales. L’histoire s’est évidemment très tôt intéressée aux relations internationales, dès Hérodote et Thucydide, et continuement depuis. C’est un historien, Jean-Baptiste Duroselle qui fut au cœur de l’idée de création à Sciences Po du Centre d’études des relations internationales, le CERI. Les juristes ont abondamment examiné les conditions de la coexistence entre les États dans l’ordre international, et ont bien souvent forgé des concepts désormais présents dans le droit positif. Peut-être demain verrons-nous ainsi la notion « d’habitabilité » 72, forgée par Baptiste Morizot, philosophe, et Laurent Neyret, professeur de droit à Sciences Po, s’ajouter à l’édifice normatif international. Et l’économie, bien entendu, a tôt examiné la question du commerce international, des conditions du développement économique ou de la spécialisation. Aujourd’hui, la géoéconomie se développe à la charnière de l’économie et des relations internationales.

Pour autant, le débat sur la guerre et la paix demeure, j’ai pu le mesurer personnellement ces dernières semaines, difficile et parfois douloureux, spécialement en France. Trois raisons à cela me semblent se cumuler.

La première tient à une expérience profonde, presque anthropologique. L’historien Stéphane Audouin-Rouzeau a récemment parlé d’un « déni de guerre » européen 73, qui se prolonge des années 1920 jusqu’à nos jours, enraciné dans la sortie de la Première Guerre mondiale et durci par la longue paix qui a suivi 1945. 

« Étudier les relations internationales, ce n’est pas étudier le monde mais privilégier l’analyse du cadre externe, celui des rapports entre les différentes entités qui forment le système international, et non seulement leur cadre interne. Or la différence entre ces deux cadres est radicale. »

À son tour, l’écrivain italien Antonio Scurati a bien saisi ce phénomène, en posant la question : « Que sont devenus tous ces guerriers de l’Europe ? ». Les quatre-vingts ans de paix qu’a connus l’Europe après 1945 ont produit une modification profonde de l’homo europeanus. Les grands progrès sociaux obtenus durant cette période, en matière de santé, d’éducation, d’égalité de genre, de refus des discriminations raciales ou sexuelles, tout cela constitue un véritable « saut de civilisation ». Néanmoins, ce pacifisme organique interroge. Méditant les leçons de l’histoire italienne, Scurati conclut que « la résistance antifasciste nous rappelle pourquoi nous avons rejeté la guerre, mais elle nous apprend aussi les raisons de nous préparer, si nécessaire, à la faire. » 74 Nous ne décidons en effet jamais seuls si la guerre s’invitera ou non dans nos vies. La formule de Julien Freund, qui ouvre le récent volume papier du Grand Continent, reste d’une justesse implacable : « c’est l’ennemi qui vous désigne ». François Mitterrand l’avait exprimé d’une manière autrement plus laconique, dans son discours du  20 janvier 1983 prononcé devant Bundestag, en pleine crise des euromissiles : les pacifistes sont à l’Ouest et les missiles sont à l’Est. Dans un bref ouvrage publié alors qu’il était encore ministre de la Défense, Qui est l’ennemi ? 75, Jean-Yves Le Drian relevait également, après les attaques armées contre Charlie Hebdo et le Bataclan, que nous ne pouvions que constater que nous avions été pris pour cible, sans qu’il soit possible de nous rendre responsables de cette situation.  

La deuxième raison est générationnelle et institutionnelle. Ceux qui occupent aujourd’hui les responsabilités intellectuelles et académiques se sont formés entre 1990 et 2005, dans un monde où la somme des PIB américain et européen représentait plus de la moitié de la richesse mondiale, où la « fin de l’histoire » pouvait sembler acquise, et où l’unité culturelle transatlantique pouvait paraître évidente. La bibliographie commune de cette génération a façonné une certaine manière de regarder le monde, qui n’est plus celle dont nos étudiants auront besoin pour traverser leur siècle. Ils le savent d’ailleurs très bien : en 2024-2025, 60 % des candidatures en thèse de science politique à Sciences Po portent sur les relations internationales. La spécialité en plus forte progression numérique à l’école d’affaires publiques de Sciences Po porte sur la sécurité et la défense, et l’école d’affaires internationales s’apprête à créer deux nouvelles « concentrations », défense et renseignement, pour répondre à la demande de formation des étudiants. C’est bien là que résident les interrogations et le besoin de connaissances de la jeune génération que nous formons à Sciences Po : elle est à la fois lucide sur les défis considérables qui se présentent à elle, sur la dureté du monde, tout en conservant l’enthousiasme de sont mus par le désir d’être utiles dans la société.

La troisième raison est plus subtile, et elle touche au rapport que les sciences sociales entretiennent avec l’objet « État ». Quand on étudie une société de l’intérieur, il apparaît souvent, parfois à très juste titre, comme la source ou le complice d’inégalités, de dominations, de violences qu’il faut analyser et critiquer. Quand on étudie le système international, le même État apparaît comme un acteur incontournable et surtout comme la condition de possibilité de la sécurité collective, de l’indépendance, de l’autonomie de choix d’une communauté politique. Il n’y a pas de contradiction entre ces deux regards, puisqu’ils éclairent deux faces du même objet, mais leur articulation est intellectuellement exigeante. Si l’externe met sous pression l’interne, l’interne en retour détermine la manière dont une communauté agira à l’extérieur. Il est évident que les dirigeants qui arrivent au pouvoir par la violence et l’intimidation se comporteront différemment à l’extérieur de ceux qui sont habitués à tempérer leurs ambitions. C’est l’une des observations d’André François-Poncet, ambassadeur à Berlin dans l’Allemagne nazie d’avant-guerre. La nature d’une société et d’un État affecte son comportement externe, même les « réalistes » de plus pure obédience l’admettent — quoiqu’insuffisamment.

La puissance structurante

Il existe une dernière manière, plus élégante, de mettre la conflictualité internationale à distance : douter qu’elle ait encore un objet. C’est l’argument, sérieux et puissamment porté en France, selon lequel la mondialisation, la montée des acteurs non-étatiques, l’asymétrie des conflits récents et l’émergence d’une « énergie sociale » transnationale auraient privé la notion classique de puissance de son tranchant analytique. Il y a dans cette analyse des intuitions justes, qu’on aurait tort de balayer : la puissance pure ne suffit en effet ni à gagner toutes les guerres, ni à résoudre les grands défis communs, ni à expliquer toutes les dynamiques internationales. 

Mais l’observation que la puissance n’est pas omnipotente n’autorise pas à conclure qu’elle n’est plus structurante. Xerxès a échoué devant les cités grecques, Rome a connu Teutobourg, l’Amérique a « perdu » en Irak, et pourtant les puissances perse, romaine et américaine ont déterminé l’ordre du monde de leur temps. Les exceptions que nous retenons, parce qu’elles sont héroïques, sont précisément ce qui rend invisibles les régularités beaucoup plus massives qu’elles contredisent. Qui se souvient de Cynocéphales, de Magnésie, de Pydna ? Ces victoires « faciles » sanctionnaient simplement l’état des rapports de force entre la République romaine impériale et des adversaires qui n’avaient su ni caractériser la menace, ni se coaliser à temps, Séleucides, Macédoniens, Pontiques et autres Carthaginois.

« En termes relatifs, nous déclinons trois fois plus vite que la dynastie des Qing. »

L’année 2026 nous le rappelle quotidiennement. Quand un État se voit refuser l’accès à des systèmes de paiement, à des composants critiques, à de l’énergie, à des plateformes numériques qui forment l’opinion de ses citoyens, à des dispositifs de défense, ce n’est pas l’« énergie sociale » qui répond à la question : c’est l’autonomie stratégique, dont l’absence se fait en l’occurrence cruellement ressentir. Renoncer à penser la puissance, ce n’est pas s’en émanciper ; c’est accepter par avance que d’autres l’exercent sur nous et puissent décider pour nous de renoncer à des libertés, des droits et un modèle social que nous avons mis des décennies, voire des siècles à conquérir. À l’autre extrême, l’énergie si admirable de la société iranienne ne peut rien dans la guerre actuelle dans le Golfe. Son déclenchement a été décidé ailleurs et la réponse apportée par l’Iran ne tient aucun compte d’une société écrasée par la répression. C’est à la nature du régime qu’il faut ici s’intéresser pour comprendre la manière dont sa réponse s’organise, et à sa conviction de maîtriser l’escalade par le coût qu’il peut faire subir à l’économie mondiale en fermant le détroit d’Ormuz.

Pierre Bourdieu considérait la sociologie comme la quatrième grande « blessure narcissique » imposée à l’humanité. Copernic nous a appris que la terre n’est pas le centre de l’univers, Darwin que l’être humain n’est qu’un animal parmi d’autres, et Freud lui-même que l’essentiel de la vie psychique se déroule à un autre niveau que celui de notre conscience  ; à son tour, la sociologie est venue nous apprendre que « les êtres sociaux sont, au moins pour une part, le produit des conditionnements sociaux » 76. On pourrait voir dans la question des relations internationales une cinquième blessure du même ordre : parce qu’ils appartiennent toujours à ces collectifs qui doivent cohabiter avec d’autres collectifs, les êtres humains sont, au moins pour une part, le produit de l’état des relations entre ces groupes, qui prennent majoritairement la forme de nations et d’États.

Assumer l’impératif d’efficacité

Ouvrir la réflexion sur la société à sa dimension de concurrence internationale c’est introduire un impératif spécifique, celui de l’efficacité. Ce n’est sans doute pas tout à fait un hasard si des économistes travaillant sur l’innovation (et les conditions juridiques, culturelles et sociales de son développement), Philippe Aghion ou Daron Açemoglu au premier chef, sont autant lus et célébrés. De rapport Letta en rapport Draghi, la question qui se pose en Europe comme ailleurs est de savoir si nos États, et en fait nos sociétés, peuvent rester dans la course ou si elles finiront entièrement dépendantes et donc incapables de faire subsister leur système de valeurs. C’est l’alerte qui monte de toutes parts et encore récemment par la voix du PDG de Mistral, Arthur Mensch, à l’occasion de son audition à l’Assemblée nationale : « dans l’IA, la France doit agir maintenant pour ne pas devenir un vassal ». Arthur Mensch y a défendu une vision de la souveraineté numérique européenne, fondée avant tout sur la puissance industrielle, l’énergie, les infrastructures.

Introduire la question de l’efficacité c’est affronter des arbitrages impopulaires : faut-il accepter plus de liberté d’entreprendre et de rétributions pour ceux qui innovent si ces innovations nous permettent, collectivement, de réduire nos dépendances au reste du monde ? Peut-on maintenir un cadre normatif toujours plus contraignant sur les activités économiques, au risque de voir notre dépendance à ce qui est produit ailleurs continuer à s’accroître au point de menacer paradoxalement notre capacité à lui appliquer nos normes ? Ces questions peuvent se décliner à l’infini. Leur réponse n’est jamais univoque, car il ne s’agit pas de tourner le dos à ce qui fait notre singularité, souvent de manière positive, pour tout céder à l’impératif d’efficacité. Et c’est pour cela que les arbitrages démocratiques qui doivent y répondre, d’une complexité considérable, appellent un examen aussi lucide que possible, et surtout sans faux-semblants.

L’exercice est toutefois plus ardu encore pour les Européens que pour les autres, par l’ajout d’une contrainte d’un autre ordre : l’injonction qui leur est faite, et qu’ils se font à eux-mêmes, d’expier leur puissance passée au moment même où son poids dans le monde recule. L’Europe est d’ailleurs la seule à être réellement envoyée au tribunal de l’histoire, au moment même où elle est la seule à réellement tourner le dos à cette histoire. Il ne s’agit pas ici de dire que les sciences humaines et sociales méconnaissent les autres formes d’impérialisme (certains étudient l’Empire ottoman et d’autres l’Empire russe) mais on constatera sans mal que l’Europe est la seule à être à la fois affaiblie, et toujours en procès. 

« Xerxès a échoué devant les cités grecques, Rome a connu Teutobourg, l’Amérique a « perdu » en Irak, et pourtant les puissances perse, romaine et américaine ont déterminé l’ordre du monde de leur temps. »

À ce titre, l’Europe aurait le devoir de tourner le dos, dans ses rapports avec le reste du monde, au principe d’efficacité. Elle subit d’abord ce que l’on pourrait appeler « le double standard du double standard » c’est-à-dire qu’elle est la seule à qui l’on reproche de traiter différemment ses amis et ses ennemis, ceux qui lui veulent du mal et ceux qui ne lui en veulent pas. Ainsi, il ne viendrait jamais à l’idée de quelqu’un de reprocher à la Russie de ne pas se montrer en permanence cohérente avec ses principes : elle prêche la souveraineté des États et la non-ingérence dans leurs affaires intérieures au bénéfice de ses amis comme le Venezuela de Maduro, la Syrie de Bachar al Assad ou l’Iran de l’ayatollah Khamenei, et organise ouvertement des campagnes de désinformation chez les autres  ; elle parle d’intangibilité des frontières et envahit ses voisins au titre d’un devoir de protection des civils, qu’elle conteste d’ailleurs avec véhémence. Dans le même temps, la moindre imperfection des Européens, leur moindre compromission au titre de leurs intérêts devient la source de procès virulents. Non seulement doivent-ils être parfaits dans leurs propres actions, mais ils ne devraient interagir qu’avec des gens parfaits, en contradiction avec les principes les plus élémentaires de l’efficacité en diplomatie.

Une responsabilité collective

La France représente aujourd’hui 1 % de la population mondiale et 2,5 % de la production globale. L’Union européenne a vu son poids dans l’économie mondiale passer de 30 % à 17 % entre 2008 et 2025, soit 17 ans. La Chine a fait le même chemin entre 1820 et 1870. En termes relatifs, nous déclinons trois fois plus vite que la dynastie des Qing. Ces chiffres disent la condition nouvelle dans laquelle nous devons penser et agir : ne plus rien comprendre de ce qui se joue au-delà de nos frontières est à la fois une lacune intellectuelle et un risque existentiel.

Il y a quelques années, Sciences Po s’est donné pour devise « comprendre son temps pour agir sur le monde ». Cette formule, qui suppose un mouvement des acteurs vers le monde, conserve fort heureusement sa pertinence, mais elle exprime surtout l’esprit d’une époque qui n’est peut-être plus tout à fait la nôtre. Aujourd’hui, la relation s’inverse. C’est désormais bien plus le monde qui agit sur nous, à un rythme que nous ne maîtrisons plus : la crise climatique déjà installée, la conflictualité désentravée, les ruptures technologiques largement conçues hors de nos frontières. Notre devoir d’institution n’est plus seulement de former des étudiants à comprendre leur temps pour agir sur le monde, mais plus encore de leur donner les moyens intellectuels de comprendre le monde pour agir sur leur temps, ici et maintenant, dans cette époque qui sera la leur.

Cela engage une responsabilité collective qui dépasse Sciences Po. La France dispose d’écoles, de centres, de chercheurs de très haut niveau dans le champ des relations internationales et des études de sécurité. Mais cet écosystème reste, à l’échelle des défis, sous-dimensionné, dispersé, et insuffisamment relié aux espaces de décision. Il faut aussi, et tout autant que des chars, satellites et capacités industrielles, des concepts, des cadres d’analyse, des doctrines débattues publiquement, des chercheurs civils capables d’éclairer le débat démocratique. 

Nos étudiants seront bientôt amenés à exercer des responsabilités et à prendre des décisions. Beaucoup d’entre eux le feront dans des contextes où il ne sera plus possible de séparer l’économique du stratégique, le technologique du géopolitique, la politique intérieure de la politique étrangère. Nous leur devons une formation qui ne déléguera plus à d’autres le soin de penser ces articulations. Nous le devons aussi à notre pays et à l’Europe, dont le modèle de société est fondé sur la liberté, l’égalité, l’État de droit, l’égalité entre hommes et femmes. Si nous tenons à ce modèle, il faut pouvoir penser les questions de sa persistance dans un monde où ces valeurs reculent partout.

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Le pape Léon XIV est un allié paradoxal pour résister à l’empire Trump https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/02/prodi-encyclique/ Tue, 02 Jun 2026 16:45:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=337698 L’ancien président de la Commission européenne s’exprime pour la première fois sur l’encyclique et sur ce qu’elle pourrait signifier pour l’Europe.

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Comment expliquer qu’à une époque où la démocratie chrétienne, en tant que force politique majoritaire, semblait vouée à disparaître même en Allemagne, le pape ait fini par devenir, comme l’écrit Jan-Werner Müller, son principal « porte-parole inattendu en Occident » ?

C’est un paradoxe qui trouve son origine dans le rapport que l’Église de Léon XIV entretient avec le changement. Le pape ne rejette pas la modernité, la technologie ou le monde contemporain, mais il invite à faire preuve de discernement, en distinguant ce qui peut contribuer au bien commun de ce qui risque d’avoir des conséquences destructrices. Son insistance sur la vigilance et la vérification minutieuse des conséquences de l’IA n’est en aucun cas une opposition au progrès, c’est un rappel du rôle de la politique en tant que régulateur nécessaire de cette grande révolution technologique. Elle est là, nous dit-il, et nous devons en tenir compte car elle a un grand potentiel. Mais cet optimisme est indissociable d’une forte exigence éthique et politique.

Le titre même, Magnifica Humanitas, est un appel à la confiance envers les choses nouvelles qui se produisent dans le monde, mais il contient en même temps une analyse sévère des conditions nécessaires pour que l’humanité puisse vraiment mériter l’adjectif « magnifique ».

Léon serait-il un pape réformiste ?

Absolument. J’ai vu dans l’encyclique cette attitude profondément réformiste qui a presque disparu de la politique contemporaine : de Tony Blair à Matteo Renzi, les progressistes ont progressivement renoncé à leur ambition de transformation, se contentant de se présenter comme la force la plus fiable dans la gestion de l’économie. Ce faisant, nous avons perdu de vue notre vocation originelle : changer la société pour le mieux. Avec une conséquence visible de la France aux États-Unis : lorsque le vrai réformisme disparaît, la démocratie devient une lutte entre les extrémismes.

Pourtant, le pape propose des changements très profonds, avec une radicalité que l’on associe rarement au réformisme contemporain.

C’est précisément là que réside le problème. Léon XIV met en évidence toutes les oppositions entre les extrêmes, et, de manière intéressante, il se montre très dur face au monopole et au pouvoir de régulation des grandes entreprises, comme aux États-Unis. La reconquête de cette radicalité est précisément le combat qui distingue les vrais réformistes de ce que j’appellerais les réformistes à temps partiel.

Réformiste, donc Léon XIV serait donc aussi un pape antitrust ?

Oui mais dans un sens très précis. L’encyclique affirme explicitement que le marché doit être réglementé et que cette tâche incombe à la politique. Il s’agit d’une prise de position qui rompt avec le nouveau consensus américain selon lequel l’intervention publique devrait être réduite au minimum, même face à des questions structurelles comme l’IA, justifiant l’absence de règles par la nécessité de remporter la compétition géopolitique.

Et quelle serait l’alternative proposée par Magnifica Humanitas ?

Il s’agit en réalité d’une doctrine bien connue des Européens : celle de l’économie sociale de marché, d’origine allemande, qui ressort clairement tout au long du texte.

En quoi consisterait l’économie sociale de marché selon Léon XIV ?

C’est un modèle qui allie liberté économique et intervention publique. Le marché reste le moteur de la prospérité, mais l’État conserve pour mission de garantir les conditions de la concurrence, de corriger les déséquilibres et d’orienter l’économie vers le bien commun. Il ne s’agit ni d’une vision libérale ni d’une vision étatiste.

C’est d’ailleurs précisément à partir de cette position intermédiaire que le Pape aborde le thème de l’intelligence artificielle. D’une part, il rejette l’idée qu’une technologie aussi décisive puisse être laissée exclusivement aux dynamiques du marché ; d’autre part, il refuse une conception purement dirigiste. En effet, celui qui contrôle les algorithmes peut influencer les perceptions, les désirs, la consommation et même la définition de la vérité. L’intelligence artificielle est appelée à avoir un impact sur l’information, la finance, l’éducation, la santé et les décisions publiques.

Le point central est que le marché doit exister, mais qu’il ne peut être laissé sans régulation. La politique doit conserver la capacité d’orienter et de réguler ces outils dans l’intérêt de la collectivité.

Dans le même temps, il s’agit bien d’une économie sociale de marché, qui comprend tous les droits des travailleurs et la défense de l’école publique et gratuite. Léon XIV reconnaît que les associations catholiques ont beaucoup fait, mais lorsqu’il affirme que l’école doit être gratuite et accessible à tous, il touche véritablement au cœur du problème du travail. Ce n’est pas un hasard si, à la fin de l’encyclique, ce sont précisément la famille, une école accessible à tous les citoyens et la dignité du travail qui deviennent les instruments nécessaires pour réguler les nouvelles technologies et les rendre plus humaines. Un même fondement relie tout cela : la justice sociale n’est pas — comme le pensent les faux réformistes — un thème distinct et postérieur à la production de richesse, comme si l’économie devait simplement créer de la valeur et la politique n’intervenir qu’ensuite pour la distribuer. La politique concerne toutes les phases des activités économiques — de la recherche des ressources au financement, de la production à la consommation — car chaque choix a des conséquences morales. C’est pourquoi le pape Léon met en garde non seulement les oligarques, mais aussi ces réformistes à temps partiel. Il inscrit toute la doctrine sociale en cohérence avec celle de la paix et celle du contrôle de la concurrence, en résumant toutes les libertés nécessaires.

Osons une hypothèse un peu radicale : cette approche, toutes choses égales par ailleurs, n’est-elle pas plus proche du modèle chinois que du modèle américain ?

C’est une provocation intéressante. L’encyclique n’aborde pas directement la question, mais on pourrait schématiser les choses de la manière suivante. 

Le modèle américain dit : pas de contrôle. 

Le modèle européen prescrit un contrôle important, sérieux, sur les problèmes éthiques, juridiques et la garantie de la vie privée — mais avec une impuissance fondamentale : l’incapacité de le mettre en œuvre, car nous sommes totalement à la merci des Américains, passifs face à eux.

Aujourd’hui, les Gibelins se trouvent en Amérique, à la cour de Donald Trump.

Romano Prodi

La Chine présente un cas de figure encore un peu différent : le contrôle juridique s’accompagne d’un contrôle politique direct de l’État. C’est ce que j’appelle, en termes un peu simplistes, un « double contrôle » : l’établissement de règles se cumule avec supervision politique permanente. Or cette dimension ne fait pas partie de la vision proposée par Léon XIV. L’horizon de l’encyclique reste celui de l’Europe, celui de l’économie sociale de marché, de la concurrence régulée et de la protection de la personne.

Comment expliquez-vous le caractère fortement anti-impérialiste qui imprègne l’ensemble du texte ?

C’est ce qui m’étonne le plus. Dès le début, l’encyclique interprète le destin de l’humanité à travers deux images bibliques opposées : la tour de Babel et la reconstruction de Jérusalem menée par Néhémie.

Babel représente l’échec d’un projet fondé sur l’orgueil, l’uniformité et la volonté de concentrer le pouvoir. C’est l’histoire d’une communauté qui perd de vue la valeur de la coopération authentique et de la reconnaissance des différences.

Néhémie offre l’image opposée : il coordonne les efforts de tous, faisant travailler ensemble prêtres et artisans, chefs de famille, jeunes et femmes, dans une harmonie où chacun joue son rôle. C’est l’image idéale à laquelle Léon fait référence, mais qui doit être soutenue par un réalisme sain, capable d’éviter tant l’objectif abstrait que le pur cynisme.

On a presque l’impression que se rejoue là l’opposition qui faisait rage dans l’Italie médiévale entre les Guelfes, partisans du pape, et les Gibelins, fervents soutiens de l’empereur. À bas bruit, Léon XIV n’est-il en train de configurer une option néo-guelfe en Europe ?

Voilà une autre provocation très stimulante. Les Guelfes ne peuvent exister que s’il y a des Gibelins. Or aujourd’hui, les Gibelins se trouvent en Amérique, à la cour de Donald Trump ; la Maison-Blanche n’hésite d’ailleurs même plus à attaquer directement le pape.

L’encyclique est clairement et durement « anti-Trump ». C’est une nouveauté frappante. Il y avait déjà eu auparavant un affrontement très fort et direct entre Trump et le pape, sur des éléments assez fondamentaux comme le contrôle de la société en général. Mais ici s’ouvre un nouveau chapitre dans une polémique indirecte sur un autre thème : la guerre.

En quel sens ?

Il y a un passage intéressant de Magnifica Humanitas dans lequel Léon XIV observe qu’aujourd’hui, la guerre et la force sont de plus en plus souvent exaltées comme des instruments ordinaires de la politique, alors que leur recours ne peut se justifier que dans des cas de légitime défense. C’est une position réaliste, fondée sur une analyse sévère mais lucide du monde contemporain où domine la logique de Babel : un affrontement entre les impérialismes, entre ceux qui veulent préserver leur primauté et ceux qui aspirent à la conquérir.

La conséquence de cette « guerre étendue » est la prolifération des conflits locaux, exactement comme l’avait prévu François en parlant d’une « guerre mondiale par morceaux ». Dans un tel contexte, la diplomatie multilatérale et les institutions internationales, à commencer par l’ONU, apparaissent de plus en plus marginalisées. C’est pourquoi Léon XIV met en garde contre une extension excessive du concept de « guerre juste », tout en réaffirmant le droit à la légitime défense, compris toutefois dans le sens le plus strict du terme.

Et le pape a d’ailleurs choisi l’expression de « désarmer l’intelligence artificielle » pour présenter l’encyclique…

Ce qu’il dit, c’est qu’il faut une IA régie par des institutions capables de freiner la course vers l’apocalypse. Tout son cadre intellectuel vise à conjurer la guerre tant sur le plan de l’armement que sur celui de l’IA qui peut elle-même devenir un instrument de guerre.

Car cette technologie multiplie les capacités de l’homme, mais si elle n’est pas inscrite dans des cadres juridiques adéquats et accompagnée d’une surveillance rigoureuse, elle risque de bafouer les droits et la dignité humaine.

Il ne s’agit pas là d’une question technique. L’IA a un impact profond sur la vie des personnes et sur l’organisation de la société. Il n’existe pas de salut purement technique. C’est précisément pour cette raison que le pouvoir colossal des écosystèmes numériques risque de nous conduire vers de nouvelles atrocités, non moins honteuses que celles du passé, tout en continuant à nous promettre l’image d’une société avancée et civilisée.

Lors de notre premier entretien, en 2019, je vous avais demandé si, dans cette accélération, l’Europe ne pouvait pas devenir une puissance qui retient, qui freine : une puissance catéchontique. Aujourd’hui, il est frappant de voir à quel point cette fonction paulinienne semble avoir été pleinement assumée par l’Église. Une nouvelle convergence laïque est-elle possible entre l’Église et l’Europe ?

À cet égard, peu de choses ont en réalité changé par rapport à 2019. Une seule tendance s’est accrue : la faiblesse de l’Europe. À l’époque, son rôle apparaissait comme celui d’une médiatrice possible. Aujourd’hui, nous ne comptons plus pour rien.

Je me souviens encore que, lors du lancement de l’euro, le président chinois m’avait dit que la Chine détiendrait autant de réserves en dollars qu’en euros. À côté du dollar, il y avait l’euro, et l’Europe était perçue comme le point d’équilibre, la médiation entre la puissance établie et celle qui émergeait.

Aujourd’hui, dans les grandes lignes, le tableau est similaire — sauf que l’Europe s’est marginalisée. Je me suis rendu en Chine l’année dernière : la différence par rapport à il y a vingt ans est tout simplement abyssale.

Pourquoi nous sommes-nous marginalisés selon vous ?

Il y a une chose que je n’ai jamais oubliée. Lorsque Kohl m’a dit : « Je veux l’euro », je lui ai demandé pourquoi le MEDEF allemand, qui était pourtant l’un de ses principaux soutiens, s’y opposait alors qu’il était si déterminé à le faire adopter. Il m’a répondu : « Je veux l’euro parce que mon frère est mort à la guerre ».

Tout le cadre intellectuel de Léon XIV vise à conjurer la guerre.

Romano Prodi

Cela n’avait rien à voir avec la monnaie unique, c’était un appel à la grandeur politique. 

Voilà ce qui nous manque aujourd’hui : une grande culture commune. Les rapports Draghi et Letta sont utiles, mais ce ne sont pas eux qui construiront l’Europe. Il nous faut autre chose.

Paradoxalement, ne sommes-nous pas en train de retrouver un centre de gravité pour la construction européenne précisément grâce au premier pape américain, anti-gibelin, capable de redonner une forme, une matrice idéologique et culturelle ?

Absolument. Le message de Léon est fort et unificateur à l’égard de l’Europe dans la mesure où il en rappelle indirectement la mission de conciliation. C’est la patience de reconstruire Jérusalem pièce par pièce, en préservant l’humain et le bien commun, contre la tentation de construire la tour de Babel en misant sur la puissance et l’orgueil.

Si l’orientation est identique — du moins en substance — au message européen traditionnel dans lequel j’ai moi-même baigné, je ne vois pourtant personne en Europe, aujourd’hui, qui soit prêt à assumer cette mission. Or les missions sont faites pour être mises en pratique. Et dans la guerre en Ukraine, au Moyen-Orient, sur l’Iran, sur les grands problèmes du monde, l’Europe n’a pas de voix. La voix du Pape est là, mais à quoi sert-elle s’il n’y a pas de structure et de volonté politique capables de la traduire en actes ? La paix et la guerre sont les grands problèmes d’aujourd’hui, et l’Europe ne dit rien. Elle a soutenu l’Ukraine — et c’était fondamental — mais sans expliquer quelle était sa vision du futur.

Parlons du futur justement : à Rome, au même moment, deux scènes très différentes se déroulent. D’un côté, le monde a les yeux rivés sur le Vatican : le cofondateur d’Anthropic, les médias internationaux et une initiative qui a relancé un débat mondial sur l’autonomie et la résistance aux empires. D’autre part, à quelques centaines de mètres de là, il y a un gouvernement qui avait tenté de proposer une nouvelle solution d’alignement transatlantique mais qui semble aujourd’hui de plus en plus en crise.

Giorgia Meloni est restée aux côtés des États-Unis aussi longtemps qu’elle a pu. Lorsque cela est devenu impossible parce que son électorat était en jeu, elle s’est replacée du côté de l’Europe. C’est purement tactique. Il n’y a pas de place pour un projet politique. À Rome, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a.

Mais si même dans l’Italie de Giorgia Meloni le centre de gravité se déplace vers l’Europe, ne serait-il pas possible de reconstruire un espace, une politisation de masse ?

Cela semble possible, mais la voie manque. Qui mène aujourd’hui une véritable bataille politique ?

Si l’on ne peut s’appuyer ni sur l’empire naissant ni sur l’empire établi, la seule référence possible devrait être l’Union européenne et son patrimoine politique et culturel. Pourtant, l’Europe elle-même ne parvient pas à traduire ce patrimoine en une force historique et politique concrète.

Pour moi, c’est véritablement une raison d’être triste : je ne vois personne capable d’assumer cette mission.

L’encyclique pourrait être une graine qui contribue à l’unification de la politique européenne. Je l’espère. Elle peut l’être. Reste maintenant à trouver quelqu’un capable de reprendre le flambeau.

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Face à l’incertitude du soutien de Trump, la Syrie maintient des liens militaires avec la Russie https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/02/face-a-lincertitude-du-soutien-de-trump-la-syrie-maintient-des-liens-militaires-avec-la-russie/ Tue, 02 Jun 2026 16:16:31 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=337692 Damas a autorisé l’armée russe à réapprovisionner sa base de Hmeimim, dans le nord-ouest du pays. Celle-ci avait été utilisée par Moscou pour bombarder les opposants au régime de Bachar el-Assad durant la guerre civile.

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Des images satellites montrent que la Russie a envoyé le mois dernier un cargo transportant du matériel militaire destiné à la base aérienne de Hmeimim, dans le nord-ouest de la Syrie 77. Ce ravitaillement – le premier depuis décembre 2024 – suggère que Moscou conserve sa présence militaire dans le pays malgré la chute du régime de Bachar el-Assad.

  • Le matériel a été transporté par le Sparta, un cargo dont le propriétaire, SC South LLC, est placé sous sanctions américaines en raison de ses activités en lien avec le ministère de la Défense russe.
  • Le navire a été chargé dans le port de Saint-Pétersbourg, puis a traversé la Méditerranée escorté par deux bâtiments militaires russes, dont la frégate Amiral Kazatonov, avant d’arriver à Tartous au début du mois de mai.
  • L’armée russe avait retiré l’an dernier ses navires de la base, située à 70 kilomètres au Sud de Hmeimim, mais a conservé une force de plusieurs centaines d’hommes dans le pays.

Ahmed al-Charaa s’est rapproché des pays européens et des États-Unis depuis son arrivée au pouvoir début 2025, tout en conservant des liens avec Moscou. Après un hiatus de plusieurs mois, Damas a finalement autorisé Moscou fin octobre à reprendre ses vols militaires vers Hmeimim, tout en appelant à l’extradition d’el-Assad et de plusieurs membres de son entourage, actuellement réfugiés à Moscou.

Fin janvier, al-Charaa s’est rendu pour la deuxième fois à Moscou, où il a rencontré Poutine, seulement trois mois après un déplacement à la Maison-Blanche.

  • Le maintien d’une présence militaire russe en Syrie constitue un revers pour l’administration américaine, dont plusieurs responsables espéraient que la chute d’el-Assad fin 2024 priverait Moscou de ses bases dans le pays.
  • C’est notamment depuis Hmeimim que l’armée russe avait mené sa campagne de bombardement contre les opposants de l’ancien dictateur, durant la guerre civile, provoquant des milliers de victimes dont certaines au sein des rangs d’al-Charaa.
  • En 2017, le ministère de la Défense russe avait affirmé avoir « grièvement blessé » al-Charaa, qui se faisait alors appeler par son nom de guerre al-Joulani, et plusieurs de ses commandants lors d’une frappe dans la province d’Idlib, au nord du pays 78.

Aron Lund, un expert de la Syrie à l’Agence suédoise de recherche pour la défense, estime que le régime syrien considère toujours la Russie comme une puissance capable de lui offrir une certaine protection. Celle-ci serait plus stable que le soutien apporté jusqu’à présent par l’administration Trump, qui ne peut « être considéré comme acquis », selon Lund.

  • Lors d’un appel avec Donald Trump dimanche 31 mai, al-Charaa a demandé la levée des sanctions américaines, qui freinent la reprise économique et les investissements 79.
  • Si Trump a levé l’an dernier une partie de ses sanctions sur la Syrie et abrogé en décembre le Caesar Act, la Syrie est toujours désignée comme un État « soutenant le terrorisme » par Washington.
  •  Cette désignation entraîne des restrictions sur l’aide étrangère américaine, les exportations de matériel de défense et certaines transactions financières.

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L’Inde, frappée par la crise des engrais, pourrait connaître cette année sa pire mousson depuis 2015 https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/02/linde-frappee-par-la-crise-des-engrais-pourrait-connaitre-cette-annee-sa-pire-mousson-depuis-2015/ Tue, 02 Jun 2026 13:25:06 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=337686 Alors que le prix des engrais azotés a fortement augmenté depuis le début de la guerre en Iran, l’Inde et la plupart des pays d’Asie du Sud devraient connaître des précipitations inférieures à la moyenne durant la mousson.

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Les précipitations de la mousson en Inde devraient être cette année les plus faibles depuis 2015, avec environ 90 % de la moyenne des précipitations de ces 50 dernières années attendues — soit 2 points de moins que la précédente estimation d’avril du Service météorologique du pays (90 %) 80.

  • En Inde, la mousson est responsable de 70 % des précipitations annuelles nécessaires à l’alimentation des sources d’eau du pays, comme les rivières, les lacs et les nappes phréatiques.
  • Ces dernières sont clefs dans un pays où près de 50 % des terres agricoles ne sont pas irriguées et où près de la moitié de la population vit de l’agriculture.
  • Le niveau de précipitations a ainsi un impact direct sur la production agricole – comme le riz et la canne à sucre – et la sécurité alimentaire, notamment parmi les populations les plus vulnérables.

Le pays connaît généralement des niveaux de précipitations plus faibles que la normale durant les années marquées par le phénomène climatique El Niño, qui devrait être particulièrement intense cette année. Le dernier épisode, survenu en 2023-2024, avait contribué à faire de 2024 l’année la plus chaude jamais enregistrée à l’échelle mondiale.

El Niño est l’un des nombreux facteurs qui peuvent entraîner une hausse du prix des denrées alimentaires.

  • L’Inde est parmi les pays les plus touchés par la guerre en Iran.
  • Les agriculteurs dépendent notamment des engrais azotés, comme l’urée, dont le prix a bondi de 60 % depuis février, car le riz et le blé ne peuvent pas absorber suffisamment d’azote directement de l’air.
  • Le Golfe représente jusqu’à 30 % des approvisionnements de l’Inde en urée, et 50 % des importations de GNL, qui est utilisé dans la fabrication d’engrais azotés.

Fin mai, le gouverneur de la banque centrale indienne, Sanjay Malhotra, a déclaré que l’institution allait revoir à la hausse ses prévisions d’inflation pour 2026, les portant à 4,6 %, contre 3,5 % en avril — un niveau qui n’avait pas été atteint depuis février 2025.

  • Si les stocks actuels d’engrais devraient permettre de couvrir les besoins de la saison des semis, qui doit prendre fin en juillet, une prolongation du blocage du détroit d’Ormuz pourrait entraîner des pénuries.
  • Face à des prix plus élevés et à une disponibilité réduite, les agriculteurs pourraient être contraints de réduire leur utilisation d’engrais, ce qui aurait un impact sur les niveaux de production.

L’Inde n’est pas le seul pays affecté par la dégradation des conditions climatiques et la pression provoquée par la guerre en Iran : la plupart des pays d’Asie du Sud, qui concentre plus de 20 % de la population mondiale, devrait connaître des précipitations inférieures aux moyennes de saison cette année, selon l’Organisation météorologique mondiale 81.

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Ce qui est menacé par Trump, Poutine et Netanyahou, c’est la nature même de l’État https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/02/assaut-etat/ Tue, 02 Jun 2026 10:00:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=337616 Les auteurs d’un livre important pensent que nous assistons au retour d'une forme ancienne de pouvoir : l'État comme propriété du dirigeant.

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Partout dans le monde, la démocratie est en recul. Dans votre livre The Assault on the State 82, vous expliquez que ce diagnostic pourrait occulter une autre tendance de fond, tout aussi significative : l’offensive contre l’État. Qu’entendez-vous par là ? 

Stephen E. HansonNotre livre part d’un constat : depuis quelques années, les débats et les travaux sur la notion de régime politique se sont simplifiés à l’extrême. On ramène souvent ce concept à la classification binaire entre démocratie et autoritarisme que l’on pourrait graduer selon des échelles linéaires mesurant des états intermédiaires. Cela peut convenir à certains types d’analyses statistiques et quantitatives, car cette approche permet de placer tous les pays à l’aune d’un même critère.

Mais cette grille de lecture profondément anhistorique nous fait manquer l’essentiel : ce qui est menacé par Trump, Poutine et Netanyahou, c’est la nature même de l’État.

Pensez-vous qu’il faut revenir à la question du pouvoir avant même de poser la question de son exercice démocratique ou autoritaire ?

De manière générale, notamment depuis la fin de la Guerre froide, les analystes de la démocratisation ont évacué l’État, c’est-à-dire l’ensemble des institutions qui déterminent le type de régime d’un pays. Le mot « démocratie » contient bien sûr le suffixe « -cratie » qui implique l’idée de gouvernement : l’action de gouverner revient au peuple. Mais, pour qu’un peuple gouverne, encore faut-il qu’il y ait un État qui mette réellement en œuvre cette volonté populaire. C’est une dimension que la distinction simpliste entre démocratie et autoritarisme met de côté.

Et c’est sur ce point que se joue la bataille politique de notre temps ?

Aujourd’hui, à travers une série d’attaques contre l’ordre libéral contemporain, que ce soit l’autoritarisme populiste, le néo-patrimonialisme, le leadership charismatique souvent à tendance masculiniste, un courant profond vise à bouleverser la manière dont l’État fonctionne. L’ensemble de ces attaques s’en prend à son socle bureaucratique et juridique. Il s’agit de les remplacer par une loyauté sans faille à l’égard d’un individu unique. C’est l’État tel que nous le connaissons depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale qui s’en trouve ébranlé. Or parler seulement de démocratie et d’autoritarisme ne permet pas de prendre conscience de cette critique du fonctionnement et du mode d’organisation de l’État tel qu’elle s’exprime aujourd’hui.

Pourtant, Donald Trump, Viktor Orbán ou Benjamin Netanyahu ont été élus démocratiquement. 

Jeffrey S. KopsteinEn effet, ils ont été élus lors d’élections libres et équitables. Or il est évident que ce ne sont pas des démocrates. Néanmoins, se contenter d’affirmer cela est contre-productif. Il faut aller plus loin et examiner ce qu’ils font réellement une fois au pouvoir : de manière paradoxale, ils s’en prennent au fonctionnement de l’État qui leur a permis d’accéder aux plus hautes fonctions. Ils s’appliquent à le détruire, notamment dans sa forme juridique et impersonnelle, et à l’instrumentaliser à des fins personnelles. 

Concrètement, comment détruit-on un État ?

Prenons l’exemple de Donald Trump et de l’entité créée par Elon Musk, le DOGE. Ce Department of Government Efficiency ne fut rien d’autre qu’une entreprise très imprudente de destruction de la bureaucratie existante. On aurait pu croire que le licenciement de fonctionnaires, en l’occurrence pas moins de dizaines de milliers, ait été conçu comme une mesure de centre-droit, en faveur d’une rationalisation de l’État. Or ce à quoi nous avons assisté, c’est bien moins à une rationalisation qu’à une réorientation. 

Il s’agissait de se débarrasser des structures étatiques actuelles pour renouer avec une vision bien plus ancienne, pour ne pas dire la plus ancienne, de l’État : un instrument personnel au service d’une entreprise familiale. Sous l’effet des évolutions occidentales, ce modèle avait disparu au profit de l’État de droit moderne. C’est ce dernier que des hommes comme Trump cherchent à abattre, pour restaurer d’anciennes formes de gouvernance étatique, mais ce processus prend évidemment du temps.

À quel moment passe-t-on d’une forme étatique à une autre ?

Stephen E. Hanson et Jeffrey S. Kopstein, « The Assault on the State. How the Global Attack on Modern Government Endangers Our Future », Polity Press, 2024.

Aux États-Unis, les effets de ce changement se font déjà ressentir : la politique vaccinale du président, qui a hérité d’un État moderne et fonctionnel, doté de bons médecins, d’excellents hôpitaux, de scientifiques capables de produire des vaccins efficaces en temps limité, est contradictoire avec ces attributs propres à l’ordre étatique moderne. Le licenciement d’experts au profit de ses proches, la reprise en main du ministère de la Santé par Robert Francis Kennedy Jr., sont autant de moyens de se rendre incapable d’affronter la prochaine pandémie mondiale. C’est d’ailleurs probablement à ce moment précis que les individus se rendront compte que l’État tel qu’ils le connaissaient a disparu. D’ici là, une forme d’aveuglement va perdurer car il existe des agences gouvernementales, des experts qu’on peut consulter ou des organismes qui s’occupent des tâches quotidiennes de l’État.

L’argent public a-t-il toujours le même rôle dans cette nouvelle vision de l’État ? Diriez-vous que l’on assiste au retour de la « cassette royale » ?

Dans le monde moderne, et comme cela semble être à nouveau le cas aujourd’hui, on observe que ce n’est pas la richesse qui conduit au pouvoir mais l’inverse : c’est le pouvoir qui apporte la richesse. Lors de la seconde cérémonie d’investiture de Donald Trump, tous les grands milliardaires de la tech, les hommes les plus riches des États-Unis, étaient assis au premier rang. Or cela ne signifie pas du tout qu’ils « contrôleraient » Donald Trump mais plutôt que c’est la concentration du pouvoir par ce dernier qui les a contraints à être présents. Évidemment, il ne s’agit pas de soutenir que l’argent n’a pas d’importance dans la lutte qui se joue entre le grand capital et le pouvoir aux États-Unis. Mais le rapport de force entre Elon Musk et Donald Trump il y a quelques mois est éloquent. Trump l’a clairement emporté, en menaçant, puis en chassant son ancien allié.

Elon Musk reste néanmoins l’artisan du DOGE, soit l’incarnation parfaite de ce moment d’offensive généralisée contre l’État. Comment l’interprétez-vous ?  

Je noterais deux choses. Son aspect promotionnel, sensationnaliste et, par ailleurs, son origine idéologique, qui est à trouver du côté du Projet 2025, conçu par la Heritage Foundation. L’un de ses rédacteurs clefs, Russell Vought, est aujourd’hui directeur du budget. C’est lui qui a agi comme facilitateur de la liquidation de ce qu’on appelle maintenant « l’État administratif », sans qu’aucune définition claire de ce concept n’existe réellement.

« Nous vivrons dans un régime patrimonial consolidé le jour où les individus ne distingueront plus intérêt privé et bien public : ils seront devenus insensibles à la corruption. » Jeffrey S. Kopstein

Cet épisode est peut-être tout simplement le constat que la machine étatique est immense, qu’elle a à charge bien des choses et des missions différentes — pas seulement les lois, votées par le Congrès et appliquées par le Président, mais aussi toutes les sous-réglementations qui nécessitent son intervention. Prenons l’exemple de l’industrie pétrolière. Tous les aspects qui ont trait à sa réglementation ne peuvent pas faire l’objet d’une loi spécifique. Par conséquent, le Congrès délègue à une administration le pouvoir d’élaborer cette réglementation et de la faire appliquer. Ceux qui honnissent l’État moderne, qu’ils appellent parfois avec un accent conspirationniste l’« État profond », estiment que ce pouvoir de réglementation et d’administration devrait être détruit. Ils le jugent même inconstitutionnel.

Donald Trump est l’héritier par excellence de cette vision. En tant que figure patrimoniale tutélaire, il missionne l’entrepreneur le plus connu au monde afin de tout mettre à bas. On se souvient tous de l’image de Musk brandissant sa tronçonneuse. Résultat : le chaos qu’ils ont eux-mêmes créé leur fait prendre conscience qu’il faut effectivement des gens pour réglementer et comprendre comment on fabrique et protège des armes nucléaires. D’où la période d’embauches massives qui a suivi le DOGE. Or si ce dernier a disparu, la logique qui le sous-tendait est loin de s’être estompée. Elle constitue même le fil rouge de la présidence de Trump, de son premier jour au pouvoir jusqu’à aujourd’hui.

Stephen E. HansonRappelons également que le DOGE n’a permis de faire que très peu d’économies. 

Sur le plan budgétaire, l’administration Trump dépense plus d’argent que jamais et réclame même davantage de fonds, notamment pour la défense. Le programme de Musk n’a donc pas permis de réaliser les économies qu’il avait promises. Il est clair que ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit mais d’une réorientation de l’État au service du pouvoir exécutif plutôt qu’au service de la loi. Les conséquences en sont qu’aujourd’hui il est de plus en plus difficile de recruter des jeunes employés désireux de travailler pour l’administration, ce qui contribue encore un peu plus à cette destruction.

Vous dites que ce n’est pas l’argent qui confère du pouvoir, mais le pouvoir qui donne accès à l’argent. C’est vrai pour la figure du roi et son entourage direct, mais qu’en est-il de ses sujets ou de ses clients ? L’administration Trump a par exemple annoncé la création d’un fonds de près de 1,8 milliard de dollars destiné à indemniser les partisans du président qui estiment avoir fait l’objet de poursuites pénales injustifiées. Annoncé le 18 mai 2026, ce fonds a depuis été gelé par un juge fédéral. Une nouvelle audience doit avoir lieu le 12 juin afin de décider d’une éventuelle prolongation du gel.

Ce fonds est totalement contraire à la Constitution des États-Unis. Si les Républicains n’empêchent pas sa création et que des procédures judiciaires ne parviennent pas à le faire annuler, on serait directement face à un système de rétribution des loyautés politiques. 

C’est exactement le genre d’hypothèses où des personnes comme Jeff Bezos ou Elon Musk se rendront compte qu’ils n’ont aucun contrôle sur la trajectoire du pays. Donald Trump, comme un roi du XIXe, XVIIIe, XVIIe ou XVIe siècle, peut tout aussi bien favoriser ses fidèles que les faire tomber en disgrâce. On se rapprocherait alors du régime poutinien où, en 2003, l’homme le plus riche de Russie, Mikhaïl Khodorkovski, a été arrêté et privé de sa richesse.

S’il est évident que Donald Trump ne fera pas arrêter Elon Musk demain, le pouvoir de ce dernier est bien moindre que celui du président et il s’en est rendu compte. L’épisode de tensions entre les deux hommes rappelle le patrimonialisme wébérien. Max Weber voyait en effet dans ce mode de fonctionnement l’une des plus anciennes formes de gouvernement : ce n’est pas l’or qui donne le pouvoir à l’épée mais l’inverse.

Que serait concrètement ce régime néo-patrimonial appliqué à la présidence Trump ? 

C’est ce que la sociologue Julia Adams appelle également le « patrimonialisme », et qui se caractérise avant tout par sa dimension familiale.

Lorsque la Compagnie néerlandaise des Indes orientales était en activité, même si elle réalisait des profits partout dans le monde, elle était redevable au pouvoir politique. Elle s’intégrait à ce régime monarchique patrimonial. C’est ainsi que s’est d’abord exercé le capitalisme, avant qu’un certain nombre de changements ne surviennent au XIXe siècle. Le fait que le marché soit le principal mécanisme de répartition du capital, du travail et de la terre à l’échelle mondiale, est un mode de fonctionnement très récent mais qui suscite bien des frustrations.

Le patrimonialisme contemporain prospère en jouant le rôle d’une caisse de résonance des colères suscitées par ce modèle : inégalités, nationalisme identitaire, immigration. En guise de solution, il canalise ces insatisfactions en direction d’une reconstruction de l’ordre royal. D’où le constat qu’une partie de la gauche est attirée par la figure du dirigeant patrimonial : de manière paradoxale, c’est bien un choix politique anticapitaliste que de porter au pouvoir de tels individus et de refuser que le capital et les marchés gouvernent nos existences. 

Pourquoi choisissez-vous de parler de patrimonialisme plutôt que de corruption ? 

Jeffrey S. KopsteinDepuis la réélection de Donald Trump, sa famille a amassé des milliards de dollars grâce à des contrats gouvernementaux, des pots-de-vin et la capacité de ce clan à convaincre des gens d’investir dans les crypto-monnaies hors de tout cadre garantissant le droit de propriété de ces investisseurs. Pourtant, la famille Trump parvient à se légitimer aux yeux d’un certain nombre d’individus, frustrés, qui se tournent vers eux et vers cette nouvelle forme de pouvoir. Nous vivrons dans un régime patrimonial consolidé le jour où les individus ne distingueront plus intérêt privé et bien public : ils seront devenus insensibles à la corruption. 

Le concept de corruption entre en contradiction avec notre conviction, récente mais profonde, qu’il devrait y avoir une séparation entre l’intérêt privé et le bien public. Lorsque le peuple, ou du moins une grande partie du peuple, ne sera plus capable de faire cette distinction, nous saurons que nous vivons dans un régime néo-patrimonial consolidé. 

Cela n’empêchera pas, sans doute, la tenue d’élections. Nous ne prédisons pas l’avènement d’une dictature autoritaire, car le patrimonialisme peut s’immiscer dans nos régimes démocratiques aussi bien qu’en autocratie. C’est un concept orthogonal.  

Qu’est-ce qui motive cet attrait pour une telle forme de gouvernement ? 

Stephen E. HansonAu lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un paradigme commun permettait d’appréhender l’évolution de la société d’un ordre traditionnel et personnalisé vers un ordre juridique moderne. Cette évolution suivait généralement une trajectoire linéaire sous l’impulsion de puissances telles que les États-Unis et les pays d’Europe occidentale. Cela a insufflé aux sciences sociales une certaine confiance dans l’idée qu’il existait bel et bien une logique maîtresse de l’histoire, face à laquelle on pouvait se montrer serein. Il y aurait certes des périodes de réaction, des régimes comme le fascisme pourraient même émerger pour bloquer ce progrès mais, en fin de compte, l’argument était que, tôt ou tard, on y arriverait.

Il y a toujours eu des régimes patrimoniaux à travers le monde — qu’on pense à Trujillo en République dominicaine ou à Sélassié en Éthiopie. La kleptocratie a toujours existé. Seulement, auparavant, on pensait que ce type de régime disparaîtrait avec la modernisation du monde et la diffusion du capitalisme libéral. 

Ce qui s’est produit à la place, et ce qui rend ce moment si intéressant, c’est que les pays que nous pensions à l’abri de cela, ceux qui avaient fait de la théorie de la modernisation l’avatar de la modernité elle-même comme les États-Unis ou Israël — souvent présenté comme l’État le plus moderne du Moyen-Orient doté de la bureaucratie la plus sophistiquée — se sont mis à ressembler étrangement à la République dominicaine de Trujillo. La Russie issue de l’Union soviétique, où beaucoup considéraient le communisme comme une tendance modernisatrice, en raison de sa valorisation de l’industrie, de la science et du progrès, est devenue ce que l’on sait sous Vladimir Poutine. Tous ces États sont certes plus puissants, plus riches, mais le processus de corruption et de personnalisation est exactement le même.

Comment s’incarne ce processus ? 

En République dominicaine, par exemple, Rafael Trujillo a donné son nom à la plus haute montagne du pays. 

C’est une mesure archétypale du patrimonialisme : le dirigeant est toujours l’objet d’un culte de la personnalité et tout peut être rebaptisé à son nom. C’est précisément ce qu’on observe aujourd’hui dans les États-Unis de Donald Trump : il faut que son portrait figure sur toutes les devises, que sa bannière soit accrochée à tous les bâtiments ou qu’il change la couleur du bassin réfléchissant de la Maison-Blanche pour qu’il ressemble à celui de son architecte de piscines préféré. Quelle différence avec ces régimes autoritaires qu’on rattachait volontiers au « tiers-monde » ?

La croyance en une convergence vers un modèle démocratique universel n’a-t-elle définitivement plus lieu d’être ? 

Jeffrey S. KopsteinLa théorie de la convergence, qui prévoyait que tout le monde finirait par ressembler aux démocraties les plus avancées, ne tient plus. Aujourd’hui, la convergence à laquelle on assiste serait plutôt un mouvement en direction d’un régime où l’État n’est que le jouet personnel du dirigeant, comme en Russie.

Comment expliquez-vous que cette dynamique semble s’être installée ?

Aux États-Unis, des tendances à long terme et d’autres à plus court terme coexistent. 

Les premières comprennent une critique à l’égard de l’État, qui ne date pas d’hier aux États-Unis. De nombreuses personnes issues de différents horizons de la société cherchent des alternatives à ce qu’on appelle l’ordre néolibéral.

On peut citer la critique libertarienne, qui consiste à avoir l’État en horreur. Pour avoir davantage de liberté, il faudrait un gouvernement réduit à sa forme minimale, des impôts inexistants et une libéralisation plus poussée du marché à travers plus de libre-échange. 

Il y a aussi une deuxième tendance, celle du nationalisme chrétien. Selon elle, le problème fondamental de l’État est qu’il serait trop laïc qu’il saperait la religion en évacuant Dieu et la théologie de la sphère publique. 

La troisième critique repose sur une accusation d’inefficacité : rien de mieux, soutiennent ses partisans, qu’un homme fort et un pouvoir exécutif « unitaire » pour améliorer son fonctionnement.

De manière plus ou moins chaotique, les partisans du libertarianisme, du nationalisme chrétien et de la défense d’un exécutif unitaire se sont accordés pour désigner Trump comme un juste milieu propre à les satisfaire. Le patrimonialisme a permis de les rassembler. Parfois, ces trois tendances s’associent de manière pragmatique : un homme comme Russell Vought, le directeur du budget, utilise par exemple la théorie de l’exécutif unitaire pour la mettre au service de ses convictions fondamentalistes chrétiennes. 

L’enthousiasme de la base MAGA va au-delà de la satisfaction qui peut découler d’un bon compromis. Vous décrivez plus un attrait, le sentiment presque exalté d’un sens nouveau derrière cette nouvelle vision de l’État.

Stephen A. HansonCette formule finit par être la plus attrayante parce que la figure tutélaire par excellence de l’État fort, Vladimir Poutine, suscite une fascination non négligeable : partout dans le monde, les gens commencent à se dire qu’ils aimeraient eux aussi avoir un État qui ne les contraigne pas, qui promeuve le capitalisme sous une forme dont il est possible de bénéficier, et qui ne soit pas incompatible avec les valeurs dites traditionnelles. Ces arguments sont bien sûr en contradiction totale avec la réalité et alimentés par des personnes que la Russie soutient, y compris financièrement, que ce soit des partis européens, des organismes de propagande qui infusent les réseaux sociaux partout dans le monde, etc.

Reste que c’est tout un système d’idées qui est ainsi véhiculé. Si le régime poutinien perdure, et qu’il fait même des envieux, c’est que les gens y croient. Lorsque, dans les années 2000 et 2010, lors de conférences données sur la Russie, je me suis entendu dire, de la part d’un public américain, que Poutine était un homme tout à fait respectable, j’ai compris que nous changions d’époque. Grâce à son image de tsar moderne, d’homme fort qui avait reconstruit l’État russe, il offrait une réponse possible à la crise du néolibéralisme.

Comment articulez-vous vos réflexions au concept de néo-royalisme proposé par Abraham Newman et Stacie Goddard ? S’agit-il d’une transposition à l’échelle internationale de cette offensive contre l’État par le patrimonialisme ?

Jeffrey S. KopsteinCes deux concepts sont compatibles sur bien des points. Notamment dans l’idée que l’État se transforme de plus en plus en un instrument utilisé à des fins personnelles. 

De notre côté, nous nous intéressons surtout à la question de la légitimité sur le plan de la politique intérieure. Pour nous, le leader patrimonialiste serait moins un roi qu’un patriarche qui aurait quelque chose du personnage de Don Corleone dans Le Parrain, le « capo di tutti i capi ». 

Plus qu’une société princière, on peut prendre l’image de cinq familles mafieuses qui souhaiteraient se partager les ressources du monde, avec, symboliquement, autour d’une même table, Donald Trump, Xi Jinping, Vladimir Poutine. Le problème, c’est que cela ne se fera pas sans conflit et la question des frontières est ici déterminante : pour ces « parrains », le territoire national est d’abord considéré comme un patrimoine à exploiter. C’est la raison pour laquelle Trump peut parler du Groenland, ou du Canada comme le 51e État américain. 

Notre analyse ne se concentre donc pas tant sur le roi et sa cour que sur le principe de légitimation plus large qui sous-tend ce dispositif. Les agents de ce système néo-royaliste supposent simplement qu’il y a des rois qui dominent leurs cours. Le registre de la famille mafieuse, en revanche, suppose d’essayer d’expliquer pourquoi. La politique étrangère est dès lors analysée au prisme d’une extension naturelle des principes nationaux de légitimation du pouvoir.

Quels seraient les pays les plus engagés sur cette pente d’un retour à l’État pré-moderne ?

Même lorsqu’un pays voit arriver à sa tête un dirigeant néo-patrimonial, le démantèlement pur et simple de l’État n’est pas si simple. 

Aux États-Unis, Donald Trump essuie des revers judiciaires et tout se passe comme si, d’une certaine façon, il ne pouvait pas rompre complètement avec l’État de droit impersonnel. À ce stade, les grands pays capitalistes démocratiques sont toujours des États de droit. 

Lors d’une conférence donnée à Harvard l’an dernier, nous affirmions que les États-Unis ressemblaient de plus en plus à un État d’Amérique latine. Steven Levitsky, auteur de How Democracies Die avec Daniel Ziblatt 83 rétorquait que c’était en fait exactement l’inverse : le Brésil devient de plus en plus efficace et dispose d’une bureaucratie respectueuse de l’État de droit en prenant exemple sur les États-Unis. Avant même d’avoir affaire à ces formes d’États pré-modernes, il n’est pas impossible qu’il y ait des points de jonction, comme un croisement des trajectoires.

Stephen E. HansonIl est impossible de prédire le futur de chaque pays. Si des dirigeants arrivaient au pouvoir avec des programmes à la Trump, ou des idées similaires à celles d’un Netanyahou ou d’un Poutine, il y a fort à parier qu’on aurait un alliage de pouvoir personnalisé, de nomination de fidèles à des postes de responsabilité au sein de l’État, de destruction des formes autonomes d’expertise et de mise sous tutelle des universités. Tout cela était prévisible aux États-Unis et prévu dans le programme de Trump, et c’est effectivement ce qui s’est produit. 

Dans votre typologie, la Chine est-elle un État patrimonial wébérien ou un État autoritaire ?

Elle reste un État léniniste, ce qui est parfois mal compris. C’est un régime à parti unique qui a adopté le marxisme-léninisme mais sans se départir de caractéristiques chinoises. Ce discours officiel fait partie intégrante de la manière dont le Parti est organisé et cela n’a pas changé depuis l’ère maoïste, même si le pays s’est bien sûr ouvert aux forces du marché, ce que les dirigeants chinois ont justifié en termes marxistes. Ayant hérité d’un pays très arriéré et d’une économie paysanne, qu’il fallait développer, cette voie était nécessaire pour le pays, de même qu’il était nécessaire qu’il développe sa propre bourgeoisie. Cela diffère donc des autres régimes personnalisés du type de ceux que nous avons décrits, comme celui de Poutine, car ils ne disposent pas d’un parti idéologique fort ni d’un État à parti unique de ce genre qui permette un recrutement, une surveillance et une mobilisation très efficaces de la population pour des campagnes particulières. Ces caractéristiques confèrent à Xi un pouvoir administratif colossal, que les autres leaders néo-patrimonialistes ne possèdent pas tout à fait. 

« Ceux qui avaient fait de la théorie de la modernisation l’avatar de la modernité elle-même comme les États-Unis ou Israël se sont mis à ressembler étrangement à la République dominicaine de Trujillo. » Stephen E. Hanson

Cela dit, les régimes léninistes ont tendance à devenir plus patrimoniaux au fil du temps à mesure qu’ils deviennent aussi plus dictatoriaux. Staline a ainsi commencé à ériger des monuments à sa propre gloire, et Ceaușescu, en Roumanie, a finalement créé un socialisme dans une seule famille, par opposition au socialisme dans un seul pays. La Corée du Nord est le cas le plus emblématique de cette dérive du léninisme vers l’instauration d’une dynastie familiale. Le Juche est désormais une idéologie à part entière pour la dynastie Kim. 

Ce processus de décadence pourrait être en cours sous Xi Jinping. 

On est en effet passé d’un secrétaire général dont le mandat était limité à cinq ans à un président et secrétaire général à vie désireux d’organiser autour de lui tout un culte de la personnalité en procédant à des purges et en limogeant ses collaborateurs, jusqu’aux généraux de haut rang. 

Nous en sommes encore loin, mais cela pourrait donner lieu à un scénario à la Ceaușescu. Le régime est organisé selon des principes différents, mais il commence à ressembler de plus en plus à la Russie de Poutine et aux États-Unis de Trump. On pourrait se retrouver dans une situation où le Parti s’est tellement dégradé qu’il commence à ressembler à un régime autocratique de type patrimonial. 

Quelles pourraient être les conséquences de l’arrivée au pouvoir de cette vague de nouveaux dirigeants au niveau mondial ?

Il est d’ores et déjà possible de prédire à quoi cela conduira : la destruction des biens et du service public ; une économie en berne ; la dégradation des relations internationales. 

Nous assistons aujourd’hui à un phénomène très intéressant : une bataille fait rage dans presque tous les pays du monde entre les élites patrimoniales et ceux qui s’y opposent farouchement. On l’a vu en Pologne, avec des gens comme Donald Tusk qui tentaient de restaurer l’ancienne identité européenne de la Pologne face à ce que le PiS avait tenté de créer sous Kaczynski : une conception du pays bien plus traditionnelle, religieuse, anti-immigrés, personnalisée et corrompue. On le voit avec Nigel Farage au Royaume-Uni, face à Keir Starmer et à la version actuelle du Parti travailliste : Farage et Reform UK pourraient remporter élection sur élection en misant essentiellement sur un programme très inspiré de Donald Trump. 

En France, on a vu récemment l’émergence d’un mouvement citoyen contre les impôts qui s’est développé en ligne sous le nom de « C’est Nicolas qui paye », connu aussi comme le Mouvement du ras-le-bol fiscal français. Pensez-vous que la politique de réduction des impôts sous l’administration Trump puisse faire des émules ? 

Jeffrey S. KopsteinLa question est de savoir si ce modèle aura suffisamment de succès en soi pour se légitimer et pour affirmer son attractivité. Or en ces matières il est intéressant de constater les transferts d’idées, mais aussi de lexique.

En Israël, par exemple, Netanyahou, avec le Likoud, l’aile droite du spectre politique israélien, a toujours été très intransigeant sur les questions palestiniennes. Mais son parti avait toujours traditionnellement été très attaché à l’État de droit. La chose très intéressante est qu’une fois que Trump est arrivé au pouvoir, tout le discours de la droite israélienne a changé : Netanyahou utilise désormais l’expression « État profond », il s’en prend à ses propres fonctionnaires, aux ministères, mais aussi à la police et aux juges.

Aux États-Unis, la question fiscale promet d’avoir des conséquences dramatiques. Dans certains États, les aéroports sont en très mauvais état. Les biens publics dont le capitalisme a besoin pour fonctionner se raréfient et seront bientôt insuffisants. L’État n’est tout simplement déjà plus là.

Ce qui importe désormais, c’est de savoir quelle sera la réaction des gens.

Pendant la pandémie de Covid-19, on a ressenti un certain rejet vis-à-vis de la politique sanitaire de Donald Trump qui conseillait de boire de l’eau de Javel pour faire partir le virus. Les manques de l’État se sont fait cruellement sentir. Mais nous ne savons pas encore si ce genre d’expérience suffira à faire reculer ce modèle étatique patrimonial. 

Au cœur du modèle étatique patrimonial que vous décrivez, il y a un paradoxe difficile à saisir : comment les mêmes individus peuvent-ils à la fois dénigrer l’État administratif et soutenir la théorie du pouvoir exécutif unitaire ?

C’est moins une affaire d’incohérence que de limites. L’administration Trump, par exemple, teste ses propres limites. Elle observe jusqu’où les tribunaux peuvent aller pour tenter de la contraindre. Ses relations avec le Congrès sont déterminées par le même mécanisme : c’est lui qui détient le droit exclusif d’allouer les fonds aux différentes parties de l’État. Trump cherche à passer outre tout cela. Jusqu’à présent, la Cour suprême, avec une nette majorité de 6 contre 3, lui permet d’avoir les mains relativement libres. 

Les Démocrates se sont-ils saisis du problème ?

Stephen E. HansonJe ne pense pas que le parti démocrate ait encore tout à fait pris la mesure de cette offensive contre l’État. L’une des raisons pour lesquelles on constate une certaine temporisation et un esprit de compromis au sein de la direction du Parti démocrate, c’est qu’ils croient encore pouvoir jouer à la course aux voix sur un spectre gauche-droite.

C’est un contresens. Si la compétition se joue sur le type même de régime comme nous pensons que c’est bien le cas, il faut faire preuve de beaucoup plus d’audace. Par opposition à la démocratie libérale, le patrimonialisme s’attaque aux principes mêmes de légitimité qui sous-tendent le pouvoir. En Russie, par exemple, il y a des tribunaux : il existe un code très bien établi et les citoyens sont jugés en vertu de celui-ci. Le problème n’est donc pas qu’on ne forme pas les individus au droit ; seulement, il suffit d’une décision arbitraire du dirigeant pour qu’un procès se conclue de telle ou telle façon. Ce n’est pas le dirigeant qui se plie à la loi, c’est la loi qui se trouve définie par lui.

Aux États-Unis, la bataille est engagée précisément sur ce terrain-là : elle oppose l’État de droit au fait du prince. Je ne pense pas que les Démocrates le comprennent vraiment, alors même que c’est à eux mieux que quiconque qu’il incombe de réaffirmer avec audace les principes qui ont donné naissance aux grandes révolutions de la modernité. Le risque qui pèse sur nous aujourd’hui n’est rien moins que la fin de cette ère moderne qui a tant apporté.

L’article Ce qui est menacé par Trump, Poutine et Netanyahou, c’est la nature même de l’État est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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