Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/ L'échelle pertinente Tue, 13 Oct 2026 17:44:34 +0000 fr-FR hourly 1 https://legrandcontinent.eu/fr/wp-content/uploads/sites/2/2021/03/cropped-Capture-décran-2021-03-20-à-19.21.51-32x32.png Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/ 32 32 La langue française à l’ère de l’automatisation intégrale https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/13/la-langue-francaise-a-lere-de-lautomatisation-integrale/ Tue, 13 Oct 2026 17:13:45 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364056 Le français à l’ère de l’automatisation intégrale

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Que la langue française se soit répandue dans le monde et que, de nos jours, elle soit parlée par des centaines de millions de personnes à travers la planète est la conséquence non d’un événement décisif et unique, mais d’une série de mutations complexes qui n’ont pas été que le fait du prince. Il faut le rappeler car, dans la mythologie française, tout est en effet supposé procéder du prince et de sa volonté. À l’occasion, qui dit « prince » dit « édit », « ordonnance » – l’Ordonnance de Villers-Cotterêts signée en 1539 par François Ier. 

Amender le récit 

Parce qu’il souhaite réformer le régime juridique et notarial de son royaume, François Ier édicte une loi qui redéfinit les responsabilités respectives des tribunaux royaux et ecclésiastiques. Elle exige des notaires qu’ils enregistrent l’ensemble des naissances et des décès sur toute l’étendue du royaume, et garantit aux accusés le droit de répondre personnellement aux accusations pendant leur procès. Pour le reste, l’ordonnance requiert que tous les arrêts, sentences, contrats, testaments et autres actes juridiques soient écrits dans une langue française si claire, si précise et si dépourvue d’ambiguïté et d’incertitude, que toute nécessité d’interprétation soit désormais superflue. 

Même si l’on considère cette ordonnance comme la preuve de la capacité du monarque à imposer sa langue à son peuple, et que François Ier ait ouvert la voie à l’éradication des idiomes régionaux, Villers-Cotterêts n’explique cependant pas nécessairement comment le français a pu s’imposer au-delà des frontières du royaume. Obliger ses sujets à changer d’idiome est une chose. Porter cet idiome jusqu’aux extrémités de la terre en est une autre. 

Un tel effort demande plus que des rois et des empereurs, ou même des soldats. À elles seules, ni la force des armes, ni la volonté du souverain ne suffisent pour élargir les frontières d’une langue. Il a fallu qu’à un moment donné, des porteurs ordinaires de leur langue (marins, poètes, artisans, écrivains, savants, commerçants, enseignants et missionnaires) quittent leur pays natal, s’établissent ailleurs, provisoirement ou définitivement, et fassent essaimer la langue par le biais d’interactions en tous genres avec des contrées et peuples lointains. La mobilité des personnes est donc une condition de la migration des langues, de leur circulation, voire de leur planétarisation. 

Cette migration peut prendre des formes diverses. Elle a pris celle, par exemple, de la conquête coloniale. Pour nous autres, tout commence en effet par l’occupation militaire de territoires lointains, l’assujettissement des peuples vaincus, la prise des terres et leur réaménagement au service des intérêts métropolitains, le quadrillage idéologique par le biais de la scolarisation ou de l’évangélisation des païens et ainsi de suite. Ceci explique en partie pourquoi le débat concernant le passé et le futur du français en Afrique reste dominé par des considérations idéologiques. 

Un récit relativement linéaire voudrait que tout gain réalisé par cette langue en Afrique se solde automatiquement par des pertes équivalentes pour les langues autochtones. Du reste, chez beaucoup, le français est toujours perçu comme l’une des causes principales de l’aliénation africaine. La Francophonie ne serait, quant à elle, qu’un instrument de décérébration grâce auquel la « Françafrique » continuerait d’exercer son emprise néfaste sur les cœurs et les esprits, dans le but de mieux piller les ressources du continent. 

Le moment est peut-être venu d’amender ce récit, non pour contester la réalité des rapports asymétriques entre l’Afrique et les puissances du monde, mais pour mieux rendre compte de la complexité des processus de créativité culturelle en situation de domination. D’abord, tout comme l’anglais, l’arabe ou le portugais, le français dans toutes ses variantes est devenu une langue sinon africaine, du moins une langue d’Afrique. De retour en arrière, il n’y aura probablement point. En effet, au contact du continent, la langue française s’est avérée, tout comme les langues autochtones, plastique, adaptable et malléable, ouverte à toutes sortes de greffes. 

Par-delà les indubitables effets de l’imposition, les Africains ne se sont pas seulement adaptés à la langue française. Ils l’ont, pour ainsi dire, conquise. Ils ont mesuré ce qu’ils pouvaient obtenir d’elle. Certains ont vu en elle une mesure de leur propre valeur et de leur propre pouvoir. C’est pourquoi ils l’ont adoptée. Or, adopter c’est participer à ce que l’on adopte. On est ainsi passé d’une mise en rapport exclusivement coloniale caractérisée par l’exercice de la force brute à une relation d’un autre genre, à coup sûr ambivalente et paradoxale, mais dont on ne peut nier la générativité. 

D’autre part, si l’irruption du français dans l’espace linguistique africain s’est faite par effraction, elle n’a pas entraîné la mort systématique des langues locales. Loin de restreindre leurs possibilités, ce processus a abouti à leur enrichissement, ainsi qu’à celui, concomitant, de la langue française. Une nouvelle écologie des langues a ainsi vu le jour, tout comme de nouvelles normes et de nouveaux modes d’emploi et de fonctionnement des langues, de part et d’autre. Loin d’être un jeu à somme nulle, le mélange des langues entamé avec la colonisation se poursuit avec une vigueur renouvelée. La force et la résilience des langues autochtones aidant, la créolisation – davantage que le multilinguisme – est notre avenir. Elle se nourrit de trois facteurs qui nous obligent à envisager notre rapport au français et à ses institutions sous un jour nouveau. 

Les nouvelles infrastructures de la langue 

Le premier est le perfectionnement des technologies d’intelligence artificielle, favorisé par la puissance grandissante des instruments de calcul et l’existence d’immenses bases de données. Ce projet d’automatisation intégrale de l’existence par le traitement algorithmique des données massives est porté par quelques entreprises géantes. 

Le français dans toutes ses variantes est devenu une langue sinon africaine, du moins une langue d’Afrique.

Achille Mbembe

Celles-ci cherchent notamment à remplacer les organisations et institutions sociales par des objets connectés, des services et des applications numériques. C’est l’une des raisons pour lesquelles les transformations technologiques du dernier quart du XXe siècle et du début du XXIe siècle ont bouleversé le travail, mais aussi mêmes les relations entre humains et machines, la production des connaissances et des savoirs, bref, l’ensemble des activités par lesquelles les humains extériorisent leur être-dans-le-monde. 

Les langues elles-mêmes n’ont guère été épargnées par ces mutations. À titre d’exemple, des avancées notables ont été enregistrées dans le traitement automatique des langues. L’on pense en particulier aux outils grand public de traduction automatique neuronale ou d’apprentissage profond offerts en accès libre, à l’instar de Google Translate ou de DeepL. 

Par ailleurs, les possibilités d’utilisation de l’IA dans l’enseignement et l’apprentissage des langues se sont démultipliées. C’est le cas dans les domaines de l’expression orale, de l’écriture et de la lecture. Le recours aux chatbots est de plus en plus fréquent. En tant que tuteur personnel, ChatGPT fournit un retour instantané sur les écrits, aide à corriger les erreurs, propose des idées d’écriture. Les systèmes d’évaluation automatique, les systèmes dits de tutorat intelligent, les robots conversationnels, les « environnements virtuels intelligents » et l’informatique émotionnelle (affective computing) participent tous, désormais, des devenirs des grandes langues et affectent le mode de constitution des capitaux cognitifs et linguistiques à l’échelle globale. L’intégration de l’intelligence artificielle générative dans l’enseignement et l’apprentissage des langues ne transforme pas seulement les méthodes d’apprentissage et d’enseignement. Elle a un impact direct sur l’acquisition des compétences linguistiques et la langue elle-même – le vocabulaire, la syntaxe, la grammaire, la prononciation, ce qu’est un texte, une littérature. 

Afin de bien mesurer les conséquences de ces basculements, il faut se rappeler que les langues ne sont pas uniquement des outils de communication. Elles échappent, a priori, à toute définition mathématico-informatique et à tout encodage définitif dans un programme. En vérité, la langue est ce par quoi, déployant ses propres ailes, l’humain s’élance vers le vaste monde, l’embrasse et ce faisant, se maintient en vie. Partager avec d’autres la même langue, c’est, pour le sujet humain, devenir partie d’un pays commun – le pays du vivant – et d’une cité commune, la cité linguistique. Grâce à la langue, ce que chacun produit aussi bien dans le réel que dans l’imaginaire nourrit la production des autres et rend possible une vie commune parce qu’ouverte au partage des significations. 

Toute langue est, enfin, une production intellective, ce par quoi l’intelligence prend forme et circule. C’est en cela qu’elle n’est pas uniquement une activité, mais une modalité du don et de la participation. Parce qu’elle est bien public et symbole par excellence du partage et de l’en-commun, elle doit échapper aux jeux de l’échange monétaire. 

Automatisation et marchandisation 

L’écologie générale des langues est donc en voie de transformation irréversible à l’échelle mondiale. L’une des caractéristiques majeures de notre temps est en effet l’apparition d’un marché mondial des industries de la langue. Celles-ci sont de plus en plus dominées non par les États ou les grandes institutions publiques et culturelles, mais par les grandes entreprises. La langue est de moins en moins un marqueur d’identité ou un instrument d’influence et de souveraineté politique et, de plus en plus, une matière première dont le capitalisme des plateformes, dans sa dynamique d’expansion illimitée, a bien saisi la dimension marchande. 

Partager avec d’autres la même langue, c’est, pour le sujet humain, devenir partie d’un pays commun – le pays du vivant – et d’une cité commune, la cité linguistique.

Achille Mbembe

La mise en place, par les grandes entreprises, de stratégies d’exploitation visant à faire des langues des marchandises comme toutes les autres s’explique avant tout par la volonté de faire main basse sur les immenses capitaux cognitifs de l’humanité. Au demeurant, il n’est pas exclu que le marché des technologies de traitement des langues se transforme, à moyen terme, en oligopole dominé par les grandes entreprises américaines et chinoises dont la priorité est d’étendre leur mainmise sur les interactions humaines en ligne. 

Prenons, à cet égard, l’exemple des assistants personnels intelligents. En 2020, Cortana, un assistant virtuel développé par Microsoft et conçu pour fournir un appui vocal sur divers appareils (ordinateurs Windows, smartphones et haut-parleurs intelligents) était disponible en sept langues dominées par l’anglais. Il était déployé en vue du traitement du langage naturel et de l’apprentissage automatique, l’objectif étant de comprendre une masse élevée de données langagières (qu’il s’agisse de paroles ou de textes) et de répondre aux commandes des utilisateurs. Pour interpréter les commandes vocales, Cortana utilisait des algorithmes avancés. Il s’appuyait sur les services cloud de Microsoft pour traiter les informations et fournir des recommandations personnalisées. Il s’agissait, au fond, d’encoder les messages et de formaliser la langue au service du calcul. 

Il est important de noter que bien que l’anglais ait été sa langue dominante, Cortana n’opérait aucune distinction entre les variantes australienne, britannique, américaine, indienne, nigériane ou jamaïcaine de l’anglais, ni entre les variantes mexicaine, argentine ou espagnole de l’espagnol. Au même moment, les paramètres de Siri sur un ordinateur Mac proposaient des choix différents. On y disposait de 41 langues dont neuf variantes de l’anglais, quatre variantes du chinois, mais d’une seule variante de l’arabe alors que les normes ISO dénombrent plus de 30. Le basculement vers les réseaux de neurones intervenu dans les années 2010 avait déjà rendu possible l’intégration de davantage de complexité dans le traitement et l’apprentissage automatique des langues. 

Aujourd’hui, ces outils sont dotés de capacités décuplées. Afin de mieux saisir le sens d’un discours, ils peuvent intégrer simultanément la parole et les gestes. L’hybridation accélérée entre systèmes d’apprentissage et systèmes symboliques est en cours. La multiplication de tels dispositifs rend possible une plus grande circulation des langues en ligne. 

À son tour, celle-ci crée, de facto, un plurilinguisme inédit. Mais si une plus grande efficacité dans le traitement automatique des langues permet, certes, de diffuser plus de contenus dans plus de langues, elle n’est pas l’équivalent de la polyglossie. Celle-ci ne suppose-t-elle pas des niveaux de compétence et des degrés d’intelligibilité mutuelle entre les différentes langues et leurs variantes respectives ? Ce à quoi l’on assiste n’est rien de moins que la création de langues non pas artificielles, mais compressées et définies avant tout par des indicateurs de quantité, de visibilité et d’accessibilité. 

Basés pour l’essentiel aux États-Unis, les plus importants éditeurs de logiciels ont en priorité recours à l’anglais américain, puis dans un second temps seulement, à d’autres langues correspondant à des marchés porteurs. Leurs stratégies résultent d’un enchevêtrement complexe de logiques distinctes : l’identification de marchés, la disponibilité des données, le degré de connaissances linguistiques des décideurs, les coûts entraînés par l’ajout d’une nouvelle langue etc. Elles dépendent aussi des représentations culturelles et des stéréotypes historiques, y compris des stéréotypes racistes et sexistes. Au sein d’une langue donnée, les technologies de traitement automatique des langues peuvent donc restreindre la diversité linguistique. 

L’augmentation continue du nombre de langues en ligne va de pair avec la hausse exponentielle des besoins en traduction automatique. En 2019, le marché mondial de la traduction était évalué à 46,9 milliards de dollars. Il devait connaître 19 % de croissance entre 2020 et 2024. Le boom de la demande en traduction alimente, en retour, la demande d’outils de traitement automatique des langues efficaces et peu chers. Il se pourrait d’ailleurs que la traduction, dans le sens en vigueur dans les stratégies linguistiques des grandes entreprises, se limite à fournir un accès plus facile à des contenus dans leur langue maternelle, et qu’elle constitue donc paradoxalement une motivation de moins pour véritablement apprendre d’autres langues. Si tel devait être le cas, alors la diversité linguistique sur le Web ne serait que le paravent du monolinguisme et non un authentique multilinguisme. Par ailleurs, la sorte de plurilinguisme que favorisent les grandes entreprises ne reflète pas nécessairement la réalité linguistique hors ligne. Celle-ci se caractérise, de fait, par des environnements essentiellement monolingues même si, ici et là, l’usage de l’anglais est très répandu. 

La traduction rapide à partir de nombreuses paires de langues est de nature à accroître, de facto, le plurilinguisme à l’échelle globale. Il n’est cependant pas certain que ceci garantisse la diversité linguistique, encore moins le multilinguisme. En effet, d’un point de vue technique et cognitif, la logique même de la traduction automatique neuronale repose sur une double rupture. D’abord, l’IA est avant tout une technique de compression d’information et la conception de ses outils et de leurs usages est contrainte par des impératifs économiques. Elle est aussi contrainte par des limites épistémologiques et cognitives – limites du corpus d’entraînement lui-même, en termes d’utilisation des récurrences, de catégories et de taxonomies et existence des biais de toutes sortes. Il y a ensuite le fait qu’en encodant la langue sous forme de représentations mathématiques, l’IA cherche en réalité à s’affranchir des contraintes des langues naturelles. Or, la fonction linguistique est tout sauf l’équivalent de la fonction statistique telle qu’elle se déploie en particulier dans les algorithmes. Il s’ensuit donc un phénomène de déperdition – voire de dé-symbolisation – qu’il serait dangereux de passer sous silence. 

Les gisements de sens et de symboles nécessaires pour la vie démocratique et la survie de l’humanité sont entreposés dans les langues humaines.

Achille Mbembe

Il faut enfin se demander si le multilinguisme et la diversité linguistique sont enrichis ou appauvris par le traitement automatique des langues. En d’autres termes, quels sont les effets des outils de traitement automatique des langues sur le paysage mondial des langues en ligne ? Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte les différentes facettes de l’écosystème technique et économique des industries de la langue – les techniques employées, les indicateurs de performance, l’interaction entre l’humain et la machine, les dernières évolutions du marché etc.. Prenons le cas des indicateurs de performance. Aujourd’hui, l’évaluation de la traduction automatique neuronale se fait à partir d’indicateurs qui font prévaloir des critères non-linguistiques, à l’exemple du taux d’engagement des utilisateurs ou du temps qu’ils passent sur une page ou une interface donnée. Au lieu de rendre le plus fidèlement possible le texte source dans une langue cible, on cherche plutôt à maximiser le nombre de clics. Dans la conjoncture technologique actuelle, l’intelligibilité mutuelle est certes enrichie par la traduction automatique, mais cette dernière n’est pas conçue pour rendre compte des intraduisibles, de toutes les nuances et spécificités d’une communauté linguistique donnée. 

Ne faisons pas subir aux langues ce que nous avons fait subir à la nature

Au vu des réflexions qui précèdent, trois conclusions se dégagent. 

Alors qu’aujourd’hui tout tend à passer par les machines informationnelles sur une planète désormais peuplée d’appareils mobiles, la fonction linguistique est, plus qu’auparavant, externalisée. Il n’y a plus ni syntaxe, ni grammaire, ni dictionnaire qui ne s’appuie sur des technologies. La nature de la langue et son travail au sein de la culture et du champ de la création symbolique s’en trouvent profondément transformés. Il nous faut donc penser la langue française et la Francophonie non plus comme de vulgaires « outils d’influence », mais véritablement dans les termes d’une cité linguistique ouverte, migrante et œcuménique, et au regard du projet de re-symbolisation du monde sans lequel il n’y a guère de démocratie substantive. 

Pour ce faire, nous avons besoin de développer les niveaux de compétence linguistique aussi bien en langue française que dans les langues maternelles, car aussi bien la langue française que les langues maternelles pourraient pâtir de l’omniprésence des technologies linguistiques qui simplifient et standardisent aussi bien la création générale que l’expression symbolique. 

Deuxièmement, les langues ne sont pas des marchandises et elles sont bien plus que des vecteurs de communication. Elles sont une modalité du don. En cela, elles font partie d’une économie générale, celle des communs, au même titre que l’air, l’eau, la biosphère, des ressources ou des ustensiles du vivant. C’est la raison pour laquelle on ne doit pas laisser à une poignée d’acteurs économiques dominants le soin d’œuvrer (sans aucun compte à rendre) à la diffusion à grande échelle des technologies de traitement automatique des langues. Dans l’esprit des communs, les plateformes, les institutions éducatives, culturelles et juridiques et les communautés d’utilisateurs doivent être, toutes ensemble, parties prenantes du débat sur le rôle et les conséquences du traitement automatique des langues dans nos sociétés à l’âge de l’intelligence artificielle. 

Enfin, il existe un rapport étroit entre la crise écologique, la crise du sens et le processus, en cours, d’assèchement et d’appauvrissement des langues. Les gisements de sens et de symboles nécessaires pour la vie démocratique et la survie de l’humanité sont entreposés dans les langues humaines. Nous ne pouvons pas transposer au domaine des langues le type de rapport que nous avons instauré avec la nature – rapport caractérisé par une volonté d’instrumentalisation de toutes les formes de vie sur Terre, en sus d’une foi aveugle dans le mécanisme du marché. Faire entrer les langues humaines dans le champ de la valeur économique et du solutionnisme technologique, sans garde-fou et sous une forme abstraite et désincarnée, débouchera, tôt ou tard, sur leur extinction et sur la disparition des habitats symboliques sans lesquels il est impossible de re-symboliser la démocratie et d’écrire le monde.

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Que prévoit le plan américain en quatre points pour mettre fin à la guerre en Ukraine ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/13/que-comprend-le-plan-de-paix-en-quatre-points-que-les-etats-unis-promeuvent-pour-lukraine/ Tue, 13 Oct 2026 15:24:26 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364044 Kiev a qualifié l’initiative de « coup de pub plutôt réussi »

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Selon des sources américaines citées par le Washington Post, les États-Unis et plusieurs pays européens « s’orienteraient lentement vers une proposition de paix commune » pour mettre fin à la guerre en Ukraine ou, tout du moins dans un premier temps, parvenir à la mise en place d’un cessez-le-feu 1.

Le « plan », vraisemblablement principalement élaboré à ce stade par la partie américaine, comporterait quatre points principaux : 

  1. Le premier volet concernerait la reconstruction de l’Ukraine. La Banque mondiale et le fonds d’investissement BlackRock souhaiteraient mettre en place un cadre pour financer ces efforts. Aucun montant n’a encore été avancé, mais la partie ukrainienne devrait fournir une estimation chiffrée dans les prochains jours, si les négociations se poursuivent.
  2. Le deuxième porte sur les garanties de sécurité apportées à Kiev. Selon le plan, Kiev bénéficierait après l’arrêt des combats d’un engagement des États-Unis et des pays européens à riposter militairement en cas de nouvelle attaque russe, que la source américaine décrit comme un « équivalent » de l’Article 5 du Traité de l’OTAN.
  3. Le troisième viserait à renforcer « l’intégration économique » de la Russie avec l’Ukraine et les pays européens, potentiellement via un oléoduc ou gazoduc acheminant du pétrole et du gaz russes vers l’Europe, dont la Russie et l’Ukraine se partageraient les bénéfices. L’accord préciserait également les conditions et le calendrier d’une levée des sanctions économiques contre Moscou.
  4. Enfin, le quatrième volet porterait sur la question des territoires. La ligne de front serait gelée sur ses lignes actuelles, et les territoires ukrainiens actuellement occupés seraient contrôlés par la Russie. Il n’est toutefois pas précisé si ces derniers seraient reconnus, de facto ou de jure, comme étant russes.

Plusieurs initiatives diplomatiques élaborées depuis mars 2022 ont échoué à mettre en place un cessez-le-feu durable. Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, Trump a organisé plusieurs cycles de négociations, avec des rencontres bilatérales entre Russes et Ukrainiens, sans toutefois parvenir à une solution. Les propositions américaines ont largement favorisé la position russe, allant jusqu’à reprendre les revendications les plus maximalistes de Poutine dans un plan en 28 points diffusé en novembre 2025.

  • Le conseiller en communication du président ukrainien Zelensky, Dmytro Lytvyn, a qualifié mardi 13 octobre ce « plan de paix » de « coup de pub plutôt réussi » 2.
  • Selon lui, l’initiative refléterait le point de vue exprimé par les négociateurs américains lors d’une réunion organisée vendredi 9 octobre en Floride avec des représentants ukrainiens, britanniques, français et allemands.

Cette initiative, qui reprend en substance des propositions déjà étudiées – y compris la reprise des flux énergétiques entre la Russie et l’Europe, notamment via la réouverture de Nord Stream 2 – intervient dans un contexte de prix élevés de l’énergie aux États-Unis, attribués par Trump aux frappes ukrainiennes sur les infrastructures pétrolières russes.

  • Vendredi 9, après la rencontre en Floride, Trump a annoncé avoir conclu avec Moscou un accord visant à mettre « immédiatement » 300 000 tonnes de diesel « sur le marché américain et mondial », suivies de 500 000 tonnes supplémentaires en novembre, puis d’un million de tonnes « immédiatement après ».
  • L’administration américaine avait déjà fait pression sur Kiev pour qu’elle mette fin aux frappes sur les raffineries russes, ce que l’Ukraine a accepté en échange d’une suspension des attaques de Moscou contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes.
  • La Russie a de facto refusé cette condition en continuant ses frappes, notamment contre des installations électriques dans les régions de Kharkiv, Donetsk et Zaporijia 3.

Selon le Washington Post, bien que les dirigeants européens « aient été irrités par l’accord sur le diesel conclu par Trump », ils seraient « déterminés » à poursuivre le processus diplomatique engagé par Steve Witkoff et Jared Kushner. Une source diplomatique européenne aurait ainsi déclaré : « C’est le moment d’apaiser les tensions et de se remettre au travail ».

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L’IA fait changer d’échelle les menaces cyber https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/13/lia-fait-changer-dechelle-les-menaces-cyber/ Tue, 13 Oct 2026 13:30:16 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364034 Il faut moins de 30 minutes aux cybercriminels pour se propager au sein d’un réseau compromis

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Selon le Fonds monétaire international, qui s’appuie dans son dernier rapport publié aujourd’hui, mardi 13 octobre, sur des données partielles pour 2026, dans plus de 70 % des cas de vulnérabilités exploitées cette année, les éditeurs de logiciels n’ont presque pas eu le temps de les corriger avant que celles-ci ne soient exploitées par des acteurs malveillants 4.

L’an dernier, ce chiffre se situait à un peu plus de 50 %, selon le FMI.

  • L’organisation attribue la hausse du taux dit « zero-day », soit la part des vulnérabilités exploitées au plus tard le jour de leur divulgation, notamment aux progrès de l’intelligence artificielle.
  • Les modèles d’IA de pointe permettent en effet à des acteurs étatiques, des groupes de ransomware et des employés malveillants de lancer plus d’attaques plus rapidement, et à une plus grande échelle 5.

Cette menace fait peser un risque croissant à toutes les échelles : sur les États, les institutions financières et les grandes entreprises, notamment celles qui opèrent dans des domaines stratégiques, mais également sur les particuliers. Selon Comparitech, plus de 2 600 attaques par ransomware ont été revendiquées dans le monde au cours du troisième trimestre 2026, soit 61 % de plus qu’à la même période en 2025 6.

  • CrowdStrike estime que le nombre d’attaques menées par des acteurs malveillants utilisant l’IA a augmenté de 89 % entre 2024 et 2025 7.
  • L’entreprise de cybersécurité note que l’an dernier, il ne fallait aux cybercriminels que 29 minutes en moyenne pour se propager au sein d’un réseau compromis – contre 98 minutes en 2021.
  • La propagation la plus rapide observée en 2025, quant à elle, n’a nécessité que 27 secondes.

L’IA a eu pour conséquence d’abaisser considérablement le seuil d’accès requis pour mener des actions offensives cyber. Les compétences techniques, autrefois nécessaires pour ce genre d’actions, sont aujourd’hui de plus en plus déléguées à un ou plusieurs agents d’IA. La sophistication des modèles leur permet d’opérer avec peu d’instructions détaillées, de pirater de manière autonome des réseaux, de voler des données, et de déployer des ransomwares.

  • L’intelligence artificielle occupe aujourd’hui une place centrale dans le champ de la cybersécurité, tant pour ses capacités offensives que défensives.
  • En juin, les agences de cybersécurité des pays membres des Five Eyes estimaient que les modèles d’IA de pointe devraient, dès les prochains mois, « dépasser les attentes actuelles du secteur, transformant en profondeur les capacités cybernétiques tant offensives que défensives ».

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Au rythme actuel, la France deviendrait le pays le plus endetté de l’Union au cours des années 2030 https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/13/au-rythme-actuel-la-france-deviendrait-le-pays-le-plus-endette-de-lunion-au-cours-des-annees-2030/ Tue, 13 Oct 2026 04:30:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364015 Le pays pourrait ainsi dépasser l’Italie d’ici sept ans

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Les débats à l’Assemblée nationale portant sur le projet de loi de finances pour 2027 commencent aujourd’hui, mardi 13 octobre. Ces discussions seront cruciales pour les perspectives économiques, à quelques mois de l’élection présidentielle de 2027.

  • La France est actuellement le troisième État membre de l’Union le plus endetté en proportion de son PIB.
  • Au premier trimestre 2026, la dette s’élevait à 118 % du PIB, soit 21 points de moins que l’Italie, et 26 de moins que la Grèce.
  • En suivant sa trajectoire actuelle, la France pourrait toutefois devenir l’État membre le plus endetté au cours de la prochaine décennie, selon les calculs de la revue.

Ces projections traduisent la situation budgétaire des pays à un instant t. Le modèle, qui repose sur six scénarios de trajectoire, suppose dans sa version centrale que les conditions observées ces dernières années (solde budgétaire hors intérêts, taux d’intérêt moyen payé sur la dette et croissance du PIB en valeur) restent inchangées. Il ne tient donc compte ni des mesures budgétaires à venir, ni des retournements de conjoncture, ni de la hausse progressive du taux d’intérêt moyen payé sur la dette.

  • Selon ces scénarios, la France dépasserait la Grèce dès 2028 ou 2029, et l’Italie entre 2033 et 2040, devenant ainsi potentiellement le pays le plus endetté de l’Union d’ici sept ans.
  • En Europe centrale et orientale, plusieurs pays affichent également une nette trajectoire haussière : la Pologne pourrait voir sa dette rapportée au PIB doubler d’ici 2050 (passant de 60 % à 123 %), la Roumanie atteindrait 113 % de son PIB (contre 59 % en 2025), et la Slovaquie verrait sa dette bondir à 98 % (37 points de plus qu’en 2025).
  • La dette allemande pourrait quant à elle augmenter de 16 points d’ici 2050, pour atteindre près de 80 % – contre environ 64 % en 2025.

Fin septembre, Shahin Vallée avertissait que la France était entrée dans une zone de « danger historique » pour sa dette.

  • Le spread OAT-Bund, soit la différence entre le taux auquel la France emprunte à 10 ans sur les marchés et celui de l’Allemagne, a atteint 140 points de base début octobre – une hausse de plus de 60 % en un an.
  • Bien qu’il en soit toujours éloigné, le spread se rapproche ainsi de son pic historique atteint en novembre 2011, au plus fort de la crise des dettes souveraines de la zone euro, lorsque celui-ci avait dépassé les 200 points de base.

Le prix Nobel d’économie américain Paul Krugman tient toutefois à nuancer : malgré leur forte hausse, les prix des CDS sur la dette française, soit l’assurance contre un défaut de paiement, restent très en deçà de leurs niveaux en Europe du Sud lors de la crise de l’euro, et la probabilité implicite d’un défaut français dans les cinq prochaines années n’est que de 1,2 % 8.

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Et si, au fond, dans la tête de Poutine il n’y avait rien ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/13/et-si-au-fond-dans-la-tete-de-poutine-il-ny-avait-rien/ Tue, 13 Oct 2026 04:00:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=363980 Une enquête sur les mystères qui font tenir le récit du Kremlin

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La Russie est volontiers présentée en Occident comme une forteresse impénétrable, faite de couches stratifiées de mensonge et de dissimulation empêchant toute compréhension réelle des dynamiques politiques qui s’y déroulent. Elle est pourtant l’un des espaces les mieux documentés du monde contemporain, grâce au travail d’enquête acharné des journalistes d’investigation. De fait, l’enquête journalistique a acquis dans ce pays un statut spécifique : celui de véritable pratique d’opposition.

Roman Badanine et Mikhaïl Roubine sont deux figures majeures de ce champ. En septembre 2026, ils publient aux éditions Les Arènes la traduction française de leur ouvrage Le Tsar en personne. Forte de ses huit cents pages, cette somme historique sans équivalent en langue française propose un tour d’horizon du règne de Vladimir Poutine en l’éclairant par des plongées au cœur des décennies de déliquescence finale, puis d’effondrement de l’Union soviétique.

Les deux auteurs mobilisent les matériaux accumulés au cours des dizaines d’enquêtes qu’ils ont consacrées aux élites politiques et économiques russes au cours de leurs années d’exercice au sein des principales rédactions politiques du pays, et jusque dans le pool du Kremlin – une liste de journalistes accrédités par l’administration pour couvrir l’actualité présidentielle ou parlementaire.

Ces enquêtes ont naturellement attiré les foudres de l’État russe sur ces auteurs et les médias qu’ils ont créés, dont le site d’investigation Proekt, qui ont reçu le statut d’« agents de l’étranger » et d’« organisations indésirables ». Roman Badanine et Mikhaïl Roubine poursuivent désormais leurs activités depuis les États-Unis, où le FSB n’a jamais cessé de les menacer.

Nous nous sommes entretenus avec Roman Badanine des méthodes employées dans ce livre pour percer les secrets de l’État russe et de l’avenir du journalisme d’investigation sous Vladimir Poutine.

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Vous venez de publier une importante somme consacrée au quart de siècle que dure le règne de Vladimir Poutine depuis sa première élection. Quelle trajectoire professionnelle et politique vous a amenés à entreprendre ce travail ? 

Mikhaïl Roubine et moi avons travaillé ensemble sur une série de projets journalistiques pendant une grande partie de notre carrière. Pour ce qui me concerne, ma trajectoire a commencé un peu avant notre collaboration : pour être précis, au même moment que celle de Vladimir Poutine lui-même. J’ai fait mon entrée dans le journalisme peu de temps après la série d’attentats qui a frappé des immeubles d’habitation russes en août-septembre 1999 – un drame responsable de près de 300 morts, qui comprend encore aujourd’hui de nombreuses zones d’ombre sur lesquelles nous revenons abondamment dans un chapitre de notre livre.

Avant cette date, je poursuivais une carrière académique – ou, du moins, je caressais cette illusion. Puis, au cours des décennies, j’ai dirigé tout ce que Moscou comptait de rédactions sérieuses, dont Gazeta.ru, l’un des principaux médias en ligne du pays. J’étais responsable de l’actualité politique et faisais donc du journalisme assez classique. Ce n’est qu’à la fin de mon passage à Gazeta.ru, aux alentours de 2009-2010, que le centre de gravité de mes intérêts professionnels a commencé à se déplacer vers le journalisme d’investigation. Ce virage est venu assez naturellement à partir du moment où j’ai pris conscience d’un fait essentiel : au-delà de mes préoccupations propres, il se trouve que le travail d’enquête était devenu la branche la plus importante du journalisme en Russie. Plus encore : j’ai compris que tout ce qui restait du journalisme russe finirait tôt ou tard à se réduire à l’investigation, tant la pratique ordinaire du journalisme « standard » devenait impossible, voire absurde. Quel sens aurions-nous pu trouver à écrire sur les « affaires » courantes de la Fédération de Russie tout en sachant pertinemment que nous participions ainsi à une sorte de mise en scène, de jeu de dupes ? 

Un épisode particulier a-t-il contribué à cette prise de conscience ? 

En l’occurrence, l’élément déclencheur a sans doute été les révélations de Sergueï Kolesnikov, qui avait été l’actionnaire d’une société intitulée Petromed et, à ce titre, avait été chargé de la gestion officieuse du « portefeuille » de Vladimir Poutine. En 2010, Kolesnikov a quitté le pays en dévoilant, dans une lettre ouverte, les détails de la construction du palais secret du président russe sur la côte de Guélendjik grâce aux fonds des oligarques russes.

À ce moment, j’ai senti que je dérivais naturellement vers des questions de cet ordre. À partir de ce moment, je me suis appliqué à créer un département enquête, parfois à partir de zéro, dans chacun des médias dans lesquels j’ai travaillé : à Forbes, à Dojd’, à RBK… Naturellement, tout cela s’est terminé comme cela devait se terminer. En 2017, je suis parti à Stanford avec la John S. Knight Journalism Fellowship. Or, à cette date, je venais de sortir le premier épisode d’un documentaire intitulé Les Pétersbourgeois, qui portait en l’occurrence sur Ilia Traber, un personnage dont on parle beaucoup aujourd’hui, l’un des barons du crime organisé de la capitale du Nord, finalement inquiété par le FSB cette année pour une affaire criminelle, puis relâché après qu’il a renoncé à ses parts dans plusieurs entreprises. Ce film de 2017 nous a valu l’ouverture d’une affaire pénale : dès lors, il m’est apparu en toute clarté que, si j’avais la possibilité de rentrer en Russie, cela ne serait jamais pour y rester définitivement. Un jour, il me faudrait faire un choix : prendre la fuite ou finir en prison. C’est exactement ce qui s’est passé. Je suis resté deux ans aux États-Unis à cause de cette affaire pénale. Lorsque je suis parvenu à regagner Moscou, j’ai lancé le média d’investigation Proekt. Mais en 2021, le pouvoir est revenu à la charge, en continuant de prendre pour prétexte nos révélations à propos d’Ilia Traber. Lorsque nos locaux ont été illégalement perquisitionnés, en 2021, nous n’avions plus d’autre option que l’exil. Voilà donc cinq ans que Mikhaïl et moi continuons d’enquêter depuis les États-Unis sur ce qui se passe à l’intérieur du pays. Pour l’heure, ce système fonctionne encore, même s’il soulève sans cesse de nouvelles difficultés. 

Le journalisme russe emploie-t-il des méthodes spécifiques d’investigation ? Le cas échéant, en quoi diffèrent-elles de ce qui se pratique dans les autres pays ? 

Je commencerai par une anecdote : en 2017, à mon arrivée à Stanford, j’ai longuement échangé avec mes confrères et consœurs américains. À un moment, l’un d’eux m’a posé une question qui lui semblait naturelle, mais qui m’a fait rire aux éclats : « Et le FOIA, alors ? ». Il voulait parler du Freedom of Information Act en vertu duquel les organismes publics sont tenus de communiquer des informations à la demande des journalistes, du moins dans l’ensemble des domaines qui ne relèvent pas de la sécurité nationale et n’impliquent pas de documents classifiés. C’est un outil de travail quotidien des journalistes ici : s’ils veulent obtenir une information, ils sont pleinement en droit de la solliciter et l’administration ne peut pas leur opposer de refus. Elle a le droit de mentir, si l’on veut, ou, disons, de dissimuler certaines choses, mais pas de mettre un veto. Pour moi, cette question avait quelque chose de comique, tant il était évident que la plupart des outils en usage dans le monde ne fonctionnent absolument pas en Russie.

Dès lors, que nous reste-t-il ? Tout d’abord, le téléphone. Cela reste, envers et contre tout, un outil journalistique essentiel – même si beaucoup, il faut le dire, commencent à oublier son existence. Parler aux gens, à des gens de toutes les catégories, de toutes sortes de choses, cela reste une valeur sûre. De fait, nous nous efforçons d’entretenir un certain contact avec nos sources, même si leur nombre, leur sincérité et leur degré d’information ont considérablement évolué au cours de ces dernières années du fait de la répression croissante et de la guerre en cours. Il n’en reste pas moins que ces années de travail nous ont permis de conserver nos contacts et que nous nous sommes très largement appuyés sur leurs témoignages pour écrire notre livre.

Par ailleurs, la Russie est unique – entre autres choses – par le fait que les « fuites » (leaks, en anglais) y revêtent une importance considérable. Les fuites de données personnelles qui y ont lieu sont tout simplement phénoménales. C’est l’une des caractéristiques essentielles du temps présent. Pendant un temps, on a par exemple pu accéder au Rosreestr, le registre foncier russe. On pouvait savoir à tout moment qui possédait quoi, et sans enfreindre la loi. Bien sûr, les journalistes en ont profité au maximum et continuent d’en profiter – à un moment, nous avons nous-mêmes aspiré toute cette base de données. Mais les journalistes d’investigation exploitent désormais toutes les fuites possibles, qui sont devenues monnaie courante dans un pays où l’État se plaît à collecter et centraliser le maximum d’informations possible, au risque de voir ces données tomber entre des mains indésirables – par négligence ou avidité des personnes qui en ont la responsabilité. Je dois toutefois reconnaître que je ne suis plus moi-même assez « moderne » pour manier ces données avec toute l’habileté requise. Il y a dans mon équipe des gens bien plus compétents que moi pour travailler avec ces sources. Et il y en aura sans doute davantage dans les années qui viennent, tant ces données sont devenues la ressource la plus précieuse, le nouveau filon des journalistes d’investigation. Savoir les exploiter, les rendre technologiquement traitables, les systématiser, les synthétiser et les simplifier grâce à l’automatisation et à l’intelligence artificielle, c’est à la fois une part essentielle de notre travail aujourd’hui et une activité amenée à rebattre les cartes de la profession. 

Enfin, il existe une troisième méthode, celle qu’on appelle dans le journalisme classique le door-stepping, lorsque le journaliste se fait lui-même témoin direct des événements. De notre côté, nous l’utilisons moins, simplement parce que nous ne faisons pas de reportages, sans compter que notre statut en Russie (celui d’« agents de l’étranger » et d’« organisation indésirable »), notre exil et l’atmosphère générale de peur qui règne aujourd’hui en Russie rendent cette approche peu praticable.

Votre livre contient plusieurs dizaines de sources. Comment autant de personnes ont-elles accepté de discuter avec des journalistes en exil ou sous la menace du régime, dans ce climat de peur que vous décrivez ? 

Nous avons effectivement calculé que les sources mobilisées dans ce livre devaient dépasser les deux cents. Mais comment effectuer un décompte complet ? Ce livre capitalise sur nos enquêtes précédentes, qui s’appuyaient elles-mêmes sur d’innombrables entretiens. Nous ne nous souvenons pas nous-mêmes du détail de toutes ces conversations. Certaines de ces enquêtes ont eu lieu dans une autre réalité, dans une autre Russie qui n’existe plus aujourd’hui : celle où l’on pouvait encore rencontrer des gens, discuter avec eux plus ou moins sereinement. 

Un fait essentiel mérite d’être souligné ici : sur ces deux cents sources que nous avons dénombrées, seules 5 % environ sont nommées. Il me semble que cela en dit long sur la Russie actuelle. En tant que journalistes, le fait qu’une personne accepte de s’entretenir avec nous et d’être citée nommément est un cadeau du ciel, une chance inespérée. Ces déclarations tirées de l’anonymat sont aussitôt plus probantes, mais aussi plus honnêtes vis-à-vis des lecteurs. En même temps, nous comprenons parfaitement que les risques encourus soient sans commune mesure avec ceux auxquels font face des sources équivalentes dans les pays occidentaux. Nous sommes bien conscients du régime de peur qui existe en Russie et devons le plus souvent renoncer à nous passer de l’anonymat. La plupart du temps, nous ne posons même pas la question. Cela pourrait détruire instantanément la relation de confiance qui existe entre nous et nos sources. La question « Monsieur, ne voudriez-vous pas rendre publique, en votre nom, cette information que vous nous confiez ? » suffirait à briser la confiance.

Ces conditions d’enquête ne dispensent personne, naturellement, de vérifier d’une manière ou d’une autre ce qui nous est rapporté. C’est précisément là que les fuites de données, entre autres choses, prouvent toute leur utilité.

Le journalisme d’investigation a donc de nouveaux horizons devant lui, même lorsqu’il porte sur un espace aussi fermé que la Russie de Poutine ? 

Quelles que soient les difficultés de la période que nous traversons, le journalisme ne mourra jamais. Et ce pour la bonne et simple raison qu’il satisfait l’une des passions fondamentales de l’être humain : la curiosité. C’est grâce à cette curiosité que nous survivons. Et, de fait, à Proekt, nous survivons, nous gardons la tête hors de l’eau malgré la répression et les épreuves que le marché mondial impose au journalisme à but non lucratif. Notre domaine de spécialisation n’a pas changé : nous écrivons sur les sujets sur lesquels les autres n’écriront pas. Cela ne signifie pas que nous soyons plus malins que tout le monde, mais que nous avons fait le choix de traiter des thématiques dont il est probable que les autres médias ne s’emparent pas – faute de temps, de moyens ou d’intérêt pour ces questions. C’est là que nous investissons toutes nos forces, dans ces sujets qui sont, sans surprise, aussi les plus difficiles.

Aujourd’hui, Proekt évolue dans deux directions. Tout d’abord, les films documentaires : nous constatons à travers de nombreux signaux que c’est là le segment le plus accessible et le plus porteur dans le monde entier. Raconter des histoires par l’image a manifestement un certain avenir. Hollywood compte désormais plusieurs maisons de production dont les statuts précisent exclusivement que leur domaine d’activité comprend les œuvres « fondées sur des faits réels », des histoires vraies. On se souvient du film Spotlight, produit par le studio Participant Media, qui avait justement été créé pour raconter des histoires « fondées sur des faits réels » et c’est aujourd’hui une tendance générale. Le documentaire nous apparaît donc comme la modalité la plus efficace de transmission de l’information.

Par ailleurs, nous percevons une autre tendance, confirmée par ailleurs par divers chiffres et observations : les gens tiennent énormément à connaître « le fin mot de l’histoire » dans des affaires restées non résolues ou savoir comment les choses se sont réellement passées lorsqu’un voile de mystère entoure certains événements, certains personnages, certaines institutions. Une fois de plus, cette tendance justifie une certaine dérive vers l’histoire, qui reste la clef d’explication de nombreux phénomènes contemporains. D’autant plus que la partie la plus active de la population – je pense ici à la Russie, mais la chose serait vraie de n’importe quel autre espace – se compose de gens de quarante ans et moins, qui ignorent ou ont oublié bien des événements et peinent à connecter certains points. C’est le cas jusque dans mon équipe : la majeure partie des collaborateurs a moins de quarante ans, ce sont des gens qui ont commencé leur carrière journalistique bien après l’arrivée au pouvoir de Poutine. 

Nous concevons en grande partie notre mission comme un travail d’explicitation des sujets les plus importants à l’aune de cette continuité historique. C’est bien la raison pour laquelle nous nous tournons toujours plus résolument vers les films documentaires et les enquêtes historiques. Je peux d’ailleurs annoncer que le prochain projet est gigantesque : il s’agit d’un documentaire en plusieurs épisodes qui portera sur le FSB. 

Vous développez dans votre livre une thèse originale, voire provocatrice : celle de l’absence totale ou à peu près totale d’idéologie chez Vladimir Poutine. Dans un contexte où les commentateurs occidentaux s’efforcent de percer les mystères du « poutinisme » en tant qu’idéologie, cette affirmation ne manquera pas de surprendre. 

Bien sûr, Vladimir Poutine a des opinions, comme tout le monde. Et, comme chez tout être humain, ces opinions progressent ou régressent au cours de son existence. Ce qui vaut pour tout un chacun vaut aussi pour Vladimir Poutine et nous ne le contestons pas le moins du monde. En revanche, lorsque nous comparons deux réalités, ses déclarations publiques, officielles, et sa pratique concrète, observable sur le terrain, nous découvrons un gouffre béant, et c’est précisément à ce gouffre que nous nous intéressons.

Bien sûr, en matière de « références théoriques », il est possible que Vladimir Poutine connaisse tous les textes qui sont d’ordinaire cités : ceux d’Ivan Iline, d’Aleksandr Douguine, d’Aleksandr Soljenitsyne. Et alors ? Nous aussi, nous avons lu ces livres. Nous en connaissons tous le contenu, d’une manière ou d’une autre. Notre travail ne consiste donc pas à raisonner à partir de ses allocutions, à analyser ses déclarations pour y démêler des idéologèmes. Philosophes et politistes peuvent s’en charger, s’ils le souhaitent – même si, à mon sens, il n’y a pas grand-chose à tirer de ces sources. Pour notre part, nous avons pour habitude de nous concentrer sur les faits. Or, lorsque nous regardons ces faits, nous constatons une absence totale de correspondance entre ce qu’énonce Vladimir Poutine et ce qu’il met en œuvre.

Votre thèse serait donc plus proche de celle de la « kleptocratie » russe, qui voudrait que le discours du pouvoir ne soit que du décor, une mise en scène, sans autre fonction que celle de masquer une course à l’enrichissement personnel ? 

L’enrichissement personnel est une chose, mais il ne faut pas minorer le désir de se maintenir au pouvoir. Voire de maintenir sa propre intégrité. 

Le régime mis en place par Vladimir Poutine repose sur une véritable spirale de mensonge. Or, chez le président russe, il ne s’agit jamais d’un mensonge ordinaire, celui que nous proférons toutes et tous à l’occasion, mais d’un mensonge à grande échelle, à l’échelle de l’État russe. C’est un mensonge qui a coûté et coûte encore des centaines de milliers de vies humaines. Et, s’il y a véritablement lieu de parler d’une « spirale », c’est que dès le premier mensonge commis, la première hypocrisie concédée, Vladimir Poutine est inévitablement conduit à en commettre un second pour dissimuler le précédent, puis un troisième, et ainsi de suite. C’est le même phénomène que l’on retrouve au niveau de la violence. Prenons l’exemple de la prise d’otages de l’école de Beslan en 2004, qui a coûté la mort à plus de 300 personnes, dont 180 enfants. Pour cacher un mensonge de cette ampleur, pour dissimuler la réalité concernant la manière dont l’opération a été menée, il faut commettre d’autres crimes, toujours effroyables. C’est ainsi en ce sens que la guerre en Ukraine peut être comprise, jusqu’à un certain point, comme une manière pour Vladimir Poutine de blanchir son propre passé. Une manière de dire : « On a dit de moi que j’étais bien des choses, un tchékiste ou un bandit, mais, désormais, je serai perçu comme le rassembleur des terres russes, comme un chef de guerre victorieux ». Voilà à quoi mène l’obstination de Vladimir Poutine, son incapacité à répondre de ses actes passés, à s’avouer coupable et à montrer une once de repentir.

À propos de la guerre en Ukraine, votre ouvrage propose-t-il une interprétation du déclenchement de l’invasion, de la manière dont cette décision a été prise et de l’armée en tant que structure sociale de la Russie d’aujourd’hui ?

Sans chercher à éviter le sujet, nous avons tenu à en dire, en quelque sorte, le minimum. Il s’agit d’une guerre encore en cours et qui ne semble, au demeurant, pas près de se terminer. Or, nous parlons dans notre livre de faits éprouvés, vérifiables, connaissables. Par ailleurs, la guerre suscite encore aujourd’hui de très nombreuses questions, mais aussi des émotions particulièrement intenses. C’est pourquoi nous avons choisi de préserver, disons, une certaine sécheresse de ton, qui n’équivaut pas pour autant à une prise de distance par rapport à cette guerre.

De fait, nous revenons sur le début de l’invasion, sur les conditions dans lesquelles cette décision a été arrêtée, tout en exposant la logique de fond de ce choix. La manière dont Vladimir Poutine aborde la guerre a toujours été peu ou prou la même. Pour lui, il s’agit tout d’abord de faire remonter sa cote de popularité, aussi cynique et absurde que cela puisse paraître dans un pays dans lequel les résultats électoraux sont entièrement cadenassés par le pouvoir lui-même. Par ailleurs, nous ne nions pas que le président russe ait ses convictions géopolitiques propres. Nous consacrons plusieurs pages à ses relations personnelles avec l’Ukraine, qui n’ont jamais été simples.

Une autre originalité de votre approche réside dans l’accent que vous placez délibérément sur les années 1980-1990. En ce sens, vous proposez une sorte de chronologie médiane, soucieuse de voir plus loin que le début de l’invasion à grande échelle, plus loin également que la fameuse année 2012, qui a inauguré le troisième mandat de Vladimir Poutine et représenté un véritable tournant pour le régime, mais sans aller pour autant vous perdre dans des considérations sur la Russie de Pierre le Grand ou d’Ivan le Terrible.

Pour comprendre les dynamiques en cours, il faut en effet opérer un certain retour dans le passé et je considère même que nous ne sommes pas encore allés assez loin – faute de ressources, de temps, mais aussi d’accès aux archives. Même si nous étions aujourd’hui en Russie, cela ne changerait rien à la situation.

Pour prendre un exemple, un certain mystère entoure toujours les activités de Vladimir Poutine au sein du KGB des années 1970-1980. De quelles affaires de « dissidence », comme on disait alors, s’occupait-il ? On croit effectivement savoir qu’il gérait des dossiers de ce genre, mais nous ne le savons guère, pour l’instant, que par déduction logique et à partir d’une poignée de documents. Si nous pouvions en apprendre davantage sur cette période, cela éclairerait du même coup énormément de choses. Quant aux années 1990, elles sont une période mieux connue, mais encore sous-étudiée, malgré tout ce qu’elle nous permet de comprendre à propos de Vladimir Poutine lui-même et de l’histoire de la Russie contemporaine dans son ensemble.

Il faut aussi ajouter que cette connaissance ne concerne pas seulement l’élite poutinienne. Nous sommes tous des produits de ce qui s’est passé au cours des dernières années de l’Union soviétique et, plus encore, de ces fameuses années 1990 qui ont suivi son effondrement définitif. Nous sommes tous, jusqu’à un certain point, des produits de l’époque eltsinienne. Tous, à commencer par nous, les journalistes. C’est bien la raison pour laquelle nous étudions et revenons sans cesse sur cette période. Au fond, nous considérons que cette partie de l’histoire pourrait être bien plus essentielle pour comprendre la situation présente en Russie que l’actualité brûlante de la guerre en Ukraine.

À l’inverse, votre livre permet d’éclairer bien des points de l’actualité, puisqu’on y rencontre la plupart des personnages qui font, au jour le jour, la politique russe actuelle. Pourriez-vous nous donner un exemple d’épisode récent auquel votre ouvrage permettrait de donner un surcroît de lisibilité ?

L’exemple le plus évident est celui d’Alicher Ousmanov, qui vient d’être libéré des sanctions financières européennes le visant – en l’occurrence, sous la pression assez invraisemblable de la France. Ici, il y aurait tout lieu de parler d’une société sans mémoire. Si vous souhaitez comprendre exactement qui est cette personne à laquelle la France a décidé d’épargner les sanctions, il suffit de consulter la dernière partie de notre livre. On y découvre par exemple comment Ousmanov a bénéficié des détournements de fonds autour des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi et comment il a acquis des groupes de presse avant d’en évincer la direction et d’y instaurer des dispositifs de censure à la demande du Kremlin.

Voilà à quoi servent les livres, à commencer par les livres d’histoire : ils servent de remède contre l’oubli. Il y a des phénomènes et des trajectoires qui mériteraient de ne pas être oubliés, d’être présents à l’esprit ou d’être rappelés à chaque nouvel événement de quelque ampleur. Bien sûr, les gens ont toujours d’autres préoccupations, et ces préoccupations n’incluent pas nécessairement de « rappel des épisodes précédents » de la politique russe. Mais, avec ces livres d’histoire plus ou moins récente, ils auront, au moins, la possibilité factuelle de trouver les explications qu’ils pourraient rechercher. Préserver une sorte de mémoire collective du politique : c’est ainsi, en quelque sorte, que nous percevons notre mission.

Dans un espace tel que la France, à quelques mois d’élections présidentielles qui doivent déterminer en grande partie les rapports du pays avec la Russie et l’Ukraine, comment votre ouvrage pourrait-il trouver à s’inscrire dans les débats politiques ? 

N’étant pas citoyen français et ne votant pas en France, il m’est assez difficile d’en juger de façon entièrement pertinente, mais une chose est sûre : l’une des idées qui ressort de notre livre est que Vladimir Poutine, en bon ancien du KGB, a toujours su tester les gens, souvent assez discrètement. C’est quelque chose qu’il a toujours pratiqué, tout au long de sa carrière et de sa vie personnelle. Nous racontons dans un chapitre du livre l’histoire du prince Albert de Monaco et du domaine de Roc-Agel, dans les Alpes françaises, que Vladimir Poutine aurait proposé de lui faire construire en échange du vote de Monaco en faveur de la Russie pour les Jeux olympiques de Sotchi. À travers Albert II, c’est l’ensemble du monde occidental que le président russe voulait tester. Il demandait, en substance : « Êtes-vous aussi pourris que nous le sommes en Russie ? ». Et il a obtenu sa réponse : peut-être pas exactement de la même manière, mais oui, les Européens sont aussi corruptibles que les Russes. Autrement dit, les mêmes méthodes sont susceptibles de fonctionner partout.

Cette attitude de Vladimir Poutine, ces méthodes, ces pratiques, si les responsables politiques français – quelles que soient d’ailleurs leurs opinions – pouvaient en prendre la mesure, si les journalistes pouvaient eux aussi relayer ces réalités, j’estimerais qu’une partie importante de mon travail a été faite. J’ignore la manière dont cela pourrait influencer les élections ; encore une fois, cela n’est pas mon affaire. Ce qui compte à mes yeux, c’est, au fond, que l’on voie à quel point l’influence des dictateurs dépasse leur propre sphère d’influence nationale. La chose est évidente dans le cas du président russe, mais c’est le cas de n’importe quel dictateur, quelle que soit l’échelle, même celle d’un petit pays africain. En son temps, le président ougandais Idi Amin Dada ne s’est pas contenté de martyriser son propre peuple ; il a aussi fortement influencé le monde extérieur. Lui aussi a déclenché une guerre – et pas qu’une seule, d’ailleurs. Lui aussi a corrompu des citoyens et des responsables dans d’autres pays du monde. Ainsi, tout dictateur doit être perçu comme un phénomène global, même si sa propre population reste la première et la principale victime. Sur ce point, la leçon que nous offre Vladimir Poutine est, bien sûr, la plus édifiante d’entre toutes, et la manière dont il pourrait vouloir « tester » l’Europe ou les responsables des différents pays qui la composent mérite, il me semble, de trouver toute sa place dans le débat politique actuel.

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Quelle heure est-il sur la Lune ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/12/quelle-heure-est-il-sur-la-lune/ Mon, 12 Oct 2026 17:06:47 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=364005 Près de 70 pays se réunissent à Versailles pour répondre à la question

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Demain, mardi 13 octobre, s’ouvre à Versailles la 28e Conférence générale des poids et mesures, une assemblée regroupant 69 États membres et 34 États et entités économiques associés qui se réunit tous les quatre ans pour prendre les décisions relatives au Système international d’unités et à la mesure du temps.

La question de la définition d’une échelle de temps de référence lunaire internationale sera soumise à un vote lors de la conférence.

  • Les États membres de la CGPM débattront et voteront sur un projet de résolution, présenté en janvier par le Comité international des poids et mesures, qui vise à définir une échelle de temps de référence lunaire unique et internationale, rattachée au Temps universel coordonné (UTC).
  • Le projet de résolution D, intitulé « Sur la définition d’une échelle de temps de référence lunaire internationale et sa traçabilité à l’UTC », affirme qu’il ne doit exister qu’une seule échelle de temps de référence pour la Lune afin d’éviter l’ambiguïté qu’entraînerait une multiplication d’échelles concurrentes 9.
  • Il s’appuie sur le Temps-coordonnée lunaire (TCL), défini en 2024 par l’Union astronomique internationale, sans toutefois en imposer le choix.

Le sujet est autant physique que géopolitique : le champ gravitationnel plus faible de la Lune modifie la façon dont le temps s’écoule par rapport à la Terre – une horloge lunaire avance d’environ 56 microsecondes par jour. La définition d’une échelle de temps lunaire fournirait ainsi une référence chronométrique aux engins spatiaux lunaires et aux satellites, qui nécessitent une précision extrême pour leurs missions.

  • Les États-Unis et la Chine sont tous deux engagés dans une course visant à envoyer des équipages sur la Lune (dès 2028 pour Washington, avant 2030 pour Pékin) et à lancer les travaux de construction d’infrastructures pour établir une présence lunaire permanente.
  • Pour Washington, la date butoir fixée à 2028 dans le cadre du programme Artemis est d’autant plus cruciale qu’elle correspond à la dernière année du deuxième mandat – et, selon la Constitution, le dernier – de Trump.
  • En avril 2024, sous l’administration Biden, la Maison-Blanche avait déjà chargé la NASA d’élaborer d’ici fin 2026 une stratégie pour établir un référentiel de temps lunaire, en vue de futures missions.

Malgré les risques d’erreurs de navigation associés à l’utilisation de deux systèmes horaires différents – une seule microseconde d’écart peut fausser un positionnement de plusieurs centaines de mètres –, les positions de Pékin et de Washington divergent.

  • Les deux puissances, toutes deux membres du Bureau international des poids et mesures (BIPM), sont en effet en désaccord sur la norme qui doit régir le temps lunaire.
  • Tandis que la Maison-Blanche a chargé la NASA d’établir un « temps lunaire coordonné » (LTC), destiné à servir de référence à son futur réseau de navigation LunaNet, la Chine, qui n’a pas adopté le LTC, a présenté son propre outil, le LTE440 10.

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Les frappes ukrainiennes sur des centres de données de Yandex ont-elles affaibli les fermes à trolls russes ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/12/les-frappes-ukrainiennes-sur-des-centres-de-donnees-de-yandex-ont-elles-affaibli-les-fermes-a-trolls-russes/ Mon, 12 Oct 2026 14:47:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=363947 Les conséquences de ces attaques pourraient être durables

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Entre jeudi 8 et dimanche 11 octobre, trois des principaux centres de données du géant numérique russe Yandex ont été frappés par des drones ukrainiens, provoquant leur mise hors service partielle ou totale.

Dans les heures qui ont suivi, les données de Cloudflare ont montré une chute considérable du trafic généré par les bots russes.

  • Certains observateurs, dont le député européen tchèque Tomáš Zdechovský 11, ont suggéré un lien entre la chute de ce trafic et une supposée baisse du soutien apporté par des bots sur les réseaux sociaux à plusieurs forces d’extrême droite, dont l’AfD en Allemagne et le mouvement MAGA aux États-Unis.

En l’état, les données de Cloudflare ne permettent pas d’établir de connexion entre la mise hors ligne de ces « bots » – qui sont majoritairement des robots d’indexation (« crawlers »), utilisés par Yandex pour explorer les pages web et les référencer – et le nombre de publications ou d’interactions avec des contenus pro-extrême droite.

  • Selon le spécialiste du cyberespace russophone Kevin Limonier, on peut toutefois supposer « que certains composants des pipelines qui constituent la plupart des bots de réseaux sociaux contemporains aient cessé de fonctionner, et non pas les bots dans leur ensemble. Ce peut être un modèle LLM hébergé chez Yandex Cloud qui devient subitement indisponible, un orchestrateur de type n8n qui doit automatiser des actions et qui n’est plus en ligne… » 12

Les données de Cloudflare indiquent clairement une baisse du volume de requêtes automatisées à la suite des frappes sur les centres de données. Or, ces données ne portent pas spécifiquement sur l’activité sur les réseaux sociaux, mais bien sur l’ensemble des sites protégés par Cloudflare, que ces robots parcourent notamment pour les indexer.

Les frappes ukrainiennes sur les centres de données pourraient toutefois bien avoir un impact sur les activités d’ingérence numérique russes.

  • Deux des trois centres de données frappés abritent des supercalculateurs parmi les plus puissants du pays, comme Galouchkine, hébergé dans le centre de Vladimir, qui figure parmi les 150 plus puissants au monde, selon TOP500.
  • La perturbation de l’API de YandexGPT, le modèle de langage hébergé dans le cloud de Yandex, pourrait priver les fermes à trolls d’outils pour générer, traduire et diffuser de la désinformation en ligne.
  • Il n’est pas rare que des acteurs russes, étatiques ou liés à l’État, aient recours à des outils d’IA publics pour des opérations d’ingérence, comme l’avait établi Anthropic dans un rapport publié en septembre listant des cas d’utilisation de Claude à des fins malveillantes et criminelles.

Faute de données disponibles, il est toutefois difficile d’évaluer l’impact à long terme de ces frappes sur des acteurs opérant à une plus large échelle, comme le renseignement militaire russe. Ce dernier financerait en effet des modèles d’intelligence artificielle auto-hébergés, indépendants des fournisseurs commerciaux, pour alimenter certaines de ses opérations d’ingérence 13.

  • Yandex, qui dit ne pas pouvoir confirmer si l’équipement de Sasovo sera restauré, estime que le remplacement du matériel détruit pourrait prendre plusieurs mois, voire plusieurs années.
  • En raison des sanctions et de la pénurie mondiale de mémoire et de composants, les entreprises russes peinent à se procurer en quantité importante le matériel requis pour de grands centres de données (mémoire vive, processeurs…)
  • Selon les données de Data Center Map, la Russie compte 14 fois moins de centres de données que les États membres de l’Union, et 25 fois moins que les États-Unis.

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La tentative de Trump de promouvoir la « super intelligence » peine à convaincre https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/12/la-tentative-de-trump-de-promouvoir-la-super-intelligence-peine-a-convaincre/ Mon, 12 Oct 2026 11:18:31 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=363939 Seulement 1 dirigeant sur 5 a pleinement adopté le terme de « super intelligence »

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Face à l’impopularité grandissante des centres de données et à la perspective d’une multiplication des « incidents » provoqués par des agents, Trump s’est lancé fin septembre dans un effort de rebranding. À la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU, il a ainsi annoncé que les documents officiels américains emploieraient désormais le terme de « super intelligence » (SI) plutôt que celui d’« intelligence artificielle » (IA), le mot « artificiel » donnant selon lui l’impression que la technologie est « fausse ».

La semaine dernière, il a déclaré que la Maison-Blanche considérait quiconque utilisait encore le terme « intelligence artificielle » plutôt que « super intelligence » comme « l’ennemi ».

  • Cet effort s’inscrit dans une série de changements de toponymes – golfe du Mexique, mont Denali, lac Ontario… – décrétés par Washington depuis janvier 2025.
  • Ces derniers se sont révélés largement infructueux : si les principaux services de cartographie (Google et Apple notamment) ont modifié leurs cartes pour leurs utilisateurs américains, le public américain continue de rechercher sur Google « Gulf of Mexico » bien plus que « Gulf of America », dans chacun des 50 États.
  • Trump a déclaré ce week-end, lors d’un rassemblement, qu’il pourrait aussi renommer un océan, soit le Pacifique, soit l’Atlantique, « Océan Trump » ou « Océan des Amériques ». 

Ces dernières semaines, quelques dirigeants d’entreprises technologiques ont commencé à adopter la nouvelle terminologie de la Maison-Blanche. Le décret, signé par Trump le 29 septembre à l’issue d’un sommet sur la super intelligence, à l’occasion duquel une vingtaine de dirigeants de la tech, dont ceux des principaux laboratoires d’IA, ont été conviés, ne l’impose pourtant qu’aux agences fédérales.

  • Elon Musk a été l’un des premiers à annoncer qu’il renommerait la division IA de son entreprise SpaceX, dont le compte X s’affiche depuis sous le nom de « SpaceX Super Intelligence » (ou « SpaceXSI » plutôt que « SpaceXAI »).
  • Satya Nadella, le PDG de Microsoft, a publié samedi 10 octobre sur X un billet dans lequel il utilise le terme de « Super Intelligence » à plusieurs reprises, sans jamais employer celui d’« intelligence artificielle » 14.
  • Jensen Huang, à la tête de Nvidia, l’entreprise la plus valorisée au monde, a également utilisé publiquement le terme à plusieurs reprises dès le sommet du 29 septembre.
  • Il a été suivi par le PDG de Salesforce, le leader mondial des logiciels de CRM, Marc Benioff, qui a annoncé vendredi 9 octobre que la plateforme d’agents « AIForce » de l’entreprise était « officiellement » renommée « SIForce ». Celui-ci ne figurait toutefois pas parmi les participants au sommet du 29 septembre.

Sur les 15 dirigeants d’entreprises du secteur présents à la Maison-Blanche pour le sommet, seulement 3 semblent avoir pleinement embrassé le terme de « super intelligence » (Elon Musk, Satya Nadella et Jensen Huang), tandis que 3 autres en font un usage partiel (Jeff Bezos, Bill McDermott et Sanjay Mehrotra).

Les 9 restants continuent d’employer publiquement le terme d’« intelligence artificielle ».

  • Le terme « super intelligence » ne semble pas non plus s’être imposé pour le grand public : au cours du dernier mois, les recherches sur Google restent, dans chacun des 50 États, largement inférieures à celles portant sur « intelligence artificielle ».
  • Ces mêmes données indiquent que les Américains recherchent bien davantage l’acronyme « AI » que les termes complets.
  • Les recherches portant sur le terme « SI » sont quant à elles stables depuis plusieurs mois, et n’ont pas vu de hausse notable.

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Trump et Xi Jinping ne sont pas en train de faire la paix https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/12/xi-et-trump-dans-loeil-du-cyclone/ Mon, 12 Oct 2026 04:00:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=363810 La réalité géoéconomique derrière les sourires de Washington

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Découvrez Le Grand Continent. Des idées et des analyses que l’on ne trouve nulle part. Mais que vous verrez bientôt partout. Dans votre boîte mail à partir de 8 euros par mois

Il fut un temps, pas si lointain, où chaque échange entre Washington et Pékin ressemblait à un pas de plus vers une déclaration de guerre. Du virus chinois aux tarifs et aux représailles, la guerre froide était en train de s’échauffer. 

Puis, presque du jour au lendemain, tout a paru s’apaiser.

Lors de la visite de Xi Jinping à Washington, Donald Trump a tout fait pour que les sourires et les accolades prennent le dessus. Une certaine confusion régnait à Washington. Les deux superpuissances n’étaient-elles pas engagées dans une escalade conflictuelle, accélérée depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche ?

Le New York Times a titré : « Alors que Xi est en visite à Washington, Trump minimise les actions de la Chine à l’encontre des intérêts américains » 15. On serait presque tenté d’y voir le triomphe du « doux commerce », les intérêts marchands et économiques de deux systèmes de plus en plus intégrés s’est-il discrètement imposé pour pacifier les relations sino-américaines ?

Ce serait une erreur. Dans l’œil du cyclone le calme règne. En réalité, la cordialité entourant la toute récente visite de Xi Jinping à Washington traduit surtout un approfondissement du fossé transpacifique. Lorsque toutes les forces sont mobilisées pour gagner la bataille, même le simulacre de négociation devient une distraction trop coûteuse. En attendant, loin des projecteurs, le cyclone s’intensifie et agite les infrastructures discrètes de l’économie mondiale.

Repositionnements dans la bataille pour le numérique

À été-automne 2025, la rivalité sino-américaine atteint son point culminant : les droits de douane américains effectifs frôlent les 40 % et Donald Trump s’apprête à étendre considérablement les sanctions technologiques imposées aux filiales des firmes concernées. Pékin riposte en annonçant des mesures toutes aussi inédites : un élargissement substantiel de ses restrictions d’exportation assorti d’une portée extraterritoriale et de l’interdiction pure et simple d’exporter certaines matières stratégiques comme le gallium et le germanium. En plein boom de l’intelligence artificielle, la Silicon Valley se retrouve sous la menace d’un coup d’arrêt imminent. De son côté, la Chine doit continuer d’exporter massivement et souhaite donc se débarrasser des 40 % de droits de douane. 

La trêve de Corée, négociée fin octobre 2025 à Busan, bénéficie donc aux deux parties. La Chine se félicite de la baisse des droits de douane effectifs à environ 30 % et rétropédale sur les restrictions d’exportation. Le léger élargissement et le prolongement jusqu’à janvier 2027 de cette trêve ont constitué l’un des seuls résultats tangibles de la toute récente visite de Xi à Washington. 

En apparence, depuis Busan, la désescalade est en marche. Mais la bataille des puces fait toujours rage : la Chine a simplement retiré ses restrictions les plus drastiques en matière d’exportation de métaux et de composants stratégiques ; les États-Unis maintiennent leurs sanctions contre la Tech chinoise 16. Ni Pékin ni Washington ne se font d’illusions quant à la nature partielle et surtout temporaire de la trêve et, dans les coulisses, chacun profite du répit pour repositionner ses troupes et préparer de nouveaux assauts.

« La cordialité entourant la toute récente visite de Xi Jinping à Washington traduit surtout un approfondissement du fossé transpacifique. »

Dans les semaines précédant la rencontre de Busan, Donald Trump signait déjà à tour de bras des accords d’exploitation minière avec l’Australie, mais aussi avec le Japon, la Malaisie et la Thaïlande ; l’objectif étant de contourner le quasi-monopole chinois sur les terres rares et autres métaux critiques en sécurisant d’autres voies d’approvisionnement situées dans des pays entretenant des relations plus amicales avec Washington. Depuis, une dizaine d’accords miniers se sont ajoutés à cette liste, avec, entre autres, la République démocratique du Congo et le Maroc. En complément, Trump maintient le soutien financier accordé par l’administration Biden au secteur des métaux critiques, achète des parts dans des entreprises minières, promeut le stockage de minéraux stratégiques et met même en place un système de prix planchers en faveur de l’extraction domestique. 

Ces pratiques de reshoring et de friendshoring minier s’insèrent dans une stratégie plus vaste de maintien du contrôle exercé par les Américains sur l’infrastructure numérique du marché mondial. En juillet 2025, Washington publiait ainsi son plan d’action pour l’intelligence artificielle. Cette stratégie, qui matérialise le resserrement de l’alliance entre la Maison-Blanche et la Silicon Valley, poursuit l’objectif d’« exercer une domination mondiale en contrôlant la production sociale de l’information et du savoir sous toutes ses formes, de la construction de récits aux technologies de pointe » 17. Les États-Unis prolongent cette démarche en tordant le bras de leurs alliés européens et asiatiques. La dépendance de ces derniers aux Big Tech est utilisée pour provoquer un alignement sur la position américaine à tous les niveaux (infrastructures énergétiques, chaînes d’approvisionnement, exportations de semi-conducteurs, achats de métaux, règlements sur les données). Telle est la raison d’être de la coalition Pax Silica, dévoilée par la Maison-Blanche en décembre 2025, et que l’Union européenne a rejointe en juin 2026. 

Nouveau plan (quinquennal), même bataille

La Chine n’a pas chômé non plus. Pendant que Trump et Xi mettaient en scène la fin du conflit à Busan, la crème de la crème de la haute fonction publique pékinoise confectionnait le nouveau plan quinquennal – le 15e depuis la naissance de la République populaire – pour les années 2026-2030. Rappelons que c’est la planification qui a permis à la Chine, non seulement d’obtenir un quasi-monopole minier, mais aussi de passer de nain à géant technologique en moins de vingt ans. Le 15e plan prévoit d’enfoncer le clou à travers des « mesures exceptionnelles pour réaliser des avancées décisives dans les technologies clefs centrales », au cœur desquelles se trouve l’intelligence artificielle 18. 

Cette accélération technologique conçue pour promouvoir l’autosuffisance de l’économie chinoise dans les technologies de pointe est aussi permise par une série de mesures prises auparavant. En effet, en 2025, la Chine a injecté la somme record de 213 milliards de dollars dans les pays des nouvelles routes de la soie, ce qui représente une hausse de 75 % par rapport à 2024, qui avait elle-même été une année record. 

Si le secteur de l’énergie est la cible numéro un de ces financements – notamment pour alimenter l’autre pilier matériel de l’infrastructure numérique, les centres de données –, les activités minières figurent juste derrière. En complément, Pékin soutient les champions nationaux de l’intelligence artificielle en subventionnant substantiellement les coûts d’exploitation des centres de données, et surtout en mobilisant ses banques publiques pour octroyer des crédits bonifiés aux entreprises de la filière. La démarche semble produire des effets tangibles : Morgan Stanley estime que d’ici 2030, le marché chinois des semi-conducteurs triplera de volume et sera fourni à 86 % par des firmes domestiques 19 ; et les modèles d’intelligence artificielle open source chinois se diffusent à une vitesse record dans le monde 20.

« Après la parenthèse douanière, l’antagonisme sino-américain retrouve les terrains plus discrets mais surtout plus décisifs des infrastructures numérique, physique et monétaire du marché mondial, et s’y intensifie. »

Malgré ces avancées, la Tech chinoise se heurte à deux goulets d’étranglement majeurs. D’une part, en dépit des contournements, les sanctions technologiques américaines privent les géants du numérique chinois d’un accès massif aux semi-conducteurs de pointe. D’autre part, les États-Unis conservent une avance importante en matière de modèles notables d’intelligence artificielle. Selon le dernier Stanford AI Index, ils en comptent 59, contre 35 pour la Chine 21. L’issue de la bataille du numérique dépendra donc de la capacité de chacun à accélérer son développement de l’intelligence artificielle et à contourner le goulet d’étranglement mis en place par l’autre. Dans ce cadre, la position américaine reste avantageuse car il est plus facile de remplacer un fournisseur assurant une activité relativement moins complexe, comme l’extraction.

Contextualisées ainsi, les récentes alertes des géants américains de l’intelligence artificielle à propos du « risque existentiel » que cette technologie ferait peser sur l’humanité prennent tout leur sens. Étant dépourvue d’intentionnalité propre, l’IA agit dans le cadre d’un paramétrage prédéfini. Elle gagne en marge de manœuvre lorsque les paramètres de précaution sont abaissés pour débrider les performances, ce à quoi la course à l’IA conduit. La « menace existentielle » n’est pas tant technologique que géopolitique. Voilà le niveau de conflictualité atteint par l’affrontement sino-américain.

Le tournant numérique de l’antagonisme monétaire

L’intelligence artificielle ne constitue pas l’unique champ de bataille. L’antagonisme monétaire s’est également élargi à l’espace numérique. Loin sont les fabulations initiales autour du plan Miran – selon lequel la suprématie du dollar représenterait un fardeau pour les États-Unis. En réalité, le reste du monde a versé à l’économie américaine une subvention de près de 680 milliards de dollars rien qu’en 2025, grâce au privilège exorbitant du dollar 22. Consciente de cet avantage, la Maison-Blanche entend le verrouiller à travers une démarche particulièrement agressive reposant sur des stablecoins adossés au dollar. C’est tout le sens du Genius Act de juillet 2025. 

Facilement utilisables dans le monde entier – car ils ne circulent pas dans le système interbancaire mais dans des blockchains –, ces stablecoins ont un potentiel considérable d’adoption par les entreprises (qui orientent les pratiques de paiement des consommateurs). En étant convertibles un pour un dans la monnaie américaine, ils renforcent la place du dollar dans les paiements internationaux et encouragent la dollarisation des autres pays. Avec une adoption massive, les États-Unis multiplieraient les avantages déjà tirés de la suprématie du dollar en termes de financement de l’État, des entreprises et des ménages et en termes de pouvoir extraterritorial. Certes, c’est une démarche à haut risque. Si la confiance accordée à la stabilité des jetons numériques s’effondre, le système de paiement pourrait se trouver désorganisé et, par effet de contagion, paralyser rapidement les marchés financiers, voire mettre à l’arrêt l’activité économique 23.

Face aux tentatives états-uniennes de renforcer leur emprise déjà exorbitante sur le système monétaire international, Xi Jinping s’est exprimé début 2026 avec une clarté sans précédent en faveur de l’internationalisation du renminbi 24. Pour y parvenir, l’infrastructure monétaire chinoise alternative au dollar tourne à plein. La valeur des transactions réalisées par le système de paiement CIPS est passée de 26 billions de yuans au dernier trimestre 2022 à 45 billions au dernier trimestre 2025. Même si l’écart entre CIPS et son équivalent dollarisé reste très significatif, il diminue. En parallèle, les capitaux étrangers affluent au point de hisser le marché de capitaux chinois à la deuxième place mondiale en termes de volume, juste derrière Wall Street 25. Le 15e Plan quinquennal enfonce le clou en accélérant l’établissement de Shanghai comme place financière internationale offrant des titres plus diversifiés.

« L’intelligence artificielle ne constitue pas l’unique champ de bataille. L’antagonisme monétaire s’est également élargi à l’espace numérique. »

La stratégie prévoit également de passer un cap avec le développement du renminbi numérique. La Chine est à la pointe avancée du développement de la monnaie numérique de banque centrale et se trouve de ce fait en position favorable pour fixer les standards en la matière 26. C’est ainsi qu’elle participe depuis 2021 au projet mBridge qui vise à connecter le renminbi numérique à ses pendants étrangers. La Thaïlande et les Émirats arabes unis participent au projet, et vingt-cinq autres pays, dont la France et l’Italie, l’observent. Du fait des gains d’efficacité qu’elle offre, une telle connexion directe est susceptible de donner lieu à une infrastructure monétaire qui remplacerait le système actuel de correspondance bancaire, centré autour du dollar. Les monnaies nationales des pays impliqués, et surtout le renminbi, seraient utilisées pour les transactions.

En somme, la bataille pour le contrôle de l’infrastructure monétaire mondiale s’étend pleinement à l’espace numérique où deux initiatives rivalisent. Pour le moment, la suprématie du dollar demeure largement intacte tandis que la démarche chinoise est, elle, encore fragile. Elle vient en outre de subir un revers politique : à la mi-septembre, l’Arabie saoudite a quitté le projet mBridge. Les autorités monétaires saoudiennes nient toute pression américaine. Néanmoins, comme le souligne le magazine Fortune, la Banque des règlements internationaux s’était déjà retirée du projet en 2024 à la suite d’une campagne de lobbying américaine 27.

La persistante externalisation des déséquilibres macroéconomiques 

Après la parenthèse douanière, l’antagonisme sino-américain retrouve les terrains plus discrets mais surtout plus décisifs des infrastructures numérique, physique et monétaire du marché mondial, et s’y intensifie. Car les contraintes politico-économiques promouvant l’affrontement sont plus fortes que jamais, aux États-Unis en particulier. 

En Chine, il existe une certaine stabilité : la stratégie d’externalisation des déséquilibres macroéconomiques internes par la conquête des marchés étrangers a été confirmée par le dernier plan. Aux États-Unis, au contraire, le rapport au marché mondial est devenu explosif. Pour en prendre la mesure il convient de garder à l’esprit que, du point de vue de Washington, la mondialisation devait jouer le rôle de stabilisateur politique 28. Née dans un contexte marqué par les conflits redistributifs intenses des années 1970, elle devait permettre aux ménages de suivre les normes de consommation alors même que les revenus réels stagnaient, grâce à l’importation de biens bon marché. Simultanément, les entreprises devaient pouvoir accéder à une multitude d’opportunités lucratives à travers tous les continents et ainsi rétablir leur rentabilité.

Aujourd’hui, cet outil de pacification sociale est en panne. En contexte de revenus quasi-stagnants, l’inflation est politiquement explosive. Si Trump a pu remporter la Maison-Blanche en 2024 grâce à l’incapacité de Biden à lutter contre la hausse des prix, il est désormais pris dans le même engrenage. Pire, la combinaison entre sa réforme fiscale accentuant les inégalités de revenu et les effets inflationnistes de sa politique commerciale (et de la guerre en Iran) que les entreprises répercutent sur les ménages, attise la crise de la vie chère. Cette configuration s’observe de façon flagrante : selon les dernières données disponibles, la part du travail dans la valeur ajoutée s’est effondrée à 52,8 % – du jamais vu depuis le début de l’enregistrement des statistiques en 1947. Mécaniquement, la part du capital a atteint de nouveaux sommets.

La crise particulièrement aiguë que traversent les États-Unis vient du fait que la promesse de pacification sociale de la mondialisation a en réalité été doublement rompue : outre le mécontentement des ménages, les entreprises estiment que la mondialisation est de plus en plus dysfonctionnelle. Certes, elle a permis aux bénéfices réalisés par les entreprises américaines à l’étranger de s’envoler, mais cette dynamique s’essouffle sous l’effet de l’essor technologique chinois. Jamais, en près de 50 ans, le ratio profits étrangers/profits domestiques n’était tombé aussi bas qu’aujourd’hui. Il tourne désormais autour de 46 %. 

Pire encore, rien n’indique que la montée en gamme chinoise doive représenter un phénomène éphémère. Bien entendu, les entreprises américaines tirent toujours des bénéfices colossaux du marché mondial. Néanmoins, la tendance des dernières années est vécue comme un déclassement qui risque de s’amplifier dans les années à venir. La pression monte donc à Washington pour trouver les leviers susceptibles de freiner l’essor de la Chine.

Si Trump porte une responsabilité directe dans l’aggravation de la crise de la vie chère, et échoue pour l’instant à desserrer l’étau du coût du carburant, il est pleinement mobilisé, à travers une série d’initiatives infrastructurelles, pour rendre la mondialisation à nouveau fonctionnelle du point de vue des firmes américaines. À ce titre, il poursuit la même ligne de politique économique étrangère que ses prédécesseurs. À la différence de ces derniers, qui ont essayé d’anticiper et d’éviter les effets négatifs de l’essor de la Chine sur la rentabilité des firmes américaines, l’administration Trump subit une pression accrue, car l’effet négatif est désormais une réalité. Sur ce plan, Xi Jinping n’a aucune concession à offrir, car il doit lui-même assurer la reproduction d’un modèle économique extraverti. En tentant d’externaliser les déséquilibres macroéconomiques internes, chacune des deux superpuissances alimente inlassablement le cyclone.

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Le Zhejiang, laboratoire de Xi Jinping https://legrandcontinent.eu/fr/2026/10/11/le-zhejiang-laboratoire-de-xi-jinping/ Sun, 11 Oct 2026 10:30:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=363557 Ce que la province raconte du projet du Parti communiste pour la Chine

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Aujourd’hui, le Zhejiang est qualifié de « précurseur de la modernisation à la chinoise » (Zhongguoshi xiandaihua de xianxingzhe). Ce titre prestigieux (et unique) lui a été conféré par Xi Jinping lui-même, en septembre 2023, lors d’une visite dans la province. Trois mois plus tard, les autorités provinciales ont commencé à utiliser officiellement cette appellation 29. Depuis lors, le Zhejiang est présenté comme un modèle de modernisation que les autres provinces se doivent, sinon d’imiter, du moins d’étudier pour s’en inspirer. Cette province de l’Est de la Chine constitue ainsi aujourd’hui un laboratoire pilote pour les futures politiques nationales dans des domaines aussi divers que l’évolution de l’emploi due à la révolution technologique et industrielle, la «  prospérité commune  » (gongtong fuyu) et la réduction des inégalités socio-économiques, la gestion du vieillissement démographique, la protection de l’environnement et le respect de la nature, ainsi que la stabilité politique. En d’autres termes, le Zhejiang, érigé en province modèle, s’inscrit dans une stratégie de modernisation globale, dont il a été le foyer d’expérimentation et qui est désormais progressivement étendue à l’ensemble du pays. Le rôle personnel de Xi dans cette stratégie ne saurait être sous-estimé et met en lumière, s’il en était besoin, la concentration des pouvoirs entre les mains du leader chinois.

Le Zhejiang est l’une des provinces les plus développées de Chine : son PIB (environ 1 320 milliards de dollars en 2025) est le quatrième plus important du pays, après le Guangdong, le Jiangsu et le Shandong ; son PIB par habitant (près de 20 000 dollars) est le cinquième plus élevé après Pékin, Shanghai, le Jiangsu et le Fujian. Ce n’est ni une province très étendue (105 500 kilomètres carrés, 25e parmi les provinces chinoises), ni très peuplée (67 millions d’habitants, 7e rang). Mais historiquement, depuis au moins la dynastie Song (Xe-XIIIe siècles), le nord du Zhejiang – Hangzhou fut un temps la capitale des Song du Sud de 1138 à 1276 – et le sud du Jiangsu sont plus prospères et culturellement plus raffinés que le reste de l’Empire. À compter de la fin de la dynastie Qing (ou mandchoue), la proximité du Zhejiang avec Shanghai, principal centre économique, a fortement contribué à son développement. Après le lancement de la politique de réformes et d’ouverture par le Parti communiste à la fin des années 1970, Deng Xiaoping avait coutume de dire : « Si vous voulez voir le capitalisme, allez à Wenzhou ! » De fait, depuis lors, cette ville du sud du Zhejiang est devenue un modèle d’entrepreneuriat privé, imité par la suite par de nombreuses autres régions du pays. Et Hangzhou, célèbre pour la beauté de son « lac de l’Oest » (Xihu), est aujourd’hui une capitale provinciale très dynamique, abritant un grand nombre d’entreprises de haute technologie telles qu’Alibaba ou DeepSeek, qui a lancé en janvier 2025, un modèle de langage de raisonnement en accès ouvert au retentissement mondial. 

La stratégie dite des « deux huit » de Xi Jinping

L’élévation de la province du Zhejiang en 2023 au rang de « pionnier de la modernisation à la chinoise » n’est pas une coïncidence. En effet, Xi Jinping a été secrétaire du Parti du Zhejiang pendant près de cinq ans, de 2002 à 2007. Il connaît bien cette province, qu’il a notamment dirigée avec Li Qiang, qui a été à partir de 2004, son chef de cabinet (secrétaire général du comité provincial du Parti) et aujourd’hui Premier ministre. Xi y a introduit la « stratégie des Deux Huit » (Ba Ba Zhanlüe) en juillet 2003. Cette stratégie est constituée d’un ensemble de huit mesures visant à stimuler le développement économique en tirant parti de huit atouts existants : une économie à « propriété multiple », euphémisme pour désigner l’entrepreneuriat privé, en conservant cependant la propriété publique comme secteur principal ; l’approfondissement de l’intégration du Zhejiang dans la région du delta du Yangtsé dominée par Shanghai et une plus grande ouverture sur le monde ; l’accélération de l’édification d’une base industrielle manufacturière avancée ; la promotion de l’intégration entre les villes et les campagnes afin de réduire les disparités  ; le renforcement de la protection de l’environnement et la création d’un « Zhejiang vert » ; la valorisation du littoral provincial pour développer une économie bleue ; la construction d’infrastructures clefs et l’amélioration de l’État de droit ; et la transformation du Zhejiang en une province culturelle et scientifique ainsi qu’en un pôle éducatif.

Il convient de mentionner ces huit mesures car nombre d’entre elles ont été reprises au niveau national et figurent les orientations de modernisation fixées à partir de 2021, année du centenaire du Parti. De plus, la « pensée économique de Xi Jinping » s’inspire largement de cette expérience.

Le 1er juillet 2021, Xi Jinping a déclaré que la Chine avait atteint son « premier objectif du centenaire », à savoir la « prospérité modérée » (xiaokang), et qu’il était temps de passer au « deuxième objectif du centenaire » de la modernisation, c’est-à-dire de la hisser au rang de « grand pays socialiste moderne » d’ici 2049, année du centenaire de la République populaire. Étroitement liée au « grand renouveau de la nation chinoise », cette deuxième étape de la modernisation chinoise privilégie un développement holistique dans les domaines économique, politique, culturel, social et écologique – appelé « plan intégré des cinq sphères » –, qui met l’accent sur la « prospérité commune », une croissance centrée sur le peuple et un progrès durable et pacifique, distinct des modèles occidentaux, le tout sous l’égide du Parti, bien entendu 30.

Un an plus tard, en octobre 2022, le XXe Congrès du Parti a réaffirmé le plan intégré des cinq sphères et a présenté les grandes caractéristiques de la « modernisation socialiste » de la Chine  : une population nombreuse, une prospérité commune, un progrès matériel, culturel et éthique, l’harmonie entre l’humanité et la nature, ainsi qu’un développement pacifique, qui fait directement référence à la politique étrangère de la République populaire. La prochaine étape de la modernisation comprend également la poursuite d’un développement de haute qualité 31, la mise en place d’une «  démocratie populaire intégrale  » 32 (une nouvelle forme de «  léninisme consultatif  », selon l’expression du politologue Steve Tsang 33), et l’enrichissement de la vie culturelle du peuple 34. 

C’est donc dans ce contexte qu’en septembre 2023 Xi Jinping a promu le Zhejiang au rang de « pionnier de la modernisation à la chinoise ». Cela signifie qu’officiellement la province doit s’atteler tout particulièrement à la mission d’explorer de nouvelles voies pour un développement de haute qualité, la construction d’un urbanisme moderne et la revitalisation des zones rurales. Elle doit y parvenir en approfondissant les réformes, en misant sur un développement axé sur l’innovation et en construisant de manière globale une zone pilote destinée à promouvoir la « prospérité commune ».

Les expériences conduites au Zhejiang

C’est ainsi que diverses expériences menées dans le Zhejiang, dont plusieurs ont été lancées lorsque Xi Jinping dirigeait la province, ont été rétrospectivement présentées comme des modèles pour le reste du pays, certaines d’entre elles avant même 2023.

La première de ces expériences concerne les hautes technologies. Grâce à Alibaba, Hangzhou est devenue depuis au moins deux décennies la « capitale du e-commerce » (dianshang zhi du) de la Chine. En 2003, Xi Jinping a par ailleurs lancé un projet appelé le « Zhejiang numérique » (shuzi Zhejiang), l’un des éléments centraux de la « stratégie des Deux Huit », afin d’accélérer la modernisation de la province. Cette stratégie a directement contribué à l’émergence de nombreuses entreprises de haute technologie, parmi lesquelles ce que l’Internet chinois appelle les « six petits dragons de Hangzhou » (Hangzhou liu xiaolong), un regroupement informel de start-ups technologiques actives notamment dans le domaine de l’IA, comprenant DeepSeek, Game Science, Unitree Robotics, DEEP Robotics, BrainCo et Manycore Tech.

Pour mémoire, indiquons que Game Science (Youxi kexue) est le développeur du jeu vidéo à succès « Black Myth : Wukong » ; Unitree Robotics (Yushu keji) est célèbre pour ses chiens robots et ses robots humanoïdes ; DEEP Robotics (Yunshenchu ​​keji) construit lui aussi des robots quadrupèdes intelligents ; BrainCo (Qiangnao keji) est une société d’interfaces cerveau-ordinateur non invasives et Manycore Tech (Qunhe keji) est une société de logiciels de conception 3D.

Plus tard, en 2010, le gouvernement de Hangzhou a lancé le Plan Aiglon  » (chuying jihua), destiné à soutenir les jeunes entreprises scientifiques et technologiques. Le projet a consisté à collaborer avec des incubateurs pour identifier les entreprises technologiques prometteuses et proposer des financements publics ainsi que d’autres formes d’aide, notamment aux startups créées par des jeunes diplômés ou des étudiants revenus de l’étranger. Unitree a notamment bénéficié d’un soutien initial, ainsi que de subventions publiques du district urbain de Binjiang à Hangzhou. En 2019, le Zhejiang est devenu la première province à mettre en œuvre le système dit «  des chefs de chaîne  » (lianzhangzhi), un modèle d’organisation originaire de Changsha, dans le Hunan, qui renforce le contrôle de l’État-Parti sur les chaînes d’approvisionnement grâce à une structure impliquant une étroite coordination entre d’une part les hauts fonctionnaires locaux, les «  chefs de chaîne  » (lianzhang), et d’autre part les entreprises chefs de file de chaque filière, les «  maîtres de chaîne  » (lianzhu). La même année, Hangzhou a commencé à financer et à soutenir la recherche fondamentale en intelligence artificielle 35. En d’autres termes, l’expérience ou le modèle du Zhejiang place le Parti-État au cœur de sa stratégie de modernisation, ce qui correspond précisément à l’intention de Xi  : tout en encourageant l’entrepreneuriat privé, il est essentiel de maintenir le Parti communiste au sommet du système politique et économique chinois.

La deuxième expérience du Zhejiang concerne les talents, ou ce que les autorités du Zhejiang ont appelé la formation des « trois équipes » (sanzhi duiwu) : « une équipe de cadres de haut niveau, une équipe de talents innovants et d’entrepreneurs de haut niveau, et une main-d’œuvre hautement qualifiée ». Élément important de la « stratégie des Deux Huit », la formation des talents a été fortement encouragée plus récemment par Yi Lianhong, secrétaire du Parti du Zhejiang de 2022 à 2024, et d’autres responsables provinciaux, puis par Wang Hao, alors gouverneur, et devenu son successeur en octobre 2024, avant de servir de modèle à l’échelle nationale 36.

L’expérimentation du Zhejiang comprend également un projet ambitieux de modernisation des zones rurales lancé par Xi Jinping en 2003, « Projet de démonstration de mille villages et d’assainissement de dix mille villages ». Le 1er janvier 2024, le Comité central du PCC et le Conseil des affaires d’État (le gouvernement central) ont adopté un « Avis sur la promotion efficace de la revitalisation globale des zones rurales par l’apprentissage et l’application de l’expérience » de ce projet 37. Cette décision vise notamment à garantir la sécurité alimentaire, à prévenir tout retour de la pauvreté et à améliorer le niveau de développement des campagnes.

En matière de prospérité commune, dès le 20 mai 2021, autrement dit avant que le Zhejiang ne soit promu au rang de province pionnière, la direction du Parti et le Conseil d’État avaient approuvé un «  Avis sur le soutien au développement de haute qualité du Zhejiang et la construction d’une zone de démonstration pour la prospérité commune  » 38. S’inspirant de la « stratégie des Deux Huit » du Zhejiang et prenant cette province comme modèle, cette politique vise à réduire les disparités régionales, entre zones rurales et urbaines, et de revenus, en allouant davantage de ressources aux campagnes, aux communautés locales, aux régions relativement sous-développées et aux populations en difficulté. La stratégie vise également à améliorer le bien-être de la population, en facilitant notamment l’accès à l’éducation préscolaire et la scolarisation des enfants ainsi que l’accès à l’emploi, aux soins médicaux, aux services aux personnes âgées, au logement et au soutien aux personnes vulnérables. La méthode promue par le gouvernement central consiste à améliorer le système de répartition des revenus, à mieux coordonner le développement régional urbain et rural, à promouvoir une « culture socialiste avancée », à protéger l’environnement et à moderniser la gouvernance sociale.

Aujourd’hui, le Zhejiang est également présenté comme un modèle de développement culturel. Fin juillet 2025, le gouvernement provincial a célébré le 20e anniversaire de la décision prise par Xi Jinping en 2005 de faire du Zhejiang une « grande province culturelle ». Les festivités ont été relayées au niveau national par un article de l’agence de presse officielle Xinhua intitulé  : «  La magnifique pratique de la construction d’une nation culturellement forte  : chronique des 20 années de promotion continue du développement culturel au Zhejiang dans le cadre de la “stratégie des Deux Huit”  » 39.

Le Zhejiang sert aussi de modèle pour l’embellissement du pays. En août 2005, Xi Jinping, alors secrétaire du Parti de la province, a visité le village de Yu, site pittoresque et destination touristique du district d’Anji. Il y a déclaré  : «  Les eaux claires et les montagnes verdoyantes sont elles-mêmes des montagnes d’or et d’argent.  » C’est l’origine de la «  théorie des deux montagnes  » (liangshan linian), une formule qui a depuis été reproduite dans de nombreuses autres régions de Chine, par exemple au village de Liangjiahe, dans le Shaanxi, près de Shijiazhuang, dans le Hebei, ou encore à Xingli, une baie à Xiamen, dans le Fujian. En août 2025, à l’occasion du 20e anniversaire de la visite de Xi Jinping au village de Yu, un long article de l’agence officielle Xinhua présentant ces déclarations concluait  : «  Née en Chine et ouverte sur le monde, la théorie des “deux montagnes” guide la transformation progressive du beau rêve chinois d’une coexistence harmonieuse entre l’humanité et la nature et contribuera sans aucun doute à la construction d’une communauté de destin pour l’humanité et à la protection de notre planète.  » 40. Aujourd’hui, la référence à la « communauté de destin pour l’humanité » est devenue incontournable quel que soit le sujet abordé, soulignant à la fois la concentration du pouvoir entre les mains du secrétaire général du PCC et l’émergence d’un nouveau culte de la personnalité dans la Chine de Xi Jinping 41.

Enfin, le choix de Hangzhou par Xi Jinping pour accueillir le sommet du G20 en septembre 2016 n’était pas anodin. Le gouvernement chinois y a diffusé un message d’ouverture et d’intégration vis-à-vis du reste de la communauté internationale, visant clairement à présenter la Chine comme un pays soutenant la mondialisation économique, le développement durable et une coordination politique renforcée entre les États membres du G20 42. Le Zhejiang est désormais présenté comme un modèle de la stratégie chinoise d’« internationalisation », une province qui a fortement encouragé ses entreprises à développer leurs activités à l’étranger et à s’internationaliser.

Étudier auprès du Zhejiang

Le Zhejiang est devenu non seulement un laboratoire d’expérimentation locale, mais aussi un centre national de formation à la « modernisation à la chinoise ». Xi Jinping et d’autres anciens hauts responsables du Zhejiang sont devenus des mentors pour les autres provinces, ce qui a manifestement favorisé leur propre ascension. 

Par exemple, deux des quatre municipalités relevant directement du pouvoir central sont dirigées par des cadres ayant travaillé auparavant au Zhejiang : Chongqing, dont l’actuel secrétaire du Parti, Yuan Jiajun, a été gouverneur du Zhejiang (2017-2020) puis secrétaire du Parti (2020-2022) ; Tianjin, dont le secrétaire du Parti, Chen Min’er, a travaillé au Zhejiang pendant plus de 30 ans et est proche de Xi Jinping. Shanghai a par ailleurs eu pour maire, de 2020 à septembre 2026, Gong Zheng, vice-gouverneur du Zhejiang de 2008 à 2013 puis secrétaire du Parti de Hangzhou de 2013 à 2015.

Les visites d’étude au Zhejiang se sont intensifiées en 2025. Au cours des huit premiers mois de l’année, sept délégations gouvernementales, dont celles des régions administratives spéciales de Hong Kong et de Macao, ont effectué des voyages d’étude au Zhejiang pour s’inspirer de sa mise en œuvre de la « modernisation à la chinoise » et en particulier des « six petits dragons » de Hangzhou.

Combien de Zhejiang la Chine de Xi peut-elle édifier ? 

La grande question est de savoir si les autres provinces chinoises peuvent reproduire l’expérience du Zhejiang devenue une véritable réussite. De toute évidence, nombre d’entre elles souhaitent développer leurs propres industries de haute technologie, de l’IA à la robotique en passant par le commerce électronique et la voiture électrique, former ou attirer leurs propres talents et améliorer leur système de protection sociale. Cette amélioration inclut depuis mai 2026 l’intégration progressive des quelque 300 millions de migrants qui vivent en villes mais ne bénéficient pas encore des mêmes avantages sociaux que les citadins détenteurs d’un «  hukou  », c’est-à-dire du livret de résidence urbain. Néanmoins, il est peu probable que toutes les provinces chinoises puissent imiter pleinement le Zhejiang. D’une part, les disparités régionales en termes de niveau de développement économique et de ressources financières restent un obstacle majeur, notamment dans un contexte de crise du secteur immobilier. Ainsi, dans le Zhejiang, l’écart de revenus entre les zones urbaines et rurales est de 1,81, bien inférieur à la moyenne nationale de 2,31. Pékin est parfaitement conscient de cette réalité et demande aux autres provinces de s’inspirer à leur manière et avec souplesse des «  zones pilotes de prospérité commune  » de la province modèle 43.

D’autre part, est-il stratégique que chaque province se dote d’un nombre d’entreprises de haute technologie équivalent à celui du Zhejiang  ? À plusieurs reprises, dès 2025, Xi Jinping a mis en garde les gouvernements locaux non seulement contre la tentation de développer des industries redondantes, notamment dans les domaines des véhicules électriques et de l’IA, mais aussi contre une «  concurrence désordonnée  » et une expansion inconsidérée 44. L’un des problèmes majeurs de l’économie chinoise aujourd’hui est ce que l’on appelle «  l’involution  » (neijuan), cette concurrence féroce entre les provinces et entre les entreprises dans de nombreuses industries d’avenir, des véhicules électriques aux panneaux solaires en passant par les semi-conducteurs.

La prospérité commune et une meilleure redistribution des richesses demeurent un objectif clef du Parti communiste de Xi Jinping. Cependant, compte tenu des difficultés financières que rencontrent actuellement de nombreuses collectivités territoriales, notamment en raison de la crise du secteur immobilier, il est peu probable que toutes les provinces soient en mesure d’offrir le même niveau d’accès à des soins de santé abordables, à une éducation gratuite et, plus largement, à une protection sociale aussi étendue. Autrement dit, le ralentissement économique et la stagnation de la consommation en Chine risquent d’empêcher les autres provinces de développer un système de protection sociale aussi complet que celui mis en place progressivement dans le Zhejiang. 

On peut aussi rappeler que, tout en promouvant la prospérité commune, la redistribution et la réduction des inégalités sociales, Xi Jinping s’oppose à la mise en place d’un « État-providence » car, selon lui, le « welfarisme » entretient « l’oisiveté » (福利主义养懒汉) 45. L’autre motivation de cette déclaration est sans doute qu’en dépit de son prodigieux développement économique, la Chine n’a pas les moyens de financer un tel système.

Enfin, ce que Xi appelle la « démocratie populaire intégrale » vise avant tout à renforcer la légitimité du Parti au sein de la société. Dans le Zhejiang, comme dans les autres régions et villes développées du pays, à l’instar de Shanghai, des mécanismes de consultation de la société ont progressivement émergé à la base, contribuant au maintien de la stabilité sociale. Mais il faudra du temps avant que de tels mécanismes ne soient mis en place et activés dans le reste du pays. Quoi qu’il en soit, le PCC restera le seul décideur en matière politique.

En somme, si l’expérience du Zhejiang constitue un précédent utile pour le reste de la Chine, il s’agit davantage d’un ensemble de réussites et de sources d’inspiration que d’un modèle applicable à l’ensemble du pays. Cela n’empêche pas Xi Jinping de faire de sa promotion une priorité.

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