Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/ L'échelle pertinente Sat, 12 Sep 2026 00:19:01 +0000 fr-FR hourly 1 https://legrandcontinent.eu/fr/wp-content/uploads/sites/2/2021/03/cropped-Capture-décran-2021-03-20-à-19.21.51-32x32.png Le Grand Continent https://legrandcontinent.eu/fr/ 32 32 Claude, l’IA d’Anthropic, est utilisé pour tenter de développer des missiles et des armes biologiques https://legrandcontinent.eu/fr/2026/09/11/claude-lia-danthropic-est-utilise-pour-tenter-de-developper-des-missiles-et-des-armes-biologiques/ Fri, 11 Sep 2026 16:22:24 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=357458 L’entreprise américaine assure avoir mis fin à chaque tentative

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Dans un rapport publié jeudi 10 septembre, Anthropic a rendu publiques des informations concernant 39 cas d’utilisation de Claude à des fins malveillantes et criminelles, recensés entre décembre 2025 et août 2026. Ces derniers vont de la fraude, de l’usurpation d’identité ou du vol de clés API, jusqu’à des tentatives d’espionnage et de développement d’armes militaires ou biologiques 1.

  • Claude a notamment été utilisé par des acteurs étatiques iraniens, russes et émiratis pour mener des campagnes de propagande, bâtir des outils de surveillance visant des minorités et des opposants, et diffuser du contenu favorable à leurs régimes.
  • Ainsi, un acteur étatique russe s’est servi du chatbot pour produire du contenu de propagande pro-russe et anti-français diffusé via une radio centrafricaine, et pour fabriquer de faux documents administratifs centrafricains.
  • L’entreprise a également révélé que des responsables émiratis avaient utilisé Claude pour orchestrer une campagne contre les Frères musulmans en s’appuyant sur de faux influenceurs ainsi que sur l’identité usurpée d’une ONG suisse, utilisée pour publier de faux rapports sur les droits de l’homme rédigés par Abou Dhabi.

Des comptes liés au régime iranien ont quant à eux tenté d’utiliser Claude pour mettre en place des campagnes d’influence visant l’opinion publique étrangère et iranienne.

  • Un de ces acteurs a notamment utilisé le chatbot pour produire des documents officiels dans le cadre de ces campagnes, et a élaboré un plan d’organisation pour les funérailles du Guide suprême Ali Khamenei.
  • Un autre acteur a demandé à Claude de reproduire les voix d’écrivains iraniens et de préparer à l’avance des discours en vue de la succession du Guide suprême.

Dans plusieurs cas documentés par Anthropic, Claude a été utilisé pour mener des opérations de surveillance et d’espionnage, ou pour développer des logiciels de guidage de roquettes et de missiles. L’entreprise assure avoir « mis fin dans chaque cas à l’activité en question, renforcé nos mesures de protection de l’IA en nous appuyant sur les enseignements tirés, et partagé nos renseignements avec les autorités et nos partenaires du secteur lorsque cela s’avérait nécessaire ».

  • Des acteurs chinois ont eu recours à Claude pour tenter de surveiller, profiler et recruter des personnes d’origine ouïghoure ayant rejoint l’Armée syrienne, en leur proposant de l’argent en échange d’informations sur leurs unités.
  • En Russie, des acteurs ont utilisé Claude pour développer un essaim de drones kamikazes autonomes FPV. Le système de vision a été entraîné sur des images prises sur le front en Ukraine.
  • Enfin, des acteurs basés dans le nord du Yémen, partiellement contrôlé par les Houthis, ont tenté d’utiliser l’IA pour développer une roquette guidée, un missile balistique d’une portée supérieure à 2 000 kilomètres, et une famille de missiles comprenant notamment une variante de véhicule planant hypersonique.

Anthropic a également reconnu l’utilisation de son chatbot par plusieurs chercheurs pour tenter de développer des armes biologiques.

  • L’entreprise a recensé cinq cas d’utilisation de Claude à ces fins : une demande de subvention pour des recherches sur le virus du chikungunya destinées à un institut militaire, des travaux sur l’adaptation de la grippe aviaire H5 aux mammifères, une demande de subvention sur l’évasion immunitaire des orthopoxvirus, et deux programmes, soutenus par des États, de conception de venins et de toxines.

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L’IA est-elle un virus cognitif ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/09/11/lia-est-elle-un-virus-cognitif/ Fri, 11 Sep 2026 16:10:39 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=357438 Les géants de l’intelligence artificielle sapent systématiquement le bien commun le plus fondamental de toute société humaine : notre cognition

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La cognition humaine collective, que l’on pourrait définir succinctement comme le produit, à l’échelle d’une société, de la puissance de calcul et de l’ensemble des processus émotionnels et comportementaux inhérents à nos structures neurobiologiques, voit-elle ses mécanismes de régénération détruits par l’IA ? 

Dès 2021, un rapport de François du Cluzel 2 présente la « guerre cognitive » comme une sixième dimension à part entière, au même titre que la terre, la mer, l’air, l’espace et l’espace cyber. En 2024, l’OTAN publie son premier agenda de développement dont la planification opérationnelle multi-domaines intègre la guerre cognitive aux côtés des cinq autres dimensions de la guerre 3 4. Dans le même temps, la communauté mathématique traverse une crise existentielle concernant son rôle, son avenir et sa « valeur ajoutée » dans un monde où l’IA est désormais capable de résoudre seule des problèmes à la frontière de nos connaissances (comme la conjecture d’Erdős 5) et d’écrire des articles publiables dans les revues les plus prestigieuses 6. D’un côté, le médaillé Fields Terence Tao entrevoit un monde de « collaboration heureuse » entre humains et IA pour produire toujours plus de mathématiques. De l’autre, le fraîchement médaillé Fields Jacob Tsimerman voit en l’IA la fin des mathématiques (voire de l’humanité). Fataliste, il annonce quitter la recherche pour rejoindre OpenAI sitôt reçue cette récompense pourtant accordée à de jeunes chercheurs pour accélérer leur carrière : pour lui, le seul choix serait d’utiliser l’IA pour avoir un impact positif « de l’intérieur ».

Dans ce contexte, le chercheur américain Nolan Lovett a récemment publié un article dans lequel il réfléchit à la manière dont l’intelligence artificielle « vide » notre « cognition collective » 7. Il y formule une série de prédictions si la trajectoire actuelle se poursuit avec les mêmes mécanismes d’incitations et les mêmes réglementations. Selon lui, à court terme, l’IA donne l’impression d’augmenter la cognition et la productivité humaines mais c’est en réalité un leurre, car à moyen et long terme elle va dégrader notre cognition collective, empêcher sa régénération, et finalement faire régresser l’humanité. Le phénomène, explique-t-il, s’apparente à la surpêche : à court terme on a plus de poissons et l’illusion d’un progrès, mais à moyen et long terme on finit par ne plus en avoir du tout. À terme, prévient-il, nous ne disposerons plus de cerveaux capables de comprendre la loi de Poisson sans IA. Il dresse un parallèle entre la déplétion de cette « cognition collective » et celle des ressources naturelles théorisée en 1968 par Garrett Hardin dans sa « Tragédie des biens communs » 8

La cognition collective comme bien commun

Hardin décrit en effet la manière dont des individus rationnels agissant indépendamment, dans leur propre intérêt, finissent inévitablement par épuiser les ressources collectives dont nous dépendons tous. Il appelle cela « la tragédie des communs », définis comme des ressources accessibles à tous (non excluables) mais dont l’utilisation par une personne réduit d’autant la quantité disponible pour les autres et notamment les « rivaux » ou concurrents. Il distingue deux niveaux de « ressources communes » : la « capacité d’accueil de la planète », et les ressources naturelles. Avec un regard moderne on peut se montrer critique envers le premier niveau de communs qu’il propose. Sa hantise de la surpopulation et sa critique virulente des politiques natalistes qui font selon lui « porter le coût de la reproduction à toute la société » ont particulièrement mal vieilli.

Cependant, son second niveau de « communs », à savoir les ressources naturelles, retient davantage l’attention, et c’est à lui que Nolan Lovett rattache la « cognition collective ». La régénération de ce commun serait précisément mise en péril par l’IA, qui détruirait les lieux et les temps de friction cognitive dont elle procède. Elle supprime des emplois de début de carrière durant lesquels l’expertise s’affûte au contact parfois brutal avec la réalité de la pratique professionnelle en entreprise. Elle réduit également les temps d’apprentissage souvent douloureux d’une nouvelle compétence par l’essai-erreur et la friction intense durant le parcours scolaire et universitaire, en apportant une solution immédiate et sur mesure. L’IA serait donc responsable d’une « tragédie de la cognition commune ». Pour étayer l’idée que la cognition collective est un commun, l’auteur lui attribue trois caractéristiques clefs : elle dépend de tous, elle est non exclusive et elle s’épuise dès lors que ses capacités de régénération sont entamées. 

Premièrement, la cognition collective dépend de tous. Une organisation qui cherche à recruter s’appuie sur un vivier de talents constitué en commun. D’où le problème de passager clandestin : chaque organisation bénéficie du fait de recruter des experts dans cet ensemble de « talents » mais n’a aucune incitation à assumer elle-même le coût du développement de nouveaux « talents », car ses concurrents, qui n’auraient pas investi de ressources, en profiteraient également. Deuxièmement, la cognition collective n’est pas excluante. Aucune organisation ne peut aisément empêcher ses rivaux d’en bénéficier. La mobilité des experts et la multiplicité des canaux de transfert de connaissances, garantissent que ceux qui n’alimentent pas le vivier y puiseront malgré tout. En 1965, Olson montrait qu’une telle configuration récompense le passager clandestin. Enfin, troisièmement, la cognition collective s’épuise si l’on n’a plus la capacité de la régénérer. Il s’agit sans doute du point le plus important.

De la même manière que les ressources naturelles communes s’épuisent par une surexploitation et un prélèvement supérieur à leurs capacités de régénération, la cognition collective disparaît par la destruction pure et simple de ses mécanismes de régénération. L’arrivée de l’IA dans le monde du travail détruit aussi bien des emplois que des mécanismes de régénération de la cognition collective. Bien que l’inquiétude soit légitime, ne se concentrer que sur la destruction potentielle d’emplois au détriment de ces mécanismes revient à ne voir que la partie émergée de l’iceberg. Des travaux récents montrent une élimination systématique des postes de début de carrière, que beaucoup d’observateurs et de responsables politiques considèrent comme un simple « ajustement » du marché du travail, comparable à ceux qu’ont provoqués les vagues d’automatisation antérieures, sans tenir compte de l’impact sur la régénération de la cognition collective.

Guerre cognitive et horizontalité avec l’IA : le rôle de la cognition collective

Dans un monde post-IA, à quoi sert encore la cognition collective ? Pourquoi s’inquiéter de la « tragédie de la cognition commune » ? Parmi les très nombreuses raisons, deux méritent qu’on s’y arrête. La première concerne la « guerre cognitive », déjà évoquée et mise par l’OTAN sur le même plan que les autres dimensions de la conflictualité moderne. La guerre informationnelle cherche à entraver l’accès à une information fiable et à créer une représentation erronée du réel. La guerre psychologique cible un groupe de personnes précis et exploite ses vulnérabilités afin de remplir un objectif stratégique militaire. La guerre cognitive, quant à elle, s’attaque aux processus mentaux et comportementaux d’analyse et d’interprétation des informations, de prise de décision, et de gestion des émotions et des pulsions. À force de déléguer à l’IA une part croissante de nos processus cognitifs, aussi bien émotionnels qu’intellectuels (on peut notamment penser à la part croissante de personnes qui lui soumettent leurs dilemmes personnels, leurs tourments et leurs expériences les plus intimes), nous nous rendons vulnérables à sa manipulation. Nolan Lovett se concentre sur les volets « expertise » et « compétences intellectuelles » de la cognition collective, mais on peut étendre ce concept à un nouveau volet « empathie, gestion des émotions et compétences relationnelles humaines ». 

À l’instar de Lovett qui voit un péril pour la régénération de la cognition collective « experte » dans la répartition des postes juniors permettant aux jeunes professionnels de mûrir, nous pouvons redouter le même sort pour sa composante « émotionnelle » à mesure que se raréfie, chez les moins de 30 ans, les interactions humaines sans intermédiation de l’IA ou des réseaux sociaux. Outre les effets sur la santé mentale, cette situation les rend vulnérables à une potentielle altération délibérée d’algorithmes, dans le but explicite de provoquer un maximum de chaos émotionnel au sein d’une population, afin de la rendre incapable de réagir à une crise ou à une attaque.

Le second rôle clef de la cognition collective qu’explore Lovett concerne la nature des interactions avec l’IA et la capacité à interagir sur un pied d’égalité. Comment quelqu’un qui ne sait faire quelque chose qu’avec l’aide de l’IA pourrait-il porter un regard critique sur la production de la machine ? À l’échelle d’une société, que se passe-t-il si tout le monde cesse d’apprendre à effectuer une tâche sans l’aide de l’IA, le jour où l’IA tombe en panne ou nous est retirée, comme cela a été le cas pour la première version publique de Fable 5 sous l’administration Trump ? Pire encore, que se passerait-il le jour où l’IA commencerait à halluciner de façon modérée et subtile, suffisamment pour causer des dégâts, mais pas assez pour être remarquée par quelqu’un qui n’a jamais appris à faire sans l’IA ? Cette question est également au cœur des tiraillements actuels de la communauté mathématique : l’IA permet d’obtenir très vite énormément de résultats très précieux, mais ce sont précisément ces processus longs, fastidieux, douloureux et frustrants de lente recherche mathématique qui forgeaient toute la créativité des cerveaux les plus brillants. Comme pour beaucoup d’autres disciplines, ce qui est vrai en mathématiques l’est également dans beaucoup d’autres domaines. 

Elinor Ostrom et la gouvernance polycentrique

La tragédie de la cognition commune est-elle inévitable ? En 1990, Elinor Ostrom, lauréate du prix Nobel d’économie en 2009, répond que non et propose une approche fondée sur l’observation de communautés qui exploitent les ressources communes sans les épuiser. Elle en tire des enseignements sur lesquels repose une gouvernance polycentrique assurant la pérennité des communs. Cette gouvernance repose sur huit principes clefs :

  1. Des limites claires : chacun sait quelles ressources il peut utiliser et jusqu’à quelles limites.
  2. Une équivalence proportionnelle permettant de s’adapter aux différentes spécificités locales.
  3. Des accords issus de choix collectifs : ceux qui sont affectés par les règles sont ceux qui peuvent les modifier.
  4. Une surveillance active : la ressource et ses utilisateurs doivent être activement surveillés et les responsables de cette surveillance doivent rendre des comptes à la communauté dépendante de la ressource.
  5. Des sanctions graduées : il faut des punitions adaptées aux différentes transgressions possibles concernant la ressource.
  6. Des mécanismes de résolution des conflits : la communauté dépendant de la ressource doit disposer de lieux et de processus permettant d’arbitrer rapidement et à moindre coût les disputes afin de les résoudre avant qu’elles ne dégénèrent.
  7. La reconnaissance minimale du droit de s’organiser : les autorités externes doivent reconnaître aux utilisateurs le droit de créer leurs propres institutions. 
  8. Des échelons imbriqués : pour des ressources de grande taille, la gouvernance doit être organisée en différents niveaux imbriqués (local, régional, national). C’est la gouvernance polycentrique.

Nolan Lovett applique ces principes à la « tragédie de la cognition commune » et en dérive trois niveaux emboîtés d’action : 

  1. Le niveau organisationnel : chaque organisation peut par exemple mettre en place des « espaces d’apprentissage sans IA », ou un processus d’intégration des nouvelles recrues incluant un accès graduel à l’ensemble des outils IA.
  2. Le niveau des branches professionnelles (Ordre des médecins, barreau, chambre d’industrie, etc.) : par exemple, dans la formation continue ou la délivrance de certifications ou licences pour exercer, exigeant une période de pratique sans IA ou le passage de tests sans l’aide de l’IA.
  3. Le niveau de la puissance publique : par exemple, dans le versement de subventions ou de crédits d’impôts aux entreprises qui maintiennent l’emploi.

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Les Houthis ont pris le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb https://legrandcontinent.eu/fr/2026/09/11/les-houthis-ont-pris-le-controle-du-detroit-de-bab-el-mandeb/ Fri, 11 Sep 2026 14:52:57 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=357390 La voie maritime est la principale alternative au détroit d’Ormuz

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Les Houthis ont lancé dans la soirée du mercredi 9 septembre une vaste offensive dans le Sud du Yémen, autour du détroit de Bab el-Mandeb. Les combattants du groupe se seraient notamment emparés de la ville portuaire de Mocha, située à l’intérieur du goulot d’étranglement, sur la mer Rouge, ainsi que de plusieurs îles dont Périm, qui coupe le détroit en deux, Zuqar et Hanish, qui se trouvent à quelques kilomètres des côtes.

S’ils venaient à consolider leurs gains, les Houthis pourraient exercer un contrôle bien plus important sur le commerce transitant via le détroit.

  • Le groupe avait annoncé le 20 juillet un embargo sur les ports et les navires saoudiens, qui passent par Bab el-Mandeb.
  • Depuis, au moins huit pétroliers saoudiens ont été pris pour cible par les Houthis.

Cette offensive inflige un coup considérable à l’Arabie saoudite dont le prince héritier, Mohammed ben Salmane (MBS), a exhorté Donald Trump hier, jeudi 10, à lancer des frappes contre le groupe alors qu’il se rapprochait du détroit, selon Axios 9. Le président américain a refusé son appel, et des responsables de l’administration ont précisé que Washington n’avait pas l’intention d’intervenir directement contre les Houthis pour le moment.

Bien que leurs objectifs puissent diverger, le contrôle houthiste du détroit pourrait renforcer la main de Téhéran.

  • Hazem al-Assad, un membre du bureau politique des Houthis, a affirmé aujourd’hui, vendredi 11, qu’il n’y avait « aucune raison de s’inquiéter quant à la liberté de navigation et le commerce international en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb » 10.
  • L’embargo sur le pétrole saoudien ainsi que les récentes frappes du groupe sur les infrastructures pétrolières du royaume, menacent toutefois ses exportations de brut, qui restent inférieures à leur niveau pré-guerre en Iran.

Des images satellites prises hier, jeudi 10, montrent d’importantes fumées à proximité de l’oléoduc Est-Ouest, qui permet à Riyad d’exporter une partie importante de son pétrole sans avoir à emprunter le détroit d’Ormuz. À cette heure, l’Arabie saoudite n’a pas donné d’informations sur l’état du pipeline, et n’a pas publiquement confirmé de dégâts.

  • Le baril de pétrole Brent a dépassé les 108 dollars vendredi 11 septembre.
  • La production saoudienne de pétrole a chuté en août à 6 millions de barils par jour – contre 10 millions avant le début de la guerre –, soit son niveau le plus bas depuis plus de 30 ans.

Face au refus américain d’intervenir contre les Houthis, Riyad pourrait se tourner vers le Pakistan et la Turquie, avec qui le royaume a signé un accord de défense conjointe en août. 

  • Le ministre pakistanais de la Défense a déclaré mercredi 9 que Riyad pourrait activer la clause de défense mutuelle de l’accord.
  • De son côté, le ministère des Affaires étrangères turc avait condamné mardi 8 les frappes houthistes dans le sud de l’Arabie saoudite.

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L’AfD affirme vouloir mettre le réarmement allemand au service de « campagnes offensives de remigration » https://legrandcontinent.eu/fr/2026/09/11/lafd-affirme-vouloir-mettre-le-rearmement-allemand-au-service-de-campagnes-offensives-de-remigration/ Fri, 11 Sep 2026 12:11:57 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=357367 Pourquoi, malgré le scandale suscité, ce n’est pas vraiment un dérapage

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Lors de la réunion constitutive du groupe parlementaire de l’AfD au Landtag de Magdebourg, Ulrich Siegmund s’est exprimé hier soir sur la question du réarmement allemand et a établi un lien direct avec le projet de « remigration » du parti. 

Voici la traduction littérale de son propos 11 :

  • « Notre position est tout à fait claire et nous disons que nous ne condamnons pas de manière générale la production de matériel militaire, car nous aurons bien sûr besoin de moyens adaptés lors de futures offensives de remigration et d’expulsion, mais aussi, bien entendu, pour la sécurité intérieure, notre propre stabilité et la défense nationale – nous en sommes conscients, cela ne tombe pas du ciel. Il y a toutefois une grande différence avec le fait d’envoyer du matériel militaire dans des guerres étrangères, qui, en plus, est à nos frais, et nous courions ainsi le risque de nous impliquer dans des conflits étrangers. Nous considérons cela avec la plus grande prudence et le plus grand scepticisme. »

Ces paroles ont suscité une vive indignation. 

  • La présidente du groupe parlementaire SPD, Katja Pähle, a déclaré y voir une « menace politique », « le recours à la violence comme moyen politique » et « la hideuse grimace (hässliche Fratze) d’une politique dont le langage et les conceptions rappellent une nouvelle fois des modèles totalitaires ». 
  • Le BSW, le parti nationaliste de gauche qui envisage une collaboration avec l’AfD en Saxe-Anhalt, a lui aussi réagi vivement. Son coprésident, Fabio De Masi, estime que Siegmund cherche à provoquer afin de ne pas avoir à gouverner. 
  • Pour rappel, le chancelier Merz avait déjà qualifié mercredi au Bundestag la politique de « remigration » proposée par l’AfD de « nettoyage ethnique ».
  • Ces déclarations relancent le débat sur l’interdiction de l’AfD. L’Office fédéral de protection de la Constitution classe ce parti comme « manifestement d’extrême droite », et sa section régionale de Saxe-Anhalt l’est déjà depuis 2023. Cependant, aucune demande n’a encore été déposée à Karlsruhe, le chancelier fédéral Merz restant « sceptique » en raison d’obstacles juridiques « très, très élevés » et d’un SPD divisé, tandis que les Verts font pression pour que la procédure soit engagée.

Le lien entre la remigration et des mesures coercitives n’est en aucun cas un cas isolé, mais un thème central de l’idéologie de l’AfD. 

  • Dans le programme de gouvernement adopté en avril dernier à Magdebourg, l’AfD proposait notamment la création d’une « cellule de crise contre l’immigration », d’une « surveillance de quartier bénévole » conçue comme une force auxiliaire pour soutenir la police dans ses missions de sécurité, et saluait le rôle des agents chargés des expulsions comme des « héros du quotidien ».
  • Dès 2018, Björn Höcke, chef de file de l’aile völkisch du parti dont Ulrich Siegmund est le protégé, annonçait dans son recueil d’entretiens Nie zweimal in denselben Fluss, que « un projet de remigration à grande échelle sera nécessaire », qu’il s’agissait d’une politique de « cruauté bien dosée » (wohltemperierte Grausamkeit) et que « les épreuves humaines et les scènes désagréables ne pourront pas toujours être évitées ».
  • Se référant à un écrit de jeunesse de Hegel 12, il ajoutait que les « membres gangrenés » ne seraient pas soignés « à l’eau de lavande », mais « par les moyens les plus violents », et que l’Allemagne allait « malheureusement perdre certaines parties du peuple », trop faibles pour résister à l’africanisation, l’orientalisation et l’islamisation ».
  • Dans ce même ouvrage, il affirmait aspirer à « un nouveau Charles Martel pour sauver l’Europe » et dénigrait l’actuelle Bundeswehr, qu’il qualifie de « troupe de mercenaires sans objectifs sérieux ». 
  • Cette ligne dépasse la figure de Björn Höcke. En 2016, lors de l’approbation du programme politique de l’AfD, qui réclamait la suppression de « l’obstacle constitutionnel » à l’intervention de la Bundeswehr sur le territoire national et la création d’un « corps de réservistes chargés de la sécurité des frontières », Frauke Petry, alors présidente de l’AfD, avait exigé que la police des frontières utilise « si nécessaire son arme à feu » contre les migrants. Sa vice-présidente, Beatrix von Storch, avait précisé que cela devait être appliqué même contre les migrants accompagnés d’enfants.

À l’échelle fédérale, les objectifs ambitieux de la reconversion de l’industrie militaire posent un problème politique à un parti dont l’orientation fondamentale repose sur un alignement « pacifiste » vis-à-vis de la Russie. 

  • Au niveau local, l’AfD serait confrontée à un dossier particulièrement important. Le fabricant israélien Elbit Systems négocie actuellement l’implantation d’une usine à Sangerhausen, dans le sud du Saxe-Anhalt, sur un site de plus de 100 hectares, ce qui devrait créer environ 400 emplois – dans une ville qui a perdu un tiers de sa population depuis 1990 et affiche un taux de chômage supérieur à 10 %.

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Le siècle du djihad https://legrandcontinent.eu/fr/2026/09/11/le-siecle-du-djihad/ Fri, 11 Sep 2026 05:03:42 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=357270 Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, le djihadisme n’a jamais été aussi étendu

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Vingt-cinq ans après les attentats d’Al-Qaïda contre les tours jumelles, les États-Unis, leurs alliés occidentaux et de nombreux pays musulmans ont remporté d’innombrables victoires tactiques contre l’organisation terroriste et les autres groupes djihadistes. Ben Laden a été éliminé en 2011, le pseudo-califat territorial de l’État islamique a été détruit en 2019 et son « calife », Abou Bakr al-Baghdadi, a été tué la même année. La menace directe pesant sur l’Europe a nettement reculé par rapport aux années 2015-2016. Militairement, ce sont des succès considérables. Stratégiquement, le bilan est plus que maigre.

Car le djihadisme est aujourd’hui plus répandu que jamais. De l’Indonésie à la Mauritanie, en passant par le Mozambique et l’Afghanistan, des groupes djihadistes sont actifs dans des dizaines de pays. Rien qu’en Afrique, quinze États ont connu des violences liées à des groupes islamistes militants au cours des douze derniers mois, faisant près de 24 000 morts 13. Des attentats inspirés ou organisés par cette mouvance ont frappé jusqu’en Australie, en Russie, en France, en Allemagne ou aux États-Unis.

C’est l’une des erreurs majeures qui ont accompagné la « guerre contre le terrorisme » pendant vingt-cinq ans. On a confondu la destruction d’une organisation, d’un territoire ou d’un chef avec la disparition d’une mouvance idéologique beaucoup plus vaste. Cela semble donner raison au proverbe attribué aux talibans lorsqu’ils combattaient les Américains : « Vous avez les montres, nous avons le temps. » Cette formule reste valable à l’ère du smartphone et de l’intelligence artificielle. D’abord, parce que les adeptes de cette idéologie mortifère se croient gagnants dans tous les cas, la mort leur promettant le martyre ; ensuite, parce que les démocraties occidentales, et en premier lieu les États-Unis, ont mené une politique erratique et à court terme, ponctuée de graves erreurs, que l’Europe, souvent incohérente, faible et impatiente, a largement suivie.

Le 11-Septembre a changé la face du monde et ses conséquences continueront de marquer les années à venir, tandis que les conflits actuels du Proche-Orient risquent de prolonger cette dynamique. La guerre contre l’Iran, la question palestinienne toujours en suspens, le conflit à Gaza, l’expansion de la colonisation en Cisjordanie, les interventions israéliennes au Liban et en Syrie offrent à nouveau aux djihadistes des images, des récits et des griefs à exploiter.

Où étiez-vous le 11 septembre 2001 ?

Ce jour-là, j’étais en Serbie, à la terrasse d’un café sur les bords du Danube. Tout à coup, tout le monde s’est mis à regarder la télévision. On y voyait le premier avion percuter les tours jumelles, puis le second. Nous avons appris qu’au total, quatre avions de ligne avaient été détournés. L’un d’entre eux s’écrasera sur le Pentagone et un autre dans un champ en Pennsylvanie, après que les passagers et les membres d’équipage auront tenté de reprendre le contrôle. Les gens étaient sidérés et silencieux, même si beaucoup de Serbes n’étaient pas particulièrement bien disposés à l’égard des Américains. Deux ans plus tôt, l’OTAN, sous impulsion américaine, avait bombardé Belgrade pour contraindre la Serbie à se retirer du Kosovo. Le lendemain, le 12 septembre, pour la première et unique fois de son histoire, l’Alliance atlantique a activé son Article 5.

Lorsque les services de renseignement américains ont fait savoir qu’ils soupçonnaient Al-Qaïda, il est devenu évident que ces attentats, les plus meurtrières de l’histoire du terrorisme, auraient des conséquences mondiales. Le président américain avait déclaré le soir même que les États-Unis ne feraient « aucune distinction entre les terroristes ayant commis ces actes et ceux qui les abritent » 14. Mais personne ne pouvait imaginer à quel point elles allaient marquer le début du XXIe siècle.

Deux visions binaires du monde

Dès février 1998, lors de la création du « Front islamique mondial pour le djihad contre les Juifs et les Croisés », Ben Laden avait exposé ses objectifs : tuer les Américains et leurs alliés, civils comme militaires, y était présenté comme « un devoir individuel pour tout musulman qui peut le faire, dans tout pays où cela est possible. » 15

Le 20 septembre 2001, devant le Congrès, Bush avait résumé le nouvel ordre mondial en des termes presque aussi binaires : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes. » 16 La réponse de Ben Laden est arrivée le 7 octobre, le jour où les frappes en Afghanistan ont commencé : « Ces événements ont divisé le monde en deux camps, le camp des fidèles et le camp des infidèles. » 17

Cette polarisation totale n’a pas pris la forme d’un affrontement entre blocs civilisationnels, et la thèse alors populaire de Samuel Huntington sur le « choc des civilisations » ne s’est pas vérifiée de manière aussi frontale 18. Mais le monde s’est polarisé. La méfiance à l’égard des musulmans a considérablement augmenté dans les sociétés occidentales, s’aggravant à chaque nouveau choc, des guerres d’Afghanistan et d’Irak aux attentats de Madrid et de Londres, puis à ceux de Paris, Bruxelles, Nice et Berlin. Le Muslim Ban de Donald Trump, qui a restreint l’entrée des ressortissants de plusieurs pays à majorité musulmane 19, aurait été difficilement imaginable dans le contexte d’avant 2001. Et si la montée des droites populistes et de l’extrême droite aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne et ailleurs a de multiples causes, le terrorisme djihadiste, les guerres du Moyen-Orient et les débats sur l’immigration et l’Islam leur ont fourni des thèmes de mobilisation extrêmement puissants.

11 septembre 2001, New York – Vue du centre-ville envahi par la fumée depuis la West Side Highway. © Syndi Pilar/ZUMA Press Wire

L’idée de Francis Fukuyama d’une « fin de l’Histoire », selon laquelle la démocratie libérale n’avait plus de concurrent idéologique universel crédible 20 après l’effondrement du communisme soviétique, a elle aussi été en partie démentie. Le djihadisme n’est jamais devenu un système politique et économique capable de rivaliser avec la démocratie libérale, comme l’avait fait le communisme. Il a néanmoins démontré qu’une idéologie radicalement antilibérale, religieuse et révolutionnaire pouvait mobiliser durablement des dizaines, puis des centaines de milliers de personnes, provoquer des guerres, déstabiliser des États et remodeler la politique internationale.

Al-Qaïda n’est pas le djihadisme

On m’a très souvent posé, et on me pose encore, la question de l’avenir d’Al-Qaïda. Elle n’a jamais été la plus importante.

Al-Qaïda est une organisation. Le djihadisme est une mouvance beaucoup plus vaste, un phénomène politique, religieux, idéologique et militaire dont les organisations ne sont que des expressions successives. Elles naissent, se divisent, changent de nom, perdent leurs chefs, leurs territoires, et parfois presque tous leurs combattants. Le phénomène leur survit. Le 11-Septembre a donc marqué à la fois l’apogée d’Al-Qaïda central et le moment fondateur d’une mouvance plus vaste que l’organisation de Ben Laden.

La supériorité militaire, technologique et en matière de renseignement des États-Unis et de leurs alliés s’est révélée extraordinairement efficace pour détruire des organisations, des sanctuaires, des entités territoriales et des chaînes de commandement. Elle s’est en revanche montrée beaucoup moins capable de mettre à bas une idéologie ou de transformer les conditions politiques qui régénèrent continuellement la mobilisation djihadiste. Pire, la dialectique entre le djihadisme et la guerre contre la terreur a amplifié le premier jusqu’à lui donner une ampleur inédite. En 2001, le djihadisme était géographiquement concentré en Afghanistan, en Algérie, en Tchétchénie, au Pakistan, au Yémen et, auparavant, en Bosnie, et le nombre de militants appartenant directement aux organisations était limité. Le phénomène recouvre aujourd’hui un espace incomparablement plus vaste.

Comment en est-on arrivé là ? Plutôt qu’une histoire exhaustive, nous pouvons nous arrêter sur quelques moments clefs, y compris ceux qui ont suscité de véritables espoirs.

Kaboul, décembre 2001, l’espoir manqué

Le basculement géopolitique que Ben Laden espérait provoquer devait commencer par entraîner les États-Unis dans une guerre d’usure en Afghanistan pour leur infliger une défaite comparable à celle de l’URSS. Il voulait ensuite chasser de la région cet « ennemi lointain » qui, selon lui, soutenait les dictatures et monarchies corrompues du monde arabo-musulman. Son objectif était de renverser ces régimes, en Égypte et en Arabie Saoudite d’abord.

Dans un premier temps, c’est exactement le contraire qui s’est produit. En décembre 2001, j’étais à Kaboul. Les talibans avaient été chassés du pouvoir par une campagne éclair et les sanctuaires d’Al-Qaïda, notamment à Tora Bora, avaient été détruits. Des centaines de combattants avaient été tués et les autres étaient en déroute. Sérieux bémol : le commandement avait survécu, Ben Laden avait réussi à s’échapper, faute d’un déploiement américain suffisant pour verrouiller la longue frontière pakistanaise.

L’Afghanistan semblait néanmoins prendre un nouveau départ, perspective que nombre d’habitants de Kaboul accueillaient avec enthousiasme. Selon le HCR, environ 1,8 million de réfugiés afghans sont rentrés dans leur pays au cours de la seule année 2002, sans compter les centaines de milliers de déplacés internes 21. Un gouvernement intérimaire a été formé sous la direction de Hamid Karzaï, issu d’une famille pachtoune respectée. Quelques mois plus tard, le roi Zaher Shah, exilé à Rome depuis vingt-neuf ans, est également revenu. On pouvait alors penser que l’ère des talibans et d’Al-Qaïda était définitivement close.

Mais les catastrophes étaient déjà en gestation. Karzaï et le roi souhaitaient, comme ils me l’ont confié à l’époque, que les talibans soient associés à un processus de réconciliation nationale. Ils se sont toutefois heurtés à un refus catégorique de l’administration de George W. Bush. C’était une grave erreur. Une plus grave encore se préparait.

L’Irak, matrice de la tempte parfaite

Les néoconservateurs autour du président rêvaient d’un nouveau Moyen-Orient et, dans le contexte de la guerre contre le terrorisme, de renverser Saddam Hussein sous le prétexte fallacieux de la possession d’armes de destruction massive et d’une collaboration avec Al-Qaïda.

J’étais en Irak avant, pendant et après l’invasion, dont la légalité était profondément contestée sur le plan international. La très grande majorité des Irakiens soutenait le renversement de Saddam par les Américains : des membres chiites de la Garde républicaine censés lui être loyaux, ce qui restait de la classe moyenne sunnite, des Kurdes, et même des djihadistes déjà installés dans les montagnes du nord. « Il faut combattre le noir par le noir », m’a déclaré à l’époque un chef djihadiste.

Si l’invasion elle-même est critiquable, c’est surtout l’après qui a été catastrophique, faute de toute préparation. L’administration Bush s’en est remise à des exilés, pour l’essentiel chiites, installés à Londres ou aux États-Unis, largement déconnectés de la réalité irakienne. Deux de ses premières décisions ont été la « débaasification », qui exclut une grande partie des membres du parti Baas de la vie politique et de l’administration, puis la dissolution de l’armée, certes dominée par un commandement sunnite, mais qui réunissait des Irakiens de toutes confessions et constituait, depuis la guerre Iran-Irak, l’une des seules grandes institutions nationales du pays.

Des centaines de milliers d’Irakiens, en particulier des sunnites, se sont retrouvés exclus, humiliés ou sans emploi. Une partie d’entre eux est entrée en rébellion et s’est rapidement alliée à Al-Qaïda et à d’autres groupes djihadistes. Ceux qui tenaient une enclave dans les montagnes kurdes, près de la frontière iranienne, ont formé des cellules dans tout le pays. Des attentats ont frappé le siège de l’ONU à Bagdad le 19 août 2003, puis des mosquées chiites. Des Irakiens et de nombreux étrangers ont été enlevés. Le pays a alors plongé dans une guerre civile entre sunnites et chiites, rendant dérisoire l’image de George W. Bush annonçant, le 1er mai 2003, depuis le porte-avions USS Abraham Lincoln, la fin des grandes opérations de combat devant la bannière « Mission accomplie ».

En 2006, les statistiques américaines recensaient environ 6 600 attentats terroristes en Irak et quelque 13 300 morts 22. Tous n’étaient pas imputables aux djihadistes. Milices confessionnelles, insurgés et autres groupes armés prenaient part à ce déchaînement de violence. 

Le surge et l’illusion de la victoire

La situation était devenue si catastrophique que les États-Unis ont dû changer de stratégie. En janvier 2007, Bush lançait le surge, envoyant plus de 20 000 soldats supplémentaires et portant la présence américaine dans le pays à environ 170 000 hommes. Les Américains se sont appuyés sur un mouvement né quelques mois plus tôt dans la province d’Anbar : le Sahwa, ou « Réveil » sunnite. Des tribus et d’anciens insurgés se sont retournés contre Al-Qaïda, dont les assassinats et la volonté de contrôler les communautés locales ont suscité une opposition croissante. Le surge a généralisé cette alliance avec d’anciens adversaires.

La stratégie paraissait couronnée de succès. Al-Qaïda en Irak et son successeur, l’État islamique d’Irak, semblaient avoir été anéantis. Le « boucher de Bagdad », Abou Moussab al-Zarqaoui, avait été tué par une frappe américaine en juin 2006. Les États-Unis ont alors réduit leurs forces. D’environ 170 000 soldats en 2007, elles sont passées sous les 50 000 en 2010, avant le retrait quasi complet de décembre 2011.

Tout cela était prématuré. Les cellules sont entrées dans la clandestinité. Dans les prisons américaines et irakiennes, d’anciens cadres du régime de Saddam Hussein et des djihadistes se sont rencontrés et ont noué des liens qui joueront plus tard un rôle central dans la reconstitution de l’État islamique. La première vague de djihadistes européens partis pour l’Irak s’est dispersée dans les pays arabes, notamment au Yémen. D’autres sont revenus en Europe et ont radicalisé une nouvelle génération. En France, la filière des Buttes-Chaumont, active entre 2003 et 2005, comptait Chérif Kouachi, qui a été arrêté alors qu’il s’apprêtait à partir. Dix ans plus tard, il a participé avec son frère à l’attentat contre Charlie Hebdo.

S’accumulaient ainsi les nuages du désastre à venir. Une invasion menée sans préparation de l’après-Saddam. Une réduction de l’engagement avant la stabilisation. Un réengagement massif lorsque la situation est devenue intenable. Puis un nouveau retrait alors qu’aucune stabilisation politique durable n’avait été obtenue et que les cellules djihadistes n’avaient pas disparu.

Printemps arabes, califat, attentats en Europe

En 2011, un autre moment d’espoir a surgit, cette fois pour l’ensemble du monde arabe. Les manifestations déclenchées par l’immolation du jeune marchand ambulant Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid se sont propagées et ont provoqué la chute de Zine el-Abidine Ben Ali le 14 janvier 2011, puis celle de Hosni Moubarak le 11 février. Pendant quelques mois, on a pu croire que la jeunesse arabe allait marginaliser le djihadisme. Celui-ci affirmait depuis des années que seule la violence pouvait renverser les dictatures, mais des centaines de milliers de Tunisiens et d’Égyptiens venaient de démontrer le contraire. Ben Laden lui-même a été tué le 2 mai 2011 à Abbottabad, au Pakistan.

Rien de tout cela n’a pu empêcher l’expansion mondiale du djihad qu’il avait appelée de ses vœux. En Syrie, les manifestations se sont heurtées à la répression féroce du régime Assad. Une opposition armée s’est formée et la guerre civile a éclaté, ce qui a profité aux cellules djihadistes d’Irak, dont beaucoup de membres étaient syriens. L’État islamique a pu s’étendre en Syrie par infiltration et grâce à des combattants expérimentés, à mesure que l’autorité de l’État s’effondrait. Avec les armes, les hommes et les territoires ainsi acquis, il a aboli symboliquement la frontière héritée des accords Sykes-Picot, puis il est retourné en Irak dans une campagne éclair et a conquis Mossoul, une métropole de plus d’un million d’habitants, le 10 juin 2014. Le pseudo-califat d’Abou Bakr al-Baghdadi était né.

Des milliers de jeunes Européens, dont beaucoup de Français, ont rejoint ce « djihad », attirés par une propagande redoutablement efficace sur les réseaux sociaux et recrutés par des réseaux déjà existants en Europe, dont ceux créés par les vétérans des filières irakiennes de 2003-2006. On connaît les résultats : Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, le Bataclan et le Stade de France le 13 novembre 2015, Bruxelles le 22 mars 2016, Nice le 14 juillet 2016, Berlin le 19 décembre 2016.

En 2017, le califat a perdu ses capitales : Mossoul en juillet, puis Raqqa en octobre. Il n’a été définitivement détruit en tant qu’entité territoriale qu’en mars 2019, avec la chute de Baghouz, dans l’est de la Syrie. Baghdadi a été tué le 27 octobre 2019 lors d’une opération américaine dans le nord-ouest du pays. C’était une victoire tactique de plus, mais pas la fin du djihadisme. L’État islamique a survécu dans la clandestinité en Irak et en Syrie, et ses « provinces » ailleurs ont continué leurs activités ou ont gagné en importance.

Le retour des talibans

En août 2021, les talibans ont repris Kaboul. Ils avaient abrité Al-Qaïda et refusé de livrer Ben Laden, l’une des principales raisons de l’invasion d’octobre 2001. L’administration Trump avait signé avec eux, le 29 février 2020 à Doha, un accord prévoyant le retrait des troupes américaines, que Joe Biden a décidé de mener à terme. Ce retrait s’est déroulé dans le chaos, comme en témoignent les images d’Afghans tentant désespérément de s’accrocher aux avions à l’aéroport de Kaboul. Le 26 août 2021, l’État islamique au Khorasan (EI-K) a attaqué l’Abbey Gate, tuant 13 militaires américains et environ 170 civils afghans.

L’ironie était terrible. Vingt ans après avoir envahi l’Afghanistan pour renverser les talibans et détruire Al-Qaïda, les États-Unis ont quitté le pays en abandonnant le pouvoir aux talibans, qui ont été frappés dans les derniers jours de l’évacuation par une nouvelle branche de l’État islamique. Le paradoxe est double. En 2001-2002, alors qu’il aurait peut-être été possible d’intégrer une partie des talibans dans un processus politique, Washington s’y est refusé. Vingt ans plus tard, il a négocié directement avec eux et leur a de facto abandonné le pays. De plus, les talibans n’avaient jamais rompu avec Al-Qaïda. Le successeur de Ben Laden, Ayman al-Zawahiri, a été tué par une frappe de drone américaine à Kaboul le 31 juillet 2022, moins d’un an après leur arrivée au pouvoir.

Le retrait américain complique également la lutte contre l’EI-K, qui représente aujourd’hui l’une des menaces transnationales les plus inquiétantes. Les talibans le combattent et lui ont infligé des pertes importantes, sans parvenir à l’éliminer. L’organisation conserve une capacité de recrutement, notamment en Asie centrale, une forte présence numérique, ainsi que l’ambition de frapper loin de son sanctuaire afghan, comme l’ont montré les attentats de Kerman, en Iran, le 3 janvier 2024 (95 morts), et ceux du Crocus City Hall, près de Moscou, le 22 mars 2024 (145 morts) 23. Les services européens y restent particulièrement attentifs, même si l’essentiel de la menace en Europe provient aujourd’hui d’individus radicalisés localement plutôt que de cellules expédiées depuis l’Afghanistan 24.

Un djihadisme plus mondialisé que jamais

C’est la guerre d’Afghanistan contre les Soviétiques (1979-1989) qui a posé une partie des bases idéologiques et organisationnelles du djihadisme contemporain et d’Al-Qaïda. Mais c’est le 11-Septembre et la guerre contre la terreur qui a suivi, avec les erreurs commises en Afghanistan et l’invasion si mal préparée de l’Irak, qui ont en partie exaucé le vœu de Ben Laden. Il voulait provoquer une intervention américaine massive dans le monde musulman et inscrire le djihad dans un affrontement mondial. Al-Qaïda, en tant qu’organisation, n’a pas gagné. Les régimes égyptien et saoudien n’ont pas été renversés, et aucun califat universel n’a émergé. Mais le djihadisme est plus mondialisé que jamais. C’est l’évolution la plus inquiétante de ces vingt-cinq dernières années.

Vue du centre-ville envahi par la fumée depuis la West Side Highway. Un panneau de signalisation le long de la route indique « World Trade Center » avec une flèche pointant vers le centre-ville. © Syndi Pilar/ZUMA Press Wire

Les politiques à court terme qui ont alimenté cette dynamique n’ont pas disparu, bien au contraire. Donald Trump, qui avait fait du désengagement des « guerres sans fin » l’un de ses grands objectifs, s’est lui aussi retrouvé, par sa faute, entraîné dans une guerre directe avec l’Iran 25. Ce conflit cache d’ailleurs un paradoxe extraordinaire et dangereux. La République islamique chiite est l’un des ennemis idéologiques des djihadistes sunnites, l’État islamique considérant les chiites comme des apostats. Pourtant, Saif al-Adl, que les Nations unies considèrent comme le dirigeant de facto d’Al-Qaïda, se trouverait toujours en Iran 26. Que se passerait-il si lui et d’autres cadres disposaient demain d’une liberté d’action et d’un soutien iranien pour commettre des attentats ?

La question palestinienne est l’autre grand réservoir de la propagande djihadiste. La souffrance de la population de Gaza, les images de destruction et de victimes civiles, la poursuite de la colonisation en Cisjordanie, ainsi que le sentiment largement répandu dans le monde arabe et musulman d’un deux poids, deux mesures occidental, fournissent aux propagandistes des arguments extrêmement puissants pour recruter et présenter leur guerre comme une défense globale des musulmans.

L’Afrique, nouveau centre de gravité

C’est en Afrique que l’écart entre les victoires militaires remportées depuis 2001 et l’expansion géographique du phénomène est le plus frappant. Alors que l’attention occidentale était concentrée sur l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie et les attentats en Europe, le centre de gravité de la violence djihadiste s’est déplacé vers le continent africain. Le Sahel, abandonné à des juntes et à leurs alliés russes, engage aussi la responsabilité européenne, et particulièrement française. La région est devenue le principal foyer de cette violence, avec près de 10 000 morts au cours des douze derniers mois, principalement au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Le JNIM, affilié à Al-Qaïda, est responsable de plus des trois quarts de ces pertes et exerce une pression croissante sur de vastes territoires. Les mouvements issus de la galaxie djihadiste sahélienne ont étendu leurs opérations aux pays côtiers d’Afrique de l’Ouest 27.

Le phénomène dépasse largement le Sahel. Al-Shabaab reste extrêmement puissant en Somalie. Boko Haram, ses factions et l’État islamique en Afrique de l’Ouest sont actifs dans le bassin du lac Tchad. Des mouvements liés à l’État islamique sont même présents jusqu’au Mozambique. Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, il est impossible de soutenir que le djihadisme aurait été stratégiquement vaincu.

La Syrie, grande exception

La Syrie constitue aujourd’hui une grande exception dans l’histoire du djihadisme. Le régime de Bachar al-Assad est tombé le 8 décembre 2024. Ahmed al-Charaa, l’homme qui dirige le pays, a été le chef du Front al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda. Il a rompu publiquement avec l’organisation en 2016 avant de se muer, en janvier 2017, en Hayat Tahrir al-Cham (HTS) 28. Il abandonnait ainsi l’essentiel du projet de djihad transnational au profit d’une quête de pouvoir en Syrie. Le nouveau régime affirme vouloir construire « un pays pour tous les Syriens ». Cette évolution devra être jugée sur ses actes, et non sur ses discours. Mais le paradoxe mérite d’être souligné. Un homme issu de la galaxie d’Al-Qaïda gouverne Damas non pas parce qu’il a réalisé le projet de Ben Laden, mais parce qu’il s’en est éloigné.

Dans le même temps, les vestiges de l’État islamique continuent de commettre des attentats en Syrie et s’emploient à présenter le nouveau pouvoir comme traître à l’islam 29. Les frappes israéliennes en Syrie leur offrent un argument supplémentaire pour démontrer que les nouveaux dirigeants sont incapables de défendre le territoire. Les conséquences d’un éventuel assassinat d’Ahmed al-Charaa par l’État islamique seraient vertigineuses. Ce serait une nouvelle fragmentation du pouvoir, une reprise de la guerre civile et l’ouverture de nouveaux espaces à des djihadistes hors de tout contrôle, ce qui représenterait un grand danger pour l’Europe.

Avoir le temps

Les chercheurs ont longuement débattu de « l’islamisation de la radicalité » contre la « radicalisation de l’islam » 30, ou encore d’une autre hypothèse selon laquelle ce phénomène relèverait, à bien des égards, de la secte 31. Ces débats sont importants pour comprendre le phénomène. Toutefois, ils pèsent moins que la nécessité d’élaborer enfin une stratégie cohérente qui s’attaque simultanément à ses causes et à ses manifestations.

En effet, le proverbe des montres illustre la plus grande asymétrie entre les mouvements djihadistes et les démocraties. Les gouvernements pensent en mandats électoraux. Les administrations changent, les priorités se déplacent. Une intervention est décidée, puis abandonnée. Une guerre est jugée essentielle, puis, quelques années plus tard, considérée comme une erreur dont il faut se désengager au plus vite. Les djihadistes, eux, peuvent attendre. Ils peuvent perdre un territoire, entrer dans la clandestinité, changer de nom, perdre des chefs emblématiques, se recomposer autour d’une autre génération et attendre que les conditions leur redeviennent favorables. L’Afghanistan en est l’illustration la plus parlante. Vingt ans après avoir été chassés du pouvoir, les talibans sont de retour à Kaboul.

Des piétons marchent le long de la piste cyclable en regardant la fumée qui s’élève de l’endroit où se dressaient les tours plus tôt dans la matinée. © Syndi Pilar/ZUMA Press Wire

Pour répondre au djihadisme, nous devons donc nous aussi avoir le temps. En tant qu’Européens, nous devons acquérir une autonomie stratégique, une cohérence politique et une volonté à long terme, indépendantes de la politique erratique des États-Unis. Sinon, le djihadisme restera cette hydre à laquelle on le compare souvent. On lui coupe une tête pour en voir repousser deux 32.

Le djihadisme s’est étendu parce qu’il se nourrit de tous les malheurs, réels ou imaginaires, et promet à tous un remède ultime, un salut au paradis dont l’accomplissement ne peut être prouvé. Nous devons, en revanche, remédier aux problèmes de manière concrète et vérifiable, en tenant compte des facteurs géopolitiques, socio-économiques, culturels, idéologiques et psychologiques, des terreaux et des réseaux locaux, ainsi que de la propagande. Il ne suffit pas d’expliquer les dangers de ce mouvement en Europe et de mettre en place des programmes de déradicalisation. Il faut une approche globale qui ne perde de vue aucun de ces groupes, où qu’ils se trouvent : d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique au JNIM au Sahel, en passant par l’État islamique et ses branches en Irak, en Syrie, en Afghanistan et en Afrique, ainsi que par Al-Shabaab en Somalie, sans oublier les organisations du bassin du lac Tchad et les groupes d’Asie du Sud-Est.

Nous devons affronter le djihadisme comme un phénomène global, y compris militairement lorsque c’est nécessaire – sans toutefois commettre les erreurs des États-Unis en Afghanistan et en Irak, où ils ont laissé derrière eux des États fragiles, des institutions faibles, des populations traumatisées et de nouveaux motifs de mobilisation. La force reste parfois indispensable. Mais aucune frappe de drone ne détruit une idéologie, aucune opération spéciale ne supprime une injustice politique et aucun bombardement ne remplace un État fonctionnel. Il faut dans le même temps résister aux modèles autoritaires qui prétendent combattre l’extrémisme en méprisant les droits humains et apporter une aide à long terme qui permette aux populations de s’aider elles-mêmes. L’intégration des groupes marginalisés dans les processus politiques, l’État de droit, le développement économique, l’éducation, l’accès à l’information, la lutte contre les discriminations et la prévention des catastrophes écologiques sont les fondements de sociétés civiles fonctionnelles. Elles seules peuvent offrir aux jeunes une réponse à leur quête de sens qui ne passe pas par la « révolte » globale d’une contre-culture.

Le Troisième Reich a été vaincu. L’extrême droite et l’antisémitisme sont toujours présents, plus de huit décennies après sa chute. Il en ira probablement de même du djihadisme, que nous ne pourrons sans doute pas « éradiquer ». En revanche, nous pouvons travailler sans relâche pour qu’il séduise moins et qu’il tue moins. Nous pouvons renforcer nos sociétés libres face à cette menace et aux autres formes d’extrémisme, et aider à construire de telles sociétés. Elles sont la meilleure protection contre l’hydre.

Vingt-cinq ans après le 11-Septembre, la leçon est peut-être simple. Nous avons appris à détruire les têtes de l’hydre. Nous devons apprendre à empêcher qu’elles repoussent. 

Face au djihadisme, nous avons les montres. Il nous faut désormais aussi le temps.

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Les guerres post-2001 ont coûté 8 000 milliards de dollars aux États-Unis https://legrandcontinent.eu/fr/2026/09/11/les-guerres-post-2001-ont-coute-8-000-milliards-de-dollars-aux-etats-unis/ Fri, 11 Sep 2026 04:30:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=357208 Le coût des guerres contre le terrorisme avait à l'époque été largement sous-estimé

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Selon une étude de la Watson School for International and Public Affairs de l’Université Brown, les États-Unis ont engagé environ 5 800 milliards de dollars entre les années fiscales 2001 et 2022 pour les guerres menées au Moyen-Orient, suite aux attentats à New York du 11 septembre 2001.

En y ajoutant au moins 2 200 milliards de dollars d’obligations futures pour la prise en charge des vétérans de ces conflits, le total atteint environ 8 000 milliards de dollars 33.

  • Plus de 940 000 personnes sont mortes en Irak, en Afghanistan, au Pakistan, en Syrie et au Yémen des suites directes de ces guerres, dont plus de 432 000 civils.
  • Ces conflits ont provoqué la mort indirecte d’environ 3,6 à 3,8 millions de personnes supplémentaires, dont une part importante d’enfants, via la malnutrition, l’effondrement des systèmes de santé et les destructions d’infrastructures, portant le total à 4,6 millions de morts.

En moyenne, les gouvernements américains successifs, de George W. Bush à Joe Biden, ont consacré chaque année environ 275 milliards de dollars, soit entre 1 % et 1,7 % du PIB des États-Unis, aux guerres post-2001. D’ici 2050, plusieurs dizaines de milliards de dollars supplémentaires seront consacrés chaque année aux soins et aux prestations d’invalidité des soldats blessés durant les opérations.

  • Ces guerres ont principalement été financées par de la dette plutôt que par des hausses d’impôts ou par la vente d’obligations, comme ce fut le cas pour des précédents conflits (Corée, guerres mondiales…)
  • Elles ont ainsi contribué à l’explosion de la dette publique américaine, qui est passée de 31,5 % du PIB en 2001 à 100 % aujourd’hui, soit un niveau similaire à celui atteint durant la Seconde Guerre mondiale.

Le coût des guerres contre le terrorisme avait à l’époque été largement sous-estimé. En décembre 2002, Bush avait limogé Lawrence B. Lindsey, alors directeur du Conseil économique national de la Maison-Blanche, pour avoir estimé à 200 milliards de dollars le coût de la guerre en Irak 34. Le conflit aura finalement coûté entre 1 800 et 2 000 milliards de dollars.

Un scénario similaire pourrait se répéter avec la guerre en Iran.

  • En juillet, le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, a déclaré que le conflit avait coûté 37,5 milliards de dollars en l’espace de cinq mois. Ce chiffre comprend notamment le coût de remplacement des missiles et munitions, des appareils endommagés, et du déplacement de navires, d’appareils et de logistique vers le théâtre d’opérations.
  • Or, selon l’experte des questions budgétaires Linda Bilmes, le coût final pourrait atteindre 1 000 milliards de dollars, en raison notamment de la reconstruction des bases endommagées par l’Iran, du coût de remplacement des stocks de munitions, de l’expansion de la production de systèmes d’interception de missiles, et des soins qui devront être apportés aux vétérans après la guerre 35.
  • À cela s’ajoutent les intérêts sur la dette et la hausse permanente du budget du Pentagone exigée par Trump, qui pourrait augmenter de 100 milliards de dollars par an.

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La promesse de Trump de verser 5 000 dollars aux Américains en cas de victoire républicaine aux élections est sans précédent https://legrandcontinent.eu/fr/2026/09/10/la-promesse-de-trump-de-verser-5-000-dollars-aux-americains-en-cas-de-victoire-republicaine-aux-elections-est-sans-precedent/ Thu, 10 Sep 2026 17:16:52 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=357197 Le « dividende » promis par Trump coûterait environ 1 225 milliards de dollars

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Donald Trump s’est engagé hier, mercredi 9 septembre, lors de la convention du Parti républicain à Dallas, à verser un « dividende » de 5 000 dollars à chaque adulte américain en cas de victoire du GOP à la Chambre des représentants et au Sénat aux élections de mi-mandat, qui auront lieu le 3 novembre.

Il s’agit de la première fois dans l’histoire du pays qu’un président tente si ouvertement d’influencer le vote d’électeurs avec de l’argent.

  • Plusieurs avocats américains considèrent qu’un tel « dividende » ne serait pas illégal en l’état, Trump ayant proposé de verser un chèque à tous les adultes, indépendamment de leur vote, qui reste secret.
  • Selon John Day, un ancien procureur du Nouveau-Mexique, un tel versement s’apparenterait à une « promesse de baisse d’impôts », qui nécessite toutefois le passage d’une loi par le Congrès 36.

Les cas d’achat de voix par un parti ou un candidat sont assez documentés à l’échelle mondiale. Ils s’inscrivent toutefois, dans la majorité des cas, dans un registre individualisé et discret, et ne font pas l’objet d’une annonce publique devant un grand nombre de potentiels électeurs.

  • L’un des cas qui s’en rapprocherait le plus est celui du programme BR1M en Malaisie, lorsque l’ex-Premier ministre Najib Razak avait annoncé publiquement, dans le manifeste de son parti dévoilé en 2018, que les versements seraient doublés, passant de 1 200 à 2 000 ringgits (soit d’environ 250 à 420 euros) pour les ménages les plus modestes, un mois avant les élections générales.
  • En Inde, dans l’État de l’Arunachal Pradesh, des candidats ont fréquemment recours à la distribution d’argent liquide et de cadeaux aux électeurs, sur les marchés et dans les villages, à l’approche du scrutin. Il s’agit toutefois des candidats et des campagnes qui déboursent l’argent, dans l’espoir de récupérer les sommes dépensées une fois au pouvoir, et non pas d’un transfert depuis les caisses de l’État vers les électeurs.
  • Au Bénin, près d’un tiers des électeurs interrogés lors de la présidentielle de 2011 déclarent avoir reçu de l’argent liquide en échange de leur vote. Là encore, les fonds étaient engagés directement par les candidats 37.

Aux États-Unis, Trump avait déjà promis d’envoyer des chèques aux électeurs une fois au pouvoir afin de booster sa popularité.

  • Au début de son deuxième mandat, il s’était engagé à redistribuer aux Américains une partie des « économies » réalisées par le département de l’Efficacité gouvernementale (DOGE), alors dirigé par Elon Musk.
  • En novembre 2025, il avait évoqué l’envoi de chèques de 2 000 dollars financés par les recettes des tarifs douaniers – qui sont payés par les importateurs américains.

Elon Musk avait également tenté d’influencer un scrutin, en remettant trois chèques d’un million de dollars chacun en mars 2025 pour encourager les électeurs du Wisconsin à voter pour le candidat conservateur à la Cour suprême de l’État, Brad Schimel. 

  • Joe Biden avait de son côté fait de l’élection des candidats démocrates Jon Ossoff et Raphael Warnock au Sénat un argument de campagne en janvier 2021.
  • Le président élu avait en effet affirmé que leur élection permettrait de porter le montant des chèques de relance Covid à 2 000 dollars, au lieu de 600.

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Trump va-t-il de nouveau frapper les installations nucléaires iraniennes ? https://legrandcontinent.eu/fr/2026/09/10/trump-va-t-il-de-nouveau-frapper-le-nucleaire-iranien/ Thu, 10 Sep 2026 10:57:39 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=357084 Pour la première fois en 20 ans, l’AIEA a voté hier le renvoi de l’Iran devant le Conseil de sécurité de l’ONU.

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Hier, mercredi 9 septembre, l’Agence internationale de l’énergie atomique a voté pour renvoyer l’Iran devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour deux raisons : la question ancienne des particules d’uranium détectées par des inspecteurs de l’A

agence depuis 2019 sur plusieurs sites nucléaires non déclarés, et l’absence de coopération de Téhéran depuis que les États-Unis et Israël ont frappé son programme nucléaire, en juin 2025 38.

Il s’agit du premier renvoi de l’Iran devant le Conseil de sécurité par l’AIEA depuis 20 ans.

  • La résolution avait été introduite par les États-Unis et les pays européens de l’E3 : France, Royaume-Uni et Allemagne.
  • Selon des sources diplomatiques, 23 des 35 membres du Conseil des gouverneurs de l’AIEA ont voté en faveur de la résolution, 8 se sont abstenus et 3 ont voté contre : la Chine, la Russie et le Niger 39.

La saisine du Conseil de sécurité de l’ONU expose Téhéran à de nouvelles sanctions ainsi qu’à un gel de ses avoirs, en vertu de l’article XII.C du Statut de l’AIEA. De telles mesures semblent toutefois peu probables en raison du droit de veto dont jouissent la Russie et la Chine, deux alliés clefs de Téhéran.

Cette décision pourrait néanmoins ouvrir la voie à de nouvelles frappes américaines contre les infrastructures nucléaires iraniennes 40.

  • Dans une note diplomatique diffusée dans la nuit précédant le vote, la mission iranienne a mis en garde les pays occidentaux contre le risque de transformer l’AIEA en « outil de guerre ».
  • L’ambassadeur iranien a notamment accusé les États-Unis et Israël d’avoir lancé leurs attaques de juin 2025 quelques heures seulement après que l’Agence eut constaté la non-conformité de l’Iran à ses obligations nucléaires 41.

La semaine dernière, Trump avait déclaré depuis le Bureau ovale que les États-Unis frapperaient « très bientôt » Pickaxe Mountain, en référence au site souterrain situé à proximité de l’usine d’enrichissement de Natanz. Il a réitéré sa menace hier, mercredi 9, avertissant le régime iranien « de ne pas faire le malin, car nous devrons les frapper très fort » 42.

  • L’AIEA estime que Téhéran dispose toujours de 441 kilos d’uranium enrichi à 60 %, soit un niveau proche du seuil requis pour la fabrication d’une arme nucléaire. Enrichi jusqu’à 90 %, ce stock pourrait permettre de produire 10 bombes atomiques.
  • Selon des renseignements israéliens communiqués à Washington, l’Iran aurait transféré des centrifugeuses d’uranium et des pièces de centrifugeuses à Pickaxe Mountain à l’automne dernier.
  • Des images satellites montrent une intensification des travaux de construction cette année, avec un rythme d’activité plus soutenu qu’à n’importe quel autre moment depuis le lancement du chantier, en 2020 43.

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Les combats se rapprochent de la ville ukrainienne de Kramatorsk https://legrandcontinent.eu/fr/2026/09/10/les-combats-se-rapprochent-de-la-ville-ukrainienne-de-kramatorsk/ Thu, 10 Sep 2026 04:30:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=357031 La chute de la ceinture de forteresses du Donbass risquerait de conduire à une accélération de l’armée russe

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Plusieurs sources font état de l’infiltration, ces derniers jours, d’un groupe de reconnaissance-sabotage (DRG) russe à moins de deux kilomètres des premières habitations de Kramatorsk, dans la région de Donetsk 44. La ville fait partie, aux côtés de Sloviansk et Kostiantynivka, de la « ceinture de forteresses » qui a permis à Kiev de limiter la progression russe dans cette région jusqu’à présent.

  • Les cartes qui suivent en quasi temps réel les mouvements sur le front situent les combattants à environ 14 kilomètres de la ville, contre environ 17 kilomètres au début de l’année.
  • Si ce faible rythme de progression renvoie aux difficultés de Moscou à gagner du terrain dans ce secteur du front, la ville se trouve désormais à portée de l’artillerie et des drones russes.
  • Ces dernières semaines, le nombre de victimes civiles s’est multiplié. Selon une habitante, l’omniprésence des drones oblige les soldats ukrainiens, pour qui la ville servait de base arrière entre deux déploiements, à porter une arme en permanence 45.

Le secteur de Kramatorsk est considéré par de nombreux analystes comme le plus important du front pour Kiev. Contrairement au sud du pays, où l’armée est parvenue à reprendre plus de 700 km² de territoire aux forces russes au premier semestre, la dynamique dans cette partie du Donbass joue en faveur de la Russie.

  • La dégradation récente de la situation autour de Kramatorsk et de Sloviansk a conduit le commandement ukrainien à renforcer discrètement ses positions en y envoyant, début juillet, la 46e brigade aéromobile.
  • Cette unité, qui a passé plusieurs années à combattre dans le sud-est de l’Ukraine, a pris part à la contre-offensive lancée en février – contribuant, selon l’analyste David Axe, à stabiliser le front dans un secteur auparavant très sensible pour Kiev 46.

Son déploiement autour de Kramatorsk ne laisse vraisemblablement pas entrevoir une tentative de contre-offensive.

  • Son rôle consisterait plutôt à protéger le retrait d’autres unités depuis les abords de Tchassiv Yar, une ville située à 20 kilomètres au sud-est de Kramatorsk qui est désormais presque entièrement occupée par l’armée russe.

La perspective d’une progression lente mais continue en direction de Kramatorsk pourrait influencer le refus de Poutine de s’engager dans des négociations de paix avec l’Ukraine. Lors de la visite de Witkoff et Kushner à Moscou, dimanche 6 septembre, Poutine aurait fait valoir auprès des émissaires américains que son armée réalisait des « avancées tangibles » sur le front et qu’elle atteindrait bientôt ses « objectifs », selon son conseiller Iouri Ouchakov.

Ainsi, deux principaux facteurs semblent pousser Poutine à refuser tout accord :

  • la conviction qu’une paix vue comme défavorable puisse menacer son pouvoir – il aurait déclaré à un de ses proches : « Ils vont me pendre », en référence aux élites russes ;
  • et la croyance en la capacité de son armée à accroître progressivement son contrôle du Donbass, de sorte que la reconnaissance du contrôle russe sur la région ne soit plus, à terme, un sujet de négociation avec Kiev.

Les données cartographiques de Deep State, un groupe d’analystes ukrainiens, suggèrent qu’il faudrait entre quatre et cinq ans à Moscou pour capturer l’ensemble des régions de Donetsk et de Louhansk. Pour Kiev, le risque est qu’une chute de Kramatorsk et de Sloviansk, aussi lente soit-elle – il a fallu deux ans à Moscou pour s’emparer de la ville de Pokrovsk –, ne conduise à une accélération de la progression russe en direction du nord.

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Comment Poutine est en train de ruiner l’économie russe https://legrandcontinent.eu/fr/2026/09/10/comment-poutine-est-en-train-de-ruiner-leconomie-russe/ Thu, 10 Sep 2026 04:00:00 +0000 https://legrandcontinent.eu/fr/?p=356932 La plus lourde sanction ne vient pas d’ailleurs : c’est le Kremlin

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Il est désormais courant de penser que l’économie russe est confrontée à une crise de grande ampleur qui pourrait se manifester dans un avenir proche. Il faut toutefois identifier correctement les principaux problèmes et les risques majeurs susceptibles de la provoquer. Les analystes soulignent généralement les dépenses militaires colossales dans un contexte de déficit budgétaire considérable, une politique financière restrictive qui fait grimper les coûts d’emprunt sans pour autant freiner l’inflation, les difficultés rencontrées par l’industrie pétrolière et la baisse de la production de brut, ainsi que les frappes ukrainiennes sur les infrastructures et l’effondrement de secteurs entiers, du commerce en ligne à l’agriculture.

Toutes ces tendances sont bien réelles, mais nous devons en évaluer l’ampleur avec prudence. Cette année, la Russie consacrera très probablement plus de 10 % de son PIB à des fins militaires 47 pour la première fois depuis l’époque soviétique, alors que le déficit budgétaire pour la période janvier-juin 2026 a doublé par rapport à l’année dernière 48. Pourtant, si l’on examine ces chiffres de plus près, un quart des dépenses militaires consiste en versements directs à la population 49 (salaires des militaires, primes à l’engagement ou indemnités versées aux familles des soldats tués ou portés disparus au combat), tandis que le déficit prévu de 7 000 milliards de roubles représente 2,8 % du PIB 50, soit bien moins que les 26,9 % du PIB enregistrés par les États-Unis en 1943 51, bien avant le débarquement des troupes américaines en Normandie. 

Certes, le coût du crédit pour les entreprises russes dépasse désormais 20 % par an, l’inflation officielle est de 6 %, et l’inflation ressentie par la population est plus de deux fois supérieure 52, mais l’économie russe a déjà survécu à des taux atteignant 150 %. Le taux d’inflation officiel moyen au cours des deux premiers mandats présidentiels de Poutine s’élevait à 13,8 % 53, ce qui n’a pas empêché l’économie de croître en moyenne de 7,4 % par an pendant cette période 54. La production pétrolière est en baisse, les exportations reculent et le secteur du raffinage s’effondre sous les frappes de drones ukrainiens, mais il ne faut pas oublier que le volume physique des exportations de pétrole brut et raffiné n’a baissé que de 6 % l’année dernière 55 par rapport à 2021 56, et ce, après la fermeture du marché européen, qui était son principal débouché depuis plus de quarante ans. Le volume des ventes en ligne pourrait baisser de 10 à 12 % cette année. Il restera toutefois supérieur à celui de 2024, et le recul des exportations de céréales 57 ne doit pas nous faire oublier qu’il y a un quart de siècle, la Russie était un important importateur net de tous les produits alimentaires de première nécessité.

La politique de non-développement

Il ne s’agit pas d’affirmer que Poutine dirige aujourd’hui un pays prospère et florissant. Loin de là : les revenus des ménages stagnent, la population diminue de près d’un million de personnes par an et la dépendance technologique vis-à-vis de l’Occident a cédé la place à une dépendance bien plus grande vis-à-vis de la Chine. La Russie se trouve dans un état de « non-développement », mais ni les sanctions ni les attaques ukrainiennes ne parviennent à porter un coup fatal à son économie. Cependant, en imaginant sans cesse de nouvelles méthodes pour faire pression sur Moscou, les responsables politiques occidentaux négligent la force la plus destructrice de toutes, celle face à laquelle l’économie russe est réellement impuissante.

Cette force, ce sont les dirigeants russes eux-mêmes, ce qui n’a rien de surprenant : après tout, les hommes d’État soviétiques ont réussi à détruire une économie et un pays qui étaient à la pointe de la production de matières premières, d’acier et d’électricité, qui avaient constitué le plus grand arsenal nucléaire du monde et qui avaient été pionniers dans l’envoi d’un homme dans l’espace. L’URSS s’est effondrée parce que son économie n’exploitait pas le potentiel de l’entreprise privée, ne stimulait pas la création de richesses et l’investissement, et ignorait les signaux du marché, s’appuyant à la place sur des stratégies et des objectifs élaborés par le Gosplan. 

La Russie d’aujourd’hui est différente : même si de nombreux secteurs clefs, de l’extraction pétrolière au secteur bancaire, sont fermement contrôlés par l’État, ils fonctionnent dans le respect des règles du marché. Les banques d’État, telles que la Sberbank ou la VTB, proposent les mêmes services, taux et commissions que la banque privée Alfa-Bank. Les opérateurs de téléphonie mobile, publics et privés, se font également concurrence. Les aéroports et les voies ferrées publics sont utilisés par des compagnies aériennes et des transporteurs ferroviaires privés. La Russie est une économie de marché et la recherche du profit ainsi que l’accumulation de richesses constituent un objectif qui unit la société, de l’entrepreneur individuel au fonctionnaire corrompu.

Dès que Poutine a jugé que les difficultés économiques étaient passées, il s’est une nouvelle fois attelé à reconstruire l’ancienne économie de type soviétique.

Vladislav Inozemtsev

À deux reprises au cours de son long mandat, au début des années 2000 et immédiatement après le début de la guerre en Ukraine à grande échelle, Poutine, confronté à de graves difficultés économiques (la perspective d’un défaut de paiement sur la dette extérieure dans le premier cas, et les sanctions occidentales dans le second), a opté pour une libéralisation économique en profondeur. 

Dans les années 2000, les impôts ont été réduits, la réglementation a été harmonisée et la législation sur le commerce extérieur a été simplifiée. En 2022, les « importations parallèles » ont été autorisées, permettant à la Russie de se passer d’une multitude de restrictions. Les droits d’auteur et les brevets appartenant à des entreprises occidentales ont été annulés, les obligations de déclaration des institutions financières ont été simplifiées et des exonérations fiscales ainsi qu’un moratoire sur les faillites ont été mis en place. 

À ces deux reprises, le secteur privé a répondu aux mesures gouvernementales en augmentant ses investissements et en intensifiant son activité. En moins de trois mois en 2022, de nouvelles chaînes d’approvisionnement ont été mises en place, permettant d’abandonner la coopération avec des milliers d’entreprises européennes. Le système de règlement avec les pays asiatiques a été entièrement repensé pour contourner les réseaux bancaires occidentaux. Le chiffre d’affaires des hôtels et restaurants des villes de province a commencé à croître de plusieurs dizaines de pour cent par an, détournant les touristes russes des destinations étrangères. Des terminaux de paiement par carte ont même fait leur apparition dans les petits kiosques des villages les plus reculés. Mais dès que Poutine a jugé les problèmes résolus, il s’est une nouvelle fois attelé à reconstruire l’ancienne économie de type soviétique. 

Le retour de l’économie soviétique

Aujourd’hui, cela représente un danger plus grand pour la Russie que la guerre en Ukraine et les sanctions occidentales réunies.

Le Kremlin exige désormais une allégeance inconditionnelle de la part des entrepreneurs. Il augmente les impôts (la TVA et l’impôt sur le revenu des personnes physiques ont chacun été relevés deux fois depuis 2019, passant respectivement de 18 % à 22 % et de 13 % à 22 %) ; il impose des restrictions aux entreprises étrangères (et même aux coentreprises) ; et il nationalise les biens de ceux qu’il juge déloyaux. Depuis 2024, plus de 6 000 milliards de roubles d’actifs (75 milliards d’euros, soit 3,2 % du PIB russe) ont été saisis 58, parmi lesquels des aéroports (comme Domodedovo) 59, des groupes agroalimentaires (comme Rusagro) 60 et des sociétés aurifères (comme Yuzhuralzoloto) 61, qui sont passés aux mains de l’État. Confrontées à la nationalisation, les entreprises, même celles qui sont fidèles, comprennent que n’importe quel actif pourrait ne plus rien valoir à l’avenir. 

En conséquence, les tentatives de l’État de vendre les sociétés confisquées à de nouveaux propriétaires n’aboutissent que lorsque le prix est réduit de moitié 62, voire davantage, par rapport à celui fixé par le marché à la veille de la nationalisation. Naturellement, les investissements sont en baisse (-14,3 % au premier trimestre 2026) 63 et l’indice de la Bourse de Moscou a enregistré cette année un record de 19 semaines consécutives de baisse 64

Le Kremlin pense ainsi se procurer des ressources pour la guerre, mais en réalité, l’économie perd bien plus de valeur que le budget n’en encaisse : ce qui semblait très précieux hier ne vaut plus rien dans un pays où les droits de propriété ne sont en aucune façon protégés contre les revendications de l’État. La dernière mesure en date dans ce sens est le décret n° 604 : le Kremlin affirme sans ambages que les entreprises dont les propriétaires ne parviennent pas à protéger leurs installations contre les attaques de missiles et de drones ukrainiens peuvent être nationalisées 65. Ce décret a été signé il y a à peine deux semaines, mais des fuites ont déjà laissé entendre que la liste de ces entreprises comptait 167 cas 66, ce qui signifie que ces près de 200 entreprises récemment rentables seront bientôt nationalisées et probablement conduites à la faillite par des bureaucrates et des responsables de la sécurité.

Ce qui semblait très précieux hier ne vaut plus rien dans un pays où les droits de propriété ne sont en aucune façon protégés contre les revendications de l’État. 

Vladislav Inozemtsev

Mais ce n’est qu’un début. Alors que, dans les années 2000 — et Poutine devrait s’en souvenir —, les recettes fiscales augmentaient de 18 à 32 % par an 67, quand bien même les taux d’imposition étaient réduits, c’est aujourd’hui l’inverse qui se produit. En Russie, la taxe « environnementale » liée à la future « mise au rebut » d’une voiture particulière neuve dépasse, dans la plupart des cas, son prix de gros 68, et le quasi-doublement récent de cette taxe a entraîné une baisse des recettes totales, simplement parce qu’il a freiné la demande. L’année dernière, le Kremlin a fait pression pour instaurer la « taxe touristique » sur les hôtels et autres lieux d’hébergement, mais cette année, une commission de la Douma d’État a été contrainte d’admettre qu’elle rapportait moins d’argent qu’il n’en fallait pour financer les effectifs croissants des services fiscaux chargés de la percevoir 69. La dernière innovation en date est une augmentation de la fiscalité pesant sur les petites entreprises.

En effet, un « régime fiscal simplifié » a été mis en place en Russie à la fin des années 2010 : les petites entreprises et les entrepreneurs individuels pouvaient y adhérer et l’unique impôt auquel ils étaient alors soumis s’élevait à 6 % de leur chiffre d’affaires total. Il était possible d’échapper au paiement de la TVA, mais uniquement si ce chiffre d’affaires ne dépassait pas 60 millions de roubles (environ 620 000 euros au taux de change actuel) par an. Depuis cette année, ce seuil a été abaissé à 20 millions de roubles et, au-delà, la TVA doit être acquittée 70, ce qui signifie que la charge fiscale y triple au moins (il convient de noter que ce seuil de 20 millions de roubles est calculé sur la base du chiffre d’affaires de 2025 et s’applique donc rétroactivement). 

En conséquence, une part considérable de l’économie a commencé à basculer « dans l’ombre » : depuis février 2026, la Banque de Russie constate une augmentation de la demande d’espèces de plus de 600 milliards de roubles par mois 71. Le même scénario se produit pour ceux qui se sont enregistrés ces dernières années en tant qu’indépendants. Ce mode d’exercice de l’activité a été introduit en 2018 et a entraîné une simplification et une réduction considérables des cotisations sociales. Le nouveau régime s’est avéré si avantageux que le nombre de travailleurs indépendants est passé de 800 000 en 2019 à 16,5 millions fin 2025 72. Un changement de leur statut, qui pourrait intervenir l’année prochaine, porterait un nouveau coup au secteur privé (les petites entreprises et les entrepreneurs individuels ne représentent que 20 % des recettes budgétaires 73, mais environ 42 % de l’emploi 74 ; s’ils font faillite ou cessent leur activité, l’État devra faire face à une forte hausse tant du chômage que de ses propres obligations sociales).

Une part considérable de l’économie a commencé à basculer « dans l’ombre ».

Vladislav Inozemtsev

La folie de Poutine ne se limite pas à des « réformes » purement financières : sa mentalité exige un contrôle étatique et bureaucratique aussi total que possible de l’économie et de tous ses acteurs.

Il n’existe ni en France ni dans aucun autre pays européen de « contrôle qualité » officiel aussi étendu sur les produits vendus au détail qu’en Russie. Chaque brique de lait, chaque bouteille d’eau minérale et tout autre produit doivent porter une étiquette spéciale dans le cadre du programme « Chestny Znak » (« Signe d’honnêteté ») 75, ce qui permet de suivre l’ensemble du parcours d’un produit, de l’usine au rayon, tout en augmentant son prix de 10 à 35 %. Les recettes générées par cet étiquetage reviennent à une société détenue par Rostec, le premier fabricant d’armes russe 76. Mais ce n’est même pas l’élément le plus surprenant. Chaque année apporte son lot de nouvelles restrictions. Afin de soutenir les constructeurs automobiles russes (qui, en réalité, se contentent d’assembler des kits de véhicules importés de Chine), des restrictions ont été imposées sur les marques de voitures pouvant être utilisées comme taxis : les chauffeurs de taxi en Russie n’ont désormais plus le droit de conduire une Mercedes ou une Renault 77

Même en Union soviétique, les agriculteurs collectifs étaient autorisés à garder une vache ou de la volaille dans leur cour, mais depuis le 1er septembre, tout foyer rural détenant plus de dix poulets ou canards doit installer sur son poulailler une plaque portant un code QR délivré par les services vétérinaires locaux 78, un panneau qui, ajouté à la visite de l’inspecteur, coûte autant que cinq à six volailles (dans trois ans, cette plaque devra être installée même si l’on ne possède qu’un seul coq ou une seule oie).

Au final, dans un pays aussi centralisé que la Russie, les initiatives venues d’en haut sont reproduites au niveau régional et municipal. Les élus locaux instaurent leurs propres restrictions, des plus diverses. À Saint-Pétersbourg, par exemple, les autorités ont décidé d’interdire aux travailleurs migrants en situation régulière originaires des anciennes républiques soviétiques d’exercer le métier de livreur ou de cuisinier dans les stands de restauration de rue 79. En conséquence, les prix de ces services ont augmenté et le chômage s’est accru. À Rybinsk, le maire a décidé que la ville serait plus agréable à regarder si les enseignes des commerces étaient réalisées dans un style uniforme, en utilisant l’ancienne orthographe russe d’avant la réforme de 1918 80. Bien entendu, le coût de la conception et de la fabrication de ces enseignes est à la charge des propriétaires de magasins, cafés et restaurants. À Novossibirsk, ce pôle industriel sibérien de l’ère soviétique qui, il y a quarante ans, m’avait frappé — alors que je n’étais qu’un jeune étudiant — par la brutalité et la monotonie de son architecture en béton, le conseil municipal a exigé que tous les kiosques de rue soient reconstruits selon un modèle standard et repeints d’une couleur grise uniforme 81. Il a menacé de démolir leurs kiosques ou de résilier leur baux d’occupation de la voie publique s’ils refusaient. Nous notons simplement que les travaux de rénovation et de repeinture coûtent, en moyenne, deux mois de bénéfices à un commerce de détail moyen. On pourrait multiplier les exemples de ce type à l’infini.

Quand le Kremlin cible les entreprises

Au cours des dernières années, les recettes du budget fédéral russe provenant du pétrole et du gaz n’ont cessé de diminuer. Alors que le budget fédéral avait perçu 11 600 milliards de roubles (160 milliards d’euros au taux de change moyen de 2022) dans ce secteur en 2022, il n’a encaissé que 8 500 milliards de roubles 82 (soit 90 milliards d’euros au taux de change moyen de 2025) l’année dernière 83. Dans le même temps, les recettes provenant des impôts sur les entreprises nationales et les entrepreneurs individuels ont augmenté, passant de 16 200 84 à 28 8 000 milliards 85 de roubles (soit de 223,4 à 305,7 milliards d’euros aux taux de change respectifs). La situation s’est encore aggravée cette année : par rapport au premier semestre 2025, les recettes pétrolières et gazières ont chuté de 22,7 % 86, tandis que toutes les autres recettes ont poursuivi leur croissance anémique. Il semble que le Kremlin fasse tout ce qui est en son pouvoir pour prélever autant d’argent que possible sur les entreprises privées.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, on peut le dire sans détour : la plus grande menace qui pèse sur l’économie russe ne vient ni des sanctions occidentales ni des frappes ukrainiennes contre les infrastructures, mais des agissements des plus hauts dirigeants du pays. Poutine et ses proches, âgés de 70 à 75 ans, ont grandi en Union soviétique. Ils considèrent l’effondrement de celle-ci non seulement comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » 87, mais aussi comme un malheureux incident provoqué par les intrigues occidentales et la trahison de Mikhaïl Gorbatchev. Ils sont incapables de reconnaître le droit d’existence des entreprises privées. Tout argent qui n’est pas placé sous leur contrôle est considéré par eux, tout comme le faisaient autrefois les communistes soviétiques, comme ayant été volé à « l’État ». Ils ne comprennent pas que ce sont les citoyens qui font progresser le pays, qui réalisent davantage d’investissements et qui paient plus d’impôts — impôts qui pourront ensuite servir à mener une guerre contre un pays voisin. Cet anachronisme flagrant du Kremlin devient la principale cause de la défaite imminente de la Russie dans son entreprise agressive : faire des affaires dans le pays devient contre-productif et les autorités ne savent que percevoir des impôts et imposer toujours plus de restrictions, mais pas comment développer l’économie.

La plus grande menace qui pèse sur l’économie russe ne vient ni des sanctions occidentales ni des frappes ukrainiennes contre les infrastructures, mais des agissements des plus hauts dirigeants du pays.

Vladislav Inozemtsev

La propriété publique, comme le montre l’exemple français, n’est pas synonyme d’inefficacité : les trains de la SNCF circulent presque à l’heure (les TGV à 85 %, les TER et les Intercités à 89 %, les Transilien/RER à 91 %, contre une moyenne de 58 % pour la Deutsche Bahn). Cependant, les changements constants des règles du jeu, la pression fiscale excessive, le mépris des droits de propriété et la perception des entreprises non pas comme des partenaires, mais comme des vassaux, ne mènent à rien de bon. Depuis 2022, le Kremlin ne s’est pas contenté de serrer la vis aux entrepreneurs ; il affirme désormais ouvertement, à l’instar des conseillers de Poutine (des jeunes ayant grandi à l’ère post-soviétique), que le système planifié soviétique a échoué uniquement parce que la puissance de calcul était insuffisante à l’époque pour établir correctement les proportions de l’économie nationale 88, et que le moment est donc venu de le réintroduire sur une nouvelle base technologique.

Une économie de guerre ne suit pas toujours le même modèle. Aux États-Unis, pendant la Seconde Guerre mondiale, elle reposait sur l’initiative et les capacités des entreprises privées, ainsi que sur une somme colossale de fonds levés grâce à l’augmentation de la dette publique. Il en est résulté l’émergence des États-Unis comme première puissance économique mondiale. En Union soviétique, elle s’est construite sur l’appauvrissement de la population et un système de planification rigide, ce qui a entraîné l’effondrement du communisme et la désintégration du projet politique. 

Poutine mène la Russie sur cette deuxième voie, et il ne faut pas l’en empêcher. L’Ukraine et l’Occident doivent avant tout amener le Kremlin à prendre conscience des menaces auxquelles il est confronté. Le fait de lui faire croire qu’il est menacé détruira l’économie russe plus efficacement que n’importe quelle force extérieure ne pourrait jamais le faire.

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