Quel Panthéon pour l’Europe ?

Compte-rendu du débat du mardi de l’Europe — 17 octobre 2018

Transcription par Pierre Mennerat

Chaque mardi à partir de 19h jusqu’à 20h15 le Groupe d’études géopolitiques se réunit à l’Ecole Normale Supérieur pour discuter d’un thème continental, à partir des articles, entretiens ou publications proposés pendant la semaine.

Cette semaine la question partait d’un papier publié samedi qui posait la question et le problème d’un Panthéon pour l’Europe.

Vous trouverez ici la transcription du débat et, en appendice, l’introduction à la séance qui présentait deux points analytiques pour comprendre le panthéon.


Le Panthéon portatif du GEG :

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Dix choix ont été proposés par les membres du GEG : et maintenant ?

Intervention sur Rosa Luxembourg : Elle a eu une vie européenne, née dans une famille juive dans la pologne occupée par la Russie : elle va étudier en Suisse, s’installe en Allemagne pour y mener une action révolutionnaire dans un contexte qu’elle juge favorable. Sa mort a quelque chose d’européen : elle peut en effet être considérée comme la 1e victime du nazisme, assassinée par les corps francs, prédécesseurs idéologiques du nazisme. Elle refuse toute pensée nationale et se démarque par son opposition au nationalisme, y compris au nationalisme opprimé celui des polonais. Elle s’oppose au mot d’ordre des États Unis d’Europe : car la révolution doit être mondiale : Si un tel espace européen devait éclore ce serait pour mener une politique impérialiste et antagoniste avec les USA. C’est donc une figure équivoque, mise en garde de ce que ne devrait pas être le projet européen

On pourrait aussi proposer des militaires qui ont combattu pour une Europe libre : Montgomery, Maréchal Juin.

Parfois les personnalités choisies sont des personnes qui n’ont pas défendu l’Europe comme concept, ou qui ont vécu au gré des luttes violentes de l’Histoire. Est alors rappelé l’article qui avait été l’objet du débat la semaine précédente (basé sur le livre Europa notre histoire) quand on réfléchit aux mémoires européennes, on pense souvent et d’abord à la guerre

Dans notre cas il n’y a pas d’idéologie nationale : le panthéon doit-il pour autant être rempli d’anti-nationalistes ? Nous avons choisi de ne pas imposer de critères stricts de sélection des personnages de ce panthéon : Certains avaient des projets européens, d’autre non.

Pourquoi une volonté de ne pas faire apparaître les pères de l’Europe auxquels on pense immédiatement ?

Il y a eu apparemment un choix « politique » de ne pas faire apparaître les figures reconnues. S’agit il d’un goût normalien de ne pas rester dans les sentier battus. Aucun n’incarne l’Union Européenne : ils incarnent, peut-être, une Europe « régionale ».

L’UE statufie extrêmement peu : quelques statues de Monnet et Schuman, les institutions européennes sont faiblement décorées de représentations des grands hommes : pas de démarche d’ « iconisation » de figures fondatrices ou inspiratrices du projet européen.

Une démarche de mémorisation mise en opposition avec celle des nations : aller au delà des responsables de la fondation des institutions actuelles. La République Française s’est mise à commémorer des gens qui n’ont rien à voir avec la République (Ex. Charlemagne, Saint Louis au Sénat, Richelieu, Sully Colbert devant le Palais Bourbon)

Ressurgit alors le vieux débat autour des ponts à l’arrière des billets : des ponts qui vont nulle part.

Le panthéon (Français ou européen) n’est pas neutre : il y a un intérêt politique pour l’UE à statufier.

Remarques et objections sur les personnalités présentes :

Il n’y a pas un seul protestant, pas beaucoup de femmes (Catherine de Sienne et Rosa Luxemburg). Se pose alors la question de l’opportunité de quotas.

L’absence de parité entre catholiques et protestants, tout comme entre les nationalités de chacun des dix, ne pose pas problème dans la mesure où chaque personnalité ne représente pas un État, mais l’Europe entière. Il ne faut pas avoir peur de la polémique. Les personnalités représentatives doivent inviter au débat. L’absence de protestants pose la question de l’unité fonctionnelle de l’Europe considérée. Quand on construit un panthéon on est conduit à choisir des personnalités qui ne sont pas neutres

A la place d’Urbain II, assez controversé, on peut proposer par exemple Constantin et sa mère Hélène.

Intervention sur Catherine de Sienne. Figure essentielle de la chrétienté à la charnière entre les époques médiévale et moderne, et une des seules femmes de notre panthéon. Une actrice à la fois diplomatique et religieuse (ses prises de position théologiques font date), qui influe sur la politique du pape et agit pour la paix dans une période de violences.

Intervention sur Averroès. Penseur, théologien, qui travaille en Al Andalus sous la dynastie Almohade. Il impose un débat sur les versets du Coran et rend compatible la philo d’Aristote avec la pensée musulmane. C’est à ce titre qu’il est un européen. C’est aussi une figure d’ouverture pour ne pas être trop ethno-centré.

Chaque panthéon correspond au choix d’un gouvernement, d’un chef d’État à une période donnée. A par quelques personnalités « dépanthéonisées », le Panthéon se constitue par l’accumulation des générations de personnes mortes relativement récemment. Dichotomie entre le panthéon français et le nouveau panthéon européen fait de personnalités panthéonisées avec beaucoup de recul.

Le modèle ambigu du Panthéon fédéral décentralisé des États-Unis. Chaque État membre propose son héros qui rejoint une grande salle dans le Capitole de Washington : chacun des Cinquante États contribue par une statue de son « grand homme ». Les États du Sud envoient des statues de Lee, Jefferson Davis, de généraux confédérés ou d’esclavagistes sécessionnistes qui ont recherché la destruction de l’Union. Ces statues controversées font écho aux scandales récents et aux débats autour du déboulonnage de statues dans le monde anglo-saxon. Apport d’une expérience personnelle : étudiante en échange à Oxford  l’année dernière : Le collège était en tourment autour de la statue de Cecil Rhodes.

On ne pourrait dire d’aucune de ces figures que leur programme pour l’Europe correspond exactement au notre. Personne parmi les personnalités choisies ne représente toute l’Europe ni dans une version parfaite, mais aucun d’entre eux n’est aussi clivant que les esclavagistes américains au point d’être « déboulonné ».

La toponymie est confrontée à un phénomène similaire dans une moindre mesure. P. ex. Les Rues Adolphe Thiers ou Jules Ferry ne font pas polémique en tant que telles, mais appeler ainsi une rue aujourd’hui ferait débat. Dès qu’on propose une figure, elle passe une sorte de test d’entrée.

Le problème d’un panthéon européen est assimilable à un serpent qui se mord la queue : il faut qu’il y ait une instance centrale qui décide, puisqu’on cherche à construire quelque chose qui n’existe pas. Quel pouvoir décisionnel pourrait actuellement faire ce choix ? Panthéon, Walhalla : Chacun correspond à la vision de la nation depuis ses ancêtres réels ou supposés (cf. Fresques du Panthéon, illustrant les aventures des Francs, etc.). Quel est l’institution capable de choisir et de promouvoir les ancêtres (réels ou figurés) représentés comme communs à l’Europe d’aujourd’hui ?

Les seuls qui pensent l’Europe seraient les militaires (en terme de territoire), mais aussi les Catholiques (en termes de personnes croyantes).

Ainsi un Panthéon Européen n’est pas un Panthéon de l’UE (qui est une institution sans mémoire). Ressurgit alors la question centrale que se pose le GEG : Comment l’UE doit être plus et autre chose qu’une institution pour avancer ? Le projet d’un panthéon Européen invite donc à réfléchir à l’Europe Continent certes mais aussi à une Europe des consciences.

Quel Panthéon pour que toute la population de Europe (et pas seulement pour les Bac+7) puisse s’y reconnaître ? Le panthéon devrait être accessible : S’agit-t-il de trouver des figures plus connues que celles proposées ? Des figures très populaires Eusebio ou Zidane sont-elles alors éligibles ? C’est là le problème d’un Panthéon populaire : si on se mettait à choisir des figures que tout le monde doit connaître on nivelle un peu par le bas ce panthéon européen (ce n’est pas le musée Grévin non plus).

Pour finir chacun propose une figure par un vote rapide :

Jacques Maritain – Augustin d’Hippone – Byron – Lénine – Eisenstein – Léonard de Vinci -Stephan Zweig (x2) – Leonard de Vinci (x2) – Albrecht Dürer – Europe (figure mythologique) – Xenakis – Otto de Habsbourg – Catherine de Médicis – Lénine – Albert Cohen – Clausewitz – Marie-Thérèse d’Autriche – Paul Erdös – Victor Hugo – Lope de Vega – La Tombe du Soldat inconnu (sic.) – Goethe – Metternich – Mario Draghi – Einstein – Catherine II – François Expert (!) – Bertha von Suttner – Kant


Deux points sur le Panthéon

Le mot désigne d’abord l’ensemble des dieux d’une mythologie, puis un temple consacré à tous les dieux à la fois, ou par extension un lieu « sacré » consacré à l’inhumation des grands hommes.

1. Le Panthéon : une idée franco-française ?

Le Panthéon « original » est à Rome et il n’abrite que les dieux. Il existe un petit panthéon portugais : une dizaine de personnes y sont inhumées dont Eusebio, footballeur récipiendaire du « ballon d’or ». Le Walhalla en Allemagne contient des bustes de personnalités allemandes au sens très large.

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2. Le Panthéon Français :

Une majorité masculine 72 hommes et 4 femmes (on ne compte pas les épouses inhumées aux côtés de leurs maris).

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L’évolution historique des mises au panthéon est intéressante : 6 personnes inhumées pendant la période révolutionnaire (quatre sont enlevés dont Marat, Mirabeau, etc.)

La majorité des « panthéonisés » sont des militaires de l’Empire. Avec la Restauration le monument n’accueille plus aucune nouvelle personnalité. Seule exception en 1829, on met Soufflot au Panthéon, puisqu’il en est l’architecte. L’inhumation de Victor Hugo est le premier événement de la sorte depuis près de 60 ans

On inhume somme toute assez peu au Panthéon pendant la IIIe république. En 1964 a lieu l’entrée de Jean Moulin, événement notable de la présidence De Gaulle. Giscard en tant que « président moderne » ne procède pas à une panthéonisation. Mitterand est plus tourné vers le passé et fait du panthéon un lieu majeur de la symbolique du pouvoir. En 1995 Marie Curie est la 1e femme panthéonisée. Il reste aujourd’hui encore 300 places au Panthéon.

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La panthéonisation est incontestablement un fait du prince, un pouvoir quasi discrétionnaire d’un chef d’État. Cependant à chaque fois la panthéonisation révèle quelque chose du Zeitgeist Sous l’Empire ce sont des maréchaux qui y entrent, Hollande respecte la parité homme-femme.

Les destinées houleuses de la croix sur le Panthéon. Communards scient la croix. La dimension religieuse du Panthéon est donc sujette à variations, tout comme son affectation au culte, qui ne sera abandonnée qu’avec l’entrée de Victor HugoScreenshot 2017-08-24 23.44.37