{"id":355868,"date":"2026-09-04T12:41:23","date_gmt":"2026-09-04T10:41:23","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=video&p=355868"},"modified":"2026-09-04T13:02:14","modified_gmt":"2026-09-04T11:02:14","slug":"le-climat-a-deja-change-que-faire","status":"publish","type":"video","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/videos\/le-climat-a-deja-change-que-faire\/","title":{"rendered":"Le climat a d\u00e9j\u00e0 chang\u00e9. Que faire ?"},"content":{"rendered":"\n

Bonsoir \u00e0 toutes et \u00e0 tous, et bienvenue \u00e0 ce nouveau Mardi du Grand Continent, le premier de cette saison. Cet \u00e9t\u00e9 caniculaire a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par des m\u00e9ga-feux et le terme \u00ab changement climatique \u00bb est peut-\u00eatre devenu inad\u00e9quat, car il ne s’agit plus d’un changement, mais de quelque chose qui a d\u00e9j\u00e0 chang\u00e9 ; nous en parlerons avec Pierre Charbonnier notamment.<\/strong><\/p>\n\n\n\n

Pour en discuter, nous avons r\u00e9uni des amis de la revue, dont Pierre Charbonnier, philosophe, charg\u00e9 de recherche au CNRS \u00e0 Sciences Po et auteur de nombreux ouvrages, dont Vers l\u2019\u00e9cologie de guerre<\/em>. Il revient d’ailleurs de la le\u00e7on inaugurale de l\u2019\u00c9cole du climat de Sciences Po, dont nous sommes tr\u00e8s heureux de c\u00e9l\u00e9brer aujourd’hui le lancement, sous la pr\u00e9sidence de Laurence Tubiana.\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n

Jo\u00eblle Zask est ma\u00eetresse de conf\u00e9rences \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Aix-Marseille, philosophe et autrice de nombreux ouvrages, dont Quand la for\u00eat br\u00fble<\/em>, qui sera au c\u0153ur de nos \u00e9changes. Nous avons r\u00e9alis\u00e9 un entretien<\/a> avec elle lors d’une des livraisons de nos Dimanches cet \u00e9t\u00e9.\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n

Enfin, Cynthia Fleury est philosophe, professeure au Conservatoire national des arts et m\u00e9tiers et autrice de La Clinique de la dignit\u00e9<\/em>, paru au Seuil en 2023.\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n

Pierre Charbonnier, comme indiqu\u00e9 tout \u00e0 l’heure, vous avez une intuition pr\u00e9cieuse : en cette p\u00e9riode de canicule, de transformation de plus en plus visible et sensible, quelque chose a chang\u00e9, on le sent. Pourriez-vous partager avec nous quelques mots qui nous permettent de figer ce changement ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Pierre <\/div>\n

Pierre Charbonnier<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

Ce sont des suggestions imm\u00e9diates, car nous venons de vivre un \u00e9t\u00e9 absolument exceptionnel, inou\u00ef et in\u00e9dit en raison de ses caract\u00e9ristiques m\u00e9t\u00e9orologiques, notamment l’intensit\u00e9 et la dur\u00e9e des vagues de chaleur qui nous ont touch\u00e9s, en particulier dans les grandes villes si mal adapt\u00e9es. Au fil du temps, nous allons continuer \u00e0 voir les cons\u00e9quences en cascade de ces conditions m\u00e9t\u00e9orologiques : leur incidence sur les r\u00e9coltes agricoles, puis, \u00e0 plus long terme, sur l’\u00e9tat des sols, etc. <\/p>\n\n\n\n

En effet, la suggestion que je faisais r\u00e9cemment \u00e0 Gilles est la suivante : il se peut que cela mette en tension le codage majoritaire du probl\u00e8me climatique dont nous disposons, qui consiste \u00e0 le concevoir comme un horizon, comme quelque chose qui est en train d’advenir, dont on peut exp\u00e9rimenter les premi\u00e8res formes, mais que l’on pense et que l’on exp\u00e9rimente surtout comme une possibilit\u00e9, un avenir, quelque chose \u00e0 anticiper. Or, je crois que tr\u00e8s brutalement, nous nous sommes retrouv\u00e9s plong\u00e9s dans quelque chose qui est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, un pr\u00e9sent et non un futur. <\/p>\n\n\n\n

Ce qui fait la diff\u00e9rence, c’est l’intensit\u00e9, mais aussi la dur\u00e9e des vagues de chaleur qui se sont encha\u00een\u00e9es entre la fin du mois de mai et le milieu du mois d’ao\u00fbt, quasiment sans discontinuer, sans jamais revenir aux normales saisonni\u00e8res. Pour moi, cela a \u00e9t\u00e9 une exp\u00e9rience presque traumatisante.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

Le th\u00e8me de la prise de conscience est d’ailleurs tr\u00e8s pr\u00e9sent.<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Pierre <\/div>\n

Pierre Charbonnier<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

Une id\u00e9e compl\u00e9mentaire \u00e0 cette premi\u00e8re est que notre r\u00e9f\u00e9rentiel intellectuel pour appr\u00e9hender la chaleur est aussi orientaliste, pour reprendre les termes d’Edward Sa\u00efd. Nous parlons de \u00ab pays chauds \u00bb, mais les pays chauds, pr\u00e9cis\u00e9ment, ce n’est pas nous. Ces endroits sont consid\u00e9r\u00e9s comme des lieux o\u00f9 les gens meurent de chaud, o\u00f9 ils se d\u00e9placent parce qu’il fait trop chaud, o\u00f9 ils ont besoin de s’habiller d’une mani\u00e8re sp\u00e9cifique parce qu’il fait chaud, o\u00f9 ils peuvent \u00eatre touch\u00e9s dans leur chair par cette chaleur. Nous, par contre, nous nous sommes historiquement d\u00e9finis, et ceci tr\u00e8s largement dans la relation imp\u00e9riale et coloniale, comme quelque chose d’autre, comme des endroits du monde o\u00f9 la nature est mise \u00e0 distance. Il se trouve aussi qu’elle est un peu moins agressive en termes de temp\u00e9rature. Cette r\u00e9alit\u00e9 est pourtant termin\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n

C’est la raison pour laquelle je me demande si les r\u00e9sistances qui s’opposent \u00e0 la production de froid, que ce soit par des dispositifs technologiques ou par des dispositifs d’adaptation urbaine comme l’ombre ou les volets, ne sont pas li\u00e9es au fait qu’admettre que nous devons produire du froid, c’est admettre que nous sommes en train de devenir un \u00ab pays chaud \u00bb. Je mets des guillemets parce que c’est une expression qui n’a aucun sens. <\/p>\n\n\n\n

Nous sommes entr\u00e9s dans une cat\u00e9gorie d’exp\u00e9rience climatique que l’on pensait r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 d’autres et il y a quelque chose comme une blessure d’orgueil dans le fait d’admettre que la chaleur est une exp\u00e9rience qui n’est pas accidentelle, mais structurelle.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

Jo\u00eblle Zask, j’aimerais explorer avec vous une autre dimension de cet \u00e9t\u00e9, en lien avec le changement climatique qui transforme \u00e9galement nos perceptions : les m\u00e9ga-feux. Ce n’est \u00e9videmment pas un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau, peut-\u00eatre seulement par sa masse localis\u00e9e dans la France continentale.\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n

C’est un sujet que vous avez \u00e9tudi\u00e9 philosophiquement. Une dimension \u00e9merge tr\u00e8s clairement dans votre travail et est particuli\u00e8rement sensible et impressionnante. Vous d\u00e9finissez le m\u00e9ga-feu comme ce qui ne peut \u00eatre contr\u00f4l\u00e9, ma\u00eetris\u00e9 ou \u00e9teint par des moyens techniques. C’est donc, au fond, le d\u00e9passement du technique. Pouvez-vous revenir sur ce point ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Jo\u00eblle <\/div>\n

Jo\u00eblle Zask<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

J’ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire le livre Quand la for\u00eat br\u00fble<\/em> en 2017, suite \u00e0 un incendie dans le Var qui m’avait beaucoup marqu\u00e9e. J’ai eu le sentiment d’assister \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau. <\/p>\n\n\n\n

Le fait d’\u00eatre directement expos\u00e9 au passage du feu change vraiment la mani\u00e8re de voir, de penser et d’appr\u00e9hender son environnement. D’autant que la disparition d’un milieu que l’on conna\u00eet bien est aussi quelque chose qui est psychologiquement tr\u00e8s difficile \u00e0 encaisser. Les journalistes qui ont r\u00e9percut\u00e9 le d\u00e9sarroi des personnes victimes de m\u00e9ga-feux cette ann\u00e9e se sont d’ailleurs vraiment fait le relais de cette souffrance psychologique qui va aussi g\u00e9n\u00e9rer beaucoup de travail pour nos psychologues. <\/p>\n\n\n\n

Les d\u00e9sastres \u00e9cologiques que nous vivons actuellement ont un impact qu’il ne faudrait pas sous-estimer. Ce que j’ai \u00e9prouv\u00e9, \u00e9tait un choc psychologique, pas mat\u00e9riel, car il s’agissait d’une for\u00eat qui avait br\u00fbl\u00e9 et non d’une maison. Personnellement, je n’ai perdu personne. <\/p>\n\n\n\n

Ce qui est frappant, c’est la lenteur avec laquelle le diagnostic d’un changement de r\u00e9gime de feu a \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli. <\/p>\n\n\n\n

J’ai parfois eu affaire \u00e0 des \u00e9cologues ou \u00e0 des scientifiques qui s’\u00e9tonnaient pr\u00e9cis\u00e9ment qu’une philosophe totalement ignare en la mati\u00e8re ait pu dire : \u00ab On a peut-\u00eatre chang\u00e9 de r\u00e9gime de feu. Il faudrait peut-\u00eatre repenser le rapport entre la nature et la cabane. \u00bb C’\u00e9tait l’\u00e9poque des cabanes dans les bois. <\/p>\n\n\n\n

Il faudrait repenser notre relation \u00e0 un environnement dont la destruction massive par les flammes est tout \u00e0 fait envisageable. D\u00e9j\u00e0, en 2017-2018, j’avais lu que la quasi-totalit\u00e9 des villes de France pourrait \u00eatre victime d’un m\u00e9ga-feu d’ici 2050. Les choses \u00e9voluent si vite qu’on pourrait se dire que l’agenda va \u00eatre anticip\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Ce qui m’a int\u00e9ress\u00e9e, c’est qu’un m\u00e9ga-feu est inextinguible par d\u00e9finition. Autrement dit, on ne peut pas s’adapter. On ne peut pas vivre avec le feu, on ne peut pas habiter le feu, on ne peut pas se lier d’amiti\u00e9 avec le feu, on ne peut pas g\u00e9n\u00e9rer de nouvelles interactions. D’autant que le feu d\u00e9truit tout ce qui a \u00e9t\u00e9 construit, comme le disait \u00c9sa\u00efe. Une fois le feu pass\u00e9, il ne reste que des ruines et des cendres. C’est un motif tr\u00e8s ancien, on le sait. Les ruines et les cendres signifient que les civilisations auront travaill\u00e9 pour rien, et c’est \u00e0 cela que nous en sommes r\u00e9duits. <\/p>\n\n\n\n

Il faut vraiment le comprendre et le r\u00e9aliser pour ensuite se mettre au travail, car beaucoup de choses pourraient \u00eatre \u00e9vit\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n

Un canadair moyen peut \u00e9teindre un feu d’une intensit\u00e9 de 10 000 kilowatts. Or, les m\u00e9ga-feux en Australie dont on avait parl\u00e9 en 2018 atteignaient 60 000 kilowatts. C’est donc totalement disproportionn\u00e9. Autrement dit, affirmer qu’il faut des canadairs, des \u00e9quipements, des robots, des d\u00e9tecteurs, plus de personnel, du mat\u00e9riel, etc., est aberrant. Comme l’a dit d’ailleurs Stephen Pyne, historien du feu : nous voulons faire la guerre au feu, mais cette guerre est perdue d’avance. Il faut donc sortir de cette logique de guerre. On ne peut pas lutter contre des feux de cette intensit\u00e9, pas plus qu’on ne peut lutter contre un tsunami ou un tremblement de terre.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

Cela signifie-t-il que le m\u00e9ga-feu n’est pas l’antith\u00e8se du techno-optimisme, de la projection optimiste sur la technique ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Jo\u00eblle <\/div>\n

Jo\u00eblle Zask<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

Tout \u00e0 fait. <\/p>\n\n\n\n

C’est le r\u00eave techniciste et du solutionnisme technique, de dominer et de contr\u00f4ler les ph\u00e9nom\u00e8nes naturels pour s’en pr\u00e9server, voire pour supprimer la nature, c’est-\u00e0-dire faire sans elle. Cela s’est d\u00e9j\u00e0 produit avec l’invention de l’agriculture industrielle ou, plus r\u00e9cemment, avec le transhumanisme. <\/p>\n\n\n\n

Comment en finir avec la nature ? C’est un vieux r\u00eave humain qui n’a cess\u00e9 de ressurgir sous d’autres formes, de la tour de Babel \u00e0 nos jours. \u00c0 d\u00e9faut de pouvoir en finir avec elle, comment arriver \u00e0 la contr\u00f4ler ? L\u00e0, la technologie entre en jeu. L’id\u00e9ologie de la technique, c’est effectivement de faire la guerre \u00e0 la nature. <\/p>\n\n\n\n

Cette guerre est vou\u00e9e \u00e0 l’\u00e9chec. <\/p>\n\n\n\n

Il faut absolument sortir de ce paradigme, de ce qu’on appelle l’extractivisme, ou de ce r\u00eave de transformer la nature en un ensemble de ressources \u00e0 notre disposition, que nous pourrions utiliser \u00e0 notre guise et dont nous pourrions m\u00eame nous \u00e9manciper. Ce qui implique \u00e9galement de sortir d’un sch\u00e9ma politique de domination. C’est \u00e9vident, c’est tr\u00e8s politique.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

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\n \"Cynthia <\/div>\n

Cynthia Fleury<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

On aborde ici la question du m\u00e9ga-feu, et on pourra demain d’ailleurs parler de m\u00e9ga-tornade, m\u00e9ga-inondation, etc. <\/p>\n\n\n\n

On voit bien qu’on n’\u00e9teint pas le m\u00e9ga-feu avec de la technique, mais avec de l’\u00e9thique. C’est effectivement ce qui vient d’\u00eatre constat\u00e9, et d’ailleurs, cela avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pos\u00e9 dans un article de 1976 dans Nature, qui rappelait que tout ce que nous connaissons comme catastrophes dites \u00ab naturelles \u00bb aujourd’hui, c’\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment la suppression de la naturalit\u00e9 des catastrophes naturelles. Il fallait donc sortir r\u00e9solument de cette d\u00e9finition du naturel de ce que nous voyons l\u00e0 : nous ne sommes pas confront\u00e9s \u00e0 des catastrophes naturelles, mais \u00e0 des catastrophes technico-anthropoc\u00e9niques. Ce constat est valid\u00e9 et pos\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement. Donc n\u00e9cessairement, nous ne pouvons pas faire face \u00e0 cela avec encore plus de solutionnisme.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

La formule est tr\u00e8s belle. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Comment remplacer la technique par l’\u00e9thique et pourquoi est-ce la marche \u00e0 suivre ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Cynthia <\/div>\n

Cynthia Fleury<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

C’est malheureusement une transgression totale par rapport \u00e0 aujourd’hui. Remplacer l’\u00e9thique par la technique est antinomique du capitalisme. Je ne le dis pas de mani\u00e8re d\u00e9sagr\u00e9able envers cette id\u00e9ologie.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

Max Weber ne serait pas forc\u00e9ment d’accord, mais c’est un autre sujet.<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Cynthia <\/div>\n

Cynthia Fleury<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

Vous avez raison, mais nous ne sommes pas dans l’\u00e9thique capitaliste max-weberienne. D’abord, parce que c’\u00e9tait une \u00e9thique protestante dans laquelle l’investissement et l’asc\u00e8se jouaient \u00e9galement un r\u00f4le. Je ne dis pas que cela n’a pas particip\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation de la rationalit\u00e9 instrumentale, mais il n’en reste pas moins que ce n’\u00e9tait pas cela. <\/p>\n\n\n\n

Aujourd’hui, nous sommes face \u00e0 un syst\u00e8me qui s’est autonomis\u00e9 et qui est dans un d\u00e9lire. Je pense que le terme psychanalytique, voire psychiatrique, peut s’opposer \u00e0 ce d\u00e9lire autour d’une certaine notion : le profit, une notion d\u00e9lirante. <\/p>\n\n\n\n

Je vous rappelle que la D\u00e9claration des droits de l’homme est un r\u00e9gime d’indivisibilit\u00e9. C’est important, car cela signifie qu’on ne peut pas opposer le profit aux autres objectifs. C’est-\u00e0-dire qu’on est oblig\u00e9 de conjuguer tous les objectifs. Pourtant, nous vivons dans un syst\u00e8me qui met en exergue cette notion de profit et qui, par cons\u00e9quent, divise nos objectifs. <\/p>\n\n\n\n

Le geste transgressif d’aujourd’hui, c’est que nous sommes oblig\u00e9s de repenser notre contrat social, qui est attach\u00e9 \u00e0 notre contrat naturel, diff\u00e9remment. Le seul souci, c’est que, tant qu’on le peut, on va continuer \u00e0 faire peser sur autrui le m\u00e9ga-feu de plus. Donc, tant qu’il passera juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, il y aura encore une r\u00e9sistance au changement. Voil\u00e0 un premier point sur le m\u00e9ga-feu. <\/p>\n\n\n\n

Mon deuxi\u00e8me point, par rapport \u00e0 ce que disait Pierre Charbonnier et qui est malheureusement terrible, concerne la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la catastrophe. C’est-\u00e0-dire que nous sommes malheureusement illusionn\u00e9s par le caract\u00e8re spectaculaire de la catastrophe. Rob Nixon, parlait de Slow Violence, c’est-\u00e0-dire que la violence du feu masque le fait que la catastrophe a d\u00e9j\u00e0 eu lieu. La violence de la catastrophe, le spectacle de la catastrophe, signe donc la fin de la catastrophe, pas le d\u00e9but. <\/p>\n\n\n\n

La ph\u00e9nom\u00e9nologie de la catastrophe se fait principalement en r\u00e9gime d’invisibilit\u00e9. Le jour o\u00f9 elle devient visible, c’est autre chose. Nous parlons donc de catastrophe, alors que ce n’est plus la terminologie ad\u00e9quate. Nous sommes dans un syst\u00e8me d’hyperd\u00e9gradation terrible. En termes ph\u00e9nom\u00e9nologiques, c’est au moment o\u00f9 nous voyons la chose qu’elle est d\u00e9j\u00e0 advenue et qu’elle a chang\u00e9 le r\u00e9gime pour tous.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

L’un des points que vous mettez en avant dans votre travail, Jo\u00eblle Zask c’est le fait qu’il existe un savoir de la for\u00eat, une science de la for\u00eat pourrait-on presque dire, qui est souvent ignor\u00e9e, mais qui est par contre instrumentale pour essayer de pr\u00e9venir ce genre de ph\u00e9nom\u00e8ne qui devient par la suite incontr\u00f4lable. Pourriez-vous d\u00e9velopper ce point ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Jo\u00eblle <\/div>\n

Jo\u00eblle Zask<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

C’est une science tr\u00e8s \u00e9thique, d’ailleurs. <\/p>\n\n\n\n

Ce qui est int\u00e9ressant avec le m\u00e9ga feu, c’est qu’il permet de rejeter deux positions oppos\u00e9es et de se situer v\u00e9ritablement ailleurs, de la mani\u00e8re la plus d\u00e9mocratique possible. La premi\u00e8re est celle dont j’ai parl\u00e9 tout \u00e0 l’heure : l’ensemble des activit\u00e9s g\u00e9n\u00e9ratrices de la d\u00e9gradation de notre climat. Ces activit\u00e9s sont responsables de m\u00e9ga-feux, c’est-\u00e0-dire de feux extr\u00eames et indomptables dont l’intensit\u00e9 d\u00e9passe tout ce qui existe habituellement et naturellement. <\/p>\n\n\n\n

Puis, \u00e0 l’oppos\u00e9, il y a l’une des causes de ces feux et de leur intensit\u00e9 hallucinante : la destruction culturelle des peuples, des groupes humains et des travailleurs de la for\u00eat. Par exemple, les Aborig\u00e8nes d’Australie cultivaient le bush, l’organisaient, ils faisaient le m\u00e9nage, c’est un terme qu’ils utilisent : country cleaning, tout en l’am\u00e9nageant depuis 60 000 ans. <\/p>\n\n\n\n

La for\u00eat m\u00e9diterran\u00e9enne est un paysage fa\u00e7onn\u00e9 par les pratiques anthropiques de br\u00fblage et de feux, mais aussi par l’\u00e9levage, les troupeaux, le pastoralisme, l’agriculture, la paysannerie, les parcours et les d\u00e9placements. Nos espaces forestiers sont, pour l’immense majorit\u00e9 d’entre eux, compl\u00e8tement anthropis\u00e9s. Ce qui reste, bien s\u00fbr, ce sont les feux traditionnels, appel\u00e9s br\u00fblages, feux dirig\u00e9s ou encore \u00e9cobuage. Tous ces feux existent depuis 2 millions d’ann\u00e9es, c’est-\u00e0-dire depuis Homo erectus. <\/p>\n\n\n\n

Les humains se baladent \u00e0 la surface de la Terre et mettent le feu partout o\u00f9 ils vont. Une zone habitable est une zone inflammable. Personne ne veut habiter au fond des oc\u00e9ans, au sommet des montagnes, sur les glaciers, etc. Donc, l\u00e0 o\u00f9 on habite, o\u00f9 on se d\u00e9place, c’est l\u00e0 o\u00f9 on met le feu. <\/p>\n\n\n\n

Ces br\u00fblages ont donc eu de tr\u00e8s nombreuses cons\u00e9quences. Par exemple, il semblerait que la grande faune ait disparu \u00e0 cause d’eux. Mais un \u00e9quilibre avait \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9 depuis au moins 60 000 ans, et c’est cet \u00e9quilibre qui est compl\u00e8tement rompu aujourd’hui, avec la destruction, pas seulement culturelle d’ailleurs, des aborig\u00e8nes. Cette destruction fait que plus personne ne conna\u00eet la for\u00eat, que plus personne ne sait comment se comporter vis-\u00e0-vis du bush pour limiter la masse de combustible, faire rena\u00eetre certaines plantes, assurer la biodiversit\u00e9, attirer les wallabies, etc. <\/p>\n\n\n\n

Tout cet \u00e9quilibre est perdu d\u00e8s lors qu’on enl\u00e8ve une partie de la viticulture et du pastoralisme dans les C\u00e9vennes ou en Provence, par exemple, et tout br\u00fble. On se prom\u00e8ne dans la Dr\u00f4me, tout est sec. Le r\u00f4le des activit\u00e9s traditionnelles et des sciences paysannes \u00e9tait essentiel pour assurer cet \u00e9quilibre, car des feux, il y en a toujours eu. <\/p>\n\n\n\n

Retrouver ce qu’on appelle une \u00ab culture du feu \u00bb est donc un enjeu absolument fondamental aujourd’hui. <\/p>\n\n\n\n

Le feu permet de tordre le cou \u00e0 l’id\u00e9e qu’on va s’en sortir avec plus de technique. En m\u00eame temps, cette prise de conscience permet aussi de tordre le cou \u00e0 l’id\u00e9e que la nature se portera d’autant mieux qu’aucune activit\u00e9 humaine n’y aura plus cours. Sanctuariser la for\u00eat, c’est la livrer aux flammes. C’est un aspect qu’il faut peut-\u00eatre aussi int\u00e9grer \u00e0 notre comportement \u00e9cologique.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

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\n \"Pierre <\/div>\n

Pierre Charbonnier<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

La question des feux met en lumi\u00e8re un sujet qui, tout en \u00e9tant li\u00e9 aux enjeux \u00e9cologiques et climatiques, a structurellement \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9 au second plan : la question de ce que l’on perd. Le feu est vraiment prototypique : l\u00e0 o\u00f9 il passe, il ne reste plus rien ou presque. <\/p>\n\n\n\n

L’autre question est tout aussi importante : celle du capitalisme. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, l’\u00e9conomie politique du climat a consist\u00e9 \u00e0 dire qu’il \u00e9tait possible de tenir l’exp\u00e9rience de ce changement dans les coordonn\u00e9es de ce qu’on conna\u00eet d\u00e9j\u00e0, c’est-\u00e0-dire qu’on mobilise du capital, on fait des choix technologiques, on investit et on r\u00e9organise la soci\u00e9t\u00e9. C’est ce que j’ai souvent \u00e9crit dans mes ouvrages et je continuerai \u00e0 d\u00e9fendre cette id\u00e9e. C’est pour cette raison que je ne serai pas si critique \u00e0 l’\u00e9gard de ce qui est parfois pr\u00e9sent\u00e9 comme des solutions technologiques, car il est vrai que certaines de ces solutions, dans le domaine de l’\u00e9nergie notamment, sont en mesure de r\u00e9duire, voire d’annuler, les \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre. C’est vrai pour l’aspect de la mutation du syst\u00e8me productif.<\/p>\n\n\n\n

Par contre, le fait de poser des panneaux photovolta\u00efques ne change effectivement rien \u00e0 l’exp\u00e9rience de la perte. D’ailleurs, Mia Mottley, qui a consacr\u00e9 une partie importante de sa vie \u00e0 la question de la justice climatique internationale, l’a dit lors de sa conf\u00e9rence inaugurale \u00e0 l’\u00c9cole du climat de Sciences Po : l’ouragan passe et d\u00e9truit les panneaux photovolta\u00efques. C’est une ironie historique.<\/p>\n\n\n\n

La codification du climat comme probl\u00e8me \u00e9conomique a \u00e9t\u00e9 et reste n\u00e9cessaire, mais elle n’absorbe pas tout ce qu’il y a dans ce probl\u00e8me. <\/p>\n\n\n\n

J’ai discut\u00e9 de ces questions avec des coll\u00e8gues \u00e9conomistes et des sp\u00e9cialistes de la taxation qui proposent, face \u00e0 tout probl\u00e8me, comme par exemple les canicules, de taxer les ultra-riches, de mobiliser du capital public et d’acheter de la climatisation pour tout le monde. Je suis favorable \u00e0 cette id\u00e9e, mais le probl\u00e8me, c’est que cela ne changera pas grand-chose au fait que certaines terres deviennent moins ou plus cultivables, qu’il y a des r\u00e9fugi\u00e9s climatiques dans ce pays \u00e0 l’heure actuelle, qu’il y a des morts. <\/p>\n\n\n\n

Cette ann\u00e9e, l’Allemagne a compt\u00e9 15 000 morts, pas \u00e0 cause des incendies, mais des vagues de chaleur. Ce qui n’est pas compl\u00e8tement anecdotique. Des for\u00eats ont br\u00fbl\u00e9 en Belgique, un pays plut\u00f4t connu pour son humidit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Donc, la construction \u00e9conomique du climat a un effet de protection. On pourrait m\u00eame le dire dans un langage psychanalytique : un effet de protection contre ce qu’il y a de pire dans cette exp\u00e9rience. Il reste donc n\u00e9cessaire. <\/p>\n\n\n\n

Mais il y a quelque chose qui n’a pas \u00e9t\u00e9 dit et qui concerne aussi bien la gauche que le r\u00e9alisme \u00e9cologique : la perte ne se codifie pas dans les termes de l’\u00e9conomie, car l’\u00e9conomie ne conna\u00eet que des grandeurs positives. On investit pour esp\u00e9rer un retour sur investissement plus tard. Si vous d\u00e9pensez quelques milliards pour prot\u00e9ger un village contre les incendies ou la mont\u00e9e des eaux, cet argent ne reviendra jamais, sauf si l’on consid\u00e8re qu’il nous prot\u00e8ge contre des pertes plus importantes demain. N\u00e9anmoins, ce n’est pas du tout la rationalit\u00e9 du capitalisme. Il n’y a qu’une rationalit\u00e9 en \u00e9conomie qui s’en rapproche : celle de l’\u00e9conomie de guerre. Cela ne se rationalise plus, pas totalement, dans le langage d\u00e9j\u00e0 existant de l’\u00e9conomie politique, quelle qu’en soit la critique.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

Quand on lit vos textes, l’une des choses marquantes, c’est justement \u00e0 quel point vous travaillez sur la question de l’imaginaire. L’un des probl\u00e8mes trait\u00e9s dans certains de vos derniers textes, par exemple celui intitul\u00e9 Trouver du nouveau<\/em><\/a>, \u00e9tait qu’il \u00e9tait difficile de se projeter dans le changement n\u00e9cessaire pour faire face au changement climatique, car il n’y avait pas de monde imaginable apr\u00e8s.\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n

Est-ce que cela a chang\u00e9 ? Est-ce que c’est en train de changer ? Cette perte dont vous parlez, c’est que l’imaginaire de l’apr\u00e8s est en train de devenir le pr\u00e9sent, et ce n’est pas un imaginaire qui peut \u00eatre red\u00e9fini par des param\u00e8tres du d\u00e9sirable ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Pierre <\/div>\n

Pierre Charbonnier<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

Si, un monde sans ou quasi sans \u00e9missions de carbone est parfaitement imaginable. Ses b\u00e9n\u00e9fices sont multiples. Sa faisabilit\u00e9 est prouv\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n

En effet, certaines choses ne seront plus les m\u00eames. Et il faut admettre que cela ne ressemble \u00e0 aucune des formes de projection dans l’avenir auxquelles nous sommes habitu\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n

Il y a peut-\u00eatre quelque chose qui pourrait y ressembler : l’imaginaire de la guerre, c’est-\u00e0-dire notre capacit\u00e9 \u00e0 nous battre au risque d’en mourir. <\/p>\n\n\n\n

Pendant l’\u00e9t\u00e9, quand il faisait tr\u00e8s chaud, je me suis r\u00e9fugi\u00e9 au cin\u00e9ma, o\u00f9 il faisait bon, pour voir les deux volets du film sur le g\u00e9n\u00e9ral De Gaulle. Le motif de la r\u00e9sistance \u00e9tait tr\u00e8s clair dans ce film : ils savaient ce qu’ils faisaient, qu’ils allaient probablement mourir, mais ils savaient pourquoi. <\/p>\n\n\n\n

Sur les questions climatiques, on ne peut pas mobiliser ce motif exactement de la m\u00eame mani\u00e8re, bien entendu.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

Jo\u00eblle Zask, vous vous \u00eates oppos\u00e9e \u00e0 l’utilisation du paradigme de la guerre. Comprenez-vous ce que dit Pierre Charbonnier ? Pensez-vous qu’il est possible d’utiliser ce fil conducteur pour orienter notre r\u00e9flexion et notre action, aussi bien face au feu que face au changement ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Jo\u00eblle <\/div>\n

Jo\u00eblle Zask<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

Deux lignes d’action parall\u00e8les pourraient se dessiner. En effet, le concept dont on a beaucoup entendu parler ces derniers temps, c’\u00e9tait justement de contrer les effets toxiques de l’extractivisme, de faire avec la nature, en d’autres termes, d’en devenir le gardien, le partenaire. Comment faire avec la nature plut\u00f4t que d’essayer de lui dicter une conduite en vue de notre int\u00e9r\u00eat ? Comment essayer de se faire l’\u00e9l\u00e8ve de la nature, un peu comme le paysan d’Emerson ? Cela ne signifie pas ne pas la transformer, ne pas y toucher ou la contempler. Cela signifie transformer la nature tout en restant son \u00e9l\u00e8ve, autrement dit, trouver cet \u00e9quilibre tr\u00e8s paysan. C’est un \u00e9quilibre tr\u00e8s rationnel et raisonnable qu’on peut encore rencontrer l\u00e0 o\u00f9 il reste de la paysannerie, par opposition \u00e0 l’agriculture industrielle. <\/p>\n\n\n\n

Mais aujourd’hui, m\u00eame s’il existe le r\u00eave de faire avec, il va falloir survivre \u00e0. Par exemple, il va falloir survivre aux incendies, aux tsunamis, aux coul\u00e9es de boue. On revient en quelque sorte \u00e0 un \u00e9tat de nature.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

Pourtant, dans l’\u00e9tat de nature, la nature est stable.<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Jo\u00eblle <\/div>\n

Jo\u00eblle Zask<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

Effectivement. Mais l\u00e0, l’\u00e9tat de nature d\u00e9signe l’\u00e9tat d’une humanit\u00e9 victime de la nature ou ayant d\u00e9truit ses conditions naturelles d’existence sur Terre, au point de ne plus pouvoir la percevoir que comme une rivale ou une antagoniste. C’est justement un vrai probl\u00e8me avec les feux.\u00a0<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

Dans les feux, on pourrait dire que l’arbre est un loup pour l’homme.<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Jo\u00eblle <\/div>\n

Jo\u00eblle Zask<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

C’est exactement cela qu’on pense.<\/p>\n\n\n\n

Je connais bien la commune de Die, dans la Dr\u00f4me, qui a \u00e9t\u00e9 en proie aux flammes pendant au moins trois semaines. Il se trouve que c’est une commune de la Dr\u00f4me qui \u00e9tait tr\u00e8s progressiste et ouverte, avec beaucoup de jeunes qui ont cr\u00e9\u00e9 toutes sortes d’initiatives, des modes de vie coop\u00e9ratifs, \u00e9cologiques, etc. <\/p>\n\n\n\n

Tr\u00e8s r\u00e9cemment, la commune est repass\u00e9e \u00e0 droite \u2013 une droite bien muscl\u00e9e \u2013 en m\u00eame temps qu’elle a commenc\u00e9 \u00e0 br\u00fbler. Ce qui est int\u00e9ressant, c’est qu’au moment m\u00eame o\u00f9 il aurait fallu retrouver la culture du feu, c’est-\u00e0-dire se mettre tous ensemble, croiser nos comp\u00e9tences et faire converger un point commun fondamental pour nos d\u00e9mocraties lib\u00e9rales, \u00e0 savoir la protection mutuelle qui est quand m\u00eame la raison d’\u00eatre du contrat social, on a laiss\u00e9 br\u00fbler. <\/p>\n\n\n\n

On n’a pas d\u00e9broussaill\u00e9, on n’a pas \u00e9loign\u00e9 les arbres. Pendant que les collines rougeoyaient autour de Die, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop tard. Les habitants de Die ont alors appel\u00e9 les habitants de la Dr\u00f4me \u00e0 la rescousse pour les aider \u00e0 couper les arbres, \u00e0 d\u00e9broussailler, \u00e0 enlever le bois mort, etc. De fait, les flammes ne sont pas entr\u00e9es dans le village. <\/p>\n\n\n\n

C’est une situation paroxystique comme celle-ci qui doit nous amener \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 de nouvelles formes politiques. Il faudrait revenir au sens profond de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale, du contrat lib\u00e9ral et du contrat social. Cela pourrait nous \u00eatre utile en pratique.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

\u00c9videmment, on a envie d’aborder la politique, mais restons encore un instant sur cette question du paradigme de la guerre. Cynthia Fleury, c’est d’ailleurs un sujet qui vous travaille dans votre vie comme dans vos \u0153uvres. Est-ce que c’est un sujet que vous pouvez aborder \u00e9galement ? L’interrogation que Pierre Charbonnier a essay\u00e9 de poser sur la table vous para\u00eet-elle pertinente de ce point de vue ?<\/strong>\u00a0<\/p>\n\n\n\n

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\n \"Cynthia <\/div>\n

Cynthia Fleury<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

Quand Pierre Charbonnier a dit tout \u00e0 l’heure qu’il y a des exp\u00e9riences de la perte qui sont incurables, c’est l\u00e0 l’enseignement de la Clinique<\/em>. <\/p>\n\n\n\n

On ne saisit pas qu’il y a la notion de perte comme une perte de consommation, c’est-\u00e0-dire quelque chose qui n’est pas et qui aurait pu \u00eatre, et qu’il y a aussi quelque chose qui rel\u00e8ve de la perte existentielle et qui atteint directement, de mani\u00e8re traumatique, le vitalisme. C’est ce que nous allons vivre : faire l’exp\u00e9rience de perdre un jour sa maison, de la voir br\u00fbler. Ce n’est pas un objet qui br\u00fble, mais un r\u00e9gime de v\u00e9cu, un r\u00e9gime de souvenirs.<\/p>\n\n\n\n

C’est la notion m\u00eame de l’habitabilit\u00e9, la possibilit\u00e9 de trouver refuge, la possibilit\u00e9 d’\u00eatre solidaire envers autrui, qui se brise. Donc, chez certains d’entre nous, et peut-\u00eatre m\u00eame chez nous, cette exp\u00e9rience traumatique va se d\u00e9multiplier. <\/p>\n\n\n\n

Croire qu’elle restera simplement traumatique est une erreur, car \u00e0 un moment donn\u00e9, elle se renversera pour survivre. Si nous ne prenons pas politiquement le chemin de ne pas produire sciemment de traumatisme pour autrui par de la catastrophe artificialis\u00e9e, cela nous reviendra de toute fa\u00e7on comme un conflit consid\u00e9rable. <\/p>\n\n\n\n

Le deuxi\u00e8me point, c’est que notre r\u00e9gime du d\u00e9sirable est terriblement pauvre. Il est toujours aussi triste cliniquement de voir qu’au XXIe si\u00e8cle, nous ne sommes pas capables d’avoir une autre d\u00e9finition de la modernit\u00e9. Aujourd’hui, la modernit\u00e9 se limite \u00e0 un r\u00e9gime de vitesse, d’acc\u00e9l\u00e9ration constante, de cin\u00e9tique et de syst\u00e9mique.<\/p>\n\n\n\n

Mais il faut \u00eatre fou pour r\u00e9duire \u00e0 ce point la notion m\u00eame de modernit\u00e9, qui est bien plus vaste. Moi, la notion de modernit\u00e9 me parle, mais pas pour \u00eatre enferm\u00e9e dans un imaginaire aussi pauvre et domin\u00e9 par une id\u00e9ologie. C’est l\u00e0 aussi qu’il faut travailler pr\u00e9cis\u00e9ment sur comment demain \u00e9duquer le r\u00e9gime du d\u00e9sirable. C’est un tr\u00e8s grand chemin.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

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\n \"Pierre <\/div>\n

Pierre Charbonnier<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

Je commence \u00e0 m’int\u00e9resser de plus en plus \u00e0 l’aspect psychologique et psychanalytique de ces questions. On parle beaucoup ces jours-ci du d\u00e9veloppement de l’\u00e9co-anxi\u00e9t\u00e9. Je suis assez partag\u00e9 sur le sens m\u00eame de ce mot, mais ce que je crois observer, ce sont des formes d’angoisse sans d\u00e9bouch\u00e9 et sans capacit\u00e9 d’expression. Cela se formule de la mani\u00e8re suivante : \u00ab Oui, on sait tr\u00e8s bien que l’avenir n’existe plus, resserre-moi un verre de ros\u00e9. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Cela m’a fait penser \u00e0 un sujet souvent discut\u00e9 dans la litt\u00e9rature psychanalytique du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle : le lien entre la n\u00e9vrose et la r\u00e9volution. Beaucoup de gens disent que l’horizon r\u00e9volutionnaire \u00e9tait un tr\u00e8s bon d\u00e9bouch\u00e9 pour les n\u00e9vros\u00e9s, ce qui \u00e9vitait qu’ils sombrent dans la d\u00e9pression. La d\u00e9pression s’accro\u00eet quand la possibilit\u00e9 r\u00e9volutionnaire dispara\u00eet. Peut-\u00eatre qu’une des raisons pour lesquelles on a autant d’\u00e9co-anxi\u00e9t\u00e9, qui n’est jamais que de l’anxi\u00e9t\u00e9, c’est qu’il n’y a pas de d\u00e9bouch\u00e9 politique \u00e0 l’horizon.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

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\n \"Cynthia <\/div>\n

Cynthia Fleury<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

Nous disposons d’\u00e9tudes approfondies sur le lien entre engagement et sant\u00e9 mentale. En d’autres termes, plus vous \u00eates d\u00e9pressif, moins vous vous engagez. Inversement, plus vous vous engagez, moins vous l’\u00eates. Ces r\u00e9sultats sont tr\u00e8s bien document\u00e9s et tr\u00e8s importants, car ils montrent qu’il faut que le corps reste agent et que la question de l’agentivit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9server chez les \u00eatres est fondamentale pour pr\u00e9server leur sant\u00e9 mentale. Et la sant\u00e9 mentale est essentielle pour pr\u00e9server la dimension politique. Il existe un continuum extr\u00eamement fort.\u00a0<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

Pourriez-vous d\u00e9finir l\u2019\u00e9co-anxi\u00e9t\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Jo\u00eblle <\/div>\n

Jo\u00eblle Zask<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

L\u2019\u00e9co-anxi\u00e9t\u00e9, ou ce qu’Albrecht a pu appeler la solastalgie, est une perte de confiance totale, non seulement interhumaine, mais aussi dans le monde se d\u00e9veloppant selon son cours. C’est grave, car cela d\u00e9crit le sentiment, plut\u00f4t \u00ab collapsionniste \u00bb, d’\u00eatre confront\u00e9 \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence. Les personnes atteintes d’\u00e9co-anxi\u00e9t\u00e9 ne savent pas la documenter scientifiquement, d’o\u00f9 l’angoisse, mais ils pressentent que le pire est devant. <\/p>\n\n\n\n

De plus, nous nous retrouvons actuellement face \u00e0 une combinaison assez forte entre angoisse climatique et angoisse politique. On assiste \u00e0 un retour en force de la politisation de l’angoisse sur le divan, c’est-\u00e0-dire que de nombreuses personnes viennent raconter non pas leur roman familial, mais le roman soci\u00e9tal de la guerre, de l’Ukraine, par exemple, comme si c’\u00e9tait la n\u00f4tre, \u00e0 juste titre, car l’Ukraine, c’est nous. Il est donc tout \u00e0 fait normal de raconter cela comme un \u00e9v\u00e9nement intime. <\/p>\n\n\n\n

Au niveau climatique, ce sont des enfants, des adolescents et des adultes qui consid\u00e8rent que le discours sur les limites plan\u00e9taires n’est pas th\u00e9orique. Et encore une fois, c’est juste. D\u00e8s lors que l’on prend en consid\u00e9ration le discours sur les limites plan\u00e9taires, on s’interroge imm\u00e9diatement sur l’habitabilit\u00e9 du monde dans lequel nous vivrons. <\/p>\n\n\n\n

Aujourd’hui, la majorit\u00e9 des gens consid\u00e8rent que la guerre est de nouveau possible, notamment une guerre pour la confiscation des ressources naturelles. Mais il y a aussi de plus en plus de personnes qui ont int\u00e9gr\u00e9 le fait qu’elles pourraient demain \u00eatre des d\u00e9plac\u00e9s climatiques, subir une inondation, perdre leur maison et vivre une exp\u00e9rience existentielle de la perte. Cela a toujours exist\u00e9, c’\u00e9tait la r\u00e9alit\u00e9 du Moyen \u00c2ge, mais pas celle des derniers temps de la modernit\u00e9. \u00c0 ce sujet, il y avait une amn\u00e9sie, comme dirait Peter Kahn.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

Sur ce point, je m’interroge : cette atrophie du futur, m\u00eame proche, que l’on ressent tr\u00e8s nettement, se manifeste clairement chez une partie des candidats \u00e0 la pr\u00e9sidence. On voit bien que nous sommes tous concern\u00e9s par cette atrophie, que nous avons du mal \u00e0 penser au-del\u00e0 du temps pr\u00e9sent.\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n

Ce ph\u00e9nom\u00e8ne est-il plus localis\u00e9 que g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 ?<\/strong>\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Si l’on se fait une analyse un peu rapide des forces en pr\u00e9sence, on est en train de perdre contre une vision du futur que l’on peut qualifier d’extractiviste, maximaliste et acc\u00e9l\u00e9rationniste.\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n

0,5 % de la Louisiane est d\u00e9sormais privatis\u00e9 par SpaceX pour y construire 1 000 lanceurs permettant de lancer chaque semaine des dizaines, voire des centaines de roquettes. Celles-ci permettront par la suite d’installer des centres de donn\u00e9es dans l’espace, fonctionnant gr\u00e2ce \u00e0 des panneaux photovolta\u00efques. Ces centres de donn\u00e9es permettront de cr\u00e9er l’\u00e9nergie suffisante pour alimenter une nouvelle intelligence g\u00e9n\u00e9rale qui r\u00e9soudra le probl\u00e8me de la dette et tous les probl\u00e8mes de l’humanit\u00e9. C’est une vision du futur. Elle a \u00e9t\u00e9 imagin\u00e9e dans la science-fiction, et des gens sont en train de lever plusieurs centaines de milliards de dollars pour la concr\u00e9tiser.<\/strong><\/p>\n\n\n\n

Si l’on se tourne de l’autre c\u00f4t\u00e9, on voit qu’avec tous ces probl\u00e8mes, notamment ceux concernant la jeunesse, le Parti communiste chinois a \u00e9galement une vision assez claire de l’avenir. En 2049, la Chine sera ce qu’elle a toujours \u00e9t\u00e9 : l’empire qui contr\u00f4le ce qui est important pour l’humanit\u00e9, le reste de l’humanit\u00e9 se pliant \u00e0 sa volont\u00e9 ou faisant autre chose.\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n

Est-ce qu’au fond, ce n’est pas parce que nous sommes dans cette atrophie du futur que nous avons des ph\u00e9nom\u00e8nes comme l’\u00e9co-anxi\u00e9t\u00e9 ? Ma question est donc la suivante : quels muscles devons-nous exercer pour \u00eatre en forme \u00e0 la rentr\u00e9e et donc quels muscles devons-nous exercer pour sortir de cette atrophie du futur ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Jo\u00eblle <\/div>\n

Jo\u00eblle Zask<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

Il y a effectivement quelque chose de tr\u00e8s local dans ce sentiment d’atrophie du futur. <\/p>\n\n\n\n

Cela dit, on a aussi une r\u00e9ponse tr\u00e8s occidentale qui est le th\u00e9ologico-politique. On ne peut pas non plus oublier que le nombre de personnes se tournant vers le religieux, c’est-\u00e0-dire vers le lien et la croyance religieux comme solution politique, est en pleine explosion aujourd’hui. Donc, peut-\u00eatre que l’avenir sur Terre r\u00e9tr\u00e9cit, mais il y a la vie apr\u00e8s la mort. Cette dimension doit \u00eatre prise en compte dans notre \u00e9quation. <\/p>\n\n\n\n

J’ai d’ailleurs le sentiment que plus l’\u00e9co-anxi\u00e9t\u00e9 augmentera, plus la conscience des limites plan\u00e9taires sera vive et plus on se tournera vers les cieux. C’est un peu ce qui est en train de se passer.<\/p>\n\n\n\n

Ce qui m’a frapp\u00e9e, c’est que si l’on consid\u00e8re les politiques de Bolsonaro, de Morrison et de Trump, qui sont tous les trois \u00e9vang\u00e9liques, et m\u00eame Johnson d’ailleurs, peut-\u00eatre sont-ils climatosceptiques, mais en r\u00e9alit\u00e9, leur politique vise aussi \u00e0 s\u00e9curiser les ressources. Tout est un peu m\u00e9lang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Pour revenir sur une note beaucoup plus positive, je dirais que les sc\u00e9narios les plus porteurs aujourd’hui sont ceux qui nous permettent de renouer avec notre puissance d’agir. <\/p>\n\n\n\n

On le voit \u00e0 Die, par exemple, dont je parlais tout \u00e0 l’heure. \u00c0 partir du moment o\u00f9 les gens commencent \u00e0 agir ensemble, \u00e0 d\u00e9broussailler, \u00e0 prot\u00e9ger une maison, \u00e0 se pr\u00e9parer pour l’avenir, \u00e0 organiser des conseils, ils retrouvent l’esprit de la d\u00e9mocratie d’une part, et par ailleurs, ils retrouvent aussi des solutions \u00e9cologiques. Ils sortent ainsi de l’angoisse et de l’anxi\u00e9t\u00e9, en tout cas momentan\u00e9ment.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

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\n \"Cynthia <\/div>\n

Cynthia Fleury<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

Cette atrophie du futur est en effet tr\u00e8s localis\u00e9e et li\u00e9e \u00e0 ce qu’on pourrait appeler, de mani\u00e8re tr\u00e8s rapide et grossi\u00e8re, une d\u00e9soccidentalisation. C’est-\u00e0-dire que le d\u00e9lire prend le pas sur le d\u00e9sir, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment, le d\u00e9lire lubrique comme seul d\u00e9sir. C’est quelque chose que l’Occident a apport\u00e9. C’est m\u00eame indissociable de l’Occident. Nous sommes les grands faiseurs et th\u00e9oriciens de ce d\u00e9lire, l\u00e9gitim\u00e9 par notre discours scientifique. <\/p>\n\n\n\n

Pourtant, maintenant, l’occidentalisation se fait chinoise avec l’imposition du \u00ab d\u00e9lire \u00bb chinois comme nouvelle norme occidentale, que nous vivrons aussi pendant un certain temps. <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 partir du moment o\u00f9 l’on a connu un moment critique du progr\u00e8s, comme l’Occident l’a connu, on a une soci\u00e9t\u00e9 qui est divis\u00e9e sur cette question du progr\u00e8s. Une partie de la population ne peut donc plus adh\u00e9rer au d\u00e9lire comme d\u00e9sir. <\/p>\n\n\n\n

C’est aussi le probl\u00e8me : nous ne pouvons pas mener cette bataille contre la Chine parce que nous n’avons pas les m\u00eames troupes. Nous avons des troupes qui sont plus critiques par rapport \u00e0 cette notion.<\/p>\n\n\n\n

Un dernier point concerne l’opposition entre l’agir individuel et l’agir collectif. Mais nous avons n\u00e9cessairement besoin des deux. C’est d’autant plus vrai pour l’Occident. L’Occident est dans l’obligation d’activer au jour le jour une agentivit\u00e9 pour prot\u00e9ger sa sant\u00e9 mentale, puis d’\u00e9voluer vers un r\u00e9gime plus lourd, collectif et politique, \u00e0 d’autres \u00e9chelles. Mais, de toute fa\u00e7on, le r\u00e9gime protecteur de la sant\u00e9 mentale est localis\u00e9, territorialis\u00e9, endog\u00e8ne et individuel. C’est une condition sine qua non pour demain.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n


Pierre Charbonnier, comment on s\u2019exerce pour sortir de l’atrophie du futur ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n

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\n \"Pierre <\/div>\n

Pierre Charbonnier<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n

L’une des principales caract\u00e9ristiques politiques de l’Europe d’aujourd’hui est clairement son inaptitude \u00e0 produire de l’avenir. Il existe le mod\u00e8le chinois, que l’on pourrait qualifier de branche post-marxiste du futurisme, et l’autre branche, qui rel\u00e8ve assez largement d’un d\u00e9lire li\u00e9 \u00e0 la science-fiction acc\u00e9l\u00e9rationniste. Comme ce sont les deux seules possibilit\u00e9s \u00e0 partir de la racine moderne, nous nous trouvons d\u00e9sempar\u00e9s face \u00e0 ce que nous pensions avoir invent\u00e9 et instaur\u00e9, et nous n’en sommes plus ma\u00eetres. <\/p>\n\n\n\n

En effet, comme nous nous sommes con\u00e7us comme les inventeurs de ce rapport \u00e0 l’avenir et que nous en sommes d\u00e9saisis, il y a peu de chances que nous puissions y revenir en tant que ma\u00eetres. <\/p>\n\n\n\n

La question est maintenant de savoir s’il est possible de r\u00e9inventer plus radicalement un rapport \u00e0 l’avenir qui soit peut-\u00eatre moins agit\u00e9 que celui que nous avons l\u00e9gu\u00e9 aux \u00c9tats-Unis et \u00e0 la Chine. Enfin, ils se l’ont l\u00e9gu\u00e9 tout seuls aussi d’ailleurs, ce ne sont pas que des emprunts europ\u00e9ens \u00e9videmment. En tout cas, en r\u00e9alit\u00e9, nous n’avons pas d’autre choix que de r\u00e9inventer notre rapport \u00e0 l’avenir.  <\/p>\n\n\n\n

Il me semble quand m\u00eame que certains aspects de la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale sont importants, comme la survalorisation du mutualisme et de la solidarit\u00e9 qui est un atout monumental dans l’exp\u00e9rience de la crise. <\/p>\n\n\n\n

Mais si je regarde dans le r\u00e9troviseur de cet \u00e9t\u00e9, je suis vraiment frapp\u00e9 par l’incapacit\u00e9 dramatique des repr\u00e9sentants politiques \u00e0 construire un cadrage coh\u00e9rent de cette exp\u00e9rience. On voit se multiplier des cadrages rivaux. L’enjeu est abord\u00e9 sous l’angle s\u00e9curitaire ou technologique. Il y a aussi le cadrage de la solidarit\u00e9, mais il n’est pas si important et souvent, quand il est formul\u00e9, c’est de mani\u00e8re binaire, comme si la solidarit\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9taient deux p\u00f4les oppos\u00e9s. Cela ne correspond pas \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, il faut les deux. <\/p>\n\n\n\n

Bient\u00f4t, \u00e0 la fin de cet \u00e9t\u00e9, nous nous retrouverons dans une situation o\u00f9 \u00e9mergeront encore de multiples cadrages qui entreront en comp\u00e9tition les uns avec les autres, ruinant d’autant plus notre capacit\u00e9 \u00e0 dire : \u00ab Si c’est une polycrise, alors il faut raisonner dans les termes d’une polycrise et ne pas s\u00e9parer ces diff\u00e9rents aspects. \u00bb Mais nous n’y sommes pas encore. Malheureusement, je crois pouvoir aller jusqu’\u00e0 dire que des acteurs politiques, dont je pourrais me sentir proche par ailleurs, ont contribu\u00e9 au malentendu en affirmant par exemple qu’il y aura une justice climatique, parce que nous prendrons aux \u00ab m\u00e9chants \u00bb pour donner aux \u00ab bons \u00bb. Cela ne r\u00e9soudra pas tous les aspects du probl\u00e8me non plus. Nous restons donc tr\u00e8s largement d\u00e9munis pour produire une nouvelle forme d’avenir.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n

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