{"id":352563,"date":"2026-08-12T18:27:00","date_gmt":"2026-08-12T16:27:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=video&#038;p=352563"},"modified":"2026-09-04T13:11:49","modified_gmt":"2026-09-04T11:11:49","slug":"lecon-de-peter-sloterdijk-en-hommage-a-victor-hugo","status":"publish","type":"video","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/videos\/lecon-de-peter-sloterdijk-en-hommage-a-victor-hugo\/","title":{"rendered":"Le\u00e7on de Peter Sloterdijk en hommage \u00e0 Victor Hugo"},"content":{"rendered":"\n<p>Le texte complet de la le\u00e7on que Peter Sloterdijk a prononc\u00e9 le 3 juin au Panth\u00e9on en hommage \u00e0 Victor Hugo est accessible ci-dessous. <\/p>\n\n\n\n<p>Mot d&rsquo;accueil&#160;: Barbara Wolffer, administratrice du Panth\u00e9on. <\/p>\n\n\n\n<p>Introduction&#160;: William Marx, professeur au Coll\u00e8ge de France.<\/p>\n\n\n\n<p>Le\u00e7on&#160;: Peter Sloterdijk, philosophe.<\/p>\n\n\n\n<p>Mot de conclusion&#160;: Gilles Gressani, directeur du Grand Continent. <\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Verbatim de la le\u00e7on de Peter Sloterdijk<\/h2>\n\n\n\n<p>Les discours que l\u2019on tient ici depuis quelque temps ont pour origine l\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9daction, selon laquelle le Panth\u00e9on de Paris, une n\u00e9cropole o\u00f9 quelques \u00ab&#160;&nbsp;grands hommes&nbsp;&#160;\u00bb sont conserv\u00e9s comme les tr\u00e9sors d\u2019\u00c9tat du souvenir national, le Panth\u00e9on, donc, devrait obtenir le droit de prendre de nouveau la parole par la bouche d\u2019\u00e9crivains contemporains, au-del\u00e0 des missions mus\u00e9ales du lieu. Nous sommes donc les t\u00e9moins et les participants d\u2019une exp\u00e9rimentation intitul\u00e9e&nbsp;&#160;: <em>Le cimeti\u00e8re qui parle<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il se trouve que la l\u00e9gende de Victor Hugo, et <em>eo ipso <\/em>le patrimoine des mythes fran\u00e7ais, veut qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 le premier \u00eatre humain et le premier t\u00e9moin de la Troisi\u00e8me R\u00e9publique \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 directement <em>panth\u00e9onis\u00e9<\/em>\u2013 comme on a, depuis, coutume de d\u00e9signer cet \u00e9v\u00e9nement, en quittant son lit de mort. D\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 22 mai 1855, il fut inhum\u00e9 ici le 1<sup>er<\/sup> juin. Au terme d\u2019une proc\u00e9dure acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e de l\u2019opinion publique, il fut proclam\u00e9 <em>grand homme<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire membre d\u2019une tr\u00e8s petite l\u00e9gion d\u2019\u00eatres extraordinaires, auxquels on souhaite exprimer, en raison de leurs r\u00e9alisations et de leurs opinions, une sorte de v\u00e9n\u00e9ration relevant de la religion civile \u2013 pour autant qu\u2019elle puisse \u00eatre exerc\u00e9e correctement sous une forme la\u00efque. De la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019\u00e0 Rome, lorsqu\u2019un pape tr\u00e9passe, la pieuse foule pr\u00e9sente dans les rues a parfois tendance \u00e0&nbsp;s\u2019\u00e9crier <em>santo subito&nbsp;<\/em>&#160;! les Fran\u00e7ais, il y a cent quarante-deux ans presque jour pour jour, ont cri\u00e9, pour une fois&nbsp;&#160;: <em>grand homme tout de suite&nbsp;<\/em>&#160;!&nbsp; Non seulement leur appel a \u00e9t\u00e9 couronn\u00e9 de succ\u00e8s, mais ils ont \u00e9t\u00e9 plus nombreux sur les lieux qu\u2019ils ne l\u2019avaient \u00e9t\u00e9, en ce jour de juin o\u00f9 l\u2019on a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019acte rituel, pr\u00e9cis\u00e9ment dans ce lieu rela\u00efcis\u00e9 <em>ad hoc<\/em> et comme \u00e0 la derni\u00e8re minute (il avait de nouveau servi d\u2019\u00e9glise quelques jours plus t\u00f4t)<em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on doit prononcer quelques mots \u00e0 propos de ce grand homme sur le lieu de sa cons\u00e9cration, on ne peut certainement rien faire de mieux, confront\u00e9 \u00e0 cet exercice mission qui inspire crainte et respect, que de feuilleter l\u2019\u0153uvre de Victor Hugo pour apprendre comment lui-m\u00eame s\u2019est sorti d\u2019affaire lorsqu\u2019il lui a fallu prononcer de grands discours fun\u00e8bres ou de comm\u00e9moration. On trouve chez lui, quand il s\u2019exprimait en orateur de deuils et d\u2019anniversaire, des indices qui permettent de deviner quelles tonalit\u00e9s il aurait privil\u00e9gi\u00e9es s\u2019il avait d\u00fb le faire pour sa propre personne. Mieux, on peut dire qu\u2019il savait tr\u00e8s bien \u00e0 quoi devait ressembler un hymne \u00e0 son sujet interpr\u00e9t\u00e9 dans les r\u00e8gles de l\u2019art. Hugo donna le ton&nbsp; avec le discours qu\u2019il tint devant la tombe d\u2019Honor\u00e9 de Balzac, tenu le 29 ao\u00fbt 1850 au cimeti\u00e8re du P\u00e8re-Lachaise, l\u2019autre Panth\u00e9on \u00e0 ciel ouvert&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;<em>De pareils cercueils d\u00e9montrent l\u2019immortalit\u00e9<\/em>.&nbsp;&#160;\u00bb On voudra bien noter, cependant, qu\u2019il est ici question d\u2019une immortalit\u00e9 constitutionnelle, une immortalit\u00e9 <em>\u00e0 la fran\u00e7aise<\/em>, qui \u00e9tait synonyme de l\u2019\u00eatre-\u00e0-la gloire dans la R\u00e9publique. De fait,&nbsp; une section de l\u2019au-del\u00e0 avait particip\u00e9 \u00e0 la R\u00e9volution&nbsp;&#160;; les croix traditionnelles ne sont plus seules, d\u00e9sormais, \u00e0 s\u2019\u00e9lever au-dessus des tombes de certains citoyens renomm\u00e9s&nbsp;&#160;; dans les journ\u00e9es de la Seconde R\u00e9publique, et plus encore de la Troisi\u00e8me, on \u00e9difie aussi des monuments c\u00e9l\u00e9brant une \u00e9lite de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 s\u00e9cularis\u00e9e.&nbsp; Avec son \u00e9minent <em>coup de c\u0153ur<\/em>, Victor Hugo accorda \u00e0 son ami Balzac un hommage quasi-panth\u00e9onique en d\u00e9clarant, comme s\u2019il \u00e9tait le gardien de la m\u00e9moire nationale et humanitaire&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;<em>Les grands hommes font leur pi\u00e9destal&#160;; l\u2019avenir se charge de la statue<\/em>.&nbsp;&#160;\u00bb&nbsp; Au moment o\u00f9 il pronon\u00e7ait ces mots, Hugo ne pouvait pas savoir qu\u2019il survivrait pr\u00e8s de 35 ans \u00e0 Balzac \u2013 suffisamment non seulement pour consolider le socle, mais aussi pour prendre personnellement en main le travail sur la statue.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Hugo fournit une deuxi\u00e8me fois un indice sur le ton adapt\u00e9 \u00e0 un \u00e9ventuel \u00e9loge fun\u00e8bre \u00e0 usage personnel quand il se pr\u00e9senta au pupitre d\u2019un th\u00e9\u00e2tre parisien \u00e0 l\u2019occasion des c\u00e9l\u00e9brations du centenaire de la mort&nbsp; de Voltaire, au cours de l\u2019\u00e9t\u00e9 1878. Quel meilleur moment, quel meilleur lieu aurait-il pu trouver pour montrer une fois pour toutes comment l\u2019on doit proc\u00e9der quand l\u2019un des grands parmi les vivants doit parler d\u2019un de ses semblables parmi ceux qui ont rejoint l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Hugo savait ce qu\u2019il faisait quand il se lan\u00e7a dans un \u00e9loge exemplaire&nbsp;&#160;; il \u00e9tait conscient que tous les ma\u00eetres du style lapidaire, de Tacite \u00e0 Calvin, regardaient par-dessus son \u00e9paule \u00e0 cette seconde m\u00eame. Il n\u2019eut besoin que quelques paroles pr\u00e9liminaires pour parvenir \u00e0 la phrase qui devait r\u00e9sumer la place de Voltaire pour la post\u00e9rit\u00e9&nbsp;&#160;:<em> \u00ab&#160;&nbsp;Il \u00e9tait plus qu\u2019un homme, il \u00e9tait un si\u00e8cle.&nbsp;&#160;\u00bb<\/em> Des auditeurs modernes ayant perdu l\u2019habitude du pathos \u00e9lev\u00e9 tendront sans doute \u00e0 passer sur cette sentence comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une exag\u00e9ration parmi beaucoup d\u2019autres. Ils ne prennent g\u00e9n\u00e9ralement pas en compte le fait qu\u2019une ligne r\u00e9dig\u00e9e avec un tel degr\u00e9 de lapidarit\u00e9 ne se pr\u00e9sente pas \u00e0 n\u2019importe quelle occasion. Il faut, pour atteindre ce niveau, des ann\u00e9es d\u2019entra\u00eenement sur la corde tendue du pathos. Dans le cas d\u2019Hugo, on peut v\u00e9rifier de quelle mani\u00e8re il avait pr\u00e9par\u00e9 sa phrase sur Voltaire \u00e0 peine dix ann\u00e9es plus t\u00f4t dans un chapitre de son roman tardif et peu lu, <em>L\u2019homme qui rit,<\/em> de 1869. Il y est question du vendeur itin\u00e9rant Ursus, un bouffon vagabond et philosophe de rue anarchiste dans la description duquel Hugo a livr\u00e9 un autoportrait crypt\u00e9. \u00ab&#160;&nbsp;Il avait le sourcil d\u2019un trabucaire modifi\u00e9 par le regard d\u2019un archev\u00eaque.&nbsp;&#160;\u00bb Un soir o\u00f9 Ursus avait perdu son com\u00e9dien principal, le clown, l\u2019homme d\u00e9figur\u00e9 au sourire perp\u00e9tuel, il avait \u00e9t\u00e9 contraint de donner une repr\u00e9sentation en solo au cours de laquelle il avait d\u00fb reprendre tous les r\u00f4les. Hugo \u00e9crit \u00e0 son propos&nbsp;&#160;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;&nbsp;Ce ne fut plus un homme, ce fut une foule [\u2026] il se fit l\u00e9gion.&nbsp;&#160;\u00bb \u00ab&#160;&nbsp;Il imitait les voix \u00e0 croire entendre les personnes \u201c \u201eIl \u00e9tait lui et tous. Soliloque et polyglotte. [\u2026] Rien de merveilleux comme ce fac-simil\u00e9 de la multitude&nbsp;&#160;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ces exemples suffiront sans doute. Ils montrent une chose&nbsp;&#160;: la premi\u00e8re le\u00e7on de l\u2019art de parler de Victor Hugo en sorte qu\u2019il se sente vraiment compris, il faut n\u00e9cessairement la chercher chez lui, \u00e0 supposer que l\u2019on ait une certaine dose de r\u00e9sistance au pathos d\u2019une autre \u00e9poque. Il faut par ailleurs \u00eatre pr\u00eat \u00e0 voir \u00e9merger quelque part dans les vastes eaux de son \u0153uvre, que ce soit dans un po\u00e8me, dans un roman, dans un discours solennel, des tournures susceptibles d\u2019\u00eatre lues comme des brouillons d\u2019autoportrait, presque jamais <em>de face<\/em>, assez souvent en demi-profil, pratiquement toujours sous forme de projection partielle dans un <em>alter ego<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong><em>Trois fant\u00f4mes du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em><\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait sans arri\u00e8re-pens\u00e9es que nous avons utilis\u00e9 l\u2019expression de \u00ab&#160;&nbsp;pathos d\u2019une autre \u00e9poque&nbsp;&#160;\u00bb. Il va de soi qu\u2019un discours comm\u00e9moratif prononc\u00e9 par Hugo sur sa propre personne devrait culminer dans la sentence&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;<em>Il \u00e9tait plus qu\u2019un homme, il \u00e9tait un si\u00e8cle<\/em>.&nbsp;&#160;\u00bb Si Hugo pourvait faire porter \u00e0 un individu r\u00e9pondant au nom de Voltaire la charge d\u2019\u00eatre le xviii<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, c\u2019est uniquement parce qu\u2019il \u00e9tait quant \u00e0 lui dispos\u00e9 \u00e0 \u00eatre le si\u00e8cle suivant. On se gardera de d\u00e9daigner de tels propos en les pr\u00e9sentant comme de simples excursions dans la grandiloquence. \u00catre un si\u00e8cle, cela a un prix. Pour ce qui concernait Voltaire, ce prix impliquait que les Lumi\u00e8res, nourries \u00e0 des sources plus anciennes, entrent au xviii<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, avec sa participation, dans une phase plus aigu\u00eb et diffusent la politique de la lumi\u00e8re \u2013 recouverte par l\u2019ombre des maux omnipr\u00e9sents engendr\u00e9s par une aristocratie corrompue et un r\u00e9gime d\u2019\u00c9tat drap\u00e9 dans le catholicisme, auquel Voltaire attribua en son temps, pour des raisons compr\u00e9hensibles, l\u2019\u00e9pith\u00e8te d\u2019\u00ab&#160;&nbsp;inf\u00e2me&nbsp;&#160;\u00bb. Pour Hugo, \u00ab&#160;&nbsp;\u00eatre le si\u00e8cle&nbsp;&#160;\u00bb, c\u2019\u00e9tait ressentir le combat entre la mis\u00e8re ancienne et traditionnelle et le progr\u00e8s actuel comme l\u2019essence dramaturgique de sa propre existence.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cela signifie qu\u2019en accolant les noms \u00ab&#160;&nbsp;Voltaire et Hugo&nbsp;&#160;\u00bb, on met au grand jour une forme inconnue de martyre. Elle d\u00e9signe une forme postchr\u00e9tienne de t\u00e9moignage dans laquelle l\u2019individu devient le t\u00e9moin de son \u00e9poque en ressentant les combats titanesques qui se d\u00e9roulent en elle comme des contenus de sa propre biographie. Il y a peu encore, le format journalistique populaire du \u00ab&#160;&nbsp;t\u00e9moin du si\u00e8cle&nbsp;&#160;\u00bb rappelait cette figure de la conscience historique.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; Quiconque a l\u2019intention de parler de Victor Hugo \u00e0 proximit\u00e9 du lieu de son dernier repos devrait par cons\u00e9quent savoir qu\u2019il invite le xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle \u00e0 revenir, pour un instant, dans l\u2019un de ses repr\u00e9sentants typiques. Tel que l\u2019on conna\u00eet Hugo, il ne verrait pas d\u2019inconv\u00e9nients \u00e0 ce qu\u2019on le fasse revenir pour une s\u00e9ance qui enjamberait le xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle&nbsp; afin de transmettre au xxi<sup>e<\/sup> un message venu du sien . Comme Hugo pr\u00e9sentait les caract\u00e9ristiques d\u2019un bon g\u00e9ant, il approuverait certainement la proposition consistant \u00e0 invoquer deux autres grands \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui \u2013 deux figures qui revendiquent, chacune \u00e0 sa mani\u00e8re, d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 le xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle \u2013 je veux parler ici de Karl Marx et L\u00e9on Tolsto\u00ef. Hugo, que l\u2019on qualifie parfois d\u2019<em>homme-oc\u00e9an<\/em>, ne refusera sans doute pas de participer \u00e0 un colloque entre g\u00e9ants sous la coupole du Panth\u00e9on parisien. S\u2019ajoute \u00e0 cela, \u00e0 titre d\u2019encouragement, le fait qu\u2019Hugo, pour ce qui concerne les circonstances de son enterrement, n\u2019avait strictement rien \u00e0 craindre de la comparaison avec ses deux pairs au rang d\u2019hommes du si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela peut para\u00eetre frivole, mais la chose elle-m\u00eame le sugg\u00e8re, d\u2019\u00e9tablir un certain lien entre la dimension culturelle et les d\u00e9penses fun\u00e9raires, m\u00eame si mille exemples allant dans le sens contraire peuvent le d\u00e9mentir. Si l\u2019on \u00e9voque le xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle <em>en bloc<\/em> au cours de notre s\u00e9ance de ce jour, on voit \u00e9merger les silhouettes de trois personnes qui, dans le sens pr\u00e9cis\u00e9, \u00e9taient \u00ab&#160;&nbsp;plus que des hommes&nbsp;&#160;\u00bb \u2013 Victor Hugo (1802-1885), Karl Marx (1818-1883), L\u00e9on Tolsto\u00ef (1828-1910).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quand on visite les tombes de ces vieux hommes jupit\u00e9riens blancs et barbus, on peut effectivement le faire en ayant conscience d\u2019entreprendre un p\u00e8lerinage au xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. La tombe la plus r\u00e9cente est celle de Tolsto\u00ef, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 au cours de l\u2019\u00e9t\u00e9 1910&nbsp;&#160;: il s\u2019est fait inhumer \u00e0 proximit\u00e9 de sa propri\u00e9t\u00e9 de Iasna\u00efa Poliana, \u00e0 deux cents kilom\u00e8tres au sud de Moscou. Il y avait veill\u00e9 \u00e0 ce que le lieu o\u00f9 il reposerait n\u2019attire l\u2019\u0153il en aucune mani\u00e8re&nbsp;&#160;: une colline discr\u00e8te dans la for\u00eat voisine, sans tombe, sans croix, sans c\u00e9r\u00e9monie, sans discours, dans un sobre cercueil. La rumeur veut que, le jour de son enterrement, quelques milliers de personnes des environs aient tout de m\u00eame \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sentes. \u00c0 partir de 1921, les Soviets autoris\u00e8rent des \u00ab&#160;&nbsp;p\u00e8lerinages litt\u00e9raires&nbsp;&#160;\u00bb \u2013 \u00e0 ce jour, ce sont des millions de personnes qui seraient venues visiter la tombe de Tolsto\u00ef. L\u2019une des dispositions piquantes qu\u2019il avait pr\u00e9vues pour son enterrement fut d\u2019interdir l\u2019\u00c9glise orthodoxe russe de se r\u00e9clamer de lui&nbsp;&#160;; il se comportait comme s\u2019il avait trouv\u00e9 un chemin russe vers une chr\u00e9tient\u00e9 d\u2019apr\u00e8s les \u00c9glises, une attitude qu\u2019on ne devrait en aucun cas confondre avec le la\u00efcisme fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autre homme qui fut le xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 port\u00e9 au tombeau le 17 mars 1883 au Highgate Cemetery de Londres. Onze personnes, dont Friedrich Engels, constituaient son cort\u00e8ge fun\u00e9raire&nbsp;&#160;; \u00e0 cette occasion, celui-ci affirma que Marx \u00e9tait aux sciences sociales ce que Darwin avait \u00e9t\u00e9 aux sciences de la nature. Transf\u00e9r\u00e9s en 1956, les restes de Marx, d\u00e9sormais marqu\u00e9s par un monument, devinrent l\u2019une des attractions les plus puissantes des flots de p\u00e8lerins \u00e0 motivation politique au xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 Victor Hugo, sa courbe de v\u00e9n\u00e9ration posthume a suivi un cours inverse. Elle a commenc\u00e9 au plus haut niveau avant de s\u2019aplatir peu \u00e0 peu et de finir dans les eaux du tourisme trivial, restant certes consid\u00e9rable d\u2019un point de vue statistique, mais largement vid\u00e9e de son contenu mental. Le d\u00e9c\u00e8s d\u2019Hugo, le 22 mai 1885&nbsp;, dans sa maison de la place des Vosges, anciennement place Royale, fut le pr\u00e9texte du plus grand \u00e9v\u00e9nement s\u00e9pulcral du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Avec pr\u00e8s de deux millions de personnes tout au long des rues parcourues par le cort\u00e8ge fun\u00e9raire, de l\u2019Arc de Triomphe au Panth\u00e9on, il surpassa m\u00eame le spectaculaire transfert du cercueil de Napol\u00e9on Bonaparte aux Invalides, le 15 d\u00e9cembre 1840. Au moins du point de vue num\u00e9rique, il rel\u00e9gua aussi dans l\u2019ombre la f\u00eate de la F\u00e9d\u00e9ration du 14 juillet 1790 qui, avec ses trois cent mille participants, avait repr\u00e9sent\u00e9 la plus grande manifestation de masse jamais organis\u00e9e jusqu\u2019alors dans l\u2019histoire de l\u2019Europe. Selon les t\u00e9moignages des contemporains, l\u2019enterrement d\u2019Hugo se mua en une f\u00eate populaire au caract\u00e8re dionysiaque et r\u00e9publicain. Elle offrit l\u2019une des rares occasions au cours desquelles d\u2019innombrables personnes affluent pour former non pas une masse amorphe, mais une foule joyeusement individualis\u00e9e venue partager un moment d\u2019exaltation unique. Ce n\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019une rumeur suggestive, mais on dit que le soir qui suivit l\u2019entr\u00e9e d\u2019Hugo au Panth\u00e9on, quelques prostitu\u00e9es de Paris d\u00e9clar\u00e8rent l\u2019\u00e9tat d\u2019exception \u00e9rotique et offrirent leur service gratuitement. Cela prouverait qu\u2019un nombre non n\u00e9gligeable de personnes issues de ce peuple simple que le po\u00e8te avait tant c\u00e9l\u00e9br\u00e9 particip\u00e8rent \u00e0 leur mani\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement Victor Hugo&nbsp;&#160;; la f\u00eate fut pour le reste soigneusement orchestr\u00e9e et l\u2019on en prit note pour les dossiers avec une grande minutie&nbsp;&#160;; on conna\u00eet encore aujourd\u2019hui le nom des chevaux qui tir\u00e8rent sur les boulevards de Paris le corbillard d\u2019une simplicit\u00e9 affirm\u00e9e qui transportait les restes d\u2019Hugo&nbsp;&#160;: Fanfare et Fioretta.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On ne peut mesurer l\u2019importance de cet \u00e9pisode qu\u2019en proc\u00e9dant \u00e0 des approximations. Cet homme, comparable \u00e0 un Luther retard\u00e9, avait particip\u00e9 \u00e0 un bouleversement que l\u2019on peut difficilement qualifier autrement que de r\u00e9forme de l\u2019au-del\u00e0. Les Fran\u00e7ais qui vivent apr\u00e8s Hugo ne font pas le p\u00e8lerinage jusqu\u2019\u00e0 sa tombe au Panth\u00e9on comme le faisaient les croyants du&nbsp; Moyen \u00c2ge lorsqu\u2019ils visitaient les lieux o\u00f9 reposaient les saints. Lorsqu\u2019ils viennent rendre les honneurs \u00e0 Hugo, ils profitent d\u00e9j\u00e0 de la certitude d\u2019\u00eatre entr\u00e9s dans un monde innovateur, mieux, dans un monde, malgr\u00e9 tout, am\u00e9lior\u00e9, tel qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 invoqu\u00e9 et r\u00e9clam\u00e9 dans les pr\u00e9visions du po\u00e8te.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les grands morts blancs et barbus du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, on n\u2019en trouve pas un qui n\u2019ait \u00e9t\u00e9 un r\u00e9formateur \u00e0 sa mani\u00e8re. Tous \u00e9taient des penseurs qui se consacraient \u00e0 la tentatrive d\u2019accrocher un chapitre innocateur \u00e0 l\u2019histoire du christianisme \u2013 un chapitre qui devait apporter \u00e0 l\u2019\u00e9chec relatif des \u00c9glises apr\u00e8s une p\u00e9riode de mille neuf cents ans un ajout d\u00e9cisif. Tolsto\u00ef, le dernier dans notre s\u00e9rie de barbus ma\u00eetrisant l\u2019enseignement, fut celui qui \u00e9mit le signal le plus radical. Il renon\u00e7a, pour lui-m\u00eame, \u00e0 toute forme de survie individuelle \u2013 pas de nom, pas de signal religieux, pas de parole glorifiante \u2013 uniquement la r\u00e9gression dans un nirvana russo-asiatique. Dans cet univers, on ne fait plus aucune diff\u00e9rence entre une tique et un tsar. Tolstoi r\u00e9forma la foi occidentale en l\u2019individu en signalant qu\u2019avoir \u00e9t\u00e9 l\u2019homme le plus v\u00e9n\u00e9r\u00e9 de son temps sur le sol russe n\u2019avait aucune signification. Sa tombe d\u00e9ment l\u2019ambition qu\u2019avait Pierre le Grand de faire de la Russie un pays europ\u00e9en. Elle abrite un mort rev\u00eache dont la th\u00e9orie se contracte en un geste d\u2019insignificance&nbsp;&#160;: l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a pas de socle, on ne dresse pas non plus de statue.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9nergies r\u00e9formatrices du penseur allemand d\u2019origine juive qu\u2019\u00e9tait Karl Marx indiquent une tout autre direction. C\u2019\u00e9tait \u2013 pour le dire vite \u2013 son ambition de surench\u00e9rir sur la r\u00e9forme au moyen de la r\u00e9volution. S\u2019il n\u2019en tenait qu\u2019\u00e0 lui, les peuples ordinaires des \u00c9glises, qu\u2019elle soit protestante ou catholique, devaient \u00eatre partout remplac\u00e9s par un prol\u00e9tariat conscient de sa classe. Sa vocation aurait \u00e9t\u00e9 de remplacer la foi dans les consolations de l\u2019au-del\u00e0 par l\u2019insatisfaction cr\u00e9ative \u00e0 l\u2019\u00e9gard des donn\u00e9es terrestres.\u00a0 En produisant des efforts de format prom\u00e9th\u00e9en, les <em>followers <\/em>de Marx devaient laisser \u00e0 leur post\u00e9rit\u00e9 des \u00e9tats du monde dans lesquels l\u2019au-del\u00e0 serait remplac\u00e9 par des formes supportables et m\u00eame, en fin de compte, r\u00e9jouissantes, de vie dans ce monde. Depuis,\u00a0cependant, l\u2019\u00e9chec des impulsions donn\u00e9es par Marx a montr\u00e9 que le probl\u00e8me de la r\u00e9forme, tel qu\u2019il s\u2019\u00e9tait initialement pos\u00e9 sous des augures religieux, ne pouvait pas \u00eatre r\u00e9solu par une transposition dans le registre politique.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut \u00e9galement concevoir le ph\u00e9nom\u00e8ne Victor Hugo dans le contexte de la probl\u00e9matique g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de la r\u00e9forme et de la r\u00e9volution.\u00a0 L\u2019auteur \u00e9tait conscient, depuis ses jeunes ann\u00e9es, que la mis\u00e8re humaine ne pouvait \u00eatre abolie que par une r\u00e9forme fondamentale englobant les conditions mat\u00e9rielles et mentales. Dans son texte pr\u00e9coce <em>Le dernier jour d\u2019un condamn\u00e9 <\/em>(1829), l\u2019auteur, qui venait tout juste d\u2019avoir 27 ans, d\u00e9voilait ses intuitions sur ce que l\u2019on a appel\u00e9 plus tard (en la restreignant le plus souvent \u00e0 l\u2019angle \u00e9conomique) la \u00ab&#160;question sociale&#160;\u00bb. Dans ce bref r\u00e9cit appara\u00eet un personnage qui anticipe des figures ult\u00e9rieures comme celle de <em>Claude Gueux<\/em> (1834) et de Jean Valjean dans <em>Les Mis\u00e9rables<\/em> (1862). L\u00e0, dans sa cellule, le narrateur anonyme rencontre un personnage typique de la vie rat\u00e9e qui r\u00e9v\u00e8le, avec cette lucidit\u00e9 mordante propre au d\u00e9linquant lorsqu\u2019il se retrouve sur l\u2019\u00e9chafaud, qu\u2019en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale le milieu est plus coupable que le criminel qui en d\u00e9coule.\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>Le travail au monument<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p>On doit s\u2019accommoder du fait que Victor Hugo suivait une id\u00e9e de la personnalit\u00e9 forg\u00e9e en Occident et&nbsp; diam\u00e9tralement oppos\u00e9e&nbsp; au geste tolsto\u00efen de l\u2019auto-effacement. Au plus tard avec le d\u00e9but de son exil, apr\u00e8s le coup d\u2019\u00c9tat men\u00e9 par Napol\u00e9on III le 2 d\u00e9cembre 1852, et son installation sur l\u2019\u00eele de Guernsey, dans la Manche, en 1855, il se mit \u00e0 travailler \u00e0 sa propre statue. Elle se dessina, trait par trait, sur le socle de son abondante \u0153uvre de jeunesse. Pour les lecteurs allemands d\u2019Hugo, une analogie avec le Goethe des ann\u00e9es tardives s\u2019impose d\u2019elle-m\u00eame. Le Vieux de Weimar ne faisait pas myst\u00e8re du fait que, les ann\u00e9es passant, il avait de plus en plus tendance \u00e0 se consid\u00e9rer lui-m\u00eame dans sa dimension historique. Il avait cr\u00e9\u00e9 avec le personnage de Faust un caract\u00e8re dans lequel la sortie vers un univers sans limites \u00e9tait associ\u00e9e \u00e0 la volont\u00e9 de monumentalit\u00e9. Pour les contemporains actuels, pour peu qu\u2019ils soient encore un peu familiers des h\u00e9ros de l\u2019\u00e9poque de Goethe et de l\u2019id\u00e9alisme allemand, il est pratiquement impossible d\u2019\u00e9viter de voir en Hugo quelque chose comme une variante sur la rive droite du Rhin du personnage de Faust&nbsp;&#160;; auquel on aurait donn\u00e9 une nouvelle forme r\u00e9publicaine. Qu\u2019incarnait-il d\u2019autre que la version francophone du Moi monumental, \u00e0 la fois n\u00e9cromancien et entrepreneur, tournant autour du monde en classe affaires.&nbsp; Avant sa fin, Faust se sent en droit de statuer, en ayant face \u00e0 lui une image virtuelle de la constitution r\u00e9ussie de l\u2019humanit\u00e9&nbsp;&#160;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;&nbsp;Je pourrais alors dire au Moment&nbsp;&#160;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Attarde-toi, tu es si beau&nbsp;&#160;!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La trace de mes jours terrestres<\/p>\n\n\n\n<p>Ne peut \u00eatre an\u00e9antie dans les Eons&nbsp;&#160;!&nbsp;&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Supposons que nous ayons acquis le privil\u00e8ge d\u2019observer l\u2019\u00e9crivain fran\u00e7ais, dans le mitan de sa vie, travaillant au socle de sa future statue&#160;: la premi\u00e8re chose qui nous frapperait serait le fait que nous avons \u00e0 faire \u00e0 un homme qui ne fut pratiquement jamais confront\u00e9 au ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019angoisse de la page blanche \u2013 except\u00e9 la longue p\u00e9riode de d\u00e9couragement apr\u00e8s la mort de sa fille qui, jeune fianc\u00e9e, s\u2019\u00e9tait noy\u00e9e lors d\u2019une sortie en barque sur la Seine avec son futur \u00e9poux. Il fallut la R\u00e9volution de f\u00e9vrier 1848 pour arracher Hugo \u00e0 sa l\u00e9thargie. Il devint alors enti\u00e8rement l\u2019homme qui connaissait certes l\u2019h\u00e9sitation et le changement d\u2019avis, mais pas la p\u00e9nurie de mots.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Si nous rencontrions Hugo au moment o\u00f9 il commen\u00e7ait \u00e0 brosser un autoportrait direct (il a offert en assez grand nombre des portraits indirects de sa personne) \u2013 (il ouvrirait \u00e0 cette fin, d\u2019un geste un peu c\u00e9r\u00e9monieux, un nouvel encrier et se ferait tailler une nouvelle plume) \u2013, la premi\u00e8re phrase pourrait \u00eatre&nbsp;&#160;: <em>La modestie n\u2019est pas mon fort<\/em>. \u00c0 quoi succ\u00e9derait cet aveu&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 de me sous-estimer-.&nbsp;&#160;\u00bb La pose d\u2019une deuxi\u00e8me na\u00efvet\u00e9 ne lui \u00e9tait cependant pas \u00e9trang\u00e8re, qui lui fit \u00e9crire les mots&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;<em>\u2026 par moments j\u2019ai l\u2019air d\u2019un imb\u00e9cile. J\u2019y consens. J\u2019ai la fiert\u00e9 de ma b\u00eatise<\/em>.&nbsp;&#160;\u00bb Dans ses ann\u00e9es plus tardives, il s\u2019installa sous l\u2019<em>iron dome<\/em> de la certitude de soi&nbsp;&#160;; en outre, sa ma\u00eetresse, Juliette Druot lui procura pendant des d\u00e9cennies cette dose d\u2019adoration qui rappelle sa mission au grand homme. Quand elle lui chuchotait qu\u2019un jour, on compterait les ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s Hugo comme on les d\u00e9comptait jusqu\u2019alors d\u2019apr\u00e8s la naissance du Christ, ce n\u2019\u00e9tait pas par pure abn\u00e9gation&nbsp;&#160;; elle voulait l\u2019exhorter \u00e0 se comporter conform\u00e9ment \u00e0 son r\u00f4le historique et \u00e0 cesser de suivre les jeunes femmes des yeux. Quand Alexandre Dumas fils qualifia en passant le vieil Hugo de <em>cr\u00e9tin sublime<\/em>, celui-ci, prot\u00e9g\u00e9 par son ego ignifug\u00e9, \u00e9crivit que le mot cr\u00e9tin le flattait et qu\u2019il ne prenait pas comme une offense un terme comme <em>sublime<\/em><em>.<\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui a \u00e9t\u00e9 dit jusqu\u2019ici peut expliquer pourquoi le travail men\u00e9 sur sa propre statue se heurta \u00e0 certaines complications dans les conditions du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Si, dans le pass\u00e9, seuls les princes et les figures de l\u2019Histoire sainte pouvaient faire l\u2019objet de statues et se pr\u00eater \u00e0 la m\u00e9moire monumentale de leurs nations, avec l\u2019advenue de la modernit\u00e9 de nouveaux aspirants se fray\u00e8rent un chemin vers\u00a0 les places libres des socles. Tout comme nous avons parl\u00e9 tout \u00e0 l\u2019heure d\u2019un reformatage de l\u2019au-del\u00e0 par les patriarches barbus du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, il faudrait parler ici d\u2019un changement structurel de la conscience du monument, et m\u00eame d\u2019une modernisation des patrimoines. Le vieux Goethe, d\u00e9j\u00e0, avait remarqu\u00e9 ce retournement quand il pla\u00e7a dans la bouche de son M\u00e9phistoph\u00e9l\u00e8s une observation sarcastique sur l\u2019<em>ancien r\u00e9gime<\/em> des statues&#160;:\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0 \u00ab&#160;o\u00f9, sur un m\u00eame si\u00e8ge, tr\u00f4nent l\u2019art et la magnificence&#160;\u00bb entre aussit\u00f4t \u00ab&#160;un bloc de marbre [\u2026] sous la forme du h\u00e9ros.&#160;\u00bb\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Cela signifie qu\u2019aussi longtemps que le privil\u00e8ge de prescrire l\u2019art \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 aux rois et aux princes de l\u2019\u00c9glise, le droit au marbre \u00e9tait strictement r\u00e9gul\u00e9. Les temps nouveaux ont assoupli la relation entre l\u2019art et l\u2019apparat&nbsp;&#160;; ils ont lib\u00e9ralis\u00e9 la gloire et ouvert le march\u00e9 aux auto-\u00e9l\u00e9vations \u2013 ce qui explique pourquoi les variations de cours sur les bourses au prestige \u00e9taient in\u00e9luctables. Heinrich Heine en a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin. \u00c9voquant une figure de gouvernant flegmatique comme l\u2019\u00e9tait Louis Philippe, il a not\u00e9 que l\u2019on \u00e9tait d\u00e9sormais dans une \u00e9poque o\u00f9 \u00ab&#160;&nbsp;m\u00eame les rois jouent la com\u00e9die&nbsp;&#160;\u00bb&nbsp;&#160;; le m\u00eame Heine c\u00e9dait \u00e0 une impulsion quasi conservatrice lorsqu\u2019il relevait, \u00e0 propos de Napol\u00e9on&nbsp;&#160;:&nbsp;\u00ab&#160;&nbsp;Il n\u2019\u00e9tait pas du&nbsp; bois dont on fait les rois&nbsp;&#160;; il \u00e9tait du marbre dont on fait les dieux.&nbsp;&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Des expressions comme celle-ci incitent \u00e0 demander de quelles mati\u00e8res Hugo a tir\u00e9 la substance de sa statue. Qu\u2019il se soit lui-m\u00eame pens\u00e9 en superlatifs produits sans effort est la premi\u00e8re indication que nous donne son apparence. Il se consid\u00e9rait comme un parent des oc\u00e9ans et n\u2019\u00e9tait dispos\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre comme co-oc\u00e9ans que de grands noms comme Dante et Shakespeare. Son axiome, dans son travail sur le monument qu\u2019il se dressait \u00e0 lui-m\u00eame, \u00e9tait le suivant&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;On devient grand en affirmant&nbsp;&#160;!&nbsp;&#160;\u00bb Ce dont d\u00e9coule le commandement de se prendre lui-m\u00eame au s\u00e9rieux. \u00ab&#160;&nbsp;L\u2019ironie de soi-m\u00eame est le commencement de la bassesse.&nbsp;&#160;\u00bb Cette phrase se trouve dans le plaidoyer final et \u00e9nerv\u00e9 du pamphlet d\u2019Hugo contre \u00ab&#160;&nbsp;Napol\u00e9on le Petit&nbsp;&#160;\u00bb, et elle ne s\u2019y trouve pas par hasard. Parmi tous les crimes humains et politiques qu\u2019Hugo reprochait \u00e0 l\u2019usurpateur, \u00e9mergeait un m\u00e9fait qui \u00e9tait pour Hugo la quintessence de l\u2019impardonnable&nbsp;&#160;: avoir rapetiss\u00e9 l\u2019\u00e2me des Fran\u00e7ais, et l\u2019avoir ainsi rabaiss\u00e9e au niveau de sa propre insignifiance. L\u2019auteur des <em>Mis\u00e9rables<\/em> savait qu\u2019il existe d\u2019innombrables petites gens auxquels on ne peut reprocher leur petitesse. La petitesse de ce Louis Bonaparte, en revanche, qui s\u2019\u00e9tait hiss\u00e9 par imposture, dans l\u2019ombre de son pr\u00e9d\u00e9cesseur homonyme, \u00e0 un rang d\u2019empereur factice, constituait en revanche un cas de faux et usage de faux de majest\u00e9 \u2013 un d\u00e9lit non classifiable sur le plan juridique, qui d\u00e9bouche sur le cas classique de la l\u00e8se-majest\u00e9. Si, le 21 janvier 1793 avait montr\u00e9 aux leurs et au monde qui les entourait comment le l\u00e8se-majest\u00e9 et l\u2019abolition de la majest\u00e9 reviennent au m\u00eame \u2013 car l\u2019ex\u00e9cution de Louis XVI n\u2019avait rien \u00e9t\u00e9 d\u2019autre que cette co\u00efncidence, la tentative men\u00e9e par Louis Bonaparte de singer l\u2019empire de son oncle ne pouvait appara\u00eetre que comme un mauvais tour de passe-passe \u2013 semblait fait pour int\u00e9grer un peuple aiguillonn\u00e9 par la politique et ensorcel\u00e9 par l\u2019instrument du pl\u00e9biscite dans une sorte d\u2019hyper-restauration.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le g\u00e9nie politique de Victor Hugo s\u2019est manifest\u00e9 dans la mani\u00e8re dont il a invent\u00e9, dans l\u2019intention de l\u2019occuper lui-m\u00eame, la fonction de gardien de majest\u00e9. Il devait veiller \u00e0 ce que les nouvelles agences politiques et culturelles jugulent l\u2019inflation les pr\u00e9tentions \u00e0 la grandeur et les ram\u00e8nent \u00e0 un \u00e9talon-or de la civilisation \u2013 et il devait mettre sa propre personne au service de cette norme. Depuis l\u2019\u00e9poque de la pol\u00e9mique contre Bonaparte, sa seconde nature fut d\u2019assimiler sa personne publique \u00e0 la quintessence du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. On discerne facilement l\u2019aporie de cette attitude&#160;: pour celui qui l\u2019exer\u00e7ait, pareille fonction apparaissait comme un mandat confi\u00e9 par son \u00e9poque&#160;; mais au c\u0153ur de la vague lib\u00e9rale, son exercice ne pouvait que se r\u00e9v\u00e9ler mission impossible. Le renversement de toutes les valeurs, auquel Nietzsche donna ce nom apr\u00e8s coup, \u00e9voluait depuis longtemps vers une situation nouvelle&#160;: il encourageait la m\u00e9tamorphose de la majest\u00e9 r\u00e9gul\u00e9e en un jeu de grandeurs en libre flottaison. La dimension tragique de Victor Hugo, qui n\u2019allait pas sans \u00e9l\u00e9ments comiques, se r\u00e9v\u00e9la dans la pose qu\u2019il con\u00e7ut \u00e0 son intention personnelle apr\u00e8s 1852. Il voulait croire, avec le plus parfait s\u00e9rieux, qu\u2019il \u00e9tait encore possible de remplir les fonctions de responsable de la valeur de la vraie majest\u00e9 \u2013 et de ce qu\u2019on pouvait en sauver. Il les prit dans un monde qui avait de plus en plus tendance \u00e0 se jeter dans les bras des faux-monnayeurs. Il ne pouvait d\u00e8s lors que refuser, pour ce qui le concernait, l\u2019amnistie g\u00e9n\u00e9rale proclam\u00e9e en 1859 par Napol\u00e9on III. Dans le cas contraire, il aurait d\u00fb admettre que c\u2019\u00e9taient les faussaires qui avaient autorit\u00e9 sur les poids et mesures. Vue sous cet angle, le <em>mot d\u2019esprit <\/em>de Jean Cocteau selon lequel Victor Hugo avait \u00e9t\u00e9 un fou qui se prenait pour Victor Hugo, n&rsquo;\u00e9tait pas seulement une sottise malveillante. \u00c0 sa mani\u00e8re, Hugo avait r\u00e9ellement \u00e9t\u00e9 le xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, y compris ses dissonances, et si Heinrich Heine avait pu dire \u00e0 l\u2019\u00e9poque qu\u2019une d\u00e9chirure parcourait le monde et qu\u2019elle passait par le c\u0153ur du po\u00e8te, cette sentence vaut pour Victor Hugo plus que pour n\u2019importe qui d\u2019autre. Le xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 celui o\u00f9 le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019inflation s\u2019est empar\u00e9 de tous les aspects de la vie. Si l\u2019on devait d\u00e9finir en une phrase ce qui a distingu\u00e9 cette \u00e9poque des pr\u00e9c\u00e9dentes, ce serait le fait que le renversement des valeurs s\u2019est accompli sous forme d\u2019\u00e9mission de titres et de certificats non couverts. Hugo ne se trompait pas quand il croyait qu\u2019en la personne de Napol\u00e9on III, l\u2019art de la fausse monnaie avait acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la t\u00eate de l\u2019\u00c9tat. Et pourtant&#160;: son retour en France en septembre 1870, et le mode de ses fun\u00e9railles, le 1<sup>er<\/sup> juin 1885, sembl\u00e8rent prouver qu\u2019en d\u00e9pit de toutes ses fluctuations, la France n\u2019\u00e9tait pas devenue un terreau st\u00e9rile pour la v\u00e9rit\u00e9 et la <em>grandeur<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>Le g\u00e9nie et la Nouvelle Mythologie<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p>Le xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, qui portait fi\u00e8rement son nom orn\u00e9 d\u2019un chiffre premier (souvent du reste au grand d\u00e9plaisir des si\u00e8cles suivants) n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 ce qu\u2019il \u00e9tait s\u2019il n\u2019avait pas aussi apport\u00e9 avec lui le triomphe de la pens\u00e9e g\u00e9n\u00e9tique. C\u2019est la raison pour laquelle la formule \u00ab&#160;&nbsp;apr\u00e8s J.-C.&nbsp;&#160;\u00bb y commen\u00e7a \u00e0 prendre un sens plus profond que celui du seul calendrier. Le si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent avait d\u00e9j\u00e0 fait entrer dans le jeu le concept d\u2019\u00ab&#160;&nbsp;\u00e9volution&nbsp;&#160;\u00bb&nbsp;&#160;; le suivant ne pouvait que continuer \u00e0 travailler avec lui, et ce avec une d\u00e9termination croissante, comme si toutes les alternatives \u00e0 la pens\u00e9e, utilisant les concepts du devenir et de l\u2019\u00e9mergence, \u00e9taient devenus suspects sur le plan m\u00e9taphysique. C\u2019est le Marx des premiers temps qui d\u00e9finit l\u2019axiome de l\u2019\u00e9poque en \u00e9crivant&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;Nous ne connaissons qu\u2019une seule science, la science de l\u2019histoire&nbsp;&#160;\u00bb. Cela impliquait que toute histoire devienne biographie. C\u2019est en fin de compte la m\u00eame disposition logique qui nous am\u00e8ne \u00e0 \u00e9crire l\u2019histoire du cosmos et \u00e0 raconter apr\u00e8s coup le parcours existentiel d\u2019un individu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Comment devient-on Victor Hugo&nbsp;&#160;? Une arm\u00e9e de biographes a planch\u00e9 sur cette question. Elle serait rest\u00e9e sans objet si le jeune homme qui devait devenir Victor Hugo ne se l\u2019\u00e9tait pas pos\u00e9e lui aussi. On sait que se sont manifest\u00e9s chez lui, d\u00e8s sa dixi\u00e8me ann\u00e9e, ces signes de maturit\u00e9 pr\u00e9coces qui font croire aux m\u00e8res qu\u2019elles ont mis au monde un talent incomparable. Quand le talent a surmont\u00e9 un certain nombre d\u2019\u00e9preuves, il arrive que s\u2019\u00e9veille en son d\u00e9tenteur le soup\u00e7on d\u2019avoir une port\u00e9e fatidique. Dans ses moments inavouables de <em>r\u00eaverie<\/em> juv\u00e9nile,&nbsp; il prononcera son propre \u00e9loge fun\u00e8bre, qui culminerait dans cette phrase&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;Il \u00e9tait plus qu\u2019un talent, il \u00e9tait un g\u00e9nie.&nbsp;&#160;\u00bb Pour ce qui concerne Victor Hugo, il ne fait qu\u2019au doute qu\u2019il eut un jour en main le septi\u00e8me volume de l\u2019 <em>Encyclop\u00e9die&nbsp; <\/em>\u00e9dit\u00e9e par d\u2019Alembert, Diderot et d\u2019autres et publi\u00e9e en 1757, et qu\u2019il y est tomb\u00e9 sur l\u2019article \u00ab&#160;&nbsp;G\u00e9nie&nbsp;&#160;\u00bb r\u00e9dig\u00e9 par le marquis Jean-Fran\u00e7ois de Saint-Lambert (1716-1803). Aux yeux du jeune lecteur, lecture et d\u00e9couverte de soi sont forc\u00e9ment et instantan\u00e9ment devenues une seule et m\u00eame chose.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u00ab&#160;&nbsp;L\u2019homme de&nbsp;<em>g\u00e9nie<\/em>&nbsp;est celui dont l\u2019\u00e2me plus \u00e9tendue frapp\u00e9e par les sensations de tous les \u00eatres, int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 tout ce qui est dans la nature, ne re\u00e7oit pas une id\u00e9e qu\u2019elle n\u2019\u00e9veille un sentiment, tout l\u2019anime &amp; tout s\u2019y conserve.&nbsp;&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;&nbsp;Les r\u00e8gles &amp; les lois du go\u00fbt donneraient des entraves au&nbsp;<em>g\u00e9nie&nbsp;&#160;;<\/em>&nbsp;il les brise pour voler au sublime, au path\u00e9tique, au grand.&nbsp;&#160;\u00bb \u00ab&#160;&nbsp;\u2026 la force &amp; l\u2019abondance, je ne sais quelle rudesse, l\u2019irr\u00e9gularit\u00e9, le sublime, le path\u00e9tique, voil\u00e0 dans les arts le caract\u00e8re du&nbsp;<em>g\u00e9nie<\/em>&nbsp;&#160;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;&nbsp;Le&nbsp;<em>g\u00e9nie<\/em>&nbsp;est frapp\u00e9 de tout \u2026 Il recueille dans son sein des germes qui y entrent imperceptiblement, &amp; qui produisent dans le temps des effets si surprenants, qu\u2019il est lui-m\u00eame tent\u00e9 de se croire inspir\u00e9\u2026&nbsp;&#160;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;&nbsp;\u2026 mais le plus souvent ce mouvement excite des temp\u00eates, &amp; le&nbsp;<em>g\u00e9nie<\/em>&nbsp;est plut\u00f4t emport\u00e9 par un torrent d\u2019id\u00e9es, qu\u2019il ne suit librement de tranquilles r\u00e9flexions.&nbsp;&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait croire que l\u2019on a sous les yeux le texte source du projet con\u00e7u par Hugo pour sa propre personne. S\u2019il existe, du point de vue de la psychologie culturelle, des cha\u00eenes de transmission viables entre le xviii<sup>e<\/sup> et le xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, elles tiennent \u00e0 la croyance dans le g\u00e9nie&nbsp;&#160;: on peut dire d\u2019elle qu\u2019elle aide \u00e0 r\u00e9ussir le saut dans la pens\u00e9e g\u00e9n\u00e9tique. Le jeune Hugo pouvait penser que son portait <em>in abstracto<\/em> existait d\u00e9j\u00e0 et qu\u2019il n\u2019avait qu\u2019\u00e0 faire sa part afin de l\u2019emplir de son patronyme et d\u2019une physionomie inimitable. Il y avait chez lui, d\u00e8s sa jeunesse, quelque chose que l\u2019on pourrait qualifier, en d\u00e9formant une expression d\u2019Heidegger, de \u00ab&#160;&nbsp;devancement de sa propre gloire. Ce qu\u2019avaient \u00e9t\u00e9 au Moyen \u00c2ge les miroirs des princes allait devenir dans les temps modernes les miroirs du g\u00e9nie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp; Si l\u2019on aborde le ph\u00e9nom\u00e8ne Hugo par la face germanique, on voit se concr\u00e9tiser la supposition que, du point de vue typologique, ce sont des impulsions philosophico-historiques allemandes&nbsp; qui se sont incarn\u00e9es dans la figure du po\u00e8te-moraliste fran\u00e7ais. Il semble m\u00eame que le meilleur point de rep\u00e8re pour comprendre le foyer de motivations dans l\u2019univers d\u2019Hugo est une ancienne \u00e9bauche transmise sous le titre <em>Le plus ancien Programme syst\u00e9matique de l\u2019id\u00e9alisme allemand,<\/em> d\u00e9couverte en 1917 par Franz Rosenzweig, qui fait depuis l\u2019objet de discussions diverses et pol\u00e9miques \u2013 pas seulement pour ce qui concerne sa paternit\u00e9, puisque ce document, dat\u00e9 des environs de 1797, nous est certes parvenu de l\u2019\u00e9criture manuscrite d\u2019Hegel, mais renvoie plut\u00f4t, par sa diction intellectuelle, \u00e0 H\u00f6lderlin ou au jeune Schelling. La phrase centrale, dans l\u2019argument central du programme syst\u00e9matique, est la suivante&nbsp;&#160;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;&nbsp;Je vais d\u2019abord parler ici d\u2019une id\u00e9e qui, \u00e0 ma connaissance, n\u2019est encore venue \u00e0 aucun esprit humain \u2013 nous devons avoir une nouvelle mythologie, mais la mythologie doit \u00eatre au service des id\u00e9es\u2026&nbsp;&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;&nbsp;Avant que nous ne rendions les id\u00e9es esth\u00e9tiques, c&rsquo;est-\u00e0-dire mythologiques, elles ne pr\u00e9sentent aucun int\u00e9r\u00eat pour le <em>peuple <\/em>et, \u00e0 l\u2019inverse, avant que la mythologie ne devienne rationnelle, le philosophe ne peut qu\u2019en avoir honte. \u00c9clair\u00e9s et non \u00e9clair\u00e9s doivent donc enfin se tendre la main, la mythologie doit devenir philosophique et le peuple rationnel, et la philosophie doit devenir mythologique pour donner aux philosophes une incarnation sensorielle. Ensuite r\u00e9gnera entre nous l\u2019unit\u00e9 \u00e9ternelle. Plus jamais le regard m\u00e9prisant, plus jamais le tremblement aveugle du peuple face \u00e0 ses sages et \u00e0 ses pr\u00eatres. Alors seulement nous attend la m\u00eame formation de <em>toutes <\/em>les forces, celles de l\u2019individu isol\u00e9 aussi bien que celles de tous les individus. Aucune force ne sera plus jamais r\u00e9prim\u00e9e. [\u2026] Un esprit sup\u00e9rieur, envoy\u00e9 par le ciel, doit fonder cette nouvelle religion parmi nous, et ce sera la derni\u00e8re, la plus grande \u0153uvre de l\u2019humanit\u00e9.&nbsp;&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Si, partant de ces mots, nous revenons sur la remarque faite en introduction selon laquelle les trois grands barbus du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, Hugo, Marx et Tolsto\u00ef, ont \u00e9t\u00e9 des r\u00e9formateurs \u2013 Hugo en tant que panmonoth\u00e9iste po\u00e9tique port\u00e9 par une fureur anticl\u00e9ricale, Marx comme r\u00e9formateur dans l\u2019incognito des professeurs ath\u00e9es du renversement social, Tolsto\u00ef comme enseignant anti-orthodoxe du renoncement au soi en qu\u00eate de pouvoir \u2013, un fait saute aux yeux&nbsp;&#160;: tous trois se sont comport\u00e9s, du point de vue intellectuel, comme s\u2019il leur fallait mettre en \u0153uvre un programme qui leur avait \u00e9t\u00e9 confi\u00e9 de mani\u00e8re intime. Il leur revenait \u00e0 eux tous de fonder quelque chose qui, prenant la forme de la nouvelle mythologie, devait jeter des ponts nouveaux et plus larges entre le peuple et l\u2019esprit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cas de Victor Hugo, la d\u00e9cision de construire des ponts au service de la clart\u00e9 populaire se trouve d\u00e9j\u00e0 dans son \u0153uvre pr\u00e9coce. Elle relevait du champ de la th\u00e9orie esth\u00e9tique. En proclamant que l\u2019art nouveau et la cr\u00e9ation d\u2019une \u0153uvre romantique dirig\u00e9e vers l\u2019avant devait rompre avec le classicisme en associant directement le sublime au grotesque, il ouvrit le champ sur lequel allait pouvoir se d\u00e9ployer ce qu\u2019on appela plus tard la culture de masse. Ce qu\u2019on a rarement relev\u00e9, c\u2019est qu\u2019avec ce vote en faveur du grotesque a commenc\u00e9 ce qu\u2019on peut qualifier de long chemin d\u2019Hugo vers la gauche. Il l\u2019a trouv\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t avec les estropi\u00e9s physiques qui, comme dans <em>Le roi s\u2019amuse<\/em> (1832), \u00e9taient au service du rire courtois \u2013 il est rest\u00e9 attach\u00e9 au motif macabre jusqu\u2019au roman tardif <em>L\u2019homme qui rit <\/em>(1869)&nbsp;&#160;; il l\u2019a trouv\u00e9 plus encore chez les estropi\u00e9s moraux de son \u00e9poque, ceux qui peuplaient les bagnes, les maisons d\u2019arr\u00eat et les gal\u00e8res de la France, que ce soit sous les Bourbons revenus sur le tr\u00f4ne ou sous le r\u00e9gime en apparence plus cl\u00e9ment de Louis Philippe.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La contribution d\u00e9cisive de Victor Hugo \u00e0 la nouvelle mythologie, qui devint indispensable \u00e0 son \u00e9poque, d\u00e9coulait de sa d\u00e9cision de placer la souffrance des gens ordinaires au service de la compr\u00e9hension populaire \u2013 il se situait de ce point de vue sur la m\u00eame ligne que le dramaturge allemand Lessing, qui accomplit sa part du travail visant \u00e0 rendre le malheur des petites gens compatible avec la trag\u00e9die&nbsp;&#160;; il est ici \u00e9galement apparent\u00e9 au jeune Friedrich Schiller, l\u2019auteur des <em>Brigands, <\/em>cette pi\u00e8ce o\u00f9 s\u2019annonce l\u2019id\u00e9e que celui qui se rebelle n\u2019a pas tort. \u00c0 partir de ce moment, il faut faire attention \u00e0 la mani\u00e8re dont le mot <em>mis\u00e8re<\/em>, fr\u00e9quent dans la langue courante, est presque imperceptiblement \u00e9lev\u00e9, chez Hugo, au rang d\u2019une cat\u00e9gorie anthropologique. Parce que son existence \u00e9tait plac\u00e9e sous le signe de l\u2019omni-excitabilit\u00e9 typique du g\u00e9nie, il ne put \u00e9viter d\u2019\u00e9prouver autant d\u2019empathie pour la souffrance des malheureux que s\u2019il l\u2019avait lui-m\u00eame subie. Dans un mouvement marqu\u00e9 par une coh\u00e9rence psychologique et po\u00e9tique, le grotesque se transforma chez lui en concept de la mis\u00e8re en g\u00e9n\u00e9ral, de la mis\u00e8re <em>sans phrase<\/em>. On se gardera de lire le livre de 1862 intitul\u00e9 <em>Les Mis\u00e9rables<\/em> (dont les d\u00e9buts remontent \u00e0 1848) comme le simple roman qu\u2019il pr\u00e9tend \u00eatre. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un essai anthropologique et sociologique camoufl\u00e9 en roman \u2013 on y entend d\u00e9j\u00e0 r\u00e9sonner l\u2019ambition d\u00e9mesur\u00e9e qu\u2019il exprimera un peu plus tard dans la pr\u00e9face de <em>L\u2019homme qui rit<\/em>&nbsp;&#160;: <em>Je serai le Verbe du peuple<\/em><em>&nbsp;&#160;!<\/em> \u2013 \u00ab&#160;&nbsp;Verbe&nbsp;&#160;\u00bb avec une majuscule, comme si Hugo avait voulu compl\u00e9ter dans l\u2019esprit du protopopulisme fran\u00e7ais le prologue de l\u2019\u00c9vangile selon Saint-Jean. Contrairement \u00e0 Marx, qui situait la scission basale de l\u2019humanit\u00e9 dans l\u2019opposition politico-\u00e9conomique entre exploiteurs et exploit\u00e9s, Hugo prenait comme point de rep\u00e8re la diff\u00e9rence entre les satisfaits et les mis\u00e9rables. On pourrait la consid\u00e9rer comme l\u2019opposition psychopolitique originelle entre exploiteurs et exploiter qui se fait universellement sentir aux mortels de l\u2019\u00e8re post-paradisiaque \u2013 elle appara\u00eet \u00e0 la surface des soci\u00e9t\u00e9s hi\u00e9rarchis\u00e9es comme la diff\u00e9rence entre exploiteurs et exploit\u00e9s. \u00c0 sa mani\u00e8re, Hugo participe \u00e0 l\u2019invention du prol\u00e9tariat par la sensibilit\u00e9 bourgeoise. Celle-ci con\u00e7oit la mis\u00e8re comme un processus \u2013 et l\u00e9gitime ainsi son abolition.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On serait d\u00e9\u00e7u en croyant que l\u2019auteur s\u2019\u00e9tait cru arriv\u00e9 au but apr\u00e8s le succ\u00e8s du roman. Peu apr\u00e8s la publication de ce livre, l\u2019\u00e9crivain commen\u00e7a \u00e0 sentir qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas all\u00e9 assez loin dans l\u2019accomplissement de sa mission, \u00e0 savoir r\u00e9diger une mythologie de la raison. Il fut contraint de doubler l\u2019histoire de Jean Valjean \u2013 qui, de d\u00e9tenu, se mua en saint civil \u2013 d\u2019un r\u00e9cit rhapsodique destin\u00e9 \u00e0 t\u00e9moigner d\u2019une mis\u00e8re encore plus profonde. Ce texte \u00e9tait intitul\u00e9 <em>L\u2019homme qui rit<\/em>. C\u2019est en lui \u2013 apr\u00e8s un flot de cinq cents pages de proses remont\u00e9es au romantisme noir \u2013 que se trouve la phrase dans laquelle le mis\u00e9rabilisme se cristallise pour devenir un mythe dynamique du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Il contient la majeure partie de ce que l\u2019on doit savoir sur la d\u00e9chirure qui depuis toujours parcourt le monde \u2013 et qui b\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 notre \u00e9poque sur des lignes modifi\u00e9es. Glynvaine, l\u2019homme qui rie, identifi\u00e9 \u00e0 la derni\u00e8re minute comme un fils de prince, s\u2019adressa en ces termes \u00e0 la <em>House of Lords<\/em> britannique, devenue un groupe de ses semblables&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;Si vous saviez ce qui se passe [en dehors de votre sph\u00e8re, aucun d\u2019entre vous n\u2019oserait \u00eatre heureux.&nbsp;\u00bb Une parole qui bloque les aiguilles des horloges de la morale \u2013 et les bloquera jusqu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019Histoire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour un instant, l\u2019estropi\u00e9 physique avait adopt\u00e9 l\u2019identit\u00e9 qu\u2019il venait de d\u00e9couvrir et qui faisait de lui un pair de la Couronne d\u2019Angleterre&nbsp;; il utilisa ce droit de parole soudainement d\u00e9couvert pour proclamer sa solidarit\u00e9 avec les mis\u00e9rables. C\u2019est par la parole que l\u2019ingu\u00e9rissable fait irruption dans l\u2019univers de ceux qui se mettent \u00e0 l\u2019abri. Les nobles britanniques r\u00e9pondent \u00e0 son plaidoyer en riant \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e, se d\u00e9masquant ainsi comme un groupe d\u2019estropi\u00e9s sur le plan moral. Dans ces passages, Hugo s\u2019\u00e9l\u00e8ve au rang de premier diagnostiqueur du cynisme moderne. \u00c0 partir de ce moment, il sait tout sur l\u2019impudence de ces gens qui ont l\u2019apparence de la grandeur, et cela d\u00e9passe largement la somme de tout ce que l\u2019on pouvait reprocher \u00e0 Napol\u00e9on III. Il \u00e9met ce diagnostic sur ces fausses grandeurs&nbsp;: ils veulent \u00ab&nbsp;se compl\u00e9ter par l\u2019effronterie<strong>&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/strong>; ils aimeraient claironner leurs crimes comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019actes h\u00e9ro\u00efques, mieux, ils tiennent \u00e0 devenir des \u00ab&nbsp;monstres pas la gr\u00e2ce de Dieu&nbsp;\u00bb: \u00ab&nbsp;c\u2019est la bravade insolente du malfaiteur.&nbsp;\u00bb Pas de tyrannie sans cynisme. Pas d\u2019infamie sans que s\u2019applique ce principe&nbsp;: les auteurs de crimes savent ce qu\u2019ils font.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si la statue d\u2019Hugo atteignit vers la fin de sa vie une plasticit\u00e9 achev\u00e9e et si son caract\u00e8re imposant devint quasi insupportable, c\u2019est parce que le si\u00e8cle lui-m\u00eame, avec son imp\u00e9ratif de d\u00e9velopper une nouvelle mythologie, fixait des missions immenses \u00e0 ceux qui lui appartenaient enti\u00e8rement. Il ne s\u2019agissait pas seulement de r\u00e9former l\u2019au-del\u00e0, de transformer les nobles en notabilit\u00e9s, de transposer la superstition consolid\u00e9e en convictions \u00e9clair\u00e9es, il n\u2019\u00e9tait pas seulement question d\u2019aider les mis\u00e9rables \u00e0 se rapprocher de la satisfaction\u00a0: il fallait aussi montrer \u00e0 ses contemporains par quels moyens l\u2019on pouvait mener le travail de conversion dans la situation nouvelle o\u00f9 se trouvait le monde\u00a0 \u2013 y compris, pourquoi pas, par les moyens de la technique, du journal, de l\u2019\u00e9ducation g\u00e9n\u00e9rale. Consid\u00e9r\u00e9 dans sa globalit\u00e9, le xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0 constitue un chaudron de sorci\u00e8re des conversions multiples \u2013 toutes regroup\u00e9es autour du d\u00e9fi consistant \u00e0 accomplir le passage des anciens r\u00e9gimes de toutes les couleurs vers de nouvelles communaut\u00e9s compos\u00e9es de simultan\u00e9it\u00e9s logiques et morales. Certes, Victor Hugo \u00e9tait un fou qui se prenait pour Victor Hugo, mais il ne serait pas devenu l\u2019homme qu\u2019il voulait \u00eatre s\u2019il s\u2019\u00e9tait d\u00e9rob\u00e9 \u00e0 ce mandat de devenir fou. Avec le personnage de Jean Valjean, il avait bross\u00e9 un autoportrait indirect en transformant un repris de justice en saint civil. Ce n\u2019est pas pour rien qu\u2019il r\u00e9serva au jeune Marius, \u00e0 la fin de la passion de Valjean, une illumination telle qu\u2019on n\u2019en trouve que dans les romans de gare. Elle s\u2019accomplit au moment o\u00f9 Marius reconna\u00eet en Valjean l\u2019homme qui l\u2019a sauv\u00e9 lors des combats sur les barricades de 1832\u00a0:\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Une vertu inou\u00efe lui apparaissait, supr\u00eame et douce, humble dans son immensit\u00e9. Le for\u00e7at se transfigurait en Christ. Marius avait l\u2018\u00e9blouissement de ce prodige. Il ne savait pas au juste ce qu\u2019il voyait, mais c\u2019\u00e9tait grand.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La position exemplaire de Victor Hugo \u00e9merge dans la mani\u00e8re dont il exprima la perplexit\u00e9, typique de son si\u00e8cle, qui s\u2019attachait \u00e0 l\u2019obligation de se convertir&nbsp;\u2013 on la camoufle aujourd\u2019hui sous le mot creux de \u00ab&nbsp;modernisation&nbsp;\u00bb. Il ne voulait pas se contenter du slogan sagace de son contradicteur, Napol\u00e9on III&nbsp;: \u00ab&nbsp;On ne d\u00e9truit r\u00e9ellement que ce qu\u2019on remplace&nbsp;\u00bb. Sa version catholique, plus tranchante, lui plaisait encore moins&nbsp;: avec celle-ci, l\u2019ancienne religion, affaiblie mais toujours puissante, serrait la bride depuis Rome pour sauver ce qui pouvait encore l\u2019\u00eatre de la foi fix\u00e9e par le dogme \u2013 dont une partie non n\u00e9gligeable qui n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re sauvable. Ce qu\u2019il avait en t\u00eate, c\u2019\u00e9tait une conversion pr\u00e9servatrice&nbsp;; on y conserverait le meilleur de l\u2019ancienne foi au sein d\u2019une nouvelle confession, m\u00eame si celle-ci ne se pr\u00e9sentait plus comme un credo formel \u2013 \u00e0 la rigueur dans une d\u00e9claration des droits humains qui demeurerait condamn\u00e9e \u00e0 la vacuit\u00e9 tant qu\u2019elle serait coup\u00e9e des actes et des organes judiciaires. L\u2019id\u00e9e hugolienne de la conversion \u00e0 partir de la profondeur impliquait la conviction que le meilleur de l\u2019ancienne foi ne peut au bout du compte pas \u00eatre remplac\u00e9. Il n\u2019y a pas de comparatif \u00e0 la bont\u00e9. Et au fond, elle n\u2019a pas besoin non plus d\u2019\u00eatre remplac\u00e9e parce qu\u2019elle se r\u00e9alise elle-m\u00eame, le cas \u00e9ch\u00e9ant, comme une <em>causa sui,<\/em> dans de nouvelles expressions <em>ad hoc<\/em>. Pour Hugo, la <em>charit\u00e9<\/em>,&nbsp; l\u2019essence de la doctrine chr\u00e9tienne, n\u2019est pas rempla\u00e7able&nbsp;; on peut tout juste la simuler de mani\u00e8re cr\u00e9dible&nbsp;; on ne peut l\u2019institutionnaliser qu\u2019imparfaitement sur le terrain s\u00e9culier. Elle ne peut faire ses preuves que dans des dons d\u00e9passant au coup par coup ce \u00e0 quoi l\u2019on peut s\u2019attendre et ce que l\u2019on peut demander. C\u2019est ce qui donne sa luminosit\u00e9 \u00e0 la sc\u00e8ne inoubliable dans laquelle l\u2019\u00e9v\u00eaque Myriel fait cadeau au voleur Valjean des deux chandeliers, en plus de l\u2019argenterie de table vol\u00e9e. Qui pourrait douter qu\u2019Hugo, ici, a projet\u00e9 dans le personnage de l\u2019\u00e9v\u00eaque bienveillant l\u2019un de ses autoportraits \u00e0 peine cach\u00e9s&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le sens des risques qu\u2019entra\u00eene le changement de foi par temps incertains \u2013 dans d\u2019autres contextes, on lui donnait le nom d\u2019 \u00ab&nbsp;imp\u00e9ratif h\u00e9r\u00e9tique&nbsp;\u00bb \u2013 n\u2019en touche pas moins \u00e0 des dimensions qui, au-del\u00e0 du rayonnement sentimental des gestes chr\u00e9tiens, d\u00e9signent un monde postchr\u00e9tien. Il a pr\u00e9sent\u00e9 ses propos les plus profonds sur l\u2019arcane de la nouvelle mythologie \u2013 un coup port\u00e9 par surprise en un point inattendu \u2013 dans le premier chapitre des <em>Mis\u00e9rables<\/em>. L\u2019\u00e9v\u00eaque au grand-c\u0153ur, Myriel, que sa communaut\u00e9 appelle Monsignore Bienvenu, y visite un ermite mourant \u00e0 la lisi\u00e8re de sa paroisse. On ne sait rien de ce vieil homme, si ce n\u2019est qu\u2019il a jadis particip\u00e9 \u00e0 cette session fatidique de la Convention, en janvier 1793, o\u00f9 a \u00e9t\u00e9 vot\u00e9e la condamnation de Louis XVI. Mais parce qu\u2019il avait fait partie de cette minorit\u00e9 qui avait vot\u00e9 contre les \u00ab&nbsp;r\u00e9gicides&nbsp;\u00bb proscrits, on lui avait accord\u00e9 le droit de s\u00e9journer sur le sol fran\u00e7ais. Le narrateur le d\u00e9signe par l\u2019initiale G., comme s\u2019il avait renonc\u00e9 au droit de porter un nom. Avec cet homme qui lui inspira d\u2019abord de l\u2019aversion, Myriel entame une conversation spirituelle au cours de laquelle on aborde la question du sens moral de la R\u00e9volution fran\u00e7aise. L\u2019ancien membre de la Convention, qui se meurt, d\u00e9plore le retour du pass\u00e9&nbsp;; son mamento culmine dans mla th\u00e8se&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le moulin n\u2019y est plus, le vent y est encore&nbsp;\u00bb. L\u2019\u00e9v\u00eaque est attir\u00e9 malgr\u00e9 lui du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019ancien r\u00e9volutionnaire. Il passe enti\u00e8rement dans son camp lorsque ce vieil homme professe : \u00ab&nbsp;Le progr\u00e8s doit croire en Dieu. Le bien ne peut pas avoir de serviteur impie.&nbsp;\u00bb Et, plus loin&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai d\u00e9chir\u00e9 la nappe de l\u2019autel, c\u2019est vrai ; mais c\u2019\u00e9tait pour panser les blessures de la patrie. J\u2019ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers la lumi\u00e8re, et j\u2019ai r\u00e9sist\u00e9 quelquefois au progr\u00e8s sans piti\u00e9. [\u2026] j\u2019accepte, ne ha\u00efssant personne, l\u2019isolement de la haine. Maintenant, j\u2019ai quatre-vingt-six ans&#160;; je vais mourir. Qu\u2019est-ce que vous venez me demander&nbsp;&#160;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 <em>Votre b\u00e9n\u00e9diction, <\/em>dit l\u2019\u00e9v\u00eaque. Et il s\u2019agenouilla.&nbsp;&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Avec ce retournement sans pr\u00e9c\u00e9dent, Victor Hugo r\u00e9v\u00e9lait comment il concevait l\u2019intrication de la r\u00e9volution, de la r\u00e9forme et de la conversion. M\u00eame son coll\u00e8gue Baudelaire haussa les sourcils et secoua la t\u00eate&nbsp;&#160;; les journaux catholiques qualifi\u00e8rent Hugo de Satan en personne. Hugo avait fait comprendre, d\u2019une mani\u00e8re scandaleuse, comment il interpr\u00e9tait, pour lui-m\u00eame et pour la France, la mutation exig\u00e9e par les temps nouveaux. Un \u00e9v\u00eaque qui demande la b\u00e9n\u00e9diction d\u2019un combattant r\u00e9publicain de 1793 \u2013 on n\u2019avait encore rien vu de tel sous les cieux europ\u00e9ens&nbsp;&#160;; la sc\u00e8ne ne se r\u00e9p\u00e9terait jamais.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour une fois, et pour ainsi dire&nbsp; <em>en passant<\/em>, on exprimait ouvertement le secret de Polichinelle de l\u2019histoire fran\u00e7aise r\u00e9cente. La politique de Louis XIV avait fait passer la France \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la R\u00e9forme \u2013 c\u2019est aussi pour cela que les exigences accumul\u00e9es depuis des si\u00e8cles en mati\u00e8re de <em>renovatio mundi<\/em> en g\u00e9n\u00e9ral, et de r\u00e9novation du cr\u00e9dible, en particulier, se firent valoir par le biais de r\u00e9volutions impr\u00e9gn\u00e9es de violence. C\u2019est cela qu\u2019Hugo fait exprimer \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00eaque par la bouche du vieux membre mourant de la Convention. Il tient le sermon de bapt\u00eame du la\u00efcisme&nbsp;&#160;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;&nbsp;Le droit a sa col\u00e8re, monsieur l\u2019\u00e9v\u00eaque, et la col\u00e8re du droit est un \u00e9l\u00e9ment du progr\u00e8s. N\u2019importe, et, quoi qu\u2019on en dise, la R\u00e9volution fran\u00e7aise est le plus puissant pas du genre humain depuis l\u2019av\u00e8nement du Christ. [\u2026] Elle a \u00e9t\u00e9 bonne. La R\u00e9volution fran\u00e7aise, c\u2019est le sacre de l\u2019humanit\u00e9&nbsp;&#160;\u00bb \u00c0 l\u2019in\u00e9vitable objection de l\u2019\u00e9v\u00eaque, \u00ab&#160;&nbsp;Oui&nbsp;&#160;? Quatre-vingt-treize&nbsp;&#160;?&nbsp;&#160;\u00bb, l\u2019ancien r\u00e9volutionnaire r\u00e9serve une r\u00e9ponse cinglante&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;&nbsp;Ah&nbsp;&#160;! [\u2026] Un nuage s\u2019est form\u00e9 pendant quinze cents ans. Au bout de quinze si\u00e8cles, il a crev\u00e9. Vous faites le proc\u00e8s au coup de tonnerre.&nbsp;&#160;\u00bb Ce sobre eccl\u00e9siastique se soumet \u00e0 cette r\u00e9ponse qui transpose la terreur r\u00e9volutionnaire en un tableau de la force naturelle aveugle. Il ne fait aucun doute&nbsp;que dans les paroles de ce membre de la Convention apparemment hors du temps, Hugo a gliss\u00e9 l\u2019autre moiti\u00e9 de son autoportrait. Il s\u2019y d\u00e9voile comme le pr\u00e9dicateur de la r\u00e9volution inachev\u00e9e qui, pour sa part, renvoie \u00e0 la R\u00e9forme interrompue. Il prend sur lui de franchir le seuil du blasph\u00e8me en ne revendiquant pas la gr\u00e2ce de la b\u00e9n\u00e9diction pour l\u2019homme d\u2019\u00c9glise, mais en l\u2019accordant \u00e0 l\u2019id\u00e9aliste r\u00e9publicain. Une conviction subversive s\u2019exprime ici&nbsp;&#160;: m\u00eame si la R\u00e9volution a constitu\u00e9 la r\u00e9plique \u00e0 une \u00e8re d\u2019injustice f\u00e9odale, l\u2019injustice qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 expi\u00e9e, celle qui a \u00e9man\u00e9 de la violence r\u00e9volutionnaire, est quant \u00e0 elle condamn\u00e9e \u00e0 former une nouvelle cha\u00eene de malheurs. La mis\u00e8re de la gauche extr\u00eame en Europe \u2013 semblable, sur ce point, \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite et \u00e0 son ent\u00eatement \u00e0 d\u00e9fendre des positions r\u00e9tives et antimodernes \u2013 a \u00e9t\u00e9 de ne jamais vouloir comprendre la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019expiation compensatrice.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut, selon Hugo, devenir digne de la R\u00e9volution en participant \u00e0 la conversion aux articles de foi de la civilisation future. Au cours de son si\u00e8cle, ceux-ci avaient pris, presque sans exception, le caract\u00e8re d\u2019abolitions&nbsp;&#160;: ce qui doit cesser et \u00eatre soumis \u00e0 suppression, ce sont les figures fondamentales de la mis\u00e8re caus\u00e9e par l\u2019humain et susceptible d\u2019\u00eatre \u00e9limin\u00e9e par l\u2019humain<strong>,&nbsp;<\/strong>l\u2019esclavage, la peine de mort, l\u2019analphab\u00e9tisme, la pauvret\u00e9 d\u00e9gradante, la prostitution n\u00e9e de la mis\u00e8re et le caract\u00e8re born\u00e9 des nations. La politique est importante, mais l\u2019\u00e9ducation de soi-m\u00eame fait tout. Sur la face cr\u00e9ative, on trouve chez Hugo la vision d\u2019une Europe unie et lib\u00e9r\u00e9e par le renoncement aux syst\u00e8mes d\u00e9lirants de l\u2019imp\u00e9rialit\u00e9. Sous cet angle, on peut affirmer que l\u2019Europe de notre temps a fait quelques pas en direction d\u2019un monde hugolien. On a pu qualifier de romantisme politique les discours tenus par Hugo sur la force en mouvement. \u00c0 cela, il faut r\u00e9pondre que, m\u00eame dans un monde de r\u00e9gressions, une realpolitik de l\u2019humanit\u00e9 s\u2019impose patiemment.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><em>Le sublime et le quotidien<\/em><\/h3>\n\n\n\n<p>Il est impossible de conclure un discours sur Victor Hugo sans revenir encore une fois sur la question du socle et de la statue, ou de l\u2019\u0153uvre et de la post\u00e9rit\u00e9. On s\u2019entendra facilement sur le fait qu\u2019on rel\u00e8ve dans l\u2019existence d\u2019Hugo des traits qui le condamnaient \u00e0 vouloir \u00eatre grand, mais qu\u2019il n\u2019en manquait pas d\u2019autres non plus o\u00f9 se r\u00e9v\u00e9lait sa capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre petit, et m\u00eame un penchant marqu\u00e9 pour ce que Thomas Mann appela un jour \u00ab&#160;les d\u00e9lices de l\u2019ordinaire&#160;\u00bb. Les lecteurs d\u2019Hugo \u00e0 notre \u00e9poque ne cesseront de d\u00e9couvrir avec joie et \u00e9motion que cet homme n\u2019\u00e9levait pas seulement la voix \u00e0 l\u2019occasion des dimanches de l\u2019humanit\u00e9. Pour trouver le Hugo des tonalit\u00e9s plus discr\u00e8tes, l\u2019homme qui cr\u00e9a des miracles lyriques comme le c\u00e9l\u00e8bre <em>Demain, d\u00e8s l\u2019aube,<\/em> il faut se frayer un chemin \u00e0 travers quelques strates de sublime appliqu\u00e9 \u2013 et,\u00a0disons-le clairement, d\u2019un sublime qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas toujours facile de distinguer de l\u2019emphase. Le Hugo plus intime est enseveli sous le pathos du mis\u00e9rabilisme et sous les tonalit\u00e9s sentimentales de son populisme po\u00e9tique. Sa mal\u00e9diction a \u00e9t\u00e9 que les tournures \u00e9lev\u00e9es lui venaient trop facilement sous la plume. Qu\u2019il parle de la mer, voil\u00e0 qu\u2019il demandait&#160;: Qu\u2019est-ce que l\u2019oc\u00e9an, sinon un \u00ab&#160;\u00e9ternel peut-\u00eatre&#160;\u00bb&#160;; qu\u2019un navire vienne\u00a0 couler, il \u00e9crivait&#160;: \u00ab&#160;la museli\u00e8re du gouffre [est] d\u00e9faite&#160;\u00bb&#160;; quand la mer se d\u00e9cha\u00eene, nous vivons \u00ab&#160;l\u2019\u00e9pilepsie de l\u2019infini&#160;\u00bb. Quand Hugo voulait d\u00e9fendre son changement de bord, du royaliste ultra au r\u00e9publicain, il disait que ne pas prendre ce virage aurait signifi\u00e9 \u00ab&#160;pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019hu\u00eetre \u00e0 l\u2019aigle&#160;\u00bb. En tant qu\u2019auteur de peintures \u00e9piques aussi, Hugo travaille souvent au pinceau large&#160;; il donne constamment aux lecteurs l\u2019occasion d\u2019admirer la familiarit\u00e9 de l\u2019auteur avec le monstrueux, l\u2019infini, l\u2019atroce. Dans son vocabulaire, des mots comme <em>ab\u00eeme, gouffre, profondeur, terreur, monstre<\/em>\u2026<em> <\/em>occupent des places privil\u00e9gi\u00e9es. De certaines de ses sc\u00e8nes de romans dans le style du romantisme noir, un chemin direct m\u00e8ne au genre moderne de l\u2019horreur&#160;:\u00a0\u00ab&#160;On voyait [\u2026] les cils coll\u00e9s par le givre [\u2026]. La neige \u00e9clairait la morte. L\u2019hiver et le tombeau ne se nuisent pas. Le cadavre est le gla\u00e7on de l\u2019homme. La nudit\u00e9 des seins \u00e9tait path\u00e9tique. Ils avaient servi&#160;; ils avaient la sublime fl\u00e9trissure de la vie donn\u00e9e par l\u2019\u00eatre \u00e0 qui la vie manque et la majest\u00e9 maternelle y rempla\u00e7ait la puret\u00e9 virginale. \u00c0 la pointe d\u2019une des mamelles, il y avait une perle blanche. C\u2019\u00e9tait une goutte de lait, gel\u00e9e.&#160;\u00bb La meilleure mani\u00e8re d\u2019expliquer la relation qu\u2019avait Hugo avec le kitsch est la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 avec laquelle\u00a0 il se l\u2019appropriait en cas de besoin.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela \u00e9tant dit, un autre mot sur la m\u00e9galomanie tout \u00e0 fait sp\u00e9cifique d\u2019Hugo est ici \u00e0 sa place. Elle n\u2019aurait pas pu se d\u00e9ployer avec autant d\u2019obstination si le po\u00e8te et homme politique ne s\u2019\u00e9tait pas pris \u00e0 son r\u00f4le d\u2019unique opposant de Napol\u00e9on III \u00e0 compter r\u00e9ellement. Ici s\u2019exprimait une fatalit\u00e9 sur la base de laquelle les autres insignes de la grande \u00e2me doivent \u00eatre remplac\u00e9s par le trait de la souffrance h\u00e9ro\u00efque. Le travail men\u00e9 par Hugo pour b\u00e2tir son propre mythe a d\u00e9bouch\u00e9 sur\u00a0 un rectangle des souffrances. Il suffit pour le dessiner de parcourir un clo\u00eetre dans l\u2019espace et le temps&#160;: du Caucase de Prom\u00e9th\u00e9e \u00e0 la colline du Golgotha, de l\u00e0 vers Sainte-H\u00e9l\u00e8ne, o\u00f9 se trouvait, ligot\u00e9, le Prom\u00e9th\u00e9e moderne, et pour finir \u00e0 Guernesey, o\u00f9 l\u2019homme s\u00e9journait dans un exil flamboyant pour tenir bon face aux faux empereur, oblig\u00e9 par la coll\u00e9gialit\u00e9 prom\u00e9th\u00e9enne.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourtant, une \u00e9nigme dont on ignore comment on pourrait l\u2019exprimer se pose jusqu\u2019au dernier moment&#160;: et s\u2019il y avait, dans l\u2019existence d\u2019Hugo, un petit homme qui abriterait en lui un g\u00e9ant&#160;? \u00c0 moins que ce ne soit le g\u00e9ant qui ait abrit\u00e9 le petit homme&#160;? Les lecteurs des biographies d\u2019Hugo savent que celui qui s\u2019engage dans ce parcours existentiel est eneveli sous un flot de trivialit\u00e9s. Abstraction faite des journ\u00e9es et des \u0153uvres du h\u00e9ros de la culture, il est fait d\u2019une tr\u00e8s large proportion de choses qui entrent dans la rubrique nietzsch\u00e9enne de l\u2019\u00ab&#160;Humain, trop humain&#160;\u00bb. Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019expliciter ici ce genre de choses en d\u00e9tail, ni ce qui concerne la trivialit\u00e9 de ses foyers, ni ce qu\u2019il faudrait relever concernant ses r\u00e9gimes \u00e9rotiques. Max Gallo a montr\u00e9 dans sa grande biographie quel r\u00f4le important pouvaient jouer les omnibus \u00e0 cheval dans le Paris des ann\u00e9es 1870 pour la vie amoureuse d\u2019un vieillard.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Qui voudrait en savoir plus sur la mani\u00e8re dont, dans le cas d\u2019Hugo, le petit homme s\u2019installa dans sa propre gdeur, ou comment le grand laissa libre cours au petit qui se trouvait en lui, ne manquera pas d\u2019aller observer de plus pr\u00e8s la villa de l\u2019\u00e9crivain, Hauteville House, sur l\u2019\u00eele de Guernesey. Elle aussi doit \u00eatre class\u00e9e dans la s\u00e9rie des portraits de l\u2019\u00e9crivain. Elle montre le xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle dans l\u2019une de ces grimaces qui lui ont valu la haine du suivant, dans la mesure o\u00f9 le xx<sup>e<\/sup> voulait \u00eatre une \u00e9poque convertie \u00e0 la sobri\u00e9t\u00e9 \u2013 ici aussi s\u2019exprimaient des commandements li\u00e9s \u00e0 la poursuite de la conversion. Dans la maison \u00e0 laquelle Hugo lui-m\u00eame avait donn\u00e9 forme, le petit-bourgeois se retrouvait sans voile aupr\u00e8s de lui-m\u00eame. Il s\u2019accomplissait dans un \u00e9clectisme qui aime le pluriel et le partout, avec une indistinction qui se fait passer pour un sens de l\u2019exquis, dans un go\u00fbt omnivore de la collecte d\u2019objets h\u00e9t\u00e9roclites et dans un vague \u0153cum\u00e9nisme qui ne peut que d\u00e9boucher sur un orientalisme sans fronti\u00e8res&#160;; le souffle d\u2019esth\u00e9tique <em>gentry<\/em> campagnarde n\u2019y manque pas&#160;; on trouve aussi une r\u00e9f\u00e9rence au baroque bourgeois de l\u2019op\u00e9ra Garnier. Mais le vrai fr\u00e8re par l\u2019esprit est le facteur Cheval, celui qui, dans les profondeurs de la Dr\u00f4me, exau\u00e7a pour lui-m\u00eame le r\u00f4le d\u2019un temple devenu maison. Cet autre r\u00e9formateur cr\u00e9a pour son compte exclusif un lieu de culte silencieusement foisonnant de la foi dans le fait qu\u2019il existe forc\u00e9ment quelque chose de plus haut que le Ciel chr\u00e9tien. Cheval n\u2019aurait pas pu acheter les soies chinoises arriv\u00e9es en Europe apr\u00e8s le pillage du palais d\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 P\u00e9kin, en 1860, par des troupes anglaises et fran\u00e7aises. Hugo, lui, estima que les tissus imp\u00e9riaux se pr\u00eataient parfaitement \u00e0 d\u00e9corer le salon rouge de sa villa sur la Manche.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Comment conclure un discours sur Victor Hugo&#160;? Peut-\u00eatre en rappelant encore une fois Goethe, l\u2019autre magicien des \u0152uvres compl\u00e8tes&#160;? Dans la deuxi\u00e8me partie de <em>Faust, <\/em>Goethe fait prononcer \u00e0 la voyante Manto une phrase taill\u00e9e sur mesure pour l\u2019homme au complexe d\u2019infinit\u00e9&#160;: \u00ab&#160;Que tu ne puisses finir, voil\u00e0 ce qui te rend grand&#160;\u00bb. C\u2019\u00e9tait un mot qui, en raison de sa sympathie pour le d\u00e9mesur\u00e9, se pr\u00eate \u00e0 \u00eatre traduit en hugolien. La vie d\u2019Hugo n\u2019a-t-elle pas \u00e9t\u00e9 une fuite permanente dans la cr\u00e9ation&#160;? Je suis une force qui marche, marche qui veut toujours aller vers ce qui suit, vers ce qui est meilleur, dans la composition sans fin de vers, dans les \u00e9lans presque quotidiens que prodigue l\u2019enlacement f\u00e9minin&#160;? Quel ajout pourrait-on apporter \u00e0 la sentence hi\u00e9roglyphique de Goethe&#160;? Est-elle plus que d\u2019une parole trop \u00e9lev\u00e9e en provenance d\u2019une \u00e9poque qui s\u2019est tant \u00e9loign\u00e9e de nous&#160;?\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Sous quel pr\u00e9texte un Europ\u00e9en de nos jours aurait-il le droit de s\u2019adresser \u00e0 cet habitant du Panth\u00e9on, pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle et demi apr\u00e8s que se sont apais\u00e9es les turbulences de ses fun\u00e9railles&#160;? Peut-on oser le r\u00e9veiller de son immortalit\u00e9 l\u2019espace d\u2019une minute pour lui demander ce qu\u2019il pense de la situation actuelle&#160;? Quelle dose de d\u00e9ception serait-il capable\u00a0 de supporter, lui qui, jusqu\u2019\u00e0 sa mort, utilisa le mot <em>progr\u00e8s<\/em> comme une formule eucharistique&#160;? Quels germes de surprise positive seraient m\u00eal\u00e9s \u00e0 sa consternation&#160;?\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Pour ce qui nous concerne, nous, Europ\u00e9ens des rives gauche et droite du Rhin, citoyens vivant entre Lisbonne et Varsovie, petits-fils des grands-p\u00e8res du xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, nous pourrions tout de m\u00eame garantir une chose \u00e0 cet \u00e9veill\u00e9 virtuel, en d\u00e9pit de tout ce que le xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle lui doit encore&#160;: pour ce qui\u00a0 concerne le pathos, il y a eu chez nous un v\u00e9ritable <em>moment hugolien\u00a0<\/em>\u2013 on a peine \u00e0 croire qu\u2019il s\u2019est produit il y \u00e0 peine une d\u00e9cennie. Un politicien encore fort jeune, qui venait d\u2019\u00eatre \u00e9lu pr\u00e9sident de la R\u00e9publique fran\u00e7aise, avait d\u00e9cid\u00e9, pour sa <em>c\u00e9r\u00e9monie d\u2019investiture, <\/em>le 14 mai de l\u2019an 2017, dans la cour int\u00e9rieure du palais du Louvre, que l\u2019on jouerait d\u2019abord les notes de Beethoven sur l\u2019<em>Hymne \u00e0 la joie <\/em>de Schiller, et apr\u00e8s seulement, la <em>Marseillaise<\/em>. On ne peut que d\u00e9plorer que trop peu aient compris le signe, et qu\u2019un trop grand nombre de ceux qui l\u2019avaient compris l\u2019aient aujourd\u2019hui oubli\u00e9.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Victor Hugo replonge dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Il a le droit de continuer \u00e0 se fier \u00e0 ce qui est sans limite. Il peut continuer \u00e0 croire que son coll\u00e8gue Balzac avait raison de dire&nbsp;&#160;: La gloire est le soleil des morts.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Troisi\u00e8me le\u00e7on du cycle \u00ab&#160;Le Grand Continent au Panth\u00e9on&#160;\u00bb. 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