{"id":279229,"date":"2025-05-14T12:43:22","date_gmt":"2025-05-14T10:43:22","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=video&p=279229"},"modified":"2025-05-28T16:13:37","modified_gmt":"2025-05-28T14:13:37","slug":"le-complotisme-covid-au-coeur-des-mouvements-antidemocratiques","status":"publish","type":"video","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/videos\/le-complotisme-covid-au-coeur-des-mouvements-antidemocratiques\/","title":{"rendered":"Le complotisme Covid, au coeur des mouvements antid\u00e9mocratiques ?"},"content":{"rendered":"\n
Cette s\u00e9ance \u00e9tait pr\u00e9vue depuis assez longtemps, ce qui n’arrive pas souvent avec les mardis du Grand Continent : on peut s’en r\u00e9jouir, mais aussi en \u00eatre alert\u00e9. <\/strong><\/p>\n\n\n\n Nous nous sommes rendus compte, \u00e0 travers l\u2019analyse des diff\u00e9rents id\u00e9ologues intellectuels organiques du trumpisme, \u00e0 quel point le Covid \u00e9tait une matrice op\u00e9rationnelle pour comprendre \u00e0 la fois la force et la violence des positions politiques qui se jouent aujourd\u2019hui \u00e0 Washington. C\u2019est particuli\u00e8rement le cas pour <\/strong>Curtis Yarvin, qui avait consacr\u00e9 au Covid une des trois heures de notre entretien<\/strong><\/a>, \u00e9tant selon lui un moment fondamental dans la formation de Trump 2.0. <\/strong><\/p>\n\n\n\n Un autre \u00e9l\u00e9ment confirme l’actualit\u00e9 de cette s\u00e9ance : le second tour de l’\u00e9lection roumaine nous rappelle \u00e0 nouveau la force de cette vague anti-scientifique et profond\u00e9ment antid\u00e9mocratique. En effet, le candidat se trouvant objectivement dans une position tr\u00e8s favorable au second tour, <\/strong>Georg Simion, a fond\u00e9 sa trajectoire politique sur une d\u00e9nonciation complotiste et d’extr\u00eame droite du Covid<\/strong><\/a>. Il est d’ailleurs oppos\u00e9 \u2014 la nature fait parfois bien les choses \u2014 \u00e0 un ancien \u00e9tudiant de l\u2019ENS, un scientifique ayant fait de l’engagement politique local la matrice de son parcours : <\/strong>Nicusor Dan<\/strong><\/a>.<\/strong><\/p>\n\n\n\n Ce tableau g\u00e9n\u00e9ral illustre \u00e0 quel point la question de la pand\u00e9mie, qui peut sembler appartenir au pass\u00e9, n\u2019est en fait pas simplement contemporaine mais sera d\u00e9terminante \u00e0 l\u2019avenir, aussi bien dans ses volets scientifique que d\u00e9mocratique. <\/strong><\/p>\n\n\n\n Pour discuter de ces questions, nous accueillons : Claire Thoury, pr\u00e9sidente du Mouvement associatif et pr\u00e9sidente du Comit\u00e9 de gouvernance de la Convention citoyenne sur la loi de fin de vie \u2014 qui est aussi un des sujets dont nous discuterons \u2014 et titulaire de la chaire Participation citoyenne et vie associative du Programme d’\u00e9tudes d\u00e9mocratiques. Jean-Fran\u00e7ois Delfraissy, titulaire de la Chaire sant\u00e9 de ce m\u00eame Programme, vous \u00eates professeur de m\u00e9decine, un des grands sp\u00e9cialistes mondiaux de l’immunologie, et ancien pr\u00e9sident du Comit\u00e9 consultatif national d’\u00e9thique et du Conseil scientifique Covid 19. Fr\u00e9d\u00e9ric Keck, directeur de recherche du Laboratoire d’anthropologie sociale, historien de la philosophie et anthropologue, vous avez publi\u00e9 l’ann\u00e9e derni\u00e8re <\/strong>La politique des zoonoses<\/em><\/strong> et \u00eates un grand sp\u00e9cialiste de la question pand\u00e9mique sur le plan de l\u2019anthropologie. Fr\u00e9d\u00e9ric Worms, directeur de l’\u00c9cole normale sup\u00e9rieure, philosophe, vous avez sign\u00e9 beaucoup d’ouvrages sur les questions croisant d\u00e9mocratie, soins et sant\u00e9, dont je vous conseille particuli\u00e8rement l\u2019essai politique <\/strong>Vivre en temps r\u00e9el<\/em><\/strong> et <\/strong>Les maladies chroniques de la d\u00e9mocratie<\/em><\/strong>.<\/strong><\/p>\n\n\n\n Partons d\u2019un diagnostic : Jean-Fran\u00e7ois Delfraissy, cinq ans apr\u00e8s, quel regard portez-vous sur le Covid, face \u00e0 l’ampleur des mouvements complotistes, proposant une vision de la science presque empreinte d\u2019un esprit anti-Lumi\u00e8res ? Comment comprendre leur force et la traction qu\u2019ils semblent avoir sur la sc\u00e8ne politique et dans nos soci\u00e9t\u00e9s ? <\/strong><\/p>\n\n\n\n Jean-Fran\u00e7ois Delfraissy<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n J’ai une vision un peu diff\u00e9rente de ce que vous avez \u00e9voqu\u00e9 quant \u00e0 cet am\u00e9ricain tr\u00e8s particulier, Curtis Yarvin. Selon moi, tout ne s’explique pas uniquement par le Covid. <\/p>\n\n\n\n Certes, le Covid est un \u00e9v\u00e9nement fondamental pour de multiples raisons, notamment dans la relation particuli\u00e8re entre la science et le politique qu\u2019il a r\u00e9v\u00e9l\u00e9e et dont on commence \u00e0 voir un certain nombre de cons\u00e9quences soci\u00e9tales. D\u2019autres impacts du Covid appara\u00eetront s\u00fbrement plus tard : avec ces tr\u00e8s grandes crises, on sait qu\u2019il faut plusieurs ann\u00e9es pour que les v\u00e9ritables cons\u00e9quences \u00e9mergent. <\/p>\n\n\n\n Toutefois, je ne consid\u00e8re pas que le Covid repr\u00e9sente l’origine fondamentale du mouvement de n\u00e9gation de la science qu\u2019on observe aujourd\u2019hui. <\/p>\n\n\n\n Ces mouvements ont toujours exist\u00e9 dans l\u2019histoire. Les d\u00e9cideurs, politiques ou religieux, ont parfois eu des relations complexes avec la v\u00e9rit\u00e9 scientifique, parce que cette v\u00e9rit\u00e9 interpelle. Aujourd\u2019hui, ce mouvement est port\u00e9 \u00e0 son comble, puisqu\u2019il implique les \u00c9tats-Unis, la plus grande nation scientifique mondiale \u2014 la Chine pourrait prendre sa place \u00e0 l\u2019avenir, mais on sait que beaucoup de choses qui sont publi\u00e9es en Chine ne sont pas totalement vraies. <\/p>\n\n\n\n Les \u00c9tats-Unis restent donc la plus grande puissance scientifique mondiale, au sens tr\u00e8s large du terme \u2014 des sciences dures aux sciences humaines et sociales. Trump repr\u00e9sente un pouvoir politique qui interpelle sa propre communaut\u00e9 scientifique, en jouant sur cette relation complexe qui existe entre la science et le pouvoir.<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re question, habituelle, est la suivante : comment la science peut-elle \u00e9clairer le politique pour l’aider \u00e0 prendre des d\u00e9cisions ? Une deuxi\u00e8me grande question est aujourd’hui pos\u00e9e, de fa\u00e7on massive, par l’\u00e9quipe Trump : comment le politique peut-il faire fi de la v\u00e9rit\u00e9 scientifique, et prendre un certain nombre de d\u00e9cisions sans en tenir compte ?<\/p>\n\n\n\n La r\u00e9ponse \u00e0 votre question, Gilles Gressani, est en partie apport\u00e9e par un r\u00e9cent article publi\u00e9 dans Le Monde<\/em>, dans lequel Bill Gates prend position sur la situation. Ce dernier est un am\u00e9ricain \u00ab pur et dur \u00bb, p\u00e8re d\u2019une tr\u00e8s grande fondation \u00e0 vis\u00e9e sanitaire et humanitaire, notamment pour la pr\u00e9vention de maladies infectieuses chez les enfants dans le monde. <\/p>\n\n\n\n Contrairement \u00e0 un certain nombre de grands scientifiques ou de politiques aux Etats-Unis, qui semblent actuellement dans un \u00e9tat de sid\u00e9ration, Bill Gates ne m\u00e2che pas ses mots. Il a d\u00e9clar\u00e9 que le gouvernement actuel des \u00c9tats-Unis allait \u00eatre responsable de la mort de plusieurs millions d’enfants dans le monde, dans les deux ann\u00e9es qui viennent. Je trouve que c’est courageux de sa part, et que la presse devrait davantage le mettre en \u00e9vidence \u2014 parce que c’est la r\u00e9alit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Ind\u00e9pendamment de nos conversations intellectuelles sur la relation entre la science et le pouvoir politique, la prise de position de l’\u00e9quipe de Trump en termes de sant\u00e9 mondiale a d\u2019abord des cons\u00e9quences tr\u00e8s concr\u00e8tes. <\/p>\n\n\n\n Cela implique notamment l’arr\u00eat d’un certain nombre de traitements sur le VIH, sur le paludisme, sur la tuberculose, des reculs sur la politique vaccinale, y compris pour des maladies banales comme la rougeole, etc. Dans un premier temps, les autres pays, y compris en Europe, n’arriveront pas \u00e0 y faire face. Ces mesures vont donc probablement conduire \u00e0 plusieurs centaines de milliers de d\u00e9c\u00e8s, totalement injustifi\u00e9s, dans les deux ans qui viennent. Cette situation s\u2019explique par le fait que l’Europe a laiss\u00e9 les Am\u00e9ricains prendre une position tr\u00e8s, et trop, consid\u00e9rable, et que nous ne pouvons pas compenser leur retrait.<\/p>\n\n\n\n Ce sera le premier effet des politiques de Trump, ind\u00e9pendamment des cons\u00e9quences sur la science am\u00e9ricaine. Trump peut toujours essayer de jouer pour l\u2019obtention d\u2019un prix Nobel, mais des voix pourront s\u2019y opposer, mettant en lumi\u00e8re sa responsabilit\u00e9 dans la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes dans les deux ann\u00e9es qui viennent. Au-del\u00e0 de la discussion philosophique, c\u2019est une r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019il ne faut pas oublier. <\/p>\n\n\n\n D\u2019autre part, j\u2019aimerais souligner l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 fantastique dont fait preuve l’\u00e9quipe Trump. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai pass\u00e9 un an et demi au NIH \u00e0 Bethesda, au c\u0153ur m\u00eame de la recherche am\u00e9ricaine. Je suis aujourd\u2019hui stup\u00e9fait par le fait que toutes les barri\u00e8res de d\u00e9fense des tr\u00e8s grands patrons d’instituts du NIH s’effondrent. On leur demande de signer, en moins de quinze jours, des d\u00e9clarations compl\u00e8tement effarantes sur leur mode de vie, sur le fait qu’ils ne vont plus financer un certain nombre de recherches autour du genre, du climat, etc.<\/p>\n\n\n\n Les grandes universit\u00e9s am\u00e9ricaines qui \u00e9taient financ\u00e9es en grande partie par des fondations priv\u00e9es \u2014 c’\u00e9tait leur force \u2014 sont aujourd\u2019hui en difficult\u00e9. Ce mod\u00e8le r\u00e9v\u00e8le sa faiblesse, par rapport au mod\u00e8le public fran\u00e7ais qu’on accuse toujours de tous les maux. Ces universit\u00e9s ne sont pas ind\u00e9pendantes : elles d\u00e9pendent des financements qu’elles vont percevoir \u00e0 la fin du mois. On constate l’absence de r\u00e9action d’un certain nombre de grands pr\u00e9sidents d’universit\u00e9s am\u00e9ricaines, qui avaient jusqu’\u00e0 maintenant des pouvoirs consid\u00e9rables. Ainsi, la science plie les genoux face \u00e0 une forme de catastrophe qu\u2019est le trumpisme. <\/p>\n\n\n\n De l’autre c\u00f4t\u00e9, les \u00e9quipes de Trump font preuve d\u2019une grande ambigu\u00eft\u00e9. Je vais vous citer deux exemples qui illustrent l’extr\u00eame difficult\u00e9 \u00e0 pouvoir les remettre en cause.<\/p>\n\n\n\n Revenons tout d\u2019abord au Covid. \u00c0 cette p\u00e9riode, Trump rapportait de fausses informations sur l’utilisation de l’hydroxyde chloroquine ou de l’alcool par exemple. Dans le m\u00eame temps, son \u00e9quipe a financ\u00e9 cinq plateformes de recherche en vaccins, \u00e0 hauteur de 3 milliards de dollars, d\u00e8s mars 2020. Quand Trump a fini son premier mandat en novembre 2020, deux plateformes se sont av\u00e9r\u00e9es positives pour trouver un vaccin. <\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e9quipe Trump repr\u00e9sente donc \u00e0 la fois une s\u00e9rie de remises en cause fondamentales des scientifiques, et un pragmatisme \u00e0 l’am\u00e9ricaine qui a permis de mettre des milliards sur la table pour trouver un vaccin. <\/p>\n\n\n\n Le deuxi\u00e8me exemple, plus actuel, concerne son ministre de la sant\u00e9 Kennedy. Il est connu comme \u00ab Monsieur anti-vaccins \u00bb, et il est vrai qu\u2019il a pris des positions inimaginables sur un certain nombre de vaccins. Dans le m\u00eame temps, ses propos sur l’alimentation des Am\u00e9ricains, notamment des jeunes enfants, et le caract\u00e8re extr\u00eamement destructif de l’industrie alimentaire en raison de l’habitude \u00e0 des masses glucidiques trop importantes, sont pertinents. Nous sommes face \u00e0 un contraste permanent. <\/p>\n\n\n\n Le politique ne s’appuie plus sur la v\u00e9rit\u00e9 scientifique, mais choisit dans la science ce qui l’arrange et qui va lui permettre de porter un message politique. <\/p>\n\n\n\n Certaines d\u00e9clarations sont aberrantes \u2014 et d\u2019autres non. Ce point t\u00e9moigne de la tr\u00e8s grande complexit\u00e9 de la situation, et permet probablement d’expliquer aussi le manque de r\u00e9action de tr\u00e8s grandes \u00e9quipes am\u00e9ricaines. <\/p>\n\n<\/div>\n\n\n Jean-Fran\u00e7ois Delfraissy a parfaitement ouvert la question pour vous, Claire Thoury : comment expliquer cette relative absence de r\u00e9action face aux mesures de Trump ? Comment interpr\u00e9tez-vous ce mouvement tr\u00e8s impressionnant, repr\u00e9sentant presque partout dans le monde plus de 30 % des voix, qui veut aujourd’hui contester \u2014 souvent \u00e0 partir du Covid \u2014 la science et la d\u00e9mocratie d’une mani\u00e8re totalement in\u00e9dite ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n Claire Thoury<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n Tout d\u2019abord, la question va au-del\u00e0 de la tension entre le politique et la science : il y a une tension entre le pouvoir et toute forme de contre-pouvoir, bien au-del\u00e0 de la remise en question des v\u00e9rit\u00e9s scientifiques. C\u2019est le fait d’emp\u00eacher, de limiter, ou de d\u00e9cr\u00e9dibiliser toute forme d’expression qui pourrait aller contre une pens\u00e9e dominante \u2014 comme illustre les reculs sur la question de diversit\u00e9 aux \u00c9tats-Unis, et qu’on voit aussi arriver en Europe par certains \u00e9gards.<\/p>\n\n\n\n D\u2019autre part, en lisant le volume du Grand Continent, j\u2019ai eu le sentiment que nous avons toutes et tous int\u00e9gr\u00e9 une forme d’impuissance. La question qui se pose est la suivante : comment fait-on pour r\u00e9sister \u00e0 cette forme d’impuissance ?<\/p>\n\n\n\n Cela n’est pas \u00e9vident : face aux actualit\u00e9s, on peut facilement se dire qu\u2019on ne peut rien faire, parce que les ph\u00e9nom\u00e8nes sont bien trop puissants \u2014 notamment les algorithmes, l’intelligence artificielle, etc. <\/p>\n\n\n\n Je pr\u00e9side le Mouvement associatif : tous les jours, je rencontre des citoyens qui se rassemblent pour faire de petites actions. Parfois, il s\u2019agit seulement de quelques personnes qui, parce qu’elles se sont rassembl\u00e9es, ont r\u00e9ussi \u00e0 faire allumer un lampadaire avant 22h. C’est rien \u2014 mais c’est aussi tout. <\/p>\n\n\n\n Il peut s\u2019agir de gens qui se rassemblent parce qu’ils ont d\u00e9cid\u00e9 de faire collectif, de cr\u00e9er un comit\u00e9 des f\u00eates, de promouvoir le sport dans le village. Ils peuvent travailler autour de la culture, du lien social, du vivre ensemble. <\/p>\n\n\n\n Ce sont des micro-actions de r\u00e9sistance. <\/p>\n\n\n\n Cela fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la fin de l’introduction de l\u2019ouvrage, par Giuliano da Empoli, dans laquelle il explique que pr\u00e9dire l’avenir est une forme de puissance, tandis que cr\u00e9er autre chose est une forme de libert\u00e9. En le lisant, je me suis dit : \u00ab C’est exactement \u00e7a. \u00bb C\u2019est ce qu’il faut qu’on arrive \u00e0 v\u00e9hiculer autant que possible. <\/p>\n\n\n\n Nous sommes sur une ligne de cr\u00eate. <\/p>\n\n\n\n Nous observons la mont\u00e9e en puissance de forces obscures effrayantes, face auxquelles il est tr\u00e8s difficile de s’organiser ; et dans le m\u00eame temps, nous constatons que de nombreux citoyens s’engagent dans des collectifs associatifs \u2014 20 millions de personnes en France chaque ann\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n C’est dans cette tension qu’il faut que nous r\u00e9ussissions \u00e0 naviguer.<\/p>\n\n\n\n Enfin, en \u00e9coutant Jean-Fran\u00e7ois Delfraissy, je me disais que ce qui se passe aux \u00c9tats-Unis nous rappelle, contrairement \u00e0 ce qu’on peut trop souvent penser, que nous avons besoin du politique. <\/p>\n\n\n\n Cela peut sembler bizarre : en France, assez quotidiennement, on peut penser qu\u2019il y a une impuissance politique, que nos repr\u00e9sentants font face \u00e0 des difficult\u00e9s qu’ils n’arrivent pas \u00e0 d\u00e9passer. Souvent, on se dit qu\u2019ils ont peu de capacit\u00e9s ou qu’ils ne nous aident pas vraiment \u00e0 construire un chemin. <\/p>\n\n\n\n Pourtant, en observant ce qu\u2019il se passe ailleurs dans le monde, on comprend que le politique a une fonction majeure. Parfois il peut ne pas aller dans le sens de la d\u00e9mocratie et de ce pour quoi on se bat, mais parfois cela est possible : il faut donc r\u00e9habiliter le politique. On a peut-\u00eatre trop souvent d\u00e9cr\u00e9dibilis\u00e9, contest\u00e9, ou remis en question le politique. <\/p>\n\n\n\n Oui, nous avons \u00ab les politiques qu’on m\u00e9rite \u00bb. Il s\u2019agit d\u2019une responsabilit\u00e9 collective de se dire que, puisque nous avons besoin du politique, nous devons r\u00e9ussir \u00e0 r\u00e9enchanter une forme de vivre ensemble et r\u00e9enchanter la parole politique pour contrer ces forces obscures qui se d\u00e9veloppent.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n Continuons notre tour d’horizon \u00e0 l’\u00e9chelle internationale : Fr\u00e9d\u00e9ric Keck, vous avez beaucoup travaill\u00e9 sur les pand\u00e9mies, mais pas uniquement \u00e0 l’\u00e9chelle de l’Europe ou des \u00c9tats-Unis. Pourrions-nous b\u00e9n\u00e9ficier de votre expertise pour raconter cette histoire sous un angle qui ne soit pas n\u00e9cessairement occidental ? D\u2019autre part, pourriez-vous nous aider \u00e0 situer le mouvement de complotisme que l’on observe : est-il une variante d\u2019autres ph\u00e9nom\u00e8nes ? Quelle pourrait \u00eatre sa g\u00e9n\u00e9alogie ? Pourriez-vous faire une cartographie, non pas simplement g\u00e9ographique, mais diachronique, de la situation actuelle ? <\/strong><\/p>\n\n\n\n Fr\u00e9d\u00e9ric Keck<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n Je n’ai pas travaill\u00e9 sur le complotisme, mais je travaille sur l’histoire de la virologie. J’aimerais partager avec vous des r\u00e9flexions que j’ai eues \u00e0 la lecture de l’entretien que vous avez publi\u00e9 avec Curtis Yarvin<\/a>. <\/p>\n\n\n\n Curtis Yarvin dit cette phrase : \u00ab Le Covid est arriv\u00e9 parce que les virologues r\u00e9gentent la virologie. \u00bb Il accuse donc les virologues d’avoir caus\u00e9 la pand\u00e9mie, intentionnellement ou accidentellement.<\/p>\n\n\n\n Il dit encore : \u00ab En 2019, en Chine, quelqu\u2019un a fait tomber un tube \u00e0 essai. Et le monde entier a chang\u00e9. \u00bb Il fait donc r\u00e9f\u00e9rence aux recherches en gain de fonction sur les coronavirus de chauve-souris qui avait lieu \u00e0 Wuhan. <\/p>\n\n\n\n Il s’agit d’une accusation r\u00e9guli\u00e8rement prof\u00e9r\u00e9e dans le monde de la virologie. En 2005, Jeffery Taubenberger a \u00e9t\u00e9 accus\u00e9 d’avoir reconstruit le virus H1N1 de la grippe espagnole de 1918. En 2011, Ron Fouchier et Yoshihiro Kawaoka, aux \u00c9tats-Unis \u00e9galement, ont \u00e9t\u00e9 accus\u00e9s d’avoir fabriqu\u00e9 un H5N1 mutant, combin\u00e9 avec le H1N1 de 2009. <\/p>\n\n\n\n Il s’agit donc de disputes r\u00e9guli\u00e8res au sein de la communaut\u00e9 de la virologie. <\/p>\n\n\n\n Mais il est int\u00e9ressant de remarquer que, jusqu’\u00e0 cette accusation r\u00e9cente, les virologues \u00e9taient plut\u00f4t accus\u00e9s de diffuser des informations qui pouvaient \u00eatre utilis\u00e9es par des terroristes, dans des \u00c9tats voyous. En revanche, pour le Covid 19, c’est notamment Peter Daszak qui est accus\u00e9 par l’\u00e9quipe Trump d’avoir sous-trait\u00e9 des recherches virologiques au laboratoire de Wuhan. Des \u00e9quipements avaient d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 construits par la France \u2014 Shi Zhengli, la directrice du P4 de Wuhan, a \u00e9t\u00e9 form\u00e9e \u00e0 Montpellier. Les raisons sont que cela co\u00fbtait moins cher, car il y avait des petites mains pour faire le s\u00e9quen\u00e7age g\u00e9n\u00e9tique, et que les \u00c9tats-Unis n\u2019avaient pas le droit de le faire.\u00a0<\/p>\n\n\n\n C’est donc un projet financ\u00e9 par les \u00c9tats-Unis et r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 Wuhan. <\/p>\n\n\n\n J’ai montr\u00e9 dans mes recherches que ces controverses dans le monde de la sant\u00e9 globale opposent deux ph\u00e9nom\u00e8nes. <\/p>\n\n\n\n D\u2019une part, ce que j’ai appel\u00e9 le \u00ab pouvoir cyn\u00e9g\u00e9tique \u00bb des virologues : leur capacit\u00e9 \u00e0 prendre le point de vue des animaux sur les virus qui nous transmettent, en pr\u00e9levant des \u00e9chantillons sur les corps des animaux \u2014 des oiseaux, des chauves-souris, mais aussi des rats.<\/p>\n\n\n\n D’autre part, ce que j’ai nomm\u00e9 le \u00ab pouvoir pastoral \u00bb, \u00e0 la suite de Michel Foucault. Il s’agit du pouvoir des \u00e9pid\u00e9miologistes qui ont la possibilit\u00e9, \u00e0 l’aide des statistiques, de prendre un point de vue surplombant sur une population humaine ou animale. <\/p>\n\n\n\n Les immunologistes jouent d\u2019ailleurs un r\u00f4le interm\u00e9diaire entre ces deux groupes. <\/p>\n\n\n\n Ce qui est nouveau avec la th\u00e9orie complotiste de l’administration Trump est qu’elle critique \u00e0 la fois la sant\u00e9 globale \u2014 on a parl\u00e9 des coupes budg\u00e9taires, notamment au sein de l’USAID \u2014 et la virologie, alors que ces deux mondes \u00e9taient plut\u00f4t en tension interne. <\/p>\n\n\n\n L’administration Trump exerce un pouvoir pr\u00e9dateur d’un nouvel ordre, tourn\u00e9 vers les ressources rares afin de fabriquer des ordinateurs. \u00c0 ce moment-l\u00e0, on constate que le monde de la tech<\/em>, donc Curtis Yarvin se fait le porte-parole, est incapable de comprendre le fonctionnement biologique des virus. Le fait qu’un virus vienne d’une chauve-souris, et qu’il soit manipul\u00e9 en laboratoire pour comprendre sa capacit\u00e9 de transmission, lui \u00e9chappe compl\u00e8tement, parce qu’il consid\u00e8re un virus comme un algorithme qui a mal tourn\u00e9. <\/p>\n\n\n\n C’est pourquoi l’administration Trump veut supprimer les conflits internes au monde de la science, avec des r\u00e9gulations qui sont anciennes, afin de donner plus de pouvoir au monde de la tech. <\/p>\n\n\n\n Il me semble donc que derri\u00e8re l’attaque contre la sant\u00e9 globale se trouve une attaque tr\u00e8s violente du monde de la tech contre le monde de l’universit\u00e9 \u2014 dont les virologues sont une des formes d’expression, \u00e0 travers leurs divergences internes et leurs laboratoires.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n Merci beaucoup pour cette perspective tr\u00e8s riche. Fr\u00e9d\u00e9ric Worms, vous avez beaucoup \u00e9crit sur la pand\u00e9mie, et l’exp\u00e9rience pand\u00e9mique dans Vivre en temps r\u00e9el<\/em> (2021). Comment voyez-vous, cinq ans plus tard, cette trajectoire entre d\u00e9mocratie et complotisme ? Voyez-vous un n\u0153ud qui s’est op\u00e9r\u00e9 autour du Covid, et comment faire pour le d\u00e9nouer ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n Fr\u00e9d\u00e9ric Worms<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n Tout d\u2019abord, je vous remercie deux fois pour cette invitation, \u00e0 titre personnel et \u00e0 titre institutionnel \u2014 l’intersection entre le Grand Continent et les \u00c9tudes d\u00e9mocratiques de l\u2019ENS est en effet particuli\u00e8rement importante sur ces sujets. <\/p>\n\n\n\n Je voudrais repartir de l’intervention de Jean-Fran\u00e7ois Delfraissy, qui occupe cette chaire sant\u00e9 dans les \u00c9tudes d\u00e9mocratiques. Son objectif est de montrer que la d\u00e9mocratie n’est pas seulement un ensemble de grands principes abstraits, mais un outil de r\u00e9solution des probl\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n La d\u00e9mocratie permet d’abord d’exprimer des points de vue oppos\u00e9s sur les grands sujets, et cette expression des points de vue oppos\u00e9s n’est pas un probl\u00e8me, mais au contraire une force. En effet, si on refoule ces points de vue, l’opposition revient alors sous forme de critique radicale, comme si on avait impos\u00e9 quelque chose. <\/p>\n\n\n\n J’ai donc \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9, et un peu en dissonance, avec la r\u00e9ponse de Jean-Fran\u00e7ois Delfraissy \u00e0 la premi\u00e8re question \u2014 et en m\u00eame temps \u00e9mu par cette r\u00e9ponse, car il s\u2019agit, de nouveau, de la tr\u00e8s grande r\u00e9ponse d’un m\u00e9decin.<\/p>\n\n\n\n Pourquoi suis-je d’abord un peu en d\u00e9saccord avec Jean-Fran\u00e7ois Delfraissy ? <\/p>\n\n\n\n S’il y a une chose avec laquelle je suis en accord avec Curtis Yarvin, c’est sur l’importance majeure du Covid. <\/p>\n\n\n\n De mon c\u00f4t\u00e9, j\u2019ai une \u00e9norme frustration, dont je pense qu’elle est celle de Jean-Fran\u00e7ois, et de tous les m\u00e9decins de sant\u00e9 publique et d’urgence vitale du monde : le Covid aurait d\u00fb \u00eatre un moment de renforcement de la science. <\/p>\n\n\n\n Lorsqu’on est malade, on appelle un m\u00e9decin, qui est celui qui sait \u2014 avec plus ou moins de certitude. On appelle plut\u00f4t un bon m\u00e9decin qu’un mauvais m\u00e9decin, plut\u00f4t un m\u00e9decin qu’un ignorant, etc.<\/p>\n\n\n\n Une maladie d’ampleur mondiale, avec un risque majeur pour les soci\u00e9t\u00e9s enti\u00e8res, aurait d\u00fb renforcer la science. De fait, cela a eu lieu \u00e0 un moment donn\u00e9, peut-\u00eatre dans l’urgence, mais cela s’est renvers\u00e9 ensuite. <\/p>\n\n\n\n Je consid\u00e8re qu’il y a un v\u00e9ritable grand danger de renversement dans les soci\u00e9t\u00e9s, Jean-Fran\u00e7ois Delfraissy \u00e9tant l’un de ceux qui ont anticip\u00e9 ce risque en disant que la science ne fait que proposer de d\u00e9crire les faits.<\/p>\n\n\n\n Il existe plusieurs options possibles, et sur ces options, un d\u00e9bat doit \u00eatre organis\u00e9. Cela ne doit pas seulement \u00eatre un d\u00e9bat politique, qui d\u00e9finit la d\u00e9mocratie institutionnelle, mais un d\u00e9bat avec les citoyens \u2014 parce qu’il y a plusieurs points de vue et que cela affectera les enfants \u00e0 l’\u00e9cole, les gens sur leur lieu de travail, les morts maintenant et les morts plus tard.<\/p>\n\n\n\n Je tiens \u00e0 insister sur le fait que Curtis Yarvin a raison sur ce point, et sur ce point seulement. Il en tire ensuite une cons\u00e9quence d’une contradiction absolument sid\u00e9rante. <\/p>\n\n\n\n Curtis Yarvin a raison de dire qu\u2019au nom de la science, avec les donn\u00e9es fournies par la science, des mesures politiques radicales ont \u00e9t\u00e9 prises pendant le confinement. Le confinement d’une soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9, ayant notamment des effets \u00e0 long terme comme la hausse des taux de suicide chez les adolescents. <\/p>\n\n\n\n Certes, ces mesures ont eu des effets m\u00e9dicaux, partant d\u2019une urgence m\u00e9dicale fond\u00e9e sur la science, mais nous payons aujourd’hui le contre-coup impens\u00e9 de cette d\u00e9cision \u2014 que certains auraient qualifi\u00e9e de \u00ab biopolitique \u00bb, en tout cas de nature m\u00e9dicale et politique.<\/p>\n\n\n\n Prise dans l’urgence, cette d\u00e9cision a \u00e9cras\u00e9 la discussion d\u00e9mocratique. <\/p>\n\n\n\n M\u00eame dans cette urgence, on devait desserrer l’\u00e9tau. Des appels ont \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9s en ce sens, y compris par le comit\u00e9 scientifique du Covid, pour demander \u00e0 ce que le temps du d\u00e9bat soit laiss\u00e9. Je pense que l\u2019enjeu de l’urgence constitue la question clef, ce que Curtis Yarvin dit \u00e0 moiti\u00e9 \u2014 d’autres philosophes l’ont \u00e9galement dit, en tirant des conclusions avec lesquelles je suis en d\u00e9saccord, mais pas totalement oppos\u00e9. <\/p>\n\n\n\n D\u00e8s lors qu’on a un peu de marge dans l’urgence \u2014 un peu de temps pour faire venir le docteur, pour discuter, pour faire de l’\u00e9thique m\u00e9dicale, pour aller voir la personne dans l\u2019EHPAD avant de mourir \u2014 c\u2019est un peu de temps pour l’humain. <\/p>\n\n\n\n Il faut mettre le d\u00e9bat dans l’instant, mais aussi dans l’apr\u00e8s coup. Il faut et il faudra toujours plus de d\u00e9mocratie. C’est ce que Claire et Jean-Fran\u00e7ois appellent dans leur article la \u00ab d\u00e9mocratie sanitaire et citoyenne \u00bb, c’est-\u00e0-dire une prise de d\u00e9cision bas\u00e9e sur les faits, les options possibles et les dommages possibles.<\/p>\n\n\n\n Une mesure prise dans l’urgence pourrait permettre d’\u00e9viter 1 000 morts, mais si l\u2019on montre que les cons\u00e9quences de ces 1 000 morts \u00e9vit\u00e9es entra\u00eeneront peut-\u00eatre 10 000 morts suppl\u00e9mentaires \u2014 dues au ch\u00f4mage, aux impacts psychologiques, etc. \u2014 que faut-il faire ? Comment pond\u00e9rer 1 000 morts maintenant et 10 000 morts plus tard ? <\/p>\n\n\n\n Pour moi, c’est tr\u00e8s clair. L’urgence oblige \u00e0 sauver les morts \u00e9vitables maintenant. Mais il faut continuer \u00e0 \u00e9viter les morts futures. Il aurait fallu beaucoup plus de psychiatrie, notamment d\u00e8s l’adolescence. <\/p>\n\n\n\n Je pense qu’il aurait \u00e9t\u00e9 judicieux de tirer des le\u00e7ons d\u00e9mocratiques de l’exp\u00e9rience des mesures d’urgence mondiales \u2014 et cela doit encore \u00eatre le cas aujourd’hui. Une d\u00e9mocratie, c’est la confrontation de points de vue oppos\u00e9s. Une des r\u00e8gles de la science, au-del\u00e0 des faits qui sont la premi\u00e8re norme de v\u00e9rit\u00e9, est celle de la confrontation et de la r\u00e9futation entre pairs. Il y a donc des r\u00e8gles et des discours oppos\u00e9s. C’est cela, la d\u00e9mocratie. <\/p>\n\n\n\n Or, Curtis Yarvin affirme, tr\u00e8s paradoxalement, que face aux abus de pouvoir qui ont eu lieu pendant le confinement, il faudrait une monarchie imp\u00e9riale. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est tout \u00e0 fait sid\u00e9rant. \u00c0 titre personnel, je consid\u00e8re effectivement que certaines d\u00e9cisions ont pu \u00eatre insuffisamment justifi\u00e9es, m\u00eame s’il y a eu des commissions d’enqu\u00eate parlementaire dans les pays d\u00e9mocratiques. Il faut effectivement rem\u00e9dier aux impasses et aux soup\u00e7ons li\u00e9s \u00e0 ces mesures d’urgence radicales, qui sont tout de m\u00eame fond\u00e9es sur un savoir r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n En cons\u00e9quence, il faut davantage de transparence dans la science, plus de confrontation des diff\u00e9rents points de vue, plus de justification des arbitrages, et un meilleur suivi. Tout cela doit se faire dans la transparence d\u00e9mocratique, \u00e0 la fois institutionnelle et citoyenne. <\/p>\n\n\n\n Au lieu de cela, Curtis Yarvin dit qu’il y a eu des abus de pouvoir fond\u00e9s sur la science et qu’il faut maintenant des abus de pouvoir fond\u00e9s sur l’ignorance.<\/p>\n\n\n\n Cela n’arrange rien ! Il fait l’\u00e9loge de la monarchie, alors que la d\u00e9mocratie a d’abord \u00e9t\u00e9 la critique des abus de la monarchie. L’id\u00e9e que la soci\u00e9t\u00e9 est diverse, et que plusieurs points de vue sont n\u00e9cessaires pour la comprendre et y r\u00e9pondre, est au c\u0153ur de ma r\u00e9flexion. La r\u00e9ponse aux maux humains passe par la confrontation des points de vue sur ces sujets, y compris les points de vue complotistes, qui, dans la mesure o\u00f9 ils respectent la loi, font partie de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n\n\n\n C’est aussi la force de la d\u00e9mocratie d’accepter des th\u00e8ses anti-d\u00e9mocratiques. <\/p>\n\n\n\n C’est d’ailleurs la particularit\u00e9 des d\u00e9mocrates : ils n’appellent pas \u00e0 fusiller leurs opposants. <\/p>\n\n\n\n Le Covid aurait donc d\u00fb \u00eatre un moment de l’urgence vitale partag\u00e9e, suivi d’un d\u00e9bat d\u00e9mocratique approfondi. C’est ce non d\u00e9pliement du lien qui a cr\u00e9\u00e9 une impasse politique, avec tous les contrecoups sur la science et peut-\u00eatre la question de l’origine du Covid. <\/p>\n\n\n\n J’ai \u00e9t\u00e9 \u00e9mu par la r\u00e9ponse de Jean-Fran\u00e7ois, qui a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 l’exactitude \u00e0 la simple dissonance. Il a dit : \u00ab Les mesures du gouvernement Trump sur la science vont entra\u00eener des millions de morts. \u00bb <\/p>\n\n\n\n C’est vrai, de m\u00eame que Jean Jouzel l’a dit \u00e0 propos du climat : on peut chiffrer d\u00e8s aujourd’hui le nombre de morts que vont entra\u00eener les fermetures de programmes de l’agence am\u00e9ricaine sur la m\u00e9t\u00e9o. <\/p>\n\n\n\n On peut faire ce constat \u2014 mais c’est de nouveau l’argument de l’urgence. C’est l’argument d’un m\u00e9decin : \u00ab On va sauver les vies qu’il faut sauver. \u00bb C’est l’humain, c’est l’\u00e9thique, et je pense que c’est \u00e9videmment ce qu’il faut faire. <\/p>\n\n\n\n De nouveau, nous prenons le risque de faire face \u00e0 l’argument des complotistes. On pourrait nous reprocher de jouer de l’urgence pour \u00e9tablir une \u00ab dictature des \u00bb, ou du bien-pensant \u2014 alors qu’il faut un d\u00e9bat d\u00e9mocratique. Certes, il faut \u00e9viter les morts \u00e9vitables maintenant, mais aussi celles de plus tard. Comment concilier ces risques ? <\/p>\n\n\n\n La d\u00e9mocratie n’est pas une recette magique : elle commence par compliquer les probl\u00e8mes. <\/p>\n\n\n\n La d\u00e9mocratie commence par prendre des points de vue divergents : l’\u00e9conomiste nous dit que si vous fermez la soci\u00e9t\u00e9, cela aura des cons\u00e9quences n\u00e9gatives dans le futur ; le psychiatre nous dit que si vous prot\u00e9gez les personnes \u00e2g\u00e9es fragiles, vous fragilisez les adolescents et les petits-enfants fran\u00e7ais. Il faut faire des choix difficiles, mais c’est le seul moyen humain de traiter des probl\u00e8mes objectivement compliqu\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Je suis sid\u00e9r\u00e9 que le complotisme fleurisse \u00e0 un moment qui aurait d\u00fb \u00eatre celui d’une d\u00e9mocratie fond\u00e9e sur la science de la vie pour \u00e9viter la mort.<\/p>\n\n\n\n Le probl\u00e8me est que ce n\u0153ud de la vie et de la mort, ainsi que des int\u00e9r\u00eats vitaux humains \u2014 y compris \u00e9conomiques et politiques, mais aussi g\u00e9opolitiques \u2014 est un sujet qui n’a pas \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 par la suite, alors qu’il a \u00e9t\u00e9 brusquement tendu par le Covid. <\/p>\n\n\n\n Il est aujourd\u2019hui n\u00e9cessaire d\u2019y r\u00e9pondre en ouvrant des espaces, en ouvrant des \u00e9coles, notamment de science politique et de g\u00e9opolitique. Si nous ne le faisons pas, nous nourrissons le soup\u00e7on.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n Jean-Fran\u00e7ois Delfraissy, je prolonge la question de Fr\u00e9d\u00e9ric Worms : de fait, c’est \u00e9tonnant de vous entendre dire que le Covid est peut-\u00eatre un sympt\u00f4me, et non une cause, si j’ai bien compris votre argument. Est-ce que vous pourriez d\u00e9velopper ce point ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n Jean-Fran\u00e7ois Delfraissy<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n Heureusement, nos concitoyens ont une r\u00e9silience assez fantastique. Il faut laisser cette r\u00e9silience s’installer, parce qu’il faut que la vie reprenne et l\u2019on ne peut pas \u00eatre en permanence en train d’expliquer pourquoi et comment les choses se sont pass\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n Pour compl\u00e9ter la pens\u00e9e de Fr\u00e9d\u00e9ric Worms, on constate en effet que la science sort du Covid en assez mauvaise posture.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, le Covid repr\u00e9sente globalement une victoire assez extraordinaire de la science. Il y a tout d’abord les vaccins, mais aussi l’arriv\u00e9e des bases de donn\u00e9es, l’arriv\u00e9e du s\u00e9quen\u00e7age \u00e0 l’\u00e9chelle mondiale, ainsi que l’arriv\u00e9e rapide d’anti-viraux.<\/p>\n\n\n\n D’un autre c\u00f4t\u00e9, \u00e0 mes yeux, c’est aussi une victoire extraordinaire des d\u00e9mocraties \u2014 avec leurs limites. En tant que m\u00e9decin, je m\u2019appuie sur des chiffres pour dire cela. <\/p>\n\n\n\n Pour tester la r\u00e9ponse sanitaire d’un pays \u2014 qui n’est qu’un des \u00e9l\u00e9ments de la r\u00e9ponse globale, en compl\u00e9ment de la r\u00e9ponse \u00e9conomique et de la r\u00e9ponse soci\u00e9tale \u2014 on peut utiliser diff\u00e9rents chiffres : soit le nombre de morts, soit de la perte de dur\u00e9e de vie d’un pays. Dans la perte de dur\u00e9e de vie d’un pays, on compte \u00e0 la fois les morts li\u00e9s aux Covid, mais aussi ceux li\u00e9s aux autres pathologies qui seraient des cons\u00e9quences indirectes du Covid. Les \u00e9pid\u00e9miologistes pr\u00e9f\u00e8rent donc parler de perte de dur\u00e9e de vie. <\/p>\n\n\n\n La perte de dur\u00e9e de vie des grandes d\u00e9mocraties europ\u00e9ennes se compte en quelques mois.<\/p>\n\n\n\n Les \u00c9tats-Unis, qui sont, \u00e0 mes yeux, la plus grande puissance scientifique \u2014 d’o\u00f9 sont issus le vaccin, les antiviraux, etc. \u2014 perdent 2,7 ans de dur\u00e9e de vie. <\/p>\n\n\n\n Pour la Chine, nous n’avons pas de chiffres, mais les donn\u00e9es indirectes dont nous disposons (par exemple sur la consommation d’oxyg\u00e8ne, obtenues par Air Liquide) indiquent qu’il y a \u00e9galement une perte de dur\u00e9e de vie de plusieurs ann\u00e9es. <\/p>\n\n\n\n Cela signifie que les d\u00e9mocraties europ\u00e9ennes \u2014 que l\u2019on consid\u00e8re si souvent comme fragiles, peu efficaces et \u00e0 faible capacit\u00e9 d\u00e9cisionnaire \u2014 ont d\u00e9montr\u00e9 leur capacit\u00e9 de r\u00e9action face \u00e0 une crise. Certes, tout n’\u00e9tait pas parfait, et loin de l\u00e0, mais c’est une r\u00e9alit\u00e9 par rapport aux deux grandes puissances mondiales que sont les \u00c9tats-Unis et la Chine, qui ont \u00e9t\u00e9, pendant cette p\u00e9riode, des mod\u00e8les non-d\u00e9mocratiques.<\/p>\n\n\n\n Nous devons donc retenir que c’est une victoire des d\u00e9mocraties europ\u00e9ennes, qui ne l’ont pas assez exprim\u00e9. Cette victoire n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 port\u00e9e par la politique, ni le scientifique. C’est une r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019il faut ancrer dans la population : nos d\u00e9mocraties ont une force intrins\u00e8que leur permettant de r\u00e9pondre \u00e0 des crises majeures.<\/p>\n\n\n\n D\u2019autre part, nous devons \u00e9galement cesser de penser que ces ph\u00e9nom\u00e8nes ne surviennent qu’aux \u00c9tats-Unis avec Trump. Vous avez tr\u00e8s bien abord\u00e9 ce sujet pour des probl\u00e8mes politiques, notamment en Roumanie.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n
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