{"id":271785,"date":"2025-04-09T09:57:01","date_gmt":"2025-04-09T07:57:01","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=video&p=271785"},"modified":"2025-04-09T22:26:52","modified_gmt":"2025-04-09T20:26:52","slug":"rencontre-avec-dominique-de-villepin-le-pouvoir-de-dire-non","status":"publish","type":"video","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/videos\/rencontre-avec-dominique-de-villepin-le-pouvoir-de-dire-non\/","title":{"rendered":"Rencontre avec Dominique de Villepin : le pouvoir de dire Non"},"content":{"rendered":"\n
<\/a><\/p>\n\n\n\n Gilles Gressani<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n Ce mardi du Grand Continent est tout \u00e0 fait exceptionnel, non seulement en raison de la qualit\u00e9 de l’auteur que nous recevons, Dominique de Villepin, mais aussi en raison de la qualit\u00e9 de la pi\u00e8ce de doctrine qu’il a \u00e9crite, que nous avons publi\u00e9e hier<\/a><\/strong> et dont nous allons parler ce soir.\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n Nous sommes tr\u00e8s heureux de pouvoir aborder ce texte en profondeur et de le discuter avec nos diff\u00e9rents invit\u00e9s. Nous aborderons ce texte avec David Bell, professeur d’histoire \u00e0 Princeton, sp\u00e9cialiste de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, des Lumi\u00e8res et de Napol\u00e9on ; C\u00e9line Marang\u00e9, chercheuse \u00e0 l’Institut de recherche strat\u00e9gique de l’\u00c9cole militaire ; Anna Colin Lebedev, ma\u00eetre de conf\u00e9rences en sciences politiques \u00e0 l’universit\u00e9 Paris-Nanterre ; et Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS. Vous venez de publier, Patrick Weil, l’\u00e9dition poche de votre ouvrage Un fou \u00e0 la Maison-Blanche<\/em> (2024) \u2014 un livre qui parle \u00e0 de nombreux \u00e9gards du moment dans lequel nous sommes, m\u00eame s’il ne traite pas du pr\u00e9sident Trump.\u00a0<\/strong><\/p>\n\n\n\n Nous souhaitions discuter cette pi\u00e8ce de doctrine tr\u00e8s profonde, qui est un peu un exercice hors norme, d’une mani\u00e8re \u00e0 la fois s\u00e9rieuse et pointue. Pour commencer \u00e0 entrer dans ce texte, ma premi\u00e8re question sera assez englobante. Vous posez le constat et le diagnostic d’un pouvoir, d’une puissance qui puisse dire non.<\/strong><\/p>\n\n\n\n Il y a l\u00e0-dedans quelque chose du geste classique du pouvoir. Du c\u00f4t\u00e9 de la stylistique, c\u2019est la litote, chez Racine ou Corneille, \u00e0 savoir, la souverainet\u00e9 qui est capable de retenir l’expression d’un monde sans limites, le monde des guerres civiles. C’est aussi la capacit\u00e9 de calmer la violence, ou tout du moins de la canaliser. Quelles sont donc les instances, les acteurs, l’\u00e9chelle de ce pouvoir qui dit non ? <\/strong><\/p>\n\n\n\n Je souhaite \u00e9galement poser une question un peu plus simple et terre \u00e0 terre. Il y a dans ce texte ce qu’on pourrait appeler une transition \u00e9cologique du gaullisme. Pourrait-on parler d\u2019\u00e9co-gaullisme ?<\/strong><\/p>\n\n<\/div>\n\n\n Dominique de Villepin<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n Merci \u00e0 toutes et tous d’\u00eatre ici pr\u00e9sents, non pas pour discuter une pi\u00e8ce de doctrine comme on discuterait une pi\u00e8ce de b\u0153uf \u2014 ce serait tr\u00e8s pr\u00e9tentieux de ma part \u2014 mais plut\u00f4t pour discuter le point de d\u00e9part de ce texte, qui est une intuition.<\/p>\n\n\n\n Pour cela, je r\u00e9pondrai \u00e0 la premi\u00e8re question : quelles sont les instances \u00e0 partir desquelles il est possible aujourd’hui de dire non ? Je parlerai \u00e0 titre personnel. <\/p>\n\n\n\n La seule instance, m\u00eame si, partant des textes anciens, nul n’est tout \u00e0 fait \u00ab ma\u00eetre de son souffle \u00bb, c’est bien s\u00fbr la conscience. C’est une conscience individuelle, qui est plong\u00e9e dans le monde. De ce point de vue, je dois beaucoup \u00e0 ma naissance, qui m’a frott\u00e9 \u00e0 des continents, \u00e0 des mondes et \u00e0 des autres extr\u00eamement diff\u00e9rents.<\/p>\n\n\n\n Je dois aussi \u00e0 cet interm\u00e8de, entre l’exercice du pouvoir \u2014 il y a maintenant tr\u00e8s longtemps, je n\u2019ose dire le nombre d\u2019ann\u00e9es \u2014 et aujourd’hui. Dans cet interm\u00e8de du pouvoir, on peut mesurer \u00e0 la fois la tr\u00e8s grande vanit\u00e9 de celui-ci, et en m\u00eame temps ce devoir immense qu’il repr\u00e9sente quand on a la chance et l’honneur de pouvoir l’exercer. Cette conscience est forc\u00e9ment, au fil du chemin, enrichie par des rencontres, par une exigence de fid\u00e9lit\u00e9, par le fil qu’il s’agit de tisser entre soi et l’histoire, et soi et le monde. <\/p>\n\n\n\n Rien ne me frappe plus aujourd’hui, ce sera mon point de d\u00e9part, que de constater \u00e0 quel point nous sommes \u00e0 un moment de l’histoire du monde o\u00f9 tout semble se d\u00e9rober.<\/p>\n\n\n\n La parole se d\u00e9robe, le r\u00e9el se d\u00e9robe, l’autre se d\u00e9robe. Tout semble comme flout\u00e9, en suspens, malmen\u00e9, quand on regarde la fa\u00e7on dont les pouvoirs s’organisent autour du monde et la mani\u00e8re dont se d\u00e9roule le jeu politique.<\/p>\n\n\n\n J’en veux pour preuve ce d\u00e9calage inou\u00ef entre le r\u00e9el et la parole du pouvoir qui, d’un jour \u00e0 l’autre, change de pr\u00e9occupation. Il y a ne serait-ce que quinze jours, nous \u00e9tions tous focalis\u00e9s sur la possibilit\u00e9 de troupes au sol en Ukraine et aujourd’hui, cela para\u00eet \u00eatre une antiquit\u00e9. On se demande m\u00eame comment on pouvait \u00e0 l’\u00e9poque parler d’\u00e9conomie de guerre ou de s’engager sur le terrain en Ukraine. <\/p>\n\n\n\n Il y a trois jours, nous \u00e9tions troubl\u00e9s par les massacres de Gaza qui continuent, et aujourd’hui, on a l’\u0153il riv\u00e9 sur les Bourses et les droits de douane. C’est dire \u00e0 quel point ce monde est fait d’une id\u00e9e qui chasse l’autre.<\/p>\n\n\n\n Partant du principe que les \u00e9conomistes connaissent bien : la mauvaise monnaie chasse la bonne. De m\u00eame, les bonnes id\u00e9es sont chass\u00e9es par les mauvaises id\u00e9es qui prennent en permanence le pouvoir. <\/p>\n\n\n\n Nous sommes face \u00e0 un basculement du monde, qui est, au premier chef, ce trouble intime que l’on ressent tous devant une r\u00e9alit\u00e9 qui s’efface et devant des pouvoirs qui sont d’autant plus importants qu’ils occupent tout \u2014 c’est le cas des nouveaux empires. <\/p>\n\n\n\n Face \u00e0 cela, les d\u00e9mocraties ont beaucoup de mal \u00e0 suivre, m\u00eame si elles ont un immense avantage, qui est d\u2019\u00eatre faites, quant \u00e0 elles, de citoyens vivants, de consciences vivantes. C’est en cela que le pouvoir de dire non, c’est le pouvoir de chaque citoyen.<\/p>\n\n\n\n Ma double instance, c’est donc la conscience d\u2019une part, et le citoyen dans une d\u00e9mocratie vivante d\u2019autre part. <\/p>\n\n\n\n Quant au terme \u00ab \u00e9colo-gaulliste \u00bb, j’ai d\u00e9j\u00e0 enfil\u00e9 un certain nombre de perles, dont l’\u00ab islamo gaulliste \u00bb, dont je suis peut-\u00eatre le premier et le dernier de l’esp\u00e8ce \u2014 m\u00eame si le monde arabe est \u00e9videmment au c\u0153ur de l’histoire du gaullisme, et que le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, dans l’engagement qui a \u00e9t\u00e9 le sien, a montr\u00e9 avec quelle force on pouvait \u00eatre attach\u00e9 \u00e0 l’existence de justice, y compris dans des moments et des territoires difficiles. <\/p>\n\n\n\n Cela dit, je pense que le terme d\u2019\u00ab \u00e9colo-gaulliste \u00bb nous rattache \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 premi\u00e8re aujourd’hui : notre plan\u00e8te, le cadre dans lequel nous vivons \u2014 le sol sur lequel nous sommes susceptibles de marcher, l’air que nous sommes susceptibles de respirer \u2014 tout cela est menac\u00e9. Avant m\u00eame d’\u00eatre citoyens, nous sommes des humains.<\/p>\n\n\n\n Quand nous voyons \u00e0 la fois la citoyennet\u00e9 se troubler, et notre existence de vivant \u00eatre menac\u00e9e, il faut commencer par se pr\u00e9occuper de la chose premi\u00e8re. C’est dire \u00e0 quel point la charge est immense aujourd’hui, \u00e0 quel point il faut reprendre les choses d\u00e8s le d\u00e9but. <\/p>\n\n\n\n C’est en m\u00eame temps un privil\u00e8ge. <\/p>\n\n\n\n En effet, j’ai essay\u00e9 de montrer comment, dans les nouveaux empires, le citoyen n’est m\u00eame plus sujet de son histoire, tant il est contr\u00f4l\u00e9. Au-del\u00e0 m\u00eame du contr\u00f4le, il est embarqu\u00e9 et on voit bien l’avenir qui lui est r\u00e9serv\u00e9. C\u2019est un triple avenir qui pourrait se r\u00e9sumer \u00e0 ce que promet le trumpisme : \u00ab forer, forer, forer, taxer, taxer, taxer, cliquer, cliquer, cliquer \u00bb. <\/p>\n\n\n\n L’homme est ainsi r\u00e9duit \u00e0 \u00eatre une souris blanche, avec une \u00e9lectrode \u00e0 la queue, avec un grand manitou venant de temps en temps agiter le courant \u00e9lectrique qui permet \u00e0 la souris blanche de montrer qu’elle est encore vivante. Je ne crois pas que ce soit le destin que ni les uns ni les autres nous envisagions ou auquel nous aspirons.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n C’est une parfaite ouverture qui nous permet d’aborder la premi\u00e8re s\u00e9quence de cet \u00e9change, avec David Bell et Patrick Weil. Nous nous concentrons sur ce moment \u00ab techno-c\u00e9sariste \u00bb<\/a>, comme le dit David Bell, sur la forme prise par l\u2019empire Trump et celle d’un pr\u00e9sident fou, comme pourrait le dire sans doute Patrick Weil. <\/strong><\/p>\n\n\n\n David A. Bell<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n Je voudrais remercier Dominique de Villepin d’avoir \u00e9crit ce tr\u00e8s beau texte qui est \u00e0 la fois un essai, une j\u00e9r\u00e9miade et un appel \u00e0 l’action. <\/p>\n\n\n\n Je suis am\u00e9ricain, et dans votre texte, vous parlez de mon pays. Non seulement de son pr\u00e9sent, mais aussi de son pass\u00e9. Vous \u00e9voquez le glissement de nombreux r\u00e9gimes vers une forme de monarchie plus ou moins \u00e9lective, ainsi qu’une d\u00e9rive vers un culte de la personnalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Vous dites : \u00ab une attente messianique \u00e0 l’\u00e9gard d’un homme seul, cens\u00e9 tout r\u00e9soudre par la seule force de sa volont\u00e9. \u00bb Mais vous admettez en m\u00eame temps que ce ph\u00e9nom\u00e8ne n’est pas nouveau, qu’il est inscrit de mani\u00e8re assez paradoxale au c\u0153ur m\u00eame de la R\u00e9publique am\u00e9ricaine, depuis George Washington jusqu’\u00e0 la pr\u00e9sidence imp\u00e9riale assum\u00e9e par Roosevelt. On pourrait d’ailleurs dire la m\u00eame chose de la cinqui\u00e8me R\u00e9publique en France et de sa pr\u00e9sidence. <\/p>\n\n\n\n Il faut \u00e9videmment se m\u00e9fier de ce culte de la personnalit\u00e9 et des chefs qui se prennent pour des messies. Et pourtant, les mouvements ont besoin de leaders. Plus encore, je dirais qu\u2019il est difficile de placer sa confiance dans des principes abstraits ou de se consacrer enti\u00e8rement \u00e0 des r\u00e8gles impersonnelles. <\/p>\n\n\n\n Les \u00c9tats-Unis avaient besoin d’un Washington. On pourrait dire que la France avait besoin d’un de Gaulle. On pourrait dire que les marques d’adulation \u00e0 l’\u00e9gard de Washington \u00e9taient tout aussi exag\u00e9r\u00e9es que celles dont b\u00e9n\u00e9ficie aujourd’hui Donald Trump. On l’appelait le \u00ab grand Washington \u00bb, le \u00ab divin Washington \u00bb, le \u00ab Mo\u00efse am\u00e9ricain \u00bb, etc. <\/p>\n\n\n\n Mais tr\u00e8s souvent, cette qu\u00eate d’un chef peut mener \u00e0 l’av\u00e8nement d’un C\u00e9sar.<\/p>\n\n\n\n Or, comme vous le soulignez, nous vivons aujourd’hui dans un monde d’hommes forts : Poutine, Xi, Modi, Netanyahu, Erdogan, Orban et \u2014 malheureusement pour moi \u2014 Donald Trump. Que peut-on faire pour s’assurer que les chefs soient des Washington, respectueux des principes et des r\u00e8gles constitutionnelles, et non des Trump ? Dans quelle mesure avons-nous besoin de leaders charismatiques pour inspirer et unifier les peuples, pour surmonter les conflits qui nous paralysent si souvent ?<\/p>\n\n\n\n Comment assurer qu’ils soient d\u00e9mocratiques \u2014 c’est-\u00e0-dire de \u00ab bons C\u00e9sar \u00bb et pas de \u00ab mauvais C\u00e9sar \u00bb ? <\/p>\n\n<\/div>\n\n\n Patrick Weil<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n Merci de m’avoir permis de lire ce magnifique texte<\/a>. Je commence par une petite note : vous avez \u00e9voqu\u00e9 le concept de \u00ab souverainet\u00e9 de l’individu \u00bb, qui est tr\u00e8s rarement utilis\u00e9. Ce concept a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 par Hannah Arendt et jamais comment\u00e9. Elle a dit, au moment de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, que l’individu avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9 souverain en droit, et le peuple souverain en mati\u00e8re de gouvernement. Je trouve que c’est une remarquable synth\u00e8se. J\u2019ai \u00e9crit un article \u00e0 ce sujet, mais c’est la premi\u00e8re fois que je vois ce concept repris, et je pense que vous avez raison de l\u2019utiliser. <\/p>\n\n\n\n Dans la suite de David Bell, je voudrais vous interroger sur les \u00c9tats-Unis. Il me semble qu\u2019en compl\u00e9ment de la pr\u00e9sidence imp\u00e9riale, nous sommes face \u00e0 un autre ph\u00e9nom\u00e8ne qui vient des tr\u00e9fonds de l’histoire am\u00e9ricaine. Il s\u2019agit de la permanence de la guerre civile, qui n’a jamais \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9e \u2014 le Nord n’a jamais \u00e9cras\u00e9 le Sud, et l’a laiss\u00e9 revivre en quelque sorte en instaurant la s\u00e9gr\u00e9gation. <\/p>\n\n\n\n Le Sud est r\u00e9apparu avec des pr\u00e9sidents sudistes. J’ai \u00e9tudi\u00e9, gr\u00e2ce \u00e0 un manuscrit in\u00e9dit de Sigmund Freud, le pr\u00e9sident Wilson<\/a>. Il s’\u00e9tait amourach\u00e9 pendant la Conf\u00e9rence de la paix du repr\u00e9sentant de l’Afrique du Sud, le g\u00e9n\u00e9ral Smuts, avec qui il a impos\u00e9 les r\u00e9parations \u00e0 l’Allemagne, a rattach\u00e9 les territoires anciennement colonis\u00e9s par l\u2019Allemagne \u00e0 l’Angleterre, et a \u00e9crit le statut de la SDN. Wilson a ordonn\u00e9 aux s\u00e9nateurs d\u00e9mocrates de voter contre la ratification du trait\u00e9 de Versailles, et il a d\u00e9truit l’alliance militaire que nous avions sign\u00e9e avec les \u00c9tats-Unis parce que le S\u00e9nat lui demandait de dire qu’il respecterait la Constitution en cas de d\u00e9claration de guerre. <\/p>\n\n\n\n Il y a comme un sudisme \u2014 soutenu ici par un Africain du Sud blanc, un des organisateurs de l’apartheid \u2014 que l’on retrouve aujourd’hui dans cette \u00ab revanche \u00bb du Sud contre le Nord. Cela se traduit par exemple par la fascination de Trump pour Poutine, pour Netanyahou, pour Orban. Cette alliance chr\u00e9tienne correspondait \u00e0 la vision de Wilson : r\u00e9organiser le monde autour de lui, le \u00ab nouveau Christ blanc \u00bb. Cela se retrouve \u00e9galement dans le fait qu\u2019on supprime la vaccination pour tous les Noirs et les Latinos, qui vont \u00ab pouvoir mourir \u00bb, mais pas \u00e9videmment pour les familles des classes sup\u00e9rieures am\u00e9ricaines.<\/p>\n\n\n\n Nous sommes face \u00e0 une dimension raciste, raciale, mais mondiale<\/em> et pas simplement autour des \u00c9tats-Unis. C’est l\u00e0 dessus que je voudrais vous interroger.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n Dominique de Villepin<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n Je ne pr\u00e9tends pas du tout analyser le moment que nous vivons en sp\u00e9cialiste de l’histoire des \u00c9tats-Unis. Je sais \u00e0 quel point cette histoire est complexe et faite d’h\u00e9ritages diff\u00e9rents. <\/p>\n\n\n\n Ce qui m’a profond\u00e9ment marqu\u00e9, c’est l’alliance qui peut para\u00eetre h\u00e9t\u00e9roclite et conjoncturelle entre des groupes tr\u00e8s diff\u00e9rents. Les \u00e9vang\u00e9listes par exemple, avec les ultra-conservateurs am\u00e9ricains, profond\u00e9ment remu\u00e9s par l’\u00e9volution \u00e9conomique et par la d\u00e9sindustrialisation, alli\u00e9s \u00e0 un mouvement de techno-entrepreneurs. Ces derniers donnent un horizon, une vitalit\u00e9, une dynamique qui appara\u00eet presque positive, \u00e0 cet attelage tr\u00e8s largement id\u00e9ologique \u2014 ou tr\u00e8s largement nourri de populisme. <\/p>\n\n\n\n Cette alliance prend aussi forme avec deux autres facteurs. <\/p>\n\n\n\n Le premier est tr\u00e8s politique. C’est la mont\u00e9e de la querelle identitaire, ayant des racines dans l’histoire am\u00e9ricaine, notamment dans la guerre culturelle qui s’est d\u00e9velopp\u00e9e au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Le mouvement d\u00e9mocrate a pouss\u00e9 \u00e0 son paroxysme cette bataille autour du wokisme et des identit\u00e9s. Cette querelle identitaire a exacerb\u00e9 le d\u00e9bat. <\/p>\n\n\n\n D\u2019autre part, se greffent ces nouveaux instruments technologiques (les r\u00e9seaux sociaux, les algorithmes) qui permettent aux politiques d’avoir une capacit\u00e9 \u00e0 peser sur les individus, \u00e0 manipuler la conscience des citoyens. Cela donne un pouvoir absolument unique \u00e0 la politique ou aux apprentis candidats politiques.<\/p>\n\n\n\n Le tout provoque ce que nous voyons : un projet qui d\u00e9passe encore la somme des diff\u00e9rents groupes id\u00e9ologiques, sociologiques, ethniques qui composent le trumpisme. <\/p>\n\n\n\n Il y a cette volont\u00e9 de puissance, et en m\u00eame temps cette volont\u00e9 de revanche, et cette mise en sc\u00e8ne \u00e0 la fois de la sid\u00e9ration et du chaos, qui place les \u00c9tats-Unis au c\u0153ur de tout, et Donald Trump au c\u0153ur des \u00c9tats-Unis \u2014 et semble effacer tout le reste.<\/p>\n\n\n\n Nous sommes dans ce moment du monde o\u00f9, tout \u00e0 coup, il n’y a plus que Donald Trump, plus que les \u00c9tats-Unis. \u00c0 l’\u00e9chelle des enjeux mondiaux, on voit bien que tout cela est profond\u00e9ment disproportionn\u00e9, m\u00eame si leur capacit\u00e9 \u00e0 saccager l’ordre du monde est tr\u00e8s grande. <\/p>\n\n\n\n Face \u00e0 cela, nous demeurons avec un sentiment d’impuissance. Nous avons ce sentiment de paralysie, de ne pas avoir de moyens de r\u00e9agir, et encore plus pour les d\u00e9mocraties, dans la mesure o\u00f9 nous sommes tr\u00e8s d\u00e9pendants de notre capacit\u00e9 \u00e0 l\u2019unit\u00e9. C’est tout le probl\u00e8me de l’Europe par rapport aux \u00c9tats-Unis aujourd’hui. <\/p>\n\n\n\n Il y a une accumulation de facteurs nouveaux. Il y a une dimension tr\u00e8s personnelle \u00e0 la fois dans la conqu\u00eate du pouvoir et dans l\u2019attitude de Donald Trump, qui donne cet aspect si particulier \u00e0 ce que nous voyons sur la sc\u00e8ne am\u00e9ricaine. Je ne suis pas s\u00fbr qu’on puisse reprendre tous les fils de l’histoire pour, tr\u00e8s rationnellement, poser chaque \u00e9l\u00e9ment dans l’ordre de ce qui ferait du trumpisme un h\u00e9ritage m\u00e9canique ou dynamique de l’histoire am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n Je crois qu’il y a aussi quelque chose qui appartient \u00e0 notre \u00e9poque. Cela a trait \u00e0 l’image, \u00e0 la gestion de l’image, et \u00e0 l’instinct. La centralit\u00e9 de l\u2019instinct nous ram\u00e8ne \u00e0 des r\u00e9currences tr\u00e8s traditionnelles des mouvements populistes ou des mouvements violents dans l’histoire. Cette capacit\u00e9 qu’a Donald Trump, instinctivement, \u00e0 se porter dans certaines directions, \u00e0 mettre en sc\u00e8ne les choses d’une certaine fa\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n Il s\u2019agit donc d\u2019un ensemble composite, mais qui, en m\u00eame temps, nous entra\u00eene dans un mouvement dont on peut d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9dire un certain nombre de cons\u00e9quences et de risques. C’est en cela que ce mouvement s’apparente \u00e0 d’autres mouvements historiques de r\u00e9surgence populiste violents \u2014 dans la mesure o\u00f9, \u00e9chappant \u00e0 tout contr\u00f4le, ils suivent \u00e0 un moment donn\u00e9 leur propre mouvement et leur propre logique.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n J\u2019ai une question, qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 latente dans les deux interventions de David Bell et Patrick Weil. La contamination internationale de ce mouvement peut-elle prendre en France ? Quel serait, \u00e0 votre avis, la nature d’un trumpisme fran\u00e7ais ? Dominique de Villepin<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n Il faut distinguer les pays qui ont aujourd’hui une capacit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9tendre, en tant qu’\u00c9tats-civilisations ou en tant que n\u00e9o-empires, \u00e0 cette fascination pour la domination. <\/p>\n\n\n\n Ce n’est \u00e9videmment pas le cas de l’Europe, que je qualifie d\u2019empire \u00ab b\u00e9nin \u00bb du droit, de la r\u00e8gle, o\u00f9 l\u2019on ne constate aucune aspiration aujourd’hui \u00e0 jouer de cette puissance dans l’ordre mondial.<\/p>\n\n\n\n Par contre, nous avons aujourd’hui toutes les caract\u00e9ristiques pour devenir un ensemble vassalis\u00e9 dans le nouvel ordre mondial. <\/p>\n\n\n\n Je crois qu’il y a deux cl\u00e9s extr\u00eamement puissantes. <\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re, c’est la vocation des populismes europ\u00e9ens \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 des ma\u00eetres qui sont ailleurs. On voit \u00e0 quel point il y a une r\u00e9activit\u00e9 de ces populismes \u00e0 la fois au trumpisme et au poutinisme.<\/p>\n\n\n\n Deuxi\u00e8mement, c\u2019est l’activation de la cl\u00e9 identitaire par un certain nombre des oligarchies europ\u00e9ennes qui constitue la cl\u00e9 d’entr\u00e9e, avec le populisme, de cette vassalisation. <\/p>\n\n\n\n L’identitarisme aujourd’hui en Europe, c’est en quelque sorte la reconnaissance de la fin de la politique. Ce qui me frappe le plus dans les d\u00e9bats politiques europ\u00e9ens aujourd’hui, c\u2019est \u00e0 quel point on prend acte de la perte d’autorit\u00e9 de l’\u00c9tat et de son impuissance.<\/p>\n\n\n\n \u00c9videmment, comme il faut substituer quelque chose \u00e0 cette perte d’autorit\u00e9 et \u00e0 cette impuissance, on y substitue des images et de la communication. Aujourd’hui, les ministres passent plus de temps dans les studios de t\u00e9l\u00e9vision qu’\u00e0 leurs bureaux. Ils ne gouvernent<\/em> plus. <\/p>\n\n\n\n J’insiste sur ce point : gouverner, ce n’est ni faire la loi, ni se pr\u00e9cipiter au 20h de TF1.<\/p>\n\n\n\n Gouverner, c’est prendre en main l’immensit\u00e9 d’une charge qui est celle d’une administration, et \u00e0 partir de l\u00e0, prendre des d\u00e9cisions qui ont une traduction dans le r\u00e9el. Si on est en charge de la s\u00e9curit\u00e9, on se coltine l’augmentation de la criminalit\u00e9 et des atteintes \u00e0 la personne, et on doit voir si \u00e0 la fin du mois si cela a baiss\u00e9 ou non.<\/p>\n\n\n\n Prendre en main son secteur de comp\u00e9tence \u00e0 travers la question de l’immigration \u2014 sans avoir du tout le souci de traiter la question migratoire, parce qu\u2019il est impossible de le faire \u00e0 partir du seul minist\u00e8re de l’Int\u00e9rieur \u2014 c’est prendre le risque de c\u00e9der \u00e0 l’identarisme. C\u2019est activer des leviers qui n’ont pas de traduction en termes de politiques publiques.<\/p>\n\n\n\n Aujourd’hui, partout en Europe o\u00f9 montent les populismes, la question identitaire permet d’\u00e9chapper aux responsabilit\u00e9s politiques. Agiter la question identitaire, c’est ne pas faire de politique. C’est l’inverse de la politique \u2014 c’est mettre l’incendie partout o\u00f9 l\u2019on passe. <\/p>\n\n\n\n C’est d\u00e9signer du doigt, \u00e9carter, stigmatiser et \u00e9videmment enflammer les journaux qui soutiennent votre position, enflammer les m\u00e9dias acquis et les groupes et les communaut\u00e9s qui vous soutiennent. C’est de cela dont nous sommes victimes.<\/p>\n\n\n\n C’est en cela que le risque auquel nous faisons face est celui d’\u00eatre r\u00e9duit \u00e0 la souris blanche. Nous ne sommes plus trait\u00e9s en citoyens. <\/p>\n\n\n\n J’avais des contacts ces jours derniers avec un certain nombre de partenaires sociaux. Ils me disaient : personne ne nous parle. Aujourd’hui, si vous \u00eates syndicaliste, ou travailleur dans une entreprise, votre inqui\u00e9tude est de savoir si vous allez maintenir ou perdre votre emploi. De savoir si vous allez \u00eatre mis en temps de travail partiel. Ce sont donc des probl\u00e8mes extraordinairement concrets.<\/p>\n\n\n\n Qui aborde ces probl\u00e8mes ? Qui parle de cela ? \u00c0 chaque fois la politique se r\u00e9duit \u00e0 des syst\u00e8mes : la<\/em> r\u00e9forme des retraites, la<\/em> r\u00e9forme \u00e9ni\u00e8me sur le voile. On est toujours dans quelque chose de conceptuel \u2014 qui est mis en concept pour avoir cette dimension identitaire. Cela allume le feu \u00e0 chaque fois, mais pas pour traiter les probl\u00e8mes ni pour les g\u00e9rer.<\/p>\n\n\n\n Dans ce contexte, nous devons prendre conscience qu\u2019il y a l\u00e0 une vraie place pour l\u2019insurrection citoyenne, la mobilisation, la capacit\u00e9 du citoyen \u00e0 dire non. Le citoyen est l\u00e0 pour solliciter et demander la mise en \u0153uvre de politiques publiques. Il est l\u00e0 pour constater si ces politiques publiques sont efficaces ou pas. <\/p>\n\n\n\n On voit bien que non seulement on porte atteinte \u00e0 l’honneur de la politique, mais on porte aussi atteinte \u00e0 la d\u00e9mocratie. On porte atteinte \u00e0 la R\u00e9publique. <\/p>\n\n\n\n C’est en cela que j\u2019invite \u00e0 retrouver cette r\u00e8gle \u00e9l\u00e9mentaire de la politique : la pesanteur.<\/p>\n\n\n\n D’un c\u00f4t\u00e9, des gens sont cens\u00e9s prendre des d\u00e9cisions \u2014 et il ne s\u2019agit pas d’agiter la \u00e9ni\u00e8me loi. Si l\u2019on \u00e9coute une grande partie de l’\u00e9chiquier politique aujourd’hui, ils nous disent au journal de 20h : \u00ab Je suis d\u00e9sol\u00e9, mais la loi ne me permet pas de faire tout ce que je voudrais et de renvoyer tous ceux que je voudrais renvoyer. Mais si je change la loi, alors je pourrais le faire. Et si on n\u2019y arrive pas, on changera la Constitution. Et si \u00e7a ne suffit pas, on modifiera la hi\u00e9rarchie des normes europ\u00e9ennes et internationales \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Cette logique est celle de la surench\u00e8re. C’est \u00e0 chaque fois un discours, une pratique politique qui vise \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 la responsabilit\u00e9, \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 la pesanteur.<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n Pour cette deuxi\u00e8me s\u00e9quence, on voudrait revenir sur l’international et regarder vers le \u00ab front Est \u00bb, si j’ose dire. On a beaucoup parl\u00e9 de Donald Trump. C’est difficile de ne pas parler de Xi Jinping et de Vladimir Poutine. C\u00e9line Marang\u00e9<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n J’ai lu avec beaucoup d’int\u00e9r\u00eat votre essai. Je partage vos diff\u00e9rents diagnostics : sur l’urgence de la crise climatique ; sur l’\u00e2pret\u00e9 de la comp\u00e9tition pour les ressources min\u00e9rales ; sur l’\u00e9puisement du mythe de la mondialisation heureuse ; sur l’accroissement des in\u00e9galit\u00e9s mondiales ; ou encore, et j’ai beaucoup appr\u00e9ci\u00e9, sur l’\u00e9touffement de la personne et de la cr\u00e9ativit\u00e9 humaines face \u00e0 la toute puissance technologique qu’on observe aujourd’hui.<\/p>\n\n\n\n En revanche, un point d’\u00e9tonnement a \u00e9t\u00e9 pour moi de constater qu’il \u00e9tait tr\u00e8s peu question de la Russie. Parmi les convulsions cit\u00e9es en introduction, nulle trace de la guerre d’agression et de conqu\u00eate de la Russie contre l’Ukraine \u2014 qui a d\u00e9j\u00e0 fait plus d’un million de tu\u00e9s et de bless\u00e9s depuis 2022 de part et d’autre.<\/p>\n\n\n\n Dans la partie sur les nouveaux despotes \u00e0 l’\u00e2ge imp\u00e9rial, vous proposez une typologie tr\u00e8s int\u00e9ressante des logiques imp\u00e9riales \u2014 de Donald Trump, de Xi Jinping. Vous faites aussi mention de la logique europ\u00e9enne, mais Vladimir Poutine est curieusement absent \u00e0 ce moment-l\u00e0 de la r\u00e9flexion. Il n’est fait nulle mention des ambitions imp\u00e9riales russes<\/a>, alors qu’elles s’expriment \u00e0 mon avis sans vergogne, \u00e0 travers la n\u00e9gation m\u00eame de l’existence de la nation ukrainienne et la remise en cause du droit de l’Ukraine \u00e0 exister en tant qu’Etat-nation. <\/p>\n\n\n\n Plus tard, dans la partie sur le nouvel \u00e2ge de fer, le propos s’ouvre sur les \u00c9tats-Unis, puis se porte sur la Chine et on en arrive finalement \u00e0 la Russie. Vous expliquez que la Russie ne revient pas \u00e0 l’Empire, car elle ne l’a jamais quitt\u00e9, et qu’elle con\u00e7oit son avenir dans la continuit\u00e9 d’une civilisation. Implicitement \u2014 c’est en tout cas comme \u00e7a que je l’ai lu et vous pourrez me contredire si ce n’est pas le cas \u2014 l’agression de l’Ukraine appara\u00eet alors comme une fatalit\u00e9 historique, et non comme l’aboutissement d’une d\u00e9rive autoritaire ou le r\u00e9sultat d’un dilemme de s\u00e9curit\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 mal g\u00e9r\u00e9. <\/p>\n\n\n\n J’ai bien conscience que la r\u00e9flexion se veut tr\u00e8s large, et qu’elle n’\u00e9tait pas uniquement centr\u00e9e sur la s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne. Toutefois, il me semble que si le but est d’envisager la nouvelle \u00e9quation imp\u00e9riale telle qu’elle se pose entre les nouveaux empires qu’on voit appara\u00eetre, il est difficile de faire l’impasse sur l’imp\u00e9rialisme russe et les origines de cette guerre.<\/p>\n\n\n\n Cela \u00e9tant dit, les pr\u00e9conisations que vous formulez ensuite sont d\u2019une grande fermet\u00e9, et elles requi\u00e8rent beaucoup de courage. Vous \u00e9noncez notamment les principes qui devraient guider l’action europ\u00e9enne concernant les n\u00e9gociations russo-am\u00e9ricaines et les garanties de s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 l’Ukraine. Ils m\u00e9ritent d’\u00eatre rappel\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n Comment doit s’exercer, dans ce domaine pr\u00e9cis, face \u00e0 la Russie, l’esprit de r\u00e9sistance et la force du refus auxquels vous appelez ?<\/p>\n\n<\/div>\n\n\n Anna Colin Lebedev<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n Merci beaucoup pour ce texte qu’on va, je pense, lire et relire. Il a plusieurs niveaux de lecture. Il a aussi une \u00e9paisseur et un niveau de d\u00e9tail qui peut nous amener \u00e0 faire partir la r\u00e9flexion dans diff\u00e9rentes directions. <\/p>\n\n\n\n Il propose \u00e0 la fois un sch\u00e9ma du monde, et un r\u00e9cit qui permet de donner du sens \u00e0 ce qui nous arrive actuellement, tout en explorant les enjeux et les probl\u00e8mes qui s’y posent. Mais on descend aussi \u2014 en tant que sociologue, je suis particuli\u00e8rement sensible \u00e0 cela \u2014 jusqu’au niveau des citoyens, de leur engagement, et de la mani\u00e8re de leur redonner une sensation de contact avec leurs politiques et leurs diff\u00e9rents attachements.<\/p>\n\n\n\n Je vais parler en sociologue : de mon c\u00f4t\u00e9, la pesanteur est aussi toujours pr\u00e9sente dans mes pr\u00e9occupations. Il ne s’agit pas de la pesanteur de la politique telle qu’elle s’exerce, mais de la pesanteur des soci\u00e9t\u00e9s et des \u00e9paisseurs sociales. <\/p>\n\n\n\n Le concept d’empire, du nouveau jeu des empires, est central dans votre pi\u00e8ce de doctrine<\/a> \u2014 et je suis d’accord pour l\u2019appeler de cette mani\u00e8re. Vous utilisez le concept de n\u00e9o-empire, \u00e9galement d\u2019hyper-cratie, et d\u2019autres concepts sur lesquels on pourrait revenir en d\u00e9tail. <\/p>\n\n\n\n Je comprends la pr\u00e9occupation qui vous guide de \u00ab d\u00e9zoomer \u00bb, de chercher \u00e0 comprendre la logique g\u00e9n\u00e9rale qu’il y a derri\u00e8re l\u2019\u00e9mergence de nouvelles entit\u00e9s \u2014 qui revendiquent une forme de puissance et de contr\u00f4le, qui agissent non seulement dans ce qu’elles consid\u00e8rent \u00eatre leur p\u00e9rim\u00e8tre, mais aussi en dehors. C’est d’autant plus important de \u00ab d\u00e9zoomer \u00bb que, comme vous l’avez dit en introduction, nous sommes dans une situation o\u00f9 tout semble se d\u00e9rober. Nous avons besoin de faire sens. <\/p>\n\n\n\n N\u00e9anmoins, je trouve que c’est \u00e0 la fois tentant et<\/em> insatisfaisant. Dans la mesure o\u00f9 l\u2019on manque, en r\u00e9unissant trop dans une m\u00eame logique les aspirations trumpiennes, la politique chinoise et la politique russe, des dynamiques qu\u2019il nous est absolument crucial de comprendre. Il nous faut les comprendre \u00e0 la fois pour notre propre pr\u00e9occupation pour la s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne, mais aussi pour sortir d’un concept dont la version extr\u00eame serait \u00ab les nouveaux empires du mal \u00bb autour de nous.<\/p>\n\n\n\n On a besoin de comprendre aussi, au-del\u00e0 des dynamiques autoritaires, la mani\u00e8re dont ces pouvoirs tiennent, la mani\u00e8re dont ils attirent, et ce qu\u2019ils ont \u00e0 offrir \u00e0 leurs citoyens \u2014 car ils ont en effet des choses \u00e0 leur offrir. Il nous faudrait aussi comprendre leurs propositions et leurs mod\u00e8les, pour pouvoir les mettre en regard par rapport aux n\u00f4tres.<\/p>\n\n\n\n S\u2019agissant de la \u00ab contamination \u00bb des discours et des aspirations imp\u00e9riales dans nos soci\u00e9t\u00e9s, je pense qu’on ne peut pas comprendre la dynamique de l’attraction que peuvent exercer ces soci\u00e9t\u00e9s chez nous, si on les analyse pas plus finement et si on ne s’\u00e9carte pas de cette vision de l’empire.<\/p>\n\n\n\n Un des constats que je fais depuis le d\u00e9but de l’invasion \u00e0 grande \u00e9chelle de l’Ukraine par la Russie, c’est \u00e0 quel point nous perdons de l’\u00e9paisseur et de la finesse dans notre compr\u00e9hension de ce qui se passe \u00e0 l’int\u00e9rieur de la soci\u00e9t\u00e9 russe. <\/p>\n\n\n\n Vous avez dit que, dans nos soci\u00e9t\u00e9s, nous avons des citoyens. Je vous contredirais en disant qu’il y a des citoyens dans l’ensemble de ces entit\u00e9s que nous sommes en train d’envisager. Ce sont des citoyens qui font des choix, qui sont mis dans des situations de contrainte. Nous avons vraiment besoin de gagner en connaissance de ces soci\u00e9t\u00e9s \u2014 or, c\u2019est ce que nous perdons pr\u00e9cis\u00e9ment en d\u00e9zoomant et en prenant de la hauteur. <\/p>\n\n\n\n Cela dit, je comprends tr\u00e8s bien que rentrer dans la finesse des soci\u00e9t\u00e9s dans un essai d’une quarantaine de pages, c’est un jeu totalement impossible. <\/p>\n\n\n\n Ma question serait double. D’une part, quelle politique de connaissance devrions nous avoir dans cette nouvelle situation, pour embrasser ce monde complexe ? D\u2019autre part, une question qui en est un peu le corollaire : quelle politique d’influence pourrions nous avoir, \u00e0 l’\u00e9gard de ces nouveaux empires et de ces voisinages qui sont les n\u00f4tres ?<\/p>\n\n\n\n Ce que j’ai cherch\u00e9 dans l’essai, et que j’aimerais bien voir dans l’\u00e9pisode suivant, c’est une r\u00e9flexion sur notre politique vis-\u00e0-vis de la Russie, au-del\u00e0 de la guerre qu’elle est en train de conduire en ce moment. Notamment dans une dimension positive de r\u00e9flexion sur ce voisin g\u00e9ographique, que l\u2019on conservera par la g\u00e9ographie des choses. Comment peut-on l’envisager dans votre architecture du monde en train d’\u00eatre transform\u00e9 ? <\/p>\n\n<\/div>\n\n\n Dominique de Villepin<\/p>\n \n <\/div>\n <\/div>\n \n\n J’imagine effectivement combien, \u00e0 la lecture d’un tel essai, on peut se sentir frustr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Je dois dire que la frustration, c’est l’exercice m\u00eame auquel je me suis confront\u00e9 en \u00e9crivant ce texte. Je n’\u00e9tais pas du tout parti pour \u00e9crire une quarantaine de pages, mais pour \u00e9crire seulement quelques pages, \u00e0 la demande de Gilles. C’est pour essayer d’aller au bout de ce que je voulais dire que j’ai pouss\u00e9 l’exercice.<\/p>\n\n\n\n Cela explique qu’il s\u2019agit plus de \u00ab coups de projecteur \u00bb sur un certain nombre de sujets, qu’une tentative de les embrasser dans leur ensemble. Cela s’est fait en huit jours, donc ce n’est pas un exercice d’un mois de d’\u00e9criture. <\/p>\n\n\n\n Il y a un deuxi\u00e8me probl\u00e8me, sur le plan m\u00e9thodologique, qui est int\u00e9ressant. Je me suis content\u00e9, dans la vision en surplan, de privil\u00e9gier la compr\u00e9hension de la logique des pouvoirs \u00e0 celle des soci\u00e9t\u00e9s \u2014 qui est un exercice d’une complexit\u00e9 infinie. C’est pour cela que dans le texte, j’essaie \u00e0 un moment de mod\u00e9liser \u2014 parce qu’on ne peut pas faire beaucoup plus, dans un exercice de synth\u00e8se, que de mod\u00e9liser. <\/p>\n\n\n\n Je constate alors qu’il y a d’un c\u00f4t\u00e9 le mod\u00e8le chinois, qui privil\u00e9gie le contr\u00f4le. <\/p>\n\n\n\n Ce n’est pas quelque chose chez moi de raisonn\u00e9. C’est quelque chose de v\u00e9cu, au contact de centaines de visites en Chine, que j’ai pu constater, v\u00e9rifier, et vivre sur place.<\/p>\n\n\n\n Cette priorit\u00e9 donn\u00e9e au contr\u00f4le, y compris sur l’expansion \u2014 cette notion traditionnelle d’\u00ab empire contr\u00f4l\u00e9 \u00bb. C’est pour cela que j’emploie la formule du \u00ab parti qui tient l’\u00c9tat \u00bb et de \u00ab l’\u00c9tat qui tient la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb. C’est une esp\u00e8ce de jeu qui forme la cl\u00e9 du syst\u00e8me chinois et l’h\u00e9ritage, depuis des temps tr\u00e8s anciens, de l’empire du Milieu. <\/p>\n\n\n\n De la m\u00eame fa\u00e7on, s’agissant de la Russie, je mesure \u00e0 quel point essayer de tirer le fil depuis le tsarisme jusqu’\u00e0 la p\u00e9riode actuelle, est tr\u00e8s compliqu\u00e9 et demande des tr\u00e9sors de r\u00e9flexion. <\/p>\n\n\n\n Je n’ai pas voulu rentrer dans cette analyse pour une double raison. Premi\u00e8rement, cela aurait suppos\u00e9 de traiter, ce qui est un sujet en soi, le monde russe et la vision du monde \u00e0 partir de la Russie. Deuxi\u00e8mement, c\u2019est aussi un sujet en soi que de traiter aujourd’hui du pouvoir en Russie. <\/p>\n\n\n\n J’ai v\u00e9cu de tr\u00e8s pr\u00e8s le poutinisme dans toute la p\u00e9riode premi\u00e8re \u2014 c’est-\u00e0-dire depuis son arriv\u00e9e au pouvoir jusqu’aux ann\u00e9es autour de 2015. J’en ai un r\u00e9cit qui m’est suffisamment personnel pour ne pas l’avoir encore \u00e9crit. <\/p>\n\n\n\n Je vais prendre un exemple. J’ai toujours constat\u00e9 qu\u2019il manquait quelque chose dans le d\u00e9bat public sur la Russie : dans le poutinisme n\u00e9o-imp\u00e9rial, la dimension de comp\u00e9tition avec la Chine n’\u00e9tait jamais trait\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n J’ai v\u00e9cu, dans les entretiens avec Vladimir Poutine, dans la connaissance intime du r\u00e9seau de pouvoir autour de lui, cette id\u00e9e que rien n’est effac\u00e9 dans la complexit\u00e9 de la relation avec la Chine du c\u00f4t\u00e9 russe. <\/p>\n\n\n\n Il y a un h\u00e9ritage qui fait que chez les diplomates, en France et dans beaucoup de chancelleries, on a toujours consid\u00e9r\u00e9 que le rapprochement entre la Chine et la Russie \u00e9tait impensable, parce que rien ne permettait de penser que cela soit possible. C’est quelque chose de tr\u00e8s ancr\u00e9 au Quai d’Orsay, par exemple. <\/p>\n\n\n\n \u00c0 un moment donn\u00e9, il m’est apparu comme une \u00e9vidence, que la strat\u00e9gie qui \u00e9tait choisie par l’Europe et par les \u00c9tats-Unis, in\u00e9vitablement, allait conduire \u00e0 ce rapprochement. Il y a donc une part presque m\u00e9canique dans l’\u00e9volution de la Russie.<\/p>\n\n\n\n Il y a une deuxi\u00e8me part, cette fois-ci dynamique. C\u2019est le fait que la Russie est marqu\u00e9e par le syndrome de la puissance, et de la reconnaissance de la puissance. De la m\u00eame fa\u00e7on que les Chinois sont marqu\u00e9s par la puissance et le syndrome de la face \u2014 c’est-\u00e0-dire que l’on n’admet pas un certain nombre d’attitudes et d’humiliation \u2014 pour la Russie, et en tout cas pour Vladimir Poutine, la reconnaissance du statut de grande puissance de la Russie est centrale. <\/p>\n\n\n\n On voit bien que, dans le jeu entre Donald Trump et la Russie, c’est un \u00e9l\u00e9ment cl\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Il y a une dimension presque \u00ab protocolaire \u00bb. C’est un ballet diplomatique, o\u00f9 la psychologie l’emporte sur bon nombre d’\u00e9l\u00e9ments. <\/p>\n\n\n\n Dans la comp\u00e9tition entre la Russie et la Chine, je pense que dans les ann\u00e9es 2010, Vladimir Poutine a eu envie d’affirmer son leadership et celui de la Russie par rapport \u00e0 la Chine, dans ce qui \u00e9tait un rapprochement d\u00e9j\u00e0 esquiss\u00e9. La Russie se r\u00e9servait la possibilit\u00e9 de devenir leader en mati\u00e8re de puissance s\u00e9curitaire. C’est pour cela qu’elle a lanc\u00e9 \u2014 guid\u00e9e aussi par l’histoire de l’ouverture vers les mers chaudes \u2014 sa strat\u00e9gie en Syrie, puis apr\u00e8s en Afrique. <\/p>\n\n\n\n La Russie avait l’id\u00e9e de montrer \u00e0 Xi Jinping qu\u2019elle faisait ce qu\u2019il n’osait pas faire \u2014 lui qui \u00e9tait sorti de la r\u00e9serve traditionnelle chinoise, de la patience et l’humilit\u00e9 pr\u00f4n\u00e9s depuis l’\u00e9poque de Deng Xiaoping. En 2013, avec son discours au Kazakhstan, Xi avait notamment lanc\u00e9 l\u2019initiative One Belt One Road<\/em>. On d\u00e9couvre aujourd’hui \u00e0 quel point la vision chinoise est d’une finesse et d’une malice inou\u00efe. Reprenant toutes les th\u00e9ories de la g\u00e9opolitique ancienne de Harold Mackinder, sur le c\u0153ur de la puissance (le Heartland<\/em>), en m\u00eame temps que celles de Nicholas Spykman sur l’importance de la zone maritime pour la conqu\u00eate de cette puissance. <\/p>\n\n\n\n C’est un \u00e9l\u00e9ment majeur qu’ont compris les Chinois, et de ce point de vue-l\u00e0, avant les Am\u00e9ricains. <\/p>\n\n\n\n On attaque la \u00ab dinguerie \u00bb de Trump, mais Trump agit en grande partie en r\u00e9action par rapport \u00e0 ce que font les Chinois. Trump n’invente rien. Il a \u00e9t\u00e9 saisi en arrivant au pouvoir en 2016 par le plan Made in China 2025<\/em>, constatant tout \u00e0 coup que les Chinois avaient l’ambition de vouloir \u00eatre les premiers de la classe mondiale dans les dix plus grands secteurs technologiques.<\/p>\n\n\n\n Il y a une part de rattrapage de l’humiliation, pour un certain nombre d’Am\u00e9ricains, \u00e0 l’id\u00e9e qu’une puissance non caucasienne puisse oser<\/em> pr\u00e9tendre au r\u00f4le de premier plan dans le monde. C’est une dimension dont on parle peu, mais que je crois centrale. <\/p>\n\n\n\n Poutine participe de ce regard sur le monde dans lequel \u00eatre caucasien et non caucasien, cela a du sens. O\u00f9 \u00eatre orthodoxe ou non orthodoxe, ou d’un h\u00e9ritage chr\u00e9tien, cela a du sens. Vis-\u00e0-vis de la Chine, je pense que Poutine a voulu prendre le leadership s\u00e9curitaire. <\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s les deux ann\u00e9es de Covid \u2014 sortant comme d’un long sommeil, s’\u00e9tant plong\u00e9 dans les archives du Kremlin, ayant \u00e9t\u00e9 nourri au biberon par une s\u00e9rie d’id\u00e9ologues<\/a> \u2014 il sort de sa r\u00e9serve en se disant : je vais \u00e0 nouveau en montrer au monde, et je vais en montrer \u00e0 Xi Jinping. Je vais lui montrer que je suis capable de faire ce qu\u2019il n’est pas capable de faire en s’emparant de Ta\u00efwan afin d’agrandir son espace. Cette dimension n’est \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 mon sens jamais trait\u00e9e, mais vous voyez bien que cela m’aurait entra\u00een\u00e9 dans des d\u00e9veloppements qui d\u00e9passaient mon sujet. <\/p>\n\n\n\n Dans ce contexte, je crois que la question russe reste une question importante. Mais, dans un monde o\u00f9 une id\u00e9e chasse l’autre, ce n’est pas la question principale. <\/p>\n\n\n\n Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Donald Trump. Si Donald Trump est tellement press\u00e9 de faire la paix en Ukraine, c’est que pour lui, la Russie n’est pas un probl\u00e8me \u2014 qu’on le veuille ou non.<\/p>\n\n\n\n (J’ai grandi au Quai d’Orsay, en arrivant en 1980, avec ces aristocrates qui tenaient le haut du pav\u00e9 du Quai d’Orsay et qui \u00e9taient les \u00ab experts strat\u00e9giques \u00bb, et en particulier de l’\u00ab est-ouest \u00bb. Je les ai vus ensuite souffrir parce qu\u2019ils se voyaient marginalis\u00e9s dans le jeu diplomatique dans la mesure o\u00f9 la mont\u00e9e du Sud, et de ses crises, effa\u00e7aient la place qui leur \u00e9tait donn\u00e9e dans les d\u00e9veloppements strat\u00e9giques.)<\/p>\n\n\n\n Je suis bien oblig\u00e9 de constater que la Russie n’est pas un enjeu strat\u00e9gique aujourd’hui. C’est un enjeu de conqu\u00eate pour Donald Trump \u2014 c’est-\u00e0-dire l\u2019ambition de gagner des territoires, avec l’id\u00e9e de passer ensuite \u00e0 autre chose. Pour sch\u00e9matiser : il joue \u00e0 saute mouton avec Poutine, pour pouvoir enfin traiter le gros morceau, qui est bien s\u00fbr la Chine. <\/p>\n\n\n\n Notons ce qu\u2019il a r\u00e9alis\u00e9 au passage, ce qui me para\u00eet \u00eatre une cl\u00e9 masqu\u00e9e du jeu g\u00e9opolitique : une op\u00e9ration de passe-passe sur l’Europe.<\/p>\n\n\n\n En traitant la question ukrainienne par-dessus les Europ\u00e9ens, Trump neutralise l’Europe. Il la vassalise, il cr\u00e9e une d\u00e9pendance accrue en termes de s\u00e9curit\u00e9. Et on constate que les Europ\u00e9ens n’ont toujours pas pris la d\u00e9cision de sortir de cette vassalit\u00e9, parce que cela impliquerait des efforts gigantesques. <\/p>\n\n\n\n Comment faire sur le plan politique ? Est-ce que l’Allemagne y est pr\u00eate ? \u2014 On veut le croire. J’attends de le voir. \u2014 Est-ce que les autres pays europ\u00e9ens, en particulier ceux de la ligne de front, sont pr\u00eats \u00e0 l\u00e2cher la main am\u00e9ricaine ? \u2014 j’ai v\u00e9cu 2004 et l’arriv\u00e9e de ces nouveaux \u00c9tats europ\u00e9ens et je suis bien plac\u00e9 pour vous dire \u00e0 quel point la primaut\u00e9 \u00e9tait, y compris quand se sont assis autour de la table, \u00e0 la relation avec les \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n Dans ce contexte-l\u00e0, nous sommes encore dans un monde qui ne s’est pas tout \u00e0 fait dessin\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 europ\u00e9en. La question russe reste alors essentiellement une question entre l’Europe et la Russie. <\/p>\n\n\n\n Au niveau g\u00e9opolitique mondial, je ne suis pas s\u00fbr aujourd’hui qu’il y ait beaucoup de marge de man\u0153uvre. La Chine semble avoir relativement confiance dans sa relation avec Moscou \u2014 y compris si Donald Trump esp\u00e8re une alliance de revers contre la Chine, dans une sorte de mouvement kissing\u00e9rien \u00e0 l’envers. <\/p>\n\n\n\n Je pense que la Russie, pour Trump, a un comportement avec lequel il est familier. D\u2019une part en ce qui concerne les oligarques russes, connaissant la nature de l’oligarchie am\u00e9ricaine. D\u2019autre part, en ce qui concerne un int\u00e9r\u00eat commun sur le d\u00e9veloppement des ressources naturelles, des richesses, et l’int\u00e9r\u00eat commun qu’ils peuvent avoir en termes \u00e9conomiques et financiers \u00e0 agir ensemble.<\/p>\n\n\n\n Donc la question russe reste d’abord aujourd’hui une question europ\u00e9enne. De ce point de vue, nous devons \u00eatre tout \u00e0 fait au clair sur qui nous sommes. <\/p>\n\n\n\n Nous ne pouvons pas s\u00e9parer la question russe de la question de l’ordre mondial. Accepter l’agression russe, c’est mettre une croix sur notre capacit\u00e9 \u00e0 affirmer un leadership par rapport au Sud global. Cela signifierait aussi une incapacit\u00e9 \u00e0 construire un ordre multilat\u00e9ral avec ce qui reste du monde, qui pourrait \u00eatre le socle de ce nouvel ordre mondial post-1945 et post-1991. <\/p>\n\n\n\n Cela implique d’\u00eatre capable de montrer, dans un monde que Donald Trump voudrait illimit\u00e9, que nous nous sommes justement capables de poser des limites. <\/p>\n\n\n\n La question c’est : \u00e0 quel prix ? <\/p>\n\n\n\n Sur ce point, j’avoue que je suis malheureux comme diplomate d’avoir constat\u00e9 que depuis les d\u00e9buts de cette crise \u2014 on pourrait dire depuis 2014, puisque j’ai souffert aussi de voir \u00e0 quel point Minsk n’avan\u00e7ait pas, \u00e0 supposer qu’on ait cherch\u00e9 m\u00eame un jour \u00e0 le jouer \u2014 \u00e0 quel point nous avons peu r\u00e9fl\u00e9chi et peu propos\u00e9 une strat\u00e9gie diplomatique commune. En l’occurrence, dans un premier temps entre Europ\u00e9ens, et aujourd’hui, avec les Ukrainiens.<\/p>\n\n\n\n
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