{"id":365913,"date":"2026-10-24T08:11:58","date_gmt":"2026-10-24T06:11:58","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=365913"},"modified":"2026-10-24T08:14:41","modified_gmt":"2026-10-24T06:14:41","slug":"voyage-au-coeur-du-delire-imperial-de-poutine","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/voyage-au-coeur-du-delire-imperial-de-poutine\/","title":{"rendered":"Voyage au c\u0153ur du d\u00e9lire imp\u00e9rial de Poutine"},"content":{"rendered":"\n

Jour 1. 1er septembre<\/h2>\n\n\n\n

La marshrutka<\/em> emm\u00e8ne une petite dizaine d’individus \u00e0 Tiraspol ou village Potemkine\u00a0\u2013 checkpoint militaire entre la Moldavie et la Transnistrie. J’apprends qu’il faudrait le nommer autrement, ce nom est associ\u00e9 pour les locaux aux fascistes roumains de 41-45. Il est interdit d\u2019y prendre des photos. Les checkpoints provoquent pourtant quelque chose qui tient d\u2019une griserie sournoise, d\u2019une troublante attirance. Ils mat\u00e9rialisent le franchissement, l\u2019aventure.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Premier soir, premi\u00e8res impressions. Au restaurant g\u00e9orgien de Tiraspol, la bi\u00e8re coule \u00e0 flots. Le neuf cohabite avec le plus p\u00e9riclit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Ici, omnipr\u00e9sence du Sheriff, c’est-\u00e0-dire du groupe Sheriff. Des stations-service aux travaux publics, des services d\u2019op\u00e9rateur t\u00e9l\u00e9phonique au meilleur club de football du pays, il poss\u00e8de, organise, orchestre, et donne \u00e0 la bande de territoire transnistrienne un semblant de r\u00e9alit\u00e9. Le groupe a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9 par deux anciens kag\u00e9bistes, \u00ab Sheriff \u00bb fut d\u2019ailleurs le surnom d\u2019un des fondateurs du KGB. Deux fils de l\u2019ancien pr\u00e9sident de la R\u00e9publique Igor Smirnov lui ont rendu la vie plus que facile, l\u2019un (Vladimir) \u00e9tant le patron des douanes de Transnistrie, l\u2019autre (Oleg) entretenant des liens \u00e9troits avec les membres de son comit\u00e9 de direction. Le rouble local n’est valide qu’ici, et est \u00e0 peu pr\u00e8s aussi monnayable que les billets de Monopoly.<\/p>\n\n\n\n

Et pourtant, r\u00e9alit\u00e9 il y a. La Transnistrie, c’est le Truman Show<\/em> \u00e0 l’\u00e9chelle d’une r\u00e9gion. Tiraspol en est la vitrine. Preuve en sont ces d\u00e9licieux khinkali, poivr\u00e9s \u00e0 la perfection, ce khachapuri ruisselant de beurre, barque coul\u00e9e dans son fromage, \u00e2cre et moelleux. Preuve en est encore ce barman \u00e0 la barbe bien taill\u00e9e, aux oreilles perc\u00e9es, et tr\u00e8s impliqu\u00e9. Il \u00e9crase les citrons verts, assortit les verres d’une feuille de menthe ; il pr\u00e9pare ses cocktails, sourcils fronc\u00e9s. Preuve en sont enfin les enfants qui grandissent ici, dans les poussettes ou dans les parcs proprets.<\/p>\n\n\n\n

Les \u0411\u0443\u043c\u0435\u0440 (Boomers<\/em>), c\u2019est ainsi que l\u2019on surnomme les BMW depuis la fin de la perestro\u00efka, vite devenues la voiture de pr\u00e9dilection des frappes plus ou moins petites de la Russie d\u2019Eltsine. La nuit, elles sillonnent les rues sombres de Tiraspol en faisant rugir leurs cylindres vengeurs, en gonflant la p\u00e9tarade de leur pot de chasse-pot. Il y a aussi (surtout) les vieilles et increvables Lada aux allures de bo\u00eetes de sardines caboss\u00e9es. De loin en loin, une antique marshrutka<\/em> passe comme un corbillard fatigu\u00e9 en qu\u00eate de d\u00e9pouilles.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

Les rares passants s’\u00e9clairent au t\u00e9l\u00e9phone portable. Une silhouette \u00e0 l\u2019allure de zombie appara\u00eet, de temps \u00e0 autre, dans le halo de ma lumi\u00e8re, et tente de se rep\u00e9rer \u00e0 l’aveugle. Peut-\u00eatre a-t-il raison d’habituer son regard \u00e0 l’obscurit\u00e9, comme font les chats. <\/p>\n\n\n\n\n\n

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Jour 2. 2 septembre<\/h2>\n\n\n\n

Jour de la R\u00e9publique, tout \u00e0 la fois, f\u00eate nationale et d\u2019\u00ab ind\u00e9pendance \u00bb. Il s\u2019agit surtout, \u00e0 vrai dire, d\u2019une c\u00e9l\u00e9bration de la d\u00e9pendance \u00e0 Moscou. <\/p>\n\n\n\n

Dispositif haute s\u00e9curit\u00e9 : un milicien arm\u00e9, masqu\u00e9, tout de noir v\u00eatu, m\u2019explique que mon passeport doit \u00eatre photographi\u00e9. Le secteur est quadrill\u00e9 de policiers et de miliciens en civil qui portent l’oreillette, et un \u00e9pais baise-en-ville sous le bras. Sur le toit de l’ancien Palais des pionniers, j\u2019aper\u00e7ois deux t\u00eates. Comme les rescap\u00e9s d\u2019un chamboule-tout. Ce sont des soldats, plus pr\u00e9cis\u00e9ment des snipers<\/em>. Il y a aussi des gardes du corps en costume de bureau. Je me sens \u00e9pi\u00e9. Me vient l\u2019envie de proposer un selfie \u00e0 mes cerb\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Des couronnes sont d\u00e9pos\u00e9es au pied des monuments par le pr\u00e9sident Krasnosselski <\/span>1<\/sup><\/a><\/span><\/span>, en la pr\u00e9sence de notables, de m\u00e9tropolites, et de soldats. Leurs uniformes sont les m\u00eames que ceux du d\u00e9fil\u00e9 pour c\u00e9l\u00e9brer la Victoire du 9 mai, chaque ann\u00e9e sur la place Rouge. Seule une petite garde russe accompagne le roitelet. Aucun char d\u2019assaut ni m\u00eame de v\u00e9hicule blind\u00e9 ne d\u00e9file. Encore moins d\u2019h\u00e9licopt\u00e8res ou d\u2019avions de chasse. Le d\u00e9fil\u00e9 est r\u00e9duit au strict minimum, \u00e0 l\u2019\u00e9conomie. Aucunement impressionnant, enhardissant m\u00eame\u2026 Je feins de ne pas comprendre les r\u00e8gles du jeu. J\u2019embo\u00eete le pas d\u2019un d\u00e9tachement \u00e0 ba\u00efonnette de soldats russes, je les suis au plus pr\u00e8s. On chante l\u2019hymne. Salut aux drapeaux transnistrien et russe. Rideau.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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F\u00eate de type kermesse provinciale. Musique patriotique. Barbecues. Citernes de kvass. Beaucoup d’enfants.<\/p>\n\n\n\n

Le cort\u00e8ge d\u2019apparatchiks s\u2019est \u00e9cart\u00e9. Je peux approcher du monument aux Morts, de la flamme du Soldat inconnu. De 1941-45 \u00e0 1990-1992, port\u00e9e aux nues, il y a la continuit\u00e9 de la gloire du Martyr. Monument aux Liquidateurs de Tchernobyl. Afghanistan. Grand t\u00e9lescopage historique. Carambolage de la m\u00e9moire. Une sirupeuse musique est diffus\u00e9e, ou plut\u00f4t hurl\u00e9e par des enceintes essaim\u00e9es le long de cette avenue aussi large que les Champs-\u00c9lys\u00e9es <\/span>2<\/sup><\/a><\/span><\/span>. <\/p>\n\n\n\n

Ici, Vladimir Poutine n’a m\u00eame pas besoin de montrer ses muscles. Effort minimum, pour nuisance maximale : seuls une fanfare et un d\u00e9tachement \u00e0 ba\u00efonnettes tiennent toute la r\u00e9gion. Effet de levier magnifique du point de vue g\u00e9opolitique, qui repose en r\u00e9alit\u00e9 sur la grande pr\u00e9carit\u00e9 du pouvoir transnistrien qui ne tient qu\u2019au bon vouloir de Moscou.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Tiraspol, capitale de la post-r\u00e9alit\u00e9 avant l’heure, interroge les mythes fondateurs, met \u00e0 nu leur construction en temps r\u00e9el. La ville cristallise le fantasme de l’autarcie. Tiraspol est un oxymore : celui de l\u2019autarcie assist\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n

La carte sur mon t\u00e9l\u00e9phone est \u00e9crite dans la langue officielle de Chi\u0219in\u0103u : le roumain. Mais les plaques des rues de Tiraspol sont exclusivement en russe. La toponymie est bien s\u00fbr inchang\u00e9e, et date d\u2019avant la chute de l\u2019URSS. Et l’on n\u2019entend pas un seul mot de roumain dans les rues.<\/p>\n\n\n\n

L’horizon semble ici singuli\u00e8rement limit\u00e9. \u00ab Et alors ? \u00bb, vous r\u00e9pondraient sans doute les habitants. Ils n’auraient pas totalement tort. Sagesse antique \u00e0 rebours, faite de privations consenties, d’hubris castr\u00e9e. Finies les tentations, et donc les tourments ici. Ni Adam ni \u00c8ve n’ont croqu\u00e9 la pomme \u00e0 Tiraspol ; et tant qu’ils se tiennent \u00e0 carreau, le Paradis est \u00e0 eux. <\/p>\n\n\n\n

Sur les murs des maisons, les st\u00e8les de marbre aux anciens combattants sont de m\u00eame facture que celles jalonnant les rues de Moscou. <\/p>\n\n\n\n

Drapeaux. \u00c9tendards. Blasons : il y a dans tout, une charmante dose d’amateurisme, comme dans une f\u00eate de village. On devine le b\u00e9n\u00e9volat. Ce d\u00e9cor me rappelle ce joli film goguenard et doucement absurde, Carbon<\/em>, avec son bourgmestre qui s\u2019\u00e9puise \u00e0 confectionner un drapeau digne de ce nom. La guerre de 1992 vient alors de prendre fin, mais on trouve encore, de-ci de-l\u00e0, des cadavres calcin\u00e9s dont on est bien en peine de dire \u00e0 quel bord ils ont pu appartenir <\/span>3<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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La Transnistrie serait-elle ainsi une pr\u00e9figuration des r\u00e9gions de l’est de l’Ukraine de demain ? La Moldavie et l\u2019Ukraine auront-elles un m\u00eame destin europ\u00e9en ? J’amende : <\/p>\n\n\n\n

\u00ab […] la R\u00e9publique de Chypre du Nord est sous contr\u00f4le turc depuis 1974 […] tandis que la R\u00e9publique de Chypre est un pays-membre de l\u2019Union europ\u00e9enne. \u00c0 l\u2019aune de ce pr\u00e9c\u00e9dent, l\u2019Ukraine [j’ajoute: et la Moldavie] pourrai[en]t donc adh\u00e9rer \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne sans exercer un contr\u00f4le de fait sur l\u2019ensemble de [leur] territoire. \u00c0 l\u2019ONU, la situation serait un statu quo, malgr\u00e9 de possibles r\u00e9solutions d\u00e9claratives de l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale, en vertu du veto russe au Conseil de s\u00e9curit\u00e9. L[es] revendication[s] constitutionnelle[s] de l\u2019Ukraine [et de la Moldavie] sur l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de [leur] territoire ne dispara\u00eetrai[en]t pas pour autant : en d\u2019autres termes, la guerre ne prendrait pas fin juridiquement. \u00bb <\/span>4<\/sup><\/a><\/span><\/span> <\/p>\n\n\n\n

Quelques rares et timides graffiti, pourtant, loin du centre-ville de Tiraspol, sur les parois des g\u00e9n\u00e9rateurs \u00e9lectriques. \u00ab \u043f\u0435\u0440\u0435\u043c\u0435\u043d \u00bb (\u00ab changements \u00bb) : cri du c\u0153ur du rocker Viktor Tsoi, cri de ralliement des jeunesses sovi\u00e9tiques qui r\u00e9clamaient le changement, alors que s’annon\u00e7ait la fin de l’URSS mais qu’ils n’en savaient rien. <\/p>\n\n\n\n\n\n

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Sur la route de Bender, une vaste base militaire abandonn\u00e9e jouxte le cimeti\u00e8re des D\u00e9fenseurs. Ce n’est pas un cimeti\u00e8re militaire \u00e0 proprement parler, puisqu\u2019ici la famille est enterr\u00e9e aux c\u00f4t\u00e9s du D\u00e9fenseur. Tombes fra\u00eeches et humides. Le cimeti\u00e8re est recouvert de foug\u00e8res, comme laiss\u00e9 \u00e0 l’abandon. Fluorescentes, vivides, un rien outranci\u00e8res, les fleurs artificielles rutilent dans le soleil couchant comme des serments d’au-del\u00e0. <\/p>\n\n\n\n

Devenue le refuge des perdrix et des faisans, cette ancienne base militaire est pleinement rendue \u00e0 la nature. Les arbres et les fleurs s’immiscent, poussent, craqu\u00e8lent, bossellent, d\u00e9foncent la pierre et le bitume. <\/p>\n\n\n\n

Je rentre \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, marchant sur le ballast de la voie ferr\u00e9e. Aucun risque d’\u00eatre percut\u00e9. Plus un train ne circule en Transnistrie depuis que l\u2019Assembl\u00e9e parlementaire du Conseil de l\u2019Europe a d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 que le territoire transnistrien \u00e9tait un territoire occup\u00e9 par les Russes <\/span>5<\/sup><\/a><\/span><\/span>. H\u00e9ritage sovi\u00e9tique, l\u2019\u00e9cartement des voies est large et impose aux trains passant la fronti\u00e8re roumaine de changer de ch\u00e2ssis \u2013 l’\u00e9cartement europ\u00e9en \u00e9tant plus \u00e9troit. <\/p>\n\n\n\n

Cette voie reliant Chi\u0219in\u0103u \u00e0 Tiraspol est jalonn\u00e9e de gares, b\u00e2ties pour certaines peu avant 2022. J\u2019arrive pr\u00e8s d\u2019un petit poste de passage \u00e0 niveau, d\u00e9cati, abandonn\u00e9. Les barri\u00e8res ne s’abaissent plus. Un jour, peut-\u00eatre… <\/p>\n\n\n\n

Soir. Lors du concert de musique folklorique, un jeune gars m’aborde, Sergue\u00ef. Il est anxieux de savoir ce que je pense de la R\u00e9publique, de ses habitants. Bien s\u00fbr, je n\u2019en pense que du bien. Je ne comprends pas bien dans quel secteur il travaille, les tomates, je crois, il a v\u00e9cu \u2013 ou peut-\u00eatre seulement voyag\u00e9 \u2013 \u00e0 Bruxelles. Parle-t-il fran\u00e7ais ? Non, et encore moins n\u00e9erlandais. Il me regarde chaque fois comme si mes questions tombaient de la lune. Il est all\u00e9 un jour \u00e0 Paris, litt\u00e9ralement qu\u2019un seul jour. Ce soir-l\u00e0, il est avec sa copine. La musique acc\u00e9l\u00e8re. Il me propose une sorte de sirtaki. Allons bon, c\u2019est parti. Dans la fosse, une ronde g\u00e9ante s\u2019est form\u00e9e. Elle danse une hora<\/em> effr\u00e9n\u00e9e. Nous la rejoignons. Nous tournons, encore et encore. Chaque fois que j’approche de l’une des \u00e9normes enceintes qui crachent les d\u00e9cibels, je rentre ma t\u00eate dans les \u00e9paules. Sans une goutte d’alcool, l’ivresse gagne. Puis la ronde se d\u00e9sagr\u00e8ge. Mes amis ont d\u00e9j\u00e0 disparu. Je hausse les \u00e9paules. La communication est malais\u00e9e. C’est ma faute. Je suis le \u00ab barbare \u00bb ici, je ne parle pas russe.<\/p>\n\n\n\n

Sergue\u00ef a eu le temps de me confier qu’il voulait voir la Suisse. Oui, il adore la montagne. Mais non, il ne skie pas, me confie-t-il avec, toujours, cet air surpris devant l’incongruit\u00e9 de ma question. Je ne connais ni Sergue\u00ef, ni ces gens autour de moi. Mais le peu qu\u2019ils me laissent entrevoir confirme mon intuition. La Transnistrie est un monde \u00ab enfant \u00bb. Ses rejetons disposent de perspectives singuli\u00e8rement tronqu\u00e9es. Ils s’en accommodent, l\u2019envie passe. Dans leur regard, persiste un soup\u00e7on de d\u00e9pit. \u00ab Beaucoup de gens d’ici, conc\u00e8de Sergue\u00ef, partent \u00e0 l’\u00e9tranger. L’argent\u2026 \u2013 Et toi, Sergue\u00ef ? \u2013 Moi ? Non, quelle question. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Mais il serait tr\u00e8s injuste de r\u00e9duire la R\u00e9publique \u00e0 une terre qui ne r\u00eave que de Russie <\/span>6<\/sup><\/a><\/span><\/span>. La R\u00e9publique est moldave, roumaine, russe, ukrainienne aussi. Qu’autant de diff\u00e9rences cohabitent, bon an mal an, sur un si petit territoire est r\u00e9confortant. Cette possibilit\u00e9 fut cependant pay\u00e9e au prix cher : mille cinq cents morts a minima pendant la guerre du Dniestr de 1990-1992. Le conflit est gel\u00e9. Sur les billets de 50 roubles (un peu moins de 3 euros) est reproduit le b\u00e2timent du gouvernement, devant lequel devrait se dresser L\u00e9nine sur son pi\u00e9destal, cape au vent. Mais L\u00e9nine est gomm\u00e9. Le billet qui me sert d’\u00e9talon date de 2007 ; l’emprise russe s’est peut-\u00eatre accentu\u00e9e depuis. Il serait cependant simpliste d\u2019\u00e9tablir une correspondance entre acceptation, voire promotion de l\u2019h\u00e9ritage sovi\u00e9tique, et russophilie. H\u00e9ritages et m\u00e9moires, rites et habitudes : tout est toujours plus complexe qu’il n’y para\u00eet <\/span>7<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n

Un des derniers num\u00e9ros de chant est assur\u00e9 par une blonde en robe de satin gainante noire, aux gants rouges \u2013 Taylor Swift, en plus jolie. Elle chante dans l’une des plus belles langues au monde, le russe. C\u2019est ensuite au tour d\u2019une brune des Carpates, moldavo-roumaine, qui d\u00e9noterait pas dans bien des r\u00e9gions d’Italie du Sud. Elle cl\u00f4t le concert par une s\u00e9rie de duos avec un bell\u00e2tre, \u00e9galement moldavo-roumain. Tous deux sont v\u00eatus de chemises traditionnelles blanches brod\u00e9es de pourtours g\u00e9om\u00e9triques color\u00e9s. Ils concluent sur des chansons italiennes. \u00ab <\/em>Sar\u00e0 perch\u00e9 ti amo. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n

Jour 3. 3 septembre<\/h2>\n\n\n\n

Urbex. \u00ab Exploration urbaine \u00bb. J\u2019ai toujours eu une pr\u00e9dilection pour les lieux plus ou moins r\u00e9cemment abandonn\u00e9s \u2013l’\u00e2ge n’\u00e9tant pas un crit\u00e8re \u2013, pour des raisons diverses \u2013 du d\u00e9p\u00f4t de bilan \u00e0 la fin du monde. Ce sont des lieux charg\u00e9s d’histoire sensible, aur\u00e9ol\u00e9s de myst\u00e8re et d’interdit, des ruines v\u00e9ritables plut\u00f4t que grotesques<\/em>, des ruines s\u00e9culaires, d\u00e9cennales, ou tout juste estampill\u00e9es. Ruines de palais et de masure. Elles racontent et plus encore confessent. L\u2019esprit du lieu y demeure toujours : nos pas frottent la lampe du g\u00e9nie oubli\u00e9e. Le temps devient mat\u00e9riel. <\/p>\n\n\n\n

J’ignore tout du complexe abandonn\u00e9 que je visite ce matin. Brique et b\u00e9ton. \u00c9clats de verre. Trois \u00e9tages. Le toit est inaccessible. Quelques tags bon enfant. Aucun n\u2019est \u00e0 caract\u00e8re politique. On y raconte que l\u2019on veut vivre, c’est tout ; sans doute, oublier ; peut-\u00eatre, fuir \u2013 mais o\u00f9 ? Nous ne sommes qu’\u00e0 cinq cents kilom\u00e8tres de Kiev, et \u00e0 cent d’Odessa. Patiemment, se tresse une treille des belles ambitions autrefois plant\u00e9es l\u00e0. Peut-\u00eatre est-ce un h\u00f4tel en puissance, fauch\u00e9 par la guerre. C\u2019est aujourd\u2019hui un labyrinthe sans autre Minotaure que celui du pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

Il est impossible d\u2019\u00eatre jamais totalement rel\u00e2ch\u00e9 pendant une exploration \u00ab urbaine \u00bb \u2013 \u00ab p\u00e9riurbaine \u00bb, ici plus pr\u00e9cis\u00e9ment. Mais on apprend. On s’habitue au son de grosse caisse de la t\u00f4le vibrant dans le vent comme un tambourin d’enfant en plastique. On s\u2019acclimate au bruit du frottement des feuilles qui r\u00e9sonne comme un souffle \u00e9vanoui. J\u2019avance en \u00e9coutant mes pas sur le verre qui crisse, sur l’\u00e9toffe qui feule. Mes pas dont l’\u00e9cho r\u00e9sonne entre les murs vides comme une ombre sonore. Ceux des b\u00eates qui pianotent et h\u00e9sitent, h\u00e9sitent et pianotent, alors que j\u2019avance, m\u00e9thodiquement. <\/p>\n\n\n\n

De temps \u00e0 autre, je tape dans mes mains pour me faire conna\u00eetre, mais aussi pour me rassurer. <\/p>\n\n\n\n

La Moldavie est aujourd\u2019hui un tout petit pays, sa superficie \u00e9quivaut peu ou prou \u00e0 celle de la r\u00e9gion des Pays de la Loire ; elle faisait jadis partie des plus grands pays au monde. J’en prends brutalement conscience alors que j’arpente l’ancienne salle de g\u00e9ographie d’une \u00e9cole abandonn\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n

Une \u00e9cole d\u00e9saffect\u00e9e serre le c\u0153ur comme aucun autre lieu. Nos propres souvenirs d\u2019enfance et d\u2019\u00e9cole remontent \u00e0 la surface. Songeons aux promesses jamais tenues de l’avenir. Et quant \u00e0 ces citoyens-mod\u00e8les, curieux, ouverts, en voie de lib\u00e9ration par la connaissance \u2013 qualifions-les, si l’on veut, de civiques<\/em> \u2013 o\u00f9 sont-ils ? Trop souvent l\u2019arme au poing.<\/p>\n\n\n\n

L’\u00e9cole abandonn\u00e9e d’un pays disparu et qui vient de traverser une guerre est encore plus poignante. Je dois fournir un effort de projection pour m’imaginer ces \u00e9coliers retranch\u00e9s derri\u00e8re ce mur de gros carreaux de verre, \u00e9toil\u00e9 par les impacts de balle. <\/p>\n\n\n\n\n

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Sortie d’\u00e9cole. Retour en marshrutka<\/em>, dans une \u00e9cole bien habit\u00e9e, au milieu d\u2019\u00e9coliers. C\u2019est l’heure du casse-cro\u00fbte. Kebab dans un restaurant, sans doute tenu par des Ouzbeks. C’est au sous-sol. Rien dans le pr\u00e9sentoir. Deux hommes taciturnes semblent attendre l\u2019apocalypse dans leur bunker. Oui, c’est ouvert. L’endroit est berc\u00e9 d\u2019une musique qui tient de l’ambiant orientalisante et du salon de massage. Le jeune fait le service ; l’ancien ravive les cendres du gril au s\u00e8che-cheveux, et y allume tranquillement une cigarette. Sandwich \u00e9trange, local : du chou marin\u00e9 remplace les tomates ou les frites. Pas \u00e0 tomber par terre\u00a0\u2013 enfin, je l\u2019esp\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n

Je me demande vaguement si Sergue\u00ef a connu le bahut que je viens d\u2019explorer. S’il y avait des amis, et de quel bord ils \u00e9taient.<\/p>\n\n\n\n

Je me dirige vers la ville de Bender, d\u00e9sign\u00e9e Tighina de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la \u00ab fronti\u00e8re \u00bb. Tighina est le nom moldave ; Bender, le nom russe, tirant paradoxalement son origine du turc, langue de l\u2019ennemi s\u00e9culaire. Voyez comme il est d\u00e9licat d\u2019\u00e9crire ce journal, car il faut souvent choisir son camp : mettre les guillemets ou bien les retirer. Souvent, on ne sait pas bien, au nom de quelles certitudes on devrait pouvoir le faire. Aussi faut-il peut-\u00eatre accepter la complexit\u00e9\u2026 Nommer donc : Bender\/Tighina. <\/p>\n\n\n\n

La marshrutka<\/em>, dans laquelle je suis litt\u00e9ralement accroupi \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du conducteur, d\u00e9passe une caserne russe, devant laquelle une affiche 4×3 appelle \u00e0 s’engager aux c\u00f4t\u00e9s des forces arm\u00e9es.\u00a0<\/p>\n\n\n\n

On arrive. Freinage pas des plus d\u00e9licats. Je viens heurter du cr\u00e2ne le miroir int\u00e9rieur. Oh, pas tr\u00e8s violemment, mais assez pour que le r\u00e9troviseur tombe. Le conducteur ne m’en tient pas rigueur. Il embrasse la ventouse du r\u00e9troviseur, \u00e0 moins qu’il ne crache dessus. Le miroir oblong vient retrouver sa place sur le pare-brise. Terminus.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Bender\/Tighina est bucolique. Ses rues sont hors du temps, c’est-\u00e0-dire sorties du temps et all\u00e9g\u00e9es de son fardeau. La forteresse de la ville sans doute y concourt, elle concentre toute l\u2019histoire, l\u2019a aspir\u00e9e, suc\u00e9e, cristallis\u00e9e. La citadelle garde le Dniestr, et l\u2019acc\u00e8s aux terres de l\u2019est. Strat\u00e9gique, elle est pass\u00e9e de main en main. J’ai avec moi un roman, L’\u00c9glise blanche<\/em>, de Ion Drouts\u00e9, qui me fait penser au Conservateur des antiquit\u00e9s<\/em> de Iouri Dombrovski. M\u00eame veine sovi\u00e9tique des confins, des franges plut\u00f4t, une vision \u00e0 hauteur d\u2019homme ou de femme, un subtil d\u00e9tachement des grandes questions qui totalitairement mobilisent, scindent et f\u00e2chent. <\/p>\n\n\n\n

Les combats les plus f\u00e9roces se sont livr\u00e9s pour la ville, en juin 1992. C\u2019\u00e9tait au niveau du pont que j\u2019ai travers\u00e9 en arrivant de Tiraspol. Le pont Eiffel aux crois\u00e9es d\u2019acier repose sur une pile centrale ; l\u2019un de ses c\u00f4t\u00e9s est peint aux couleurs transnistriennes, l\u2019autre aux couleurs russes. <\/p>\n\n\n\n

Dans le parc Gorki, les essences de pin dominent, et apportent un effluve de sud et de vacances. Dans certaines rues, ce sont des platanes. En cet \u00e9t\u00e9 finissant, dans ces avenues vides et silencieuses, ce soleil amolli, fermant les yeux, respirant \u00e0 pleins poumons, c’est un d\u00e9licieux clich\u00e9 de sous-pr\u00e9fecture fran\u00e7aise aux volets d\u00e9j\u00e0 clos qui se d\u00e9cante. Une chim\u00e8re n\u00e9o-sovi\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n

Je me dirige vers la gare centrale. Depuis quelques ann\u00e9es, les trains ne partent ni n’arrivent plus ici. J\u2019aper\u00e7ois le b\u00e2timent de loin, imposant, digne d’un vrai n\u0153ud ferroviaire. Depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1950, la gare a des allures staliniennes. Gare des pas perdus. Gare fant\u00f4me. Gare fig\u00e9e. Ses proportions, sa sym\u00e9trie, en font un palais du voyage oubli\u00e9. Il me faut mieux la voir. <\/p>\n\n\n\n

Je remarque des enfants qui jouent sur les marches d’un train-mus\u00e9e \u2013 \u00e0 quai, si l’on peut dire, en dehors de la gare interdite. C’est un train sovi\u00e9tique. Il est repeint de frais. La chemin\u00e9e de la locomotive semble sur le point de cracher la suie. Je longe la grille noire qui jouxte la gare. Pas d’acc\u00e8s, ce serait trop simple. J’attends que les enfants soient partis. Je gravis l’escalier \u00e0 mon tour. L\u00e0, entre deux wagons, les tampons \u00e9cart\u00e9s permettent des appuis. De cette position, on est plus haut que la grille noire. Il suffit alors d’y poser le pied, puis de se laisser tomber de l’autre c\u00f4t\u00e9. \u00c7a y est, c’est fait.<\/p>\n\n\n\n

Il y a des passants dans la rue, sur la passerelle qui enjambe les voies vides. Surtout, il y a des cam\u00e9ras. Si je me fais pincer, je jouerai au con. Pas s\u00fbr de bien conna\u00eetre le code civil local relatif \u00e0 l’urbex \u2013 surtout au vu des d\u00e9gradations que nombre de vandales occasionnent. Toutefois, j’arpente assez tranquillement le quai. Je frotte les fen\u00eatres pour en d\u00e9gager la poussi\u00e8re, et \u00e9clairer mon chemin. Mais l’urgence est surtout dans la lumi\u00e8re finissante, la nuit tombe.<\/p>\n\n\n\n

J’ai glan\u00e9 tout ce que ces pr\u00e9cieuses minutes de soleil et cette gare abandonn\u00e9e ont bien voulu me donner. J’ai la gorge un peu serr\u00e9e \u00e0 la vue de cette halte, je pense \u00e0 toutes les rencontres qu’elle a permises, et qu’il lui est d\u00e9sormais d\u00e9fendu d\u2019offrir. <\/p>\n\n\n\n\n\n

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Je lis la plaque jouxtant le train-mus\u00e9e. Dans un frisson, je d\u00e9couvre que contre cette grille noire que j’ai incons\u00e9quemment saut\u00e9e, se sont peut-\u00eatre appuy\u00e9es ces cent cinquante personnes fusill\u00e9es en 1918, alors que les troupes roumaines prenaient la ville. Le massacre devait \u00eatre suivi par le soul\u00e8vement d\u2019instigation bolch\u00e9vique de Bender\/Tighina. Un certain nombre d\u2019habitants refusaient toujours de voir Bender et la Bessarabie annex\u00e9es par le royaume de Roumanie. En mai 1919, le soul\u00e8vement fut r\u00e9prim\u00e9 dans le sang par l\u2019arm\u00e9e roumaine, \u00e9paul\u00e9e par les troupes fran\u00e7aises du g\u00e9n\u00e9ral d\u2019Anselme. Un nombre significatif de soldats fran\u00e7ais fraternis\u00e8rent cependant avec les habitants r\u00e9fractaires. Ils permirent m\u00eame aux bolch\u00e9viques de franchir le Dniestr sans encombres. Une plaque comm\u00e9morative, aux noms presque \u00e9vanouis, leur rend hommage au cimeti\u00e8re militaire de la ville. <\/p>\n\n\n\n

Jour 4. 4 septembre<\/h2>\n\n\n\n

La guerre de 1990-1992. M\u00e9moire, mythe, fantasme. La question de la r\u00e9alit\u00e9 et de la v\u00e9rit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

\u00c0 deux pas de la forteresse historique se dresse fi\u00e8rement le buste du g\u00e9n\u00e9ral russe Alexandre Lebed, sauveur de la ville qui ressemble \u00e0 un boxeur. Le haut monument attenant, dont la cloche fut fondue en Russie, \u00e9tire un piton blanc coiff\u00e9 de la croix orthodoxe. Un v\u00e9hicule motoris\u00e9 vert fonc\u00e9, marqu\u00e9 \u041f\u041c\u0420 <\/span>8<\/sup><\/a><\/span><\/span>, est pos\u00e9 l\u00e0, comme un crapaud. On y a plant\u00e9 une hampe \u00e0 laquelle flotte le drapeau rouge-vert-rouge, flanqu\u00e9 de la faucille et du marteau.<\/p>\n\n\n\n

Comme toutes ces luttes me paraissent lointaines. Elles sont ass\u00e9n\u00e9es ici \u00e0 l’envi, justement pour qu\u2019on ne les oublie pas. <\/p>\n\n\n\n\n\n

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Forteresse. <\/p>\n\n\n\n

La premi\u00e8re enceinte remonte aux travaux ottomans du XVIIe si\u00e8cle \u2013 ses ing\u00e9nieurs et architectes \u00e9taient fran\u00e7ais, h\u00e9ritiers de Vauban. Quelques attractions (bateau pirate, carrousel), et une aire de jeux. Mais les lieux sont vides. Vendredi. Il faudrait revenir demain pour pouvoir juger de la popularit\u00e9 de la d\u00e9marche, \u00e0 savoir cr\u00e9er du divertissement en produit d\u2019appel afin de sensibiliser \u00e0 l\u2019histoire. <\/p>\n\n\n\n

J\u2019approche de la deuxi\u00e8me enceinte. Les r\u00e9novations sont \u00e0 questionner. Tout est flambant neuf. Kitsch ? Certainement, \u00e0 la Viollet-le-Duc. Il y a encore les b\u00e2timents militaires des ann\u00e9es sovi\u00e9tiques, et de la guerre du Dniestr, mais s\u00e9par\u00e9s par des barbel\u00e9s de ce qui est \u00e0 pr\u00e9sent un mus\u00e9e. Je d\u00e9ambule. J\u2019emprunte le chemin de ronde, derri\u00e8re les remparts. \u00c7a va, point d\u2019envahisseur en vue. Je d\u00e9couvre, comme dirait Garc\u00eda M\u00e1rquez, l’incroyable et triste histoire de la candide Viorica, qui est une variation sur la l\u00e9gende de la Dame blanche. Son fant\u00f4me continue de hanter les lieux. Preuve en est que les sentinelles l\u2019ont de tout temps aper\u00e7ue. Les balles de leurs fusils ont cribl\u00e9 le mur sur lequel passe sa silhouette, les nuits de pleine lune.<\/p>\n\n\n\n

D\u00e9jeuner. Deux jeunes femmes parlent d’aller travailler en Europe, \u00e0 Rome, notre voisin transalpin semble avoir des liens \u00e9troits avec la Moldavie. Beaucoup de gens d’ici \u00e9voluent d\u2019ailleurs \u00e0 Chi\u0219in\u0103u… Sont-ils des tra\u00eetres ? Plut\u00f4t des r\u00e9alistes. Chi\u0219in\u0103u est l\u2019antichambre de l’Europe. Rome alors ? La Ville \u00e9ternelle. Les deux jeunes Moldaves ne mentionnent en revanche jamais Moscou.<\/p>\n\n\n\n

En 1990, la population de Transnistrie s\u2019\u00e9levait \u00e0 730 000 habitants. Aujourd\u2019hui, c\u2019est moiti\u00e9 moins. L\u2019exode n\u2019est pas termin\u00e9 : la population diminue de un \u00e0 deux pour cent par an. <\/p>\n\n\n\n\n\n

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Le Dniestr. Il existe des plages. Il y a du courant. Les bouteilles en plastique et d\u00e9tritus divers qui flottent en attestent. Je ne sais pas ce qu\u2019attrapent les rares p\u00eacheurs que je croise. Je ne me baignerai pas, je n’ai pas mon maillot.<\/p>\n\n\n\n

Arrive une vieille Lada noire, voilages aux fen\u00eatres, comme dans une cuisine de grand-m\u00e8re. Immatricul\u00e9e en Russie, la voiture se maintient, mais ne peut pas mentir sur son \u00e2ge. Des hommes v\u00eatus d\u2019uniformes militaires en sortent. Il y a un autocollant MC sur la vitre arri\u00e8re. Plus loin, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la Maison de la Culture, se trouve un monument aux \u00ab Gardiens de la paix \u00bb. Il y est grav\u00e9 \u00ab O\u00f9 nous sommes, il y a la paix. \u00bb Le soldat-statue porte un casque. Sur celui-ci, deux lettres : MC. Si les Russes subventionnent les \u00ab Gardiens de la paix \u00bb, leur flotte automobile n’est pas du tout la priorit\u00e9. Ils doivent \u00eatre les premiers l\u00e9s\u00e9s par la guerre en Ukraine. Devant ce m\u00eame palais de la Culture, une fontaine musicale laisse entendre My heart will go on <\/em>\u00e0 la fl\u00fbte de pan \u00e9lectronique. Tout se perd.<\/p>\n\n\n\n

Un b\u00e2timent administratif : on dirait un tribunal, un centre des imp\u00f4ts. Je veux photographier l’embl\u00e8me PMR sur le fronton. Je le fais. Un imposant type en civil sort du b\u00e2timent comme un diable de sa bo\u00eete, d\u00e9vale les marches, et demande \u00e0 voir les photos. Je les lui montre. J’efface. Je remarque, c’est incongru, que le type ressemble aux agents du GRU qui ont jou\u00e9 un mauvais tour \u00e0 Skripal.<\/p>\n\n\n\n

\u2013 \u042d\u0442\u043e \u0432\u0441\u0451 ? C’est tout ? <\/p>\n\n\n\n

\u2013 \u0414\u0430. Oui.<\/p>\n\n\n\n

Le malabar repart dans l’autre sens. Je m’\u00e9carte, vaguement soulag\u00e9. Je n’ai pas montr\u00e9 toutes les photos. Je me suis arr\u00eat\u00e9 sur le monument aux H\u00e9ros, tr\u00e8s sovi\u00e9tique, tr\u00e8s touristique, \u00e0 sa mani\u00e8re. Quelques clich\u00e9s plus loin, l\u2019agent de s\u00e9curit\u00e9, le policier et le milicien (les r\u00f4les sont flous, parfois interchangeables) auraient d\u00e9couvert des clich\u00e9s du checkpoint qui r\u00e9gule le trafic, en contrebas de la forteresse.<\/p>\n\n\n\n

Tout citoyen devrait \u00eatre un \u0434\u0438\u0441\u0441\u0438\u0434\u0435\u043d\u0442, un dissident. La curiosit\u00e9 est un vilain d\u00e9faut. L\u2019absence de curiosit\u00e9, une tare. <\/p>\n\n\n\n\n\n

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Poisson vivant<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n\n\n
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Lors du d\u00eener, je bois un Chardonnay tr\u00e8s moyen import\u00e9 d\u2019Espagne, pendant qu\u2019un DJ aux allures d\u2019\u00e9tudiant premier de la classe joue du Snoop Dogg. La serveuse m\u2019avait pourtant assur\u00e9 que le vin \u00e9tait moldave. \u00c9videmment qu’il l’est. Improbables (et mis\u00e9rables) miracles de la mondialisation. Post-r\u00e9alit\u00e9, encore et toujours. Rien n’est jamais ce qu’il semble. Quelque part, c’est \u00e9trangement r\u00e9confortant, voire prometteur. <\/p>\n\n\n\n

Jour 5. 5 septembre<\/h2>\n\n\n\n

Je prends une nouvelle marshrutka<\/em>, vers Chi\u0219in\u0103u. Le chauffeur est ordinairement antipathique. Il m’interdit le strapontin \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui et me fait signe d’aller au fond, o\u00f9 il n\u2019y a pas de place, \u00e9videmment. Je suis pris d\u2019une envie de lui montrer la Vierge de Vladimir coll\u00e9e sur son tableau de bord. Mais il y a aussi des gants de boxe miniatures, qui pendent du r\u00e9troviseur int\u00e9rieur. Je resterai donc debout, une heure et quart. J’ai chang\u00e9 mes derniers roubles transnistriens. L’agente n’avait qu’un billet de 10 euros. J’ai pris le solde en lei moldaves. Les hard currencies<\/em> se font rares. Quelques minutes plus tard, une femme monte et s\u2019assoit sur le strapontin, sans un mot.<\/p>\n\n\n\n

Contr\u00f4le des passeports au checkpoint. Le billet tamponn\u00e9 par le soldat \u00e0 l’aller, dont j’ai lu partout qu’il ne fallait surtout pas le perdre, n’est m\u00eame pas consid\u00e9r\u00e9 par la garde-fronti\u00e8re. Rel\u00e2chement ou indiff\u00e9rence. Les bouches d’a\u00e9ration du toit sont cal\u00e9es par des bouteilles de plastique vides. Heureusement. C’est d\u00e9j\u00e0 un petit sauna que cette marshrutka<\/em>. A fortiori debout. Je m’a\u00e8re gentiment les aisselles en me tenant des deux mains aux coursives des galeries sup\u00e9rieures. Personne ne me c\u00e8de sa place pour autant.<\/p>\n\n\n\n

Chi\u0219in\u0103u, Tiraspol, c\u2019est comme une exp\u00e9rience \u00e0 ciel ouvert : une ville tourn\u00e9e vers l’Europe, une autre vers la Russie. A tale of two cities<\/em>. Elles ne sont s\u00e9par\u00e9es que de soixante kilom\u00e8tres. Chi\u0219in\u0103u compte 720 000 habitants. Tiraspol, 130 000. Le PIB de Chi\u0219in\u0103u est estim\u00e9 entre neuf et dix fois sup\u00e9rieur \u00e0 celui de la R\u00e9publique moldave du Dniestr tout enti\u00e8re. Il \u00e9quivaut \u00e0 celui d’une agglom\u00e9ration comme Valenciennes, ou Limoges (qui comptent chacune environ 130 000.habitants). Mais l’argent s’y voit bien davantage \u2013 qu’il soit concentr\u00e9 entre moins de mains et\/ou qu’on en fasse un usage beaucoup plus h\u00e9doniste.<\/p>\n\n\n\n

La pr\u00e9sence un peu partout sur les b\u00e2timents officiels du drapeau europ\u00e9en me rass\u00e9r\u00e8ne, c\u2019est peut-\u00eatre idiot. Si la Moldavie doit devenir membre de l\u2019Union, il est cependant impossible d’imaginer que la \u00ab Transnistrie \u00bb sera de la partie <\/span>9<\/sup><\/a><\/span><\/span>.<\/p>\n\n\n\n\n\n

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Rues de Chi\u0219in\u0103u : les Lada ont disparu. En revanche, des voitures de luxe flambant neuves font leur apparition. On se croirait \u00e0 Moscou, \u00e0 la sortie du banya Sanduny, le lundi, alors que les d\u00e9put\u00e9s de la Douma prennent du bon temps.<\/p>\n\n\n\n

Le cirque. Institution sovi\u00e9tique. L’\u00e9quivalent bon enfant des ar\u00e8nes de Rome. \u00ab LA PREMI\u00c8RE \u00c9TAPE DES TRAVAUX DE RESTAURATION \/ CONSERVATION DU CIRQUE DE CHI\u0218IN\u0102U est en cours gr\u00e2ce au soutien financier de l’Union europ\u00e9enne \u00bb. Comme j’aimerais m’y rendre, une fois les travaux termin\u00e9s. Et si j’\u00e9tais moldave, aux c\u00f4t\u00e9s de mes enfants, je crois que j’en serais tr\u00e8s \u00e9mu. En attendant, je me languis des mosa\u00efques qui couronnent l’\u00e9tage. <\/p>\n\n\n\n

Ruines de synagogue. Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, presque un habitant sur deux ici \u00e9tait juif. Cinquante mille personnes. Apr\u00e8s 1945, ils \u00e9taient peut-\u00eatre cinq mille. Les ruines sont cach\u00e9es par une b\u00e2che de chantier transparente. J’en suis r\u00e9duit \u00e0 prendre en photo la b\u00e2che sur laquelle une ancienne photo de la synagogue est reproduite. <\/p>\n\n\n\n\n\n

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Un certain confort accompagne la sensation de retour en Europe. Mais l’\u00e9nergie s’amenuise avec le sentiment de l’alt\u00e9rit\u00e9 r\u00e9duite. Il r\u00e8gne une sorte d’atmosph\u00e8re de dolce vita. Il m’est agr\u00e9able de retrouver un peu d’air, apr\u00e8s la pesanteur outre-Dniestr. Cette pesanteur, c\u2019est le sentiment d\u2019\u00eatre \u00e9cras\u00e9 par l\u2019histoire, de n’\u00eatre rien, ou si peu, face aux si\u00e8cles qui m’ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, ou plut\u00f4t face aux ann\u00e9es d’apr\u00e8s 1945. Ass\u00e9n\u00e9e sans cesse, omnipr\u00e9sente, l’histoire devient totalisante \u2013 sinon totalitaire. Comme il est bon d’\u00eatre hors de l’histoire. M\u00e9fions-nous de ceux qui r\u00e9clament l’avant, et fantasment un \u00e2ge d’or. Ils nous broieront sans vergogne. Ils nous satureront de m\u00e9moire. L\u2019obsession des racines participe du m\u00eame d\u00e9lire. Je me souviens d’un graffiti, sur le palais des congr\u00e8s du Parti communiste de Bulgarie. Il m’avait paru idiot. Je le comprends un peu moins mal maintenant : \u00ab Forget your past<\/em> \u00bb, \u00ab Oubliez votre pass\u00e9 \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Chi\u0219in\u0103u ressemble \u00e0 Bucarest avant Ceau\u0219escu. C\u2019est une ville moyenne de Mitteleuropa du XIXe si\u00e8cle, avec ses maisons de rapport de plain-pied aux moulures de stuc, ses temples sacr\u00e9s et la\u00efques, c’est-\u00e0-dire son th\u00e9\u00e2tre national et ses \u00e9glises, orthodoxes ou pas. Mais mon \u0153il se lasse de ce monde ancien. Le brutalisme, le modernisme socialiste, ont souvent quelque chose de pseudo-folklorique : ce sont des architectures paradoxalement libres, quitte \u00e0 ne ressembler \u00e0 rien, ou bien \u00e0 des dessins de gamins devenus r\u00e9alit\u00e9s, pour le meilleur et surtout pour le pire. Ils ont quelque chose d\u2019assez jouissif, en v\u00e9rit\u00e9, ces dos tourn\u00e9s au Beau, qui le font mieux ressurgir, par accident, ou n\u00e9gativement, en rafra\u00eechissant le regard \u00e9mouss\u00e9 qui ne voyait plus le nombre d’or. <\/p>\n\n\n\n

\u00catre tout \u00e0 fait seul \u00e0 l’\u00e9tranger est une exp\u00e9rience quasi autistique. \u00c9trangement, l\u2019autisme ici est plus supportable qu\u2019ailleurs, disons qu\u2019\u00e0 Copenhague ou Amsterdam, o\u00f9 la solitude est d\u2019autant plus exasp\u00e9rante qu\u2019elle est v\u00e9cue comme honteuse. <\/p>\n\n\n\n

Si tous les panneaux, toutes les communications (publicitaires, officielles) sont en roumain, j’entends surtout parler russe dans les rues (peut-\u00eatre cela s\u2019explique-t-il aussi par l\u2019afflux de r\u00e9fugi\u00e9s ukrainiens pr\u00e9f\u00e9rant le russe par commodit\u00e9 ?). On comprend la hantise que Chi\u0219in\u0103u peut avoir de Tiraspol. Chi\u0219in\u0103u est-elle une future Riga, c’est-\u00e0-dire une autre capitale europ\u00e9enne \u00e0 forte minorit\u00e9 russophone ? La crainte russe, \u00e0 Riga, est peut-\u00eatre plus que jamais pr\u00e9sente. <\/p>\n\n\n\n

Alors que j’\u00e9cris ces lignes, une \u00e9ni\u00e8me d\u00e9l\u00e9gation \u00e9tats-unienne plie bagage, quitte Moscou, apr\u00e8s une nouvelle rencontre avec le pr\u00e9sident russe. Direction Kiev, pour une entrevue avec Zelensky.<\/p>\n\n\n\n

Jour 6. 6 septembre<\/h2>\n\n\n\n

Au march\u00e9 central, je fais le m\u00eame constat d\u2019une sorte de \u00ab dissonance cognitive \u00bb : la minorit\u00e9<\/em> linguistique russe vend et ach\u00e8te autour de moi alors que les hauts-parleurs font leurs annonces en roumain. Ou bien est-ce en moldave ? Sur ce point aussi, il y a d\u00e9bat, le moldave \u00e9tant l\u2019appellation que les Sovi\u00e9tiques avaient choisie pour le roumain de Moldavie. Il s\u2019agissait probablement de diviser pour mieux r\u00e9gner : aucune envie, \u00e0 Moscou, d\u2019avoir \u00e0 mater les aspirations \u00e0 la Grande Roumanie. <\/p>\n\n\n\n

Il y a peut-\u00eatre une d\u00e9marche statistique fallacieuse dans la \u00ab langue librement parl\u00e9e \u00bb des recensements moldaves. On d\u00e9nombrait 48 % de russophones en 2004, alors que seuls 11 % des Moldaves avaient le russe pour langue maternelle. Cette disparit\u00e9 peut aussi s\u2019expliquer, en partie au moins, par la permanence de l\u2019h\u00e9ritage de l\u2019usage du russe apr\u00e8s l\u2019effondrement de l\u2019URSS <\/span>10<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Il est tr\u00e8s possible par ailleurs que Chi\u0219in\u0103u \u2013 qui regroupe tout de m\u00eame un Moldave sur trois ; un sur quatre, si l’on compte les Transnistriens \u2013 ne soit pas le reflet de la Moldavie, que la communaut\u00e9 russophone (et\/ou russe) y soit plus importante et que la capitale concentre aussi de nombreux r\u00e9fugi\u00e9s ukrainiens. <\/p>\n\n\n\n

Vers le complexe abandonn\u00e9 qui abrite l\u2019ancien observatoire astronomique des Pionniers, un groupe de jeunes adolescents courent, se cachent et sursautent de surprise quand ils tombent nez \u00e0 nez avec moi. Nous \u00e9changeons les politesses d\u2019usage. Rendons aux enfants ce qui leur appartient. Les exquis territoires des jeux interdits. Je me dirige vers l’observatoire en marchant sur des d\u00e9tritus divers et je gravis le raide escalier de fer, comme celui d’un phare.<\/p>\n\n\n\n

Sur ces entrefaites, je suis rejoint par G., guide touristique, braconnier d’une nouvelle esp\u00e8ce qui trouve ses proies sur les r\u00e9seaux sociaux. Nous explorons ensemble un ancien th\u00e9\u00e2tre abandonn\u00e9 qui devait aussi contenir une salle de cin\u00e9ma, immense comme un hangar de Ba\u00efkonour, et il m’explique qu’il est russo-moldave (m\u00e8re russe, avec laquelle il a pass\u00e9 le plus clair de son temps ; p\u00e8re moldave, officier dans la marine sovi\u00e9tique, souvent sur le d\u00e9part). Quand la conscription pour l\u2019\u00ab op\u00e9ration sp\u00e9ciale \u00bb a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9e, il a pu fuir la Russie. Il a laiss\u00e9 un fils derri\u00e8re lui, au Kamtchatka. Ils s’appellent, de loin en loin. Les r\u00e9seaux de communication coupent fr\u00e9quemment. Nous montons dans les balcons du th\u00e9\u00e2tre de b\u00e9ton. En contrebas, les adolescents jouent toujours \u00e0 cache-cache. Ils passent \u00e0 proximit\u00e9 d’une \u00e9norme roue de fer encastr\u00e9e \u00e0 fleur de sol. La sc\u00e8ne se trouvait l\u00e0, et pouvait tourner. <\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

G. confirme mon intuition : beaucoup d’Ukrainiens sont arriv\u00e9s ici depuis quelques ann\u00e9es. Ils \u00e9changent le plus souvent en russe <\/span>11<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Et G. de railler l’hypocrisie de nombre de Transnistriens qui clament haut et fort refuser la Moldavie, refuser de parler \u00ab moldave \u00bb, tout en tr\u00e9pignant d’impatience dans l\u2019attente de leurs papiers roumains, de leurs passeports pour l\u2019Europe. G. a des amis, de l’autre c\u00f4t\u00e9 du Dniestr. Aucun, bien s\u00fbr, ne veut perdre la face. Tous pr\u00e9tendent, avec plus ou moins de conviction et de sinc\u00e9rit\u00e9, adh\u00e9rer aux r\u00e9cits officiels. Hors de Tiraspol et de Bender\/Tighina, la r\u00e9gion s’effondre litt\u00e9ralement. \u00c0 la maison de la culture d’une petite ville, G. a vu un bout de toit s’\u00e9craser sur la sc\u00e8ne. Rares sont ceux qui vivent en Transnistrie et qui l\u2019entretiennent <\/span>12<\/sup><\/a><\/span><\/span>. Beaucoup r\u00eavent, \u00e0 mots couverts, de partir. Je me souviens des discussions surprises par mon oreille indiscr\u00e8te. Elles ne contenaient pas plus de d\u00e9sir d’\u00e9tranger que les conversations entre jeunes Fran\u00e7ais qui r\u00eavent de Londres ou de New York. Les m\u00eames ressorts sont \u00e0 l’\u0153uvre. \u00c0 moins que\u2026 G. me parle aussi de la corruption end\u00e9mique, d’un c\u00f4t\u00e9 comme de l\u2019autre de la fronti\u00e8re, et de ses effets d\u00e9vastateurs.<\/p>\n\n\n\n

Nous visitons le cimeti\u00e8re juif, autrefois immense. Seules quelques all\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. La majeure partie du cimeti\u00e8re a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9e en ce qui s’appelle le parc Alunelul. Sur les murs, \u00e0 l’int\u00e9rieur du cimeti\u00e8re, de grands encarts d\u00e9taillent le pogrom de 1903. All\u00e9es bouscul\u00e9es, tombes pench\u00e9es : beau naufrage du temps. Je n’ai jamais vu autant de c\u00e9notaphes. Nous lisons les st\u00e8les. Les dates de tr\u00e9pas disent d\u00e9j\u00e0 tout : mort en d\u00e9portation, mort en d\u00e9portation\u2026<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

La Maison de purification (Beit Tahara<\/em>) est en ruine. Je remarque que les portes de fer sont trou\u00e9es d’impacts de balles. On s’est cach\u00e9s, ici. On s’est tir\u00e9s dessus. Abrit\u00e9s du soleil par la Maison, nous essayons de boire un vin rouge affreux qui ressemble \u00e0 un vin chaud refroidi sans \u00e9pices et coup\u00e9 \u00e0 l’\u00e9thanol. G. a voulu que je go\u00fbte, dans un bouchon, au petit march\u00e9 qui jouxte le cimeti\u00e8re. Le viticulteur \u00e9tait assis sur une chaise pliante, sous un parasol et attendait le verdict, ou plut\u00f4t s’en foutait royalement, mais esp\u00e9rait bien que ces simagr\u00e9es aboutiraient \u00e0 l’achat de la bouteille.<\/p>\n\n\n\n

\u2013 Not the worst\u2026 Not the best\u2026<\/em>, juge G. <\/p>\n\n\n\n

\u2013 Not the best…<\/em>, acquiesc\u00e9-je. <\/p>\n\n\n\n

J\u2019ai instantan\u00e9ment mal au cr\u00e2ne. <\/p>\n\n\n\n

G. me raconte que Chi\u0219in\u0103u, il y a vingt ans, c’\u00e9tait tr\u00e8s dur, que la corruption \u00e9tait bien pire encore, qu\u2019il y avait aussi la mafia, les drogues, et que ceux dont il fallait le plus se m\u00e9fier, c\u2019\u00e9taient les policiers. Il me raconte une anecdote. Il a alors dix-huit ans. \u00c0 un festival de musique, une bagarre entre punks \u00e9clate \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui. Cette baston ne le concerne pas, il cherche \u00e0 s\u2019\u00e9carter. Mais il est attrap\u00e9 par un policier et jet\u00e9 avec les autres dans le panier \u00e0 salade. Alors qu’il tambourine pour qu’on le laisse sortir, un policier le tire du fourgon et le bat, le bat encore, l\u00e0, au vu et au su de tout le monde. Personne ne bronche. Il perd conscience. Il se r\u00e9veille, sanguinolent, laiss\u00e9 pour mort, dans une for\u00eat qu’il ne conna\u00eet pas. Forget your past<\/em>.<\/p>\n\n\n\n

Jour 7. 7 septembre<\/h2>\n\n\n\n

Je suis las des h\u00e9ros et des cosmonautes, las de \u00ab progr\u00e8s \u00bb, de la promesse des lendemains qui chantent. J\u2019ai besoin de chant, d\u2019un peu d\u2019apesanteur v\u00e9ritable, \u00e0 laquelle nulle fus\u00e9e ne m\u00e8ne, besoin de po\u00e9sie, peut-\u00eatre, d\u2019un sourire aussi \u2013 de mosa\u00efque, ou r\u00e9el. Le bonheur n\u2019est pas \u00e0 aller chercher dans le cosmos. <\/p>\n\n\n\n

Lyc\u00e9e Gogol : des tons rouges, orange, jaunes, quelques tesselles bleu-gris, blanc cass\u00e9, mauve p\u00e2le. Des rubans transforment un \u00e9cheveau en une caresse qui fleurit en des roses \u00e9panouies. La mosa\u00efque du Labyrinthe de la Connaissance<\/em> me r\u00e9chauffe le c\u0153ur. Voil\u00e0 un sourire. Les fractions, les lettres, les dessins g\u00e9om\u00e9triques, les formules math\u00e9matiques transmuent la fresque en grimoire. Magie hier, savoir aujourd’hui. Le bonheur, peut-\u00eatre : utiliser le second au service de la premi\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n

Nord-ouest de la capitale : quartier cossu, officines de caf\u00e9 proprettes et boutiques de luxe. \u00c9tang du parc Valea Morilor, sur lequel glisse un p\u00e9dalo bleu aux airs d’hippopotame, que surplombe le bunker cr\u00e8me de l’ambassade \u00e9tats-unienne et l’ancienne Maison des Nationalit\u00e9s, b\u00e2timent moderniste en porte-\u00e0-faux dont il est compliqu\u00e9 de s’approcher \u00e0 cause de la proximit\u00e9 justement de l’ambassade \u00e9tats-unienne. Je prends des forces avant le sud-est, l’h\u00f4tel National transform\u00e9 en pigeonnier brutaliste de quinze \u00e9tages, la r\u00e9sidence Romanita tout droit sortie de Blade Runner<\/em>, monstre de la Guerre des mondes <\/em>qui a pris racine, essaim aux alv\u00e9oles humaines. <\/p>\n\n\n\n

H\u00f4tel National : belle b\u00eate. J’en fais le tour, je cherche un acc\u00e8s. Je tombe sur une voiture de \u00ab carabiniers \u00bb. Le passager en lunettes de soleil me d\u00e9visage longuement, puis la voiture fait demi-tour, s’\u00e9loigne. Je continue. Je retrouve la voiture de police, gar\u00e9e quelques m\u00e8tres plus loin. Le policier a retir\u00e9 ses lunettes. C’est une chose rare, a fortiori j’imagine chez un policier en op\u00e9ration : je vois un sourire. Il parle \u00e0 quelqu’un dont j’aper\u00e7ois les pieds. Deux adolescents, grimp\u00e9s sur la rampe de l’h\u00f4tel. Le policier parle gentiment. Les gamins descendent. Le conducteur sort \u00e0 son tour du v\u00e9hicule, m\u2019enregistre, me dissuade. Bon. Je rentre \u00e0 Paris demain. Je pr\u00e9f\u00e8re l’h\u00f4tel au poste. Sur la fa\u00e7ade de l’h\u00f4tel, je remarque qu’on a install\u00e9 des cam\u00e9ras (j\u2019en rel\u00e8ve au moins trois). Une largeur du b\u00e2timent est h\u00e9riss\u00e9e d’antennes. Il doit faire office de relais aux ondes de toutes sortes. <\/p>\n\n\n\n

Romanita, nous voil\u00e0. Dix-huit \u00e9tages de rafistolages, de bow-windows plus ou moins improvis\u00e9s, d\u2019improbables balcons \u00e0 l’individualit\u00e9 ch\u00e9rie. Des parements de briques ou de parpaings viennent renforcer (alourdir ?) la structure comme autant de pansements. Du linge flotte aux fen\u00eatres. Il doit \u00eatre sec. Les habitants commencent \u00e0 rentrer chez eux, ils rentreront bient\u00f4t les perches. C\u2019est un perchoir en effet que la tour Romanita, un palmier de b\u00e9ton au tronc h\u00e9riss\u00e9, une pomme de pin aux \u00e9cailles closes, un donjon socialiste pour voir venir un monde meilleur. J’imagine ces vies qui tournent comme des vis dans la cage d’escalier, quand les ascenseurs sont en panne.<\/p>\n\n\n\n

Je finis sur la Danse des Muses. Le soir tombe sur Chi\u0219in\u0103u. Le couchant mordore la robe flottante… des muses, ou bien des nymphes ? Mais j’arrive un peu tard, le soleil est d\u00e9j\u00e0 bas. Les Muses se retirent, doucement, s’\u00e9vanouissent comme le songe d’une nuit de fin d’\u00e9t\u00e9. La mosa\u00efque se d\u00e9grade vite. Dans le coin inf\u00e9rieur gauche, un graffiti bleu pollue la symphonie \u00e0 dominantes blanche, jaune et noisette. \u00c0 droite, un orme a pouss\u00e9. Il d\u00e9passe d\u00e9j\u00e0 la mosa\u00efque. Les Muses ne le boudent pas. Elles dansent avec lui.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Jour 8. 8 septembre, matin <\/h2>\n\n\n\n

Les avions tracent dans le ciel de Chi\u0219in\u0103u leur sillage de mousseline. De l’observatoire abandonn\u00e9 du palais des Pionniers, on peut suivre un appareil qui file vers Paris. Je ne vois pas l’observatoire. Mais je sais qu’il est l\u00e0, et que je le survole. <\/p>\n\n\n\n

Nous avons en partage les ailleurs. Leur d\u00e9sir \u2013 pass\u00e9 transfigur\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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