{"id":365761,"date":"2026-10-19T15:31:10","date_gmt":"2026-10-19T13:31:10","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=365761"},"modified":"2026-10-24T16:49:13","modified_gmt":"2026-10-24T14:49:13","slug":"une-charge-de-police-a-paris-en-1902-le-tableau-dandre-devambez-ne-raconte-pas-ce-que-vous-croyez","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/une-charge-de-police-a-paris-en-1902-le-tableau-dandre-devambez-ne-raconte-pas-ce-que-vous-croyez\/","title":{"rendered":"Une charge de police \u00e0 Paris en 1902, le tableau d’Andr\u00e9 Devambez ne raconte pas ce que vous croyez"},"content":{"rendered":"\n
La Charge, d\u2019Andr\u00e9 Devambez, est un tableau pr\u00e9sent\u00e9 au Salon de la Soci\u00e9t\u00e9 des artistes fran\u00e7ais en 1902. La premi\u00e8re chose que l\u2019on remarque, c\u2019est son point de vue tr\u00e8s particulier. On sait pr\u00e9cis\u00e9ment d’o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 peint : d’un immeuble haussmannien situ\u00e9 \u00e0 l’angle du boulevard Montmartre et de la rue Vivienne, o\u00f9 habitait Devambez, et manifestement d’un balcon du 5e ou 6e \u00e9tage. <\/p>\n\n\n\n
Il repr\u00e9sente une charge de police contre des manifestants. On observe imm\u00e9diatement qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une sc\u00e8ne nocturne, les r\u00e9verb\u00e8res \u00e9tant allum\u00e9s. Il semblerait que ce soit le d\u00e9but de la nuit. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, l\u2019\u00e9clairage au gaz n\u2019est pas tout \u00e0 fait une nouveaut\u00e9, mais il reste une particularit\u00e9 des grandes villes. <\/p>\n\n\n\n
La sc\u00e8ne se d\u00e9roule manifestement au d\u00e9but de l\u2019hiver ou \u00e0 la fin de l\u2019automne, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la m\u00eame saison que celle que nous traversons actuellement. Ce qui permet de le dire, c\u2019est que l\u2019arbre situ\u00e9 \u00e0 gauche du tableau n\u2019a plus de feuilles. On sait que l\u2019hiver 1902 a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement froid, mais il ne fait pas si froid ce jour-l\u00e0, puisque de nombreux manifestants sont en costume. Il y a \u00e9galement des gens aux terrasses des caf\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n
On pourrait s\u2019\u00e9tonner que la manifestation ait lieu le soir, mais c\u2019\u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 assez commun \u00e0 la fin du XIXe et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, car les gens manifestaient apr\u00e8s le travail. Les manifestations commen\u00e7aient donc g\u00e9n\u00e9ralement vers 18 ou 19 heures, et non pas dans la journ\u00e9e, sauf dans le cas de tr\u00e8s grandes manifestations. Celle-ci n\u2019en est pas une. <\/p>\n\n\n\n
Si l\u2019on se rapproche du tableau, on voit qu\u2019il est structur\u00e9 autour du boulevard Montmartre, avec un grand espace libre autour d\u2019un r\u00e9verb\u00e8re, qui occupe le centre de la composition et attire l’\u0153il avec sa lumi\u00e8re qui dessine un cercle. Ce cercle est ferm\u00e9 en haut par les policiers et en bas par les manifestants. Leurs visages, figur\u00e9s par des points plus clairs, indiquent qu\u2019ils sont en train de fuir. Tout laisse penser que l\u2019attaque n\u2019a pas tout \u00e0 fait commenc\u00e9 et qu’il n’y a pas eu d’\u00e9chauffour\u00e9e ou de nasse, puisque la police se trouve derri\u00e8re les manifestants. <\/p>\n\n\n\n
Le tableau est volontairement trompeur. Lorsqu’on le regarde rapidement, on a l\u2019impression d\u2019une assez grande violence, notamment de la part de la police. On y voit les manifestants courir et le demi-cercle gris des policiers derri\u00e8re eux. La plupart des personnes qui ont \u00e9tudi\u00e9 ce tableau ont insist\u00e9 sur le fait que la foule \u00e9tait une grande pr\u00e9occupation \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Gustave Le Bon avait publi\u00e9 sa Psychologie des foules en 1895, dans laquelle il d\u00e9crit la foule comme un \u00eatre diff\u00e9rent de chaque individu qui la compose, un \u00eatre particuli\u00e8rement sensible, capable du pire comme du meilleur, de violence comme de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n
La violence \u00e9voqu\u00e9e est renforc\u00e9e par un certain nombre de d\u00e9tails, et notamment par le fait qu\u2019\u00e0 droite, pr\u00e8s de la ligne de lumi\u00e8re qui traverse le tableau, on aper\u00e7oit une petite tache blanche qui peut \u00eatre un mouchoir ou un journal, mais vraisemblablement quelque chose qui a \u00e9t\u00e9 rapidement abandonn\u00e9. Juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, on voit quelqu\u2019un qui vient de tomber. Cette personne est allong\u00e9e de tout son long sur la chauss\u00e9e. Et si l\u2019on d\u00e9place encore un peu plus le regard vers la droite, on peut voir un homme tr\u00e9buchant sur le trottoir. Il y a donc peut-\u00eatre des bless\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n
Cependant, et c\u2019est en cela que le tableau est trompeur, si l’on regarde de plus pr\u00e8s, on se rend compte qu’il ne s’agit pas d’une grande manifestation. D’une part, il y a assez peu de monde et le rassemblement est relativement calme, car il y a des badauds sur les trottoirs qui se tiennent tout \u00e0 fait droits et n’ont pas l’air effray\u00e9s du tout. Au premier plan, sur la gauche, on voit m\u00eame des silhouettes qui ach\u00e8tent des journaux dans un kiosque rest\u00e9 ouvert ; les terrasses des caf\u00e9s sont elles aussi ouvertes. Les gens se sont lev\u00e9s des tables des caf\u00e9s pour assister \u00e0 la charge de police, mais se tiennent encore une fois droits, papotent et forment des groupes. On peut aussi attirer l’attention sur les chevaux de fiacres. La premi\u00e8re impression de grand mouvement est donc contrari\u00e9e par cette forme de calme. <\/p>\n\n\n\n
D’autre part, les policiers sont \u00e0 pied, alors que les brigades cyclistes viennent d’\u00eatre cr\u00e9\u00e9es par le pr\u00e9fet L\u00e9pine et que l’on assiste \u00e0 cette \u00e9poque aux premi\u00e8res charges \u00e0 v\u00e9lo. Or, ici, c’est une police peu nombreuse qui se tient en deux rangs seulement. <\/p>\n\n\n\n
Ce tableau peut aussi \u00eatre trompeur pour nous qui le regardons aujourd\u2019hui. Nos habitudes en mati\u00e8re de manifestations pourraient nous amener \u00e0 penser que le mouvement repr\u00e9sent\u00e9 serait une sorte de r\u00e9volte, qu’il se situerait plut\u00f4t \u00e0 gauche et qu’il serait repouss\u00e9 par des forces de police repr\u00e9sentant le pouvoir et l’ordre dans ce qu’ils peuvent avoir de conservateur ou de r\u00e9actionnaire. On ne peut pas savoir avec certitude qui manifeste dans ce cas pr\u00e9cis, mais on sait qu’il y a eu un certain nombre de manifestations au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, entre 1900 et 1902 notamment, en d\u00e9fense de l’\u00e9cole confessionnelle, ou bien d’anarchistes ou de nationalistes antidreyfusards. L\u2019image que l’on peut avoir \u00e0 premi\u00e8re vue aujourd’hui, avec nos r\u00e9f\u00e9rences, n\u2019est ainsi probablement pas ce que le tableau repr\u00e9sente r\u00e9ellement. <\/p>\n\n\n\n
La r\u00e9ception du tableau est assez surprenante. En 1902, au Salon, il a \u00e9t\u00e9 per\u00e7u comme relevant du genre comique. On peut citer un document relativement peu connu : le compte rendu de Maurice Hamel, dans lequel il \u00e9crit : \u00ab C\u2019est dire que M. Devambez a parfaitement le droit de nous faire rire en faisant balayer le boulevard le soir par une charge de sergents de ville d\u00e9ploy\u00e9s en triangle, qui met en fuite des manifestants \u00e9perdus, effare des chevaux de fiacre et fait grouiller la foule aux terrasses des caf\u00e9s. La sc\u00e8ne, vue d’un sixi\u00e8me \u00e9tage en perspective plongeante, prend un comique inattendu et saisissant. \u00bb<\/p>\n\n\n\n
\u00c0 cette \u00e9poque, le tableau est consid\u00e9r\u00e9 de fa\u00e7on tr\u00e8s officielle comme comique. Il conna\u00eet ensuite une tout autre carri\u00e8re. Le pr\u00e9fet Jean Chiappe, qui a pris ses fonctions en 1927, a demand\u00e9 qu’il soit accroch\u00e9 dans son bureau. Il \u00e9tait assez connu que les gens qui lui rendaient visite voyaient ce tableau affich\u00e9 cette fois-ci \u00e0 l’honneur du savoir-faire des forces de l\u2019ordre et plus du tout comme un tableau comique. Il ne sera achet\u00e9 par l\u2019\u00c9tat qu\u2019en 1979.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"
Ce que donne \u00e0 voir d’aujourd’hui La Charge<\/em>, le chef-d\u2019\u0153uvre d\u2019Andr\u00e9 Devambez<\/p>\n","protected":false},"featured_media":365762,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"templates\/sunday-art.php","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":6,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[5036],"editorial_format":[4918],"week":[5222],"geo":[],"class_list":["post-365761","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-bruno-nassim-aboudrar","editorial_format-treize-minutes"],"acf":{"_thumbnail_id":365762,"excerpt":"Ce que donne \u00e0 voir d'aujourd'hui La Charge<\/em>, le chef-d\u2019\u0153uvre d\u2019Andr\u00e9 Devambez","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n