{"id":365560,"date":"2026-10-22T17:55:48","date_gmt":"2026-10-22T15:55:48","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=365560"},"modified":"2026-10-22T18:43:35","modified_gmt":"2026-10-22T16:43:35","slug":"barbara-kruger-et-jenny-holzer-ou-lart-davoir-le-dernier-mot","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/barbara-kruger-et-jenny-holzer-ou-lart-davoir-le-dernier-mot\/","title":{"rendered":"Barbara Kruger et Jenny Holzer ou l’art d’avoir le dernier mot"},"content":{"rendered":"\n

L’automne r\u00e9unit deux figures majeures de l’art am\u00e9ricain \u00e0 Paris : Barbara Kruger avec The History of Tears <\/em>\u00e0 la Bourse de Commerce (jusqu\u2019au 18 janvier 2027), et Jenny Holzer au mus\u00e9e d’Orsay avec J’ai vu<\/em> (du 20 octobre 2026 au 21 f\u00e9vrier 2027). Depuis la fin des ann\u00e9es 1970, les deux artistes travaillent le texte comme mat\u00e9riau, et d\u00e9clinent sur une multitude de supports (installations monumentales, sculptures, vid\u00e9os, projections, peintures\u2026) des messages cinglants, parfois dr\u00f4les ou touchants, profond\u00e9ment politiques. Elles empruntent les codes de la publicit\u00e9 et de l\u2019affichage pour les d\u00e9tourner dans des dispositifs inlassablement repris et affin\u00e9s au fil de leurs carri\u00e8res. <\/p>\n\n\n\n

La co\u00efncidence de ces deux expositions est l\u2019occasion de revenir sur des \u0153uvres d\u2019une intensit\u00e9 rare et d\u2019en mesurer l\u2019actualit\u00e9, alors m\u00eame qu\u2019elles font entendre, par le jeu de l\u2019intertextualit\u00e9 et de la m\u00e9diation, des voix venues d\u2019autres \u00e9poques : Barbara Kruger donne \u00e0 lire aux visiteurs de la Bourse de Commerce \u2013 Pinault Collection des textes d\u2019Aim\u00e9 C\u00e9saire et de George Orwell, tandis que Jenny Holzer parcourt les archives du mus\u00e9e d\u2019Orsay et enrichit ses trouvailles de documents glan\u00e9s dans les Epstein Files <\/em>comme dans la litt\u00e9rature du si\u00e8cle pass\u00e9, tel L\u2019\u00c9mancipation sexuelle de la femme<\/em>, r\u00e9dig\u00e9 en 1911 par l\u2019\u00e9crivaine, m\u00e9decin et anarchiste Madeleine Pelletier. <\/p>\n\n\n\n

Les mots \u00e0 l\u2019\u0153uvre d\u2019une subversion<\/h3>\n\n\n\n

En 2009, l\u2019exposition \u00ab elles@centrepompidou \u00bb, sous le commissariat de Camille Morineau, r\u00e9unissait dans sa section Le mot \u00e0 l\u2019\u0153uvre <\/em>des artistes qui, depuis la fin des ann\u00e9es 1970, explorent les formes narratives pour d\u00e9noncer les m\u00e9canismes de la publicit\u00e9, devenue omnipr\u00e9sente, mais aussi interroger les diff\u00e9rents points de vue qui circulent dans les sph\u00e8res m\u00e9diatique et politique. Ce moment est aussi celui de la Pictures Generation : une g\u00e9n\u00e9ration d\u2019artistes, parmi lesquels Cindy Sherman et Richard Prince, s\u2019approprie les images, et fait de la photographie non plus un outil documentaire, mais un instrument de critique de la repr\u00e9sentation. Barbara Kruger en est une figure majeure, et Jenny Holzer lui est souvent associ\u00e9e. Toutes deux s\u2019emparent non seulement du langage, mais aussi des espaces qu\u2019elles critiquent, pour adresser leurs \u0153uvres au grand public, au-del\u00e0 du seul monde de l\u2019art contemporain. <\/p>\n\n\n\n

Toutes deux ont commenc\u00e9 par investir les rues, produisant des \u0153uvres s’apparentant \u00e0 des affiches bon march\u00e9, imprim\u00e9es en nombre sur des feuilles de papier qu\u2019elles collent aux murs, sans les signer. Form\u00e9es dans le New York de la fin des ann\u00e9es 1970, elles se font remarquer par leur puissance visuelle et la radicalit\u00e9 de leur voix. Les premi\u00e8res \u0153uvres de Jenny Holzer rendues publiques sont les Truisms <\/em>(1977-79), une s\u00e9rie d’innombrables phrases en caract\u00e8res majuscules, r\u00e9dig\u00e9es comme une liste, o\u00f9 l\u2019artiste exprime diff\u00e9rents points de vue aujourd\u2019hui c\u00e9l\u00e8bres tels que Abuse of power comes as no surprise<\/em> ; Money creates taste<\/em> ; ou encore Raise boys and girls the same way<\/em>. Elle sera r\u00e9compens\u00e9e en 1990 par un Lion d\u2019Or \u00e0 la prestigieuse Biennale de Venise pour son exposition reprenant ces m\u00eames textes. Elle continue d\u2019imaginer des s\u00e9ries textuelles utilisant diff\u00e9rents ressorts narratifs : ses Inflammatory Essays <\/em>(1979-82) recensent des paroles aussi bien conservatrices que progressistes, imprim\u00e9es sur des feuillets de diff\u00e9rentes couleurs, eux aussi placard\u00e9s anonymement dans les rues. C\u2019est en investissant Times Square en 1982 que l\u2019\u0153uvre de Holzer prend un v\u00e9ritable tournant : ses mots s\u2019inscrivent d\u00e9sormais sur des panneaux lumineux, \u00e0 commencer par le Spectacolor, qui diffuse habituellement des publicit\u00e9s. <\/p>\n\n\n\n

Elle n\u2019a cess\u00e9 depuis de r\u00e9investir ce m\u00e9dium, et con\u00e7oit des installations monumentales o\u00f9 ses textes d\u00e9filent, \u00e0 la mani\u00e8re des bandeaux d\u2019information qui affichent les derni\u00e8res actualit\u00e9s, ou sous la forme de projections laser ou Xenon \u00e0 grande \u00e9chelle. Sans signer son intervention, l\u2019artiste compte sur l\u2019effet de surprise : le passant est d\u00e9sorient\u00e9 par ce qui lui est donn\u00e9 \u00e0 lire, dans un langage visuel pourtant familier. Pour cette nouvelle exposition \u00e0 Paris, les \u0153uvres de Jenny Holzer investissent des espaces historiques comme la fa\u00e7ade de l’ancienne gare d’Orsay et sa nef, ou encore les cimaises pens\u00e9es par Gae Aulenti pour l’am\u00e9nagement du mus\u00e9e en 1982, que l\u2019artiste traverse par un bandeau lumineux et circulaire ; semblable \u00e0 celui cr\u00e9\u00e9 pour sa premi\u00e8re exposition au Guggenheim de New York en 1989. Son intervention contemporaine dans un mus\u00e9e du XIXe si\u00e8cle est un v\u00e9ritable jeu de cam\u00e9l\u00e9on, qui n\u2019est pas sans rappeler le ressort narratif de ses premi\u00e8res expositions. Elle s\u2019empare d\u00e9sormais de colonnes et de bancs en marbre, y fait graver des phrases toujours aussi d\u00e9sar\u00e7onnantes, qui pourraient pourtant passer inaper\u00e7ues. L\u2019artiste cherche, sans rel\u00e2che, \u00e0 rendre possible un surgissement. <\/p>\n\n\n\n\n\n

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\u00a9 Barbara Kruger : Exposition \u00ab Remember Me \u00bb, Bourse de Commerce<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

La circulation de l\u2019\u0153uvre de Barbara Kruger s\u2019acc\u00e9l\u00e8re quant \u00e0 elle au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, avec des expositions majeures, comme celle de Monika Spr\u00fcth \u00e0 Cologne o\u00f9 l\u2019artiste est expos\u00e9e parmi Jenny Holzer, Cindy Sherman, Louise Lawler et Rosemarie Trockel, ou encore sa participation \u00e0 la Documenta <\/em>7 \u00e0 Kassel en 1982. C\u2019est en 1989 que son travail sort du monde de l\u2019art pour devenir bien connu du grand public, dans le contexte des manifestations contre les offensives du camp r\u00e9publicain pour faire annuler l\u2019arr\u00eat Roe v. Wade. L\u2019affiche Untitled (Your Body Is a Battleground) <\/em>montre un visage de femme en noir et blanc, divis\u00e9 en deux moiti\u00e9s, sur lequel est appos\u00e9 le texte dans un bandeau rouge. Le style de Kruger est ainsi proche des collages dada\u00efstes, par leur construction g\u00e9om\u00e9trique, et l\u2019artiste utilise une typographie r\u00e9pandue dans la communication de marque, le Futura Bold. L\u2019affiche conna\u00eet m\u00eame un \u00e9cho international : une version polonaise est diffus\u00e9e \u00e0 Varsovie en 1991, o\u00f9 les militantes f\u00e9ministes se proposent d\u2019en produire un certain nombre en d\u00e9fense du droit \u00e0 l\u2019avortement, et Kruger reprend cette affiche pour Savoir c\u2019est pouvoir<\/em>, sa version fran\u00e7aise, commissionn\u00e9e par le minist\u00e8re de la Culture pour le bicentenaire de la R\u00e9volution fran\u00e7aise. Form\u00e9e aux logiques de la communication visuelle, Barbara Kruger a fait ses armes dans la presse magazine et suivi des \u00e9tudes \u00e0 l\u2019universit\u00e9 d\u2019art et de design Parsons, o\u00f9 Diane Arbus est sa professeure de photographie. <\/p>\n\n\n\n

Comme Jenny Holzer, Barbara Kruger grandit dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019image occupe une place croissante : c\u2019est l\u2019\u00e2ge d\u2019or de la publicit\u00e9, et une g\u00e9n\u00e9ration de penseurs tels que Roland Barthes commence \u00e0 th\u00e9oriser la dialectique entre texte et image. On peut voir en ces artistes les contemporaines d\u2019un vaste mouvement d\u2019appropriation : celui des images, mais aussi de la langue. \u00ab J\u2019\u00e9cris parce que je ne veux pas des mots que je trouve \u00bb, \u00e9crit Roland Barthes en 1973 dans Le Plaisir du texte<\/em> : l\u2019\u00e9criture lui permet de se d\u00e9prendre du langage tout fait, en retranchant le st\u00e9r\u00e9otype au lieu de le reconduire. Refusant la doxa, Barthes fait de l\u2019\u00e9criture le lieu o\u00f9 interroger la nature m\u00eame des mots. \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, des autrices comme Monique Wittig inventent de nouvelles formes textuelles, et H\u00e9l\u00e8ne Cixous publie en 1975 Le Rire de la M\u00e9duse<\/em>, manifeste de l\u2019\u00e9criture f\u00e9minine : \u00ab Il faut que la femme s\u2019\u00e9crive […]. Il faut que la femme se mette au texte \u2014 comme au monde, et \u00e0 l\u2019histoire \u2014, de son propre mouvement. \u00bb L\u00e0 o\u00f9 Barthes soustrait le clich\u00e9, Kruger et Holzer choisissent de reprendre ce langage pour mieux le retourner. <\/p>\n\n\n\n

R\u00e9ponse \u00e0 Roland Barthes<\/h3>\n\n\n\n

Aujourd’hui, ce n’est pas une affiche qui est expos\u00e9e \u00e0 la Bourse de Commerce, mais une installation intitul\u00e9e d’apr\u00e8s Roland Barthes The History of Tears <\/em>(L’histoire des larmes), et un grand ensemble in situ, reprenant une de ses \u0153uvres embl\u00e9matiques des derni\u00e8res d\u00e9cennies : Untitled (Remember Me), <\/em>1988, qui donne son titre \u00e0 l\u2019exposition. Comme Holzer, Barbara Kruger n’a de cesse de retravailler ses premi\u00e8res \u0153uvres, avec pour souci de r\u00e9inventer la circulation de celles-ci sur diff\u00e9rents m\u00e9diums. Ses premi\u00e8res affiches papier, presque punks, deviennent des impressions sur toiles vinyles, puis des installations leds et vid\u00e9os qu’elle r\u00e9imagine aujourd’hui. Un \u0153il larmoyant, fig\u00e9 et en gros plan, surplombe le titre de l\u2019\u0153uvre Untitled (Remember Me)<\/em>. Sur fond de musique industrielle, alors que plusieurs interpellations d\u00e9filent \u00e0 l\u2019\u00e9cran, on peut y lire : \u00ab Remember me ; Dismember me ; Delete me \u00bb, ou encore \u00ab Unravel us ; Embrace us ; Replace us ; Release us \u00bb. L\u2019installation est une boucle vid\u00e9o de 23 minutes, scind\u00e9e par des moments de diffraction o\u00f9 l\u2019image de l\u2019\u0153il se pixellise, jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre. <\/p>\n\n\n\n

Le r\u00e9sultat est d\u00e9sarmant, autant par la mise en mouvement du texte que par le passage du moi au nous ; aussi par la versatilit\u00e9 du narrateur qui force notre identification. L\u2019atmosph\u00e8re sonore renforce le caract\u00e8re intrusif de l\u2019\u0153uvre dont la violence du gros titre martel\u00e9 est volontairement exacerb\u00e9e. Par un effet presque kitsch, c\u2019est le passage \u00e0 l\u2019\u00e9chelle cellulaire, ce qui nous est commun, qui devient explicite, une intention que traduit aussi l\u2019image microscopique du derme qui encadre l\u2019\u0153uvre. Phrases choc et vocabulaire visuel puissant contribuent \u00e0 notre d\u00e9sorientation, et nous n\u2019avons pas m\u00eame encore parcouru la Rotonde. Sur les vitrines historiques de la Bourse est inscrit, toujours en rouge, noir, et blanc : \u00ab Vole-le ; Pr\u00eate-le ; Embrasse-le ; Hurt it ; Casse-le ; Weaponize ; Theorize ; Marginalize\u2026 \u00bb Une cacophonie d\u2019injonctions contradictoires interroge les m\u00e9canismes d\u2019influence et la circulation des id\u00e9es, comme la reproduction des rapports de force. <\/p>\n\n\n\n

En p\u00e9n\u00e9trant la Rotonde de Tadao Ando, dont Kruger a enti\u00e8rement investi les murs et le sol, le trouble se fait plus grand encore. Cette installation pr\u00e9sente un ensemble de textes choisis par l\u2019artiste : un extrait de Cahier d\u2019un retour au pays natal <\/em>d\u2019Aim\u00e9 C\u00e9saire, un autre de 1984 <\/em>de George Orwell, mais aussi ses propres mots, o\u00f9 la r\u00e9currence des pronoms \u00ab Toi \u00bb et \u00ab Moi \u00bb prolonge l\u2019adresse de l\u2019artiste au spectateur. La phrase Toi, je veux dire moi, je veux dire toi<\/em>, est une formule r\u00e9currente de Kruger, devenue le titre de sa grande exposition itin\u00e9rante : \u00ab Thinking of You. I Mean Me. I Mean You \u00bb, pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 l\u2019Art Institute of Chicago, au LACMA, puis au MoMA, les trois plus grands mus\u00e9es d\u2019art contemporain am\u00e9ricains, entre 2021 et 2023. Les textes sont comme \u00e9clat\u00e9s sur les murs concaves de la rotonde, \u00e9tir\u00e9s et gigantesques, et le vertige est in\u00e9vitable alors que r\u00e9sonnent les vid\u00e9os de l\u2019installation. Dans cette exp\u00e9rience de lecture surnaturelle, on est comme aspir\u00e9s par les extraits choisis par l\u2019artiste :<\/p>\n\n\n\n

\u00ab Et surtout, (…) gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude st\u00e9rile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse\u2026 \u00bb<\/em> \u2013 Aim\u00e9 C\u00e9saire, Cahier d\u2019un retour au pays natal<\/em>, publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en 1939 dans la revue Volont\u00e9s<\/em>, puis en volume chez Pr\u00e9sence Africaine <\/em>(\u00e9dition d\u00e9finitive de 1956, r\u00e9guli\u00e8rement r\u00e9\u00e9dit\u00e9e en poche). <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Si tu veux une image du futur, imagine une botte pi\u00e9tinant un visage humain, pour toujours. \u00bb<\/em> \u2013 George Orwell, 1984<\/em>, traduit de l\u2019anglais par Romain Vigier, p. 273. <\/p>\n\n\n\n

\u00ab Toi. Tu es l\u00e0. Tu regardes \u00e0 travers le miroir, sombrement. Tu vois l\u2019invisible, l\u2019insaisissable, le presque inexistant. Toi. Qui que tu sois. Grav\u00e9 dans la m\u00e9moire. Jusqu\u2019\u00e0 ce que toi, l\u2019observateur, tu disparaisses. Plus rien. Toi aussi. \u00bb<\/em> <\/p>\n\n\n\n\n\n

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\u00a9 Barbara Kruger : Exposition \u00ab Remember Me \u00bb, Bourse de Commerce<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Dans cet espace verbo-visuel de forte intensit\u00e9, qui commence \u00e0 s\u2019apparenter \u00e0 un pi\u00e8ge, Barbara Kruger prend aussi le soin de dissimuler une question : Who will write the history of tears ? <\/em>Ces mots sont ceux de Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux<\/em> : \u00ab Qui fera l’histoire des larmes ? \u00bb (Seuil, 1977). La question parcourt le haut de la Rotonde comme une lucarne, et apporte avec elle une respiration. Au-del\u00e0 de la noirceur des pr\u00e9sages, il faut le dire, bien choisis par l\u2019artiste, il faut pouvoir imaginer ce que deviendra le marasme que l\u2019on conna\u00eet. Savoir imaginer une suite \u00e0 l\u2019histoire ; un avenir d\u00e9sirable o\u00f9 l\u2019on aura, au moins, su \u00e9couter les larmes du pass\u00e9, et o\u00f9 la sensibilit\u00e9 pourrait exister \u00e9hont\u00e9ment, devenir l\u2019instrument de notre sursaut politique, et non pas tourn\u00e9e en \u00ab sensiblerie \u00bb, comme le regrette Barthes en rappelant les chaudes larmes vers\u00e9es par les Grecs en leurs th\u00e9\u00e2tres. <\/p>\n\n\n\n

Il y a du sublime dans cette installation de Barbara Kruger, en ce qu\u2019elle place le spectateur dans une vuln\u00e9rabilit\u00e9 cruelle, tout en l\u2019invitant \u00e0 s\u2019y accrocher, par la profusion d\u2019images et de sons de cet environnement captivant. Kruger, en tant que photographe, r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 la m\u00e9diation des images et aux transformations entra\u00een\u00e9es par le num\u00e9rique tout au long de sa carri\u00e8re ; \u00e0 l\u2019instantan\u00e9it\u00e9 croissante que nous connaissons ; et \u00e0 l\u2019instinct de garder une trace des choses, qui se pose comme l\u2019enjeu central de la pratique photographique. Qui fera l’histoire des larmes ?<\/em>, nous demande-t-elle, alors que nous quittons l\u2019exposition. <\/p>\n\n\n\n

Le surgissement de Jenny Holzer <\/h3>\n\n\n\n

Comme Barbara Kruger, Jenny Holzer, utilise un \u00ab Je \u00bb en r\u00e9alit\u00e9 emprunt\u00e9, pour parler de la guerre, de ce qu\u2019il advient de l\u2019humanit\u00e9 ; du pouvoir \u00ab qui nous tue \u00bb \u2013 pour emprunter \u00e0 mon tour les mots qu\u2019elle m\u2019adressa, tout en me faufilant dans son exposition, quelques jours avant son ouverture. Holzer ne s\u2019efface pas derri\u00e8re les textes qu\u2019elle glane dans les archives du mus\u00e9e d\u2019Orsay \u00e0 l\u2019occasion de \u00ab J\u2019ai vu \u00bb. Je la rencontre alors qu\u2019elle se prom\u00e8ne sur la passerelle haute, pour capturer les reflets de lumi\u00e8re qui \u00e9manent de ses \u0153uvres dans l\u2019ancienne gare d’Orsay. La lumi\u00e8re inonde ses r\u00e9flexions ; elle se soucie des couleurs, des modulations du jour, et de ce que cela fait \u00e0 son travail. Le marbre est choisi pour sa douceur, les toiles sont couvertes de feuilles d\u2019or et de mat\u00e9riaux r\u00e9fl\u00e9chissants. Elle s\u2019inspire aussi des toiles de Rothko, dont l\u2019\u00e9tiolement des couleurs sur le bord la fascine, et qu\u2019elle cherche \u00e0 reproduire dans ses panneaux lumineux. <\/p>\n\n\n\n

Mais revenons au surgissement. L’artiste appara\u00eet sur la passerelle, impressionnante dans sa d\u00e9marche, lente et folle d\u2019assurance dans ses v\u00eatements noirs et amples, elle est terriblement \u00e9l\u00e9gante et sa pr\u00e9sence, punk. Dans une salle consacr\u00e9e \u00e0 la guerre (Jenny Holzer est n\u00e9e en 1950 et son p\u00e8re \u00e9tait aviateur pendant la Seconde Guerre mondiale), elle s\u2019amuse d\u2019un tableau \u00ab trop grand pour \u00eatre d\u00e9plac\u00e9 \u00bb hors de la premi\u00e8re galerie o\u00f9 se d\u00e9ploie son exposition, mais qu\u2019elle a tout de suite ador\u00e9. Une peinture immense, en effet, repr\u00e9sente une travers\u00e9e du d\u00e9sert par une troupe d\u2019hommes d\u00e9charn\u00e9s, transportant une jeune femme prise pour captive, et un bastion de gibiers d\u00e9coup\u00e9s. Il s\u2019agit d\u2019une \u0153uvre de Fernand Cormon (Ca\u00efn<\/em>, 1880), qui n\u2019est autre que la fuite de Ca\u00efn et des siens \u00e0 travers le d\u00e9sert, condamn\u00e9 \u00e0 errer \u00e9ternellement. Accroch\u00e9s de part et d’autre de celle-ci, des toiles de grand format de Jenny Holzer reproduisent notamment un document intitul\u00e9 \u00ab Emerging threats in the AI era \u00bb, un diagramme sur l\u2019intelligence artificielle publi\u00e9 dans The Express Tribune <\/em>en 2021 d\u2019apr\u00e8s les travaux de politistes, d’analystes, et d\u2019historiens de la guerre, listant les listes de risques de conflits sociaux que pourraient entra\u00eener le d\u00e9veloppement de l\u2019intelligence artificielle. Face \u00e0 elle, Holzer a eu \u00ab l\u2019immense chance \u00bb, se r\u00e9jouit-elle, d\u2019installer une peinture du Douanier Rousseau intitul\u00e9e La Guerre <\/em>(1894), qui figure all\u00e9goriquement comme une femme enrag\u00e9e volant au-dessus d\u2019un charnier, mais aussi une sc\u00e8ne guerri\u00e8re repr\u00e9sentant Jeanne d\u2019Arc (Frank Craig, La Pucelle<\/em>, 1907), que l\u2019artiste admire immens\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
\u00a9 Jenny Holzer, muse\u0301e d’Orsay <\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Les mots de Jenny Holzer traversent et illuminent l\u2019ancienne gare d\u2019Orsay de la m\u00eame fa\u00e7on, filant \u00e0 travers les vitrines et les salles, se refl\u00e9tant dans les immenses baies vitr\u00e9es. Un ensemble d\u2019\u0153uvres sur toiles pr\u00e9sentent des documents \u00ab interdits \u00bb : documents caviard\u00e9s traitant du 11 septembre, des \u00ab techniques d\u2019interrogatoire alternatives \u00bb \u2013 la torture autoris\u00e9e \u2013, des armes biochimiques, extraits des Epstein files<\/em>. Jenny Holzer compare le caviardage op\u00e9r\u00e9 par les services secrets \u00e0 une \u0153uvre d’art, presque \u00e0 un carr\u00e9 noir de Malevitch, souligne le co\u2013commissaire de l\u2019exposition, Nicolas Gausserand. L\u2019artiste interroge en tout cas ce qui est montr\u00e9 ou non, comme elle poursuit sa r\u00e9flexion sur le m\u00e9morial et l\u2019anti-m\u00e9morial, \u00e0 travers une exploration des archives du mus\u00e9e d\u2019Orsay, qui lui ont \u00e9t\u00e9 ouvertes. L\u2019exposition pr\u00e9sente 19 pi\u00e8ces en marbre, avec un accrochage s\u00e9lectionn\u00e9 par l\u2019artiste, qui, aid\u00e9e par les archivistes de la maison, a recens\u00e9 les plus de 700 citations qui ponctuent l\u2019exposition. <\/p>\n\n\n\n

Jenny Holzer a choisi d\u2019exposer aupr\u00e8s de certaines \u0153uvres du mus\u00e9e quantit\u00e9 de textes \u00e9crits par des artistes, certaines sont des jeunes femmes, d\u2019autres encore sont des \u00e9crivains, proches de grands peintres ; des psychiatres, des po\u00e8tes, ou des anarchistes, souligne-t-elle. Pr\u00e9f\u00e9rant emprunter les mots de Zola qu\u2019\u00e9crire des mots qui seraient, de toute fa\u00e7on, moins bien, Holzer consid\u00e8re sa chance de donner forme \u00e0 quantit\u00e9 de fulgurances qu\u2019elle esp\u00e8re, me souffle-t-elle, proph\u00e9tiser (to prophesy<\/em>). <\/p>\n\n\n\n

Dans une pr\u00e9c\u00e9dente exposition au Kunstmuseum Basel, Holzer avait parcouru les archives de Louise Bourgeois ; un ouvrage titanesque en subsiste. Celui-ci rec\u00e8le des associations de textes et d\u2019images choisies par l\u2019artiste, o\u00f9 des gravures du Moyen-\u00e2ge c\u00f4toient les \u0153uvres parfois grivoises mais toujours pleines de sensibilit\u00e9 de Bourgeois. Elle me parle de l\u2019artiste, elle aussi, am\u00e9ricaine, avec beaucoup d’admiration. Elle me fait le r\u00e9cit de la fin de sa vie o\u00f9, assise, elle \u00e9crivait depuis son lit, tandis qu’un assistant d\u00e9pla\u00e7ait minutieusement la feuille de papier sous sa main pour lui permettre de continuer d\u2019\u00e9crire. Une autre de ces artistes prolifiques ayant eu le virus du texte avant elle, et dont l\u2019h\u00e9ritage est ind\u00e9niable : toutes partagent la m\u00eame audace, la subversion intacte, tout au long d\u2019une carri\u00e8re coulant sur plusieurs d\u00e9cennies. Sur la co\u00efncidence qui am\u00e8ne son exposition \u00e0 coexister \u00e0 Paris avec celle de Barbara Kruger, Jenny Holzer se r\u00e9jouit : il est temps pour les old ladies <\/em>d\u2019\u00eatre vues. \u00ab J\u2019ai vu \u00bb, dans cette exposition, Jenny Holzer s\u2019emparer du \u00ab je \u00bb d\u2019illustres voix et nous le rendre plus incarn\u00e9 que jamais. <\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
\u00a9 Jenny Holzer, 2026, New York\/ADAGP, Paris Photo, muse\u0301e d’Orsay <\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

L\u2019infini du langage<\/h3>\n\n\n\n

Le d\u00e9ploiement de ses \u0153uvres dans le mus\u00e9e est dense, semblable \u00e0 un archipel o\u00f9 l\u2019on d\u00e9couvre, au gr\u00e9 de notre d\u00e9ambulation, des couples texte-image, en suivant la trace de bancs (stoneworks<\/em>) qu\u2019elle a cr\u00e9\u00e9s et install\u00e9s face aux \u0153uvres de la collection d\u2019Orsay. L\u2019artiste s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l’\u0153uvre du nabi Pierre Bonnard : devant Femme assoupie sur un lit <\/em>(1899), Holzer ironise : \u00ab Bizarre is maybe too strong, but perhaps pertinent \u00bb, \u00e0 la vue du gros orteil de la femme repr\u00e9sent\u00e9e \u2014 symbole bataillien s\u2019il y a. L\u2019artiste dit aussi avoir choisi le marbre du banc de sorte que ses veines reprennent les plis du drap froiss\u00e9 peint par Bonnard. Un sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9 fascine l\u2019artiste, et une certaine tension \u00e9rotique et sanglante (Lustmord<\/em>) parcourt sa s\u00e9lection. C\u2019est le cas de l\u2019\u0153uvre de Paul C\u00e9zanne, La Femme \u00e9trangl\u00e9e <\/em>(entre 1875 et 1876), que Jenny Holzer choisit de montrer face \u00e0 une phrase de Madeleine Pelletier, grav\u00e9e sur un des bancs de l\u2019exposition : \u00ab Les femmes doivent s’habituer \u00e0 porter un revolver pour les sorties du soir et les promenades \u00e0 la campagne. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

Le regard ac\u00e9r\u00e9 de l\u2019artiste cr\u00e9e ainsi des associations troublantes, parmi lesquelles on trouve un extrait des correspondances de Camille Claudel devant La Porte de l\u2019Enfer <\/em>de Rodin, un texte de Van Gogh face \u00e0 l\u2019Autoportrait de l’artiste <\/em>de Gustave Courbet, ou encore des \u00e9crits de Claude Monet : Holzer dit avoir \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e, en les d\u00e9couvrant, par la mani\u00e8re dont ils abordent \u00ab les questions fondamentales \u00bb. Je retrouve enfin ce qui est sans doute l\u2019association la plus personnelle de l\u2019exposition : le fascinant tableau de Pierre Bonnard, Le Boxeur (Portrait de l\u2019artiste)<\/em>, o\u00f9 l\u2019homme au visage carmin serre les poings face \u00e0 un ennemi absent de la toile (qu\u2019il m\u2019a longtemps plu d\u2019imaginer), et qui fait d\u00e9sormais face \u00e0 la parole sibylline de Van Gogh : \u00ab One must make desperate attempts \u00bb. <\/p>\n\n\n\n

Par son regard sur ces peintures et ces textes, Jenny Holzer ouvre le sens \u00e0 l\u2019infini. La puissance \u00e9vocatrice des associations voulues par l’artiste accorde une libert\u00e9 folle au spectateur qui, inopin\u00e9ment, rencontre des bribes de texte d\u2019une grande beaut\u00e9, ou red\u00e9couvre des \u0153uvres \u00e0 l\u2019aune du texte qui y est accoll\u00e9. C\u2019est certainement la libert\u00e9 et la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de l’artiste qui rendent cette exposition si belle, si ample et po\u00e9tique. Il s\u2019agit ici de privil\u00e9gier une approche po\u00e9tique du r\u00e9el, de reconna\u00eetre une pluralit\u00e9 de significations comme Barthes l\u2019\u00e9crivait ; et d\u2019\u00e9manciper le spectateur de toute lecture impos\u00e9e. D\u00e8s lors, la r\u00e9ception de l\u2019\u0153uvre devient une affaire intime ; une conviction silencieuse, un secret que l\u2019on s\u2019attache \u00e0 pr\u00e9server. C\u2019est cette m\u00eame libert\u00e9 qui a guid\u00e9 Holzer dans le choix des auteurs qui nous sont donn\u00e9s \u00e0 lire dans l\u2019exposition, mais aussi lors de projections \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du mus\u00e9e, organis\u00e9es du 18 au 22 octobre. <\/p>\n\n\n\n\n\n

\n \n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n \r\n <\/picture>\r\n \n
Claude Monet, lettre \u00e0 Th\u00e9odore Duret, 2 f\u00e9vrier 1884. \u00a9 Jenny Holzer, 2026, New York\/ADAGP<\/figcaption>\n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n

Sylvain Amic, le co-commissaire de l\u2019exposition disparu l\u2019ann\u00e9e pass\u00e9e, avait initi\u00e9 un projet avec Jenny Holzer sur la la\u00efcit\u00e9, il y a 20 ans, au mus\u00e9e Fabre de Montpellier. Ce dernier n\u2019avait pas pu voir le jour. Aujourd\u2019hui Jenny Holzer titre son exposition \u00ab J’ai vu \u00bb : elle est venue, elle a vu. En d\u00e9tournant la locution latine comme Victor Hugo avant elle, Holzer place surtout l\u2019emphase sur la critique du pouvoir, qui pourrait \u00eatre le c\u0153ur de son travail. Elle a souhait\u00e9 nous donner \u00e0 voir le fruit de ses recherches, transmettre ses peurs comme ses \u00e9merveillements. <\/p>\n\n\n\n

Qui \u00e9crira l\u2019histoire des larmes ? Sans doute les artistes, mais aussi les scientifiques, historiens, archivistes, dont Jenny Holzer s\u2019entoure pour nous livrer une exposition foisonnante, ouverte, et sinc\u00e8rement pr\u00e9sente au monde. Parmi les plus de 700 citations choisies pour \u00e9voquer la violence, la guerre, les passions amoureuses, comme le d\u00e9sarroi des artistes qui s\u2019obstinent \u00e0 d\u00e9peindre la nature de l\u2019\u00e2me, l\u2019humanit\u00e9 dans son sens le plus ancestral, et en esp\u00e9rer le sursaut, vous trouverez certainement la r\u00e9ponse \u00e0 cette question. <\/p>\n\n\n\n

Le sujet de la m\u00e9diation travaille profond\u00e9ment les \u0153uvres respectives de Barbara Kruger comme de Jenny Holzer : leurs explorations du langage se pr\u00e9sentent comme autant de tentatives de faire entendre des discours. Emprunter les mots des autres permet sans doute de mieux y parvenir, et nous permet d\u2019interroger, par le passage d\u2019un m\u00e9dium \u00e0 l\u2019autre, la possibilit\u00e9 m\u00eame de tenir un discours sur la guerre. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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