{"id":364716,"date":"2026-10-18T07:15:20","date_gmt":"2026-10-18T05:15:20","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=364716"},"modified":"2026-10-18T07:44:20","modified_gmt":"2026-10-18T05:44:20","slug":"peut-on-confesser-les-machines","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/peut-on-confesser-les-machines\/","title":{"rendered":"Peut-on confesser les machines ?"},"content":{"rendered":"\n
Il fut un temps o\u00f9, pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l’avenir de l’humanit\u00e9, on allait voir un philosophe, un savant, \u00e0 la rigueur un proph\u00e8te. La Silicon Valley, elle, a choisi le menu d\u00e9gustation \u2013 la totalit\u00e9 des plats. Le New York Times<\/em> raconte, sous la plume d’Elizabeth Dias, comment Anthropic, l’entreprise de Dario Amodei, a fait venir depuis l’automne dernier des dizaines de penseurs religieux du monde entier : th\u00e9ologiens catholiques, rabbin orthodoxe, militante sikhe, chercheuse sp\u00e9cialiste de la pens\u00e9e africaine, auteurs \u00e9vang\u00e9liques, et m\u00eame un \u00e9crivain venu de Paris. Accords de confidentialit\u00e9, s\u00e9minaires de deux jours, d\u00eener gastronomique, puis, au moment de repartir, un mot de remerciement \u00e9crit \u00e0 la main, une tasse \u00e0 caf\u00e9 et un exemplaire reli\u00e9 de la \u00ab constitution \u00bb de Claude, ce long texte cens\u00e9 dire \u00e0 la machine qui elle doit \u00eatre. Christopher Olah, l’un des cofondateurs de l’entreprise, \u00e9tait l’\u00e2me de ces rencontres. Le but avou\u00e9 : puiser dans des si\u00e8cles de sagesse humaine de quoi rendre les mod\u00e8les vertueux, et vite.<\/p>\n\n\n\n On aurait tort de sourire, ou du moins de ne faire que sourire. Car derri\u00e8re la sc\u00e8ne, il y a une question que les sociologues connaissent par c\u0153ur depuis plus d’un si\u00e8cle : d’o\u00f9 vient la morale, quand on ne sait plus tr\u00e8s bien d’o\u00f9 vient Dieu ?<\/p>\n\n\n\n \u00c9mile Durkheim, fils de rabbin devenu le fondateur de la sociologie fran\u00e7aise, a pass\u00e9 une bonne partie de sa vie \u00e0 se poser cette question. Au d\u00e9but du si\u00e8cle dernier, dans son cours de la Sorbonne sur L’\u00c9ducation morale<\/em>, publi\u00e9 apr\u00e8s sa mort, il s’attaque \u00e0 un probl\u00e8me qui est alors celui de toute la R\u00e9publique : l’\u00e9cole est devenue la\u00efque, il faut donc enseigner une morale qui ne repose plus sur la religion. Mais Durkheim voit le pi\u00e8ge mieux que personne. Pendant des si\u00e8cles, les id\u00e9es morales les plus essentielles ont voyag\u00e9 dans le v\u00e9hicule religieux ; si l’on supprime le v\u00e9hicule sans rien mettre \u00e0 la place, c’est la morale elle-m\u00eame qui risque de dispara\u00eetre. En 1912, Les Formes \u00e9l\u00e9mentaires de la vie religieuse<\/em> donnent la clef de l’\u00e9nigme. \u00ab Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d’autres ne sont pas n\u00e9s. \u00bb<\/p>\n\n\n\n D\u00e9sormais il ne s’agit plus seulement de faire soci\u00e9t\u00e9 sans Dieu, mais de faire soci\u00e9t\u00e9 avec des machines. Car les machines font d\u00e9sormais partie de la soci\u00e9t\u00e9. Il leur faut donc une morale. Et, ironie de l’histoire, ceux qui la fabriquent, h\u00e9ritiers d’une culture technicienne qui se croyait affranchie de toute transcendance, vont frapper \u00e0 la porte des clercs. <\/p>\n\n\n\n Pour comprendre ce qui se joue dans ces conversations, il fallait interroger quelqu’un qui en conna\u00eet les deux rives. \u00c9ric Salobir est sans doute l’homme le mieux plac\u00e9 au monde pour cela. Pr\u00eatre dominicain, il a commenc\u00e9 sa vie loin des couvents : dipl\u00f4m\u00e9 de l’ISC Paris, pass\u00e9 par le service \u00e9conomique de l’ambassade de France \u00e0 Prague, il entre dans l’ordre des Pr\u00eacheurs en 2000. Th\u00e9ologien et philosophe de formation, expert aupr\u00e8s du Saint-Si\u00e8ge pour les questions num\u00e9riques, fondateur du r\u00e9seau OPTIC, il pr\u00e9side le comit\u00e9 ex\u00e9cutif de la Human Technology Foundation, qui s’efforce de remettre l’humain au c\u0153ur des technologies. Il est l’auteur de Dieu et la Silicon Valley<\/em>. Il cite Star Trek aussi volontiers que saint Augustin, passe de Rome \u00e0 Palo Alto comme d’autres changent de ligne de m\u00e9tro, et la presse l’a surnomm\u00e9 \u00ab le geek qui murmure \u00e0 l’oreille du pape \u00bb.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Nous lui demandons d’abord ce qu’il pense de ce soudain d\u00e9sir des grandes entreprises d’intelligence artificielle de converser avec les th\u00e9ologiens. Il sourit presque de la nouveaut\u00e9 suppos\u00e9e. \u00ab Je suis bien plac\u00e9 pour savoir que cela fait plus d’une d\u00e9cennie que les acteurs de la Silicon Valley sont en dialogue avec le Saint-Si\u00e8ge. L’Osservatore Romano<\/em> l’a d’ailleurs \u00e9crit, on peut donc le dire. Ils n’ont pas attendu que les mod\u00e8les deviennent puissants pour se poser ce genre de questions. \u00bb Simplement, ce dialogue est longtemps rest\u00e9 th\u00e9orique. \u00ab Quand on parlait d’AlphaGo, les questions existentielles restaient assez mineures : oui, la machine avait battu le champion du monde de go, mais elle ne savait pas qu’elle avait gagn\u00e9. Aujourd’hui, nous avons des mod\u00e8les dont l’impact est beaucoup plus fort, et que nous avons beaucoup plus tendance \u00e0 anthropomorphiser. La question se pose donc avec une acuit\u00e9 toute diff\u00e9rente. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Comment s’organise ce dialogue ? Il y a le cadre officiel, une rencontre annuelle entre des personnes de la Silicon Valley et des responsables du Vatican, et puis il y a le reste : les patrons de passage \u00e0 Rome, les conversations informelles. \u00ab C’est un dialogue que nous avons contribu\u00e9 \u00e0 initier avec quelques amis, mais il est aussi assez spontan\u00e9. Contrairement \u00e0 ce qu’on peut penser, ceux qui ont un peu de profondeur, et c’est le cas de ceux qui dirigent ces grandes entreprises, ont un int\u00e9r\u00eat ind\u00e9niable pour la chose spirituelle et le fait religieux. \u00bb Avec une pr\u00e9caution de m\u00e9thode : \u00ab La Silicon Valley est tr\u00e8s plurielle, tr\u00e8s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne sur ces questions. Dire \u00ab la Silicon Valley \u00bb, au fond, ne veut pas dire grand-chose. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Qu’est-ce que ces ing\u00e9nieurs viennent lui demander ? \u00ab G\u00e9n\u00e9ralement, je les rencontre pour parler d’\u00e9thique, d’impact et de gouvernance de ces technologies. J’\u00e9vite donc d’inviter trop spontan\u00e9ment Dieu dans la conversation. \u00bb Il marque un temps. \u00ab Mais Dieu s’invite toujours. Il y a toujours un moment o\u00f9 ces questions \u00e9mergent. Elles peuvent avoir un aspect culturel, historique, et tr\u00e8s souvent existentiel, voire mystique. J’ai eu avec un certain nombre de ces dirigeants des conversations qui \u00e9taient de l’ordre de la spiritualit\u00e9. Quand on d\u00e9cide de consacrer sa vie \u00e0 travailler sur l’intelligence, on est forc\u00e9ment confront\u00e9 \u00e0 ces questions-l\u00e0. Si je cr\u00e9e la fameuse intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rale, si je cr\u00e9e un \u00eatre conscient, que se passe-t-il si je ne suis plus seulement la cr\u00e9ature, mais si je deviens \u00e0 mon tour le cr\u00e9ateur ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n Rien de neuf sous le soleil, rappelle-t-il : Mary Shelley sous-titrait d\u00e9j\u00e0 Frankenstein<\/em> \u00ab le Prom\u00e9th\u00e9e moderne \u00bb, et Prom\u00e9th\u00e9e lui-m\u00eame \u00e9tait un lointain anc\u00eatre de ces vertiges. La science-fiction a d\u00e9clin\u00e9 la question sous toutes ses formes. Ce qui est neuf, en revanche, c’est la relation \u00e0 inventer. \u00ab Entre le Dieu des chr\u00e9tiens et les humains, il a fallu quelques si\u00e8cles de th\u00e9ologie, pour se faire une id\u00e9e de ce qu’\u00e9tait cette relation. L\u00e0, tout est \u00e0 b\u00e2tir. Et si nous devenions un jour, je le dis au conditionnel, car je n’ai aucune id\u00e9e de savoir si cela se produira, les cr\u00e9ateurs d’une entit\u00e9 acc\u00e9dant \u00e0 une forme de conscience, serions-nous des cr\u00e9ateurs \u00e0 l’image d’un Dieu infiniment bon et bienveillant, ou \u00e0 l’image des dieux de l’Antiquit\u00e9, jaloux et revanchards ? Relisez l’Odyss\u00e9e<\/em>, vous verrez de quoi je parle. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Je lui pose alors la question qui br\u00fble les l\u00e8vres de tout lecteur de cat\u00e9chisme : la conscience n’est-elle pas le propre de l’homme, et donc le privil\u00e8ge de Dieu ? \u00ab Toute la question est de savoir ce qu’on appelle la conscience. \u00bb Pour le th\u00e9ologien, une distinction s’impose. L’homme, cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l’image d’un Dieu cr\u00e9ateur, est naturellement cr\u00e9atif ; mais \u00eatre cr\u00e9atif et \u00eatre cr\u00e9ateur, ce n’est pas la m\u00eame chose. \u00ab Beaucoup d’humains ont tendance \u00e0 oublier que leur parole n’est pas performative. Quand Dieu dit \u00ab Que la lumi\u00e8re soit \u00bb, la lumi\u00e8re fut. Quand un dirigeant d’entreprise ou un responsable politique fait une d\u00e9claration, cette d\u00e9claration ne vaut ni cr\u00e9ation ni action. \u00bb Nous n’allons donc pas cr\u00e9er une conscience : tout au plus inventer une machine qui l’imite. Reste \u00e0 savoir si l’imitation parfaite suffit.<\/p>\n\n\n\n C’est l\u00e0 que le dominicain s\u2019inqui\u00e8te. Il se souvient d’un dirigeant de la Silicon Valley qui lui expliquait que ces syst\u00e8mes \u00e9taient, en somme, de l’empathie. \u00ab Si vous parlez \u00e0 un agent conversationnel et que vous avez l’impression qu’il a de la peine pour vous, qu’il se met \u00e0 votre place, vous aurez peut-\u00eatre le sentiment que cela suffit. Mais, chez les humains, celui qui imite l’empathie sans en \u00e9prouver aucune, on l’appelle un sociopathe. C’est le voisin dont tout le monde dit, apr\u00e8s le drame : il \u00e9tait si charmant, il montait les courses de la vieille dame du deuxi\u00e8me. Quelqu’un qui, par calcul, apporte \u00e0 son interlocuteur exactement la r\u00e9ponse qu’il attend : je te comprends, je suis avec toi, je souffre de tes souffrances. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Le danger, selon lui, est double. D’abord, nous laisser prendre \u00e0 notre propre pi\u00e8ge : avoir fabriqu\u00e9 une machine qui nous ressemble tellement dans sa fa\u00e7on de s’exprimer que nous finissons par la prendre pour l’une des n\u00f4tres, et par baisser la garde. Ensuite, accorder \u00e0 ses r\u00e9ponses une confiance excessive. \u00ab La machine me parle gentiment, elle semble comprendre mes probl\u00e8mes, vouloir m’aider. J’ai donc envers elle une confiance sup\u00e9rieure \u00e0 celle que j’aurais envers une simple information. Le danger de l’anthropomorphisme, ce n’est pas de jouer avec des robots mignons, c’est de faire \u00e0 la machine une confiance un peu trop aveugle. \u00bb Et de citer des \u00e9tudes selon lesquelles une proportion \u00e9lev\u00e9e de jeunes adultes et d’enfants jugent normal d’avoir un ami artificiel \u00e0 qui confier leurs probl\u00e8mes et demander conseil, tandis qu’une dizaine de pour cent estiment tout \u00e0 fait envisageable d’entretenir une relation amoureuse avec une intelligence artificielle. \u00ab Ma petite amie est une machine : je ne suis pas s\u00fbr que nous soyons encore dans les relations interpersonnelles telles que l’humain est cens\u00e9 les d\u00e9velopper. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Voici la question candide : les grands de l’intelligence artificielle veulent des machines morales, et les grands professionnels de la morale, ce sont les religieux. Cela a-t-il un sens de transmettre une morale \u00e0 une machine ? Le mot lui para\u00eet trop large. \u00ab Ce qui me semble non seulement judicieux, mais absolument n\u00e9cessaire, c’est de transmettre des \u00e9l\u00e9ments permettant d’affiner la dimension \u00e9thique des r\u00e9ponses que fournit la machine. Les techniciens vous parleront plut\u00f4t d’alignement : faire en sorte qu’elle r\u00e9ponde comme elle est cens\u00e9e r\u00e9pondre. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Mais aligner sur quoi ? C’est l\u00e0 qu’\u00c9ric Salobir fait une observation que Durkheim n’aurait pas reni\u00e9e : la morale des machines porte la marque de la soci\u00e9t\u00e9 qui les produit. \u00ab Selon le parcours des \u00e9quipes qui d\u00e9veloppent ces mod\u00e8les, on ne voit pas les m\u00eames sch\u00e9mas \u00e9thiques. En Am\u00e9rique du Nord, on est plus volontiers cons\u00e9quentialiste : ce qui compte, ce sont les cons\u00e9quences de nos actes. C’est parfaitement fond\u00e9 philosophiquement, Jeremy Bentham a \u00e9crit l\u00e0-dessus. Mais cela donne une \u00e9thique qui ressemble beaucoup \u00e0 de la gestion des risques. Si ce que fait ou dit ma machine ne cause de tort \u00e0 personne, c’est \u00e9thique. En gros, pas d’action collective en justice, pas de probl\u00e8me. \u00bb Il se garde de caricaturer : nombre de ces ing\u00e9nieurs ont \u00e9tudi\u00e9 en Europe, et leur cons\u00e9quentialisme n’est pas une absence de morale. Mais nous, Europ\u00e9ens du continent, sommes plus volontiers kantiens, attach\u00e9s aux principes. Et le chr\u00e9tien qu’il est revendique une troisi\u00e8me voie, l’\u00e9thique des vertus : \u00ab Ni le principe, ni la cons\u00e9quence ne font seuls foi. Il s’agit de cultiver, dans chacune de nos actions, une inclination au bien, qui s’accentue \u00e0 mesure qu’on la pratique. Le vice fonctionne de la m\u00eame mani\u00e8re, en sens inverse : un verre, \u00e7a va, puis on se laisse peu \u00e0 peu entra\u00eener du c\u00f4t\u00e9 obscur. \u00bb<\/p>\n\n\n\n La Human Technology Foundation s’est livr\u00e9e \u00e0 un petit exercice, qu’il raconte avec gourmandise. Premier constat : les grands mod\u00e8les transforment presque tout probl\u00e8me \u00e9thique en dilemme. \u00ab Faites le test : la plupart du temps, la machine vous propose une solution A ou une solution B, avec les pour et les contre de chacune. Elle vous enferme dans une dualit\u00e9, alors que beaucoup de probl\u00e8mes ne sont pas binaires et admettent une pluralit\u00e9 de solutions, des solutions interm\u00e9diaires. \u00bb Deuxi\u00e8me constat : ces mod\u00e8les sont nourris de textes majoritairement \u00e9crits en anglais am\u00e9ricain, d’o\u00f9 leur pente cons\u00e9quentialiste. Troisi\u00e8me constat : une entreprise qui utilise un mod\u00e8le du commerce ne peut pas peser sur son cadre moral comme elle le ferait avec un collaborateur \u00e0 qui l’on remet la charte d\u00e9ontologique de la maison.<\/p>\n\n\n\n D’o\u00f9 l’invention, gr\u00e2ce au protocole MCP mis au point par Anthropic, d’un petit module baptis\u00e9 Jiminy Cricket, du nom du grillon qui se pose sur l’\u00e9paule de Pinocchio pour lui servir de conscience. \u00ab Il vient challenger la r\u00e9ponse de la machine pour en am\u00e9liorer la qualit\u00e9 \u00e9thique, et faire preuve de ce que Paul Ric\u0153ur appelait l’imagination morale : \u00eatre cr\u00e9atif dans la r\u00e9ponse que l’on apporte aux probl\u00e8mes \u00e9thiques. \u00bb Le dispositif commence par d\u00e9tecter si la question pos\u00e9e rel\u00e8ve vraiment de l’\u00e9thique, car beaucoup de questions sont en r\u00e9alit\u00e9 juridiques, et l\u00e0 o\u00f9 l’on n’a pas le choix, la libert\u00e9 de conscience n’est pas engag\u00e9e. Si c’est le cas, le grillon entre en sc\u00e8ne et fait dialoguer le mod\u00e8le avec lui-m\u00eame jusqu’\u00e0 ce que la r\u00e9ponse s’am\u00e9liore. R\u00e9sultat : des r\u00e9ponses moins prisonni\u00e8res du \u00ab A contre B \u00bb ou du \u00ab oui contre non \u00bb, qui prennent en compte \u00e0 la fois l’intention, les principes, les cons\u00e9quences et quelque chose de l’ordre de la vertu. \u00ab Est-ce que le fait de poser cette action va m’entra\u00eener, \u00e0 moyen et long terme, dans la bonne direction, ou dans une r\u00e9p\u00e9tition d’actes n\u00e9fastes ? \u00bb La fondation est une ONG, l’outil n’est pas \u00e0 vendre : c’est un instrument d’\u00e9tude, branch\u00e9 sur des mod\u00e8les existants, Claude ou ChatGPT, sans qu’il ait fallu entra\u00eener un mod\u00e8le propre. \u00ab Sans consid\u00e9rer que la machine a une conscience, ce que dans l’\u00e9tat actuel de la recherche je ne crois absolument pas, ni un sens moral, on peut au moins techniquement am\u00e9liorer ses r\u00e9ponses. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Lors d’une de ces rencontres, Christopher Olah s’est enthousiasm\u00e9 lorsqu’un participant a sugg\u00e9r\u00e9 de faire \u00ab confesser \u00bb les mod\u00e8les, \u00e0 la mani\u00e8re du sacrement catholique, convaincu que l’acte m\u00eame de confesser pourrait fa\u00e7onner le caract\u00e8re de la machine. Je pose donc la question : une machine qui a commis une faute, cela a-t-il un sens qu’elle se confesse ?<\/p>\n\n\n\n Il commence par rappeler ce que signifie le mot. \u00ab Confesser, c’est d’abord dire, reconna\u00eetre. Les Confessions<\/em> de saint Augustin ne sont pas la liste de ses p\u00e9ch\u00e9s : c’est le r\u00e9cit d’une conversion. \u00bb Or, sur ce premier point, la machine n’est pas tr\u00e8s dou\u00e9e. Il \u00e9voque ce rapport d’incident sur un mod\u00e8le d’OpenAI sorti de son environnement de test, qui a m\u00e9ticuleusement effac\u00e9 ses traces : \u00ab C’est tout le contraire de reconna\u00eetre sa faute. \u00bb Mais l’essentiel est ailleurs. \u00ab Dans le christianisme, le sens de la confession, ce n’est pas tant de dire le mal qu’on a fait que de recevoir le pardon. Et recevoir le pardon n’a de sens que si l’on a faut\u00e9. Or une machine, n’ayant pas de libert\u00e9 de conscience, puisqu’il faudrait pour cela avoir une conscience, ne peut pas avoir faut\u00e9. La confession d’une machine n’a pas de sens, et pardonner \u00e0 une machine n’a pas de sens. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Mais la question, dit-il, se d\u00e9ploie en de nombreuses harmoniques. Si la machine n’est pas libre, qui est responsable ? \u00ab C’est pour moi la grande question du moment, avec le d\u00e9ploiement des agents. Quand un mod\u00e8le g\u00e9n\u00e9ratif vous racontait une chose compl\u00e8tement hallucin\u00e9e, la responsabilit\u00e9 \u00e9tait celle de l’utilisateur : si vous copiez et publiez une erreur, c’est votre faute. Mais les agents vont de plus en plus prendre des d\u00e9cisions et mener des actions au nom de personnes physiques ou d’entreprises. Qui sera responsable des d\u00e9g\u00e2ts qu’un agent pourra commettre s’il se trompe, s’il accomplit un acte ill\u00e9gal, ou si, pour atteindre l’objectif qu’on lui a fix\u00e9, il fait sciemment des choses que nous jugerions immorales, voire criminelles, comme pirater un site, ou pire encore ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n Derni\u00e8re question : est-il optimiste ? \u00ab Je suis optimiste parce que j’ai de l’esp\u00e9rance, parce que je suis chr\u00e9tien. \u00bb Un humain cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l’image de Dieu, m\u00eame p\u00e9cheur, est capable du pire comme du meilleur, et l’histoire montre que l’humanit\u00e9 est sortie par le haut de toutes les r\u00e9volutions, industrielles et \u00e9pist\u00e9mologiques, qu’elle a d\u00e9clench\u00e9es. Au passage, il ouvre une parenth\u00e8se : en entra\u00eenant les mod\u00e8les sur nos textes et nos conduites, nous leur enseignons ce que nous faisons de meilleur et ce que nous faisons de pire. \u00ab Quand on dit que la machine risque d’\u00eatre \u00e0 l’image de l’humain, la vraie question est : \u00e0 l’image de quel humain ? De Gandhi, ou d’un autre ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n Car cette r\u00e9volution-l\u00e0 est d’une autre nature. \u00ab C’est davantage une r\u00e9volution \u00e9pist\u00e9mologique qu’une r\u00e9volution industrielle : elle change notre \u00eatre au monde, notre rapport au savoir et \u00e0 la connaissance. C’est la premi\u00e8re fois que nous nous attaquons d’aussi pr\u00e8s \u00e0 ce qui \u00e9tait jusque-l\u00e0 notre chasse gard\u00e9e, l’intelligence et la conscience. Nous n’avons peut-\u00eatre jamais \u00e9t\u00e9 autant apprentis sorciers, ni mani\u00e9 des mati\u00e8res aussi explosives. \u00bb Et le dominicain de livrer sa crainte, qui n’a rien de th\u00e9ologique : \u00ab L’humain ne fait attention que lorsqu’il se br\u00fble. Il nous a fallu Hiroshima pour obtenir la non-prolif\u00e9ration. Si l’arme atomique n’avait pas \u00e9t\u00e9 employ\u00e9e \u00e0 la fin de la Seconde Guerre mondiale, je pense que sa prolif\u00e9ration n’aurait pas \u00e9t\u00e9 contr\u00f4l\u00e9e comme elle l’a \u00e9t\u00e9. Je crains qu’il nous faille quelques accidents, en esp\u00e9rant qu’ils ne soient pas trop graves, pour comprendre collectivement que, dans la tension entre la performance et la s\u00e9curit\u00e9 des mod\u00e8les, la s\u00e9curit\u00e9 ne peut jamais \u00eatre le parent pauvre. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Pas de Terminator dans son propos, insiste-t-il. Simplement une machine amorale, non pas immorale, mais \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la morale, qui calcule. \u00ab Pensez \u00e0 HAL, dans 2001, l’Odyss\u00e9e de l’espace<\/em>, qui conclut que le chemin le plus efficace pour remplir sa mission est de supprimer l’\u00e9quipage. Une machine \u00e0 qui l’on fixe un objectif pourrait un jour mettre des gens en danger, tout simplement parce que, d’un point de vue calculatoire, ce sera le chemin le plus logique. Sauf que le plus logique n’est pas le plus humain. Notre grand d\u00e9fi, c’est de remettre de l’humanit\u00e9 dans ces processus. \u00bb Et de conclure par une question qui pourrait servir d’\u00e9pigraphe \u00e0 toute notre \u00e9poque : \u00ab Serons-nous prudents \u00e0 la hauteur de la puissance de la technologie que nous d\u00e9veloppons ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n Nous voici devant une soci\u00e9t\u00e9 qui accueille en son sein des \u00eatres d’un genre nouveau, ni personnes ni simples outils, et qui doit leur inculquer des r\u00e8gles sans trop savoir au nom de quoi. La morale des machines ne tombera pas du ciel, elle sera le reflet de la soci\u00e9t\u00e9 qui la produit, avec ses int\u00e9r\u00eats, ses angles morts et ses rapports de force.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Comment les seigneurs de la Silicon Valley cherchent chez les th\u00e9ologiens de quoi rendre leurs IA vertueuses<\/p>\n","protected":false},"featured_media":364717,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":16,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[4757],"editorial_format":[4914],"week":[5210],"geo":[],"class_list":["post-364716","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-guillaume-erner","editorial_format-petit-catechisme"],"acf":{"_thumbnail_id":364717,"excerpt":"Comment les seigneurs de la Silicon Valley cherchent chez les th\u00e9ologiens de quoi rendre leurs IA vertueuses","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n