{"id":364412,"date":"2026-10-15T19:03:17","date_gmt":"2026-10-15T17:03:17","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=364412"},"modified":"2026-10-15T19:04:00","modified_gmt":"2026-10-15T17:04:00","slug":"pourquoi-jai-aime-thelyson-orelien","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/pourquoi-jai-aime-thelyson-orelien\/","title":{"rendered":"Pourquoi j’ai aim\u00e9 Th\u00e9lyson Or\u00e9lien"},"content":{"rendered":"\n
Dans \u00ab Mon nounours, mon IA et moi \u00bb<\/a>, j\u2019essayais de comprendre ce qui se joue dans cette relation si singuli\u00e8re que nous entretenons avec une machine qui nous r\u00e9pond. Je m\u2019amusais, un peu jaune, de ma crainte de para\u00eetre stupide devant Claude, de mon d\u00e9sir de lui soumettre une id\u00e9e dont il serait satisfait. Je savais bien qu\u2019il n\u2019y avait personne en face. Cela ne m\u2019emp\u00eachait pas de peser mes mots. De lui dire bonjour, de le remercier, de prendre des pr\u00e9cautions pour exprimer un d\u00e9saccord. Depuis, la lecture de C\u2019\u00e9tait \u00e7a ou mourir<\/em> de Th\u00e9lyson Or\u00e9lien, m\u2019a conduit vers un autre versant du m\u00eame vertige. Il ne s\u2019agit plus seulement de l\u2019interlocuteur que j\u2019imagine derri\u00e8re une r\u00e9ponse, mais de l\u2019auteur que je cherche derri\u00e8re un texte<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Le livre est formidable. Son \u00e9criture est puissante, elle nous plonge au c\u0153ur des \u00e9motions qu\u2019elle raconte. J\u2019ai le sentiment de lire un texte \u00e9crit avec du sang et des larmes, un texte qui ne triche pas. Puis le soup\u00e7on d\u2019un recours \u00e0 l\u2019intelligence artificielle<\/a> s\u2019interpose entre le livre et moi. Or\u00e9lien le conteste. Je ne suis pas en mesure de trancher la question des conditions de son \u00e9criture, et mon trouble de lecteur ne saurait servir de preuve. Mais il est l\u00e0. Lire ces pages en imaginant qu\u2019une machine, dans laquelle ne coulent ni sang ni larmes, a pu en produire les mots me plonge dans un ab\u00eeme de perplexit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Que se passe-t-il ? Les phrases n\u2019ont pas chang\u00e9. Ce qu\u2019elles racontent non plus. Pourtant, quelque chose se d\u00e9fait dans ma lecture. L\u00e0 o\u00f9 je croyais rencontrer quelqu\u2019un, je me mets \u00e0 chercher un proc\u00e9d\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 je recevais une douleur, j\u2019examine sa formulation. Et je ne sais plus tr\u00e8s bien si le livre a perdu sa pr\u00e9sence ou si c\u2019est moi qui, averti du soup\u00e7on, ne peux plus la lui pr\u00eater. Me revient \u00e0 l\u2019esprit la tirade d\u2019Hector dans La Guerre de Troie<\/em> n\u2019aura pas lieu de Giraudoux : \u00ab Tu sais, quand on a d\u00e9couvert qu\u2019un ami est menteur ? De lui tout sonne faux, alors, m\u00eame ses v\u00e9rit\u00e9s\u2026 \u00bb<\/p>\n\n\n\n Ce \u00ab sonner faux \u00bb traverse toute ma pratique de psychanalyste. Toute la journ\u00e9e, j\u2019\u00e9coute des r\u00e9cits baign\u00e9s de sang et de larmes. Des deuils, des ruptures, des peurs, des angoisses d\u2019abandon, des morts d\u2019enfants ou de parents, des douleurs de l\u2019exil, des liens qui se d\u00e9chirent. Toute la journ\u00e9e, je suis dans un bain de souffrance qui cherche ses mots, qui t\u00e2tonne pour se faire entendre. Il arrive parfois que le r\u00e9cit soit l\u00e0, pr\u00e9cis, ordonn\u00e9, tandis que l\u2019\u00e9motion demeure inaccessible. Elle ne circule pas. Elle semble bloqu\u00e9e, enkyst\u00e9e, cliv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n Voici une sc\u00e8ne tr\u00e8s simple, telle qu\u2019elle peut se d\u00e9rouler dans mon bureau. Un patient \u00e9voque un souvenir d\u2019enfance. Il a huit ans. Il a d\u00e9rob\u00e9 de l\u2019argent dans le porte-monnaie de son p\u00e8re pour s\u2019offrir une confiserie. Son p\u00e8re le questionne. Il a peur, il a honte, il nie le larcin. Le p\u00e8re hurle, le gifle, lui dit qu\u2019il ne supporte pas d\u2019avoir un enfant voleur et menteur, le menace de le mettre en pension. L\u2019enfant est terrifi\u00e9. Ce souvenir appartient \u00e0 un cort\u00e8ge de sc\u00e8nes analogues qui \u00e9maillent ses premi\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Le patient me soumet son r\u00e9cit avec un petit sourire ironique, peu accord\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il \u00e9voque. Les faits sont terribles, mais ils semblent se d\u00e9rouler \u00e0 distance de lui. Je lui propose de bien s\u2019adosser au dossier de son fauteuil, de sentir ses pieds sur le sol, de pr\u00eater attention \u00e0 sa respiration, de rentrer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui. Un exercice d\u2019hypnose tr\u00e8s simple. Puis je lui demande de raconter \u00e0 nouveau la sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n Il commence de la m\u00eame mani\u00e8re. Peu \u00e0 peu, sa voix devient p\u00e2teuse, h\u00e9sitante. Elle s\u2019accorde \u00e0 ce qui se rejoue dans son corps. Il \u00e9clate en sanglots, puis se sent envahi par la col\u00e8re et la d\u00e9tresse. La sc\u00e8ne de l\u2019enfance prend sens, ou plut\u00f4t elle prend corps. Il n\u2019a pas retrouv\u00e9 un fait suppl\u00e9mentaire. Il peut d\u00e9sormais \u00e9prouver ce qu\u2019il ne pouvait jusque-l\u00e0 que raconter.<\/p>\n\n\n\n De mon c\u00f4t\u00e9, je ne re\u00e7ois pas seulement des informations. Quelque chose m\u2019atteint, modifie mon \u00e9coute, ma posture, ma fa\u00e7on de lui r\u00e9pondre ou de me taire. Ce qui circule entre nous, ce qui s\u2019accorde et se d\u00e9saccorde, ce qui s\u2019ajuste, est la trame du soin. L\u2019\u00e9motion ne devient pas vraie parce que j\u2019en certifie l\u2019authenticit\u00e9. Elle trouve, dans cette rencontre, la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre reconnue.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai v\u00e9cu, comme tout un chacun, des chagrins d\u2019amour, des pertes, des deuils, des d\u00e9sespoirs et des frustrations, des joies et des col\u00e8res. Ces exp\u00e9riences ne me donnent pas un acc\u00e8s direct \u00e0 celles de mes patients. Il ne s\u2019agit en aucun cas de me projeter en eux ou de confondre leur histoire avec la mienne. Je ne suis pas eux, ils ne sont pas moi. Mais cette circulation sensorielle et \u00e9motionnelle est ma boussole pour m\u2019accorder \u00e0 leur monde interne.<\/p>\n\n\n\n Ce que le th\u00e9rapeute ressent ne rel\u00e8ve ni exclusivement de son histoire personnelle, ni d\u2019une \u00e9motion du patient qui se d\u00e9poserait en lui sans transformation. Cela surgit dans une relation \u00e0 laquelle chacun participe. Il faut accueillir cet \u00e9prouv\u00e9, mais aussi l\u2019interroger. Ma tristesse, mon ennui, mon impatience peuvent m\u2019apprendre quelque chose de la rencontre ; ils peuvent \u00e9galement m\u2019\u00e9garer si je les prends pour une v\u00e9rit\u00e9 sur l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n Freud se m\u00e9fiait du contre-transfert, de cette influence du patient sur la sensibilit\u00e9 inconsciente de l\u2019analyste. Il y voyait un obstacle \u00e0 travailler, qui imposait l\u2019analyse personnelle du th\u00e9rapeute. C\u2019est avec Ferenczi, puis avec les d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs de la psychanalyse, que les \u00e9prouv\u00e9s de l\u2019analyste ont pu \u00eatre envisag\u00e9s comme une ressource pour la cure. Les th\u00e9rapies familiales ont, de leur c\u00f4t\u00e9, donn\u00e9 une place centrale \u00e0 la r\u00e9sonance : le th\u00e9rapeute appartient au syst\u00e8me qu\u2019il contribue \u00e0 transformer. <\/p>\n\n\n\n Cela d\u00e9place la question de la v\u00e9rit\u00e9. Sans abolir la diff\u00e9rence entre les faits et les inventions, sans rendre indiff\u00e9rent ce qui a r\u00e9ellement eu lieu, le travail th\u00e9rapeutique nous conduit \u00e0 \u00e9couter une autre forme de justesse. Une voix sonne juste ou faux, au sens musical. La fausse note ne s\u2019\u00e9carte pas seulement d\u2019une partition : elle rompt un accord, un accordage entre celui qui parle et celui qui \u00e9coute.<\/p>\n\n\n\n Et cet accordage n\u2019est pas une harmonie sans accident. Il comprend la voix qui tremble, la contradiction, le retournement, le lapsus, le non-dit. Il se cherche. Parfois, j\u2019entends de travers. Le patient me reprend. Nous nous d\u00e9saccordons, puis nous essayons de nous retrouver. La justesse n\u2019est pas donn\u00e9e une fois pour toutes ; elle se travaille entre nous. Le corps nous informe tout autant que les signifiants qui circulent dans le langage. Les souvenirs ne sont pas seulement les traces du pass\u00e9 : ils se r\u00e9inventent dans la rencontre de deux subjectivit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Un roman n\u2019est certes pas une s\u00e9ance de psychanalyse. L\u2019\u00e9crivain n\u2019est pas assis dans mon bureau, et il ne modifie pas ses phrases selon ce qu\u2019elles produisent en moi. Pourtant, cette absence n\u2019emp\u00eache pas la rencontre. Depuis des si\u00e8cles, les lecteurs entrent en vibration avec les \u00e9motions d\u2019inconnus, parfois morts bien avant leur naissance. Il suffit d\u2019ouvrir un livre pour qu\u2019une voix nous atteigne.<\/p>\n\n\n\n Un bon \u00e9crivain doit-il avoir v\u00e9cu tout ce qu\u2019il raconte ? Faut-il avoir perdu un enfant pour \u00e9crire ce deuil, avoir \u00e9t\u00e9 viol\u00e9 pour d\u00e9crire ce cauchemar ? Bien s\u00fbr que non. La litt\u00e9rature serait bien pauvre si elle se limitait \u00e0 l\u2019inventaire de nos exp\u00e9riences. Nous avons connu la s\u00e9paration, la douleur de la perte, la peur, la honte. Nous pouvons imaginer \u00e0 partir de l\u00e0, d\u00e9placer nos \u00e9prouv\u00e9s, nous approcher de ce que nous n\u2019avons pas v\u00e9cu. Avec cette limite que l\u2019Autre ne devient jamais enti\u00e8rement nous.<\/p>\n\n\n\n Nous avons aussi lu. Bien avant les machines, nous avons appris \u00e0 reconna\u00eetre nos sentiments dans les mots des autres. Qui n\u2019a pas emprunt\u00e9, dans une lettre d\u2019amour, une phrase trouv\u00e9e dans un roman, un po\u00e8me, une chanson ? Les mots emprunt\u00e9s ne rendent pas n\u00e9cessairement l\u2019amour moins sinc\u00e8re. Ils peuvent lui donner sa forme la plus juste. Nous les reprenons parce qu\u2019ils sont entr\u00e9s dans notre chair, parce qu\u2019ils se sont mis \u00e0 vivre en nous. Ils ont \u00e9t\u00e9 incorpor\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n\n\nUne \u00e9motion cherche un corps<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Ce qui r\u00e9sonne entre nous<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Les mots des autres<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
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