{"id":363601,"date":"2026-10-10T15:58:26","date_gmt":"2026-10-10T13:58:26","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=363601"},"modified":"2026-10-10T15:58:30","modified_gmt":"2026-10-10T13:58:30","slug":"metaphysique-des-miel-pops","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/metaphysique-des-miel-pops\/","title":{"rendered":"M\u00e9taphysique des Miel Pops"},"content":{"rendered":"\n
Il existe deux \u00e9coles. Certains versent le lait d’abord, puis les c\u00e9r\u00e9ales. Je fais l’inverse : les c\u00e9r\u00e9ales au fond du bol, puis je recouvre avec du lait.<\/p>\n\n\n\n
Il existe aussi deux mani\u00e8res de manger. Certains avalent toutes les c\u00e9r\u00e9ales, puis boivent le lait. Pas moi. Chaque cuiller\u00e9e doit contenir trois boules de Miel Pops et du lait, et cette r\u00e8gle est scrupuleusement respect\u00e9e jusqu’au bout. Le but est d’arriver \u00e0 un fond de bol o\u00f9 il ne reste ni fond de lait, ni Miel Pop solitaire. \u00c0 la derni\u00e8re cuill\u00e8re : trois Miel Pops, du lait, et plus rien apr\u00e8s. Le bol doit \u00eatre propre.<\/p>\n\n\n\n
Cette rigueur ne vaut que pour la junk food. Au McDonald’s, par exemple, je mange d’abord le burger, ensuite les frites. Jamais l’inverse.<\/p>\n\n\n\n
Le bol de c\u00e9r\u00e9ales est repr\u00e9sentatif d’un certain rapport \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition. Tout plat, au fond, est affaire de r\u00e9p\u00e9tition, mais le bon cuisinier est cr\u00e9atif ; l’obsessionnel, lui, ne l’est pas du tout, puisque son principe est de refaire, encore et encore, la m\u00eame chose. Cela rel\u00e8ve de la manie, voire de la monomanie, et mania<\/em> en grec, c’est la folie. Faut-il en conclure que ces rituels ont quelque chose de fou ? C’est toute la question de mon livre : l’obsession n’est pas la folie, c’est une mani\u00e8re d’exister.<\/p>\n\n\n\n D’abord, le bol de c\u00e9r\u00e9ales dit quelque chose du rapport de l’obsessionnel \u00e0 l’action. On l’imagine volontiers comme une cocotte-minute, hant\u00e9 par des pens\u00e9es intrusives jusqu’\u00e0 ce que tout explose et qu’il passe \u00e0 l’acte. C’est faux. L’obsessionnel, nous dit Freud, en reste au stade pr\u00e9actif. Il ne passe pas \u00e0 l’acte ; il jouit de penser, il jouit de ressasser. Chez lui, la pens\u00e9e ne pr\u00e9c\u00e8de pas l’action, parce qu’il n’y aura ni action ni concr\u00e9tisation. Le bol de c\u00e9r\u00e9ales est parfait pour cela : on n’y produit rien, on reste dans le rituel, et le simple fait de m\u00e2cher les c\u00e9r\u00e9ales toujours de la m\u00eame mani\u00e8re a la forme m\u00eame de la rumination.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Ensuite, il dit quelque chose de notre rapport au temps. Dans L’Irr\u00e9versible et la nostalgie<\/em>, Jank\u00e9l\u00e9vitch tient ceux qui r\u00eavent de remonter le temps pour des fous ou des idiots ; il n’aime gu\u00e8re l’\u00e9ternel retour de Nietzsche. Le temps avance en ligne droite. Et pourtant il fait une place \u00e0 la nostalgie, et \u00e0 une nostalgie particuli\u00e8re : non celle du week-end \u00e0 Capri dont tout le monde se souvient, mais celle d’un paysage terne, sans \u00e9clat, qui est le n\u00f4tre. Le bol de c\u00e9r\u00e9ales, c’est exactement ce repas-l\u00e0 : celui qu’on oublie, dont on ne parlera pas le lendemain, dont on a m\u00eame un peu honte. Or Jank\u00e9l\u00e9vitch \u00e9crit des gestes machinaux qu’ils \u00ab appellent la confirmation \u00e9l\u00e9mentaire que seule nous apporterait la deuxi\u00e8me fois \u00bb.<\/p>\n\n\n\n L’obsession, c’est ce qui nous fait enfin ouvrir un \u0153il sur ce \u00e0 quoi nous ne pr\u00eations aucune attention. Ce qu’elle refuse, ce n’est pas que le temps passe, c’est qu’il passe sans qu’on s’en rende compte. Quand on ressasse, le soir dans son lit, ce n’est pas le rendez-vous important qui revient, c’est la remarque anodine d’un inconnu, la r\u00e9plique qu’on n’a pas su faire. On la revit non pour mieux agir la prochaine fois, mais pour comprendre ce qui s’y jouait. C’est un creusement du temps dans le temps, comme la b\u00eate du Terrier<\/em> de Kafka : on refuse d’aller de l’avant pour creuser. M\u00e2cher et rem\u00e2cher ses c\u00e9r\u00e9ales, c’est cela.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Enfin, je ne voulais pas \u00e9crire un \u00e9loge de l’obsession, il y en a d\u00e9j\u00e0 trop, et certaines obsessions sont franchement p\u00e9nibles. Ce qui m’int\u00e9resse, c’est qu’elle nous donne acc\u00e8s \u00e0 une part de nous que nous ne connaissons pas. On ne s’aime pas particuli\u00e8rement en train de manger son bol de c\u00e9r\u00e9ales ; il y a l\u00e0 un plaisir un peu coupable. On aimerait cuisiner un vrai repas, et l’on se rabat sur le bol, moins par paresse que parce qu’une part de la volont\u00e9 r\u00e9siste. J’appelle cela l’anti-moi : quelque chose qui vient de nous, mais o\u00f9 l’on ne se reconna\u00eet pas. Ce n’est ni l’inconscient de la psychanalyse, ni une pathologie psychiatrique, ni une force obscure qui serait le mal en nous. C’est une part de nous que l\u2019on ne comprend pas, et qui pourtant nous fait agir. Un \u00e9lan existentiel, en somme : avec un bol de c\u00e9r\u00e9ales, je me nourris quand m\u00eame, je ne me laisse pas mourir, et peut-\u00eatre cela dit-il quelque chose de mes go\u00fbts, ou de ma faim, que je ne saurais \u00e9lucider.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Un bol, un rite et la recherche de la r\u00e9p\u00e9tition par G\u00e9raldine Mosna-Savoye<\/p>\n","protected":false},"featured_media":363605,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":3,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[5205],"editorial_format":[4915],"week":[5200],"geo":[],"class_list":["post-363601","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-geraldine-mosna-savoye","editorial_format-cuisine"],"acf":{"_thumbnail_id":363605,"excerpt":"Un bol, un rite et la recherche de la r\u00e9p\u00e9tition par G\u00e9raldine Mosna-Savoye","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n
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