{"id":363591,"date":"2026-10-10T16:03:32","date_gmt":"2026-10-10T14:03:32","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=363591"},"modified":"2026-10-10T16:07:10","modified_gmt":"2026-10-10T14:07:10","slug":"la-ou-lon-brule-les-livres-on-finit-aussi-par-bruler-les-hommes","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/la-ou-lon-brule-les-livres-on-finit-aussi-par-bruler-les-hommes\/","title":{"rendered":"L\u00e0 o\u00f9 l\u2019on br\u00fble les livres, on finit aussi par br\u00fbler les hommes"},"content":{"rendered":"\n
Les r\u00e9cents succ\u00e8s \u00e9lectoraux de l\u2019AfD (Alternative f\u00fcr Deutschland) dans trois L\u00e4nder <\/em>allemands posent avec urgence la question du retour de l\u2019ombre brune dans le paysage politique allemand et europ\u00e9en : ce retour n\u2019est plus une \u00e9ventualit\u00e9, plus ou moins \u00e9loign\u00e9e, c\u2019est une r\u00e9alit\u00e9. Et cette r\u00e9alit\u00e9, qui fait pendant \u00e0 ce qui se joue aux \u00c9tats-Unis depuis les pr\u00e9sidences de Donald Trump et leur mani\u00e8re tr\u00e8s atypique d\u2019envisager le fonctionnement d\u00e9mocratique \u2013\u00a0mani\u00e8re qu\u2019un Elon Musk s\u2019efforce all\u00e8grement d\u2019exporter, notamment en Allemagne\u2013, prend \u00e9galement la forme d\u2019un r\u00e9visionnisme m\u00e9moriel, o\u00f9 les n\u00e9gociations avec un pass\u00e9 convocable au gr\u00e9 des envies et des besoins discursifs des uns et des autres font progressivement chanceler la rigueur historique et son travail sur le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Il y a bient\u00f4t cent ans, le r\u00e9gime nazi nouvellement port\u00e9 au pouvoir par les \u00e9lections de la R\u00e9publique de Weimar instaurait une politique de r\u00e9vision de la m\u00e9moire qui s\u2019en prit, en particulier, aux livres. On sait par quel fatal encha\u00eenement les destructions de livres ne furent que le pr\u00e9lude d\u2019une destruction autrement plus terrible encore. Car, comme l\u2019avait formul\u00e9 de mani\u00e8re si pr\u00e9monitoire le po\u00e8te Heinrich Heine (1797-1856), \u00ab ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un pr\u00e9lude, car l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on br\u00fble les livres, on finit aussi par br\u00fbler les hommes. \u00bb Cinquante ans apr\u00e8s, pour la comm\u00e9moration de 1983 des autodaf\u00e9s de 1933, le sociologue de la litt\u00e9rature Leo L\u00f6wenthal (1900-1993), membre fondateur de la c\u00e9l\u00e8bre \u00c9cole de Francfort aujourd\u2019hui injustement m\u00e9connu en France, fut invit\u00e9 \u00e0 offrir, \u00e0 Berlin, une m\u00e9ditation sur les autodaf\u00e9s nazis.<\/p>\n\n\n\n Ce texte nous livre de pr\u00e9cieuses clefs de lecture pour notre actualit\u00e9. Publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en fran\u00e7ais aux \u00c9ditions Rue d\u2019Ulm, il permet de penser la destruction des livres comme geste anthropologique, par-del\u00e0 les circonstances historiques particuli\u00e8res qui le virent se produire. Lorsque L\u00f6wenthal prononce son discours sur l\u2019autodaf\u00e9 \u2013 alors intitul\u00e9 \u00ab Le Legs de Caliban \u00bb, car il voit en Caliban, personnage de La<\/em> Temp\u00eate<\/em> de Shakespeare, une pr\u00e9figuration de toutes les barbaries destructrices de la pens\u00e9e humaniste et rationaliste <\/sup>\u2013, la Guerre Froide tire \u00e0 sa fin et l\u2019on s\u2019empressera bient\u00f4t, avec Fukuyama mais aussi avec bien des penseurs progressistes europ\u00e9ens, de d\u00e9clarer l\u2019histoire finie, les affrontements entre id\u00e9ologies r\u00e9volus et la d\u00e9mocratie lib\u00e9rale d\u00e9finitivement \u00e9tablie.<\/p>\n\n\n\n L\u00f6wenthal, lui, ne s\u2019y trompa pas. Une anecdote de ses vieux jours \u2013\u00a0il avait alors 89 ans\u00a0\u2013, rapport\u00e9e par son ami et \u00e9diteur Helmut Dubiel, montre combien la Chute du Mur de Berlin ne signifia aucunement, pour lui, la fin des id\u00e9ologies :<\/p>\n\n\n\n S\u2019agissant des \u00e9v\u00e8nements de 1989, [L\u00f6wenthal] \u00e9tait dou\u00e9 d\u2019une lucidit\u00e9 que l\u2019on n\u2019acquiert sans doute qu\u2019au terme d\u2019une longue vie v\u00e9cue en pleine conscience. Je n\u2019oublierai jamais la dispute que nous e\u00fbmes le jour de la chute du Mur. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, les \u00e9v\u00e8nements de Berlin, Prague et Budapest ne me laissaient pas sans enthousiasme. Lui ne parvenait absolument pas \u00e0 comprendre cela. Devant son h\u00f4tel de la Mecklenburgische Landstra\u00dfe, il perdit son sang-froid. \u00ab Les vieux fant\u00f4mes reviendront, me dit-il. En Europe de l\u2019Est, l\u2019esprit nationaliste et ethnocentrique de l\u2019entre-deux-guerres rena\u00eetra. L\u00e0-bas, on pers\u00e9cutera les \u00e9trangers, on profanera les tombes juives et les hommes politiques seront assez corrompus pour retirer, sous la pression de la droite, le droit d\u2019asile de la Loi fondamentale. \u00bb Je m\u2019opposai alors vivement \u00e0 ses propos.<\/p>\n\n\n\n L\u00f6wenthal \u00e9tait clairvoyant. Die alten Geister<\/em> : l\u2019expression employ\u00e9e par L\u00f6wenthal, d\u2019usage habituel dans la langue de Goethe \u2013 g\u00e9nial po\u00e8te de \u00ab L\u2019Apprenti sorcier \u00bb \u2013, peut se traduire aussi bien par \u00ab les esprits anciens \u00bb que par \u00ab les vieux fant\u00f4mes \u00bb ou \u00ab les vieux spectres \u00bb. Nous vivons le temps des spectres qui reviennent \u2013 \u00e0 moins qu\u2019ils ne soient jamais vraiment partis.<\/p>\n\n\n\n Les faits ne tard\u00e8rent pas \u00e0 donner raison \u00e0 L\u00f6wenthal. Entre mai et ao\u00fbt 1992, alors que la guerre embrasait une Yougoslavie en d\u00e9composition, les biblioth\u00e8ques et les archives de Sarajevo et de toute la Bosnie \u00e9taient d\u00e9truites par les bombardements intentionnels de l\u2019ultranationalisme serbe. La m\u00eame ann\u00e9e, les talibans s\u2019emparaient de Kaboul et allaient ensuite \u00e9tendre leur emprise sur le reste du pays. En ao\u00fbt 1998, ils d\u00e9truisaient les plus de 50\u00a0000 volumes de la biblioth\u00e8que Nasser Khosrow, \u00e0 Pol-e Khomri : ce n\u2019\u00e9tait que le pr\u00e9lude de la destruction \u00e0 la hache des \u0153uvres du mus\u00e9e de Kaboul et du dynamitage des statues monumentales des bouddhas de Bamiyan. Des Balkans \u00e0 l\u2019Asie centrale, une nouvelle g\u00e9ographie des intol\u00e9rances \u00e9mergeait, avec son long cort\u00e8ge d\u2019autodaf\u00e9s de part et d\u2019autre, et c\u2019est encore la n\u00f4tre, aujourd\u2019hui. Une longue liste de destructions \u2013 de livres, d\u2019\u0153uvres d\u2019art, de productions de l\u2019esprit humain \u2013 s\u2019est depuis implacablement d\u00e9roul\u00e9e, dans cet Est o\u00f9 L\u00f6wenthal devinait la r\u00e9surgence des esprits des id\u00e9ologies du pass\u00e9, mais aussi, et de plus en plus, dans l\u2019\u00ab Ouest \u00bb qui se croyait \u00e0 l\u2019abri de pareils d\u00e9lires collectifs. Et l\u2019Est, apr\u00e8s \u00eatre arriv\u00e9 en Russie, puis en Hongrie, a gagn\u00e9 le c\u0153ur de l\u2019Europe : l\u2019Allemagne.\u00a0<\/p>\n\n\n\n \u00c0 quand la France ? La question du r\u00e9visionnisme historique, et du d\u00e9sir de destruction des livres qui l\u2019accompagne, ne fait que se poser de nouveau aujourd\u2019hui, avec une actualit\u00e9 encore plus grande. C\u2019est pourquoi nous pr\u00e9sentons, en avant-premi\u00e8re, trois extraits des Autodaf\u00e9s. Ces livres qu\u2019on br\u00fble<\/em><\/a> : un extrait du discours prononc\u00e9 par Joseph Goebbels le 10 mai 1933 \u00e0 minuit ; un extrait du discours prononc\u00e9 par Leo L\u00f6wenthal en mai 1983 ; un extrait de notre postface au texte de L\u00f6wenthal, publi\u00e9e presque cinquante ans plus tard.<\/p>\n\n\n\n Car la question se pose : o\u00f9 en sera-t-on, cinquante ans apr\u00e8s 1983, cent ans apr\u00e8s 1933 ? Se contentera-t-on de br\u00fbler des livres ? Ou ira-t-on plus loin ? L\u00e0 o\u00f9 l\u2019on br\u00fble les livres.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Qu\u2019on ne s\u2019y trompe pas : aucun obstacle n\u2019arr\u00eate les r\u00e9volutions, lorsqu\u2019elles sont authentiques ! Nulle r\u00e9volution ne r\u00e9forme ou ne renverse que l\u2019\u00e9conomie, que la politique, ou que la vie culturelle. Les r\u00e9volutions voient percer de nouvelles visions du monde. Et lorsqu\u2019une vision du monde m\u00e9rite r\u00e9ellement ce nom, elle ne peut se contenter de bouleverser un seul domaine de la vie publique : elle doit percer dans la vie publique tout enti\u00e8re, et aucun domaine ne doit rester intact. De m\u00eame qu\u2019elle transforme les hommes, elle transforme les choses ! Et, \u00e0 la fin, masse, peuple, \u00c9tat et nation ne feront plus qu\u2019un.<\/p>\n\n\n\n Mais nous, hommes d\u2019esprit, nous le savons : les r\u00e9volutions politiques doivent \u00eatre pr\u00e9par\u00e9es spirituellement. \u00c0 leur origine, il y a l\u2019id\u00e9e, et ce n\u2019est que lorsque l\u2019id\u00e9e se marie \u00e0 la puissance qu\u2019appara\u00eet le miracle historique du bouleversement. Vous, jeunes \u00e9tudiants, vous avez \u00e9t\u00e9 les porteurs, les combattants et les d\u00e9fenseurs de la jeune et r\u00e9volutionnaire id\u00e9e de cet \u00c9tat. Et de m\u00eame que vous aviez autrefois le droit d\u2019attaquer le faux \u00c9tat, le non-\u00c9tat, et de refuser votre respect \u00e0 ses fausses autorit\u00e9s, vous avez d\u00e9sormais le devoir d\u2019entrer dans l\u2019\u00c9tat, de le porter et de donner \u00e0 ses autorit\u00e9s un nouvel \u00e9clat, une nouvelle dignit\u00e9 et une nouvelle l\u00e9gitimit\u00e9. Un r\u00e9volutionnaire doit tout savoir faire : il doit se montrer aussi grand dans la destruction des non-valeurs que dans la construction des valeurs. Si vous, \u00e9tudiants, vous vous arrogez le droit de jeter aux flammes les d\u00e9chets intellectuels, vous devez aussi assumer le devoir d\u2019ouvrir la voie \u00e0 un v\u00e9ritable esprit allemand. L\u2019esprit se forme dans la vie et dans les amphith\u00e9\u00e2tres, et l\u2019homme allemand \u00e0 venir ne sera pas seulement un homme du livre, il sera aussi un homme du caract\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n\n\n Le 10 mai 1933, quelques mois apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e de Hitler au pouvoir et les marches au flambeau de janvier de la m\u00eame ann\u00e9e, des \u00e9tudiants allemands organis\u00e8rent dans une vingtaine de villes universitaires des autodaf\u00e9s dirig\u00e9s contre \u00ab l\u2019esprit non allemand \u00bb. \u00c0 Berlin, environ 25 000 volumes furent transport\u00e9s sur l\u2019Opernplatz, l\u2019actuelle Bebelplatz, et jet\u00e9s dans les flammes au cours d\u2019une c\u00e9r\u00e9monie nocturne minutieusement mise en sc\u00e8ne. Devant la foule, Joseph Goebbels pronon\u00e7a un discours qui conf\u00e9ra \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement sa cons\u00e9cration politique et qui fut retransmis sur les ondes radiophoniques du Reich. L\u2019initiative fut \u00e9tudiante, mais le ministre de la Propagande assuma d\u2019en formuler publiquement le sens : la destruction des livres devait symboliser l\u2019av\u00e8nement d\u2019un Homme, d\u2019un \u00c9tat et d\u2019un Monde nouveaux. Certes, si l\u2019on se penche sur l\u2019\u00e9v\u00e9nement, on observe que la dynamique vint de la base militante \u2013 les \u00e9tudiants, si prompts aux g\u00e9n\u00e9reux \u00e9lans collectifs \u2013 et que le pouvoir en place, d\u00e9sireux de se donner une image respectable, s\u2019effor\u00e7a ensuite de cadrer l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Mais, si d\u00e9bat il y eut, celui-ci ne porta que sur la question de savoir s\u2019il convenait \u2013 et comment il convenait \u2013 de conf\u00e9rer un aspect rituel \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement qui devait se produire de toute fa\u00e7on : l\u2019\u00e9puration intellectuelle, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019\u00e9limination, dans les biblioth\u00e8ques universitaires, de toute la litt\u00e9rature contraire aux principes de la nouvelle id\u00e9ologie.<\/em> Le discours de Goebbels revendique la destruction comme l\u2019une des deux fonctions compl\u00e9mentaires du r\u00e9volutionnaire : \u00e0 la \u00ab destruction des non-valeurs \u00bb doit r\u00e9pondre la \u00ab construction des valeurs \u00bb. Pour \u00e9lever le monde nouveau, il faudrait d\u2019abord d\u00e9barrasser le terrain de ce que le r\u00e9gime transforme par un glissement lexical d\u00e9cisif : les ouvrages br\u00fbl\u00e9s deviennent des \u00ab d\u00e9chets intellectuels \u00bb. Avant la destruction mat\u00e9rielle vient la destruction symbolique, car, pour qu\u2019un livre puisse \u00eatre livr\u00e9 aux flammes sans appara\u00eetre comme une victime, il faut pr\u00e9alablement lui retirer son statut d\u2019\u0153uvre, effacer son auteur et le r\u00e9duire \u00e0 un r\u00e9sidu dont l\u2019\u00e9limination rel\u00e8ve de l\u2019hygi\u00e8ne collective. L\u2019autodaf\u00e9 ne fait qu\u2019accomplir physiquement un verdict d\u00e9j\u00e0 contenu dans les mots.Mais Goebbels va plus loin. La r\u00e9volution v\u00e9ritable, affirme-t-il, ne saurait laisser subsister aucun domaine autonome. Elle doit p\u00e9n\u00e9trer tous les aspects de la vie publique, transformer tant les hommes\u00a0que les choses, jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9duire \u00e0 un corps parfaitement uni, sans relief et sans singularit\u00e9, un peuple transform\u00e9 en masse et un \u00c9tat devenu principe mobilisateur. La pluralit\u00e9 \u2013 des \u0153uvres, des opinions, des consciences et des m\u00e9moires \u2013 n\u2019\u00e9tant plus, d\u00e8s lors, qu\u2019un \u00e9tat provisoire, appel\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre, les livres doivent br\u00fbler parce qu\u2019ils attestent encore l\u2019existence de voix qui ne se laissent pas absorber dans l\u2019unit\u00e9 proclam\u00e9e du corps politique. Le r\u00f4le assign\u00e9 aux \u00e9tudiants est, \u00e0 cet \u00e9gard, particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur : ceux qui devraient recevoir, discuter et transmettre les \u0153uvres sont invit\u00e9s \u2013 par la magie du mot d\u2019ordre de la \u00ab mise au pas \u00bb (Gleichschaltung)\u00a0\u2013 \u00e0 devenir les agents de leur \u00e9limination. L\u2019universit\u00e9 n\u2019est plus con\u00e7ue comme le lieu d\u2019une pens\u00e9e ind\u00e9pendante, mais comme l\u2019avant-garde spirituelle de l\u2019\u00c9tat, o\u00f9 les id\u00e9es\u00a0doivent s\u2019allier non \u00e0 quelque forme de pens\u00e9e critique, mais \u00e0 la formulation d\u2019un programme de puissance : le discours de Goebbels demeure d\u2019une saisissante et inqui\u00e9tante actualit\u00e9, pour peu qu\u2019on veuille remplacer l\u2019adjectif \u00ab allemand \u00bb par ce que l\u2019on voudra, ou devra, au regard de l\u2019actualit\u00e9 politique.<\/em><\/p>\n\n\n\n Je serai bref sur ce point. Main dans la main avec l\u2019effacement de ce qui se rapporte \u00e0 l\u2019histoire, avec l\u2019assombrissement de son horizon, va l\u2019\u00e9limination, dans le pr\u00e9sent, de ce qui est jug\u00e9 malsain. Le livre est d\u00e9j\u00e0 d\u00e9truit ou rel\u00e9gu\u00e9 dans l\u2019\u00ab enfer \u00bb d\u2019une r\u00e9serve interdite. (Ledit \u00ab enfer \u00bb constitue d\u2019ailleurs un chapitre \u00e0 part. Tous les incendiaires y ont eu recours \u2014 de la Chine ancienne jusqu\u2019\u00e0 Staline et aux nazis. On peut se demander s\u2019il ne s\u2019agirait pas d\u2019un acte magique ou pervers de r\u00e9assurance, d\u2019une manie \u00e9sot\u00e9rique, d\u2019un instinct de collectionneur ou d\u2019un vol. Quoi qu\u2019il en soit, l\u2019enfer profane et alt\u00e8re quelque peu l\u2019id\u00e9e d\u2019une suppression sacr\u00e9e de l\u2019histoire.) L\u2019\u00e9crivain proscrit est d\u00e9j\u00e0 au camp de concentration, mort ou en exil, son nom oubli\u00e9, effac\u00e9. Ce qui reste, c\u2019est la possibilit\u00e9 de l\u2019infection. Commence alors une v\u00e9ritable orgie d\u2019analit\u00e9. L\u2019id\u00e9e de puret\u00e9 raciale, de puret\u00e9 religieuse, de puret\u00e9 culturelle se r\u00e9alise \u00e0 travers le symbolisme de l\u2019op\u00e9ration de purification, pour laquelle le livre est \u00e0 la fois porteur et symbole de l\u2019infection.<\/p>\n\n\n\n Dans le discours o\u00f9 Goebbels parle d\u2019effacer l\u2019histoire, il \u00e9voque les immondices et la salet\u00e9 des \u00e9crivains juifs \u00ab de l\u2019asphalte \u00bb dont les \u0153uvres remplissent les biblioth\u00e8ques. Les d\u00e9chets et la salet\u00e9 induisent la maladie. Au Moyen \u00c2ge, lors de l\u2019Inquisition et des guerres de Religion, la comparaison avec la peste n\u2019est jamais loin.<\/p>\n\n\n\n Cinquante ans apr\u00e8s l\u2019autodaf\u00e9 de 1933, Leo L\u00f6wenthal ne s\u2019arr\u00eate pas \u00e0 la volont\u00e9 d\u2019effacer le pass\u00e9 dont il t\u00e9moigne. La destruction des livres s\u2019inscrit aussi, selon lui, dans un imaginaire de la contamination. Comme les \u0153uvres des \u00e9crivains apparaissent comme de potentiels foyers d\u2019infection, le langage politique transforme la censure en op\u00e9ration sanitaire et la violence en geste de purification.<\/em> Selon L\u00f6wenthal, le rite de l\u2019autodaf\u00e9 correspond \u00e0 un mouvement ternaire : 1. il \u00e9mane d\u2019une volont\u00e9 \u2013 r\u00e9elle ou symbolique, selon les cas \u2013 d\u2019effacer l\u2019histoire ; 2. il suppose d\u2019\u00e9radiquer, dans le pr\u00e9sent, des porteurs de maladies et de contagions hostiles \u00e0 la pens\u00e9e id\u00e9ologique port\u00e9e par une r\u00e9volution nouvelle ou un r\u00e9gime en place ; 3. enfin, il liquide la notion de sujet, compris comme porteur d\u2019une pens\u00e9e individuelle et s\u2019opposant, ipso facto, \u00e0 la mise au pas de la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re.<\/em> Cette analyse prolonge celle que L\u00f6wenthal donnait d\u00e8s 1946 dans un article r\u00e9cemment traduit en fran\u00e7ais, \u00ab L\u2019atomisation de l\u2019homme par la terreur \u00bb. Celle-ci venait alors compl\u00e9ter une r\u00e9flexion sur les causes de l\u2019antis\u00e9mitisme que L\u00f6wenthal menait conjointement avec ses amis de l\u2019\u00c9cole de Francfort, Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, et qui donna lieu aux c\u00e9l\u00e8bres \u00ab \u00c9l\u00e9ments de l\u2019antis\u00e9mitisme. Limites de la Raison \u00bb de leur Dialectique de la raison (1944), \u00e0 la r\u00e9daction desquels L\u00f6wenthal participa, on l\u2019oublie trop.<\/em> L\u2019extrait permet de comprendre le travail accompli par les m\u00e9taphores de Goebbels. Qualifier certains ouvrages de \u00ab d\u00e9chets intellectuels \u00bb ne rel\u00e8ve pas seulement de l\u2019injure : le mot rend leur destruction n\u00e9cessaire en la faisant appara\u00eetre comme une mesure d\u2019hygi\u00e8ne. On ne discute pas avec un d\u00e9chet, on ne r\u00e9fute pas une infection, on les \u00e9limine. Simultan\u00e9ment v\u00e9hicule mat\u00e9riel d\u2019id\u00e9es jug\u00e9es dangereuses et signe visible de leur persistance, le livre qui demeure dans une biblioth\u00e8que peut encore passer de main en main, \u00eatre transmis, et donc contaminer. L\u2019autodaf\u00e9 cherche \u00e0 conjurer ce p\u00e9ril, et les discours sur les livres vecteurs de pens\u00e9es dissidentes rejoignent ceux sur la peste, L\u00f6wenthal le souligne.<\/em> L\u2019analyse de L\u00f6wenthal \u00e9claire ainsi le passage de la discrimination \u00e0 l\u2019extermination. Avant que des hommes puissent \u00eatre trait\u00e9s comme des agents pathog\u00e8nes, leurs paroles et leurs \u0153uvres sont d\u00e9crites comme une salet\u00e9 dont il faut assainir la culture. Le vocabulaire hygi\u00e9nique unit symboliquement le sort du livre \u00e0 celui de son auteur : l\u2019\u00e9limination du premier pr\u00e9pare, accompagne ou prolonge celle du second. Ce deuxi\u00e8me texte d\u00e9voile ainsi la logique profonde que L\u00f6wenthal d\u00e9couvre dans la rh\u00e9torique r\u00e9volutionnaire de Goebbels : l\u2019autodaf\u00e9 transforme la culture en organisme menac\u00e9, le livre en foyer infectieux et sa destruction en op\u00e9ration de salut collectif.<\/em><\/p>\n\n\n\n Pour ceux qui seraient tent\u00e9s de rel\u00e9guer les d\u00e9lires nazis dans un pass\u00e9 lointain, il suffit de consid\u00e9rer que Leo L\u00f6wenthal (1900-1993) fut, d\u2019abord, le contemporain des acteurs de l\u2019histoire nazie, avant d\u2019\u00eatre celui de ceux qui v\u00e9curent la Chute du Mur de Berlin. Il n\u2019avait, en tout et pour tout, que trois ans de moins que Goebbels (1897-1945). Il existe d\u2019autres parall\u00e8les entre L\u00f6wenthal et Goebbels, sans que cela implique de les assimiler. Les lignes qui suivent, tir\u00e9es de la postface critique d\u2019Autodaf\u00e9s, les mettent en lumi\u00e8re.\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n Comment Leo L\u00f6wenthal, lorsqu\u2019on l\u2019invita \u00e0 ouvrir le colloque de comm\u00e9moration des cinquante ans des autodaf\u00e9s de 1933, put-il percevoir sa t\u00e2che, lui qui avait fui l\u2019Allemagne en 1933 pour s\u2019installer, pour le restant de ses jours, aux \u00c9tats-Unis ? Sans doute est-il n\u00e9cessaire de pr\u00e9senter bri\u00e8vement la mani\u00e8re dont ce penseur, compagnon intellectuel de Horkheimer, d\u2019Adorno et de Marcuse, se rattache \u00e0 la c\u00e9l\u00e8bre \u00c9cole de Francfort. Depuis la fin des ann\u00e9es 1920, les travaux de cette \u00c9cole, dont les membres se retrouvaient alors \u00e0 l\u2019Institut de recherche sociale, avaient jet\u00e9 les fondements d\u2019une compr\u00e9hension structurelle du fascisme et de sa version extr\u00eame, le national-socialisme allemand.<\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00c9cole de Francfort n\u2019\u00e9tait alors pas connue par le nom qu\u2019on lui donne aujourd\u2019hui et m\u00eame sa m\u00e9thode, commun\u00e9ment nomm\u00e9e \u00ab th\u00e9orie critique \u00bb, n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9sign\u00e9e comme telle : il fallut attendre un article de Max Horkheimer publi\u00e9 en 1937 pour voir appara\u00eetre cette notion, dont Horkheimer se servit pour se d\u00e9marquer de la critique marxiste du capitalisme. En r\u00e9alit\u00e9, les voies de la \u00ab th\u00e9orie critique \u00bb \u00e9taient diverses, et il ne faudrait pas simplifier et r\u00e9trospectivement r\u00e9duire \u00e0 un commun d\u00e9nominateur les travaux de l\u2019Institut et de son organe, la Zeitschrift f\u00fcr Sozialforschung<\/em>, revue dont Leo L\u00f6wenthal fut pr\u00e9cis\u00e9ment le secr\u00e9taire, de sa fondation en 1932 jusqu\u2019\u00e0 sa fin, en 1942. Cette revue \u00e9tait au centre d\u2019une n\u00e9buleuse intellectuelle dans laquelle se mouvaient de nombreux penseurs, nourrissant un marxisme dissident, dont Walter Benjamin est sans doute le plus c\u00e9l\u00e8bre aujourd\u2019hui \u2013 son texte sur L\u2019\u0152uvre d\u2019art \u00e0 l\u2019\u00e9poque de sa reproductibilit\u00e9 technique<\/em>, r\u00e9flexion antifasciste sur les usages modernes de l\u2019art, fut publi\u00e9 comme article dans cette revue en 1935.<\/p>\n\n\n\n L\u2019exil, d\u2019Allemagne puis d\u2019Europe, modifia irr\u00e9versiblement l\u2019histoire de l\u2019Institut de recherche sociale : un exil fran\u00e7ais avait \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9, un temps, aupr\u00e8s de l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure \u2013 sans doute \u00e0 l\u2019instigation de Raymond Aron\u00a0\u2013, mais la chose ne se fit pas. Apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, au fur et \u00e0 mesure que Horkheimer et Adorno, ainsi que Herbert Marcuse, entr\u00e8rent dans la lumi\u00e8re des projecteurs m\u00e9diatiques, L\u00f6wenthal s\u2019\u00e9carta du noyau des recherches de l\u2019Institut, o\u00f9 montait alors une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de penseurs. J\u00fcrgen Habermas, qui en fut assur\u00e9ment le plus c\u00e9l\u00e8bre, sut rendre hommage \u00e0 L\u00f6wenthal en 1980, \u00e0 l\u2019occasion de son 80e anniversaire et de la sortie du premier volume de ses \u0153uvres compl\u00e8tes aux \u00e9ditions Suhrkamp.<\/p>\n\n\n\n En 1983 et pour la comm\u00e9moration des cinquante ans de l\u2019autodaf\u00e9 de 1933, c\u2019est donc \u00e0 un penseur renomm\u00e9, dernier survivant de la \u00ab premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration \u00bb d\u2019une \u00e9cole, qu\u2019on demanda sa vision de l\u2019\u00e9v\u00e8nement : on voyait en L\u00f6wenthal un sage qui avait connu l\u2019Allemagne de Weimar et la folle mont\u00e9e du nazisme. Comment envisagea-t-il la chose ? Son analyse critique se devait de garder ses distances vis-\u00e0-vis de la description de l\u2019\u00e9v\u00e8nement. N\u2019\u00e9taient d\u00e8s lors de mise ni la col\u00e8re d\u2019un Joseph Roth, ni l\u2019extr\u00eame retenue d\u2019un Raymond Aron, ni la surench\u00e8re provocatrice d\u2019un Oskar Maria Graf, pas plus que la honte d\u2019un Golo Mann. Il devenait essentiel non pas de condamner, mais de comprendre \u2013 souci qui traversa toute la vie de L\u00f6wenthal.<\/p>\n\n\n\n La pens\u00e9e de L\u00f6wenthal s\u2019inscrit, \u00e0 cet \u00e9gard, dans le sillage des travaux de l\u2019Institut de recherche sociale sur l\u2019antis\u00e9mitisme, tout en rappelant l\u2019importance de ceux sur la mentalit\u00e9 fasciste. En effet, l\u2019autodaf\u00e9 n\u2019est pas seulement le geste d\u2019un seul, il est collectif, il appelle \u00e0 l\u2019union autour d\u2019un feu sacr\u00e9 et suppose la collusion de toutes les forces, depuis le porteur de l\u2019autorit\u00e9 jusqu\u2019au moindre des agents de la communaut\u00e9. L\u00f6wenthal se demande dans quelle mesure l\u2019autodaf\u00e9 serait un geste proprement antis\u00e9mite, une op\u00e9ration visant sp\u00e9cifiquement les juifs, consid\u00e9r\u00e9s comme peuple du livre. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n Leo L\u00f6wenthal n\u2019assista pas au \u00ab rituel \u00bb de 1933, car il organisait alors d\u00e9j\u00e0 le transfert des travaux de l\u2019Institut de recherche sociale vers un ailleurs plus accueillant. Son \u0153uvre le pr\u00e9destinait \u00e0 \u00e9tudier ce qui \u00e9tait arriv\u00e9 : \u00e0 expliquer, en somme, l\u2019inexplicable, alors que toute sa vie intellectuelle ant\u00e9rieure avait eu pour ambition d\u2019atteindre une conciliation entre pens\u00e9e juive et rationalisme allemand.<\/p>\n\n\n\n N\u00e9 en 1900, Leo L\u00f6wenthal appartenait au milieu de la bourgeoisie juive de Francfort, avec un p\u00e8re ath\u00e9e dont le mod\u00e8le d\u2019int\u00e9gration fut manifestement mis en \u00e9chec par la mont\u00e9e du national-socialisme. \u00c9tudiant, il s\u2019\u00e9tait d\u00e9clar\u00e9 partisan \u00e0 la fois du juda\u00efsme orthodoxe et de l\u2019utopisme socialiste, dans une mouvance dont on doit de belles analyses aux travaux de Michael L\u00f6wy, qui classe le jeune L\u00f6wenthal dans le groupe des \u00ab juifs religieux anarchisants \u00bb, avec Martin Buber, Franz Rosenzweig, Ernst Bloch et Gershom Scholem. La pens\u00e9e que L\u00f6wenthal d\u00e9veloppe lors de ses ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes est contenue dans un texte s\u00e9minal : \u00ab Le D\u00e9moniaque. Esquisse d\u2019une philosophie n\u00e9gative de la religion \u00bb (\u00ab Das D\u00e4monische. Entwurf einer negativen Religionsphilosophie \u00bb [1921]). Cette philosophie peut se d\u00e9finir, selon L\u00f6wy, de la fa\u00e7on suivante :<\/p>\n\n\n\n \u00ab [\u2026] une th\u00e9ologie n\u00e9gative<\/em> qui se r\u00e9clame de Marx, Luk\u00e1cs et Bloch pour affirmer que nous vivons dans un monde sans Dieu et sans R\u00e9demption, un monde froid et livr\u00e9 au d\u00e9sespoir, un espace entre le Paradis et le Messie qui cherche Dieu sans le trouver. La formule cl\u00e9 de cette philosophie religieuse est donn\u00e9e par une citation tir\u00e9e de La Th\u00e9orie du roman<\/em> [de Luk\u00e1cs] : \u00ab L\u2019ironie de l\u2019\u00e9crivain est la mystique n\u00e9gative des \u00e9poques sans Dieu. \u00bb Cependant, L\u00f6wenthal ne peut pas se contenter de ce constat : il aspire intens\u00e9ment \u00e0 l\u2019abolition de cette condition du monde et \u00e0 l\u2019av\u00e8nement de la \u00ab lumi\u00e8re messianique rayonnante \u00bb <strahlende messianische Licht<\/em>> qui mettra fin \u00e0 tout ce qui est cr\u00e9pusculaire et d\u00e9moniaque. \u00bb<\/p>\n\n\n\n On devine ais\u00e9ment ce qui pouvait rapprocher L\u00f6wenthal d\u2019un Siegfried Kracauer ou d\u2019un Walter Benjamin \u2013 pour \u00e9voquer un penseur proche de L\u00f6wenthal, bien mieux connu que lui de nos jours en France \u2013 dont l\u2019\u00e9volution intellectuelle, \u00e0 partir de 1924, lui fit rejoindre une forme de messianisme religieux, qu\u2019il partageait avec Gershom Scholem, et un utopisme communiste que lui inspiraient alors Luk\u00e1cs et Bloch, mais aussi Bertolt Brecht.<\/p>\n\n\n\n L\u00f6wenthal \u00e9tait bien conscient de la difficult\u00e9 qu\u2019il y avait \u00e0 concilier la sociologie et la religion. Apr\u00e8s une th\u00e8se de doctorat soutenue \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Francfort \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1923, sur la pens\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 du philosophe et th\u00e9ologien mystique Franz von Baader, L\u00f6wenthal, passant du messianisme au rationalisme des Lumi\u00e8res, pr\u00e9para un projet d\u2019habilitation sur un sujet bien diff\u00e9rent, la philosophie de l\u2019histoire d\u2019Helv\u00e9tius. La tension entre ces deux p\u00f4les d\u2019int\u00e9r\u00eat traversa sa pens\u00e9e sa vie durant. Il \u00e9tait intellectuellement important pour L\u00f6wenthal, par ailleurs, de se d\u00e9tourner du messianisme, dans la mesure o\u00f9 celui-ci, dans les convulsions id\u00e9ologiques de l\u2019entre-deux-guerres, fut tout autant sollicit\u00e9 par les th\u00e9oriciens du nazisme montant que par les utopistes socialistes \u2013 leurs aspirations se ressemblant sur certains points.<\/p>\n\n\n\n Dans sa conf\u00e9rence de 1983, L\u00f6wenthal rappelle ce que les autodaf\u00e9s de 1933 doivent \u00e0 celui de la f\u00eate de la Wartbourg en 1817. L\u00f6wenthal aurait pu tout aussi bien remonter plus loin encore, jusqu\u2019\u00e0 Luther et Johannes Pfefferkorn, pourfendeur des \u00e9crits de Johannes Reuchlin ; ou alors, consid\u00e9rant une tradition fran\u00e7aise, aux martyres d\u2019\u00c9tienne Dolet ou de Miguel Servet, br\u00fbl\u00e9s pour les th\u00e8ses d\u00e9fendues dans leurs \u00e9crits, le premier dans un Paris catholique, le second dans une Gen\u00e8ve calviniste. Le fait qu\u2019il en rest\u00e2t, pour l\u2019Allemagne, aux convulsions id\u00e9ologiques postr\u00e9volutionnaires s\u2019explique en partie par le fait qu\u2019il \u00e9tait avant tout un sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire des Anti-Lumi\u00e8res et des Lumi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n L\u00f6wenthal n\u2019\u00e9tait pas sans savoir que Goebbels lui-m\u00eame avait soutenu, en 1921, \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Heidelberg, une th\u00e8se de germanistique sur le dramaturge romantique Wilhelm von Sch\u00fctz, qu\u2019il obtint avec la qualification rite superato<\/em>, la plus basse possible pour un laur\u00e9at. Or Sch\u00fctz avait \u00e9t\u00e9 l\u2019ami de Baader : L\u00f6wenthal devait donc en conna\u00eetre la pens\u00e9e. Goebbels, pour sa part, dont l\u2019inspiration directe pour le sujet de sa th\u00e8se lui vint d\u2019un cours de Friedrich Gundolf, \u00e0 Heidelberg, sur \u00ab Les fondateurs de l\u2019\u00e9cole romantique \u00bb, partait de l\u2019id\u00e9e suivant laquelle il existait une profonde ressemblance entre l\u2019\u00e9poque romantique et les ann\u00e9es 1920 (\u00ab la d\u00e9cennie que nous traversons \u00bb). Il \u00e9crivait \u00e0 ce propos, dans des termes lourds de sens :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Ici comme l\u00e0, une forme de rationalisme \u00e9clair\u00e9 superficiel <Aufkl\u00e4rung<\/em>> est en train de se r\u00e9pandre, qui trouve son aboutissement et sa raison d\u2019\u00eatre dans un ath\u00e9isme plat et d\u00e9pourvu d\u2019esprit. Mais contre cela lutte la jeune g\u00e9n\u00e9ration des chercheurs de Dieu, des mystiques et des romantiques. Tous ces petits et ces tout petits appellent de leurs v\u0153ux des guides <F\u00fchrer<\/em>>, mais il ne se trouvera aucun grand homme pour les prendre tous dans ses bras. \u00bb<\/p>\n\n\n\n En exergue \u00e0 son travail, Goebbels avait plac\u00e9 une citation de Dosto\u00efevski extraite du chapitre v des D\u00e9mons<\/em> ; dialoguant avec Stavroguine, Chatov lui livre la substance de sa pens\u00e9e suivant laquelle la vie des nations, jusqu\u2019\u00e0 la fin des temps, ne sera jamais gouvern\u00e9e par la raison, mais par des forces venant de plus loin :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Dans la vie des peuples, la raison et le savoir n\u2019ont jamais jou\u00e9 qu\u2019un r\u00f4le secondaire, subordonn\u00e9, de simple instrument \u2013 et il en sera toujours ainsi ! Les peuples sont fa\u00e7onn\u00e9s et pouss\u00e9s en avant sur leur chemin par une force d\u2019une tout autre nature, une force qui commande et qui contraint, dont l\u2019origine demeure peut-\u00eatre inconnue et inexplicable, mais dont l\u2019existence n\u2019en est pas moins r\u00e9elle. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Goebbels professait ainsi son admiration pour le penseur russe, ou du moins pour l\u2019antirationalisme d\u2019un personnage majeur de son roman. Et le d\u00e9moniaque dosto\u00efevskien apparaissait en t\u00eate de sa th\u00e8se, ce qui n\u2019est pas sans rappeler la fascination que L\u00f6wenthal lui-m\u00eame professait pour ce que Georg Luk\u00e1cs avait nomm\u00e9, \u00e0 propos de Dosto\u00efevski, un \u00ab ath\u00e9isme religieux \u00bb et qu\u2019un autre penseur contemporain de L\u00f6wenthal, Leo Strauss, aux orientations politiques plus conservatrices, caract\u00e9riserait comme \u00ab nihilisme \u00bb. Il faudrait sans doute aussi mettre dans la balance que, parmi les intellectuels du national-socialisme, Goebbels fit toujours partie de l\u2019aile gauche, moins raciste et davantage port\u00e9e sur une volont\u00e9 messianique de renouvellement radical de la soci\u00e9t\u00e9, et qu\u2019au cours des ann\u00e9es 1920 il nourrissait une grande admiration pour le communisme et la litt\u00e9rature russe.<\/p>\n\n\n\n Il n\u2019est pas indiff\u00e9rent que ce soit pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 L\u00f6wenthal que l\u2019on doive une \u00e9tude, en 1934, de la mani\u00e8re dont l\u2019Allemagne d\u2019avant la Premi\u00e8re Guerre mondiale s\u2019\u00e9tait appropri\u00e9 Dosto\u00efevski comme un mythe l\u00e9gitimant diverses aspirations id\u00e9ologiques. Le projet de L\u00f6wenthal devait servir \u00e0 l\u2019intelligence de l\u2019esprit de son temps \u2013 alors m\u00eame qu\u2019on ordonnait des autodaf\u00e9s dans toute l\u2019Allemagne :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Le projet de cette \u00e9tude a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u durant la derni\u00e8re ann\u00e9e de la R\u00e9publique de Weimar, et c\u2019est \u00e9galement \u00e0 cette \u00e9poque que les donn\u00e9es de l\u2019enqu\u00eate furent recueillies. L\u2019\u00e9tude elle-m\u00eame fut r\u00e9dig\u00e9e \u2018en exil\u2019, apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e de Hitler au pouvoir. Je fais cette pr\u00e9cision \u00e0 dessein afin de pr\u00e9venir le lecteur que la motivation de ce travail ne relevait pas tant d\u2019un int\u00e9r\u00eat scientifique en tant que tel que d\u2019une pr\u00e9occupation politique ou, si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, morale. En tant que sociologue travaillant dans le contexte universitaire allemand, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment frapp\u00e9 par l\u2019apathie politique et morale croissante des classes moyennes et moyennes inf\u00e9rieures allemandes \u00e0 partir des ann\u00e9es vingt \u2013 une apathie, pour ne pas dire une insensibilit\u00e9, dissimul\u00e9e sous le vernis de pr\u00e9tentions \u2018culturelles\u2019. Je voulais savoir s\u2019il \u00e9tait possible de mettre au point une m\u00e9thode d\u2019investigation scientifique permettant d\u2019\u00e9tudier cette configuration o\u00f9 se conjuguaient le d\u00e9clin politique et moral et une grandiloquence culturelle. \u00bb<\/p>\n\n\n\n\n\n D\u00e8s cette \u00e9poque, L\u00f6wenthal \u00e9tait parfaitement arm\u00e9 pour d\u00e9celer dans les discours d\u2019un Goebbels les manipulations impos\u00e9es \u00e0 la litt\u00e9rature. Sa propre m\u00e9thode critique a \u00e9t\u00e9 d\u00e9riv\u00e9e de ces observations ; elle doit \u00eatre comprise comme une constante analyse de ce que les \u0153uvres litt\u00e9raires permettaient de conna\u00eetre de l\u2019histoire intellectuelle et sociale du pass\u00e9 et du pr\u00e9sent. C\u2019est \u00e0 cette m\u00e9thode, \u00e9prouv\u00e9e au cours des ann\u00e9es 1950 et 1960, que L\u00f6wenthal allait recourir pour \u00e9clairer ce qui semblait, m\u00eame cinquante ans apr\u00e8s 1933, le myst\u00e8re de l\u2019autodaf\u00e9 : il tenta de saisir la pulsion profonde qui motive l\u2019autodaf\u00e9, par-del\u00e0 les motivations imm\u00e9diates de l\u2019id\u00e9ologie national-socialiste.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Leo L\u00f6wenthal et l\u2019autodaf\u00e9<\/p>\n","protected":false},"featured_media":363632,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":24,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[4467],"editorial_format":[4916],"week":[5200],"geo":[],"class_list":["post-363591","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-roland-behar","editorial_format-textes"],"acf":{"_thumbnail_id":363632,"excerpt":"Leo L\u00f6wenthal et l\u2019autodaf\u00e9","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nL\u2019autodaf\u00e9 : la fabrique d\u2019une nouvelle race d\u2019hommes ?<\/h2>\n\n\n\n
Joseph Goebbels, discours prononc\u00e9 sur l\u2019Opernplatz, Berlin, 10 mai 1933<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Le livre comme corps infect\u00e9<\/h2>\n\n\n\n
Leo L\u00f6wenthal. La purification hygi\u00e9nique<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Leo L\u00f6wenthal, tout \u00e0 la fois notre contemporain et celui de Goebbels<\/h2>\n\n\n\n
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