{"id":362713,"date":"2026-10-04T10:47:19","date_gmt":"2026-10-04T08:47:19","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=362713"},"modified":"2026-10-04T10:47:22","modified_gmt":"2026-10-04T08:47:22","slug":"lart-de-faire-tres-riche","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/lart-de-faire-tres-riche\/","title":{"rendered":"L\u2019art de faire tr\u00e8s riche"},"content":{"rendered":"\n
\u00c0 Milan, fin septembre, Demna a transform\u00e9 le d\u00e9fil\u00e9 Gucci en boutique grandeur nature. Mocassins port\u00e9s sans chaussettes, tailleurs de \u00ab sciure \u00bb milanaises, vestes cir\u00e9es, polos preppy, bottes d\u2019\u00e9quitation frapp\u00e9es du mors maison : le cr\u00e9ateur qui avait vendu au luxe, des ann\u00e9es durant, la techno et les marges s\u2019attaque d\u00e9sormais \u00e0 la bourgeoisie. Lui parle de \u00ab broken bourgeoisie \u00bb, une bourgeoisie f\u00eal\u00e9e. Pour Alice Pfeiffer, le geste est plus subtil qu\u2019il n\u2019y para\u00eet. Demna ne traite pas la bourgeoisie comme un syst\u00e8me de signes h\u00e9rit\u00e9s qui raconterait une lign\u00e9e, mais comme une sous-culture parmi d\u2019autres : un ensemble de gestes, de fa\u00e7ons de marcher, d\u2019arch\u00e9types. Les Sloane Rangers, ces aristos foutraques de Londres, les h\u00e9ritiers qui partent \u00e0 la chasse, Lady Di le week-end \u00e0 la campagne, casquette viss\u00e9e sur la t\u00eate, le preppy des campus am\u00e9ricains. Toutes ces tribus bourgeoises que la mode a toujours regard\u00e9es de l\u2019ext\u00e9rieur d\u00e9filent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. La richesse n\u2019est plus une condition, c\u2019est un look<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Pourquoi maintenant ? Parce que la richesse est devenue, explique Alice Pfeiffer, la seule chose que la mode puisse encore citer sans remords. La mode n\u2019est pas une culture, c\u2019est un m\u00e9canisme de citation et de mim\u00e9tisme : elle a toujours puis\u00e9 dans ce qui l\u2019entoure. La minijupe est arriv\u00e9e avec la pilule, les \u00e9paulettes avec l\u2019acc\u00e8s des femmes aux postes de pouvoir, et la mode a toujours \u00e9t\u00e9 orientaliste, rapportant de ses voyages des motifs et des silhouettes. L\u2019\u00e8re de l\u2019appropriation culturelle a rendu suspect ce pillage du monde. Reste le dominant. Imiter les riches, ce n\u2019est pas coloniser plus faible que soi, c\u2019est un mouvement ascendant, celui qui accompagne toute l\u2019histoire de la mobilit\u00e9 sociale. Dans son livre, Alice Pfeiffer en fait \u00ab le mot de passe d\u2019une porte verrouill\u00e9e \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Ce mouvement a une patrie : l\u2019Am\u00e9rique. Fake it until you make it<\/em>, Dress for the job you want<\/em>, Look the part<\/em> : la culture am\u00e9ricaine entretient une forme de pens\u00e9e magique selon laquelle s\u2019emparer du v\u00eatement d\u2019un milieu, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 commencer \u00e0 en acqu\u00e9rir les pouvoirs. L\u2019\u00e9conomiste Thorstein Veblen l\u2019avait th\u00e9oris\u00e9 d\u00e8s 1899 avec la \u00ab consommation ostentatoire \u00bb : un objet compte moins pour ce qu\u2019il fait que pour ce qu\u2019il dit. Ralph Lauren s\u2019appelait Ralph Lifshitz, Marilyn Monroe \u00e9tait n\u00e9e Norma Jeane Mortenson ; l\u2019un et l\u2019autre sont devenus les personnages qu\u2019ils avaient invent\u00e9s. Hollywood a fait de cette m\u00e9tamorphose un genre \u00e0 part enti\u00e8re, de My Fair Lady<\/em> \u00e0 Pretty Woman<\/em>, o\u00f9 l\u2019h\u00e9ro\u00efne franchit les fronti\u00e8res de classe par le style et la diction, et triomphe au bout du compte.<\/p>\n\n\n\n La France, elle, filme la m\u00eame trajectoire comme une transgression. En Am\u00e9rique on est self-made<\/em>, en France on est nouveau riche ou parvenu. Le pays a h\u00e9rit\u00e9 de l\u2019Ancien R\u00e9gime l\u2019id\u00e9e qu’on ne peut pas acqu\u00e9rir le rang, il se lit dans les mani\u00e8res ; la bourgeoisie du XIXe si\u00e8cle a remplac\u00e9 la noblesse de sang par une noblesse de culture, et l\u2019\u00e9cole r\u00e9publicaine a entretenu l\u2019illusion que le go\u00fbt \u00e9tait un don. R\u00e9ussir, ici, c\u2019est donner l\u2019impression de n\u2019avoir jamais eu \u00e0 essayer. Alice Pfeiffer cite volontiers Gad Elmaleh : \u00ab Pourquoi dit-on nouveau riche et pas ancien pauvre ? \u00bb Et, \u00e0 l\u2019autre bout du spectre, la femme d\u2019un grand couturier am\u00e9ricain qui affichait chez elle un coussin brod\u00e9 : \u00ab Better nouveau riche than no riche at all<\/em>. \u00bb Son h\u00e9ro\u00efne fran\u00e7aise reste Nadine de Rothschild, ancienne actrice devenue baronne par mariage, qui a fait de l\u2019\u00e9tiquette une p\u00e9dagogie et du snobisme un savoir transmissible.<\/p>\n\n\n\n Rien de neuf, au fond. Faire riche prolonge deux si\u00e8cles de d\u00e9mocratisation du luxe. Au XIXe si\u00e8cle, les grands magasins, du Bon March\u00e9 immortalis\u00e9 par Zola aux Galeries Lafayette, vendent d\u00e9j\u00e0 des r\u00e9pliques de mati\u00e8res nobles : perles de verre, dentelles m\u00e9caniques, boutons dor\u00e9s. On y copie pour rejoindre. Gabrielle Chanel fait du faux une \u00e9l\u00e9gance et m\u00e9lange perles de verre, pierres pr\u00e9cieuses et strass ; Courr\u00e8ges et Paco Rabanne rendent le plastique chic ; les ann\u00e9es 1980 inventent le power dressing<\/em>, \u00e9paulettes et sacs griff\u00e9s comme armes de conqu\u00eate. Puis viennent deux circulations parall\u00e8les : le bling des ann\u00e9es 2000, de Paris Hilton \u00e0 Kim Kardashian, qui affiche frontalement l\u2019ascension, et le preppy diffus\u00e9 par la fast fashion, qui offre \u00e0 une classe moyenne mondialis\u00e9e les uniformes de l\u2019Upper East Side.<\/p>\n\n\n\n L\u2019autrice sait de quoi elle parle. Elle a grandi \u00e0 Malakoff, dans la banlieue rouge, avant que ses parents ne l\u2019inscrivent dans une \u00e9cole bilingue du XVe arrondissement. Le premier jour, sa m\u00e8re l\u2019avait pr\u00e9venue : \u00ab Les enfants vont voir que tu n\u2019es pas de leur monde. \u00bb Elle a pass\u00e9 des ann\u00e9es \u00e0 chercher ce que les autres pouvaient bien voir. Puis la mode, les d\u00e9fil\u00e9s couverts comme stagiaire non pay\u00e9e, les faux pas \u00e0 table, le fromage industriel apport\u00e9 \u00e0 un d\u00eener parisien. Aujourd\u2019hui, dit-elle, elle est devenue \u00ab la pire des bobos \u00bb, Montreuilloise, critique de mode. Et elle se d\u00e9couvre un nouveau r\u00eave : faire femme de lettres, faire psychanalyste, faire normalienne. \u00ab Le plus beau jour de ma vie, c\u2019est quand j\u2019ai pu dire que j\u2019\u00e9tais all\u00e9e \u00e0 la LSE \u00bb, s\u2019amuse-t-elle. \u00ab Si j\u2019avais pu porter une chevali\u00e8re grav\u00e9e LSE, je l\u2019aurais fait. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Cette culture de la richesse a ses tutoriels. Sur TikTok, la tendance \u00ab Old Money \u00bb et le mot-di\u00e8se #HowToLookExpensiveOnABudget apprennent \u00e0 avoir l\u2019air riche \u00e0 petit prix : chemise ray\u00e9e, pull nou\u00e9 sur les \u00e9paules, mocassins, rang de perles, le tout chez Zara ou sur Vinted. Succession, The White Lotus<\/em> et le retour de Gossip Girl<\/em> ont fourni les mod\u00e8les, comme la s\u00e9rie originale avait, en son temps, fait d\u00e9ferler le preppy des beaux quartiers new-yorkais dans les rayons de la fast fashion. Le paradoxe est savoureux : la d\u00e9mocratisation d\u2019un style h\u00e9r\u00e9ditaire. Mais la m\u00e9canique est implacable, c\u2019est le vieux jeu du trickle down<\/em> et du trickle up<\/em>. D\u00e8s qu\u2019un code devient imitable, l\u2019\u00e9lite l\u2019abandonne. Les nouvelles fortunes, celles des influenceuses notamment, surjouent les signes classiques, le sac Chanel, les mocassins, au point de presque parodier les riches, tandis que les riches, eux, veulent que cela se voie de moins en moins.<\/p>\n\n\n\n Quelles marques, alors, pour faire riche ? Loro Piana, Brunello Cucinelli, \u00e0 condition qu\u2019on ne puisse surtout rien identifier, comme si l\u2019on n\u2019avait jamais cherch\u00e9 \u00e0 rentabiliser son achat. Le logo, au fond, dit qu\u2019on a pay\u00e9 cher et qu\u2019on tient \u00e0 ce que cela se sache. Les \u00ab dupes \u00bb, ces copies d\u00e9sormais presque parfaites, font illusion en photo mais rarement en vrai ; Alice Pfeiffer en porte, mais revendique que cela se voie : c\u2019est son parti pris, presque son humour. Le reste est affaire de stylisme, ce qu\u2019elle ferait dans un film : le pull sur les \u00e9paules, le col relev\u00e9. Avec une r\u00e8gle simple : d\u00e8s que cela para\u00eet clich\u00e9, c\u2019est qu\u2019on est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plaque. Dans son livre, elle r\u00e9sume le ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019une formule : \u00ab Le luxe feint la modestie, mais la modestie est devenue un luxe. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Cette injonction \u00e0 la discr\u00e9tion n\u2019est pourtant pas universelle. Johanna Lemler que nous avons interrog\u00e9e sur ce que la tradition juive dit du v\u00eatement, rappelle que la tsniout, la pudeur, ne commande pas l\u2019invisibilit\u00e9. Le mot vient de Mich\u00e9e (6,8), \u00ab marcher modestement avec ton Dieu \u00bb. La modestie est une attitude, qui concerne tout le monde, hommes et femmes. Et si des prescriptions anciennes concernent le v\u00eatement f\u00e9minin, leur syst\u00e9matisation sous la forme d\u2019un code vestimentaire d\u00e9taill\u00e9 de la \u00ab tsniout \u00bb est tr\u00e8s r\u00e9cente : elle se d\u00e9veloppe surtout dans les derni\u00e8res d\u00e9cennies du XXe si\u00e8cle, devenant parfois un outil conservateur. Mais \u00eatre couverte des clavicules aux coudes et sous les genoux n\u2019oblige pas \u00e0 faire pauvre. Les r\u00e9seaux sociaux regorgent d\u2019influenceuses juives orthodoxes aux tenues somptueuses, chapeaux, perruques valant des milliers d\u2019euros, bijoux, talons de douze centim\u00e8tres. Elles respectent la loi \u00e0 la lettre et affichent en m\u00eame temps leur aisance. \u00ab Une femme peut \u00eatre couverte, respecter tous les codes, et \u00eatre tr\u00e8s pr\u00e9sente \u00bb, r\u00e9sume Johanna.<\/p>\n\n\n\n Les textes vont plus loin : bien s\u2019habiller peut \u00eatre une marque de respect. Isa\u00efe (58,13) demande d\u2019\u00ab honorer \u00bb le Chabbat, et le Talmud (Chabbat 113a) en d\u00e9duit que le v\u00eatement du Chabbat ne doit pas \u00eatre celui de la semaine ; Rabbi Yohanan appelait ses habits \u00ab ceux qui m\u2019honorent \u00bb. Le m\u00eame passage tranche une question que n\u2019aurait pas reni\u00e9e TikTok : celui qui n\u2019a pas de v\u00eatement de f\u00eate peut arranger le sien \u00ab \u00e0 la mani\u00e8re des gens riches \u00bb. N\u2019est-ce pas de l\u2019arrogance ? Non, r\u00e9pond le Talmud, puisque c\u2019est fait pour honorer le Shabbat. Faire riche, ici, n\u2019est pas de l\u2019orgueil. Et le statut social compte : commentant le Deut\u00e9ronome (15,8), qui ordonne de donner au pauvre \u00ab ce qui lui manque \u00bb, le Talmud (Ketoubot67b) admet qu\u2019on puisse fournir \u00e0 un homme ruin\u00e9 le cheval et le serviteur auxquels il \u00e9tait habitu\u00e9. Perdre son rang est une violence, et la dignit\u00e9 se mesure aussi \u00e0 la vie qu\u2019on a eue.<\/p>\n\n\n\n Les r\u00e9cits bibliques eux-m\u00eames accordent au v\u00eatement le pouvoir de dire un rang. Quand le roi veut honorer Mardoch\u00e9e, dans le livre d\u2019Esther, il le fait rev\u00eatir de l\u2019habit royal et promener \u00e0 cheval dans toute la ville. Les v\u00eatements du grand pr\u00eatre sont d\u00e9crits avec un luxe de d\u00e9tails, or, pourpre, pierres pr\u00e9cieuses, parce qu\u2019ils conf\u00e8rent une fonction autant qu\u2019ils l\u2019expriment. Le v\u00eatement n\u2019est pas une vanit\u00e9, c\u2019est un langage social que les textes prennent au s\u00e9rieux. L\u00e0 encore, on est loin de l\u2019id\u00e9e fran\u00e7aise selon laquelle la vraie distinction ne se montre pas.<\/p>\n\n\n\n La richesse n\u2019est donc pas condamn\u00e9e en soi. Le Deut\u00e9ronome (8,12-18) d\u00e9crit sans les bl\u00e2mer les belles maisons, l\u2019or et l\u2019argent qui se multiplient. Le danger commence quand \u00ab ton c\u0153ur s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00bb et que tu te dis : \u00ab Ma force et la puissance de ma main m\u2019ont acquis cette richesse. \u00bb Autrement dit, ce que le texte met en garde, c\u2019est le fantasme du self made man<\/em>. \u00ab La critique porte moins sur l\u2019avoir que sur le fait que l\u2019avoir devienne l\u2019\u00eatre \u00bb, dit Johanna. Personne ne se fait tout seul. Johanna dit ainsi son malaise devant les tr\u00e8s grandes fortunes qui ne semblent pas remercier la soci\u00e9t\u00e9 qui les a rendues possibles. La richesse ne doit pas \u00eatre la preuve qu\u2019on ne doit rien \u00e0 personne ; d\u2019o\u00f9 la tsedaka, la justice, qui oblige \u00e0 rendre au collectif ce qu\u2019il a permis. Un contrepoint inattendu au r\u00eave am\u00e9ricain : on peut s\u2019habiller en riche, \u00e0 condition de ne pas se croire l\u2019auteur de sa propre fortune.<\/p>\n\n\n\n Encore faut-il savoir de quels riches on parle. On range sous le m\u00eame mot Jeff Bezos, un r\u00e9dacteur en chef et un notaire de province, alors qu\u2019un monde les s\u00e9pare. Les ultra-riches forment aujourd\u2019hui une classe \u00e0 part, et leur argent ne vient plus de la finance mais de la tech, bient\u00f4t de l\u2019intelligence artificielle. Or le luxe s\u2019adapte toujours aux puissants qu\u2019il habille. Faire riche n\u2019a jamais voulu dire porter une cravate : c\u2019\u00e9tait le costume d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019argent venait des banques. Le luxe doit d\u00e9sormais s\u00e9duire des milieux o\u00f9 se distinguer visuellement est mal vu, o\u00f9 l\u2019id\u00e9al affich\u00e9 est celui d\u2019une \u00e9quipe unie, sans hi\u00e9rarchie, tendue vers un projet commun. Un cadre d\u2019un g\u00e9ant de la Silicon Valley lui confiait ainsi qu\u2019Herm\u00e8s y passait tr\u00e8s bien, jusqu\u2019aux tongs, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la marque ne se reconna\u00eet pas. Le quiet luxury est l\u2019uniforme de l\u2019open space fortun\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Ces m\u00eames ultra-riches se rattrapent ailleurs, dans des d\u00e9penses rocambolesques : des \u00eeles, des montagnes dont on confie la sc\u00e9nographie \u00e0 un studio de cin\u00e9ma, des voyages dans l\u2019espace, Venise privatis\u00e9e pour un mariage. Alice Pfeiffer avoue d\u2019ailleurs une vraie tendresse pour Lauren S\u00e1nchez Bezos, qui ne cache rien de ses go\u00fbts clinquants et semble simplement contente d\u2019\u00eatre en vie, avide de tout ce qui brille. Dans un milieu obs\u00e9d\u00e9 par la jeunesse, elle revendique le droit d\u2019\u00eatre regard\u00e9e \u00e0 tout \u00e2ge. Pour l\u2019autrice, cette ostentation assum\u00e9e a quelque chose de plus franc que le culte de la sobri\u00e9t\u00e9 : \u00ab R\u00eaver d\u2019\u00eatre plus pauvre qu\u2019on ne l\u2019est, c\u2019est le luxe le plus snob qui soit, c\u2019est Marie-Antoinette qui joue \u00e0 la berg\u00e8re. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Mais la vraie fronti\u00e8re, selon elle, s\u2019est d\u00e9plac\u00e9e vers le corps. Les contrefa\u00e7ons de qualit\u00e9 rendent les objets presque indiscernables de l\u2019original ; ce qui ne se copie pas, c\u2019est soi-m\u00eame. Biohacking, m\u00e9decine r\u00e9g\u00e9n\u00e9rative, ralentissement du vieillissement cellulaire, cosm\u00e9tiques cor\u00e9ens, liftings de toutes sortes : on investit dans son apparence comme on achetait autrefois un sac. \u00ab L\u2019objet de luxe aujourd\u2019hui, c\u2019est son propre corps. \u00bb La beaut\u00e9 n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi poreuse avec le soin m\u00e9dical et la chirurgie, et le luxe s\u2019y engouffre. \u00c0 Paris, la marque Fecal Matter, qui vient de d\u00e9filer place de la R\u00e9publique, avait fait monter sur son podium, la saison pr\u00e9c\u00e9dente, Bryan Johnson, l\u2019entrepreneur am\u00e9ricain persuad\u00e9 que la mort n\u2019est pas une fatalit\u00e9 pour qui en a les moyens.<\/p>\n\n\n\n Toute la saison n\u2019a pas pour autant c\u00e9l\u00e9br\u00e9 la richesse. Place de la R\u00e9publique, pour la premi\u00e8re fois, Fecal Matter a fait d\u00e9filer une collection en trois volets : la famille, avec une nonne enceinte et une femme tenant un b\u00e9b\u00e9 ; la r\u00e9volution, avec des robes \u00e0 tra\u00eene marqu\u00e9es \u00ab Resist \u00bb et un bodybuilder ; enfin des arch\u00e9types de haute couture vintage. Apr\u00e8s avoir mis en sc\u00e8ne le milliardaire qui veut vaincre la mort, le duo revendiquait cette fois de d\u00e9filer pour les 99 %, dans \u00ab le vrai Paris \u00bb, ville d\u2019immigration. Alice Pfeiffer y lit une inqui\u00e9tude du milieu face \u00e0 la mont\u00e9e du racisme et aux \u00e9ch\u00e9ances \u00e9lectorales, mais aussi une m\u00e9fiance nouvelle envers les grandes d\u00e9clarations sur les podiums. Les tee-shirts f\u00e9ministes de l\u2019apr\u00e8s-MeToo ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s par la fast fashion ; un slogan fabriqu\u00e9 dans de mauvaises conditions ne vaut pas grand-chose. Et le luxe, rappelle-t-elle, s\u2019ajuste toujours \u00e0 ceux qui peuvent l\u2019acheter : faire riche reste, au fond, son v\u00e9ritable programme.<\/p>\n\n\n\n La suite, Alice Pfeiffer la voit dans le retrait. Apr\u00e8s des ann\u00e9es de v\u00eatements con\u00e7us pour l\u2019image, presque comme des gags (elle-m\u00eame a port\u00e9 des Crocs \u00e0 talons aiguilles), le prochain snobisme pourrait \u00eatre d\u2019\u00eatre hors ligne. Les plus riches ne chercheront plus \u00e0 \u00eatre identifi\u00e9s par le plus grand nombre, mais \u00e0 se reconna\u00eetre entre eux. Le sac couvert de logos qui parle \u00e0 des millions de gens c\u00e8de la place \u00e0 des v\u00eatements en apparence anodins, \u00e0 la mani\u00e8re de Phoebe Philo, dont les pi\u00e8ces tr\u00e8s ch\u00e8res ont l\u2019air des plus simples du monde. Une mode qui ne s\u2019adresse qu\u2019aux initi\u00e9s, o\u00f9 l\u2019on reconna\u00eet une teinte ou une maille comme on reconna\u00eet un mot de passe.<\/p>\n\n\n\n Reste que faire riche ne se joue pas seulement dans le vestiaire. Son livre en dresse une typologie r\u00e9jouissante, de l\u2019aristocrate terrien \u00e0 la gauche caviar, de la bourgeoisie culturelle aux bobos, de la grande bourgeoisie \u00e0 la n\u00e9obourgeoisie des start-up, chacune avec ses tics et sa panoplie : la chevali\u00e8re et les bottes pleines de boue pour les uns, la montre Tank offerte pour les dix-huit ans et le sac Longchamp us\u00e9 pour les autres, la Rolex flambant neuve apr\u00e8s le premier gros contrat pour les derniers arriv\u00e9s. Aux \u00c9tats-Unis, elle a d\u00e9couvert de nouvelles sous-cat\u00e9gories : les petits rentiers du \u00ab small trust fund \u00bb, le \u00ab loser son \u00bb, fils de bonne famille qui ne fait rien de ses dix doigts. En s\u2019appuyant sur Bourdieu et sur Judith Butler, elle d\u00e9fend l\u2019id\u00e9e que la classe, comme le genre, se performe : une chor\u00e9graphie de gestes appris qui se fait passer pour naturelle.<\/p>\n\n\n\n Les codes, eux, d\u00e9bordent largement le v\u00eatement. Le livre consacre un chapitre entier \u00e0 l\u2019art de la table, ce terrain min\u00e9 o\u00f9 se rejoue, dans les salons haussmanniens, l\u2019\u00e9tiquette de Versailles. On ne dit pas \u00ab bon app\u00e9tit \u00bb, on arrive avec un quart d\u2019heure de retard, on n\u2019apporte surtout rien qui vienne du supermarch\u00e9, on commente le vin avec trois adjectifs et beaucoup d\u2019aplomb. Le cadeau id\u00e9al raconte une histoire : un miel \u00ab d\u2019un apiculteur du Vercors \u00bb, une huile \u00ab d\u2019un ami en Cr\u00e8te \u00bb, m\u00eame si l\u2019on revient du XIIIe arrondissement. On ne parle jamais d\u2019argent, on dit \u00ab cons\u00e9quent \u00bb plut\u00f4t que \u00ab cher \u00bb et \u00ab patrimonial \u00bb plut\u00f4t que \u00ab vieux \u00bb. Et si l\u2019on vous propose un jus d\u2019orange, c\u2019est qu\u2019il est temps de partir. Tout l\u2019enjeu, explique Alice Pfeiffer, est de faire comme si ces r\u00e8gles allaient de soi, de mimer une aisance qui ne trahit jamais l\u2019effort, quand l\u2019Am\u00e9rique, elle, applaudit l\u2019effort.<\/p>\n\n\n\n D\u2019o\u00f9 la place d\u00e9cisive du capital culturel, surtout en France, o\u00f9 l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re parfois inviter \u00e0 d\u00eener une journaliste qu\u2019une influenceuse. Une amie tr\u00e8s fortun\u00e9e lui avait donn\u00e9 ce conseil pour faire plus riche sans budget : \u00ab Commence par dire empirique \u00e0 l\u2019oral. \u00bb Son compagnon avait rench\u00e9ri : \u00ab Corroboration empirique, c\u2019est encore mieux. \u00bb Le parler France Culture, comme disait sa m\u00e8re, le jargon lacanien, ne pas dire manger mais d\u00eener, ne jamais parler d\u2019argent : la distinction se loge dans la langue, et elle est gratuite. Le luxe lui-m\u00eame cultive aujourd\u2019hui cette fascination intellectuelle, entre BookTok, campagnes de mode o\u00f9 l\u2019on pose allong\u00e9 sur des piles de livres et Kardashian qui se photographient en train de r\u00e9viser. Son id\u00e9al \u00e0 elle : Susan Sontag en pyjama dans une biblioth\u00e8que.<\/p>\n\n\n\n Alors, pourquoi faut-il faire riche ? D\u2019abord parce que c\u2019est un jeu, presque du camp au sens de Susan Sontag : une mani\u00e8re de r\u00e9v\u00e9ler l\u2019artifice des codes tout en y prenant un plaisir sinc\u00e8re. Ensuite parce que la France reste mal \u00e0 l\u2019aise avec l\u2019ascension, et qu\u2019il y a dans la c\u00e9l\u00e9bration du d\u00e9nuement un snobisme de ceux qui n\u2019ont jamais manqu\u00e9 de rien. L\u2019argent ne fait pas le bonheur, mais il l\u2019aide beaucoup ; \u00f4ter au bonheur toute dimension mat\u00e9rielle, juge-t-elle, est d\u2019une grande na\u00efvet\u00e9, et en dit long sur sa propre classe sociale. Vouloir gagner de l\u2019argent quand on n\u2019en a pas h\u00e9rit\u00e9 n\u2019a rien de honteux. La tendance \u00ab faire riche \u00bb dit donc moins l\u2019amour de l\u2019argent qu\u2019une d\u00e9couverte : la classe est un costume. Comme le montrait d\u00e9j\u00e0 Paris Is Burning<\/em>, avec ses cat\u00e9gories \u00ab Executive Realness \u00bb, les codes du pouvoir peuvent s\u2019apprendre. Et comme tout costume, celui-l\u00e0 peut s\u2019emprunter.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Des podiums milanais aux tutoriels TikTok, sociologie de la distinction \u00e0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 la classe est devenue une performance. 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