{"id":362694,"date":"2026-10-04T06:30:00","date_gmt":"2026-10-04T04:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=362694"},"modified":"2026-10-03T21:02:02","modified_gmt":"2026-10-03T19:02:02","slug":"un-borges-inedit","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/un-borges-inedit\/","title":{"rendered":"Un Borges in\u00e9dit"},"content":{"rendered":"\n
Non, non je ne suis pas d\u2019accord.<\/p>\n\n\n\n
Je dirai simplement que la litt\u00e9rature a toujours \u00e9t\u00e9 fantastique : \u00e7a a commenc\u00e9 par les cosmogonies, les mythologies, les r\u00e9cits de dieux et de monstres\u2026 Aucun \u00e9crivain n\u2019a jamais d\u2019\u00eatre un v\u00e9ritable contemporain. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne a d\u00e9but\u00e9 tr\u00e8s r\u00e9cemment, au XIXe si\u00e8cle\u2026 Avant, on pr\u00e9f\u00e9rait parler d\u2019autres si\u00e8cles et d\u2019autres pays : c\u2019\u00e9tait quelque chose de tout \u00e0 fait naturel. <\/p>\n\n\n\n
Il faut revenir \u00e0 cette tradition fantastique, qui est la v\u00e9ritable grande tradition, la tradition principale de la litt\u00e9rature ; le reste rel\u00e8ve plut\u00f4t du journalisme, c\u2019est peut-\u00eatre de l\u2019histoire, mais pas de la litt\u00e9rature.<\/p>\n\n\n\n
Le r\u00e9alisme n\u2019est qu\u2019un \u00e9pisode, un simple moment dans l\u2019histoire de la litt\u00e9rature. La grande litt\u00e9rature n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 r\u00e9aliste. M\u00eame dans un livre que l\u2019on croit r\u00e9aliste, comme le Don Quichotte<\/em>, que j\u2019appr\u00e9cie beaucoup, il y a toujours deux \u00e9l\u00e9ments : le r\u00e9alisme et le fantastique ; mais c\u2019est l\u2019\u00e9l\u00e9ment fantastique qui domine, car Cervantes est du c\u00f4t\u00e9 de Don Quichotte et non de celui des paysans ou des autres personnages dot\u00e9s de bon sens. Le lecteur, lui aussi, est toujours du c\u00f4t\u00e9 de Don Quichotte ; ainsi, le livre trouve un \u00e9quilibre entre ces deux \u00e9l\u00e9ments, mais le plus important est le fantastique, qui l\u2019emporte toujours. La folie de l\u2019Hidalgo est bien plus importante que la mis\u00e8re de la r\u00e9alit\u00e9 espagnole contemporaine qui l\u2019entoure, et que Cervantes m\u00e9prise manifestement. Il pr\u00e9f\u00e8re le monde fantastique de la Bretagne, de la France chevaleresque et de Rome. On retrouve cela chez L\u2019Arioste aussi : aimer quelque chose tout en s\u2019en moquant un peu. C\u2019est ce que l\u2019on ressent sans cesse en lisant Roland furieux<\/em>, o\u00f9 L\u2019Arioste parle de ce chevalier tout en se moquant de lui, mais avec d\u00e9licatesse, sans exag\u00e9ration. On retrouve cela chez Cervantes, qui avait naturellement lu L\u2019Arioste, l\u2019appr\u00e9ciait beaucoup et parle de lui \u00e0 plusieurs reprises\u2026 Lorsque j\u2019\u00e9cris de la litt\u00e9rature fantastique, je ne fais rien de nouveau, mais quelque chose qui s\u2019est toujours fait, \u00e0 l\u2019exception d\u2019une tr\u00e8s br\u00e8ve p\u00e9riode entre le XIXe et le XXe si\u00e8cle, et qui se poursuit en Am\u00e9rique du Nord, ainsi qu\u2019en Am\u00e9rique du Sud\u2026<\/p>\n\n\n\n Oui, oui. <\/p>\n\n\n\n Je ne suis en aucun cas un innovateur, et lorsque j\u2019ai \u00e9crit de la litt\u00e9rature fantastique, je n\u2019ai fait que poursuivre ce qu\u2019avaient fait les Arabes, qui ont invent\u00e9 Les Mille et Une Nuits<\/em>, ce que faisait Shakespeare, et d\u2019ailleurs ce que faisait \u00e9galement Dante.<\/p>\n\n\n\n C\u2019\u00e9tait de la litt\u00e9rature fantastique, en tout cas. Jamais du r\u00e9alisme. La Divine Com\u00e9die<\/em> n\u2019est pas un petit livre r\u00e9aliste.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est une hallucination\u2026 C\u2019est en contradiction avec toutes les litt\u00e9ratures de l\u2019objectivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Non. Tout \u00e9crivain doit savoir rester fid\u00e8le \u00e0 sa propre imagination, et s\u2019il est fid\u00e8le \u00e0 ce qu\u2019il imagine, s\u2019il r\u00eave sinc\u00e8rement, c\u2019est l\u00e0 sa sinc\u00e9rit\u00e9. Et j\u2019essaie de r\u00eaver sinc\u00e8rement. Autrement dit, je crois que c\u2019est une erreur de penser que la litt\u00e9rature est faite de mots. Non, elle n\u2019est pas faite de mots ; enfin, elle est aussi faite de mots, mais elle est surtout faite d\u2019images, de r\u00eaves.<\/p>\n\n\n\n Et de citations tir\u00e9es de livres. Mais les livres sont la m\u00e9moire de l\u2019humanit\u00e9, ils sont le pass\u00e9\u2026 et le pass\u00e9 est aussi un r\u00eave\u2026<\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr !<\/p>\n\n\n\n Sur ce point, vous avez raison, mais je crois que c\u2019est Henry James qui a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des premiers \u00e0 \u00e9crire sur la litt\u00e9rature en tant que vie litt\u00e9raire, et c\u2019est tr\u00e8s int\u00e9ressant, justement parce que c\u2019\u00e9tait James\u2026<\/p>\n\n\n\n Oui. Je crois qu\u2019on commence toujours par le r\u00eave, on commence par la muse, on commence par le Saint-Esprit, par le roi, par Dieu, par les Juifs de la Bible, puis on travaille ces \u00e9l\u00e9ments. Je me souviens d\u2019un cas c\u00e9l\u00e8bre : Stevenson a r\u00eav\u00e9 de la sc\u00e8ne centrale o\u00f9 le Dr Jekyll devient M. Hyde ; puis il a d\u00fb inventer tout le reste. Et c\u2019est \u00e9videmment sa raison qui a tout fait. Mais\u2026 la sc\u00e8ne centrale \u00e9tait un cadeau du r\u00eave. Moi aussi, j\u2019ai souvent r\u00eav\u00e9 d\u2019histoires de mani\u00e8re un peu vague, puis j\u2019ai d\u00fb inventer les d\u00e9tails, les \u00ab circonstances \u00bb qu\u2019exige notre \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n On commence toujours par le r\u00eave et l\u2019imagination, qui ne font qu\u2019un. R\u00eaver : et peu importe que l\u2019on soit \u00e9veill\u00e9 ou endormi, non !<\/p>\n\n\n\n Ah, Julien Green ?\u2026<\/p>\n\n\n\n C\u2019est tr\u00e8s courageux\u2026 Pas moi. Je connais toujours le d\u00e9but et la fin de mes r\u00e9cits et de mes po\u00e8mes, et de tout ce que j\u2019\u00e9cris. Je ne sais pas ce qui va se passer \u00ab au milieu \u00bb, entre les deux parties, et je dois donc le d\u00e9couvrir. Comme si c\u2019\u00e9tait une \u00eele et que je voyais une pointe de l\u2019\u00eele, puis cette longue \u00eele au milieu, et ensuite je vois l\u2019autre pointe ; mais il faut que je trouve, ou que j\u2019invente, ce qui se trouve entre les deux pointes.<\/p>\n\n\n\n \u00c9videmment, ce sont des choses auxquelles il ne faut pas penser\u2026 Je ne crois pas que Poe consid\u00e9rait la po\u00e9sie comme une op\u00e9ration de l\u2019intelligence\u2026 Privil\u00e9gier l\u2019intelligence au d\u00e9triment de l\u2019imagination, du r\u00eave\u2026 Clairement, j\u2019essaie d\u2019\u00eatre aussi simple que possible ; j\u2019essaie d\u2019\u00e9viter d\u2019\u00eatre obscur ; on m\u2019a souvent accus\u00e9 d\u2019\u00eatre obscur, mais j\u2019essaie de ne pas l\u2019\u00eatre. Il faut toujours que les deux \u00e9l\u00e9ments soient pr\u00e9sents : d\u2019abord l\u2019imagination, le r\u00eave, l\u2019image \u2013 cette image dont parlait Julien Green \u2013, puis il faut que la raison entre en jeu. Il faut qu\u2019elles collaborent, ce ne sont pas des ennemies.<\/p>\n\n\n\n Mais le baroque est tr\u00e8s artificiel, tr\u00e8s self-conscious<\/em>, disons conscient de lui-m\u00eame ; et la litt\u00e9rature fantastique ne l\u2019est pas.<\/p>\n\n\n\n Non, je ne pense pas qu\u2019elle soit artificielle : elle est tr\u00e8s naturelle\u2026 C\u2019est le baroque qui est artificiel\u2026 Le baroque, c\u2019est l\u2019art\u2026<\/p>\n\n\n\n Sans aucun doute.<\/p>\n\n\n\n Oui, mais les r\u00eaves sont r\u00e9els, tout comme l\u2019\u00e9tat de veille ; les r\u00eaves sont r\u00e9els, et les fantasmes sont r\u00e9els ; mon pass\u00e9 est r\u00e9el, mon pass\u00e9 et la m\u00e9moire, l\u2019histoire est r\u00e9elle, et l\u2019histoire est pour nous un r\u00eave, comme le disait Joyce : \u00ab L\u2019histoire est un cauchemar dont j\u2019essaie de me r\u00e9veiller \u00bb. L\u2019histoire est un cauchemar, un r\u00eave, tout n\u2019est qu\u2019un r\u00eave. Ou comme le disait Schopenhauer : Die Welt als Wille und Vorstellung<\/em>, le monde comme volont\u00e9 et repr\u00e9sentation : notre volont\u00e9 et le r\u00eave ne font qu\u2019un. Vorstellung <\/em>peut se traduire par r\u00eave, par image : le monde comme volont\u00e9 et comme image. Vorstellung <\/em>peut se traduire de tant de fa\u00e7ons\u2026<\/p>\n\n\n\n La biblioth\u00e8que est une sorte de r\u00eave ; et aussi un espace de r\u00eave ; mais je n\u2019ai plus \u00e9crit d\u2019histoires de labyrinthes et de miroirs. R\u00e9cemment, j\u2019ai \u00e9crit des histoires plus simples. J\u2019en ai assez des labyrinthes et des miroirs.<\/p>\n\n\n\n Oui, je commen\u00e7ais \u00e0 trop ressembler \u00e0 Borges : je n\u2019aime pas Borges.<\/p>\n\n\n\n Non, je ne l\u2019aime pas, c\u2019est un \u00e9crivain m\u00e9diocre\u2026 Mais je dois cohabiter avec lui et c\u2019est un peu ennuyeux, surtout quand on a soixante-dix-sept ans et qu\u2019on aimerait avoir d\u2019autres interlocuteurs, par exemple quelqu\u2019un comme vous. C\u2019est beaucoup plus agr\u00e9able de parler avec vous qu\u2019avec Borges.<\/p>\n\n\n\n Je n\u2019aime pas le roman parce qu\u2019il est trop artificiel !<\/p>\n\n\n\n Les nouvelles, en revanche, sont toujours des histoires vraies, et les hommes ont toujours aim\u00e9 raconter et \u00e9couter des histoires. C\u2019est pour cela que j\u2019aime tant Kipling, l\u2019un des plus grands \u00e9crivains de son temps, et pas seulement pour ses po\u00e8mes, mais aussi pour ses nouvelles, dans lesquelles il a mis tant de choses\u2026 Puisque nous sommes \u00e0 Rome, je me souviens qu\u2019il y a beaucoup de nouvelles de Kipling o\u00f9 il parle de l\u2019Empire britannique, mais il le fait \u00e0 travers la m\u00e9taphore de Rome\u2026 C\u2019est tr\u00e8s \u00e9trange\u2026 Je croyais qu\u2019il n\u2019y avait qu\u2019une seule histoire, que toute l\u2019histoire \u00e9tait celle de l\u2019Empire romain, et que celle-ci changeait de nom, de race, d\u2019orientation, mais\u2026<\/p>\n\n\n\n Toujours le m\u00eame empire. C\u2019\u00e9tait aussi le m\u00eame empire pour Stevenson, ce grand \u00e9crivain que j\u2019aime tant, ce grand \u00c9cossais arriv\u00e9 dans le Far West, en Californie, et qui disait l\u00e0-bas : \u00ab Je suis \u00e0 la fronti\u00e8re de la culture occidentale, ou si vous pr\u00e9f\u00e9rez, de l\u2019Empire romain. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Et la d\u00e9cadence et la chute, pour nous, de l\u2019Occident\u2026<\/p>\n\n\n\n Oui, c\u2019est vrai. Mais cela signifie donc qu\u2019il n\u2019y a rien eu d\u2019autre que l\u2019Empire romain, et la preuve en est que nous parlons maintenant en fran\u00e7ais, qui est un dialecte du latin, que vous parlez italien, qui est un autre dialecte du latin\u2026 Et que je parle et \u00e9cris naturellement en espagnol\u2026<\/p>\n\n\n\n Oui, oui, chez Joyce aussi.<\/p>\n\n\n\n Parce que c\u2019est une construction ; je sais que je ne peux pas \u00e9crire de romans : je ne peux \u00e9crire que des nouvelles. Et puis, comme je ne suis pas un lecteur de romans, pourquoi devrais-je en \u00e9crire ? Je n\u2019en lis pas, \u00e0 l\u2019exception de Conrad\u2026 J\u2019aime beaucoup Conrad\u2026<\/p>\n\n\n\n Oui, mais tout le monde l\u2019a oubli\u00e9. Et pourtant, Conrad a sauv\u00e9 ce qu\u2019il y a d\u2019\u00e9pique dans le roman, ce que les autres n\u2019ont pas fait.<\/p>\n\n\n\n Pour moi, oui.<\/p>\n\n\n\n En tant que romancier, oui, peut-\u00eatre. En tant que narrateur, non. Mais je pr\u00e9f\u00e8re toujours Conrad. Il a des choses si directes, si simples, si p\u00e9remptoires, si courageuses\u2026 Conrad ! Le courage, c\u2019est quelque chose que j\u2019appr\u00e9cie beaucoup. Peut-\u00eatre parce que je n\u2019en ai pas moi-m\u00eame. Je suis plut\u00f4t calme\u2026 Dans ma famille, tout le monde \u00e9tait militaire, des gens qui ont combattu, qui se sont fait tuer, qui ont d\u00fb s\u2019exiler\u2026 Notre histoire est tr\u00e8s violente : l\u2019histoire argentine, l\u2019histoire uruguayenne, sont pleines de p\u00e9rip\u00e9ties\u2026 J\u2019aime beaucoup Conrad ; je ne comprends pas pourquoi il a fini par tomber dans l\u2019oubli. Peut-\u00eatre parce qu\u2019en Grande-Bretagne, il est consid\u00e9r\u00e9 presque comme un \u00e9tranger : il \u00e9tait Polonais, et on ne peut pas concevoir que le plus grand romancier britannique soit n\u00e9 en Pologne. Mais ces choses-l\u00e0 arrivent, c\u2019est un cadeau que la Pologne a fait \u00e0 la Grande-Bretagne.<\/p>\n\n\n\n Ah, Dickens m\u2019int\u00e9resse beaucoup, mais il fait partie de la litt\u00e9rature fantastique.<\/p>\n\n\n\n Quand on lit Dickens, on n\u2019a pas l\u2019impression de r\u00e9alit\u00e9, et si vous preniez les anciennes \u00e9ditions de Dickens, vous verriez que les illustrations sont des caricatures\u2026<\/p>\n\n\n\n Oui, oui, Oliver Twist, la nuit, les voleurs qui se confondent avec les r\u00eaves de la nuit, c\u2019est de la litt\u00e9rature onirique\u2026 Puis il y a l\u2019aspect du merveilleux : Alice au pays des merveilles<\/em> et Alice de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir<\/em>, de Lewis Carroll, sont parfaitement oniriques\u2026<\/p>\n\n\n\n Non, non, je suis absolument partisan de Tolsto\u00ef.<\/p>\n\n\n\n Si c\u2019\u00e9tait vrai, je ne devrais pas vous r\u00e9pondre par une autre question : nous ne savons pas si l\u2019univers est r\u00e9aliste ou onirique ; si l\u2019univers est onirique, alors Tolsto\u00ef l\u2019est aussi, mais nous n\u2019en savons rien. Peut-\u00eatre que le monde est un r\u00eave, nous l\u2019avons dit tout \u00e0 l\u2019heure \u2013 Die Welt als Vorstellung <\/em>\u2013, le monde comme repr\u00e9sentation, le monde comme r\u00eave. Mais non, alors que je r\u00e9pondais \u00e0 votre question, j\u2019ai soudain pens\u00e9 que je prenais beaucoup plus de plaisir \u00e0 lire Tolsto\u00ef, que j\u2019\u00e9prouvais une \u00e9motion plus forte qu\u2019en lisant Dosto\u00efevski. C\u2019est tout. Je ne suis pas un th\u00e9oricien, je n\u2019ai pas d\u2019id\u00e9es abstraites, je suis incapable de r\u00e9fl\u00e9chir, je peux imaginer, r\u00eaver\u2026 Je peux, \u00e0 proprement parler, \u00e9crire\u2026 mais je ne sais pas si je peux raisonner\u2026<\/p>\n\n\n\n Je ne suis pas un intellectuel. Je suis un na\u00eff.<\/p>\n\n\n\n Je n\u2019aime pas du tout Balzac, j\u2019aime Flaubert. Mais j\u2019aime surtout La Tentation de Saint Antoine<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Non, je n\u2019ai jamais pu finir Madame Bovary<\/em>, \u00e7a n\u2019a jamais r\u00e9ussi \u00e0 m\u2019int\u00e9resser ; et Les<\/em> Trois Contes<\/em> sont assez faibles.<\/p>\n\n\n\n Bouvard et P\u00e9cuchet<\/em>, oui : c\u2019est un grand livre du XIXe si\u00e8cle, et pas seulement du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n Je pense que c\u2019est une erreur. Les opinions sont ce qu\u2019il y a de plus superficiel, et celles d\u2019un \u00e9crivain n\u2019ont aucune importance. Mais je me souviens d\u2019un texte de Kipling que j\u2019aime beaucoup, o\u00f9 il dit qu\u2019\u00ab il est permis \u00e0 un \u00e9crivain d\u2019inventer une fable, mais pas d\u2019y croire \u00bb\u2026 Par cons\u00e9quent, la morale de la fable\u2026<\/p>\n\n\n\n C\u2019est tr\u00e8s curieux, car Kipling parle surtout de l\u2019homme blanc et de son empire\u2026<\/p>\n\n\n\n Oui, justement le fardeau\u2026 Et pourtant, ce sont toujours ces r\u00e9cits o\u00f9 l\u2019homme blanc n\u2019est pas le plus sympathique. Par exemple, Kim<\/em> est un grand livre, mais quand on en parle, on pense davantage \u00e0 l\u2019\u00e2me qu\u2019\u00e0 Kim. L\u2019\u00e2me me semble plus r\u00e9elle que Kim, elle est bien plus importante que Kim ; et c\u2019est ainsi pour Kipling aussi. Il avait ses opinions, mais il \u00e9tait fid\u00e8le \u00e0 son imagination, et donc, quand on lit le livre, on n\u2019est pas convaincu par ses opinions, entre autres parce qu\u2019elles ne sont pas si importantes\u2026 Je crois qu\u2019il est tr\u00e8s dangereux de juger un \u00e9crivain sur ses opinions ; et c\u2019est pour cela que moi, qui ne suis pas catholique mais qui ne suis pas non plus fou, je dis que la plus grande \u0153uvre de toute la litt\u00e9rature est la Divine Com\u00e9die<\/em>. Cela ne veut pas dire que je sois croyant, ni que je croie \u00e0 l\u2019Enfer, au Purgatoire et au Paradis. Cela n\u2019a rien \u00e0 voir. Ce sont l\u00e0 les opinions de Dante, ou peut-\u00eatre des m\u00e9taphores, des images qu\u2019il a puis\u00e9es on ne sait d\u2019o\u00f9, et d\u2019o\u00f9 il les a puis\u00e9es ne m\u2019int\u00e9resse pas. Ce qui m\u2019int\u00e9resse, ce sont les r\u00eaves de Dante, et les personnages qu\u2019il a invent\u00e9s, qu\u2019il a cr\u00e9\u00e9s et recr\u00e9\u00e9s\u2026 En g\u00e9n\u00e9ral, on juge un \u00e9crivain sur ses opinions. Moi, par exemple, j\u2019admire beaucoup Whitman, mais je n\u2019admire pas la d\u00e9mocratie dont Whitman avait besoin pour \u00e9crire de la po\u00e9sie. C\u2019est son affaire, pas la mienne. Seule la po\u00e9sie de Whitman m\u2019importe ; ce qu\u2019il a \u00e9crit avec ses id\u00e9es sur la d\u00e9mocratie ne m\u2019int\u00e9resse absolument pas.<\/p>\n\n\n\n Oui, un vieil anarchiste. Ou plut\u00f4t : un vieil individualiste spencerien. Autrement dit, je ne suis ni fasciste, ni communiste, ni nationaliste ; je d\u00e9teste le nationalisme. Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 p\u00e9roniste ni nazi, je d\u00e9teste tout cela. Je suis un vieil anarchiste, un vieil anarchiste pacifique, un vieil anarchiste individualiste, un vieux lecteur de ce Herbert Spencer qui a \u00e9crit L\u2019Homme contre l\u2019\u00c9tat<\/em>, mais entre-temps, nous avons eu l\u2019\u00c9tat partout, le nationalisme partout.<\/p>\n\n\n\n Je ne pense pas que Marinetti ait \u00e9t\u00e9 un \u00e9crivain si important que \u00e7a, n\u2019est-ce pas ?<\/p>\n\n\n\n Je voudrais dire quelque chose : il y a un livre que j\u2019aime beaucoup, c\u2019est l\u2019Histoire de la litt\u00e9rature italienne<\/em> de Momigliano. Marinetti n\u2019y est m\u00eame pas mentionn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Non, il l\u2019omet, c\u2019est tout.<\/p>\n\n\n\n Je ne sais pas, pour ma part, je ne comprends pas grand-chose \u00e0 la politique et je n\u2019en parle jamais ; je suis un homme de principes. Je me suis oppos\u00e9 au p\u00e9ronisme avant tout pour une raison \u00e9thique ; et pour des raisons intellectuelles.<\/p>\n\n\n\n Oui, \u00e9galement pour des raisons esth\u00e9tiques. Per\u00f3n \u00e9tait un grand sc\u00e9l\u00e9rat, c\u2019\u00e9tait un personnage sordide et peu intelligent, et les gens de bien ne croyaient pas en lui.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est une affaire priv\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n Ma m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9e, ainsi que ma s\u0153ur et mon neveu. Ils s\u2019en prenaient \u00e0 moi par l\u2019interm\u00e9diaire des personnes que j\u2019aimais.<\/p>\n\n\n\n Oui, tout cela \u00e9tait tellement abominable\u2026 Je ne veux pas me souvenir de cette \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n Tant que je serai \u00e0 Rome, je ne veux pas penser \u00e0 ces \u00e9v\u00e9nements du pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Eh bien, j\u2019aimerais me rappeler ce que m\u2019a dit mon p\u00e8re il y a plus d\u2019un demi-si\u00e8cle. Il m\u2019a dit : \u00ab Il faut beaucoup lire, il faut beaucoup \u00e9crire, mais il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de publier, ou alors il faut publier tr\u00e8s tard. \u00bb Il m\u2019a donn\u00e9 ce conseil : lire, \u00e9crire, puis d\u00e9chirer ce que l\u2019on a \u00e9crit. Ne publier que lorsqu\u2019on a atteint la maturit\u00e9, mais de toute fa\u00e7on, ce n\u2019est pas l\u2019essentiel.<\/p>\n\n\n\n Oui, tr\u00e8s tard ; mais cela n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 possible pour moi. J\u2019ai commenc\u00e9 trop jeune ; j\u2019avais vingt-quatre ans lorsque j\u2019ai fait publier, en 1923, \u00e0 Buenos Aires, mon premier livre. Je n\u2019ai pas envoy\u00e9 d\u2019exemplaires aux journaux, aux librairies, aux \u00e9crivains, rien. Je n\u2019ai offert mon livre qu\u2019\u00e0 mes amis. Il y en avait trois cents exemplaires.<\/p>\n\n\n\n Je pense qu\u2019aujourd\u2019hui, le grand danger, c\u2019est la politique, quelle que soit sa couleur. J\u2019appartenais \u00e0 un parti conservateur, mais je m\u2019en suis retir\u00e9 par la suite car j\u2019\u00e9tais souvent d\u2019accord avec des opinions d\u2019horizons diff\u00e9rents. Je trouve ridicule d\u2019appartenir \u00e0 un parti politique. Pour moi, c\u2019est tr\u00e8s singulier : les communistes me consid\u00e8rent comme un fasciste, les fascistes me consid\u00e8rent comme un communiste ; par cons\u00e9quent, je n\u2019appartiens \u00e0 aucun camp, je suis un vieux individualiste.<\/p>\n\n\n\n Non, mais \u00e0 part cela, je pense que nous avons actuellement le meilleur gouvernement possible dans notre pays ; mais cela n\u2019a pas d\u2019importance en Italie.<\/p>\n\n\n\n Nous avons travers\u00e9 une p\u00e9riode anarchique durant laquelle nous avons \u00e9t\u00e9 gouvern\u00e9s par un sc\u00e9l\u00e9rat. Puis sont arriv\u00e9s surtout des hommes d\u2019administration, qui ne sont certes pas grand-chose, mais qui, au moins, ne sont pas des gangsters.<\/p>\n\n\n\n Per\u00f3n, bien s\u00fbr ; et sa femme, sa veuve. Toutes ces personnes \u00e9taient de v\u00e9ritables crapules, de v\u00e9ritables crapules au pouvoir.<\/p>\n\n\n\n Non, non, en fait, \u00e0 cette \u00e9poque, je ne les connaissais pas. Je ne lisais que les classiques.<\/p>\n\n\n\n C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque de Shaw, l\u2019\u00e9poque de Wells.<\/p>\n\n\n\n Tr\u00e8s importants. En Espagne, c\u2019est l\u2019\u00e9poque d\u2019Unamuno, l\u2019\u00e9poque de Paul Groussac \u00e0 Buenos Aires. Quant \u00e0 Ezra Pound, je l\u2019ai d\u00e9couvert plus tard et, en tant qu\u2019\u00e9crivain, je ne l\u2019appr\u00e9cie pas vraiment. Eliot, c\u2019est autre chose. Eliot est bien plus subtil que Pound. Mais ce n\u2019est pas un po\u00e8te que j\u2019appr\u00e9cie, il \u00e9crit des textes tr\u00e8s froids.<\/p>\n\n\n\n Eliot, oui.<\/p>\n\n\n\n En tant que critique, il ne m\u2019int\u00e9resse pas du tout. J\u2019aimerais qu\u2019un critique soit aussi un cr\u00e9ateur, comme Francesco De Sanctis ou Coleridge, des types qui savent aussi r\u00e9\u00e9crire leurs propres textes, alors que chez Eliot, il n\u2019y a pas de critique, il y a une discussion assez mesquine, et toujours une certaine p\u00e9danterie\u2026 Je n\u2019aime pas la prose d\u2019Eliot ; mais cela n\u2019emp\u00eache pas qu\u2019il ait \u00e9crit de tr\u00e8s beaux po\u00e8mes\u2026 Et pourtant, pour moi, Eliot n\u2019est pas un grand po\u00e8te britannique. Je pourrais citer cinquante po\u00e8tes avant d\u2019en arriver \u00e0 Eliot.<\/p>\n\n\n\n Par exemple Robert Frost, et Yeats. Prenons le cas de Yeats. Yeats \u00e9tait un nationaliste.<\/p>\n\n\n\n Et pourtant, Yeats \u00e9tait un grand po\u00e8te malgr\u00e9 ses opinions, malgr\u00e9 son syst\u00e8me mystique, qui est une absurdit\u00e9\u2026 Yeats est bel et bien un tr\u00e8s grand po\u00e8te, qui a fait de la langue anglaise un instrument d\u2019expression extraordinaire. Certains vers ne peuvent \u00eatre ni expliqu\u00e9s ni traduits, mais ils sont d\u2019une beaut\u00e9 qui d\u00e9passe leur sens.<\/p>\n\n\n\n En tant que personne, non, c\u2019\u00e9tait un nationaliste, c\u2019\u00e9tait un Irlandais de m\u00e9tier. Pas comme Shaw, qui \u00e9tait lui aussi Irlandais, mais qui ne s\u2019en souvenait pas toujours. Mais cela n\u2019a rien \u00e0 voir\u2026 Il pouvait \u00eatre ex\u00e9crable en tant qu\u2019ami, et en m\u00eame temps un po\u00e8te aimable et admirable. D\u2019ailleurs, le po\u00e8te reste et l\u2019homme dispara\u00eet ; et il est bien plus important d\u2019\u00eatre admirable en tant qu\u2019ami dans l\u2019\u00e2me. C\u2019est un peu comme dans le cas de Benedetto Croce : peut-\u00eatre que je ne suis pas d\u2019accord avec Croce, mais je l\u2019aime, je le consid\u00e8re comme un ami.<\/p>\n\n\n\n Et il avait raison.<\/p>\n\n\n\n Et il avait raison.<\/p>\n\n\n\n Non, je ne les aime pas ; mais j\u2019aime par exemple Verlaine, m\u00eame s\u2019il n\u2019est pas un grand po\u00e8te, un po\u00e8te pour toujours, dirais-je. J’aime beaucoup Victor Hugo, on trouve des choses splendides chez Hugo, par exemple quand il dit \u00ab L’hydre Univers tordant son corps \u00e9caill\u00e9 d’astres\u2026 \u00bb C\u2019est de la pure beaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Apollinaire \u00e9tait un po\u00e8te, tandis que Baudelaire \u00e9tait plut\u00f4t quelqu\u2019un de construit, quelqu\u2019un qui construisait la po\u00e9sie \u00e0 la force des bras. Il est tr\u00e8s maladroit\u2026 Du moins \u00e0 mon avis. Je trouve qu\u2019il a toujours des choses\u2026 comment dire ?\u2026 Et puis je n\u2019aime pas son go\u00fbt, je n\u2019aime pas les chauves-souris, je n\u2019aime pas les meubles, je n\u2019aime pas les divans\u2026<\/p>\n\n\n\n Si, mais chez eux, je le d\u00e9teste. Chez Verlaine, il n\u2019y a pas ce sens du kitsch ; en revanche, chez Oscar Wilde, qui n\u2019est clairement pas un grand po\u00e8te, il y a ce kitsch, mais avec un sourire, il s\u2019en moque un peu\u2026 Alors que Baudelaire prenait ses d\u00e9mons, ses chauves-souris, ses prostitu\u00e9es et ses mul\u00e2tres, tout cela, trop au s\u00e9rieux\u2026<\/p>\n\n\n\n Oui, mais Flaubert \u00e9tait ironique ; Baudelaire, en revanche, prenait tout cela au s\u00e9rieux, il l\u2019adorait !<\/p>\n\n\n\n Oui, c\u2019est la seule diff\u00e9rence, mais c\u2019est une diff\u00e9rence \u00e9norme.<\/p>\n\n\n\n Quand j\u2019\u00e9tais jeune \u00e0 Buenos Aires, je ne lisais que des livres en anglais, je crois ; ou des traductions en anglais.<\/p>\n\n\n\n Je me suis initi\u00e9 \u00e0 la litt\u00e9rature allemande avec Carlyle, qui m\u2019a fait d\u00e9couvrir ce qu\u2019\u00e9tait l\u2019Allemagne. Ensuite, j\u2019ai appris l\u2019allemand tout seul, pour pouvoir lire Schopenhauer dans la langue originale. J\u2019ai commenc\u00e9 par les po\u00e8mes de Heine, qui sont tr\u00e8s beaux et tr\u00e8s simples\u2026<\/p>\n\n\n\n Oh, d\u2019ailleurs : Heine \u00e9tait juif et donc bien plus intelligent que Goethe. Bien s\u00fbr, c\u2019\u00e9tait une plaisanterie. J\u2019aime beaucoup la langue allemande, qui est plus belle que ce qu\u2019on \u00e9crit en allemand. Alors qu\u2019en fran\u00e7ais, la langue est laide mais la litt\u00e9rature est belle.<\/p>\n\n\n\n J\u2019aime autant la langue que la litt\u00e9rature. En revanche, en espagnol, on n\u2019a presque rien \u00e9crit.<\/p>\n\n\n\n Oui, il y a le Don Quichotte<\/em>.<\/p>\n\n\n\n La po\u00e9sie, oui : G\u00f3ngora, San Juan de la Cruz. Ensuite, il y a le XVIIIe si\u00e8cle, qui est aussi pauvre que le XIXe. Et apr\u00e8s, il n\u2019y a pas grand-chose non plus.<\/p>\n\n\n\n Le XXe si\u00e8cle, c\u2019est un peu le reflux de l\u2019Am\u00e9rique latine\u2026<\/p>\n\n\n\n Ah, ceux-l\u00e0 ? \u00c0 vrai dire, je ne les connais pas tr\u00e8s bien.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai lu Garc\u00eda M\u00e1rquez et je trouve \u00e7a bien. Les autres que j\u2019ai lus ne m\u2019ont pas plu. Ce sont des exp\u00e9riences qui rel\u00e8vent du genre Faulkner : on joue avec le temps. Je n\u2019aime m\u00eame pas tant que \u00e7a Faulkner.<\/p>\n\n\n\n Si, je l\u2019ai moi-m\u00eame fait parfois, beaucoup le font. C\u2019est Conrad qui a lanc\u00e9 ce genre.<\/p>\n\n\n\n Bien s\u00fbr qu\u2019il reste le plus grand ! Justement, Conrad commence l\u2019un de ses romans, dont je ne me souviens plus du titre, par une sc\u00e8ne o\u00f9 deux amis se retrouvent et parlent d\u2019un troisi\u00e8me ami, et \u00e0 travers leur conversation, toute la r\u00e9alit\u00e9 de ce troisi\u00e8me ami se reconstitue\u2026 L\u2019un des deux dit avoir vu une sc\u00e8ne, l\u2019autre dit \u00eatre arriv\u00e9 avant, et tout devient extr\u00eamement compliqu\u00e9\u2026 Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 la fin qu\u2019on comprend de quoi ils parlaient. (N.d.T. : Le roman de Conrad dont Borges ne se souvient plus du titre est Fortune<\/em>)<\/p>\n\n\n\n Oui, c\u2019est la m\u00eame chose, Faulkner l\u2019a fait vingt ans apr\u00e8s Conrad, qui fut le premier.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est \u00e0 mon tour de remercier, d\u2019autant plus que je suis \u00e0 Rome\u2026<\/p>\n\n\n\n Tr\u00e8s heureux. C\u2019est le centre, c\u2019est l\u2019Europe, c\u2019est l\u2019Italie, c\u2019est Rome. Rome, c\u2019est toujours l\u2019Empire romain, qui perdure sous d\u2019autres noms.<\/p>\n\n\n\n J\u2019attends tout de l\u2019Europe. Que peut-on attendre de la p\u00e9riph\u00e9rie ? Les \u00c9tats-Unis et la Russie font aussi partie de la p\u00e9riph\u00e9rie. Que peut-on attendre de la p\u00e9riph\u00e9rie ?<\/p>\n\n\n\n Non, non ; c\u2019est \u00e0 vous de nous sauver.<\/p>\n\n\n\n J\u2019esp\u00e8re que tout l\u2019Occident aura quelque chose \u00e0 vous offrir. Nous faisons ce que nous pouvons pour vous aider. J\u2019esp\u00e8re que tout l\u2019Occident sera en quelque sorte un miroir, un miroir \u00e9ternel de l\u2019Europe : un miroir fid\u00e8le ; ou qui s\u2019efforce d\u2019\u00eatre fid\u00e8le. Nous ferons ce que nous pouvons. C\u2019est \u00e0 vous de nous sauver, et de vous sauver vous-m\u00eames aussi. C\u2019est ce que vous dit un bon Argentin. J\u2019adore l\u2019Italie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" \u00ab J\u2019attends tout de l\u2019Europe. 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Certes, mais au XIIIe si\u00e8cle.<\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est vrai.<\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est vrai. Mais aujourd\u2019hui, dans bien des milieux litt\u00e9raires, on privil\u00e9gie cette sorte de r\u00e9alisme qui \u00ab refl\u00e8te les choses, refl\u00e8te la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb. Ce sont l\u00e0 des slogans courants. Tandis que l\u2019imagination, y compris l\u2019imagination au pouvoir, ne semble pas bien vue en litt\u00e9rature.<\/h3>\n\n\n\n
Et de livres, de citations\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Alors la litt\u00e9rature n\u2019a pas tant \u00e0 voir avec les choses qu\u2019avec la litt\u00e9rature elle-m\u00eame\u2026<\/h3>\n\n\n\n
La litt\u00e9rature comme biblioth\u00e8que, grande m\u00e9taphore de votre \u0153uvre\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Mais, selon vous, dans la litt\u00e9rature \u00ab cr\u00e9ative \u00bb, quelle est l\u2019importance du r\u00eave, et quelle place occupent les aspects \u00ab techniques \u00bb ? Peut-\u00eatre que le r\u00eave co\u00efncide avec l\u2019inspiration, comme la muse qui rend visite au po\u00e8te ?\u2026 Ou s\u2019agit-il d\u2019autre chose ?<\/h3>\n\n\n\n
Par exemple, comme\u2026<\/h3>\n\n\n\n
C\u2019est vrai\u2026 Il y a, par exemple, des \u00e9crivains comme Julien Green\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Il dit qu\u2019il commence toujours un roman par un r\u00eave, et son principe, m\u2019a-t-il confi\u00e9, est le suivant : \u00ab Quand j\u2019\u00e9cris la premi\u00e8re page d\u2019un nouveau roman, j\u2019ai une image, par exemple celle d\u2019un gar\u00e7on aux cheveux roux, qui est peut-\u00eatre un assassin, et qui, \u00e0 un moment donn\u00e9, sort de chez lui, et je ne sais absolument pas ce qui va se passer \u00e0 la page deux ou \u00e0 la page trois\u2026 et alors je me laisse porter par cette image\u2026 \u00bb<\/h3>\n\n\n\n
Mais quels sont le poids et l\u2019importance de la technique litt\u00e9raire dans la r\u00e9alisation de l\u2019\u0153uvre\u2026 Ce que l\u2019on pourrait appeler l\u2019assemblage des structures formelles ?<\/h3>\n\n\n\n
Acceptez-vous la d\u00e9finition fr\u00e9quente de l\u2019art baroque appliqu\u00e9e \u00e0 la litt\u00e9rature fantastique ? N\u2019y a-t-il pas, selon vous, dans la litt\u00e9rature et l\u2019art fantastiques, un fort \u00e9l\u00e9ment baroque ?<\/h3>\n\n\n\n
N\u2019est-elle pas tr\u00e8s artificielle ?<\/h3>\n\n\n\n
Et vous pensez que la litt\u00e9rature fantastique est naturelle ?<\/h3>\n\n\n\n
Et cela n\u2019a-t-il rien \u00e0 voir avec les artifices, les mensonges, les r\u00eaves, les illusions, les apparences, les chim\u00e8res\u2026 ?<\/h3>\n\n\n\n
Un r\u00eave, donc. Mais aussi une biblioth\u00e8que, c\u2019est-\u00e0-dire cette grande m\u00e9taphore qui est la v\u00f4tre du monde comme une biblioth\u00e8que sans limites, ind\u00e9finie, infinie, pleine de livres qui renvoient \u00e0 d\u2019autres livres, peut-\u00eatre r\u00e9els, ou peut-\u00eatre imaginaires et illusoires, comme dans cette autre grande m\u00e9taphore qui est la v\u00f4tre du labyrinthe de miroirs\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Vous en avez assez ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous n\u2019aimez pas Borges ?<\/h3>\n\n\n\n
Ah bon ? Merci, mais j\u2019aimerais vous poser d\u2019autres questions : vous pr\u00e9f\u00e9rez la nouvelle tr\u00e8s courte, manifestement vous n\u2019aimez pas le roman. Pourquoi ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous le trouvez tr\u00e8s artificiel ?<\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019elle \u00e9tait toujours la m\u00eame ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais alors, ces d\u00e9cadences et ces chutes d\u2019empires, et aussi celle de l\u2019Empire romain\u2026<\/h3>\n\n\n\n
N\u2019est-ce pas une histoire d\u2019effondrement ou de ruine ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais je voulais vous demander : dans la richesse du roman, y compris dans certaines constructions romanesques, comme celles de Proust ou de Musil, il y a de si grandes f\u00eates de l\u2019imagination, tant de triomphes de la possibilit\u00e9 litt\u00e9raire\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Oui, mais je pr\u00e9f\u00e8re Proust et Musil \u00e0 Joyce\u2026 Pourquoi aimez-vous si peu cette grande construction qui est possible dans le roman ?<\/h3>\n\n\n\n
L\u2019appr\u00e9ciez-vous plus que les autres ?<\/h3>\n\n\n\n
Est-il pour vous le plus grand romancier ?<\/h3>\n\n\n\n
Plus grand qu\u2019Henry James ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais, par exemple, parmi les grands romanciers britanniques du XIXe si\u00e8cle, comme Dickens\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Oui, en effet.<\/h3>\n\n\n\n
De la litt\u00e9rature onirique ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais, par exemple, parmi les grands \u00e9crivains russes, dans la vieille querelle entre les partisans de Tolsto\u00ef et ceux de Dosto\u00efevski, de quel c\u00f4t\u00e9 vous situez-vous ? Dosto\u00efevski ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais Tolsto\u00ef est un r\u00e9aliste, ce n\u2019est pas un visionnaire ! Alors pourquoi \u00eates-vous partisan de Tolsto\u00ef ? Peut-\u00eatre le trouvez-vous fantastique ? N\u2019est-ce pas Dosto\u00efevski le v\u00e9ritable \u00e9crivain fantastique ?<\/h3>\n\n\n\n
Ah bon ? Comment cela ?\u2026 Par exemple ?\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Mais alors, dans ce vieux jeu de la tour infernale auquel on peut toujours jouer, par exemple, qui pr\u00e9f\u00e9rez-vous, Balzac ou Flaubert ?<\/h3>\n\n\n\n
Pas Madame Bovary<\/em> ?<\/h3>\n\n\n\n
Et Bouvard et P\u00e9cuchet<\/em> ?<\/h3>\n\n\n\n
On parle beaucoup de litt\u00e9rature et d\u2019imaginaire, de litt\u00e9rature et d\u2019inspiration, de litt\u00e9rature et de technique litt\u00e9raire, mais \u00e0 notre \u00e9poque, ce grand d\u00e9bat sur la litt\u00e9rature et l\u2019id\u00e9ologie reste d\u2019actualit\u00e9, et une grande partie de ceux qui \u00e9crivent subordonnent justement la litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi la morale ?<\/h3>\n\n\n\n
Le fameux \u00ab fardeau de l\u2019homme blanc \u00bb\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Mais vous \u00eates vraiment un vieil anarchiste, ou \u00eates-vous autre chose ?<\/h3>\n\n\n\n
On constate souvent chez les plus grands \u00e9crivains de notre si\u00e8cle que plus leurs \u0153uvres sont r\u00e9volutionnaires et exp\u00e9rimentales, plus leurs opinions politiques \u00e9taient conservatrices ; et ne parlons pas seulement des cas bien connus de C\u00e9line ou de Pound, ni de Marinetti ou de D\u2019Annunzio\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Nous parlons de lui parce que nous sommes en Italie. Tout cet enthousiasme pour la guerre\u2026 Marinetti chantait les louanges de la modernit\u00e9 de la guerre, puis il est devenu fasciste ; et D\u2019Annunzio chantait les louanges du grand pass\u00e9 italien et de la guerre, et il est devenu lui aussi assez fasciste\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Il ne le cite pas ?<\/h3>\n\n\n\n
Et pourtant, le futurisme a connu une grande notori\u00e9t\u00e9 et exerc\u00e9 une grande influence, n\u2019est-ce pas ?… Mais je voulais parler d\u2019\u00e9crivains comme Val\u00e9ry, Mann, Benn, Eliot, Pirandello, Montale, Svevo, Rilke et tant d\u2019Autrichiens : les grands po\u00e8tes et les grands romanciers de notre si\u00e8cle avaient des id\u00e9es politiques pratiquement r\u00e9actionnaires, et pourtant ils \u00e9taient de v\u00e9ritables r\u00e9volutionnaires dans leurs \u0153uvres\u2026 n\u2019est-ce pas ?<\/h3>\n\n\n\n
\u00c9galement pour des raisons esth\u00e9tiques ?<\/h3>\n\n\n\n
Avez-vous beaucoup souffert sous le p\u00e9ronisme ?<\/h3>\n\n\n\n
Priv\u00e9e ?<\/h3>\n\n\n\n
Ce sont des choses typiques des dictatures.<\/h3>\n\n\n\n
Non.<\/h3>\n\n\n\n
D\u2019accord : jamais de lien entre la vie v\u00e9cue et la cr\u00e9ation litt\u00e9raire. Mais alors, par exemple, dans le travail d\u2019un \u00e9crivain, d\u2019un po\u00e8te\u2026 en excluant naturellement la vie et l\u2019exp\u00e9rience, que pensez-vous qu\u2019il faille pour mener \u00e0 bien son \u0153uvre ? En somme, qu\u2019est-ce qui est vraiment n\u00e9cessaire \u00e0 un \u00e9crivain ?<\/h3>\n\n\n\n
Tr\u00e8s tard, donc ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais alors, quels sont selon vous aujourd\u2019hui les plus grands dangers pour la litt\u00e9rature ? Les v\u00e9ritables ennemis de la pratique litt\u00e9raire, je veux dire.<\/h3>\n\n\n\n
Vous n\u2019aimez pas faire de d\u00e9clarations politiques, n\u2019est-ce pas ?<\/h3>\n\n\n\n
Et ne percevez-vous pas de dangers, de difficult\u00e9s, de menaces ? En Italie, par exemple, c\u2019est une p\u00e9riode de crise. Ne pensez-vous pas qu\u2019en Argentine, l\u2019avenir s\u2019assombrit, comme c\u2019est d\u2019ailleurs le cas dans le reste des pays voisins ?<\/h3>\n\n\n\n
Qui sont ou qui \u00e9taient ces gangsters ?<\/h3>\n\n\n\n
J\u2019aimerais vous poser une autre question concernant votre formation intellectuelle. Lorsque vous avez commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire, vous \u00e9tiez tr\u00e8s jeune : dans votre milieu culturel, \u00e9tait-on d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Pound, d\u2019Eliot, ou \u00e9tait-ce avant ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais quand vous \u00e9tiez adolescent et que vous commenciez \u00e0 \u00e9crire, quels auteurs de votre \u00e9poque preniez-vous pour mod\u00e8les ? En somme, pour vous, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque de qui ? De quel \u00e9crivain ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais \u00e9taient-ils importants pour vous ?<\/h3>\n\n\n\n
Eliot ?<\/h3>\n\n\n\n
Et en tant que critique ?<\/h3>\n\n\n\n
Et quels sont les premiers ?<\/h3>\n\n\n\n
Ah, j\u2019avais oubli\u00e9 d\u2019ajouter les r\u00e9volutionnaires r\u00e9actionnaires \u00e0 la liste.<\/h3>\n\n\n\n
Mais en tant que personne, en tant qu\u2019id\u00e9es\u2026 ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais par exemple, la position de Croce sur la po\u00e9sie fran\u00e7aise du XIXe si\u00e8cle\u2026 Il n\u2019aimait pas Baudelaire\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Il n\u2019aimait pas Mallarm\u00e9\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Il avait raison ? Vous n\u2019aimez pas non plus Baudelaire ni Mallarm\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
Baudelaire alors, non. Mais au moins Apollinaire, oui ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais vous n\u2019aimez pas cette sorte de grand mauvais go\u00fbt<\/em>, cette sorte de kitsch que l\u2019on retrouve chez de nombreux po\u00e8tes du XIXe si\u00e8cle, surtout fran\u00e7ais ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais dans cet immense entrep\u00f4t, dans ce gigantesque d\u00e9p\u00f4t central du kitsch intellectuel qu\u2019est Bouvard et P\u00e9cuchet<\/em>\u2026 L\u00e0, on est face \u00e0 un v\u00e9ritable monument\u2026 N\u2019est-ce pas le triomphe du kitsch ?<\/h3>\n\n\n\n
Est-ce vrai ?<\/h3>\n\n\n\n
Mais je voulais vous poser une autre question : quand vous \u00e9tiez tr\u00e8s jeune \u00e0 Buenos Aires\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Mais qu\u2019en est-il de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise, allemande, italienne\u2026 ? Y avait-il dans votre biblioth\u00e8que de jeunesse des noms, des titres, des livres\u2026 Y avait-il quelque chose qui vous ait profond\u00e9ment marqu\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque ?<\/h3>\n\n\n\n
Et que vous pr\u00e9f\u00e9rez \u00e0 ceux de Goethe\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Et en anglais ?<\/h3>\n\n\n\n
Presque rien ?<\/h3>\n\n\n\n
Et la po\u00e9sie ?<\/h3>\n\n\n\n
Et le XXe si\u00e8cle ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous faites allusion \u00e0 tous les romans sud-am\u00e9ricains de ces derni\u00e8res ann\u00e9es ?<\/h3>\n\n\n\n
Et \u00e7a ne vous intrigue pas ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous n\u2019aimez pas la fa\u00e7on dont Faulkner joue avec le temps ?<\/h3>\n\n\n\n
Qui reste naturellement le plus grand\u2026<\/h3>\n\n\n\n
Mais Faulkner, par exemple\u2026<\/h3>\n\n\n\n
(Au public) Je voudrais maintenant remercier chaleureusement Borges d\u2019\u00eatre venu ici, de nous avoir fait l\u2019honneur de sa pr\u00e9sence alors qu\u2019il vient de si loin, du XIXe si\u00e8cle. Comme il le dit lui-m\u00eame : \u00ab Je suis un homme du XIXe si\u00e8cle \u00bb, venant non seulement de lieux si \u00e9loign\u00e9s g\u00e9ographiquement, comme Buenos Aires, mais aussi si \u00e9loign\u00e9s dans l\u2019imaginaire et l\u2019invention, comme ses biblioth\u00e8ques infinies et imaginaires. Je tiens \u00e0 le remercier d\u2019\u00eatre venu. Merci.<\/h3>\n\n\n\n
\u00cates-vous heureux d\u2019\u00eatre \u00e0 Rome ?<\/h3>\n\n\n\n
Attendez-vous quelque chose de l\u2019Europe ?<\/h3>\n\n\n\n
Vous n\u2019attendez rien ?<\/h3>\n\n\n\n
Et vous croyez que\u2026<\/h3>\n\n\n\n