{"id":362552,"date":"2026-10-03T06:30:00","date_gmt":"2026-10-03T04:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=362552"},"modified":"2026-10-02T22:01:18","modified_gmt":"2026-10-02T20:01:18","slug":"tout-converge-pour-que-nous-soyons-intranquilles-mircea-cartarescu","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/tout-converge-pour-que-nous-soyons-intranquilles-mircea-cartarescu\/","title":{"rendered":"\u00ab Tout converge pour que nous soyons intranquilles \u00bb Mircea C\u0103rt\u0103rescu"},"content":{"rendered":"\n
Depuis Zurich on atteint Zoug en seulement une demi-heure. \u00c0 peine le temps de r\u00e9aliser que l\u2019on a quitt\u00e9 un lac pour un autre. Le temps est maussade en cette matin\u00e9e o\u00f9 j\u2019ai rendez-vous avec l\u2019auteur de La Nostalgie<\/em> et de Melancolia<\/em>. Nous sommes peut-\u00eatre cinq ou six \u00e0 descendre du train. Depuis combien de temps Mircea C\u0103rt\u0103rescu attend-il dans ce hall de gare d\u00e9sert\u00e9 ?\u00a0<\/p>\n\n\n\n Je re\u00e7ois, aussit\u00f4t les pr\u00e9sentations faites, un compliment sur la qualit\u00e9 de mon roumain, que je ne pratique qu\u2019exceptionnellement. Mon interlocuteur est affable et sa r\u00e9partie toujours sagace. Vingt minutes \u00e0 pied nous s\u00e9parent du lieu \u2014 encore tenu secret \u2014 o\u00f9 nous pourrons nous entretenir, pr\u00e9vient-il. Rien, dans sa simplicit\u00e9, ne trahit l\u2019\u00e9crivain traduit dans une vingtaine de langues, laur\u00e9at du prix Formentor et dont le nom revient depuis plusieurs ann\u00e9es, avec une insistante croissante, dans les rumeurs du Nobel. <\/p>\n\n\n\n J\u2019ai le temps d\u2019\u00eatre \u00e9difi\u00e9 sur Zoug, lieu qui est \u00e0 la fois une ville et un canton, devenu paradis fiscal pour les entreprises de la finance de la technologie. Mircea C\u0103rt\u0103rescu y est install\u00e9 depuis deux mois, gr\u00e2ce \u00e0 une bourse de r\u00e9sidence de la Fondation Landis & Gyr d\u2019une dur\u00e9e totale de six mois. C\u2019est la deuxi\u00e8me fois qu\u2019il b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un soutien de la part de cette Fondation ; il garde un souvenir heureux d\u2019une r\u00e9sidence \u00e0 Berlin, il y a un quart de si\u00e8cle, durant laquelle il put c\u00f4toyer l\u2019\u00e9crivain P\u00e9ter Esterh\u00e1zy. Alors que nous longeons le lac, C\u0103rt\u0103rescu m\u2019affirme qu\u2019il se sent privil\u00e9gi\u00e9 de pouvoir s\u00e9journer dans cet environnement avec d\u2019excellentes conditions mat\u00e9rielles.<\/p>\n\n\n\n Le ciel gris et les nuages emp\u00eachent que la vue du mont Rigi ne ressemble \u00e0 une carte postale. Pour atteindre notre objectif, nous devons traverser les rues du vieux Zoug et ses imposantes b\u00e2tisses du XVe si\u00e8cle qui paraissent intactes. Escaliers et raccourcis connus de l\u2019\u00e9crivain en r\u00e9sidence facilitent notre ascension jusqu\u2019au clo\u00eetre Maria Opferung. C\u2019est l\u00e0 que Mircea C\u0103rt\u0103rescu et Ioana Nicolaie \u2014 sa compagne, \u00e9crivaine elle aussi \u2014 r\u00e9sident, dans un lieu qui abrite d\u2019autres auteurs et traducteurs, majoritairement issus de pays d\u2019Europe de l\u2019Est.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Avant de franchir le pas de la porte, C\u0103rt\u0103rescu me raconte que la derni\u00e8re s\u0153ur \u00e0 avoir v\u00e9cu dans les lieux est morte au mois de juin, mettant fin \u00e0 la pr\u00e9sence des Capucines, qui y \u00e9taient \u00e9tablies depuis le XVIIe si\u00e8cle. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019entr\u00e9e, il y a un petit pan de mur jaune o\u00f9 est nich\u00e9 un Christ pr\u00e9sentant ses stigmates, pittoresquement ceint par les branches d\u2019un poirier.<\/p>\n\n\n\n Les murs de la pi\u00e8ce o\u00f9 je suis re\u00e7u sont enti\u00e8rement lambriss\u00e9s. Il y a aussi une biblioth\u00e8que qui contient les ouvrages d\u2019anciens r\u00e9sidents. Avant de commencer l\u2019entretien, Ioana Nicolaie nous rejoint autour d\u2019un caf\u00e9 et de quelques biscuits, auxquels nous ne toucherons gu\u00e8re. Mircea C\u0103rt\u0103rescu, lui, v\u00e9rifie la date de p\u00e9remption du lait avant d\u2019en verser dans sa tasse. La table \u00e0 laquelle nous sommes assis est justement celle o\u00f9 les nonnes prenaient leur repas. Je commence par lui demander \u00e0 quoi ressemblent ses journ\u00e9es ici. \u00c0 l\u2019instar des religieuses, C\u0103rt\u0103rescu a un emploi du temps bien r\u00e9gl\u00e9 : \u00ab Je me l\u00e8ve vers huit heures du matin, travaille jusqu\u2019\u00e0 environ trois heures de l\u2019apr\u00e8s-midi. Ensuite vient un temps consacr\u00e9 \u00e0 la lecture et \u00e0 la promenade. Le dimanche, nous partons d\u00e9couvrir des villes alentour comme Zurich, Lugano, Berne ou encore Lucerne. C\u2019est un lieu extr\u00eamement b\u00e9n\u00e9fique pour le travail. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Les paysages lacustres et montagneux que l\u2019on trouve en Suisse n\u2019ont pas grand-chose \u00e0 voir avec l\u2019atmosph\u00e8re urbaine de Bucarest \u2014 \u00ab ce mus\u00e9e de la m\u00e9lancolie et de la ruine de toutes choses \u00bb \u2014 \u00e0 laquelle nous a habitu\u00e9s l\u2019auteur de Sol\u00e9no\u00efde <\/em>et de la trilogie Orbitor<\/em>. En r\u00e9alit\u00e9, cela fait quelques ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0 que C\u0103rt\u0103rescu ne vit plus au c\u0153ur de la capitale roumaine, mais bien au nord de celle-ci, dans le quartier r\u00e9sidentiel de Pipera, plus vert et moins b\u00e9tonn\u00e9 que Bucarest, pr\u00e9cise-t-il. <\/p>\n\n\n\n\n\n Alors, quand je lui demande ce qui lui inspire Zoug et la Suisse en g\u00e9n\u00e9ral, il me regarde droit dans les yeux et r\u00e9pond : \u00ab Mon monde est un monde int\u00e9rieur qui n\u2019a pas de relation directe avec les lieux dans lesquels j\u2019\u00e9cris. Il est fait d\u2019une combinaison de lieux et de temporalit\u00e9s diverses, comme dans nos r\u00eaves. Toutes mes exp\u00e9riences sont indirectes, pass\u00e9es par mes filtres int\u00e9rieurs. \u00bb La g\u00e9ographie n\u2019est pour lui qu\u2019un mouvement introspectif. Dans ses livres, cet ornirisme n\u2019est pourtant pas celui du r\u00eave romantique ou surr\u00e9aliste ; il emprunte aux sciences naturelles \u2014 biologie, physique, entomologie \u2014 pour faire de ce Bucarest d\u00e9figur\u00e9 par le r\u00e9gime de Ceau\u0219escu une ville palimpseste, dont les couches enfouies ressurgissent.\u00a0<\/p>\n\n\n\n La conversation revient \u00e0 Zoug. Il \u00e9voque alors le fait que des personnalit\u00e9s politiques comme L\u00e9nine, mais aussi plusieurs personnages de Dosto\u00efevski \u2014 le prince Mychkine dans L\u2019Idiot<\/em>, ou Stavroguine dans Les D\u00e9mons<\/em> \u2014 ont v\u00e9cu en Suisse. Il n\u2019oublie pas ses compatriotes Tristan Tzara et Marcel Janco, parmi les fondateurs du Cabaret Voltaire, ou encore Tudor Arghezi, un po\u00e8te roumain cher \u00e0 ses yeux qui s\u00e9journa en Suisse dans sa jeunesse. \u00ab La Suisse aussi est une zone de mon espace mental, dont je profiterai certainement un jour \u00bb, conclut-il.<\/p>\n\n\n\n Il est difficile de parler d\u2019autre chose que de litt\u00e9rature avec Mircea C\u0103rt\u0103rescu, dont le nom de famille fait d\u2019ailleurs \u00e9cho au terme roumain c\u0103rturar<\/em>, qui d\u00e9signe le lettr\u00e9, l\u2019homme de livres. Son \u0153uvre d\u00e9ploie des architectures narratives o\u00f9 les diff\u00e9rentes strates du v\u00e9cu se m\u00ealent \u00e0 une m\u00e9moire litt\u00e9raire personnelle. \u00ab Je\u00a0vis \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la litt\u00e9rature, explique-t-il ; j\u2019aurais du mal \u00e0 d\u00e9partager les influences mineures et majeures dans mon \u00e9criture. Je pourrais presque dire que tous les livres que j\u2019ai lus m\u2019ont influenc\u00e9. \u00bb Dans son panth\u00e9on figurent les grands romanciers de la modernit\u00e9 anglaise et viennoise, mais surtout les auteurs du postmodernisme am\u00e9ricain tels que William H. Gass et Thomas Pynchon. C\u00f4t\u00e9 roumain, il cite le po\u00e8te Nichita St\u0103nescu.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Initialement, je l\u2019avais interrog\u00e9 sur la comparaison insistante que la critique \u00e9tablit entre son \u0153uvre et celle de l\u2019auteur de La M\u00e9tamorphose. <\/em>Sa r\u00e9ponse temp\u00e8re l\u2019analogie : \u00ab Kafka a influenc\u00e9 tout le monde. On ne peut pas le lire sans que cela change notre vie. Mais il faut se souvenir qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 un immense \u00e9crivain pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il ne voulait pas en \u00eatre un. \u00bb D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, il y a le parall\u00e8le avec Proust, en vertu d\u2019une \u00e9criture du flux de conscience \u00ab qui, superficiellement, aurais-je tendance \u00e0 dire, ressemble \u00e0 la m\u00e9thode proustienne ; il est difficile de concevoir une telle combinaison, c\u2019est pourquoi je suis toujours sceptique face \u00e0 ces r\u00e9f\u00e9rences \u00bb. Le d\u00e9bit de parole de mon interlocuteur est constant, il semble ne jamais h\u00e9siter dans la direction que prennent ses r\u00e9ponses. Il encha\u00eene : \u00ab La diff\u00e9rence fondamentale, c\u2019est que moi je ne souhaite pas raconter des histoires. Je ne cherche pas \u00e0 d\u00e9crire des personnages, \u00e0 traiter de divorces ou de triangles amoureux, d’\u00e9v\u00e9nements politiques ou sociaux. Ces dimensions existent dans mon \u0153uvre mais jamais frontalement. Au premier plan, il y a plut\u00f4t la vie de la litt\u00e9rature, qui se confond avec ma vie personnelle. \u00bb C\u2019est en partie le sujet de Texisten\u021ba <\/em>(2026),<\/em> un livre d\u2019aphorismes o\u00f9 il est question de ce \u00ab processus symbiotique \u00bb, tout juste paru chez son \u00e9diteur bucarestois de toujours, Humanitas.<\/p>\n\n\n\n Entre deux gorg\u00e9es d\u2019un caf\u00e9 qui devient ti\u00e8de, la discussion nous am\u00e8ne \u00e0 Th\u00e9odoros<\/em>, son dernier ouvrage traduit en fran\u00e7ais par Laure Hinckel pour les \u00e9ditions Noir sur Blanc. Ce roman emm\u00e8ne le lecteur au XIXe <\/sup>si\u00e8cle, sur les traces d\u2019un h\u00e9ros parti de Valachie pour devenir empereur d\u2019\u00c9thiopie. C\u2019est un livre qui s\u2019\u00e9loigne de l\u2019\u00e9poque contemporaine et de la mati\u00e8re biographique qui caract\u00e9rise les autres ouvrages de l\u2019auteur.<\/p>\n\n\n\n Il est cependant li\u00e9 \u00e0 un livre plus ancien, intitul\u00e9 Le Levant<\/em>. Publi\u00e9 en 1990, ce po\u00e8me \u00e9pique retrace les p\u00e9rip\u00e9ties de Manoil, un jeune Valaque parti lib\u00e9rer son pays du joug ottoman. Derri\u00e8re cette aventure se cachait une parodie de la litt\u00e9rature roumaine, chaque chant empruntant le style d\u2019une \u00e9poque diff\u00e9rente. Une pulsion r\u00e9flexive semblable a motiv\u00e9 l\u2019\u00e9criture de ce nouveau roman qui met en lumi\u00e8re \u00ab les valeurs et vertus de la langue roumaine \u00bb, en mobilisant notamment des registres archa\u00efques ou bibliques. Cet hommage \u00e0 la langue roumaine est aussi un clin d\u2019\u0153il \u00e0 l\u2019Orient : \u00ab \u00c0 l\u2019image d\u2019un Janus bifrons, les Roumains ont le privil\u00e8ge d\u2019appartenir \u00e0 un id\u00e9al europ\u00e9en, mais aussi \u00e0 des h\u00e9ritages balkaniques, orientaux, voire byzantins, qui existent en nous et demandent \u00e0 s\u2019exprimer. Ces pressions ext\u00e9rieures, linguistiques et historiques m\u2019ont pouss\u00e9 \u00e0 entreprendre une descente psychanalytique dans mon pass\u00e9 et dans l\u2019inconscient collectif. \u00bb<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Veillant \u00e0 ne pas se contredire sur sa r\u00e9ticence \u00e0 raconter des histoires, C\u0103rt\u0103rescu affirme que Th\u00e9odoros<\/em> est un roman \u00ab pseudo-historique \u00bb, dont le sujet serait pr\u00e9cis\u00e9ment le roman historique. \u00ab Je n\u2019ai pas \u00e9crit au sujet de l’empereur Tewodros, j\u2019ai \u00e9crit sur la litt\u00e9rature \u00bb, mart\u00e8le-t-il. Il t\u00e9moigne ensuite du plaisir presque enfantin qu’il a eu \u00e0 mettre en place cette intrication de plusieurs mondes, \u00ab un m\u00e9lange entre les Mille et Une Nuits<\/em> et le roman postmoderne \u00bb. Le r\u00e9sultat, dit-il, est construit comme \u00ab un m\u00e9canisme horloger, avec ses nombreux rouages, qui ne peuvent fonctionner qu’ensemble. \u00bb La m\u00e9taphore est bien sentie, d\u2019autant plus heureuse qu\u2019elle semble involontaire.<\/p>\n\n\n\n\n\n Il cherche cependant encore le mot de la fin au sujet de ce livre et, comme \u00e0 son habitude, ne se fait pas attendre : \u00ab Bien \u00e9videmment, Th\u00e9odoros <\/em>est un roman tr\u00e8s ambitieux. J\u2019ai voulu y repr\u00e9senter un certain arch\u00e9type du tyran, dans lequel devraient se reconna\u00eetre tous les tyrans, depuis ceux de l\u2019Antiquit\u00e9 jusqu\u2019aux monstres qui apparaissent aujourd\u2019hui de tous c\u00f4t\u00e9s, les \u2018mauvais gar\u00e7ons\u2019 du monde g\u00e9opolitique contemporain. \u00bb L\u2019auteur roumain s\u2019inscrit dans une lign\u00e9e de romanciers ayant su capter l\u2019essence du tyran, au premier rang desquels figurent plusieurs \u00e9crivains sud-am\u00e9ricains. C\u0103rt\u0103rescu convoque notamment Alejo Carpentier et son Recours de la m\u00e9thode<\/em>, L\u2019Automne du patriarche<\/em> de Garc\u00eda M\u00e1rquez ou La F\u00eate au Bouc <\/em>de Vargas Llosa<\/a>.<\/p>\n\n\n\n On croirait ces tyrans lointains. Je lui demande s\u2019il est pr\u00e9occup\u00e9 par la proximit\u00e9 g\u00e9ographique de son pays avec l\u2019Ukraine et par la menace russe qui plane sur cette partie de l\u2019Europe. Certains pensent m\u00eame que l\u2019invasion russe de la Roumanie a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9. Il boit une gorg\u00e9e d\u2019eau, puis se lance dans une r\u00e9ponse qui d\u00e9borde rapidement le seul cadre roumain : la Russie est, selon lui, \u00ab un grand danger pour l\u2019Europe \u00bb. Un danger qui ne date pas de Poutine, mais s\u2019inscrit dans une histoire imp\u00e9riale, fond\u00e9e sur l\u2019agression. La Russie actuelle, h\u00e9riti\u00e8re de la Russie tsariste, poursuit cette logique aussi bien par la guerre ouverte en Ukraine que par des moyens hybrides : d\u00e9stabilisation des pays voisins, ing\u00e9rences \u00e9lectorales. Il \u00e9voque \u00e0 ce sujet les soup\u00e7ons qui ont entour\u00e9 les derni\u00e8res \u00e9lections roumaines avec l\u2019explosion de C\u0103lin Georgescu, le candidat d\u2019extr\u00eame droite soutenu par Moscou et Washington, mais aussi le Brexit.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Pour que cette dynamique cesse, la Russie doit, dit-il, \u00ab passer \u00e0 une autre exp\u00e9rience politique \u00bb, fondamentalement diff\u00e9rente de celle qu\u2019elle cultive depuis des si\u00e8cles et qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e d\u00e9l\u00e9t\u00e8re pour les Russes eux-m\u00eames. Mais \u00e0 cette menace s\u2019ajoute une autre, venue cette fois de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique : l\u2019Am\u00e9rique de Donald Trump ne serait d\u00e9sormais \u00ab ni amie ni alli\u00e9e \u00bb de l\u2019Europe. C\u0103rt\u0103rescu d\u00e9nonce notamment le rapprochement entre Washington et Moscou, dont la visite de Volodymyr Zelensky dans le Bureau ovale lui appara\u00eet comme un sympt\u00f4me. L\u2019Europe, laiss\u00e9e seule face \u00e0 cette nouvelle configuration, doit \u00e0 pr\u00e9sent trouver les moyens de traverser ce moment.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Et comme si ces inqui\u00e9tudes ne suffisaient pas, C\u0103rt\u0103rescu \u00e9largit le tableau aux autres crises qui traversent le monde : le r\u00e9chauffement climatique, mais aussi la mont\u00e9e en puissance de l\u2019intelligence artificielle. \u00ab C\u2019est comme si tout convergeait pour que nous soyons intranquilles et inquiets \u00bb, constate-t-il avec r\u00e9signation, avant de conclure : \u00ab Il ne reste alors qu\u2019\u00e0 vivre au jour le jour, avec la menace toujours pr\u00e9sente du cauchemar. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Reste la litt\u00e9rature et le d\u00e9sir d\u2019exp\u00e9rimenter de nouvelles formes. \u00c0 l\u2019occasion du lancement de Texisten\u021ba<\/em>, C\u0103rt\u0103rescu a affirm\u00e9 que ce livre \u00e9tait une \u00ab tentative de redevenir un auteur de niche \u00bb. Dans cette perspective, je lui demande s\u2019il ne r\u00eave pas parfois d\u2019\u00eatre plus radical dans l\u2019exp\u00e9rimentation litt\u00e9raire, au d\u00e9triment de ses lecteurs de plus en plus nombreux. De fait, pour C\u0103rt\u0103rescu, \u00eatre un auteur \u00ab pur \u00bb, non pr\u00e9occup\u00e9 par le jeu<\/em> litt\u00e9raire, a toujours \u00e9t\u00e9 un id\u00e9al. C\u2019est le sujet de Sol\u00e9no\u00efde<\/em>, dans lequel le protagoniste est un \u00e9crivain qui refuse de faire le moindre compromis, y compris celui de publier ses propres \u00e9crits. Ce dernier pr\u00e9f\u00e8re vivre seul une vie fantastique, qui s\u2019av\u00e8re bien plus r\u00e9elle et int\u00e9ressante que celle d\u2019un \u00e9crivain \u00e9tabli. Pour C\u0103rt\u0103rescu lui-m\u00eame, cet id\u00e9al s\u2019est av\u00e9r\u00e9 inatteignable : \u00ab J\u2019ai toujours eu un complexe : celui de jouer le jeu. Je me suis beaucoup impliqu\u00e9. J\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 cette vie litt\u00e9raire. L\u2019\u00e9crivain id\u00e9al ne devrait pas songer \u00e0 cela : il ne devrait s\u2019adonner qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9criture. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Une telle posture ne convient pas au temp\u00e9rament d\u2019un \u00e9crivain d\u00e9sormais traduit \u00e0 travers le monde. Il en retire un certain plaisir : celui d\u2019\u00eatre lu et compris par des lecteurs d\u2019horizons culturels vari\u00e9s. Parmi ceux-ci, certains se montrent particuli\u00e8rement r\u00e9ceptifs \u00e0 ses \u00e9crits. \u00c0 commencer par le monde hispanophone.\u00a0\u00ab Peut-\u00eatre parce que ces nations sont, d\u2019une certaine mani\u00e8re, donquichottesques<\/a>. Elles partagent cette attitude \u00e0 la fois maniaque et fantasque qui caract\u00e9rise le personnage de Cervant\u00e8s et qu\u2019elles reconnaissent dans mes \u00e9crits. \u00bb<\/p>\n\n\n\n En Am\u00e9rique latine \u2014 o\u00f9 il repart en tourn\u00e9e cet hiver \u2014 il a pu vivre des exp\u00e9riences surprenantes. Au Mexique et en Colombie, il a \u00e9t\u00e9 re\u00e7u comme une rock star<\/em>, pris d\u2019assaut par des foules d\u2019admirateurs qui voient dans ses livres quelque chose comme un \u00e9vangile. C\u0103rt\u0103rescu tient \u00e0 me raconter une anecdote. Lors d\u2019une rencontre au Mexique, un lecteur s\u2019avance vers lui, le prend dans ses bras et commence \u00e0 pleurer, avant de lui expliquer que la lecture de Sol\u00e9no\u00efde<\/em> l\u2019avait aid\u00e9 \u00e0 sortir d\u2019une profonde d\u00e9pression. Il commente : \u00ab C\u2019est tr\u00e8s impressionnant de se confronter \u00e0 ce genre de lecteurs. Cela d\u00e9samorce en quelque sorte le mythe de l\u2019\u00e9crivain qui refuse de faire \u0153uvre. Lorsque je rencontre des gens qui me disent que lire mes livres stimule leur imagination et leur ouvre des perspectives int\u00e9rieures, je me rends compte que l\u2019\u00e9criture participe \u00e0 la marche du monde. \u00bb<\/p>\n\n\n\nGuide d\u2019un petit s\u00e9jour \u00e0 Zoug<\/h3>\n\n\n\n
\n Une routine monacale<\/h3>\n\n\n\n
De Bucarest \u00e0 Zoug<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nVivre \u00ab \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la litt\u00e9rature \u00bb<\/h3>\n\n\n\n
Janus<\/strong> bifrons<\/strong> <\/h3>\n\n\n\n
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\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLe laboratoire g\u00e9opolitique roumain<\/h3>\n\n\n\n
\n Un id\u00e9al inatteignable<\/h3>\n\n\n\n
Portrait de l\u2019\u00e9crivain en rock star<\/h3>\n\n\n\n
Po\u00e8te et diariste <\/h3>\n\n\n\n