{"id":360182,"date":"2026-09-26T19:54:10","date_gmt":"2026-09-26T17:54:10","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=360182"},"modified":"2026-09-26T19:58:24","modified_gmt":"2026-09-26T17:58:24","slug":"au-nom-de-celui-qui-la-dit","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/au-nom-de-celui-qui-la-dit\/","title":{"rendered":"Au nom de celui qui l\u2019a dit"},"content":{"rendered":"\n
J’ai l’impression que tout le monde en parle : auteurs, \u00e9diteurs, lecteurs, non-lecteurs. En somme, la descendance d’Adam tout enti\u00e8re se passionne pour l’affaire Th\u00e9lyson Or\u00e9lien. Je vous r\u00e9sume, au cas o\u00f9 vous seriez pass\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Th\u00e9lyson Or\u00e9lien est l’auteur de C’\u00e9tait \u00e7a ou mourir <\/em>(Grasset), un roman encens\u00e9 par de nombreux critiques et l’un des favoris des prix litt\u00e9raires d’automne. Mais voil\u00e0, ce livre aurait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit par une IA, et son auteur est par ailleurs accus\u00e9 d’avoir plagi\u00e9 d’autres textes par le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Cette histoire pose des questions vertigineuses. La premi\u00e8re, bien s\u00fbr : est-ce v\u00e9ritablement le premier livre \u00e9crit par une machine \u00e0 \u00eatre lou\u00e9 par des humains ? Vient ensuite la question morale. Jamais encore un roman de cette envergure n’avait \u00e9t\u00e9 soup\u00e7onn\u00e9 d’avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9crit avec un LLM<\/a>. Maintenant que c’est le cas, on peut se demander : est-ce une faute ? Et, sans doute plus difficile, continuer : pourquoi ce livre a-t-il tant plu ? Est-ce en raison du snobisme du petit milieu, puisqu’il s’agit du dernier livre publi\u00e9 par Olivier Nora chez Grasset ? De la personnalit\u00e9 de l’auteur, migrant et racis\u00e9 ? Ou tout simplement parce que l’IA, qui bat depuis longtemps les champions d’\u00e9checs et de go, sait d\u00e9sormais produire de la litt\u00e9rature qui pla\u00eet ?<\/p>\n\n\n\n Je vais vous le dire tout net : s’il a effectivement utilis\u00e9 un LLM et plagi\u00e9, ce qui semble probable, cet homme a toute ma compassion. J’ai toujours eu une grande compr\u00e9hension pour les plagiaires. Quand j’\u00e9tais \u00e9tudiant, je souffrais devant tous ces grands textes. J’avais le sentiment que tout le monde \u00e9crivait mieux que moi, et que la vie serait bien plus simple si je pouvais m’emparer de leurs phrases. Il y a quelque chose de profond\u00e9ment humain chez ces fous qui \u00ab empruntent \u00bb un paragraphe \u00e0 Cioran ou \u00e0 Aragon : eux, au moins, aiment la litt\u00e9rature, ils l’aiment m\u00eame plus que leurs lecteurs.<\/p>\n\n\n\n Puis les LLM sont arriv\u00e9s, et, reconnaissons-le, beaucoup de choses se sont am\u00e9lior\u00e9es. \u00ab Que celui qui n’a jamais p\u00e9ch\u00e9 lui jette la premi\u00e8re pierre \u00bb, disait l\u2019autre. Eh bien, puisqu’il faut se confesser, je plaide coupable. Je ne pourrais pas plus me passer d’eux que d’un traitement de texte. J’avais honte de mes fautes d’orthographe : Claude m’a rendu ma dignit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Voil\u00e0 pourquoi je ne souhaite \u00e9videmment pas accabler cet homme, qui, au fond, a fait \u0153uvre utile en nous donnant \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir. Il est \u00e0 peu pr\u00e8s certain que les \u00e9diteurs et les publications en tout genre vont devoir r\u00e9diger une charte pour d\u00e9finir ce qui est licite, comme les restaurants pr\u00e9cisent que leurs plats sont faits maison. <\/p>\n\n\n\n Pour tenter de comprendre ce moment de bascule, je me suis entretenu avec Samuel Fitoussi, l’un de ceux qui ont sorti l’affaire.<\/p>\n\n\n\n Cela fait un an et demi que l’essayiste travaille dans l’investissement en IA. Son m\u00e9tier, pr\u00e9cise-t-il, n’a aucune incidence sur ce qu’il pense, mais c’est lui qui l’a conduit vers un sujet qu’il ignorait presque. Il s’est d’abord plong\u00e9 dans le fonctionnement des mod\u00e8les de langage. Puis sa r\u00e9flexion a gliss\u00e9 vers une question qui lui donne, dit-il, \u00ab le vertige \u00bb : quelle place pour l’homme dans un monde o\u00f9 les machines font tout mieux que lui ?<\/p>\n\n\n\n Car c’est bien l\u00e0 que nous allons, assure-t-il. Les laboratoires le disent eux-m\u00eames : l’AGI, cette intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rale cens\u00e9e surpasser l’humain dans toutes les t\u00e2ches cognitives, est tr\u00e8s proche. D\u00e9j\u00e0, des IA r\u00e9solvent en quelques jours des probl\u00e8mes math\u00e9matiques sur lesquels des chercheurs butaient depuis des d\u00e9cennies. Et les voici en lice pour les prix litt\u00e9raires les plus prestigieux en France.<\/p>\n\n\n\n Le mot qui l’occupe, slop<\/em>, vient des \u00c9tats-Unis, o\u00f9 il s’est impos\u00e9 depuis un an ou un an et demi. On peut le traduire par \u00ab bouillie \u00bb. Les lecteurs les plus fid\u00e8les de ces pages connaissent d\u00e9j\u00e0 la notion de slopagande<\/a>. Il d\u00e9signait d’abord les textes g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par IA que certains copient-collent sur les r\u00e9seaux sociaux, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 ces textes \u00e9taient impr\u00e9cis, truff\u00e9s d’erreurs factuelles, peu rigoureux. Mais les mod\u00e8les ont tant progress\u00e9, estime-t-il, que leur production n’a plus rien d’une bouillie. Elle peut m\u00eame \u00eatre brillante. Du livre de Th\u00e9lyson Or\u00e9lien, il a \u00e9crit le matin m\u00eame sur X que si un humain en avait \u00e9crit chaque mot, on aurait pu saluer une forme de \u00ab g\u00e9nie litt\u00e9raire \u00bb. Il trouve beaucoup \u00e0 redire \u00e0 ce style, mais reconna\u00eet qu’on admirerait un humain capable d’en soutenir le rythme sur tant de pages.<\/p>\n\n\n\n Pourquoi, d\u00e8s lors, parler encore de slop<\/em> ? Parce que le mot d\u00e9signe d\u00e9sormais autre chose, r\u00e9pond-il. Le lecteur ne peut plus savoir s’il lui faudra plus de temps pour lire un texte qu’il n’en a fallu pour le produire. Dans ce cas, selon lui, le contrat moral qui lie l’auteur \u00e0 son lecteur est rompu. Je lui objecte qu’on peut passer des ann\u00e9es sur un texte minable, et que Picasso disait avoir mis des ann\u00e9es \u00e0 apprendre un geste qu’il ex\u00e9cutait en un instant. Il en convient : la valeur d’une \u0153uvre ne se mesure pas \u00e0 l’effort investi. Mais, dit-il, il faut bien choisir ce qu’on lit, et il y a trop de textes pour tout lire. Le temps pass\u00e9 sur son \u0153uvre \u00e9tait un signal, certes imparfait, qui indiquait que l’auteur jugeait son propos important.<\/p>\n\n\n\n Surtout, un texte n’est pas une chaise. Qu’un meuble sorte des mains d’un artisan ou d’une usine robotis\u00e9e nous est indiff\u00e9rent. Mais lire, c’est rencontrer une autre subjectivit\u00e9. Nous sommes des animaux sociaux, qui avons \u00e9volu\u00e9 en petits groupes. Si nous pouvons rester des heures seuls dans une chambre avec un livre, c’est parce que nous y communiquons avec quelqu’un, f\u00fbt-il mort.<\/p>\n\n\n\n Le texte g\u00e9n\u00e9r\u00e9 ne serait-il pas, comme la junk food<\/em>, plus flatteur qu’un Saint-John Perse ou un Mallarm\u00e9 ? \u00c0 bien des \u00e9gards, oui, admet-il. Ceux qui \u00e9reintent le style de Th\u00e9lyson Or\u00e9lien sont souvent des familiers des mod\u00e8les de langage, lass\u00e9s d’en reconna\u00eetre les tournures, et il en fait partie. Mais l’IA sait d\u00e9j\u00e0 bien \u00e9crire. La raison en est l’apprentissage par renforcement : \u00e0 force de voir des humains d\u00e9signer les textes qu’ils pr\u00e9f\u00e8rent, elle apprend ce qui nous touche.<\/p>\n\n\n\n Faut-il y voir un \u00ab go\u00fbt moyen \u00bb, comme en cuisine ? Samuel Fitoussi ne le croit plus. L’argument selon lequel l’IA, faisant la moyenne des pr\u00e9f\u00e9rences humaines, ne produirait jamais rien d’exceptionnel est \u00e0 ses yeux de moins en moins vrai. L’IA s’entra\u00eene aussi sur ses propres productions : sur mille textes, elle en r\u00e9ussit un ou deux excellents, et on la r\u00e9entra\u00eene sur ceux-l\u00e0. Rien ne plafonne alors sa qualit\u00e9 litt\u00e9raire. Il cite AlphaGo, l’IA de DeepMind qui, vers 2016 ou 2017, plafonnait au niveau des meilleurs joueurs de go dont elle avait \u00e9tudi\u00e9 les parties. Elle ne les a d\u00e9pass\u00e9s qu’en jouant contre elle-m\u00eame et en apprenant de ses victoires. Le texte suit cette trajectoire, pr\u00e9dit-il. D’ici deux ou trois ans, une IA pourra \u00e9crire, \u00e0 partir de consignes sommaires, des romans qui rafleraient tous les prix litt\u00e9raires du monde si leur origine restait cach\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n D’o\u00f9 l’importance de Pangram, le logiciel de d\u00e9tection qui a servi \u00e0 confondre le roman. Sa fiabilit\u00e9, rappelle-t-il, n’est pas seulement proclam\u00e9e : des enqu\u00eateurs et auditeurs ind\u00e9pendants l’ont v\u00e9rifi\u00e9e, notamment pour son tr\u00e8s faible taux de faux positifs. Le logiciel est entra\u00een\u00e9 sur des millions de textes humains et artificiels, et il apprend \u00e0 rep\u00e9rer la trace statistique de l’IA. \u00c9crire deux pages, explique-t-il, c’est effectuer sans le savoir des millions de micro-choix. Sur une phrase, qu’un humain fasse les m\u00eames choix qu’une IA peut relever du hasard. Sur des centaines de phrases, cela devient extr\u00eamement improbable.<\/p>\n\n\n\n Enfin, d\u00e9noncer un plagiat, est-ce de droite ? Fitoussi ne cache pas \u00eatre plut\u00f4t de droite et lib\u00e9ral. Mais il ne comprend pas que l’on range ce d\u00e9bat dans des \u00ab clivages tribaux \u00bb. L’affaire est partie d’un lecteur qui, connaissant sa crainte de voir l’IA supprimer l’\u00e9criture et la lecture, lui a signal\u00e9 ce livre en le soup\u00e7onnant d’avoir \u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9r\u00e9. Avec les amis de son collectif, il a alors men\u00e9 tests et v\u00e9rifications, sans aucune vis\u00e9e id\u00e9ologique. Leur combat, dit-il, vise le slop<\/em>, qui ab\u00eeme la lecture et brouille la fronti\u00e8re entre l’homme et la machine. Ils jugent immoral de trahir la clause implicite d’authenticit\u00e9 qui lie un auteur \u00e0 ses lecteurs, et se sont sentis le devoir d’alerter sur une \u00ab probable supercherie \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Les opinions politiques de l’auteur, ils les ignoraient. Sa couleur de peau, dit-il, ne leur a jamais travers\u00e9 l’esprit, et Samuel Fitoussi juge \u00ab ahurissant \u00bb que certains racialisent le d\u00e9bat. Il rappelle que les premiers comptes \u00e9pingl\u00e9s par Balance ton Claude<\/em> \u00e9taient plut\u00f4t des comptes de droite vers\u00e9s dans la technologie, tr\u00e8s fiers de leurs longs pav\u00e9s r\u00e9dig\u00e9s par IA. Lui-m\u00eame se dit en guerre contre ce qu’il appelle la \u00ab droite techno \u00bb : une droite qui pense la technologie sans rigueur, plaque des sch\u00e9mas g\u00e9n\u00e9raux sur le particulier et, convaincue que l’IA ne peut avoir d’effets pervers, s’interdit d’y r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n\n\n\n Restait la question morale pos\u00e9e par le plagiat. Je me demandais ce qu’en pensait le Talmud, o\u00f9 il s’agit sans cesse de citer d’autres rabbins. J’ai donc interrog\u00e9 la rabbine Myriam Ackermann-Sommer.<\/p>\n\n\n\n Le Talmud, m’explique-t-elle, c’est la Torah orale, et il faut vraiment comprendre ce que cela signifie : une culture de l’oralit\u00e9. De cette oralit\u00e9 d\u00e9coule un principe central, amirat davar be-chem omro<\/em>. Quand on dit quelque chose, on doit rapporter le nom de celui qui nous l’a appris. On le retrouve un peu partout, par exemple dans les Maximes des P\u00e8res. Quand on y demande comment devenir un bon \u00e9tudiant de la Torah, l’une des r\u00e9ponses est qu’il faut \u00eatre omer davar be-chem omro<\/em>, dire la chose au nom de celui qui l’a dite. On nous dit m\u00eame que cela apporte la d\u00e9livrance, que l’\u00e8re messianique adviendra gr\u00e2ce \u00e0 ceux qui rapportent les propos sans plagier. Dans ce cadre, le plagiat consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 rapporter un enseignement sans dire qui nous l’a appris.<\/p>\n\n\n\n Le trait\u00e9 Yevamot<\/em>, consacr\u00e9 au l\u00e9virat, rapporte \u00e0 ce sujet un bel \u00e9pisode de grabuge entre les Sages. Au IIIe si\u00e8cle, \u00e0 Tib\u00e9riade, Rabbi \u00c9l\u00e9azar, raconte Myriam Ackermann-Sommer, \u00e9nonce une halakha<\/em>, un \u00e9l\u00e9ment de loi, sans citer son propre ma\u00eetre, Rabbi Yohanan. Celui-ci est furieux : qu’est-ce que c’est que cet \u00e9l\u00e8ve qui ne cite m\u00eame pas ses ma\u00eetres ? Ne pas nommer celui qui nous a enseign\u00e9 est per\u00e7u comme la honte ultime.<\/p>\n\n\n\n C’est pourquoi la litt\u00e9rature talmudique contient une formule en soi tr\u00e8s lourde : amar untel, amar untel<\/em>, \u00ab untel a dit qu’untel a dit qu’untel a dit \u00bb. On y trouve parfois quatre noms de suite. Il s\u2019agit de retracer la cha\u00eene de la transmission, qui est l’\u00e9l\u00e9ment le plus essentiel pour comprendre toute la Torah orale. Les Maximes des P\u00e8res<\/em> s’ouvrent d’ailleurs sur cette cha\u00eene, la massoret<\/em> : Mo\u00efse a re\u00e7u la Torah au Sina\u00ef et l’a transmise \u00e0 Josu\u00e9. Suivent, dans l’ordre chronologique, tous les maillons de la transmission jusqu’\u00e0 nous. Citer ses ma\u00eetres est une question d’autorit\u00e9 plus qu\u2019une r\u00e8gle d\u00e9ontologique de bibliographie universitaire. Nommer celui qui nous a enseign\u00e9 permet d’ancrer nos propos dans une tradition plus ancienne, et donc de justifier leur validit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Le plagiat est ainsi assimil\u00e9 \u00e0 un vol. Un midrash<\/em> commentant le verset des Proverbes<\/em> \u00ab Ne vole pas le pauvre \u00bb, compare celui qui s’attribue l’enseignement d’autrui \u00e0 quelqu’un qui volerait un pauvre. Pourquoi un pauvre ? Il n’est pas si pauvre, le pauvre, miskine<\/em> : il a plein d’enseignements derri\u00e8re lui. Mais une autre id\u00e9e, tr\u00e8s pr\u00e9sente dans le Talmud, \u00e9claire ce passage. Les justes, m\u00eame morts, sont appel\u00e9s vivants, parce qu’on continue de les citer. \u00catre cit\u00e9, c’est la garantie de survivre \u00e0 travers ses enseignements. Ne pas citer quelqu’un, c’est le priver de cette survie.<\/p>\n\n\n\n Ces cha\u00eenes de citations produisent d’ailleurs une \u00e9tonnante impression de synchronie. Le Talmud fait dialoguer des Sages que s\u00e9parent plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, parfois plusieurs si\u00e8cles, au point qu’on ne s’en rend m\u00eame plus compte. C’est par cette tradition orale qu’on maintenait les d\u00e9funts en vie : en citant les morts, on les rend vivants. On comprend alors que voler un enseignement soit plus grave encore que voler un objet. Un objet peut \u00eatre restitu\u00e9. Un enseignement vol\u00e9 s’est d\u00e9j\u00e0 imprim\u00e9 dans l’esprit des gens comme \u00e9tant le n\u00f4tre, et le mal est bien plus difficile \u00e0 r\u00e9parer.<\/p>\n\n\n\n Cette question rejoint celle des LLM. Le Talmud de J\u00e9rusalem, dans le trait\u00e9 P\u00e9a, dit en substance que le savoir est un syst\u00e8me fini. Quand on croit avoir invent\u00e9 quelque chose, on ne fait jamais que r\u00e9p\u00e9ter l’enseignement de quelqu’un d’autre. On pourrait comparer cela \u00e0 une base de donn\u00e9es : les LLM ne font que piocher dans un ensemble fini qui contient toutes les propositions qu’on leur a soumises. L’\u00e9tudiant qui, dans la maison d’\u00e9tude, s’\u00e9crie qu’il vient de r\u00e9volutionner la Torah d\u00e9couvre que cela avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 dit.<\/p>\n\n\n\n C’est un peu tristounet, et m\u00eame antiscientifique, puisque cela revient \u00e0 dire qu’on ne d\u00e9couvre jamais rien. Tout ce qu’on trouvera dans la Torah y a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9nonc\u00e9, ce qui minimise le pouvoir de la d\u00e9couverte. Mais c’est aussi rassurant, selon Myriam Ackermann-Sommer : la cr\u00e9ativit\u00e9 s’ins\u00e8re dans un syst\u00e8me qui la l\u00e9gitime. Reste la question de fond. D\u00e9couvre-t-on vraiment ce que l’on d\u00e9couvre, ou se nourrit-on toujours d’une infinit\u00e9 de sources ?<\/p>\n\n\n\n La rabbine s’est d’ailleurs demand\u00e9e si, en formulant une phrase, elle ne fonctionnait pas elle-m\u00eame comme une IA, par une sorte de cumul statistique de ce qui a le plus de chances d’\u00eatre dit ensuite. Elle s’en rend compte en anglais, langue qu’elle ma\u00eetrise tr\u00e8s bien sans que ce soit sa langue maternelle. Elle y fonctionne de mani\u00e8re pr\u00e9dictive : quand elle commence une phrase, elle cherche ce qu’il serait le plus idiomatique de dire ensuite. En fran\u00e7ais, elle ne le per\u00e7oit pas, sans doute parce qu’elle en a appris les collocations en m\u00eame temps que la langue. Pourtant, la fin d’une phrase s’y d\u00e9roule, l\u00e0 aussi, de fa\u00e7on presque pr\u00e9dictive, en fonction de l’id\u00e9e \u00e0 transmettre. On se glisse toujours dans des cadres pr\u00e9existants du langage. Elle n’est donc pas s\u00fbre que nous soyons si diff\u00e9rents des LLM. Quand on dit qu’ils ne font que pr\u00e9dire, elle a envie de r\u00e9pondre : nous aussi. Ce n’est peut-\u00eatre pas l\u00e0 que \u00e7a se joue.<\/p>\n\n\n\n Et au fait, les LLM peuvent-ils faire concurrence aux rabbins ? Certains disent d\u00e9j\u00e0 \u00ab l’IA, c’est mon psy<\/a> \u00bb : ils lui confient qu’ils ne vont pas bien, d\u00e9crivent leurs sympt\u00f4mes, et elle se montre tr\u00e8s compr\u00e9hensive, avec des petits c\u0153urs et des v\u0153ux de r\u00e9tablissement. Personne, en revanche, ne dit encore \u00e0 Myriam Ackermann-Sommer \u00ab l’IA, c’est mon rabbin \u00bb. Ce qui lui para\u00eet \u00e9vident, c’est qu’on peut l’employer comme une base de donn\u00e9es, une encyclop\u00e9die interactive, pour rechercher des sources et des responsa<\/em>, et trouver les positions des d\u00e9cisionnaires. Pour la collecte d’information, pourquoi pas. Pour l’instant, l’IA a encore tendance \u00e0 halluciner des sources et \u00e0 inventer des r\u00e9f\u00e9rences. Mais cela va vite se perfectionner, d’ici six mois, un an, un an et demi peut-\u00eatre. L\u00e0 n’est donc pas la question.<\/p>\n\n\n\n La question, c’est qu’une IA n’est pas un rabbin. Quand on va voir un rav, c’est qu’on a un probl\u00e8me et qu’on cherche une solution, en g\u00e9n\u00e9ral dans le cadre de la loi. Prenons quelqu’un qui doit je\u00fbner \u00e0 Kippour<\/a> mais qui a souffert d’anorexie. L’IA ne se substituera pas \u00e0 une fonction qui tient presque du psy ou de l’assistante sociale. Un bon rav, une bonne rabba, doit conna\u00eetre les sources, et l’IA pourrait en partie s’en charger, avec v\u00e9rification. Mais il doit aussi conna\u00eetre tous les d\u00e9tails qui entourent la question, c’est-\u00e0-dire comprendre vraiment la personne et sa psych\u00e9. Ce qu’on cherche aupr\u00e8s d’un rabbin, c’est ce contact et cette \u00e9valuation humaine, et un LLM ne pourra pas l’offrir.<\/p>\n\n\n\n C’est la raison pour laquelle les rabbins observent encore l’IA avec une relative s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 : pour la plupart, ils ne sont pas des auteurs.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Ce que le Talmud peut nous apprendre sur le plagiat \u00e0 l\u2019\u00e2ge de l\u2019IA<\/p>\n","protected":false},"featured_media":360183,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":14,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[4757],"editorial_format":[4914],"week":[5165],"geo":[],"class_list":["post-360182","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-guillaume-erner","editorial_format-petit-catechisme"],"acf":{"_thumbnail_id":360183,"excerpt":"Ce que le Talmud peut nous apprendre sur le plagiat \u00e0 l\u2019\u00e2ge de l\u2019IA","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n