{"id":359750,"date":"2026-10-04T10:46:45","date_gmt":"2026-10-04T08:46:45","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=359750"},"modified":"2026-10-04T10:46:52","modified_gmt":"2026-10-04T08:46:52","slug":"le-jardin-des-delices","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/le-jardin-des-delices\/","title":{"rendered":"Le Jardin des d\u00e9lices"},"content":{"rendered":"\n
Le Jardin des d\u00e9lices a \u00e9t\u00e9 command\u00e9 par Engelbert de Nassau, l’un des plus hauts dirigeants de la cour des Pays-Bas bourguignons et proche de Philippe le Beau. Le tableau est ainsi rest\u00e9 dans son palais de Bruxelles jusqu’en 1567, date \u00e0 laquelle il a \u00e9t\u00e9 emport\u00e9 par le duc d’Albe.<\/p>\n\n\n\n
Peint \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1490, il est li\u00e9 aux inqui\u00e9tudes mill\u00e9naristes. En 1567, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s c\u00e9l\u00e8bre, mais difficile \u00e0 voir, car il \u00e9tait conserv\u00e9 dans le palais des Nassau et n’\u00e9tait accessible qu’aux nobles. Selon la l\u00e9gende, le duc d’Albe aurait fait arracher les ongles du gardien pour d\u00e9couvrir l’emplacement du tableau, ce qui lui a permis de le voler. Il est ensuite pass\u00e9 du fils du duc d’Albe \u00e0 Philippe II, qui l’a plac\u00e9 \u00e0 l’Escurial ; c’est pourquoi il est aujourd’hui expos\u00e9 au Prado. <\/p>\n\n\n\n
Engelbert de Nassau a command\u00e9 le tableau pour une raison pr\u00e9cise : l’\u00e9ducation de son neveu. N’ayant pas de fils l\u00e9gitime, il a \u00e9lev\u00e9 son neveu, Henri de Nassau, avec le jeune Philippe le Beau, futur p\u00e8re de Charles Quint. Nous sommes alors dans les plus hautes sph\u00e8res du pouvoir de l’un des plus grands \u00c9tats europ\u00e9ens de l’\u00e9poque : les Pays-Bas bourguignons. J\u00e9r\u00f4me Bosch l’a probablement con\u00e7u avec un th\u00e9ologien pour en faire un \u00ab miroir des princes \u00bb. Cette expression renvoie \u00e0 un genre litt\u00e9raire qui servait \u00e0 \u00e9duquer et \u00e0 former les futurs princes. Ces deux id\u00e9es sont importantes : l’id\u00e9e de miroir et le fait que le tableau \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 l’\u00e9ducation morale, religieuse, philosophique, voire politique des futurs puissants. Il \u00e9tait donc regard\u00e9 dans un contexte de cour et devait donner lieu, lorsqu’il \u00e9tait ouvert, \u00e0 des discussions, voire \u00e0 des interpr\u00e9tations parfois contradictoires en raison de sa complexit\u00e9 et de son ambigu\u00eft\u00e9. Si on le compare \u00e0 ce genre litt\u00e9raire, on comprend qu\u2019il ne s\u2019agit pas simplement d\u2019une \u0153uvre con\u00e7ue pour le plaisir esth\u00e9tique, mais d\u2019une \u0153uvre didactique.<\/p>\n\n\n\n
Bosch s\u2019inscrit dans une forme d’orthodoxie religieuse ; il \u00e9tait croyant et appartenait \u00e0 une importante confr\u00e9rie religieuse de sa ville natale. La plupart de ses tableaux sont des triptyques qui mettent en sc\u00e8ne des sujets de l’Ancien ou du Nouveau Testament, ou des saints. Le Jardin des d\u00e9lices ne fait pas exception et appartient \u00e0 ces tableaux \u00e0 la forte dimension religieuse, th\u00e9ologique ou ex\u00e9g\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n
Le titre du tableau date du XIXe si\u00e8cle. Le premier titre avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 par Antonio de Beatis en espagnol : La pintura del madro\u00f1o. El madro\u00f1o d\u00e9signe la fraise, ou plus exactement le fruit de l’arbousier, qui ressemble \u00e0 une fraise et est omnipr\u00e9sent dans le tableau. Ce qui est int\u00e9ressant, c’est que cela conduit \u00e0 la premi\u00e8re interpr\u00e9tation du tableau : celle du vide, puisque l’arbouse, sous son air de fraise, a un go\u00fbt d\u00e9cevant et fade. C’est le vide cach\u00e9 derri\u00e8re une surface s\u00e9duisante.<\/p>\n\n\n\n
Le tableau ob\u00e9it \u00e0 la logique du triptyque. C’est un retable en trois parties ; quand il est ferm\u00e9, les panneaux ext\u00e9rieurs proposent une image qui sert d’introduction. Le sens de lecture va de l’ext\u00e9rieur vers l’int\u00e9rieur, puis de gauche \u00e0 droite. Regardons-le donc selon cette conception voulue par Bosch. Avant d\u2019en venir au Jardin des d\u00e9lices du panneau central, au paradis terrestre \u00e0 gauche et \u00e0 l’enfer \u00e0 droite, fermons les volets. On d\u00e9couvre alors une peinture en grisaille repr\u00e9sentant la cr\u00e9ation du monde.<\/p>\n\n\n\n
Les panneaux ext\u00e9rieurs repr\u00e9sentent ainsi un monde gris au milieu duquel flotte un globe transparent. \u00c0 l’int\u00e9rieur, un disque figure la Terre en train d’\u00eatre cr\u00e9\u00e9e, avec des collines, des arbres et des formations rocheuses qui commencent \u00e0 dessiner un paysage. C’est en quelque sorte le premier paysage de l’histoire du genre, sans aucun \u00eatre humain ni animal. La nature occupe toute la sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n
Un personnage est pourtant pr\u00e9sent : Dieu. C’est une figure marginale situ\u00e9e en haut du tableau, accompagn\u00e9e de deux phrases en latin extraites de la Bible. Sur le volet gauche : \u00ab Car il dit, et la chose arrive. \u00bb Sur le volet droit : \u00ab Il ordonne, et elle existe. \u00bb Ces courtes formules du Livre des Psaumes ont \u00e9t\u00e9 largement comment\u00e9es, en particulier par saint Augustin dans La Cit\u00e9 de Dieu, o\u00f9 il les rapporte \u00e0 la grandeur et \u00e0 la bont\u00e9 divines, qu’il oppose au mal. Selon lui, celle-ci repose sur trois principes : l’ordre, la mesure et l’harmonie. Or, ce que montre Bosch est diff\u00e9rent : des d\u00e9tails intriguent imm\u00e9diatement le regard au bord du disque.<\/p>\n\n\n\n
En regardant attentivement, on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019apparaissent, \u00e0 ce moment de la naissance de la cr\u00e9ation, des formes hybrides, des m\u00e9langes de min\u00e9raux, de v\u00e9g\u00e9taux et d’\u00e9l\u00e9ments anthropomorphes. On distingue une excroissance qui \u00e9voque nettement un buste humain. On est d\u00e9j\u00e0 loin des principes de la cr\u00e9ation divine, puisque ce qui appara\u00eet au bord du monde est hybride, un m\u00e9lange, comme si une force mal\u00e9fique r\u00e9\u00e9crivait le livre de la nature que Dieu est en train d’\u00e9crire. Elle apporte du d\u00e9sordre et du chaos. Certains interpr\u00e8tes ont vu dans le nuage qui domine le ciel une allusion possible \u00e0 la s\u00e9paration de l’ombre et de la lumi\u00e8re, que la Gen\u00e8se situe aux premiers jours de la cr\u00e9ation, mais aussi \u00e0 la chute des anges rebelles, \u00e0 quelque chose qui se pr\u00e9pare : un orage. Une forme inqui\u00e9tante domine \u00e0 la fois le ciel et le bord du monde. Cela se confirme \u00e0 l’ouverture du triptyque.<\/p>\n\n\n\n
Quand on ouvre le triptyque, il se produit un choc visuel : on passe de la grisaille \u00e0 un univers color\u00e9, un monde merveilleux et onirique. Mais il faut garder en t\u00eate ce qu’on a vu : la m\u00e9moire joue un r\u00f4le important dans la lecture du tableau, pour rapprocher ce qu’on a vu de ce qu’on regarde, l’ext\u00e9rieur de l’int\u00e9rieur, la gauche de la droite ou du centre. Le principe de l’analogie est l’une des clefs de lecture.<\/p>\n\n\n\n
Au premier regard, le volet de gauche pr\u00e9sente une sc\u00e8ne tout \u00e0 fait famili\u00e8re. On y reconna\u00eet le paradis et Dieu en train de cr\u00e9er \u00c8ve. Adam est \u00e0 ses pieds, au premier plan. Il est assis sur le sol et \u00c8ve est agenouill\u00e9e. Entre eux se tient le Cr\u00e9ateur, non plus sous la forme d’un vieillard barbu comme \u00e0 l’ext\u00e9rieur, mais sous les traits d’un jeune homme : le Christ. Il porte un v\u00eatement rose, en \u00e9cho au motif qui domine le centre du tableau : une fontaine qu’on identifie imm\u00e9diatement comme \u00e9tant la fontaine de vie, habituellement repr\u00e9sent\u00e9e dans les sc\u00e8nes du paradis. <\/p>\n\n\n\n\n\n Mais \u00e0 y regarder de plus pr\u00e8s, on s\u2019aper\u00e7oit que Bosch a transform\u00e9, voire d\u00e9form\u00e9, les sch\u00e9mas iconographiques habituels du paradis. D’une part, il y a des d\u00e9tails inhabituels : les pieds d’Adam et ceux du Christ se touchent, et ceux d’Adam sont crois\u00e9s. D’autre part, alors que les peintres montrent habituellement Dieu unissant le premier homme et la premi\u00e8re femme, ce ne sont pas Adam et \u00c8ve qui se tiennent par la main ici, mais le Christ et \u00c8ve. C’est l’union du Christ et d’\u00c8ve qui est repr\u00e9sent\u00e9e, tandis qu’Adam regarde le Christ. Cela fait appel \u00e0 la typologie ex\u00e9g\u00e9tique, c’est-\u00e0-dire \u00e0 la ressemblance par laquelle un \u00e9v\u00e9nement du pass\u00e9 pr\u00e9figure un \u00e9v\u00e9nement futur. Bosch repr\u00e9sente l\u2019union du Christ et d’\u00c8ve comme figure de l’\u00c9glise. Il annonce ainsi l’union du Christ et de l’humanit\u00e9 qui formera l’\u00c9glise ; les pieds crois\u00e9s d’Adam pr\u00e9figurent ceux du Christ sur la croix.<\/p>\n\n\n\n Selon la tradition, lorsque Dieu a cr\u00e9\u00e9 \u00c8ve \u00e0 partir de la c\u00f4te d’Adam, ce dernier, endormi par le Cr\u00e9ateur, a fait un songe dans lequel il voyait le futur de l’humanit\u00e9. Bosch le sugg\u00e8re : si l’on se place devant le triptyque, \u00e0 gauche, du c\u00f4t\u00e9 d’Adam, on voit clairement qu\u2019il regarde \u00e0 la fois le Christ \u2014 qui, lui, nous regarde \u2014, le panneau central et celui de l’enfer. Le peintre repr\u00e9sente ainsi le songe proph\u00e9tique d’Adam. <\/p>\n\n\n\n La fontaine de vie, avec sa couleur rose et sa forme verticale, rappelle en partie le Christ. Elle rappelle la dimension all\u00e9gorique, mais tout le monde est attir\u00e9 par son centre : une cavit\u00e9 dans laquelle se cache une chouette. Elle est \u00e9galement \u00e9trange, car elle ressemble \u00e0 une construction \u00e0 la fois min\u00e9rale et v\u00e9g\u00e9tale, \u00e0 un arbre dont les branches \u00e9voquent des bras. Au-dessus de ce cercle qui figurerait le corps et abrite la chouette appara\u00eet une forme ornementale \u00e9voquant une t\u00eate grotesque aux yeux et au sourire inqui\u00e9tants. Bosch reprend ici un motif courant \u00e0 la fin du Moyen \u00c2ge : la chouette utilis\u00e9e comme app\u00e2t pour attirer les oiseaux. La fontaine est donc un pi\u00e8ge tendu au spectateur, qui est cens\u00e9 voir au-del\u00e0 des apparences pour y reconna\u00eetre la pr\u00e9sence d’une force diabolique d\u00e9formant le monde au moment de sa cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n Dans la Gen\u00e8se, le Cr\u00e9ateur invite Adam \u00e0 nommer les animaux en disant : \u00ab Faisons l’homme \u00e0 notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le b\u00e9tail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. \u00bb Mais cette phrase prend une r\u00e9sonance tr\u00e8s forte dans ce tableau, puisque la plupart des animaux repr\u00e9sent\u00e9s sont innommables. Juste en dessous du Christ, on voit un oiseau \u00e0 trois t\u00eates. Dans le bassin, on distingue une sorte de licorne noire, un oiseau \u00e0 deux becs et un oiseau-poisson. Tout autour, des oiseaux absolument non identifiables. On reconna\u00eet aussi des animaux fantastiques ou hybrides, ainsi que d’autres qui s’adonnent \u00e0 la violence, comme la panth\u00e8re qui tient un rat dans sa gueule \u00e0 l’avant-plan. Parmi les cr\u00e9atures \u00e9tranges qui peuplent ce paradis, on trouve des reptiles noirs : des serpents, des crapauds et des l\u00e9zards qui sortent de l\u2019eau et rampent \u00e0 gauche, notamment sur un rocher faisant face \u00e0 la fontaine de vie.<\/p>\n\n\n\n\n\n L\u2019un des premiers \u00e0 avoir reconnu un visage dans ce rocher est Salvador Dal\u00ed qui, dans une toile de 1929 intitul\u00e9e Le Grand Masturbateur<\/em>, reprend exactement le rocher de Bosch. Observ\u00e9 attentivement, le rocher dessine un profil anthropomorphe : un serpent noir se glisse sur ce qui semble \u00eatre la bouche et le menton, au-dessus d’une pointe qui figure un nez. Surtout, une esp\u00e8ce d’insecte innommable \u00e9voque un \u0153il : sa carapace, form\u00e9e de pics qui ressemblent \u00e0 des cils, donne l’impression d’un \u0153il ferm\u00e9 tourn\u00e9 en direction de la fontaine de vie. Ce rocher peut \u00eatre qualifi\u00e9 d’image double. Con\u00e7u par Bosch, il est l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments majeurs du paradis terrestre, dans une construction extr\u00eamement pr\u00e9cise qui met en relation quatre \u00e9l\u00e9ments : Adam, le Christ, la fontaine de vie et le rocher, selon une sorte de rapport invers\u00e9. On peut parler de chiasme : le Christ est \u00e0 la fontaine de vie ce que le rocher est \u00e0 Adam.<\/p>\n\n\n\n Le rocher anthropomorphe peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme une cr\u00e9ation diabolique, une ressemblance difforme tourn\u00e9e vers la fontaine de vie, dont la chouette, toujours associ\u00e9e au diable chez Bosch, trahit la nature. Ce chiasme donne le ton pour la lecture de la suite du tableau.<\/p>\n\n\n\n Le panneau central donne une impression de familiarit\u00e9. Ce qui frappe en premier, c’est cette foule de personnages : des hommes et des femmes nus qui se baignent, chevauchent des animaux et s’embrassent. Les attitudes sont tr\u00e8s \u00e9rotiques, voire sexuelles. Une fontaine se dresse au centre exact du paysage, \u00e0 l’instar de celle du paradis de gauche, et tout semble cro\u00eetre, circuler et s’offrir en abondance.<\/p>\n\n\n\n Outre la foule de personnages nus, le tableau est domin\u00e9 par des fruits et des oiseaux. Le paysage prolonge visuellement celui de gauche avec les m\u00eames \u00e9l\u00e9ments : l’eau, la v\u00e9g\u00e9tation et les cr\u00e9atures extraordinaires. On peut donc penser que ce jardin peupl\u00e9 est la continuation du paradis. Mais on se rappelle que le paradis n’\u00e9tait pas ce qu’il paraissait.<\/p>\n\n\n\n\n\n Un renversement d’\u00e9chelle s\u2019op\u00e8re entre les hommes et les oiseaux. On voit notamment un groupe d’oiseaux g\u00e9ants qui conduisent les personnages nus \u00e0 l’int\u00e9rieur et d’autres qui leur donnent la becqu\u00e9e. Le geai, au milieu, offre une sorte de groseille. Le canard en premier plan donne lui aussi la becqu\u00e9e aux hommes. Cette sc\u00e8ne d\u2019inversion se r\u00e9p\u00e8te partout. Les oiseaux dominent les hommes.<\/p>\n\n\n\n On remarque \u00e9galement la pr\u00e9sence inqui\u00e9tante de plusieurs chouettes g\u00e9antes au milieu de ces personnages, dont beaucoup ont la t\u00eate cach\u00e9e par un oiseau ou un fruit. C’est notamment le cas du double personnage \u00e0 quatre bras qui danse \u00e0 gauche et qui est coiff\u00e9 d\u2019un fruit surmont\u00e9 d’une chouette. Juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, un autre personnage a pour t\u00eate un fruit semblable \u00e0 une olive g\u00e9ante bleue. Les personnages dont la t\u00eate est remplac\u00e9e par des animaux ou des fruits sugg\u00e8rent que, plut\u00f4t que la raison, c’est le corps qui parle.<\/p>\n\n\n\n Il en va de m\u00eame pour les fruits. Ils sont abondants, mais d\u00e8s qu’on les regarde de pr\u00e8s, il devient difficile de les nommer. Certains sont reconnaissables, notamment les fraises, mais la plupart sont totalement invent\u00e9s, des hybrides de fruits et d\u2019objets, ou de v\u00e9g\u00e9taux et d\u2019animaux. Un personnage porte ainsi sur son dos une fraise qui semble dot\u00e9e d\u2019ailes de papillon et se prolonge par une queue d\u2019\u00e9pines termin\u00e9e par un chardon. Un autre personnage, juste devant, embrasse un homme \u00e0 l’int\u00e9rieur d’un fruit. Les fruits semblent d\u00e9vorer les hommes. Ces fruits \u00e0 l’apparence d\u00e9licieuse et aux formes s\u00e9duisantes cachent des \u00e9pines ; ils sont v\u00e9n\u00e9neux.<\/p>\n\n\n\n Un \u00e9l\u00e9ment domine le paysage : les constructions fabuleuses \u00e0 l’horizon, dans la partie sup\u00e9rieure. Ces ch\u00e2teaux fantastiques, qui ressemblent un peu \u00e0 des p\u00e2tisseries, m\u00e9langent le min\u00e9ral, le v\u00e9g\u00e9tal et le zoomorphe. Elles ont aussi \u00e9t\u00e9 compar\u00e9es \u00e0 des machines de guerre telles qu’elles existaient au XVe et au XVIe si\u00e8cle. Une continuit\u00e9 existe entre les montagnes anthropomorphes qui apparaissent en haut du paradis terrestre et ces constructions inqui\u00e9tantes \u00e0 l’horizon d’un monde o\u00f9 la plupart des personnages sont en d\u00e9s\u00e9quilibre, voire renvers\u00e9s : une autre mani\u00e8re de signifier le d\u00e9sordre.<\/p>\n\n\n\n Pour finir, signalons un dernier personnage important du panneau central : un individu pench\u00e9 sur une fraise g\u00e9ante, qui s’appr\u00eate \u00e0 la d\u00e9vorer tout en nous regardant. Ce regard cr\u00e9e un lien tr\u00e8s fort avec le spectateur et nous invite \u00e0 entrer dans cette f\u00eate, \u00e0 consommer nous-m\u00eames et \u00e0 faire l’exp\u00e9rience de ce plaisir. Le tableau nous force \u00e0 \u00e9prouver le plaisir des personnages et, en m\u00eame temps, \u00e0 nous m\u00e9fier de ces apparences trompeuses.<\/p>\n\n\n\n\n\n L’enfer prolonge le paradis. Bosch est le premier \u00e0 situer l’enfer sur terre : le panneau de droite prolonge le paysage pr\u00e9c\u00e9dent. \u00c0 l’arri\u00e8re-plan, on retrouve les m\u00eames montagnes semblables \u00e0 des monstres, \u00e0 des bouches d’enfer crachant le feu, qui poursuivent l\u2019horizon inqui\u00e9tant du paradis et du panneau central. La plupart des d\u00e9mons et le diable rev\u00eatent les m\u00eames bleus et roses tendres qui dominent les autres panneaux. Mais un renversement a lieu : des oiseaux monstrueux dominent aussi l’enfer. Dans le panneau central, les hommes mangeaient, nourris par les oiseaux ; ici, ils sont mang\u00e9s. D’abord par le diable, un monstre tr\u00f4nant \u00e0 l\u2019avant-plan, qui d\u00e9vore des personnages nus, puis les d\u00e9f\u00e8que dans un gouffre sombre. Ailleurs, des oiseaux inqui\u00e9tants ou des monstres \u00e0 t\u00eate d’oiseau torturent et d\u00e9vorent les damn\u00e9s, tandis que d’autres sont supplici\u00e9s par des d\u00e9mons sur des instruments de musique g\u00e9ants.<\/p>\n\n\n\n\n\n La pr\u00e9sence de la harpe est li\u00e9e \u00e0 un passage du m\u00eame psaume que celui cit\u00e9 sur les volets ext\u00e9rieurs, dans lequel les hommes sont invit\u00e9s \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer et \u00e0 chanter la grandeur et la bont\u00e9 divines avec des harpes et d\u2019autres instruments de musique. Ici, ils deviennent les instruments du diable pour torturer les hommes. Ce renversement culmine avec le personnage peut-\u00eatre le plus c\u00e9l\u00e8bre du Jardin des d\u00e9lices : l’homme-arbre, un monstre lui aussi innommable qui domine le centre du panneau. Un historien de l’art le d\u00e9crit par une s\u00e9rie de noms : l’homme-arbre, anus, \u0153uf, bordel, cornemuse. On a encore une fois affaire \u00e0 une cr\u00e9ature hybride. C’est \u00e0 la fois un homme et un arbre en d\u00e9s\u00e9quilibre : ses deux troncs reposent sur des barques qui flottent sur une mer saum\u00e2tre, au milieu de l’enfer. Son corps est compos\u00e9 d’un immense \u0153uf ouvert, \u00e0 l’int\u00e9rieur duquel on d\u00e9couvre une sc\u00e8ne de bordel. Les sc\u00e8nes \u00e9rotiques du centre prennent ici une forme sordide.<\/p>\n\n\n\n L\u2019homme-arbre tourne la t\u00eate vers l\u2019arri\u00e8re comme s’il voulait contempler ce qui se passe derri\u00e8re lui, tout en nous regardant. <\/p>\n\n\n\n Le philosophe Michel de Certeau \u00e9crivait : \u00ab Je pensais regarder le tableau, mais je d\u00e9couvre que je suis regard\u00e9. \u00bb On peut comprendre cette phrase tr\u00e8s concr\u00e8tement avec l\u2019homme-arbre, mais elle renvoie aussi \u00e0 tous les personnages qui nous regardent depuis le tableau. L\u2019image forte initiale du Christ et d’Adam exprime une autre phrase importante de la Gen\u00e8se : \u00ab Dieu cr\u00e9a l’homme \u00e0 son image et \u00e0 sa ressemblance. \u00bb Dans le panneau de l’Enfer, le personnage du centre est \u00e0 la fois un \u00e9cho visuel et un contrepoint de la relation entre le Christ et Adam : l’incarnation, par opposition \u00e0 la ressemblance, de ce qu’est devenue l’humanit\u00e9, l’image du mal qui s’est laiss\u00e9e tromper par les apparences et est devenue aveugle. L\u2019homme-arbre est une figure de l’aveuglement et de la dissemblance qui nous interpelle face \u00e0 un tableau exigeant \u00e0 la fois notre admiration et notre capacit\u00e9 \u00e0 discerner pour voir au-del\u00e0 des apparences ce que nous dit r\u00e9ellement ce magnifique Jardin des d\u00e9lices.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Sous les plaisirs exquis du Jardin des d\u00e9lices<\/em>, le grand peintre flamand a peint le pire des hommes<\/p>\n","protected":false},"featured_media":359754,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"templates\/sunday-art.php","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":15,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[5142],"editorial_format":[4918],"week":[5194],"geo":[],"class_list":["post-359750","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-michel-weemans","editorial_format-treize-minutes"],"acf":{"_thumbnail_id":359754,"excerpt":"Sous les plaisirs exquis du Jardin des d\u00e9lices<\/em>, le grand peintre flamand a peint le pire des hommes","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLes animaux innommables<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLe Jardin des d\u00e9lices<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLe d\u00e9sordre<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLes hommes mang\u00e9s<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\n\u00ab Je suis regard\u00e9 \u00bb<\/h3>\n\n\n\n