{"id":357612,"date":"2026-09-12T17:15:57","date_gmt":"2026-09-12T15:15:57","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=357612"},"modified":"2026-09-12T17:16:00","modified_gmt":"2026-09-12T15:16:00","slug":"a-quelle-heure-passe-le-messie","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/a-quelle-heure-passe-le-messie\/","title":{"rendered":"\u00c0 quelle heure passe le Messie ?"},"content":{"rendered":"\n
Faut-il vraiment attendre le Messie ? La question en rappelle une autre, plus r\u00e9cente (et aussi plus prosa\u00efque) : faut-il attendre l\u2019autobus quand on vient de rater le pr\u00e9c\u00e9dent ? \u00c9videmment, toutes les confessions ne se posent pas cette question, ou alors pas de cette mani\u00e8re. Les juifs, pour des raisons qu\u2019il serait long d\u2019expliquer ici, ont consid\u00e9r\u00e9 que J\u00e9sus n\u2019\u00e9tait qu\u2019un rabbin parmi d\u2019autres, et, comme chacun le sait, le fait de discr\u00e9diter son rabbin est une v\u00e9ritable manie chez les juifs. C\u2019est en partie pour cela qu\u2019ils ont loup\u00e9 le coche. Cela leur a \u00e9t\u00e9 beaucoup reproch\u00e9, et longuement ; il aura fallu attendre 1959 pour que Jean XXIII retire de la pri\u00e8re du Vendredi saint les \u00ab perfides juifs \u00bb. Deux mille ans de bouderie pour une erreur de casting, on conna\u00eet des critiques dramatiques plus indulgents. Depuis, il faut le dire, ils se sont beaucoup (trop) rattrap\u00e9s. L\u2019esp\u00e9rance messianique est pratiquement devenue une maladie chez certains juifs, de la m\u00eame mani\u00e8re que le gauchisme est une maladie infantile du communisme (ce n\u2019est pas moi qui le dis, mais L\u00e9nine).<\/p>\n\n\n\n
Par ailleurs, que l\u2019on soit juif ou pas, il n\u2019est pas \u00e9vident de vivre dans une \u00e9poque messianique. Il y a une forme d\u2019intensit\u00e9 et de grandiloquence qui peut finir par lasser \u2014 certains jours, on pr\u00e9f\u00e9rerait tranquillement attendre l\u2019autobus plut\u00f4t que le Messie, s\u2019occuper de la fin du mois plut\u00f4t que de la fin du monde. Plus encore, reconna\u00eetre le Messie est un sport \u00e0 haut risque, les juifs l\u2019ont appris \u00e0 leurs d\u00e9pens. Et cela justifie un certain nombre de pratiques, disons, \u00e9tranges, comme la recherche de la vache rousse.<\/p>\n\n\n\n
La vache rousse, je vous explique. Si l\u2019on en croit le Livre des Nombres, pour purifier celui qui a approch\u00e9 un mort, il faut les cendres d\u2019une g\u00e9nisse enti\u00e8rement rousse, sans d\u00e9faut et n\u2019ayant jamais port\u00e9 le joug. Il suffit de deux poils noirs pour que l\u2019animal soit recal\u00e9. Or Ma\u00efmonide compte neuf g\u00e9nisses depuis Mo\u00efse jusqu\u2019\u00e0 la destruction du second Temple. Celle d\u2019apr\u00e8s, la dixi\u00e8me, reviendra au roi Messie. D\u2019o\u00f9 le syllogisme : pas de vache rousse, pas de puret\u00e9 ; pas de puret\u00e9, pas de Temple ; pas de Temple, pas de r\u00e9demption.<\/p>\n\n\n\n
D\u2019o\u00f9, aussi, ces \u00e9leveurs \u00e9vang\u00e9liques du Texas qui acheminent vers Isra\u00ebl des g\u00e9nisses certifi\u00e9es, inspect\u00e9es poil par poil par des rabbins : la fin des temps a d\u00e9sormais ses ouailles, ses brebis et son troupeau. Tout cela rend-il le juda\u00efsme plus spirituel ? Je n\u2019en suis pas certain.<\/p>\n\n\n\n
Pour toutes ces raisons, il fallait essayer de remettre la synagogue au milieu du village. C\u2019est la raison pour laquelle je suis all\u00e9 interroger l\u2019un des meilleurs connaisseurs de la question, le philosophe Pierre Bouretz, auteur de T\u00e9moins du futur. Philosophie et messianisme<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Premi\u00e8re certitude : le mot ne doit pas \u00eatre employ\u00e9 \u00e0 tort et \u00e0 travers. Le messianisme, m’explique Pierre Bouretz, est avant tout une question juive, pour une raison \u00e9vidente : pour qu’il y ait messianisme, il faut attendre un Messie que l’on n’a jamais vu. Les chr\u00e9tiens ont r\u00e9gl\u00e9 l’essentiel, puisque pour eux il est d\u00e9j\u00e0 venu. Presque tous professent attendre son retour, avec une intensit\u00e9 plus ou moins messianique \u2014 froide comme le Bianco e Nero<\/a> chez les catholiques, br\u00fblante chez les \u00e9vang\u00e9liques am\u00e9ricains \u2014, mais c’est toujours le m\u00eame qui revient. Le chiisme duod\u00e9cimain attend, lui, le retour du Mahdi, le douzi\u00e8me imam disparu au IXe si\u00e8cle et qui se cache depuis. Dans les deux cas, on conna\u00eet le visage du voyageur ; on ignore seulement l’heure. Pour les juifs, l’autobus n’est encore jamais pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Encore faut-il savoir ce que l\u2019on attend. Bouretz replace, \u00e0 la suite de Franz Rosenzweig, le messianisme dans les trois grandes cat\u00e9gories de la pens\u00e9e juive : la cr\u00e9ation, la r\u00e9v\u00e9lation, la r\u00e9demption. La cr\u00e9ation appartient au pass\u00e9, la r\u00e9v\u00e9lation est un pr\u00e9sent continu ; le messianisme, lui, s\u2019attache \u00e0 la r\u00e9demption, c\u2019est-\u00e0-dire au futur. Il est l\u2019horizon d\u2019attente d\u2019un peuple, un horizon dont le terme est la venue du Messie. C\u2019est cette m\u00eame structure, montre Bouretz dans son livre, qui a nourri la mani\u00e8re dont la philosophie juive de la fin du XIXe et du XXe si\u00e8cle se repr\u00e9sente l\u2019avenir, de Hermann Cohen \u00e0 Emmanuel Levinas.<\/p>\n\n\n\n Il y a pourtant plusieurs fa\u00e7ons d\u2019attendre. Le messianisme conna\u00eet des formes douces et des formes extr\u00eames, des formes apocalyptiques, et jusqu\u2019\u00e0 cette forme vertigineuse qu\u2019est la r\u00e9demption par le p\u00e9ch\u00e9 : le Messie viendrait lorsque les hommes seraient descendus au fond de la fange, du p\u00e9ch\u00e9, de la trahison. C\u2019est de cette logique qu\u2019est sorti Sabbata\u00ef Tsevi, le faux Messie du XVIIe si\u00e8cle, qui entra\u00eena derri\u00e8re lui une grande partie du monde juif avant de finir dans l\u2019apostasie. Bouretz y voit l\u2019une des grandes histoires tragiques du juda\u00efsme.<\/p>\n\n\n\n Gershom Scholem, qui l\u2019a racont\u00e9e dans les mille pages de Sabbata\u00ef Tsevi, le Messie mystique<\/em>, en a fait tout autre chose qu\u2019un \u00e9pisode pittoresque : la charni\u00e8re de la modernit\u00e9 juive. L\u2019affaire vaut le d\u00e9tour. En 1665, un jeune kabbaliste de Gaza, Nathan, reconna\u00eet le Messie en un m\u00e9lancolique de Smyrne aux humeurs franchement instables ; en quelques mois, gr\u00e2ce \u00e0 un travail d\u2019attach\u00e9 de presse dont bien des \u00e9diteurs r\u00eaveraient aujourd\u2019hui, la nouvelle enflamme les communaut\u00e9s d\u2019Amsterdam \u00e0 Salonique, des marchands liquident leurs biens, on cesse de je\u00fbner, on fait ses valises pour la Terre sainte. En 1666, convoqu\u00e9 par le sultan, le Messie doit choisir entre le turban et le supplice : il choisit le turban et se fait musulman. On imagine l\u2019embarras dans les communaut\u00e9s. C\u2019est ici que l\u2019histoire devient sociologiquement d\u00e9licieuse, car au lieu de se dissiper, la croyance s\u2019ajuste. Les fid\u00e8les expliquent que l\u2019apostasie \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment la mission, qu\u2019il fallait bien que le Messie descende au plus bas pour remonter ensuite. Trois si\u00e8cles avant Festinger et la dissonance cognitive, le sabbatianisme avait tout compris \u2014 quand la proph\u00e9tie \u00e9choue, on ne renonce pas, on r\u00e9interpr\u00e8te. Quelques-uns suivirent leur Messie jusque dans sa conversion, et les D\u00f6nme de Salonique en descendent. Scholem, lui, soutient que de ces d\u00e9combres sont sortis, par des canaux souterrains, plusieurs chemins de la modernit\u00e9 juive : l\u2019h\u00e9r\u00e9sie comme voie de sortie du ghetto, ce qui est une mani\u00e8re de rappeler que les catastrophes spirituelles ont parfois une descendance inattendue.<\/p>\n\n\n\n Les textes, il faut le dire, n\u2019aident gu\u00e8re \u00e0 patienter. Le Talmud en regorge, et ils ont de quoi inqui\u00e9ter. Trois choses arrivent \u00e0 l\u2019improviste : le Messie, un objet trouv\u00e9 et la piq\u00fbre du scorpion. Le fils de David viendra dans une g\u00e9n\u00e9ration soit enti\u00e8rement innocente, soit enti\u00e8rement coupable. Le visage de cette g\u00e9n\u00e9ration sera celui d\u2019un chien. Et \u00e0 qui lui demande quand il viendra, le Messie r\u00e9pond : \u00ab Aujourd\u2019hui, si vous \u00e9coutez sa voix. \u00bb Autrement dit, l\u2019autobus n\u2019a pas d\u2019horaire, et il pourrait bien passer au moment o\u00f9 l\u2019on s\u2019y attend le moins.<\/p>\n\n\n\n Les rabbins ont parfaitement mesur\u00e9 le danger. Des sages du Talmud \u00e0 Ma\u00efmonide, les autorit\u00e9s rabbiniques, qui se voyaient comme les gardiennes de leurs communaut\u00e9s, savaient qu\u2019un peuple pers\u00e9cut\u00e9, vivant dans l\u2019attente d\u2019un Messie qui ne vient jamais, pouvait basculer dans la r\u00e9volte. Elles n\u2019ont pas pour autant cach\u00e9 les textes. Ceux-ci figurent dans le trait\u00e9 Sanhedrin, l\u2019un des plus grands du Talmud, que tout le monde lit et travaille, et non dans un petit trait\u00e9 perdu qu\u2019on aurait rel\u00e9gu\u00e9 au fond de la biblioth\u00e8que. Leur strat\u00e9gie a consist\u00e9 \u00e0 les apprivoiser, presque \u00e0 les neutraliser, par l\u2019interpr\u00e9tation. La technique talmudique s\u2019y pr\u00eate \u00e0 merveille, qui trouve toujours un sage pour r\u00e9pondre \u00e0 un autre. Un rabbin annonce-t-il que le Messie viendra dans une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 t\u00eate de chien, un autre lui objecte qu\u2019il viendra lorsque les hommes seront sages et respecteront les commandements. La catastrophe se trouve ainsi remplac\u00e9e par l\u2019observance.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est ce travail patient que ruinent aujourd\u2019hui les usages politiques du messianisme. Bouretz distingue ici deux cas. Lorsque l\u2019extr\u00eame droite am\u00e9ricaine, autour d\u2019un J. D. Vance<\/a>, ou un mouvement comme le Hamas se projettent dans la fin des temps, ce n\u2019est pas de messianisme qu\u2019il faut parler, mais de mill\u00e9narisme. Qu\u2019ils ne se reconnaissent pas dans ce mot importe peu : rien n\u2019interdit de nommer, en termes socio-historiques, ce qu\u2019ils font. Le cas des colons messianistes des territoires occup\u00e9s est plus embarrassant, car on ne peut leur contester le mot. Ils attendent r\u00e9ellement le Messie, et tout leur engagement repose l\u00e0-dessus. Ce qu\u2019on peut leur opposer, c\u2019est leur interpr\u00e9tation. Leur lecture a d\u00e9j\u00e0 exist\u00e9, dans l\u2019ultra-orthodoxie ou dans des courants plus ou moins visibles du juda\u00efsme, mais elle a \u00e9t\u00e9 farouchement combattue. Elle efface la tr\u00e8s grande ambivalence de l\u2019esp\u00e9rance messianique. Surtout, elle en fait une affaire politique, alors que, dans la longue dur\u00e9e, le messianisme n\u2019est pas particuli\u00e8rement attach\u00e9 \u00e0 la reconqu\u00eate de la terre d\u2019Isra\u00ebl.<\/p>\n\n\n\n