{"id":356098,"date":"2026-09-05T09:32:05","date_gmt":"2026-09-05T07:32:05","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=356098"},"modified":"2026-09-05T10:20:06","modified_gmt":"2026-09-05T08:20:06","slug":"les-professeurs-sont-des-inepuisables-epuises-yannick-haenel","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/les-professeurs-sont-des-inepuisables-epuises-yannick-haenel\/","title":{"rendered":"\u00ab Les professeurs sont des in\u00e9puisables \u00e9puis\u00e9s \u00bb Yannick Haenel"},"content":{"rendered":"\n
Chantefable. Le nom nous transporte d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la fronti\u00e8re de la po\u00e9sie, sous l’ombre de Robert Desnos. C\u2019est ainsi que s\u2019appelle la brasserie du XXe arrondissement o\u00f9 l\u2019on retrouve Yannick Haenel, un habitu\u00e9 des lieux. En bon \u00e9l\u00e8ve dont toute la vie tourne ou a tourn\u00e9 autour de la salle de classe, il s\u2019installe naturellement devant, au premier rang, en terrasse. Nous, nous sommes dans la salle du fond o\u00f9 nous l\u2019attendons dans un joli d\u00e9cor Art D\u00e9co pour le photographier. Pendant ce temps, il attend aussi, seul, en regardant la rue et les passants. Il a pris un Sancerre bien frais. On pourrait en rester l\u00e0 ; il n\u2019aurait pas pu mieux illustrer le titre de son nouveau roman, La solitude des professeurs est infinie<\/em>. On va le chercher, il arrive avec son verre \u00e0 la main : \u00ab C\u2019est vrai qu\u2019il ne me serait jamais venu \u00e0 l\u2019esprit de venir dans la salle du fond. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Il s\u2019empresse de se justifier : la journ\u00e9e a \u00e9t\u00e9 longue, les entretiens s\u2019accumulent et se succ\u00e8dent, il est fatigu\u00e9, il a donc command\u00e9 un verre de vin blanc. \u00ab Quand je me suis improvis\u00e9 chroniqueur judiciaire pour Charlie Hebdo<\/em> au moment des proc\u00e8s des attentats de janvier 2015, je devais \u00e9crire un texte chaque jour. Tous les soirs, j\u2019allais \u00e0 la m\u00eame brasserie, o\u00f9 je prenais toujours un Sancerre. Le serveur me r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 chaque fois, fi\u00e8rement : \u2018Un Sancerre, pour \u00eatre sinc\u00e8re\u2019. Sur le moment, \u00e7a me paraissait un peu idiot. Mais avec le temps, je me dis qu\u2019il visait assez juste. Et c\u2019est rest\u00e9. \u00bb <\/p>\n\n\n\n Nous sommes alors un de plus, rejoints par Mathieu Roger-Lacan, qui tombe \u00e0 pic : il est aujourd\u2019hui ce que Yannick Haenel \u00e9tait hier, un professeur de lyc\u00e9e qui passe un certain temps dans le train pour aller enseigner. Plusieurs d\u00e9cennies avant d\u2019\u00e9crire ce roman, Haenel a enseign\u00e9 le fran\u00e7ais dans le secondaire, pendant dix-sept ans. Prof par vocation, \u00ab et rien n\u2019est plus intranquille qu\u2019une vocation \u00bb. <\/p>\n\n\n\n\n\n Les trains. Les couloirs. Les horaires. C\u2019est tout cela aussi, surtout peut-\u00eatre, la vie des profs. \u00ab \u00catre un jeune prof, c\u2019est r\u00e9soudre des probl\u00e8mes sans cesse, \u00eatre une sorte de technicien de l\u2019emmerdement. C\u2019est ce que je trouve passionnant. Les services que rendent les professeurs du secondaire sont quotidiens. Ils sont ancr\u00e9s dans l\u2019imaginaire collectif, et pourtant restent invisibles, sous la surface d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui ignore, presque par d\u00e9finition, ce qui se passe dans une salle de classe. Ce lieu, c\u2019est un peu un anti-lieu, comme l\u2019atopos<\/em> de Roland Barthes dans Fragments d\u2019un discours amoureux<\/em>. On y \u00e9chappe aux r\u00e8gles du d\u00e9compte et de la mesure, qui r\u00e9gissent toutes les interactions du monde capitaliste. Ce qui se joue dans un cours (ou m\u00eame : ce qui joue <\/em>l\u00e0), c\u2019est une d\u00e9pense colossale \u2013 une d\u00e9pense, au sens que Georges Bataille donne \u00e0 ce mot \u2013 qu\u2019aucun outil ne saurait quantifier. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Yannick Haenel pense en \u00e9crivain : ce sont les mots qui guident sa pens\u00e9e. Il avance \u00e0 pas de loup dans la v\u00e9rit\u00e9 de son discours, avec une voix d\u2019une douceur modianesque, r\u00e9guli\u00e8rement suspendue par un grand sourire juv\u00e9nile. Nous voulons en savoir plus sur le succ\u00e8s du livre, qui b\u00e9n\u00e9ficie aussi de la superposition de ces deux rendez-vous tr\u00e8s fran\u00e7ais du mois de septembre : la rentr\u00e9e litt\u00e9raire et la rentr\u00e9e des classes. On commence par arroser le succ\u00e8s avec un second Sancerre, histoire d\u2019y voir un peu plus clair. <\/p>\n\n\n\n Un succ\u00e8s : le mot le g\u00eane un peu, mais oui, il faut bien le dire, le livre est un succ\u00e8s. Depuis deux semaines, quelque chose lui revient avec une intensit\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait pas pr\u00e9vue. Des lettres, des messages, Instagram qui \u00ab d\u00e9ferle \u00bb. Des professeurs surtout, mais pas seulement. Comme si le livre avait touch\u00e9 un point sensible dont tout le monde connaissait l\u2019existence sans parvenir tout \u00e0 fait \u00e0 le nommer.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Je n\u2019ai jamais eu de r\u00e9ponses aussi imm\u00e9diates. Mais je n\u2019en fais pas une affaire personnelle. Je sens que c\u2019est le signe que \u00e7a parle de tous c\u00f4t\u00e9s, que \u00e7a d\u00e9borde. La vraie question, c\u2019est : qu\u2019est-ce qui se passe du c\u00f4t\u00e9 de la transmission ? Est-ce qu\u2019elle est finie ? Est-ce que l\u2019appauvrissement du langage est arriv\u00e9 \u00e0 un point tel que l\u2019\u00e9cole devient l\u2019angle mort de la R\u00e9publique ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n La conversation d\u00e9borde elle aussi : hors du roman et vers le monde. Yannick Haenel conc\u00e8de que ce livre, qui n\u2019a rien d\u2019un roman \u00e0 th\u00e8se, rien d\u2019id\u00e9ologique non plus, est sans doute son roman le plus politique, au sens fort de ce terme. \u00ab Pendant des ann\u00e9es, moi, je me sentais tr\u00e8s politique quand j’allais le matin au coll\u00e8ge, quand je me for\u00e7ais \u00e0 me lever t\u00f4t. J’aurais pu faire autre chose de ma vie. J’y allais quand m\u00eame, quitte \u00e0 \u00eatre d\u00e9\u00e7u, quitte \u00e0 me faire rabrouer par moi-m\u00eame. Ma soif de politique \u00e9tait assouvie par le professorat. Je ne votais m\u00eame plus \u00e0 l’\u00e9poque. \u00catre prof dans des coll\u00e8ges de banlieue parisienne, c\u2019\u00e9tait ma mani\u00e8re de faire de la politique. C’est plus beau que le militantisme. \u00bb<\/p>\n\n\n\n La date de publication, elle aussi, a jou\u00e9. Le livre para\u00eet au moment o\u00f9 les professeurs recommencent \u00e0 mal dormir. Fin ao\u00fbt, d\u00e9but septembre, comme dit le titre d\u2019un film : les emplois du temps apparaissent, les salles se repeuplent, les RER recommencent \u00e0 se prendre \u00e0 l\u2019aube. Nous lui faisons remarquer que La solitude des professeurs est infinie<\/em> est arriv\u00e9 presque exactement \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 son titre pouvait devenir le mantra de plusieurs centaines de milliers de personnes. Il sourit. Il jure ne pas l\u2019avoir calcul\u00e9.<\/p>\n\n\n\n\n\n Mais il reconna\u00eet que quelque chose s\u2019est produit. Le roman a parfois \u00e9t\u00e9 re\u00e7u, dit-il, comme \u00ab un manuel \u00bb, non pas p\u00e9dagogique bien s\u00fbr, mais un manuel de survie existentielle. Cela lui pla\u00eet. \u00ab J\u2019ai toujours appris \u00e0 vivre avec les livres. Dosto\u00efevski, Hermann Hesse, bien d\u2019autres. Les livres m\u2019ont dit comment vivre. \u00bb<\/p>\n\n\n\n C\u2019est peut-\u00eatre aussi pourquoi celui-ci lui aura demand\u00e9 tant de temps. Haenel voulait l\u2019\u00e9crire depuis pr\u00e8s de vingt ans, apr\u00e8s avoir pass\u00e9 dix-sept ans \u00e0 enseigner dans le secondaire. Il avait d\u2019abord imagin\u00e9 raconter des heures de cours, tout simplement, parce qu\u2019elles lui semblaient constituer une mati\u00e8re romanesque que personne ne regardait vraiment : \u00ab Une mati\u00e8re tr\u00e8s scintillante et combustible, pleine de contradictions \u00bb. Cinquante-cinq minutes pendant lesquelles on ne sait jamais exactement si l\u2019on r\u00e9ussit ou si l\u2019on \u00e9choue, o\u00f9 trente voix composent malgr\u00e9 elles une sorte d\u2019orchestre, tant\u00f4t dissonant, tant\u00f4t harmonieux.<\/p>\n\n\n\n \u00c7a aurait aussi fait un joli titre, \u00ab Le vase bris\u00e9 \u00bb. Haenel nous confie que c\u2019\u00e9tait son titre de travail, pendant la r\u00e9daction du roman. \u00ab C’\u00e9tait beau, mais il fallait faire des choix. Ce n\u2019\u00e9tait pas seulement une question d\u2019efficacit\u00e9, mais de savoir \u00e0 qui on parle. Pour une fois, je ne voulais pas faire un livre d\u2019\u00e9crivain pour \u00e9crivains. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Il ne voulait surtout pas non plus \u00e9crire un t\u00e9moignage sur l\u2019\u00c9ducation nationale. Encore moins un essai sociologique. \u00ab Les \u00e9tats par lesquels passe un professeur sont absolument ambivalents. On peut sortir d\u2019un cours en se sentant glorieux, presque \u00e0 l\u2019apog\u00e9e de l\u2019existence, et le suivant est un d\u00e9sastre. On n\u2019arr\u00eate jamais d\u2019y penser : avant, pendant, apr\u00e8s. Et cette simultan\u00e9it\u00e9 des sensations, il me semblait que seul le roman pouvait la dire. \u00bb Restait \u00e0 trouver la forme de ce roman. <\/p>\n\n\n\n Elle est venue de deux \u00e9v\u00e9nements radicalement diff\u00e9rents.<\/p>\n\n\n\n Le premier est tragique. En octobre 2020, Haenel couvre pour Charlie Hebdo<\/em> le proc\u00e8s des attentats de janvier 2015. Chaque jour, il assiste aux audiences ; chaque nuit, il \u00e9crit. Un matin, les t\u00e9l\u00e9phones des journalistes se mettent \u00e0 vibrer : un professeur vient d\u2019\u00eatre assassin\u00e9. Samuel Paty. Ce soir-l\u00e0, Haenel n\u2019arrive pas \u00e0 \u00e9crire sa chronique judiciaire. Il appelle Riss, le directeur de la r\u00e9daction de Charlie<\/em>, et lui annonce qu\u2019il \u00e9crira autre chose, un texte non pas sur Samuel Paty, mais pour les professeurs. Et il l\u2019intitule : \u00ab La solitude des professeurs \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Le second est un souvenir franchement burlesque. \u00c0 la fin d\u2019une ann\u00e9e scolaire, longtemps auparavant, le jeune professeur Haenel participe \u00e0 un pot de d\u00e9part. Il boit un peu trop, danse avec une coll\u00e8gue qui lui pla\u00eet et finit par s\u2019\u00e9taler sur la table o\u00f9 ont \u00e9t\u00e9 dispos\u00e9s les cadeaux. Un vase tombe. Un beau vase, une reproduction authentique faite par les ateliers du Louvre. Le lendemain, ses coll\u00e8gues lui pr\u00e9sentent la note. <\/p>\n\n\n\n\n\n L\u2019anecdote nous fait rire. Il y a toujours une joie secr\u00e8te lorsqu\u2019on apprend qu\u2019un \u00e9pisode g\u00e9nial d\u2019un livre a eu lieu pour de vrai<\/em>. Mais le r\u00e9el \u00e9chappe toujours, et entre-temps, le vase cass\u00e9 est devenu autre chose. \u00ab Je me suis dit que c\u2019\u00e9tait la m\u00e9taphore parfaite de cette faute imaginaire qu\u2019on impute constamment aux professeurs. Il y a toujours quelqu\u2019un pour leur reprocher quelque chose : les parents, l\u2019administration, les inspecteurs. Et les professeurs finissent par int\u00e9grer eux-m\u00eames le reproche. Avec mes copains, on sortait de Normale, on \u00e9tait agr\u00e9g\u00e9s \u00e0 vingt-deux ans, et apr\u00e8s chaque cours on se disait quand m\u00eame : je n\u2019ai pas assez bien fait. \u00bb <\/p>\n\n\n\n Et du terrain m\u00e9taphorique, on glisse vers la m\u00e9taphysique. Haenel conna\u00eet une vieille histoire de la mystique juive, tir\u00e9e d\u2019un des livres du Zohar<\/em>, un recueil de surinterpr\u00e9tations talmudiques par des rabbins du Moyen-\u00c2ge. Au moment de la cr\u00e9ation du monde, la lumi\u00e8re divine est d\u2019une telle intensit\u00e9 que les vases destin\u00e9s \u00e0 la contenir se brisent. Des \u00e9tincelles se dispersent. Il appartient ensuite aux hommes de travailler \u00e0 leur rassemblement, \u00e0 la r\u00e9paration du monde : le Tikkoun<\/em>. L\u2019accident grotesque du pot de fin d\u2019ann\u00e9e trouve soudain sa place dans une cosmologie. C\u2019est exactement le genre de collision qui l\u2019enchante. \u00ab J\u2019aime que les choses s\u2019\u00e9crivent de biais entre la litt\u00e9rature et la philosophie. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Le professeur du livre, Jean Deichel, son double romanesque \u2014 \u00ab moi en mieux et moi en pire, en plus ivrogne et en plus scintillant \u00bb \u2014 se prom\u00e8ne donc avec le Zohar<\/em> dans les poches. Il \u00e9coute aussi du punk-rock, lit sans cesse, accumule les livres et des feuilles d\u2019arbre dans son manteau, habite dans un studio qui surplombe un terrain de tennis en terre battue dont il doit assurer l\u2019ouverture et la fermeture chaque jour. Un peu \u00e0 l\u2019image de l\u2019auteur lui-m\u00eame, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990. Mais ces livres qu\u2019on avait dans les poches \u00e0 une \u00e9poque pas si lointaine, ce n\u2019est pas juste un attribut un peu pittoresque. Haenel cherche un mot. \u00ab Ce sont des activateurs d\u2019intensit\u00e9. \u00bb Un professeur, dit-il, est \u00ab un herm\u00e9neute de l\u2019imm\u00e9diat \u00bb.<\/p>\n\n\n\n La formule nous arr\u00eate. Elle r\u00e9sume peut-\u00eatre une bonne partie du roman. Devant une classe, il faut interpr\u00e9ter en permanence. Lire les signes et r\u00e9pondre imm\u00e9diatement. Jean Deichel applique la m\u00eame m\u00e9thode au monde entier. M\u00eame lorsqu\u2019il enseigne dans \u00ab ces horribles de pr\u00e9fabriqu\u00e9s au fond de son coll\u00e8ge moche \u00bb, il peut y voir simultan\u00e9ment un jardin d\u2019\u00c9den. Simultan\u00e9ment. Le coll\u00e8ge est tragique et comique. Le professeur est ridicule et h\u00e9ro\u00efque. Le vase cass\u00e9 est une connerie de fin de soir\u00e9e et la manifestation terrestre d\u2019un r\u00e9cit mystique. La litt\u00e9rature sert moins \u00e0 choisir entre deux versions du r\u00e9el qu\u2019\u00e0 rendre possible leur coexistence. <\/p>\n\n\n\n \u00ab Il n\u2019y a pas de v\u00e9rit\u00e9 unique sur une situation sociale, a fortiori celle de l\u2019enseignement. Le Zohar<\/em> me permet d\u2019avoir acc\u00e8s aux deux choses en m\u00eame temps. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Dosto\u00efevski lui rendra le m\u00eame service. Le vase bris\u00e9 appelle le prince Mychkine de L\u2019Idiot<\/em> ; les livres viennent r\u00e9trospectivement d\u00e9chiffrer ce que le personnage a v\u00e9cu sans le comprendre. Car Deichel vit avant de comprendre. Et puis la litt\u00e9rature vient lui dire : regarde, voil\u00e0 peut-\u00eatre l\u2019histoire dans laquelle tu \u00e9tais.<\/p>\n\n\n\n Yannick Haenel le dit volontiers, La solitude des professeurs infinie<\/em> est aussi un roman \u00e9pique et picaresque. Et s\u2019il fallait chercher \u00e0 caract\u00e9riser son protagoniste, pourrait-on dire qu\u2019il est une sorte de Quichotte ? Il s\u2019appr\u00eatait \u00e0 prendre une gorg\u00e9e de son vin blanc, il s\u2019arr\u00eate, il repose le verre sur la table sans boire. Il sourit. La comparaison lui pla\u00eet. C\u2019est un des personnages f\u00e9minins centraux du roman, Sophie, qui en est \u00e0 l\u2019origine. \u00ab Le chevalier errant sans dame est comme un arbre sans feuilles \u00bb, dit-elle, l\u00e9g\u00e8rement moqueuse, \u00e0 Jean Deichel en citant le Quichotte<\/em>. <\/p>\n\n\n\n Ce jeune professeur, agr\u00e9g\u00e9 et po\u00e8te, hidalgo<\/em> incompris de la litt\u00e9rature \u00ab qui se la raconte un peu \u00bb, pr\u00e9cise en direct Haenel, cherche tout au long du roman son Sancho Panza, qu\u2019il finit par trouver par hasard en la figure du chien, Lumpen. Deichel est pris dans une folie douce, celle du d\u00e9sir de transmettre, d\u2019\u00eatre professeur, mais aussi celle du d\u00e9sir de fiction. Il est conscient d\u2019\u00eatre le personnage d\u2019un roman qui est en train de se construire et qui ne doit jamais arr\u00eater de s\u2019\u00e9crire : le Quichotte meurt quand il redevient Alonso Quijano, c\u2019est-\u00e0-dire quand la fiction s\u2019arr\u00eate. <\/p>\n\n\n\n\n\n \u00ab C\u2019est tr\u00e8s beau. C\u2019est coh\u00e9rent ; Don Quichotte<\/em>, c’est \u00e7a, c’est une production de fiction pour ne pas flancher tout en \u00e9tant sur une ligne pour d\u00e9fendre quelque chose qu’on croit \u00eatre juste. Puis il y a l’id\u00e9e de la chevalerie derri\u00e8re, c’est-\u00e0-dire toute la biblioth\u00e8que au fond. Mon prof, mon alter ego Jean Deichel, est vraiment quelqu’un qui a un rapport de faveur avec les livres, qui pense que les choses sont \u00e9crites. \u00bb Faut-il voir l\u00e0 une sorte de fatalisme ? Haenel ne le pense pas. Mais son protagoniste va quand m\u00eame se retrouver \u00e0 la fin dans une tombe \u00e9trusque et voir que sa vie a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 peinte, \u00ab dans un grand \u00e9clat de rire \u00e9videmment, ajoute-t-il aussit\u00f4t, parce que tout \u00e7a est quand m\u00eame une farce. \u00bb Avant de conclure : \u00ab Prendre avec soi tous les livres du monde, comme fait Quichotte, les d\u00e9penser dans un geste burlesque, chercher \u00e0 enclencher une vie et toutes les vies des autres, au fond, c’est quand m\u00eame aussi de \u00e7a dont il s’agit. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Il est tentant de pousser le parall\u00e8le. Y a-t-il un geste chevaleresque dans le professorat ? \u00ab Je le crois vraiment, je n’ai aucun probl\u00e8me \u00e0 l’assumer. \u00bb Haenel est un grand lecteur de Kierkegaard : \u00ab Il m\u2019est difficile de ne pas penser au \u2018chevalier de la foi\u2019 de Crainte et tremblement<\/em>. \u00bb Mais le rire final de Deichel n\u2019est jamais tr\u00e8s loin. \u00ab C\u2019est une chevalerie comique, pleine d’autod\u00e9rision, foireuse comme dirait Beckett. Il ne s’agit pas de chercher une grandeur, tout \u00e7a est un peu surann\u00e9, ce n\u2019est pas adapt\u00e9 \u00e0 notre monde. Il s\u2019agit de chercher une justesse. Quichotte est quelqu’un qui qui n’a pas de position de surplomb, qui accepte que ce qu’on croit \u00eatre la folie et qui est en v\u00e9rit\u00e9 son \u00e9nergie. \u00bb Haenel s\u2019arr\u00eate. Il sourit encore, une gorg\u00e9e de Sancerre pour \u00eatre sinc\u00e8re : \u00ab Vous savez, c’est un in\u00e9puisable \u00e9puis\u00e9. \u00bb <\/p>\n\n\n\n L\u2019expression est de Jean Reverzy, un \u00e9crivain des ann\u00e9es 1950, de Lyon. \u00ab Un romancier comme Paul Gadenne ou d’autres grands \u00e9crivains qui ne seront jamais dans les manuels mais qui sont tr\u00e8s touchants. \u00bb Reverzy raconte dans un tr\u00e8s beau roman \u00ab qui pla\u00eet beaucoup \u00e0 Modiano \u00bb, Place des Angoisses<\/em>, l’histoire d’un m\u00e9decin urgentiste qui fait partie des \u00ab in\u00e9puisables \u00e9puis\u00e9s \u00bb. \u00ab Franchement, les professeurs du secondaire, c’est \u00e7a : ils connaissent tr\u00e8s bien la fatigue. La fatigue, c’est une chose ontologique, \u00e7a a \u00e0 voir avec l’\u00eatre. Et la fatigue, c’est in\u00e9puisable. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Reste ce mot : solitude. <\/p>\n\n\n\n Il y a quelque chose de paradoxal \u00e0 pr\u00e9senter le professeur comme un solitaire. Un professeur rencontre des centaines, bient\u00f4t des milliers d\u2019\u00e9l\u00e8ves ; il change parfois de lyc\u00e9e, de coll\u00e8gues, de villes. Il passe sa vie entour\u00e9 de nouveaux visages. Yannick Haenel acquiesce. C\u2019est justement pourquoi la solitude qui l\u2019int\u00e9resse n\u2019est pas seulement celle de l\u2019abandon institutionnel, m\u00eame s\u2019il ne la nie pas. Elle est plus profonde. Elle ne prend pas la forme d\u2019une plainte, mais de la conscience d\u2019une condition ontologique. <\/p>\n\n\n\n \u00ab Personne ne peut faire cours \u00e0 notre place \u00bb, dit-il tr\u00e8s doucement. \u00ab C\u2019est comme un grand musicien. On ne peut pas se mettre \u00e0 la place du pianiste. Comme dans l\u2019\u00e9criture. Comme dans l\u2019amour. Ce n\u2019est pas reproductible. Aucun cours ne ressemble \u00e0 un autre. \u00bb Le professeur est seul non parce que personne ne l\u2019entoure, mais parce que personne ne peut exactement partager l\u2019acte qu\u2019il accomplit.<\/p>\n\n\n\n La porte se ferme. Pendant cinquante-cinq minutes, quelque chose se passe, ou ne se passe pas compl\u00e8tement. La soci\u00e9t\u00e9, les inspecteurs, les coll\u00e8gues m\u00eame ne sauront jamais tr\u00e8s bien quoi. Et cette r\u00e9alit\u00e9, qui nourrit la solitude des enseignants, constitue aussi pour Haenel leur \u00e9trange libert\u00e9. \u00ab Ce n\u2019est pas secret, ce n\u2019est pas tabou, ce n\u2019est m\u00eame pas impartageable. C\u2019est plut\u00f4t comme du jeu, au sens m\u00e9canique : un espace de libert\u00e9. \u00bb<\/p>\n\n\n\n\n\n Nous retrouvons alors ce qui nous avait frapp\u00e9s au d\u00e9but de la conversation. La solitude du professeur n\u2019est pas l\u2019oppos\u00e9 de la rencontre. Elle en est peut-\u00eatre la condition.<\/p>\n\n\n\n Pour rencontrer vraiment trente personnes, il faut accepter de s\u2019exposer seul devant elles. Il faut accepter d\u2019\u00eatre atteint. \u00ab Si on n\u2019est pas transperc\u00e9, c\u2019est que \u00e7a ne va pas. Si on se prot\u00e8ge trop, si on met un \u00e9cran d\u2019autoritarisme vertical entre les \u00e9l\u00e8ves et nous, il ne se passe rien. La fragilit\u00e9 devient un lieu de parole. Mais on en paye le prix. \u00bb Nous faisons le parall\u00e8le avec le Paradoxe sur le com\u00e9dien<\/em> de Diderot. Le roman de Yannick Haenel a quelque chose d\u2019un Paradoxe sur le professeur<\/em>. L\u2019id\u00e9e lui pla\u00eet. <\/p>\n\n\n\n Il y a quelque chose de radicalement \u00e9trange dans le geste d\u2019enseigner, et plus encore d\u2019enseigner la litt\u00e9rature, aujourd\u2019hui. Un texte de Stendhal ou de Duras lu pendant cinquante minutes par trente adolescents qui, ailleurs, ne l\u2019auraient peut-\u00eatre jamais ouvert. \u00ab Parfois, je me dis que l\u2019\u00e9cole va devenir subversive. Ce sera peut-\u00eatre l\u2019un des derniers lieux o\u00f9 le langage ne sera pas en voie d\u2019appauvrissement. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Le professeur comme vestale, dit-il un peu plus tard : celui qui veille sur un feu dont personne ne sait exactement pour qui il br\u00fble. Comme Quichotte. Ou comme un kamikaze.<\/p>\n\n\n\n Mais alors, pr\u00e9cise-t-il en recommandant finalement le morceau de PJ Harvey pour accompagner cet entretien : un kamikaze \u00ab au bon sens du terme \u00bb. \u00ab Un kamikaze de la douceur. Un kamikaze de la parole. C\u2019est un peu \u00e7a, les profs. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Avec l\u2019auteur du livre de la rentr\u00e9e La solitude des professeurs est infinie<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":356147,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":16,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[1631,1753],"editorial_format":[4912],"week":[5130],"geo":[],"class_list":["post-356098","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-florent-zemmouche","staff-mathieu-roger-lacan","editorial_format-un-cafe-avec-le-grand-continent"],"acf":{"_thumbnail_id":356147,"excerpt":"Avec l\u2019auteur du livre de la rentr\u00e9e La solitude des professeurs est infinie<\/em>.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nLa vie d\u2019un \u00ab technicien de l\u2019emmerdement \u00bb<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLa double rentr\u00e9e <\/h3>\n\n\n\n
Plus beau que le militantisme <\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLe vase bris\u00e9<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nUn herm\u00e9neute de l\u2019imm\u00e9diat<\/h3>\n\n\n\n
Les in\u00e9puisables \u00e9puis\u00e9s<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nParadoxe sur le professeur<\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nUn kamikaze de la douceur<\/h3>\n\n\n\n