{"id":355812,"date":"2026-09-03T18:49:53","date_gmt":"2026-09-03T16:49:53","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=355812"},"modified":"2026-09-03T18:49:57","modified_gmt":"2026-09-03T16:49:57","slug":"tout-allait-mieux-sous-loccupation","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/tout-allait-mieux-sous-loccupation\/","title":{"rendered":"\u00a0\u00ab Tout allait mieux sous l\u2019Occupation \u00bb"},"content":{"rendered":"\n
Si l\u2019aversion de Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch (1903-1985) pour l\u2019Allemagne est bien connue, la critique qu\u2019il fit de l\u2019esprit fran\u00e7ais le fut bien moins. Apr\u00e8s-guerre il renon\u00e7a compl\u00e8tement \u00e0 lire et \u00e0 citer les auteurs allemands en rel\u00e9guant les \u0153uvres de ces derniers tout en haut de sa biblioth\u00e8que pour s\u2019assurer de ne plus les atteindre. Les auteurs fran\u00e7ais ne connurent pas un tel d\u00e9classement dans la pens\u00e9e du philosophe. Et pourtant, l\u2019essai \u00ab Dans l\u2019honneur et la dignit\u00e9 \u00bb, publi\u00e9 initialement en 1948 dans Les Temps modernes<\/em>, constitue bien une occurrence, parmi d\u2019autres, de la critique virulente que Jank\u00e9l\u00e9vitch n\u2019a cess\u00e9 d\u2019adresser \u00e0 des compatriotes oublieux de la trag\u00e9die de la Seconde Guerre mondiale. C\u2019est \u00e9videmment le d\u00e9ni (qui n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre n\u00e9gationnisme pour \u00eatre d\u00e9sastreux) des camps de concentration et d\u2019extermination qui exasp\u00e8re, mais ce n\u2019est pas moins l\u2019\u00e9trange volont\u00e9 de passer \u00e0 autre chose, c\u2019est-\u00e0-dire de d\u00e9charger un peu rapidement le pr\u00e9sent de ce qu\u2019il contient de pass\u00e9. Or, pour Jank\u00e9l\u00e9vitch, comme pour d\u2019autres de ses contemporains, c\u2019est justement pour l\u2019avenir qu\u2019importe le souvenir.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Dans l\u2019honneur et la dignit\u00e9 \u00bb r\u00e9sonne ainsi comme une injonction faite, de l\u2019int\u00e9rieur, \u00e0 un peuple sans m\u00e9moire qui vient, par le truchement de son Parlement, de voter une loi d\u2019amnistie pour les collaborateurs, le 16 ao\u00fbt 1947. L\u2019\u00e9puration, et non la Shoah, serait le vrai drame. Deux ans apr\u00e8s la fin de la guerre, la dette morale et judiciaire des bourreaux pouvait \u00eatre liquid\u00e9e. La France \u2014 pas seulement celle de \u00ab Vichy-la-honte \u00bb pour reprendre l\u2019expression de l\u2019essai \u2014 qui a livr\u00e9 certains Fran\u00e7ais \u00e0 la mort pour s\u2019assurer sa tranquillit\u00e9 regagne cette derni\u00e8re par une immunit\u00e9 l\u00e9galement d\u00e9cid\u00e9e. C\u2019est contre cet \u00e9tat d\u2019esprit fran\u00e7ais, dont Jank\u00e9l\u00e9vitch retrace la g\u00e9n\u00e9alogie, que l\u2019honneur et la dignit\u00e9 doivent s\u2019\u00e9riger comme d\u2019in\u00e9branlables remparts. Si la th\u00e8se que soutient Jank\u00e9l\u00e9vitch dans cet essai n\u2019est pas imm\u00e9diatement \u00e9vidente, elle ne manque pas \u2014 une fois identifi\u00e9e \u2014 de pr\u00e9cision ni de virulence : la collaboration g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de la Seconde Guerre mondiale t\u00e9moigne d\u2019une disposition \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence pour les minorit\u00e9s extermin\u00e9es et d\u2019une disposition \u00e0 la recherche de l\u2019int\u00e9r\u00eat imm\u00e9diat, laquelle recherche fut instrumentalis\u00e9e par les Allemands. Cette double disposition, r\u00e9v\u00e9l\u00e9e quand s\u2019\u00e9caille le vernis du mythe de la France r\u00e9sistante au contact du dissolvant de l\u2019histoire tristement r\u00e9elle, se rejoue dans l\u2019institution juridique de l\u2019amnistie pour les bourreaux et de l\u2019oubli des victimes de cette trag\u00e9die. Le dire \u2014 et m\u00eame le r\u00e9p\u00e9ter \u2014, voil\u00e0 la t\u00e2che que s\u2019assigne Jank\u00e9l\u00e9vitch dans un texte qui d\u00e9borde donc les circonstances de sa r\u00e9daction. La rigueur intellectuelle impose, comme le disait Paul Celan, de r\u00e9v\u00e9ler la part d\u2019ombre de la v\u00e9rit\u00e9 et de l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n Peut-\u00eatre ce texte n\u2019a-t-il besoin d\u2019aucun pr\u00e9ambule. D\u2019ailleurs les livres de Jank\u00e9l\u00e9vitch commencent in medias res<\/em>, sans introduction. Mais peut-\u00eatre aussi qu\u2019au-del\u00e0 d\u2019une th\u00e8se d\u2019abord un peu fuyante, le texte m\u00e9rite-t-il quelques \u00e9lucidations. Dans une veine identique \u00e0 celle de \u00ab Psycho-analyse de l\u2019antis\u00e9mitisme \u00bb diffus\u00e9 sous le manteau \u00e0 Toulouse en 1943, Jank\u00e9l\u00e9vitch aborde le probl\u00e8me de l\u2019amnistie juridique des collaborateurs d\u2019un point de vue psychologique. Qu\u2019est-ce qui, dans la psychologie d\u2019un peuple, permet que l\u2019inoubliable soit oubli\u00e9 ? Certes, la strat\u00e9gie perverse nazie, laquelle consiste \u00e0 s\u2019en prendre \u00e0 des \u00ab cat\u00e9gories \u00bb de la population, pour s\u2019assurer l\u2019adh\u00e9sion et l\u2019ob\u00e9issance d\u2019une majorit\u00e9 indiff\u00e9rente, n\u2019est pas n\u00e9gligeable. En s\u00e9lectionnant un ennemi minoritaire et vuln\u00e9rable tout en garantissant la continuit\u00e9 du quotidien pour les autres, l\u2019oppression allemande s\u2019imposait de mani\u00e8re quasiment insensible pour une population qui, d\u00e8s lors, fut acquise \u00e0 sa sinistre cause : \u00ab que de bourgeois qui ne connurent la guerre que par les journaux et qui lurent les nouvelles du conflit comme nous lisons le r\u00e9cit des inondations de Chine ! \u00bb. Mais en r\u00e9v\u00e9lant le \u00ab vieux machiav\u00e9lisme allemand \u00bb, Jank\u00e9l\u00e9vitch r\u00e9v\u00e8le aussi et surtout la faiblesse d\u2019un peuple qui ne se sent majoritairement pas concern\u00e9 par une d\u00e9faite ne changeant rien \u00e0 sa paisible existence. Et il n\u2019est finalement pas si grave que le drapeau du IIIe Reich accessoirise la Tour Eiffel tant que la vie continue comme avant. \u00c0 la perversit\u00e9 nazie s\u2019ajoute l\u2019indiff\u00e9rence franzose. S\u2019adaptant en toutes circonstances, comme la vie \u00e0 son milieu, l\u2019opinion fran\u00e7aise \u2014 \u00ab margouline \u00bb comme le dit Jank\u00e9l\u00e9vitch \u2014 faisait de son ennemi h\u00e9r\u00e9ditaire, le d\u00e9sormais admirable rempart europ\u00e9en contre les sovi\u00e9tiques. Et tout va au mieux dans le meilleur des mondes : \u00ab Ah ! Qu\u2019ils furent faciles \u00e0 garnir, les sommaires de la NRF [Nouvelle Revue Fran\u00e7aise] aryanis\u00e9e ! \u00bb. En sa mentalit\u00e9 profonde, la France bourgeoise se reconnaissait dans l\u2019Occupation et dans le r\u00e9gime de Vichy, \u00e0 telle enseigne que cette soci\u00e9t\u00e9 sous tutelle allemande s\u2019est singuli\u00e8rement d\u00e9ploy\u00e9e avec \u00ab ses id\u00e9ologues, ses philosophes \u00bb. Si le bon sens est la chose la mieux partag\u00e9e du monde, comme le disait Descartes avec un brin d\u2019ironie, \u00ab l\u2019\u00e9vidence morale de la honte et de la trahison \u00bb, quant \u00e0 elle, ne le fut pas.<\/p>\n\n\n\n Anim\u00e9s par la m\u00eame passion de la tranquillit\u00e9, les Fran\u00e7ais s\u2019empressaient de rejoindre, \u00e0 la onzi\u00e8me heure qui fut celle des premiers revers militaires de la Wehrmacht, les rangs de la R\u00e9sistance. Puis, volant de nouveau vers son int\u00e9r\u00eat, l\u2019opinion reconnaissait la n\u00e9cessit\u00e9, d\u00e8s 1947, de passer \u00e0 autre chose. D\u00e9pourvu du \u00ab lourd et anxieux complexe de mauvaise conscience \u00bb qui caract\u00e9rise pourtant la condition humaine, comme Jank\u00e9l\u00e9vitch s\u2019\u00e9tait attach\u00e9 \u00e0 le montrer dans sa th\u00e8se compl\u00e9mentaire de doctorat soutenue en 1933, le peuple fran\u00e7ais souffre d\u2019un handicap moral dont le rem\u00e8de s\u2019annonce, dans le texte, comme une prise de conscience. Mais sans doute ce \u00ab mal d\u2019avilissement est[-il] sans rem\u00e8de \u00bb. C\u2019est que le prix de la honte est \u00e9lev\u00e9. Il consiste \u00e0 reconna\u00eetre sa propre m\u00e9diocrit\u00e9 et \u00e0 ne jamais l\u2019escamoter. \u00c0 s\u2019en repentir sans jamais l\u2019oublier.<\/p>\n\n\n\n Le Trait\u00e9 des vertus<\/em>, qui para\u00eetra un an apr\u00e8s cet essai, d\u00e9crira cette difficile mais n\u00e9cessaire exigence de la puret\u00e9 de l\u2019intention sous les traits de la sinc\u00e9rit\u00e9, qui est la fin de tous les mensonges \u2014 envers les autres et aussi envers soi-m\u00eame. Et si la chance d\u2019un nouveau commencement, d\u2019un nouveau \u00ab printemps \u00bb pour la France ne fut pas, apr\u00e8s-guerre, saisie, il n\u2019est pas interdit de penser qu\u2019il soit aujourd\u2019hui possible.<\/p>\n\n\n\n Au manque de dignit\u00e9 (de l\u2019opinion et du Parlement) r\u00e9pond logiquement, mais aussi instinctivement, l\u2019indignation dont le philosophe Fr\u00e9d\u00e9ric Worms a tr\u00e8s justement fait le c\u0153ur de la pens\u00e9e de Jank\u00e9l\u00e9vitch. Comment sit\u00f4t la guerre termin\u00e9e, ceux qui ont eu le go\u00fbt et l\u2019int\u00e9r\u00eat de la d\u00e9faite pouvaient-ils \u00eatre pleinement r\u00e9habilit\u00e9s comme des citoyens de la r\u00e9publique qu\u2019ils ont foul\u00e9e aux pieds ? Comment s\u2019expliquer que l\u2019amn\u00e9sie entra\u00eenait l\u2019amnistie, ou l\u2019amnistie l\u2019amn\u00e9sie ? Comment m\u00eame comprendre que l\u2019une comme l\u2019autre soit envisageable du point de vue moral de l\u2019honneur ? Faute de comprendre comment ce sentiment qui pousse \u00e0 la droiture et \u00e0 la loyaut\u00e9 semble avoir d\u00e9sert\u00e9 les consciences indiff\u00e9rentes, il faut rouvrir les livres d\u2019histoire et combattre la tentation de l\u2019oubli pour qu\u2019un printemps de la conscience soit enfin possible.<\/p>\n\n\n\n Premier d\u2019une longue s\u00e9rie d\u2019essais consacr\u00e9s \u00e0 une prise de conscience n\u00e9cessaire \u2014 dont l\u2019essentiel se trouve \u00e9dit\u00e9 par Fran\u00e7oise Schwab dans L\u2019Esprit de r\u00e9sistance<\/em> \u2014, \u00ab Dans l\u2019honneur et la dignit\u00e9 \u00bb annonce un combat qui se poursuivra jusqu\u2019\u00e0 la mort de Jank\u00e9l\u00e9vitch, notamment dans une lutte pour l\u2019imprescriptibilit\u00e9, pour la traque des nazis et pour la m\u00e9moire des innombrables martyrs comme pour celle des quelques r\u00e9sistants authentiques. C\u2019est \u00e0 ce titre d\u2019ailleurs que le texte sera republi\u00e9, presque quarante ans plus tard, dans un recueil intitul\u00e9 L\u2019Imprescriptible<\/em>. Quarante ann\u00e9es de plus nous s\u00e9parent aujourd\u2019hui de cette republication et le texte de Jank\u00e9l\u00e9vitch, en lequel le discours philosophique se mue en parole politique, n\u2019a certainement rien perdu de son int\u00e9r\u00eat ni de sa verve, et n\u2019a peut-\u00eatre rien perdu de son actualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Le ton pol\u00e9mique de Jank\u00e9l\u00e9vitch d\u00e9couvre ainsi sa raison d\u2019\u00eatre. Il s\u2019agit non pas de refaire la guerre avec des mots dans le cadre \u00e0 demi-pacifi\u00e9 du d\u00e9bat politique, mais il s\u2019agit de prolonger le souvenir de la guerre dans les fragiles m\u00e9moires qui sont, encore aujourd\u2019hui, les n\u00f4tres. Justement pour que la guerre n\u2019ait plus lieu. Mal compris, Jank\u00e9l\u00e9vitch le fut s\u00fbrement. L\u2019Universit\u00e9 fran\u00e7aise, qui l\u2019avait destitu\u00e9 de son poste en raison des lois raciales de 1940, ne le reconnut sans doute pas \u00e0 juste valeur. M\u00eame apr\u00e8s sa nomination \u00e0 la chaire de philosophie morale en 1953 en Sorbonne. Mais cette adversit\u00e9 n\u2019entamera pas sa d\u00e9termination. Les souvenirs de la trag\u00e9die, de la R\u00e9sistance, de la clandestinit\u00e9 (dont le texte porte d\u2019ailleurs le t\u00e9moignage) furent pr\u00e9serv\u00e9s par Jank\u00e9l\u00e9vitch. Jamais il ne refusa de prendre publiquement la parole pour d\u00e9fendre cette m\u00e9moire comme il le fit par exemple lorsqu\u2019il assuma la pr\u00e9sidence de l\u2019Union universitaire fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n Paradoxalement, ce fut celui qui ne fit que d\u00e9noncer la pr\u00e9cipitation avec laquelle le Parlement fran\u00e7ais et l\u2019opinion avaient amnisti\u00e9 l\u2019antis\u00e9mitisme (qu\u2019il soit structurel ou de circonstance ne change rien \u00e0 l\u2019affaire), qui fut le m\u00e9chant raciste de l\u2019histoire \u2014 incapable de pardonner \u00e0 des Allemands sans repentir et incapable de comprendre des Fran\u00e7ais sans m\u00e9moire. C\u2019est finalement un comble : la victime (et le porte-parole des victimes) devenait le bourreau des pauvres petites consciences qui se sentaient mises face \u00e0 leur propre faiblesse morale, c\u2019est-\u00e0-dire face \u00e0 leur d\u00e9shonneur et \u00e0 leur indignit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019antis\u00e9mitisme se d\u00e9guise encore \u2014 pour se croire l\u00e9gitime et pour s\u2019autoriser la haine du Juif \u2014 en antisionisme, il faut esp\u00e9rer que nous ne nous sommes pas trop accoutum\u00e9s \u00e0 cet hiver infini, sans printemps \u00e0 l\u2019horizon, dans lequel c\u2019est toujours le Juif qui a tort. Tort de parler, tort de se d\u00e9fendre. Tort d\u2019exister, en somme. Il est vrai qu\u2019aujourd\u2019hui Jank\u00e9l\u00e9vitch est devenu un penseur admir\u00e9 et c\u00e9l\u00e9br\u00e9 du grand public. Et c\u2019est heureux. Mais on n\u2019oubliera pas que son \u0153uvre philosophique peine encore \u00e0 franchir le seuil de l\u2019Universit\u00e9 fran\u00e7aise et que les le\u00e7ons d\u00e9finitives qu\u2019il a donn\u00e9es sur l\u2019antis\u00e9mitisme et sur la m\u00e9moire n\u2019ont pas encore \u00e9t\u00e9 retenues. Quatre-vingts ans apr\u00e8s sa publication, \u00ab Dans l\u2019honneur et la dignit\u00e9 \u00bb continue donc d\u2019\u00eatre notre examen de conscience.<\/p>\n\n\n\n C’est une question de savoir si les \u00ab catastrophes nationales \u00bb se reconnaissent \u00e0 des marques d\u00e9cisives et univoques. En apparence les \u00e9v\u00e9nements qui, de 1940 \u00e0 1944, ray\u00e8rent la France de la carte du monde repr\u00e9sentent le type m\u00eame de la \u00ab catastrophe nationale \u00bb ; \u00e0 peine trouverait-on dans toute notre histoire une d\u00e9faite militaire plus foudroyante et plus compl\u00e8te ; la capitale livr\u00e9e pendant quatre ans \u00e0 l’occupation \u00e9trang\u00e8re, les deux tiers du territoire colonis\u00e9s par l’ennemi et mis en coupe r\u00e9gl\u00e9e par ses arm\u00e9es, l’ensemble du pays soumis aux lois allemandes…, qui e\u00fbt seulement os\u00e9 imaginer en 1939 une humiliation aussi monstrueuse, un si inconcevable abaissement ? Pendant quatre honteuses ann\u00e9es la croix gamm\u00e9e a flott\u00e9 sur la tour Eiffel, insultant un paysage aussi v\u00e9n\u00e9rable, \u00e0 sa mani\u00e8re, que l’Acropole d’Ath\u00e8nes…<\/p>\n\n\n\n Et c’est pourtant un fait que le cataclysme n’a atteint dans leur destin\u00e9e et dans leur vie priv\u00e9e que les masses r\u00e9sistantes et patriotes de la population. Si nombreuses qu’elles eussent \u00e9t\u00e9, les victimes du nazisme ne repr\u00e9sent\u00e8rent jamais que des \u00ab cat\u00e9gories \u00bb : les Juifs, les militants de gauche, les combattants, les francs-ma\u00e7ons, etc. ; la masse bourgeoise n’\u00e9tait pas concern\u00e9e. Ce fut un des th\u00e8mes ordinaires de la propagande \u00ab franzose \u00bb, de ses affiches et de ses tracts : les Allemands n’en veulent qu’aux m\u00e9chants et aux m\u00e9t\u00e8ques ; ceux qui n’ont rien \u00e0 se reprocher, c’est-\u00e0-dire l’immense majorit\u00e9 de ce pays, les honn\u00eates gens, les Fran\u00e7ais de naissance, les privil\u00e9gi\u00e9s de la bonne conscience et de la nationalit\u00e9-\u00e0-titre-originaire, ceux-l\u00e0 n’ont rien \u00e0 craindre d’un ennemi aussi correct que chevaleresque.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Or qu’est-ce qu’une catastrophe \u00ab nationale \u00bb qui atteint certaines classes de citoyens en \u00e9pargnant les autres ? Ce n’est pas une catastrophe nationale. Tout le paradoxe du d\u00e9sastre de 1940 tient dans ce contraste d\u00e9risoire entre un effondrement politico-militaire presque sans pr\u00e9c\u00e9dent et la cl\u00e9mence relative du destin envers une grande partie de la nation. Lorsqu’en 1917 la Russie capitula apr\u00e8s une d\u00e9faite incomparablement moins totale et moins humiliante que la n\u00f4tre, la catastrophe \u00e9tait inscrite sur tous les visages ; la famine, la pauvret\u00e9 de la mise parlaient avec \u00e9loquence du bouleversement qui \u00e9tait en train de raviner la structure profonde de la Russie. La France n’aura pas connu ce tragique universel et radical au niveau duquel les affaires publiques forment l’affaire priv\u00e9e de chacun. Qui de nous ne se rappelle ces apr\u00e8s-midi de dimanche de la zone dite libre, entre 1941 et 1943, avec leurs jardins publics pleins de promeneurs paisibles et de rires d’enfants ? Pardessus d\u00e9cents, chaussures neuves, conversations indiff\u00e9rentes d’o\u00f9 l’actualit\u00e9 \u00e9tait si \u00e9trangement absente… : on aurait pu croire qu’il ne se passait rien dans le monde ; et le hors-la-loi sur son banc se demandait s’il n’\u00e9tait pas le jouet d’un mauvais r\u00eave, si la trag\u00e9die dont il se croyait victime ne tenait pas \u00e0 quelque malentendu, ou bien \u00e0 sa malchance personnelle. Que de familles, apr\u00e8s tout, qui ne connurent de la terrible aventure que ce que personne n’en pouvait ignorer \u2014 les alertes nocturnes et quelques ennuis de ravitaillement ! \u2014, que de bourgeois qui ne connurent la guerre que par les journaux et qui lurent les nouvelles du conflit comme nous lisons le r\u00e9cit des inondations de Chine ! Non, ils n’avaient pas engag\u00e9 leur destin\u00e9e enti\u00e8re dans l’aventure ! Non, la victoire sur le fascisme n’\u00e9tait pas pour eux, comme pour les r\u00e9sistants, une question de vie ou de mort ; il ne s’agissait pas de \u00ab leur tout \u00bb. Si l’Allemagne l’avait emport\u00e9, ils auraient v\u00e9cu quand m\u00eame, et la plupart d’entre eux se seraient en somme assez bien accommod\u00e9s de cette \u00e9ventualit\u00e9 trop pr\u00e9vue.<\/p>\n\n\n\n On le redit encore dans le camp de Vichy-la-Honte, et de plus en plus fort \u00e0 mesure que les doctrinaires de la capitulation reprennent plus d’assurance. La France-croupion du mar\u00e9chal \u00e9tait viable. Les trains circulaient. Les bourgeois allaient en vacances et aux sports d’hiver. Les conf\u00e9renciers faisaient leurs conf\u00e9rences. Nos c\u00e9l\u00e8bres chefs d’orchestre dirigeaient avec entrain, pour maintenir le prestige de la musique fran\u00e7aise, des cycles Wagner \u00e0 rendre jalouses les plus fameuses baguettes wurtembergeoises. Chaque semaine apportait au public \u00e9l\u00e9gant sa ration r\u00e9glementaire de Ma\u00eetres chanteurs, de Panzer-Walkyries et autres murmures de la for\u00eat. Ah ! les beaux dimanches franco-aryens du palais de Chaillot ! et la belle musique europ\u00e9enne qu’on faisait alors aux Fran\u00e7ais !… De temps en temps un explorateur revenu de la capitale nous apportait dans nos cavernes une liasse de journaux parisiens, et nous apprenions avec stup\u00e9faction que Paris avait ses \u00e9v\u00e9nements litt\u00e9raires, son th\u00e9\u00e2tre, ses gar\u00e7ons de caf\u00e9 h\u00e9g\u00e9liens et tout ce qu’il faut \u00e0 un grand pays pour tenir son rang. Elle \u00e9tait belle d\u00e9cid\u00e9ment, la r\u00e9publique des lettres de 1944. Car c’\u00e9tait le bon temps. Encore quelques ann\u00e9es, et je vous dis que M. Abetz aurait eu, comme tout le monde, ses intellectuels de gauche, ses bistrots m\u00e9taphysiques et ses revues d’avant-garde. Le bon temps, vous dis-je. La France portait beau. \u00c0 peine revenue de son d\u00e9sastre, la France de P\u00e9tain se mettait en gants blancs, baudrier, socquettes blanches. Vous vous rappelez les gants \u00ab \u00e0 crispin \u00bb, la rel\u00e8ve de la garde au Majestic et les Compagnons de France ? C’\u00e9tait alors la folie du blanc. On se demande aujourd’hui avec \u00e9tonnement de quoi ils \u00e9taient si fiers\u2026 Ce n’\u00e9taient partout que faisceaux, glaives et francisques, profils romains, \u00e9ph\u00e8bes intr\u00e9pides \u2014 car ils s’y connaissaient en valeur guerri\u00e8re, les paladins de Montoire ! D\u00e9cid\u00e9ment c’est la Lib\u00e9ration qui a tout d\u00e9fait, et on comprend la nostalgie des paroissiennes de Saint-Thomas-d’Aquin regrettant le bon temps : tout allait mieux sous l’Occupation. Bien s\u00fbr, la vie \u00e9tait moins ch\u00e8re et l’avancement plus rapide dans les administrations. Quant \u00e0 l’occupation \u00e9trang\u00e8re, c’est l\u00e0 un d\u00e9tail qui n’a d’importance que pour les Juifs et pour les Espagnols \u00ab rouges \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Il faut le dire, le r\u00e9gime de l’\u00ab \u00c9tat fran\u00e7ais \u00bb correspondait aux v\u0153ux d’une partie de la France qui se reconnut en lui instantan\u00e9ment. Le mot \u00ab g\u00e2tisme \u00bb en r\u00e9sumerait assez bien l’essence. Une \u00e9quipe de g\u00e2teux pr\u00e9coces group\u00e9e autour d’un k\u00e9pi \u00e0 feuilles de ch\u00eane, la spiritualit\u00e9 de Jacques Chevalier et de M. de Genoude parfumant la philosophie politique de MacMahon \u2014 tel fut l’\u00c9tat autoritaire, agricole et introuvable du \u00ab Mar\u00e9chal \u00bb. On a peine aujourd’hui \u00e0 r\u00e9aliser ce que la fid\u00e9lit\u00e9 au \u00ab Mar\u00e9chal \u00bb pouvait repr\u00e9senter d’incurable g\u00e2tisme et de provincialisme born\u00e9 chez tous ces diplomates vichyssois qui, en Asie ou en Am\u00e9rique, \u00e9taient au contact de l’univers libre et qui, pouvant si facilement comprendre de quel c\u00f4t\u00e9 \u00e9tait la v\u00e9rit\u00e9 et se mettre \u00e0 son service, continuaient \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer le mirliton du Mar\u00e9chal et la civilisation chr\u00e9tienne selon M. Chevalier. Car ce r\u00e9gime a eu ses \u00e9crivains, ses id\u00e9ologues, ses philosophes et jusqu’\u00e0 sa \u00ab mystique \u00bb. La \u00ab mystique prisonniers \u00bb est bien \u00e0 l’image d’un r\u00e9gime qui fit de la honte un devoir et rendit la capitulation normative. On a la mystique qu’on peut. L’id\u00e9e d’une valeur mystique conf\u00e9r\u00e9e \u00e0 la captivit\u00e9 de quinze cent mille pauvres bougres qui devinrent prisonniers simplement parce qu’ils se trouvaient l\u00e0, comme au cours d’une rafle monstre, cette id\u00e9e est historiquement ins\u00e9parable d’un r\u00e9gime dont la d\u00e9faite est non seulement l’origine, mais la raison d’\u00eatre et la gloire. Une mystique de la d\u00e9faite, de la d\u00e9mission et de l’abandonnement \u00e0 la volont\u00e9 \u00e9trang\u00e8re \u2014 dans l’histoire naturelle des impostures il manquait sans doute cette imposture-l\u00e0 ! Ainsi s’explique cette adaptation quasi instantan\u00e9e \u00e0 la d\u00e9faite qu’on put remarquer dans les milieux distingu\u00e9s d\u00e8s le lendemain de l’armistice. On pouvait croire que la France, nation de ma\u00eetres, habitu\u00e9e au cours d’une longue et glorieuse histoire \u00e0 dominer l’Europe et \u00e0 imposer au monde le respect de ses armes, avait perdu depuis toujours la conduite de la d\u00e9faite\u2026 H\u00e9las ! le peuple de ma\u00eetres, victime d’une aberration inconcevable et aveugl\u00e9 par l’interversion monstrueuse des valeurs d’h\u00e9ro\u00efsme, adoptait en peu de jours l’\u00ab honneur \u00bb et la \u00ab mystique \u00bb du vaincu. L’un des premiers \u00e9tonnements du d\u00e9mobilis\u00e9 fut d’entendre les camelots, dans les rues anim\u00e9es des villes m\u00e9ridionales, offrir joyeusement \u00e0 la foule la nouvelle carte de la France, divis\u00e9e par la \u00ab ligne de d\u00e9marcation \u00bb. Ah ! elle \u00e9tait belle \u00e0 voir, la France, avec sa hideuse plaie au ventre… Et comme il y avait de quoi \u00eatre fier ! C’\u00e9tait l’\u00e9poque o\u00f9 nos blondes compagnes commen\u00e7aient \u00e0 apprendre l’allemand, \u00e0 tout hasard. Ausweis par-ci, Kommandantur par-l\u00e0. Toute l’\u00e9lite cagoularde du pays, press\u00e9e de regagner ses Champs-\u00c9lys\u00e9es et son boulevard Malesherbes, assi\u00e9geait la porte du Feldkommandant, s’extasiait sur la courtoisie des grands aryens blonds. Sur ce point il n’y avait qu’un cri d’Auteuil \u00e0 la plaine Monceau : les gentlemen-pendeurs \u00e9taient corrects et m\u00eame un peu hommes du monde \u00e0 leurs heures ; jamais encore MM. de Ch\u00e2teaubriant et de Brinon n’avaient vu de grands dolichoc\u00e9phales de si bonne compagnie.<\/p>\n\n\n\n Vichy, c’est l’\u00e9quivoque et la confusion. Le vieux machiav\u00e9lisme allemand, sp\u00e9cialis\u00e9 depuis toujours dans l’interversion des contradictoires, a jou\u00e9 en virtuose d’une \u00e9quivoque qui, jetant le trouble dans les esprits, p\u00e8se encore lourdement sur la vie fran\u00e7aise et entrave le redressement moral de la nation. Vous avez reconnu ici le sophisme du \u00ab double jeu \u00bb. Ils jouaient tous double jeu. Pas de coquin qui n’ait son alibi, pas de collaborateur qui n’ait cach\u00e9 son Juif dans une armoire ou procur\u00e9 quelque fausse carte \u00e0 un maquisard. Il n’y a plus ni coupables ni innocents, et les proc\u00e8s en collaboration s’effritent comme se dissout l’\u00e9vidence morale de la honte et de la trahison. Depuis 1944 la croix de Lorraine d\u00e9core bien des boutonni\u00e8res cagoulardes o\u00f9 fleurissait, quand Vichy semblait \u00e9ternel, l’\u00e9cusson de la L\u00e9gion ; il passe sur le boulevard beaucoup de r\u00e9sistants en peau de lapin qui, \u00e0 la onzi\u00e8me heure, vol\u00e8rent au secours de la victoire : car la justice, quand elle est la plus forte, ne manque jamais d’amis. On peut m\u00eame hasarder qu’il y eut en 1942, les \u00e9v\u00e9nements aidant, une esp\u00e8ce de \u00ab r\u00e9sistance vichyssoise \u00bb, et que le RPF repr\u00e9sente aujourd’hui, avec six ans de retard, la r\u00e9ussite de l’op\u00e9ration Giraud, op\u00e9ration que la clairvoyance du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle avait alors fait \u00e9chouer. Car c’est la m\u00eame ambigu\u00eft\u00e9 diabolique qui permet de nos jours \u00e0 la haute bourgeoisie cagoularde, capitularde et munichoise de rallier le parti du premier r\u00e9sistant de France. Les cagoulards devenus gaullistes contre nous \u2014 c’est l\u00e0 un comble, n’est-il pas vrai ? Et pourtant cet escamotage que nous avons laiss\u00e9 se faire est \u00e0 son tour une s\u00e9quelle de l’\u00e9quivoque P\u00e9tain. Cette \u00e9quivoque se r\u00e9sume dans le monstre de la \u00ab zone libre \u00bb. Dignes h\u00e9ritiers des Munichois de 1938 qui, non contents de trahir une alli\u00e9e, avaient fait de cette trahison m\u00eame un devoir et un titre de gloire, les Munichois de 1940 surent rendre le d\u00e9shonneur supportable et m\u00eame honorable.<\/p>\n\n\n\n Mais l’\u00e9quivoque vient de plus loin. La France est toujours rest\u00e9e le pays de la r\u00e9publique-\u00e0-une-voix-de-majorit\u00e9, et sa minorit\u00e9 antid\u00e9mocratique le lui fait bien sentir. Il y a dans ce pays de classes moyennes une bourgeoisie nombreuse et tr\u00e8s \u00e9volu\u00e9e qui a manifest\u00e9 sa vitalit\u00e9 en mille circonstances et su, en changeant d’\u00e9tiquette, se r\u00e9adapter aux situations les plus critiques ; survivant aux r\u00e9volutions et aux catastrophes, elle forme un bloc \u00e0 peu pr\u00e8s incompressible dont la consistance repr\u00e9sente, sous les remous apparents de la vie politique, un \u00e9l\u00e9ment de stabilit\u00e9 extraordinaire. Jusqu’en 1933, cette bourgeoisie avait \u00e9t\u00e9, en paroles, traditionnellement nationaliste et germanophobe. Mais \u00e0 partir du moment o\u00f9 l’Allemagne devint hitl\u00e9rienne, l’instinct de classe l’emportant sur le r\u00e9flexe national et le sentiment de la d\u00e9fense sociale sur le patriotisme, le nationalisme fran\u00e7ais d\u00e9couvrit tout naturellement un alli\u00e9 en celui que le vieux patriotisme classique et cocardier, de D\u00e9roul\u00e8de \u00e0 Barr\u00e8s et Poincar\u00e9, regardait comme l’ennemi h\u00e9r\u00e9ditaire ; le danger mortel que le pangermanisme nazi faisait courir \u00e0 la France passait d\u00e9sormais apr\u00e8s le danger que la Russie sovi\u00e9tique faisait courir aux privil\u00e8ges de la bourgeoisie internationale ; la menace que l’ennemi \u00ab h\u00e9r\u00e9ditaire \u00bb dirigeait contre l’existence m\u00eame de la nation \u00e9tait de peu d’importance aupr\u00e8s du concours que cet ennemi apporterait un jour contre le seul ennemi essentiel, l’ennemi des coffres-forts et des privil\u00e8ges sociaux. La rupture de la tradition nationaliste, faussant toutes les positions politiques, amorce en France ce renversement affolant des extr\u00eames, ce vertige universel, cette imposture cynique qui permirent au fascisme de s’approprier le langage du socialisme et le r\u00f4le du pacifisme ; puisque les d\u00e9mocraties devenaient \u00ab bellicistes \u00bb, il y avait en effet un r\u00f4le \u00e0 prendre, et c’est \u00e0 ce moment que les stylographes des plus inf\u00e2mes journaleux de Gringoire<\/em> ou de l’Action fran\u00e7aise<\/em> s’habitu\u00e8rent \u00e0 \u00e9crire les mots, nouveaux pour eux, de \u00ab ploutocratie \u00bb, \u00ab trusts \u00bb, \u00ab finance internationale \u00bb, \u00ab haute banque juive \u00bb, etc., la finance n’\u00e9tant pas condamnable en soi, mais seulement en tant que juive ; les professeurs de confusion, qui devaient \u00eatre plus tard les profiteurs de la honte, acquirent m\u00eame une certaine virtuosit\u00e9 dans cette transposition raciste du marxisme. \u00c0 la faveur de ce regroupement, la bourgeoisie antinationale put enfin jeter le masque ; ce qu’elle n’avait jamais pardonn\u00e9 \u00e0 la r\u00e9publique de Weimar (non parce qu’elle \u00e9tait allemande, mais parce qu’elle \u00e9tait d\u00e9mocratique), elle le jugea excusable et m\u00eame l\u00e9gitime de la part de la dictature hitl\u00e9rienne. L’admiration maladive du militarisme allemand, de l’ordre allemand, de la science allemande, qui faisait le fond du vieux complexe germanophobe et en expliquait l’ambivalence, put ainsi s’exprimer au grand jour. Cette germanophilie morbide allait jusqu’\u00e0 d\u00e9velopper, dans les milieux bourgeois, le m\u00e9pris de l’Italie, m\u00eame fasciste ; ceux qui ricanaient si fort pendant la campagne italo-grecque de 1941, parce qu’ils croyaient avoir enfin trouv\u00e9 plus l\u00e2che qu’eux-m\u00eames, \u00e9taient justement les admirateurs de la force allemande. Cette admiration a connu ses formes les plus insolemment militantes dans la haute bourgeoisie parisienne, qui est bien la bourgeoisie la plus intelligente, la plus m\u00e9chante, la plus agressive et la plus corrompue de l’Europe. Le mordant des \u00ab camelots du roi \u00bb, la virulence et l’ing\u00e9niosit\u00e9 des manifestations d’Action fran\u00e7aise<\/em>, l’insolence de ses voyous, la verve des journalistes de Gringoire<\/em>, tout cela supposait une science des c\u00f4t\u00e9s faibles de l’adversaire et un talent d’humilier ou frapper juste assez peu r\u00e9pandus. Nul ne se rappelle sans honte cette affreuse \u00e9poque du grand flirt franco-Ribbentrop o\u00f9 la foule \u00e9l\u00e9gante acclamait Hitler dans les cin\u00e9mas des Champs-\u00c9lys\u00e9es \u00e0 vingt francs la place. Le flirt avait d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9, pendant l’Exposition de 1937, avec les mondanit\u00e9s du Pavillon allemand o\u00f9 l’\u00e9lite cagoularde des beaux quartiers se retrouvait pour le d\u00eener. Plut\u00f4t qu’en 1940, le fond de l’ignominie a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 atteint en 1938, sur ces Champs-\u00c9lys\u00e9es cagoulards o\u00f9 les belles dames acclamaient l’affreux triomphe de Daladier et glapissaient : \u00ab Les communistes, sac au dos ! Les Juifs \u00e0 J\u00e9rusalem ! \u00bb Georges Bernanos a fustig\u00e9 toute cette racaille en des pages inoubliables, qui ne sont pas simple litt\u00e9rature ! Nous autres, h\u00e9las ! mobilis\u00e9s de la premi\u00e8re dr\u00f4le de guerre, combattants burlesques du garage Marbeuf et t\u00e9moins involontaires de cette munichoise hyst\u00e9rique, nous avons vu ce que nous avons vu. Qui ne se les rappelle, ces coquins bien nourris qui ne voulaient pas \u00ab mourir pour Dantzig \u00bb, pronon\u00e7aient le mot \u00ab tch\u00e9coslovaque \u00bb en ricanant et parlaient de r\u00e9duire l’Angleterre en esclavage parce qu’elle avait l’habitude de se battre \u00ab jusqu’au dernier Fran\u00e7ais \u00bb ? Non, notre m\u00e9moire ne nous trompe pas : ce n’\u00e9taient pas l\u00e0 les propos de quelques margoulins et margoulines : tout le monde disait cela dans les milieux bourgeois et le mauvais esprit d’un grand nombre d’officiers, les propos innommables des mess et des popotes devaient nous fabriquer, pendant la campagne de 1940, un lourd et anxieux complexe de mauvaise conscience.<\/p>\n\n\n\n \u00c0 la lumi\u00e8re de ces horribles et trop r\u00e9els souvenirs, on s’expliquera mieux le consentement empress\u00e9 \u00e0 la d\u00e9faite, \u00e0 la servitude, \u00e0 la flagellation par lequel le pays de Foch et de Guynemer ne craignit pas de se renier. L’hypnotiseur nazi, attentif \u00e0 faire faire par les Fran\u00e7ais tout ce que les Fran\u00e7ais pouvaient faire eux-m\u00eames, trouva donc tous les Quisling qu’il voulut dans un pays o\u00f9, entre 1914 et 1918, hormis quelques tra\u00eetres aux gages, il n’avait pas trouv\u00e9 un seul journaliste digne de ce nom, pas un professeur, pas un \u00e9crivain pour collaborer aux feuilles de la trahison, glorifier la trahison, enseigner la philosophie de la trahison sur ce ton de tartufferie p\u00e9dante dont la m\u00e9taphysique allemande a communiqu\u00e9 le secret \u00e0 nos propres nazis. Combien sont-ils les chefs d’orchestre, les peintres, les sculpteurs qui refus\u00e8rent tout contact, m\u00eame indirect, avec l’occupant ? Ah ! qu’ils furent faciles \u00e0 garnir, les sommaires de la NRF aryanis\u00e9e ! Pour ceux qui virent la France occup\u00e9e non pas \u00e0 travers l’imagerie de New York ou de Londres, mais, comme nous autres, du fond du bocal naus\u00e9abond, il est clair qu’en dehors des masses populaires et d’une \u00e9lite h\u00e9ro\u00efque, d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e et convaincue, la bourgeoisie s’est ralli\u00e9e \u00e0 la R\u00e9sistance sous la pression des trois facteurs suivants :<\/p>\n\n\n\n 1\u00b0<\/strong> Les premiers grands revers de l’arm\u00e9e allemande \u00e0 la fin de 1942, et notamment Stalingrad qui conjura le mythe de l’invincibilit\u00e9 germanique, \u00e9branla le prestige de Hitler aupr\u00e8s des bourgeois, des cr\u00e9mi\u00e8res et des merci\u00e8res ; des doutes naquirent sur la certitude de la victoire allemande et du nouvel ordre \u00ab europ\u00e9en \u00bb, et il s’av\u00e9ra prudent de prendre quelques assurances en vue de l’\u00e9ventualit\u00e9 oppos\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n 2\u00b0<\/strong> \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, la dissolution brutale de l’\u00ab arm\u00e9e de l’armistice \u00bb, quelques semaines apr\u00e8s l’invasion de la zone libre par les Allemands ; des officiers que l’armistice n’avait pas d\u00e9go\u00fbt\u00e9s et qui eussent fait volontiers une carri\u00e8re de fonctionnaire militaire dans la glorieuse arm\u00e9e du Mar\u00e9chal se trouv\u00e8rent bon gr\u00e9 mal gr\u00e9 rejet\u00e9s dans la dissidence. C’est l’\u00e9poque o\u00f9 l’on vit des officiers de carri\u00e8re, des saint-cyriens, d’anciens croix-de-feu, des royalistes m\u00eame commencer \u00e0 rechercher, comme de vulgaires Juifs, les passages non gard\u00e9s des Pyr\u00e9n\u00e9es, afin de gagner l’Espagne, puis l’Alg\u00e9rie.<\/p>\n\n\n\n 3\u00b0<\/strong> Le service du travail obligatoire enfin et surtout, qui pour la premi\u00e8re fois int\u00e9ressa \u00e0 la R\u00e9sistance la masse des jeunes bourgeois sans distinction ; jusque-l\u00e0, la \u00ab R\u00e9sistance \u00bb n’\u00e9tait qu’une opinion politique, celle qui groupait dans l’action clandestine les Juifs par n\u00e9cessit\u00e9, les patriotes par vocation, les militants de gauche par conviction antifasciste, et, bien entendu, les m\u00e9t\u00e8ques, tous terroristes de naissance. Sous la menace du STO, Dupont et Durand \u00e0 leur tour se virent contraints, comme de simples L\u00e9vi, de rechercher de fausses cartes d’identit\u00e9 et d’entrer dans l’ignominieuse ill\u00e9galit\u00e9 des proscrits et des outlaw. Le malheur du pays devenait ainsi par force, avec quelque retard, le malheur de tous et de chacun \u2014 de l’\u00e9tudiant qui comptait passer bien tranquillement ses examens, du fonctionnaire qui faisait de beaux r\u00eaves d’avancement ; ceux qui croyaient que le numerus clausus<\/em> n’\u00e9tait pas pour eux, ni les lois d’exception, connurent, contraints et forc\u00e9s, la clandestinit\u00e9, l’aventure, l’engagement. Les premiers maquis v\u00e9ritables datent de cette \u00e9poque, qui vit na\u00eetre aussi l’\u00ab arm\u00e9e secr\u00e8te \u00bb.<\/p>\n\n\n\n On s’\u00e9tonnera moins, apr\u00e8s cela, de la facilit\u00e9 avec laquelle la France s’est laiss\u00e9 frustrer des fruits de la Lib\u00e9ration. L’impuret\u00e9 des mobiles patriotiques, la demi-volont\u00e9 de la victoire, l’absence de toute conviction ferme, le caract\u00e8re fortuit et tardif de la conversion \u00e0 la bonne cause pr\u00e9paraient une fois de plus l’escamotage de la r\u00e9volution par la bourgeoisie. Si la pression anglo-saxonne a tant contribu\u00e9, depuis 1944, \u00e0 pr\u00e9cipiter cet escamotage, c’est sans doute parce qu’il n’y avait presque rien \u00e0 escamoter. Tout a \u00e9t\u00e9 fait \u00e0 partir de cette \u00e9poque pour rapetisser la Lib\u00e9ration, pour r\u00e9duire ce qui aurait d\u00fb \u00eatre l’effondrement du fascisme international aux proportions d’une simple victoire sur l’Allemagne, comme si cette guerre qui n’\u00e9tait pas comme les autres, opposant deux conceptions id\u00e9ologiques de l’existence collective et personnelle, n’avait \u00e9t\u00e9 qu’une guerre de plus. Dans la d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine, la division Azul a trouv\u00e9, et demain sans doute la LVF, ses meilleurs nouveaux amis, en sorte que, la d\u00e9fense de classe aidant, cette d\u00e9mocratie ne craint pas de renier sa propre victoire. Celui qui fut le lib\u00e9rateur de la France s’offrit de lui-m\u00eame, et ceci d\u00e8s le premier jour de l’insurrection nationale, \u00e0 en \u00eatre l’\u00e9touffoir et l’\u00e9teignoir ; la crainte qu’on n’all\u00e2t trop loin et que la d\u00e9mocratie ne pr\u00eet trop au s\u00e9rieux sa propre victoire prit imm\u00e9diatement le pas sur toute autre pr\u00e9occupation ; l’horreur avec laquelle on se mit \u00e0 parler des \u00ab rouges \u00bb, de la \u00ab r\u00e9publique de Toulouse \u00bb et des FFI effa\u00e7a bien vite chez les bourgeois le souvenir des atrocit\u00e9s hitl\u00e9riennes \u2014 en admettant que tout ce beau monde si convaincu des \u00ab atrocit\u00e9s \u00bb yougoslaves ait jamais vraiment cru \u00e0 Oradour et aux camps d’extermination. Quand ils eurent compris que d\u00e9cid\u00e9ment il ne se passerait rien, que la Lib\u00e9ration enfin neutralis\u00e9e, avachie, rendue anodine et insignifiante finirait en queue de poisson, nos Versaillais respir\u00e8rent ; ils avaient enfin retrouv\u00e9 leur ennemi essentiel qui, pour n’\u00eatre pas \u00ab h\u00e9r\u00e9ditaire \u00bb, n’en \u00e9tait pas moins l’ennemi num\u00e9ro un : le communisme ; enfin l’on retrouvait le droit de parler ouvertement du Komintern, comme aux temps heureux du docteur Goebbels et de l’exposition \u00ab Le bolchevisme contre l’Europe \u00bb. Tout rentrait dans l’ordre. La sainte alliance contre l’URSS, voil\u00e0 ce que, pour tout renouvellement, la France s’est offert \u00e0 elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n Les amis du docteur Goebbels se sont donc vite remis de leur frayeur. Ils n’\u00e9taient pas si fiers il y a trois ans ! Apr\u00e8s avoir pass\u00e9 le bout du nez par la porte entrouverte, puis la t\u00eate enti\u00e8re, les voici enfin dans la rue, sur l’estrade des r\u00e9unions publiques, sur la sc\u00e8ne des th\u00e9\u00e2tres, au sommaire des revues ; apr\u00e8s avoir pendant quelque temps pastich\u00e9 une clandestinit\u00e9 que rien, h\u00e9las ! ne n\u00e9cessitait, ils encombrent les devantures des libraires de leurs publications ; les revoici au grand complet, atteints d’un furieux prurit d’accuser, de disserter, de pontifier ; ils sont d\u00e9j\u00e0 redevenus les bien-pensants ; demain la R\u00e9sistance devra se justifier pour avoir r\u00e9sist\u00e9. Ces familles bien nourries ont retrouv\u00e9 toute leur assurance du bon vieux temps, du temps o\u00f9 les Champs-\u00c9lys\u00e9es, les bains de mer et la C\u00f4te d’Azur \u00e9taient \u00e0 elles ; mais elles auront eu peur. Celui qui a eu peur est m\u00e9chant. Maintenant que nous voil\u00e0 redevenus coupables \u00e0 notre tour, avec notre vieille mauvaise conscience de toujours, maintenant que les galopins dynamiques ont repris possession du boulevard, il n’est plus temps de s’\u00e9tonner de la disproportion qui monstrueusement grandit entre l’immensit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements que nous avons v\u00e9cus et l’insignifiance d\u00e9risoire des transformations que ces cataclysmes ont impos\u00e9es aux m\u0153urs fran\u00e7aises, \u00e0 la structure sociale fran\u00e7aise, aux rapports \u00e9conomiques des classes entre elles et des citoyens entre eux. Il est presque sans exemple que tant de souffrances aient si peu modifi\u00e9 le destin des hommes, que des convulsions si gigantesques aient accouch\u00e9 d’une apr\u00e8s-guerre si m\u00e9diocre. Non, ce n’est pas \u00e0 l’\u00e9chelle<\/em> : tel est le sens de la col\u00e8re qui en nous proteste quand nous retrouvons sur les colonnes des th\u00e9\u00e2tres le nom des farceurs, des cabotins et des homoncules de la collaboration. Ce que nous vivons n’est pas \u00e0 l’\u00e9chelle de ce que nous avons souffert… \u00ab Quatre ann\u00e9es d’occupation \u00bb, comme ils disent… ; en effet, leurs \u00ab occupations \u00bb ressemblent si peu \u00e0 la vie qui fut la n\u00f4tre, \u00e0 celle de nos amis et de nos disparus, qu’il faut bien d\u00e9cid\u00e9ment se rendre \u00e0 l’\u00e9vidence : ce qui est arriv\u00e9 n’avait pas la m\u00eame importance pour eux et pour nous. Ils n’ont pas v\u00e9cu<\/em> tout cela. Trop de batraciens et de pitres sont aujourd’hui int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 la m\u00e9diocrisation de l’\u00e9lan h\u00e9ro\u00efque ; trop de patriotes approximatifs, pour lesquels l’armistice de 1940 fut un jour de f\u00eate, ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 l’oubli, \u00e0 la confusion et \u00e0 l’enlisement…<\/p>\n\n\n\n Dans ces conditions il n’est pas difficile de comprendre pourquoi il n’y a pas eu, n’y aura pas, ne peut y avoir d’\u00e9puration. Ici les cabotins et batraciens ont raison \u00e0 leur mani\u00e8re, et ils triomphent de cette confusion m\u00eame : il faudrait \u00e9purer tout le monde ; il faudrait juger les juges \u2014 car les juges furent aussi m\u00e9diocres que leurs accus\u00e9s. Et il n’y a pas non plus \u00e0 chercher midi \u00e0 quatorze heures les causes de la d\u00e9faite, puisque ces causes op\u00e8rent et prosp\u00e8rent encore dans l’avachissement de la victoire, dans le retour triomphal des inciviques, dans le peu de prix que la France attache \u00e0 sa lib\u00e9ration. Tout ce qui est arriv\u00e9 est arriv\u00e9 parce que les \u00ab \u00e9lites \u00bb ont \u00e9t\u00e9 m\u00e9diocres : les \u00e9crivains en mettant au service de n’importe quoi \u2014 collaboration, nouvelle Europe, croisade antibolchevique \u2014 leur virtuosit\u00e9 stylographique et cette esp\u00e8ce de brio litt\u00e9raire si r\u00e9pandu \u00e0 Paris ; les artistes en acceptant contre quelques flatteries pu\u00e9riles de honteuses invitations et des voyages d\u00e9shonorants ; les fonctionnaires en profitant des facilit\u00e9s qu’offraient \u00e0 leur carri\u00e8re d’innommables \u00e9victions et des lois d\u00e9gradantes ! Les uns et les autres, ils ont laiss\u00e9 passer les occasions du courage, m\u00eame les plus faciles ; on est rest\u00e9 muet, au pays de Jules Simon, de Michelet et de Victor Hugo, l\u00e0 o\u00f9 un mot de protestation, o\u00f9 le plus humble geste eussent prouv\u00e9 qu’il y avait encore des hommes libres, et non pas seulement des rh\u00e9teurs et des farceurs ; quand la conjoncture dramatique et passionn\u00e9e aurait d\u00fb r\u00e9v\u00e9ler chez tout \u00ab intellectuel \u00bb la conscience morale, la r\u00e9flexion critique, le civisme agissant, on n’a vu appara\u00eetre que l’homme de lettres vaniteux. O\u00f9 l’on attendait d’eux un r\u00e9flexe de citoyen, les \u00e9crivains, pr\u00e9occup\u00e9s avant tout de faire jouer leurs pi\u00e8ces ou de fonder des revues, n’ont eu que des r\u00e9flexes litt\u00e9raires. Tout cela ne serait rien si la France \u00e9tait l’Afghanistan. Mais la France est la France, le guide de l’Europe et la conscience de tous les hommes libres du monde entier ; ce qui arrive sur les rives de la Seine, entre l’H\u00f4tel-de-Ville et la Concorde, a une importance particuli\u00e8re pour l’homme en g\u00e9n\u00e9ral. Non, la France ne se r\u00e9sume pas en Mac-Mahon, Henri B\u00e9raud et Tino Rossi ; la France signifie quelque chose d’exceptionnel et d’irrempla\u00e7able sur quoi le monde a les yeux fix\u00e9s et qui rend plus honteuse encore la m\u00e9diocrit\u00e9 morale de ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Il faut, h\u00e9las ! en prendre son parti : l’\u00e9vidence de la honte n’est pas encore \u00e9vidente pour tout le monde. Et de m\u00eame que les bourgeois n’ont pas vomi spontan\u00e9ment, par ce refus de tout l’\u00eatre dont parlait jadis Mauriac, la capitulation et la servitude, de m\u00eame ils continuent \u00e0 ne pas renier de toute leur \u00e2me, de toutes leurs forces, de toute leur intelligence ce pass\u00e9 de notre honte. Ceci confirme cela. Car c’est un fait : les milieux \u00ab franzoses \u00bb et distingu\u00e9s parlent de Vichy non seulement sans d\u00e9go\u00fbt, mais avec gratitude, avec nostalgie\u2026 Il para\u00eet que nous devons leur expliquer, nous autres, pourquoi les collaborateurs et pourvoyeurs de M. von St\u00fclpnagel \u00e9taient des tra\u00eetres ? Ils ne le comprennent donc pas eux-m\u00eames ? Cette cause de la France n’\u00e9tait donc pas leur cause ? Si des Fran\u00e7ais n’ont pas cette sensibilit\u00e9 nationale imm\u00e9diate, spontan\u00e9e, infaillible et presque instinctive au d\u00e9shonneur, s’il faut discuter interminablement avec eux pour leur faire comprendre que la comp\u00e9tence d’un gredin, si irrempla\u00e7able soit-il, est de peu d’importance aupr\u00e8s de sa gredinerie, on peut bien dire que le mal d’avilissement est sans rem\u00e8de. Car c’est cela, le probl\u00e8me de l’\u00ab \u00e9puration \u00bb, et rien d’autre. L’\u00e9puration<\/em> physique n’aurait pas par elle-m\u00eame autant d’importance si la volont\u00e9 de purification<\/em> \u00e9tait plus grande : alors l’impunit\u00e9 des tra\u00eetres cesserait de peser comme une obsession sur notre apr\u00e8s-guerre, et les controverses p\u00e9nibles, ridicules, d\u00e9moralisantes qui renaissent autour de chaque cas individuel seraient sans objet ; alors peut-\u00eatre, alors surtout le pardon deviendrait un jour possible, qui n’a pas de sens aujourd’hui : car tant que l’inexpiable n’est pas expi\u00e9, tant que la France n’est pas r\u00e9dim\u00e9e, l’amnistie ne peut \u00eatre qu’amn\u00e9sie et le pardon qu’indulgence ou excuse scandaleuse, complicit\u00e9 d\u00e9gradante avec la trahison. La puret\u00e9 est comme l’amour : c’est quelque chose dont il faut avoir envie ; et de m\u00eame que l’amour sait dans tous les cas ce qu’il a \u00e0 faire, et le fait s\u00e9ance tenante sans prendre conseil de personne, et invente pour chaque circonstance la solution la plus originale, la plus d\u00e9licate et la plus ing\u00e9nieuse, de m\u00eame la volont\u00e9 de puret\u00e9, si elle existait, serait notre seule inspiration vraiment n\u00e9cessaire et suffisante, notre seul demonium<\/em> vraiment \u00e9loquent ; et c’est parce que cette volont\u00e9 n’existe pas que la casuistique hitl\u00e9rophile a \u00e9t\u00e9 rendue de nouveau possible et que, les journalistes ergotant mis\u00e9rablement sur ce qui est, apr\u00e8s tout, l’honneur ou le d\u00e9shonneur de chaque Fran\u00e7ais, M. Sacha Guitry a pu redevenir un grand homme et Ferdonnet un patriote.<\/p>\n\n\n\n La France a manqu\u00e9 en 1944 sa plus grande chance de renouvellement et de rajeunissement. Dans ces journ\u00e9es uniques tout \u00e9tait possible ; nous nous \u00e9tions promis alors que tout serait neuf et vrai, que tout recommencerait depuis le d\u00e9but, comme si Vichy-la-Honte et ses polissons affreux n’avaient jamais exist\u00e9, que ce gai matin de la Lib\u00e9ration serait notre deuxi\u00e8me naissance, que le gazon pousserait sur la s\u00e9pulture de l’ignoble pass\u00e9. Or, nous n’avons pas commenc\u00e9 cette nouvelle vie que l’insurrection nationale nous promettait ; pour la premi\u00e8re fois peut-\u00eatre dans notre histoire, la France miraculeusement rescap\u00e9e n’a pas reni\u00e9 le r\u00e9gime qui avait fait du consentement \u00e0 sa d\u00e9faite, de la joie de sa d\u00e9faite, de l’organisation et de l’exploitation politique de la d\u00e9faite, de l’empressement \u00e0 utiliser cette d\u00e9faite pour liquider la R\u00e9publique, sa raison d’\u00eatre et son principal titre de gloire. Notre printemps est manqu\u00e9. Mais peut-\u00eatre tout cela valait-il mieux pour nous ? Peut-\u00eatre cet enlisement de toute g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et de tout h\u00e9ro\u00efsme cr\u00e9ateur tient-il \u00e0 une grande loi m\u00e9taphysique qui, si elle permet par instants \u00e0 l’homme d’atteindre le sommet de lui-m\u00eame, lui interdit de s’y tenir ? Bien des printemps se trament encore dans les sillons et dans les arbres ; \u00e0 nous de savoir les pr\u00e9parer \u00e0 travers de nouvelles luttes et de nouvelles \u00e9preuves.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch et la persistante tentation de l\u2019oubli fran\u00e7ais.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":355814,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":34,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[5125],"editorial_format":[4916],"week":[5130],"geo":[],"class_list":["post-355812","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-pierre-alban-gutkin-guinfolleau","editorial_format-textes"],"acf":{"_thumbnail_id":355814,"excerpt":"Vladimir Jank\u00e9l\u00e9vitch et la persistante tentation de l\u2019oubli fran\u00e7ais.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n