{"id":354971,"date":"2026-08-29T07:11:10","date_gmt":"2026-08-29T05:11:10","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=354971"},"modified":"2026-08-29T07:11:16","modified_gmt":"2026-08-29T05:11:16","slug":"comment-senterre-un-glacier","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/comment-senterre-un-glacier\/","title":{"rendered":"Comment s\u2019enterre un glacier"},"content":{"rendered":"\n
Autrefois, les glaciers n\u2019attiraient pas vraiment la sympathie des Islandais. Il y a 150 ans, ils \u00e9taient synonymes de danger et de mort en raison des \u00e9boulements fr\u00e9quents et des inondations li\u00e9es aux \u00e9ruptions sous-glaciaires. C\u2019est ce que raconte Oddur Sigurdsson, glaciologue, l\u2019un de ceux qui, aujourd\u2019hui, contribuent le plus \u00e0 faire \u00e9voluer le regard pos\u00e9 sur ces compagnons de glace, qui sont un peu les derniers g\u00e9ants de notre plan\u00e8te. Des po\u00e8tes islandais locaux avaient bien contribu\u00e9, au si\u00e8cle dernier, \u00e0 adoucir leur image. Les avanc\u00e9es scientifiques, de leur c\u00f4t\u00e9, avaient permis un meilleur contr\u00f4le des risques, ce qui les avait rendus moins intimidants. Plus r\u00e9cemment encore, les bouleversements \u00e9cologiques ont fait \u00e9voluer nos projections sur les glaciers, des acteurs essentiels \u00e0 notre \u00e9quilibre environnemental. <\/p>\n\n\n\n\n\n Ces photographies en t\u00e9moignent : nous sommes en ao\u00fbt 2024, en Islande, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de Reykjavik, lors d\u2019un enterrement de glaciers. Ce jour-l\u00e0, des artistes, chercheurs, activistes, ou \u00e9tudiants comm\u00e9morent la disparition effective ou tr\u00e8s prochaine de quinze glaciers \u00e0 travers le monde, du Kilimandjaro aux Alpes, en passant par l\u2019Himalaya ou la Cordill\u00e8re des Andes. Le vent souffle tr\u00e8s fort et des oiseaux migrateurs traversent le ciel, comme s\u2019ils \u00e9taient venus, eux aussi, rendre un dernier hommage aux glaciers perdus. La manifestation, qui tient \u00e0 la fois du happening<\/em>, de l\u2019\u00e9v\u00e9nement artistique et de l\u2019action environnementale internationale, pose la question des r\u00e9cits que nous tissons \u00e0 partir de ce qui nous entoure : face \u00e0 l\u2019inaction climatique, comment changer nos repr\u00e9sentations de la plan\u00e8te pour que les choses changent enfin ?\u00a0<\/p>\n\n\n\n\n\n D\u2019o\u00f9 le c\u00f4t\u00e9 particuli\u00e8rement solennel de cette autre photographie, qui montre des participants recueillis aupr\u00e8s des tombes de glace. Avant qu\u2019elles ne fondent en quelques heures, on peut d\u00e9chiffrer, pour chaque glacier, son nom et sa date de mort sur les st\u00e8les : Pizol, en Suisse, pr\u00e8s de Zurich, mort en 2019 ; Sarenne, en France, en Is\u00e8re, mort en 2023 ; et, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan de la photo, Okj\u00f6kull, glacier islandais \u00e9teint en 2014 et pour lequel le glaciologue Oddur Sigurdsson a m\u00eame \u00e9dit\u00e9 un certificat de d\u00e9c\u00e8s symbolique pour l’occasion. Chacun d\u2019entre eux a eu droit \u00e0 un discours qui lui \u00e9tait sp\u00e9cialement d\u00e9di\u00e9, puis \u00e0 des chants fun\u00e9raires islandais.<\/p>\n\n\n\n Oddur Sigurdsson a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des premiers \u00e0 nommer les glaciers disparus d\u2019Islande et \u00e0 dater leur mort au milieu des ann\u00e9es 2010, en tentant d\u2019attirer l\u2019attention des m\u00e9dias, sans v\u00e9ritable succ\u00e8s, jusqu\u2019\u00e0 ce que deux anthropologues, Dominic Boyer et Cymene Howe, s\u2019emparent de leur cam\u00e9ra et r\u00e9alisent un documentaire sur le sujet, Not Ok<\/em> (2018), en r\u00e9f\u00e9rence au surnom souvent employ\u00e9 par les Islandais pour d\u00e9signer le glacier Okj\u00f6kull. <\/p>\n\n\n\n L\u2019\u00e9motion se lit sur les quelques visages capt\u00e9s par l\u2019image : Beno\u00eet Chanas, \u00e0 droite, qui avait particip\u00e9 \u00e0 l\u2019organisation d\u2019une comm\u00e9moration similaire dans les Alpes en hommage au glacier Sarenne, appara\u00eet particuli\u00e8rement affect\u00e9. Ce dernier relevait d\u2019ailleurs le c\u00f4t\u00e9 hybride de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, entre deuil sinc\u00e8re, tristesse infinie, qui a m\u00eame vu certains pleurer, et op\u00e9ration de sensibilisation \u00e0 destination de la presse, qui a largement couvert l\u2019\u00e9v\u00e9nement. <\/p>\n\n\n\n\n\n Comme lors d\u2019enterrements d\u2019\u00eatres humains, ce moment partag\u00e9 a suscit\u00e9 des \u00e9motions multiples, intenses et tr\u00e8s complexes : col\u00e8re, tristesse, impuissance, mais aussi, acceptation de la perte et c\u00e9l\u00e9bration de l’\u00eatre perdu. On dit aussi au revoir \u00e0 un glacier, dont la disparition ne doit certainement pas passer inaper\u00e7ue, et \u00e9videmment tous nous alerter. Et, si ce type de rassemblement peut \u00eatre d\u00e9clencheur d\u2019engagements, il est surtout tr\u00e8s cathartique, une dimension amplifi\u00e9e par le collectif. \u00c0 tel point que la fa\u00e7on de mettre un terme \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie et savoir comment la conclure \u00e9tait \u00e9galement une question clef : le lendemain, ceux qui le voulaient pouvaient prolonger ce moment singulier par une randonn\u00e9e au sommet de ce qu\u2019il reste d\u2019Okj\u00f6kull. Ses vestiges montrent qu\u2019il a depuis longtemps cess\u00e9 de se d\u00e9placer. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est \u00e0 cela qu\u2019on diagnostique l\u2019\u00e9vanouissement d\u2019un glacier : se d\u00e9placer sous son propre poids est devenu impossible car il n\u2019est plus assez \u00e9pais. Comme pour les humains, se d\u00e9placer, c\u2019est vivre. Quand le front d\u2019un glacier se fragmente et produit des icebergs, les glaciologues disent qu\u2019il \u00ab v\u00eale \u00bb, qu\u2019il met bas, comme pour les vaches. Cette force de vie, on la retrouve \u00e9galement dans toute la m\u00e9moire contenue par ces immenses blocs de glace : les \u00e9couter, c\u2019est aussi recueillir les secrets des diff\u00e9rentes \u00e9poques g\u00e9ologiques dont ils ont \u00e9t\u00e9 les r\u00e9ceptacles ; \u00eatre sensible \u00e0 leur chant, c\u2019est comme d\u00e9couvrir les r\u00e9serves d\u2019une grande biblioth\u00e8que. Quand on reste assez longtemps, il est possible d\u2019entendre leur craquement, surtout en \u00e9t\u00e9 : des milliers de cristaux fondent et \u00e9clatent comme des petites bulles. <\/p>\n\n\n\n\n\n J\u2019assistais \u00e0 la comm\u00e9moration islandaise en tant que journaliste ; j\u2019\u00e9tais donc occup\u00e9e \u00e0 recueillir des t\u00e9moignages, \u00e0 tout observer pour ensuite en faire un article. Bien s\u00fbr, j\u2019\u00e9tais \u00e9mue. Mais ce n\u2019est que quelques jours plus tard que la somme des \u00e9motions accumul\u00e9es s\u2019est pleinement d\u00e9ploy\u00e9e. J\u2019\u00e9tais partie au sud de l\u2019\u00eele et je me suis retrouv\u00e9e seule face \u00e0 un glacier immense et sublime. \u00c0 ce moment-l\u00e0, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e par la beaut\u00e9 du paysage, mais aussi par la tristesse qui en \u00e9manait. J\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 tr\u00e8s fort ce tiraillement entre \u00e9merveillement et d\u00e9sorientation inqui\u00e8te, admiration et sentiment d\u2019impuissance. Mais si les \u00e9motions qu\u2019on peut ressentir au contact des glaciers sont tr\u00e8s fortes et continuent \u00e0 vous habiter longtemps apr\u00e8s, cette photographie prise en ao\u00fbt 2024 montre aussi ce qu\u2019on peut faire \u00e0 partir d\u2019elles : ne pas seulement se laisser aller \u00e0 cette forme d\u2019inqui\u00e9tude et de solastalgie douloureuse, mais les transformer en actions collectives.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" En Islande, artistes et scientifiques cherchent \u00e0 transformer leur deuil climatique en puissance d\u2019agir.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":355099,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"templates\/sunday-art.php","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":5,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[5121],"editorial_format":[4918],"week":[5114],"geo":[],"class_list":["post-354971","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-alizee-gau","editorial_format-treize-minutes"],"acf":{"_thumbnail_id":355099,"excerpt":"En Islande, artistes et scientifiques cherchent \u00e0 transformer leur deuil climatique en puissance d\u2019agir.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n
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