{"id":353965,"date":"2026-08-21T21:34:34","date_gmt":"2026-08-21T19:34:34","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=353965"},"modified":"2026-08-21T21:49:24","modified_gmt":"2026-08-21T19:49:24","slug":"heureux-comme-un-millionnaire-sous-staline","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/heureux-comme-un-millionnaire-sous-staline\/","title":{"rendered":"Heureux comme un millionnaire sous Staline"},"content":{"rendered":"\n
Le Veau d\u2019or<\/em>, d\u2019Ilia Ilf et Evgueni Petrov, publi\u00e9 en 1931, est le fruit d\u2019une aventure \u00e9ditoriale tr\u00e8s originale : le roman est d\u2019abord publi\u00e9 sous forme de feuilleton, dans une revue populaire. La censure du r\u00e9gime sovi\u00e9tique est d\u00e9pass\u00e9e par la vitesse \u00e0 laquelle les extraits se propagent : le succ\u00e8s est immense, \u00e0 tel point qu\u2019il est difficile de le contenir et de le contr\u00f4ler. La publication en volumes est donc in\u00e9luctable et les deux auteurs intouchables. Les ventes s\u2019\u00e9l\u00e8vent \u00e0 des millions d\u2019exemplaires. <\/p>\n\n\n\n Ilia Ilf et Evgueni Petrov s\u2019\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 fait conna\u00eetre avec leur pr\u00e9c\u00e9dent roman, publi\u00e9 en 1928, Les Douze Chaises<\/em>, qui racontait les tribulations picaresques d\u2019Ostap Bender, un escroc sympathique en diable, dont le mordant et la gouaille refl\u00e9taient la plume satirique des auteurs. L\u2019ouvrage reposait sur des chapitres tr\u00e8s brefs et une structure narrative particuli\u00e8rement l\u00e2che, au profit de l\u2019aventure et de la libert\u00e9, qui conduisaient le h\u00e9ros aux quatre coins de l\u2019URSS. Le personnage d\u2019Ostap Bender est depuis devenu l\u2019une des figures de roman les plus populaires de Russie : un digne repr\u00e9sentant du peuple, dont les m\u00e9faits contribuent en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 r\u00e9parer les injustices. Dans Les Douze Chaises<\/em>, le style d\u2019ilf et Petrov est celui des journalistes qu\u2019ils \u00e9taient alors, sp\u00e9cialis\u00e9s dans les portraits sarcastiques et les reportages incisifs, qui moquaient les travers du monde pr\u00e9-communiste et des vieilles noblesses, en pleine d\u00e9liquescence. <\/p>\n\n\n\n Le Veau d\u2019or<\/em>, en revanche, est \u00e9crit alors que le pouvoir stalinien se renforce, notamment \u00e0 la faveur de la suppression de la NEP, la nouvelle politique \u00e9conomique initi\u00e9e par L\u00e9nine dans les ann\u00e9es 1920. La reprise en main \u00e9conomique et politique est brutale. Ostap Bender est de nouveau le personnage principal du roman : il repr\u00e9sente plus que jamais le bandit d\u2019Odessa<\/a>, adepte des petites et grandes arnaques, qui s\u00e9vit dans une ville qui b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un statut unique dans l\u2019URSS d\u2019alors. En effet, Odessa est une ville tr\u00e8s jeune, fond\u00e9e la m\u00eame ann\u00e9e que l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure, en 1794, par Catherine II, qui lui a donn\u00e9 son nom. C\u2019est la cit\u00e9 du commerce par excellence, o\u00f9 se c\u00f4toient des individus du monde entier et o\u00f9 il est plus difficile qu\u2019ailleurs de faire respecter la loi. Ostap Bender n\u2019est d\u2019ailleurs pas sans rappeler le personnage de B\u00e9nia Krik, gangster distingu\u00e9, dans R\u00e9cits d\u2019Odessa<\/em>, d\u2019Isaac Babel<\/a>. <\/p>\n\n\n\n Ce qui distingue Ilf et Petrov de Babel, cependant, c\u2019est leur prise de distance avec le monde sovi\u00e9tique, qu\u2019ils s\u2019emploient \u00e0 ausculter et \u00e0 bousculer de mani\u00e8re bien plus franche. Les deux \u00e9crivains ne go\u00fbtaient pas vraiment le r\u00e9alisme socialiste. Ils se gardent bien de signer des p\u00e9titions ou de soutenir une quelconque jdanovisation de la litt\u00e9rature russe, qui aura lieu des ann\u00e9es plus tard. Ilf et Petrov, eux, pr\u00e9f\u00e8rent miser sur l\u2019humour. Ils offrent un surnom \u00e0 Ostap Bender : le Grand Combinateur, c\u2019est-\u00e0-dire celui qui sait tirer parti de la na\u00efvet\u00e9 et de la b\u00eatise de ses contemporains et qui parvient \u00e0 se tirer de tous les mauvais pas gr\u00e2ce \u00e0 ses talents d\u2019esbroufeur. De Swift \u00e0 Dickens, en passant par Jerome K. Jerome, c\u2019est dans une tradition litt\u00e9raire satirique qu\u2019ils s\u2019inscrivent. L\u2019influence de Gogol est \u00e9galement \u00e9vidente, avec ce personnage qui utilise sans cesse des masques pour extorquer \u00e0 autrui quantit\u00e9 de biens et de richesses. La dr\u00f4lerie, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 picaresque, elles, sont plut\u00f4t emprunt\u00e9es \u00e0 Mark Twain. <\/p>\n\n\n\n Dans Le Veau d\u2019or<\/em>, la proie d\u2019Ostap Bender n\u2019est rien moins qu\u2019un millionnaire d\u2019Odessa, qui cherche \u00e0 dissimuler sa fortune, en feignant d\u2019avoir la vie aust\u00e8re et bien rang\u00e9e de tout modeste fonctionnaire sovi\u00e9tique. Cette double identit\u00e9 doit lui permettre d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la police politique du r\u00e9gime. Ostap Bender va tout faire pour lui voler son million, bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 accomplir son r\u00eave : prendre la poudre d\u2019escampette et partir pour le Br\u00e9sil, ses plages, son soleil, ses cocotiers, ses costumes blancs\u2026 <\/p>\n\n\n\n Le Veau d\u2019or <\/em>contient donc une critique de la nouvelle administration sovi\u00e9tique, qui voit le jour une fois close l\u2019\u00e8re de la NEP, mais sans parti pris moraliste : l\u2019histoire se d\u00e9roule dans une Odessa qui symbolise aussi une certaine indolence, un certain art de la d\u00e9brouillardise, \u00e0 rebours de toute doctrine productiviste. <\/p>\n\n\n\n Longtemps, il y a eu une rue Ilf et Petrov \u00e0 Odessa, dans le district de Kyivskyi. Elle a \u00e9t\u00e9 rebaptis\u00e9e du nom de Glodan, en hommage \u00e0 cette famille ukrainienne d\u00e9c\u00e9d\u00e9e dans un bombardement russe en 2022. Le mari, seul survivant, s\u2019\u00e9tait ensuite engag\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e ukrainienne et avait particip\u00e9 \u00e0 la contre-offensive sur Bakhmout, avant de mourir sur le front. Cette initiative r\u00e9pond aux nouvelles exigences du gouvernement ukrainien en mati\u00e8re de \u00ab souverainet\u00e9 nationale \u00bb : les rues sont d\u00e9baptis\u00e9es et font l\u2019objet d\u2019une \u00ab d\u00e9russification \u00bb. C\u2019est ainsi que le boulevard Pouchkine a repris un nom qu\u2019il avait auparavant, le boulevard des Italiens, alors m\u00eame que le grand \u00e9crivain est indissociable de l\u2019histoire d\u2019Odessa<\/a> : il y a pass\u00e9 plusieurs ann\u00e9es en exil et a consacr\u00e9 des passages entiers de son Eug\u00e8ne On\u00e9guine<\/em> \u00e0 la ville. <\/p>\n\n\n\n Mais ces changements de noms sont peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019image de cette ville-creuset, r\u00e9ceptacle de bien des h\u00e9ritages culturels, tendances linguistiques et fantasmes. Le p\u00e8re Goriot, \u00e0 la fin du roman de Balzac, ne dit-il pas qu\u2019il r\u00eave de partir \u00e0 Odessa pour renouer avec la fortune et permettre \u00e0 ses filles de continuer \u00e0 vivre luxueusement ? Peu apr\u00e8s sa fondation, la ville attire \u00e0 elle de nombreux \u00e9migr\u00e9s, aventuriers, commer\u00e7ants, pirates, mais aussi des victimes de pers\u00e9cutions. Si, au cours des ann\u00e9es, voire des dizaines d\u2019ann\u00e9es qui sont suivi la fondation d\u2019Odessa, on r\u00eave d\u2019y aller, comme si la ville contenait toutes les promesses du paradis, elle est \u00e9galement id\u00e9alis\u00e9e comme \u00e9tant la ville des origines. La liste de ceux qui pr\u00e9tendent avoir des anc\u00eatres odessites est infinie : de Serge Gainsbourg \u00e0 Bob Dylan, en passant par Sylvester Stallone et Leonardo DiCaprio\u2026 Odessa, c\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs un peu Los Angeles ou Hollywood, la mecque du cin\u00e9ma sovi\u00e9tique pendant de nombreuses ann\u00e9es. D\u2019abord pour des tournages en plein air, facilit\u00e9s par le soleil odessite, puis plus tard pour des tournages dans ses fameux studios. Odessa, ou la cit\u00e9 mythique dont tout provient et o\u00f9 tout est possible. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est au traducteur Alain Pr\u00e9chac que nous devons la red\u00e9couverte d\u2019Ilf et Petrov en France, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990, et sur lesquels il avait aussi fait sa th\u00e8se. C\u2019est \u00e0 lui qu\u2019on doit la traduction des extraits qui suivent. <\/p>\n\n\n\n 1ER EXTRAIT<\/strong><\/p>\n\n\n\n \u00ab Et conservant sur son visage un sourire devenu inutile, le Grand Combinateur ressortit en courant. Il tourna au pas acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 le coin de plusieurs rues avant de se rappeler qu’il avait sur la t\u00eate une casquette officielle de la milice de Kiev, totalement incongrue \u00e0 Tchernomorsk. Il ne revint \u00e0 lui et ne se mit \u00e0 peser calmement le pour et le contre que lorsqu’il se retrouva au milieu d\u2019un groupe d’honorables vieillards jacassant devant la terrasse de la cantine n\u00b0 68.<\/p>\n\n\n\n Pendant qu’il faisait les cents pas devant la cantine, absorb\u00e9 par ses r\u00e9flexions, les vieillards poursuivaient leurs occupations de tous les jours.<\/p>\n\n\n\n C’\u00e9taient des hommes \u00e9tranges et m\u00eame ridicules pour notre \u00e9poque. Presque tous portaient des gilets de piqu\u00e9 blanc et des canotiers de paille. Certains arboraient m\u00eame des panamas ternis. Et tous, bien s\u00fbr, portaient des cols durs jaunis d’o\u00f9 \u00e9mergeaient leurs cous poilus de poulets. C’est en ce lieu, devant la cantine n\u00b0 68, o\u00f9 se trouvait jadis le c\u00e9l\u00e8bre caf\u00e9 \u00ab Floride \u00bb, que se rassemblaient les d\u00e9bris du Tchernomorsk commercial pr\u00e9r\u00e9volutionnaire : les courtiers demeur\u00e9s sans \u00e9tudes, les interm\u00e9diaires \u00e9vanouis faute de commissions, les anciens commissionnaires en c\u00e9r\u00e9ales, les comptables devenus g\u00e2teux et autre menu fretin. Autrefois, ils se r\u00e9unissaient l\u00e0 pour faire leurs affaires. Ce qui les attirait maintenant en ce coin ensoleill\u00e9, c’\u00e9tait cette habitude inv\u00e9t\u00e9r\u00e9e, ainsi que le besoin de faire marcher leurs langues. Ils lisaient chaque jour la Pravda<\/em> de Moscou, n’ayant que m\u00e9pris pour la presse locale, et consid\u00e9raient tout ce qui se passait dans le monde comme un pr\u00e9lude au retour de Tchernomorsk au statut de port-franc. \u00c0 une certaine \u00e9poque, quelque cent ans plus t\u00f4t, Tchernomorsk avait en effet \u00e9t\u00e9 \u00ab port-franc \u00bb et cette \u00e9poque avait \u00e9t\u00e9 si gaie et si profitable qu’elle jetait un reflet dor\u00e9 sur ce coin ensoleill\u00e9 du \u00ab Floride \u00bb.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Vous avez vu la conf\u00e9rence sur le d\u00e9sarmement ? demandait un gilet de piqu\u00e9 \u00e0 un autre gilet de piqu\u00e9. L’intervention du comte Bernstorff ?<\/p>\n\n\n\n \u2013 C’est une grosse t\u00eate, ce Bernstorff ! r\u00e9pondait le gilet interrog\u00e9, du ton d’un homme qui est parvenu \u00e0 cette conclusion apr\u00e8s avoir fr\u00e9quent\u00e9 le comte pendant de nombreuses ann\u00e9es. Et vous avez lu le discours de Snowden \u00e0 son meeting \u00e9lectoral de Birmingham, cette citadelle du conservatisme britannique ?<\/p>\n\n\n\n \u2013 Vous parlez si je l’ai lu ! Snowden, c’est une grosse t\u00eate ! \u00c9coutez, Valiadis, demandait le premier \u00e0 un autre vieillard, portant panama, que dites-vous de Snowden ?<\/p>\n\n\n\n \u2013 Je vais vous dire franchement, r\u00e9pondait le panama : ce Snowden, il vaut mieux ne pas lui mettre les doigts dans la bouche. Moi, personnellement, j’\u00e9viterais de le faire. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Et sans s’\u00e9mouvoir du tout de ce que Snowden aurait peu vraisemblablement permis \u00e0 Valiadis d’explorer l’int\u00e9rieur de sa cavit\u00e9 buccale, le vieillard continua :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Vous avez beau dire, je vous avouerai franchement que Chamberlain, lui aussi, c’est une grosse t\u00eate. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Les gilets de piqu\u00e9 hauss\u00e8rent les \u00e9paules. Ils ne niaient nullement que Chamberlain f\u00fbt une grosse t\u00eate. Mais c’\u00e9tait Aristide Briand qui, plus qu’aucun autre, les consolait.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Briand ! disaient-ils avec feu. Voil\u00e0 une grosse t\u00eate ! Avec son projet de f\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne\u2026 <\/p>\n\n\n\n \u2013 Je vous dirai franchement, mossieu<\/em> Fount, chuchota Valiadis, que tout va tr\u00e8s bien. Bene\u0161 a d\u00e9j\u00e0 accept\u00e9 les \u00c9tats-Unis d’Europe.<\/p>\n\n\n\n Mais savez-vous \u00e0 quelle condition ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n Les gilets de piqu\u00e9 se rapproch\u00e8rent et tendirent leurs cous de poulets.<\/p>\n\n\n\n \u00ab \u00c0 la condition que Tchernomorsk soit d\u00e9clar\u00e9 port-franc. C’est une grosse t\u00eate, ce Bene\u0161. Il faut bien qu’ils trouvent des acqu\u00e9reurs pour leurs machines agricoles ? Eh ! bien, c’est nous qui les leur ach\u00e8terons. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Cette d\u00e9claration fit briller les yeux des vieillards. Il y avait bien des ann\u00e9es qu’ils avaient envie d’acheter et de vendre.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Briand, c’est une grosse t\u00eate ! firent-ils en soupirant. Et Bene\u0161 aussi, c’est une grosse t\u00eate. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Ostap \u00e9mergeait de ses r\u00e9flexions lorsqu’il s’aper\u00e7ut qu’il avait \u00e9t\u00e9 happ\u00e9 au revers de la veste par un vieillard inconnu au chapeau de paille \u00e9cras\u00e9 garni d’une tresse noire graisseuse. Sa cravate toute faite avait gliss\u00e9 sur le c\u00f4t\u00e9 ; un bouton de manchette jetait des reflets de cuivre au visage d’Ostap.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Et moi je vous dis, criait le vieux \u00e0 l’oreille du Grand Combinateur, que MacDonald ne mordra pas \u00e0 cet hame\u00e7on ! Il n’y mordra pas ! Entendez-vous ?<\/p>\n\n\n\n Ostap \u00e9carta de la main le vieillard surexcit\u00e9 et se fraya un chemin \u00e0 travers la foule.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Hoover, c’est une grosse t\u00eate ! entendit-il derri\u00e8re lui. Et Hindenburg aussi, c’est une grosse t\u00eate. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Ostap venait de prendre une d\u00e9cision. Il avait pass\u00e9 en revue les quatre cents moyens honn\u00eates connus de lui pour s\u2019approprier l’argent d’autrui et, quoiqu’ils continssent des perles telles que l’organisation d’une soci\u00e9t\u00e9 par actions pour le renflouement d’un navire charg\u00e9 d’or \u00e9chou\u00e9 pendant la guerre de Crim\u00e9e, une kermesse de Mardi-Gras au profit des prisonniers du capital ou encore une concession pour l’enl\u00e8vement des anciennes enseignes de magasins, aucun d’entre eux ne s’adaptait \u00e0 la situation donn\u00e9e. Et Ostap inventa un quatre cent uni\u00e8mes moyens.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Je n’ai pas r\u00e9ussi \u00e0 prendre la forteresse d’assaut, pensait-il. Il faut m’en emparer par un si\u00e8ge en r\u00e8gle. La chose la plus importante a \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie : notre client a l’argent. Et si l’on tient compte du fait qu’il a fait sans broncher le sacrifice de dix mille roubles, il poss\u00e8de une somme \u00e9norme. Aussi d\u00e9cr\u00e9tons-nous, en raison des d\u00e9saccords survenus entre les parties, que la s\u00e9ance continue. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Ostap rentra chez lui, apr\u00e8s avoir achet\u00e9 une de ces chemises jaunes garnies de lacets qui servent \u00e0 contenir des dossiers.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Alors ? \u00bb lui demand\u00e8rent en ch\u0153ur Balaganov et Panikovski d’une voix \u00e9puis\u00e9e par le d\u00e9sir.<\/p>\n\n\n\n Sans r\u00e9pondre, Ostap alla vers la table de bambou, posa la chemise devant lui et tra\u00e7a dessus en grosses lettres :<\/p>\n\n\n\n AFFAIRE ALEXANDRE IVANOVITCH KORE\u00cfKO<\/p>\n\n\n\n COMMENC\u00c9 LE 25 JUIN 1930<\/p>\n\n\n\n ACHEV\u00c9 LE…<\/p>\n\n\n\n Les fr\u00e8res de lait regardaient par-dessus son \u00e9paule.<\/p>\n\n\n\n \u2013 Qu’y a-t-il \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur ? demanda Panikovski avec curiosit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n \u2013 \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur ? demanda Ostap. \u00c0 l’int\u00e9rieur, il y a tout : des palmiers, des jeunes filles, des express bleus, la mer noire et un vapeur blanc, un valet japonais, un billard particulier, des dents en platine, un smoking \u00e0 peine port\u00e9, des chaussettes enti\u00e8res, des repas au beurre frais et surtout, mes petits amis, la gloire et la puissance que procure l’argent. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Et, aux yeux des Antilopiens \u00e9bahis, il ouvrit la chemise encore vide. \u00bb<\/p>\n\n\n\n\n\n Dans cet extrait \u00e0 la fois tr\u00e8s farfelu et tournant autour des questions de g\u00e9opolitique, d’anciens capitaines d’industrie, propri\u00e9taires de banques et de commerces, dissertent sur l’actualit\u00e9 du moment. La r\u00e9volution les a d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de tout : argent, prestige, responsabilit\u00e9s. La seule distraction qui leur reste est la discussion. Ils expriment leur nostalgie pour l’\u00e9poque o\u00f9 Odessa \u00e9tait officiellement un port franc, o\u00f9 l’argent coulait \u00e0 flots. Odessa \u00e9tait cette porte ouverte sur le sud par o\u00f9 transitaient les meilleures marchandises. Ces notables destitu\u00e9s r\u00eavent encore d’un possible retour en arri\u00e8re<\/a>. Le d\u00e9tail de leur costume est \u00e9galement significatif : en soie l\u00e9g\u00e8re ou en lin tr\u00e8s clair, les gilets de piqu\u00e9 sont typiques de ces hommes fortun\u00e9s du sud qui profitaient d’une vie douce au bord de la mer. Les femmes v\u00eatues de marini\u00e8res viennent compl\u00e9ter cette vision idyllique, cette image du bonheur odessite. L\u2019humour d\u2019Ilf et Petrov transpara\u00eet dans les propos qu\u2019ils attribuent \u00e0 ces cuistres. Ils dissertent de tout, mais ne savent rien. Il y a une expression fameuse qu\u2019on dit souvent \u00e0 Odessa pour d\u00e9signer les individus qui se disent capables de tout prendre en main, de r\u00e9gler n\u2019importe quelle situation, mais qui en sont en r\u00e9alit\u00e9 incapables : \u00ab Quel dommage que tous ceux qui sauraient g\u00e9rer les affaires de l’\u00c9tat travaillent d\u00e9j\u00e0 comme chauffeur de taxi ou coiffeur. <\/em><\/p>\n\n\n\n 2E EXTRAIT<\/strong><\/p>\n\n\n\n \u00ab Il \u00e9tait une fois un pauvre marchand priv\u00e9. C’\u00e9tait un homme assez riche, propri\u00e9taire d’une mercerie situ\u00e9e, un peu en biais, en face du cin\u00e9ma \u00ab Le Capitole \u00bb. Il faisait paisiblement commerce de lingerie, d’entre-deux en dentelles, de cravates, de boutons et autre marchandise modeste mais d’un bon rapport. Un soir, il rentra chez lui le visage d\u00e9fait. Sans prononcer une parole, il ouvrit le buffet, en retira un poulet froid et, tout en arpentant la pi\u00e8ce, le mangea en entier. Apr\u00e8s quoi il rouvrit le buffet, y prit un rond entier de saucisson de Cracovie, s’assit sur une chaise et, les yeux absents, fix\u00e9s dans l’espace, absorba en m\u00e2chant lentement la livre de saucisson. Lorsqu’il tendit la main pour prendre les \u0153ufs durs qui \u00e9taient sur la table, sa femme commen\u00e7a \u00e0 s’effrayer :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Qu’est-il arriv\u00e9, Boria ? lui demanda-t-elle.<\/p>\n\n\n\n \u2013 Un malheur ! r\u00e9pondit-il en enfournant dans sa bouche un \u0153uf dur caoutchouteux. On m’accable d’imp\u00f4ts terribles. Tu ne peux pas savoir.<\/p>\n\n\n\n \u2013 Et pourquoi manges-tu autant ?<\/p>\n\n\n\n \u2013 J’ai besoin de me distraire, r\u00e9pondit le marchand. J’ai peur. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Et toute la nuit durant le marchand se promena et mangea, en allant et venant entre ses huit chiffonniers. Il mangea tout ce qu’il y avait dans la maison. Il avait peur.<\/p>\n\n\n\n Le lendemain, il c\u00e9da la moiti\u00e9 du magasin \u00e0 un papetier. On voyait maintenant dans l’une des deux vitrines des cravates et des bretelles et, dans l’autre, un \u00e9norme crayon jaune suspendu \u00e0 deux ficelles.<\/p>\n\n\n\n Des jours plus dramatiques encore survinrent. Un troisi\u00e8me copropri\u00e9taire fit son apparition, un horloger qui repoussa dans un coin le crayon jaune et occupa une demi-vitrine avec une pendule en bronze repr\u00e9sentant Psych\u00e9, mais sans aiguille des minutes. Et en face du pauvre mercier, qui n’arr\u00eatait plus de sourire ironiquement, s’installa, outre l’odieux homme au crayon, l’horloger \u00e0 la loupe noire incrust\u00e9e dans l’\u0153il.<\/p>\n\n\n\n Deux fois encore la douleur et le malheur visit\u00e8rent le mercier.<\/p>\n\n\n\n Il vit entrer dans son magasin un plombier, qui alluma incontinent une esp\u00e8ce de r\u00e9chaud \u00e0 souder, puis un marchand vraiment original, qui avait d\u00e9cid\u00e9 qu’en l’an 1930 de notre \u00e8re la population de Tchernomorsk allait se jeter sur sa marchandise : des cols amidonn\u00e9s. Et l’enseigne du mercier, nagu\u00e8re encore fi\u00e8re et tranquille, prit une apparence rebutante :<\/p>\n\n\n\n GALANTPROM<\/p>\n\n\n\n Commerce d’articles de mercerie<\/p>\n\n\n\n B. Kulturtr\u00e4ger<\/p>\n\n\n\n HORLOGERIE<\/p>\n\n\n\n R\u00e9paration de montres et d’horloges de l’ancienne marque P. Bourr\u00e9<\/p>\n\n\n\n Glazius-Schenker<\/p>\n\n\n\n BUREAUPAPIER<\/p>\n\n\n\n Tout pour le peintre et l’employ\u00e9 sovi\u00e9tiques<\/p>\n\n\n\n Liev Sokolouski<\/p>\n\n\n\n PLOMBERIE<\/p>\n\n\n\n R\u00e9parations tuyaux, lavabos et sanitaires<\/p>\n\n\n\n M.N. Fanatiouk<\/p>\n\n\n\n SP\u00c9CIALIT\u00c9<\/p>\n\n\n\n Cols amidonn\u00e9s de L\u00e9ningrad<\/p>\n\n\n\n Karl Paviainen<\/p>\n\n\n\n Clients et commis entraient maintenant avec effroi dans le magasin autrefois odorif\u00e9rant. Entour\u00e9 de roues, de ressorts et de pince-nez, le ma\u00eetre-horloger Glazius-Schenker si\u00e9geait sous une horloge et un amoncellement de pendules. Les r\u00e9veille-matin ne cessaient de faire entendre des sons stridents. Un attroupement de coll\u00e9giens, au fond du local, t\u00e2chait de savoir quand on pourrait trouver des cahiers en vente. Karl Paviainen, trompant l’ennui dans l’attente de la pratique, d\u00e9coupait ses cols avec des ciseaux. Et l’affable Kulturtr\u00e4ger avait \u00e0 peine le temps d’offrir ses services \u00e0 une cliente que le plombier Fanatiouk flanquait un grand coup de marteau sur un tuyau rouill\u00e9 et r\u00e9pandait la suie de sa lampe \u00e0 souder sur ses d\u00e9licats articles de mercerie.<\/p>\n\n\n\n Cette \u00e9trange association de commerces divers finit par se disloquer : Karl Paviainen s’\u00e9vanouit dans la nuit avec sa marchandise d\u00e9mod\u00e9e, suivi par Galantprom et Bureaupapier que poursuivaient des percepteurs \u00e0 cheval. Fanatiouk sombra dans l’alcoolisme. Glazius-Schenker se fit engager par l’horlogerie collectivis\u00e9e \u00ab Les temps modernes \u00bb. Le rideau de fer en t\u00f4le ondul\u00e9e s’abattit avec fracas. M\u00eame la pittoresque enseigne disparut.<\/p>\n\n\n\n Bient\u00f4t, cependant, le rideau se releva. L’ex-arche du commerce priv\u00e9 \u00e9tait maintenant surmont\u00e9e d’un petit \u00e9criteau propret :<\/p>\n\n\n\n SOCI\u00c9T\u00c9 ARBATOVIENNE<\/p>\n\n\n\n POUR L’APPROVISIONNEMENT EN CORNES ET SABOTS<\/p>\n\n\n\n (Succursale de Tchernomorsk)<\/p>\n\n\n\n\n\n Le choix des cornes et des sabots comme domaine d\u2019activit\u00e9 de cette soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas compl\u00e8tement fantaisiste. Il fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 plusieurs \u00e9l\u00e9ments de la politique sovi\u00e9tique : d’une part, le fait que l’\u00c9tat cherchait \u00e0 faire commerce de tout type de choses, y compris les plus extravagantes, comme les cornes et les sabots, afin d’obtenir des devises et de financer les importations de biens que l’URSS \u00e9tait incapable de produire. Les cornes et les sabots \u00e9taient vendus aux Occidentaux, tout comme les cigarettes et les peignes. D’autre part, Ilf et Petrov anticipent un \u00e9pisode dramatique de l’histoire de l’URSS : la collectivisation forc\u00e9e, qui a suscit\u00e9 une forte r\u00e9sistance de la part des paysans ukrainiens, qui se voyaient priv\u00e9s de leurs terres et de leurs b\u00eates. Certains, qui ne voulaient pas que leur b\u00e9tail soit emmen\u00e9 dans les kolkhozes, pr\u00e9f\u00e9raient l\u2019abattre et vendre tout ce qui pouvait l\u2019\u00eatre. Au cours des ann\u00e9es 1930, les cornes et les sabots sont arriv\u00e9s sur les march\u00e9s sovi\u00e9tiques et ont fait l’objet d’un commerce nouveau, assez \u00e9trange, sympt\u00f4me de cette p\u00e9riode \u00e9conomique pour le moins troubl\u00e9e.Cette apparition d\u2019une entreprise et d\u2019un commerce nouveaux se fait au d\u00e9triment des horlogers, plombiers ou merciers traditionnels. L\u2019onomastique traduit aussi la diversit\u00e9 des origines des habitants d\u2019Odessa : Kulturtr\u00e4ger l\u2019Allemand, Glazius-Schenker le Suisse, Sokolouski le Russe, Fanatiouk l\u2019Ukrainien et Paviainen, certainement venu de Finlande ou des pays baltes. Avec des hi\u00e9rarchies : en bons Odessites condescendants, Ilf et Petrov pr\u00eatent \u00e0 l\u2019Ukrainien la profession la moins intellectuelle, l\u2019alcoolisme en prime, selon une vision tr\u00e8s st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e des appartenances communautaires. Les deux auteurs jouent de cette cohabitation sur un m\u00eame territoire.<\/em><\/p>\n\n\n\n 3E EXTRAIT <\/strong><\/p>\n\n\n\n \u00c0 cet instant pr\u00e9cis quelqu’un secoua la poign\u00e9e de la porte. On voyait \u00e0 l’ext\u00e9rieur pi\u00e9tiner un vieillard en large veste de tussor, gilet de piqu\u00e9 blanc et panama raccommod\u00e9 avec du fil blanc.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Ferm\u00e9, ferm\u00e9 ! cria en h\u00e2te Ostap. Les op\u00e9rations de stockage des sabots sont provisoirement interrompues. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Le vieillard continuait cependant \u00e0 faire des signes.<\/p>\n\n\n\n Si Ostap n’avait pas ouvert la porte au vieillard en gilet blanc, la ligne principale de notre r\u00e9cit se serait peut-\u00eatre sensiblement modifi\u00e9e et l’on n’aurait pas assist\u00e9 aux \u00e9v\u00e9nements \u00e9tonnants qui affect\u00e8rent par la suite le Grand Combinateur, son irascible courrier, l’insouciant d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 aux sabots et un grand nombre d’autres personnages dont un sage venu d’Orient, la petite-fille du faiseur de charades, un c\u00e9l\u00e8bre homme public, le directeur d’\u00ab Hercule \u00bb ainsi qu’un grand nombre d’autres citoyens, sovi\u00e9tiques et \u00e9trangers.<\/p>\n\n\n\n Mais Ostap ouvrit la porte. Le vieil homme passa derri\u00e8re la balustrade en souriant avec tristesse et se posa sur une chaise. Il ferma alors les yeux et resta assis en silence pendant environ cinq minutes.<\/p>\n\n\n\n On n’entendait que les brefs sifflements que son nez p\u00e2le, de temps \u00e0 autre, \u00e9mettait. Lorsque les sp\u00e9cialistes en cornes et sabots eurent acquis la conviction que leur visiteur ne dirait rien et se furent mis \u00e0 se consulter discr\u00e8tement sur le moyen le plus commode pour porter \u00e0 la rue le corps du vieillard, celui-ci souleva ses paupi\u00e8res brun\u00e2tres, et prit la parole d’une voix de basse :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Mon nom est Fount. Fount. J\u2019ai quatre-vingt-dix ans. <\/p>\n\n\n\n \u2013 Et cela suffit, \u00e0 votre avis, pour faire irruption dans les bureaux ferm\u00e9s \u00e0 l’heure du d\u00e9jeuner ? lui demanda gaiement Ostap.<\/p>\n\n\n\n \u2013 Cela vous fait rire, r\u00e9pondit le vieillard, mais mon nom est Fount. J\u2019ai quatre-vingt-dix ans. <\/p>\n\n\n\n \u2013 Que d\u00e9sirez-vous ? \u00bb lui demanda Ostap qui commen\u00e7ait \u00e0 perdre patience.<\/p>\n\n\n\n Le citoyen Fount se tut alors et garda le silence durant un temps assez long.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Vous avez un bureau, dit-il enfin.<\/p>\n\n\n\n \u2013 Oui, oui, un bureau, allez-y \u00bb, r\u00e9p\u00e9ta Ostap pour l’engager \u00e0 continuer. Mais le vieillard se contenta de se passer la main sur le genou.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Vous voyez le pantalon que je porte en ce moment ? pronon\u00e7a-t-il apr\u00e8s un long silence. C’est mon pantalon de P\u00e2ques. Autrefois je ne le portais qu’\u00e0 P\u00e2ques, tandis que maintenant je dois le mettre tous les jours. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Et malgr\u00e9 Panikovski, qui lui avait donn\u00e9 une bourrade dans le dos pour permettre aux mots de s’\u00e9couler sans entrave, Fount se tut \u00e0 nouveau. Lorsqu’il parlait, il pronon\u00e7ait les mots assez rapidement, mais il faisait entre les phrases des pauses qui pouvaient durer jusqu’\u00e0 trois minutes. Pour ceux qui n’\u00e9taient pas habitu\u00e9s \u00e0 cette particularit\u00e9 de Fount, converser avec lui \u00e9tait insupportable. Ostap se pr\u00e9parait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 saisir Fount par son col amidonn\u00e9 et \u00e0 lui montrer le chemin de la sortie lorsque le vieillard rouvrit la bouche. La suite de la conversation rev\u00eatit alors un caract\u00e8re si int\u00e9ressant qu’Ostap dut se r\u00e9signer \u00e0 la mani\u00e8re fountienne.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Vous n’avez pas besoin d’un pr\u00e9sident ? demanda Fount.<\/p>\n\n\n\n \u2013 Quel type de pr\u00e9sident ? s’exclama Ostap.<\/p>\n\n\n\n \u2013 Officiel. Un patron pour votre soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n \u2013 C’est moi le patron.<\/p>\n\n\n\n \u2013 Alors vous voulez aller en prison en personne ? Vous auriez pu le dire tout de suite au lieu de vous payer ma t\u00eate depuis deux heures ! \u00bb<\/p>\n\n\n\n Le vieillard au pantalon de P\u00e2ques avait vraiment l’air f\u00e2ch\u00e9, mais cela ne raccourcit nullement les pauses entre les phrases.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Mon nom est Fount, reprit-il avec \u00e9motion. J’ai pass\u00e9 toute ma vie en prison pour les autres. Telle est ma profession, de souffrir pour les autres.<\/p>\n\n\n\n \u2013 Ah, vous \u00eates un pr\u00eate-nom ?<\/p>\n\n\n\n \u2013 C’est cela, dit le vieillard en secouant la t\u00eate avec dignit\u00e9. Je suis Fount, le pr\u00e9sident-prison. J’ai tout le temps \u00e9t\u00e9 en prison. J’ai \u00e9t\u00e9 en prison sous Alexandre II le Lib\u00e9rateur, sous Alexandre III le Pacifique, sous Nicolas II le Sanglant.<\/p>\n\n\n\n Et le vieillard se mit \u00e0 replier lentement les doigts, tout en \u00e9num\u00e9rant les tsars.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Sous K\u00e9renski aussi j’ai \u00e9t\u00e9 en prison. Sous le communisme de guerre, il est vrai, je n’y ai pas \u00e9t\u00e9. Le commerce digne de ce nom avait disparu, il \u00e9tait impossible de travailler. Mais que de prison j’ai fait pendant la NEP ! Que j’en ai fait ! Ce fut la plus belle p\u00e9riode de ma vie. En quatre ans je n’ai pas pass\u00e9 plus de trois mois en libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n J\u2019ai mari\u00e9 Golconda Evsie\u00efvna, ma petite-fille, et lui ai fait cadeau d’un piano de concert, d’un oiseau en argent et de quatre-vingts roubles en pi\u00e8ces d’or de dix. Et maintenant que je me prom\u00e8ne dans les rues, je ne reconnais plus notre Tchernomorsk. O\u00f9 tout cela est-il pass\u00e9 ? O\u00f9 est le capital priv\u00e9 ? O\u00f9 est la premi\u00e8re soci\u00e9t\u00e9 de cr\u00e9dit mutuel ? O\u00f9 est pass\u00e9e, je vous le demande, la deuxi\u00e8me soci\u00e9t\u00e9 de cr\u00e9dit mutuel ? O\u00f9 sont les soci\u00e9t\u00e9s en commandite ? Les soci\u00e9t\u00e9s par actions \u00e0 capital mixte ? O\u00f9 est-ce pass\u00e9, tout cela, que c’en est r\u00e9voltant ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n Ce bref discours n’avait pas dur\u00e9 plus d’une demi-heure. Panikovski se sentait pris d’\u00e9motion en \u00e9coutant Fount. Prenant \u00e0 part Balaganov, il lui chuchota d’un ton plein de respect :<\/p>\n\n\n\n \u00ab On voit tout de suite que c’est un homme de l’ancien temps. Il n’y en a presque plus maintenant et bient\u00f4t ils auront totalement disparu. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Et il offrit aimablement au vieillard une tasse de th\u00e9 sucr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Ostap d\u00e9pla\u00e7a le pr\u00e9sident-prison jusqu’\u00e0 son bureau directorial, ordonna de fermer le bureau et entreprit d’\u00e9couter patiemment l’\u00e9ternel prisonnier, qui avait donn\u00e9 \u00ab sa vie pour ses amis \u00bb. Le Pr\u00e9sident-prison parlait d’un bel entrain. S’il n’avait pas pris de tels moments de repos entre les phrases, on aurait m\u00eame pu dire que c’\u00e9tait un vrai moulin \u00e0 paroles.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Est-ce que vous connaissez un certain Kore\u00efko, Alexandre Ivanovitch ? demanda Ostap, le nez plong\u00e9 dans la chemise aux lacets de bottines. <\/p>\n\n\n\n \u2013 Connais pas, r\u00e9pondit le vieillard. Je ne connais personne de ce nom. <\/p>\n\n\n\n \u2013 Et la soci\u00e9t\u00e9 \u00ab Hercule \u00bb, vous avez eu affaire \u00e0 elle ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n Au nom d’\u00ab Hercule \u00bb, le pr\u00e9sident-prison fr\u00e9mit imperceptiblement. Ostap ne remarqua m\u00eame pas ce l\u00e9ger mouvement, mais s\u2019il y avait eu \u00e0 sa place un des gilets de piqu\u00e9 du \u00ab Floride \u00bb, de ceux qui connaissaient Fount depuis longtemps, par exemple Valiadis, il aurait pens\u00e9 : \u00ab Fount est en \u00e9bullition. Il est tout simplement hors de lui. \u00bb <\/p>\n\n\n\n Qui, sinon Fount, pouvait conna\u00eetre \u00ab Hercule \u00bb, alors que ses quatre derniers s\u00e9jours sous les verrous avaient \u00e9t\u00e9 directement li\u00e9s \u00e0 cet \u00e9tablissement ! Plusieurs soci\u00e9t\u00e9s priv\u00e9es par actions vivaient d’\u00ab Hercule \u00bb, \u00e0 sa p\u00e9riph\u00e9rie imm\u00e9diate. Il y avait par exemple \u00ab L’Intensificatrice \u00bb. On avait demand\u00e9 \u00e0 Fount d’en \u00eatre pr\u00e9sident. La soci\u00e9t\u00e9 \u00ab L’Intensificatrice \u00bb avait re\u00e7u d’\u00ab Hercule \u00bb une avance importante pour des approvisionnements en bois. Le pr\u00e9sident-prison ne savait pas lesquels, cela n’entrait pas dans ses obligations. Et elle avait aussit\u00f4t fait faillite. Quelqu’un s’\u00e9tait mis de l’argent plein les poches et Fount avait fait six mois de prison. Apr\u00e8s \u00ab L’Intensificatrice \u00bb, il y avait eu la soci\u00e9t\u00e9 en commandite \u00ab Le c\u00e8dre travailleur \u00bb, toujours bien s\u00fbr sous la pr\u00e9sidence du v\u00e9n\u00e9rable Fount. M\u00eame sc\u00e9nario : une avance d’\u00ab Hercule \u00bb pour une commande de c\u00e8dre trait\u00e9 et, bien s\u00fbr, une banqueroute soudaine, quelqu’un qui s’enrichit et Fount qui gagne honn\u00eatement son salaire de pr\u00e9sident derri\u00e8re des barreaux. Puis \u00ab L’Ami de la scie \u00bb. Une avance d’\u00ab Hercule \u00bb, la faillite, des poches remplies, une condamnation. Et une quatri\u00e8me fois : avance d’\u00ab Hercule \u00bb au \u00ab B\u00fbcheron m\u00e9ridional \u00bb, Fount en prison et pour quelqu’un un petit magot.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Mais pour qui donc ? ne cessait de demander Ostap en faisant le tour du vieillard. Qui dirigeait en r\u00e9alit\u00e9 tout cela ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n Fount se contentait de sucer le th\u00e9 de sa tasse en levant avec peine ses lourdes paupi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Qui le sait ? dit-il avec amertume. On cachait tout \u00e0 Fount. Tout ce que j’avais \u00e0 faire, c’\u00e9tait d’aller en prison, telle est ma profession.<\/p>\n\n\n\n J’ai fait de la prison sous Alexandre Il et sous Alexandre III, sous Nicolas Alexandrovitch Romanov et sous Alexandre Fiodorovich K\u00e9renski. Et aussi pendant la NEP, avant l’ivresse, pendant l\u2019ivresse<\/em> et apr\u00e8s l’ivresse<\/em>. Et maintenant je suis au ch\u00f4mage et je dois mettre mon pantalon de P\u00e2ques. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Ostap continua longtemps encore \u00e0 faire tomber les paroles une \u00e0 une des l\u00e8vres du vieillard. Il agissait comme un orpailleur, qui lave inlassablement des tonnes de boue et de sable pour trouver tout au fond quelques paillettes d’or. Il le bousculait de l’\u00e9paule, le r\u00e9veillait, allait m\u00eame jusqu’\u00e0 le chatouiller sous les bras. Ces divers artifices lui permirent d’apprendre que, selon Fount, toutes ces soci\u00e9t\u00e9s qui avaient fait faillite dissimulaient tr\u00e8s certainement une seule et m\u00eame personne. En ce qui concernait la maison \u00ab Hercule \u00bb, celle-ci y avait laiss\u00e9 des centaines de milliers de roubles.<\/p>\n\n\n\n \u00ab En tout cas, ajouta le patriarche, cet inconnu est une grosse t\u00eate. Vous connaissez Valiadis ? Eh ! bien, Valiadis ne lui mettrait pas les doigts dans la bouche, \u00e0 cet inconnu.<\/p>\n\n\n\n \u2013 Et \u00e0 Briand ? demanda Ostap avec un sourire, en se rappelant le rassemblement de gilets de piqu\u00e9 devant l’ex-\u201dFloride\u201d. Est-ce que Valiadis lui mettrait les doigts dans la bouche, \u00e0 Briand ? Qu’est-ce que vous en pensez ?<\/p>\n\n\n\n \u2013 Jamais de la vie ! r\u00e9pliqua Fount. Briand, c’est une grosse t\u00eate. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Il resta trois minutes \u00e0 remuer silencieusement les l\u00e8vres, puis ajouta :<\/p>\n\n\n\n \u00ab Hoover, c’est une grosse t\u00eate. Hindenburg aussi, c’est une grosse t\u00eate. Hoover et Hindenburg, ce sont deux grosses t\u00eates. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Ostap fut pris d’effroi. Le plus antique des gilets de piqu\u00e9 \u00e9tait en train de s’engager sur le terrain fangeux de la grande politique.<\/p>\n\n\n\n Il pouvait d’une minute \u00e0 l’autre se mettre \u00e0 \u00e9voquer le pacte Kellogg ou le dictateur espagnol Primo de Rivera et plus rien alors ne pourrait le d\u00e9tourner de cette honorable occupation. On voyait d\u00e9j\u00e0 appara\u00eetre dans ses yeux une lueur stupide ; d\u00e9j\u00e0 sa pomme d’Adam, au-dessus du col amidonn\u00e9 jaun\u00e2tre, s’\u00e9tait mise \u00e0 trembler, signe avant-coureur d’une prochaine phrase, lorsqu’Ostap d\u00e9vissa rapidement l’ampoule \u00e9lectrique et la jeta au sol o\u00f9 elle se brisa avec le bruit sec d’une d\u00e9tonation d’arme \u00e0 feu. Et seul cet incident parvint \u00e0 arracher le pr\u00e9sident-prison \u00e0 sa passion pour les affaires internationales. Ostap en profita aussit\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Il y avait quand m\u00eame bien quelqu’un \u00e0 \u201cHercule\u201d avec qui vous \u00e9tiez li\u00e9 ? demanda-t-il. Pour les avances ?<\/p>\n\n\n\n \u2013 Je n’avais affaire qu’au comptable Berlaga. Il travaillait chez tous. Mais moi, je ne savais rien, on me cachait tout. Les gens ont besoin de moi pour que quelqu’un aille en prison. J’ai fait de la prison sous les tsars, sous le r\u00e9gime socialiste, sous l\u2019ataman<\/em> et sous l\u2019occupation fran\u00e7aise. Briand, c’est une grosse t\u00eate. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Il n’y avait plus rien \u00e0 extraire du vieillard. Mais ce qu’il avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 permettait de commencer les recherches.<\/p>\n\n\n\n \u00ab On sent l\u00e0 la patte de Kore\u00efko \u00bb, pensa Ostap.<\/p>\n\n\n\n Le directeur de la succursale tchernomorskienne de la \u00ab Soci\u00e9t\u00e9 Arbatovienne pour l’Approvisionnement en Cornes et Sabots \u00bb s’assit pour transcrire le contenu du discours du pr\u00e9sident-prison, en omettant toutefois les consid\u00e9rations propres \u00e0 Fount sur les relations mutuelles de Valiadis et d’Aristide Briand.<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re feuille de l’enqu\u00eate secr\u00e8te relative au millionnaire clandestin fut consciencieusement num\u00e9rot\u00e9e, \u00e9pingl\u00e9e aux endroits ad\u00e9quats et cousue dans le dossier.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Alors, vous me prenez comme pr\u00e9sident ? demanda le vieillard en se coiffant de son panama repris\u00e9. Je vois que votre bureau a besoin d’un pr\u00e9sident. Je ne prends pas cher : cent vingt roubles par mois en libert\u00e9, deux cent quarante en prison. Cent pour cent de prime pour insalubrit\u00e9 du travail.<\/p>\n\n\n\nLe Veau d\u2019or<\/em><\/h2>\n\n\n\n
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