{"id":353582,"date":"2026-08-19T18:09:25","date_gmt":"2026-08-19T16:09:25","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=353582"},"modified":"2026-08-19T18:09:30","modified_gmt":"2026-08-19T16:09:30","slug":"le-mystere-isaac-babel","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/le-mystere-isaac-babel\/","title":{"rendered":"Le myst\u00e8re Isaac Babel"},"content":{"rendered":"\n
C’est, \u00e0 mon avis, l’un des plus grands \u00e9crivains et stylistes de la litt\u00e9rature russe. Il s\u2019agit d\u2019un personnage tr\u00e8s myst\u00e9rieux. Il est difficile de conna\u00eetre ses opinions \u00e0 travers ce qu’il dit. On ne peut se rep\u00e9rer dans ce qu’il pense qu’\u00e0 travers ce qu\u2019il \u00e9crit et sa mani\u00e8re de l\u2019\u00e9crire. <\/p>\n\n\n\n
Quand on lit Cavalerie rouge,<\/em> ses courts r\u00e9cits sur la guerre russo-polonaise (en 1920, il accompagne la premi\u00e8re arm\u00e9e de cavalerie command\u00e9e par Semion Boudionny en tant que correspondant), on ne sait pas vraiment de quel c\u00f4t\u00e9 il se range. Il raconte une guerre avec des Juifs, des Cosaques, des Russes et des Polonais, et ne porte aucun jugement sur ce conflit, se contentant de le d\u00e9crire d’une fa\u00e7on qui, de fait, d\u00e9nonce la violence. Il a d\u00e9voil\u00e9 peu de choses sur sa propre vie. Ce n’\u00e9tait pas un menteur, mais quelqu’un d’assez ambigu. C’\u00e9tait un joueur et un mystificateur. Il aimait raconter des histoires, affabuler, et avait un grand sens de l’humour. Il peut sembler ambivalent, car c\u2019\u00e9tait un homme capable d\u2019observer une situation sous tous ses angles. Lorsqu\u2019on est fait ainsi, on ne peut pas \u00e9noncer des choses simples et univoques ; la vie est trop compliqu\u00e9e. C’\u00e9tait un curieux, un esprit curieux par excellence. Plusieurs personnes qui l’ont connu, Elias Canetti entre autres, ont dit que c’\u00e9tait ce qui les fascinait chez lui.<\/p>\n\n\n\n Elle n’est gu\u00e8re volumineuse : un peu plus d’une centaine de r\u00e9cits, deux pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre, plusieurs sc\u00e9narios, des portraits, des essais, des articles, quelques brouillons et des correspondances avec sa famille et ses amis.<\/p>\n\n\n\n Elle est assez r\u00e9duite pour trois raisons : il a \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 \u00e0 l’\u00e2ge de 46 ans. Il n’\u00e9crivait que des textes courts, sur lesquels il travaillait \u00e9norm\u00e9ment, r\u00e9digeant jusqu\u2019\u00e0 cinquante pages pour en obtenir deux. Enfin, une partie de son \u0153uvre (celle qu’il a \u00e9crite dans les ann\u00e9es 1930), rest\u00e9e \u00e0 l’\u00e9tat de manuscrits et n’ayant pas \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e \u00e0 l’\u00e9poque pour des raisons vraisemblablement politiques, a \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9e lors de son arrestation en 1939, puis a disparu sans laisser de traces. Il n’y a pas de roman dans son \u0153uvre. Il plaisantait en disant que c\u2019\u00e9tait parce qu\u2019il \u00e9tait asthmatique et qu’il n\u2019avait pas assez de souffle pour \u00e9crire des textes longs. <\/p>\n\n\n\n Oui, jusqu\u2019au moment o\u00f9 vous entrez dans sa fa\u00e7on de jouer avec la langue, qui a quelque chose d\u2019incroyablement po\u00e9tique et lyrique, mais aussi de tr\u00e8s concret et cru. On disait de lui qu’il \u00e9tait capable de parler en m\u00eame temps d’un coucher de soleil et de la syphilis. Il arrive \u00e0 les relier l’un \u00e0 l’autre, et cela donne quelque chose d’organique. <\/p>\n\n\n\n Il na\u00eet \u00e0 Odessa en 1894 dans une famille juive qui s’installe non loin de l\u00e0, \u00e0 Nicola\u00efev, o\u00f9 il grandit jusqu’\u00e0 l’\u00e2ge de dix ans, avant de retourner \u00e0 Odessa. Il est tr\u00e8s marqu\u00e9 par la ville, comme en t\u00e9moigne Histoire de mon pigeonnier<\/em>, un recueil de r\u00e9cits sur son enfance et sa jeunesse. <\/p>\n\n\n\n Il y raconte, en les roman\u00e7ant, ses souvenirs li\u00e9s au pogrom de 1905 qu\u2019il a v\u00e9cu et le fait de grandir dans une famille juive, ses escapades scolaires, ses grands-parents et les spectacles du th\u00e9\u00e2tre d’Odessa, qu’il fr\u00e9quentait assid\u00fbment. Il commence \u00e0 \u00e9crire assez t\u00f4t (ses premiers r\u00e9cits, qui se sont perdus, \u00e9taient en fran\u00e7ais). Il publie de petits articles dans des journaux de P\u00e9trograd en 1918, puis ses premiers textes litt\u00e9raires paraissent \u00e0 partir de 1924. Il est \u00e9galement l’auteur de sc\u00e9narios pour le cin\u00e9ma qui \u00e9tait une activit\u00e9 importante \u00e0 Odessa. <\/p>\n\n\n\n Russe, c’est certain, il \u00e9tait comme comme Gogol : la langue russe est sa patrie. Mais, \u00e0 ma connaissance, il n’a jamais reni\u00e9 le fait d’\u00eatre juif. Comme il a \u00e9t\u00e9 victime d’un pogrom alors qu’il \u00e9tait enfant, il a pris conscience tr\u00e8s t\u00f4t de sa jud\u00e9it\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Lorsqu’il s’est engag\u00e9 comme correspondant dans l’arm\u00e9e pendant la guerre russo-polonaise, il a pris un nom d’emprunt russe : Kirill Lioutov. On ne savait pas qu\u2019il \u00e9tait juif. Or, il accompagnait une arm\u00e9e de cosaques qui traversait des shtetls et massacrait des Juifs. Dans Cavalerie rouge<\/em>, il alterne les passages o\u00f9 il semble avoir une affinit\u00e9 avec les cosaques et ceux o\u00f9 il fait preuve d’empathie envers les juifs. <\/p>\n\n\n\n\n\n C’est un aspect de son ambivalence. On y sent \u00e0 la fois son horreur de la violence et la fascination qu’elle exerce sur lui. Il ne d\u00e9nonce jamais la guerre de mani\u00e8re directe. Il ne dit pas que la guerre est affreuse, il se contente de d\u00e9crire ce qu’il voit de telle sorte que, quand on le lit, on comprend que c’est affreux. En m\u00eame temps, il a parfois une fa\u00e7on de po\u00e9tiser la violence qui peut para\u00eetre \u00e9quivoque. Pour ma part, je ne le pense pas, je crois qu\u2019Isaac Babel est avant tout un \u00e9crivain, un artiste. S’il ne prenait pas parti sur le plan politique, c’est en raison du danger, mais aussi parce que la politique ne l’int\u00e9ressait pas. Ce qui le passionne, c’est d’observer ce qui se passe et de le d\u00e9crire. Babel cherche \u00e0 comprendre les gens, la violence des cosaques par exemple, et \u00e0 se mettre \u00e0 la place des juifs pour d\u00e9crire ce qu’ils pouvaient ressentir. Cela peut sembler \u00e9trange, mais \u00e0 mes yeux, ce n\u2019est pas le signe d\u2019une absence d\u2019\u00e9motions ; les \u00e9motions qu’il transmet \u00e0 travers ses \u00e9crits sont toujours extr\u00eamement fortes. <\/p>\n\n\n\n Cela explique pourquoi, durant toutes les ann\u00e9es 1930, il a tr\u00e8s peu publi\u00e9. Ce qu’il aurait aim\u00e9 publier \u00e9tait impubliable. On ne le saura jamais, car ses archives ont disparu lorsqu\u2019il a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 en 1939, mais trois r\u00e9cits sur la collectivisation, absolument magnifiques et terribles, ont \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9s. Une fois encore, il ne d\u00e9nonce pas directement, mais ce qu’il raconte et la fa\u00e7on dont il le raconte constituent une d\u00e9nonciation en soi.<\/p>\n\n\n\n Il a \u00e9t\u00e9 model\u00e9 par Odessa. Il y a deux grands volets dans son \u0153uvre : les Contes d\u2019Odess<\/em>a et Cavalerie rouge<\/em>, les deux seuls recueils qu’il ait publi\u00e9s de son vivant. Les deux grands p\u00f4les de son inspiration sont l\u00e0. <\/p>\n\n\n\n\n\n Dans un essai, il \u00e9voque ce que les \u00e9crivains du sud, et en particulier ceux d’Odessa, peuvent apporter \u00e0 la litt\u00e9rature russe, ainsi que ce qui manque aux \u00e9crivains et aux lecteurs russes. Les Russes, dit-il, en ont assez de la grisaille, du brouillard, du froid et de la grossi\u00e8ret\u00e9 ; ils attendent autre chose.<\/p>\n\n\n\n On trouve \u00e9galement dans son \u0153uvre des r\u00e9flexions sur la diff\u00e9rence entre les Juifs de Galicie et les Juifs d’Odessa. Il d\u00e9crit par exemple de fa\u00e7on tr\u00e8s savoureuse la fa\u00e7on dont les Juifs ashk\u00e9nazes des shtetls se transforment et s’\u00e9panouissent \u00e0 Odessa.<\/p>\n\n\n\n Tr\u00e8s haut en couleur. La couleur, les odeurs, la violence, la joie de vivre, qui n’est pas incompatible avec la cruaut\u00e9 et la violence. Ce sont les deux faces d’un m\u00eame paysage. Le Sud, enfin, le soleil… sous sa plume, tout est tr\u00e8s physique.<\/p>\n\n\n\n Il est l’un des premiers \u00e9crivains \u00e0 avoir utilis\u00e9 dans ses \u0153uvres la fa\u00e7on de parler odessite.<\/p>\n\n\n\n Il y a toujours eu, m\u00eame pendant la p\u00e9riode sovi\u00e9tique, une fa\u00e7on de parler typique d’Odessa, une langue dans laquelle on trouve un m\u00e9lange de russe, d’ukrainien et de yiddish, des intonations et des termes imm\u00e9diatement reconnaissables. Il y a surtout un argot odessite. Babel s’est impr\u00e9gn\u00e9 de la langue qu’il entendait parler autour de lui et a grandement contribu\u00e9 \u00e0 l’introduire dans la litt\u00e9rature. De nombreuses expressions et phrases tir\u00e9es des R\u00e9cits d’Odessa<\/em> sont tr\u00e8s souvent cit\u00e9es ; on ne sait plus si elles sont de Babel ou s’il les a entendues\u2026 Mais elles sont entr\u00e9es dans le folklore de la ville.<\/p>\n\n\n\n Il a vraiment contribu\u00e9 \u00e0 forger le mythe de cette ville dans lequel les Juifs tiennent une place de choix. Odessa comptait en effet 30 \u00e0 35 % de juifs \u00e0 l’\u00e9poque. Des juifs ais\u00e9s, mais aussi des pauvres et des gangsters. Il a pris pour mod\u00e8le de son h\u00e9ros B\u00e9nia Krik, un gangster qui a r\u00e9ellement exist\u00e9. Il me semble qu’ici aussi, c’est sa fascination pour la violence qui l’a conduit \u00e0 s’int\u00e9resser \u00e0 la p\u00e8gre. En partie \u00e0 travers son argot, car Babel est un \u00e9crivain et ce qui le passionne avant tout, c’est la langue.<\/p>\n\n\n\n Mais aussi diff\u00e9rents que soient ses deux recueils, c’est bien le m\u00eame auteur qui a \u00e9crit Les R\u00e9cits d’Odessa<\/em> et Cavalerie rouge<\/em>. Dans l\u2019un, il d\u00e9crit un monde violent, mais \u00e9galement extr\u00eamement joyeux et color\u00e9. Dans l’autre, la violence est beaucoup plus sombre, mais c’est toujours la m\u00eame mani\u00e8re d’\u00e9crire, le m\u00eame style inimitable. La grande diff\u00e9rence, peut-\u00eatre, c\u2019est que Cavalerie rouge<\/em> raconte un monde en train de na\u00eetre, alors que dans Les R\u00e9cits d’Odessa<\/em>, il essaie de fixer un monde qui n’existe plus. <\/p>\n\n\n\n\n\n D’ailleurs, son h\u00e9ros, B\u00e9nia Krik, finit par mourir. De toute fa\u00e7on, ce personnage ne pouvait pas vivre en Union sovi\u00e9tique ; il le sait bien lui-m\u00eame : il est trop libre.<\/p>\n\n\n\n Le personnage de B\u00e9nia Krik est inspir\u00e9 d’un bandit qui a r\u00e9ellement exist\u00e9. Il y avait vraiment des gangs qui s\u00e9vissaient \u00e0 Odessa, en particulier des bandits juifs. \u00c0 l’\u00e9poque sovi\u00e9tique, surtout dans les ann\u00e9es 1920, on a assist\u00e9 \u00e0 une romantisation de la p\u00e8gre, romantisation qui a d’ailleurs exist\u00e9 un peu partout.<\/p>\n\n\n\n Dans l\u2019Union sovi\u00e9tique d’alors, les vrais ennemis \u00e9taient les ennemis de classe ; les criminels de droit commun \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00ab amis de classe \u00bb. Dans Le Voleur<\/em>, un roman extr\u00eamement populaire de L\u00e9onid L\u00e9onov (1899-1994), les voleurs et les truands sont pr\u00e9sent\u00e9s comme moralement et humainement sup\u00e9rieurs aux bourgeois et aux \u00ab ennemis de classe \u00bb. Chalamov, dans Essais sur le monde du crime<\/em>, l’un des livres des R\u00e9cits de Kolyma<\/em>, d\u00e9nonce violemment cette romantisation. Selon lui, des auteurs comme L\u00e9onov ont favoris\u00e9 un mythe terriblement dangereux et surtout mensonger. Isaac Babel y a certainement un peu particip\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Oui, c\u2019est un humour un peu canaille qui tient beaucoup du langage des bandits. On peut l’entendre dans les chansons d’Odessa des ann\u00e9es 1920 et 1930, comme dans la c\u00e9l\u00e8bre chanson Odessa Mama<\/em>. C’est du russe m\u00e2tin\u00e9 d’ukrainien et de yiddish, toujours prononc\u00e9 avec un accent particulier, cocasse et tr\u00e8s reconnaissable. Leur humour est savoureux et joue beaucoup sur l’autod\u00e9rision.<\/p>\n\n\n\n Odessa est une ville o\u00f9 l’on aime raconter des histoires. Les Odessites pr\u00e9tendent m\u00eame que c’est \u00e0 Odessa que le jazz est n\u00e9, et non \u00e0 La Nouvelle-Orl\u00e9ans. <\/p>\n\n\n\n Comme tous les intellectuels du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, Babel soutenait la fin de l’autocratie. D’autant que le nouveau r\u00e9gime accordait aux Juifs des droits dont ils \u00e9taient priv\u00e9s jusqu’alors. Mais, comme je l’ai d\u00e9j\u00e0 dit, la politique ne l’int\u00e9ressait pas au fond. <\/p>\n\n\n\n Les textes de Cavalerie rouge <\/em>n’\u00e9taient pas \u00e0 la gloire de l’Arm\u00e9e rouge, ce qui lui a d’ailleurs \u00e9t\u00e9 reproch\u00e9 et lui a caus\u00e9 de graves probl\u00e8mes, peut-\u00eatre l’une des raisons de son arrestation. Quelle a \u00e9t\u00e9 sa position plus tard, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1920 et dans les ann\u00e9es 1930, c’est une question difficile. En Russie, depuis toujours, \u00eatre franc et sinc\u00e8re sur des sujets politiques peut co\u00fbter tr\u00e8s cher. On ne saura donc jamais quelle \u00e9tait la part de prudence dans ce que Babel a dit ou n’a pas dit. <\/p>\n\n\n\n Avec le recul, le seul jugement que l’on puisse porter sur quelqu’un ayant v\u00e9cu \u00e0 cette \u00e9poque repose, selon moi, sur deux questions : a-t-il cautionn\u00e9 les crimes commis dans son \u0153uvre ou dans ses actes ? A-t-il d\u00e9nonc\u00e9 quelqu’un ou t\u00e9moign\u00e9 contre lui ? En ce qui concerne Babel, il me semble qu’il a montr\u00e9 ces crimes dans son \u0153uvre, ce qui est d\u00e9j\u00e0 un exploit. Et il n’a t\u00e9moign\u00e9 contre personne, n’a d\u00e9nonc\u00e9 personne. Il a parl\u00e9 sous la torture, mais s’est r\u00e9tract\u00e9 par la suite.<\/p>\n\n\n\n Dans Cavalerie rouge<\/em>, il montre la guerre telle qu’il l’a vue, et ce n’est pas parce qu’il rend compte des actes des Rouges qu’il les justifie.<\/p>\n\n\n\n Non, en fait, il avait pris des notes pendant qu\u2019il accompagnait l’arm\u00e9e en tant que correspondant. Il \u00e9crivait des articles qu’il envoyait \u00e0 la presse, tout en tenant un journal, qui lui a servi de base pour \u00e9crire ses r\u00e9cits. Il avait d’ailleurs disparu et on ne l’a retrouv\u00e9 que des ann\u00e9es apr\u00e8s sa mort.<\/p>\n\n\n\n Il faut pr\u00e9ciser que Cavalerie rouge<\/em> est un recueil constitu\u00e9 de textes que Babel a d’abord publi\u00e9s dans des journaux et des revues, puis qu’il a lui-m\u00eame rassembl\u00e9s. Il y a quelques r\u00e9cits qu’il n’avait pas inclus dans la premi\u00e8re \u00e9dition et qui ont \u00e9t\u00e9 ajout\u00e9s dans les \u00e9ditions suivantes. <\/p>\n\n\n\n Oui, il a imm\u00e9diatement connu un immense succ\u00e8s. Les r\u00e9impressions n’ont pas cess\u00e9 jusqu’\u00e0 sa mort. Il a imm\u00e9diatement \u00e9t\u00e9 reconnu et salu\u00e9 comme un grand \u00e9crivain. D’abord en Russie, bien qu’il ait fait l’objet de violentes critiques de la part de Boudionny qui lui reprochait de donner une image n\u00e9gative de l’arm\u00e9e et de rapporter \u00ab des comm\u00e9rages de bonnes femmes \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Mais il a aussi \u00e9t\u00e9 reconnu en Europe, o\u00f9 ses r\u00e9cits ont \u00e9t\u00e9 traduits presque aussit\u00f4t. Les \u00e9crivains et les intellectuels de gauche, surtout en France, ont vu en lui le grand \u00e9crivain sovi\u00e9tique qu’ils attendaient. Ce qui l’a sans doute prot\u00e9g\u00e9 un certain temps et lui a peut-\u00eatre donn\u00e9 l’impression d’\u00eatre intouchable.<\/p>\n\n\n\n Il devient une figure importante des lettres russes et est soutenu par le grand \u00e9crivain de la r\u00e9volution, Maxime Gorki. On l’envoie faire des reportages, notamment dans le Caucase, qui sont ensuite publi\u00e9s dans la presse sovi\u00e9tique. <\/p>\n\n\n\n Sa c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 est telle qu’il n’est pas inqui\u00e9t\u00e9 pendant longtemps, y compris lorsqu’apr\u00e8s la collectivisation, il ne publie plus que tr\u00e8s peu, quelques r\u00e9cits ici et l\u00e0. Il continue malgr\u00e9 tout \u00e0 faire partie de l’Union des \u00e9crivains. Tout le monde attend qu\u2019il \u00e9crive de nouveaux textes, mais il se r\u00e9fugie dans le silence. Son excuse : il est connu pour mettre tr\u00e8s longtemps \u00e0 \u00eatre satisfait de son travail et pour r\u00e9\u00e9crire inlassablement chaque page.<\/p>\n\n\n\n Gorki a \u00e9t\u00e9 le parrain de beaucoup d’\u00e9crivains ; c’\u00e9tait manifestement un homme extr\u00eamement g\u00e9n\u00e9reux. C’est pr\u00e9cis\u00e9ment Gorki qui lui a dit, en 1918, de partir de chez lui, de suivre l’arm\u00e9e et de se frotter au monde. Babel \u00e9tait alors un \u00ab petit binoclard \u00bb, un intellectuel sensible et incapable de violence. Peut-\u00eatre cela explique-t-il en partie sa fascination pour la violence. Tant que Gorki est rest\u00e9 en vie (il est mort en 1936), Babel s\u2019est senti prot\u00e9g\u00e9. Ensuite, il se savait en danger, m\u00eame s\u2019il n\u2019a rien \u00e9crit qui nous permette de savoir s\u2019il avait peur. On ignore ce qu\u2019il ressentait et ce qu\u2019il pensait. Outre une prudence bien compr\u00e9hensible, il fait partie de ces \u00e9crivains qui mettent tout dans leur \u0153uvre sans se livrer. C\u2019\u00e9tait vraiment un homme secret. On peut tenter de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 sa correspondance, mais il y a peu de choses : il \u00e9tait dangereux de se livrer dans des lettres \u00e0 cette \u00e9poque. <\/p>\n\n\n\n Babel a traduit Maupassant. Il parlait fran\u00e7ais, qu’il avait appris quand il \u00e9tait enfant. Il a \u00e9voqu\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises son professeur de fran\u00e7ais. Comme beaucoup d’enfants juifs, on l’a pouss\u00e9 \u00e0 faire des \u00e9tudes, \u00e0 apprendre des langues et \u00e0 faire de la musique. Pourquoi aimait-il le fran\u00e7ais ? Je pense que c’est parce qu\u2019il a aim\u00e9 la litt\u00e9rature tr\u00e8s t\u00f4t, et qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, la litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u00e9tait tr\u00e8s populaire dans de nombreux pays. Il a fait ses \u00e9tudes en russe et parlait, semble-t-il, yiddish et russe au sein de sa famille. <\/p>\n\n\n\n Il aimait beaucoup Flaubert ; tous deux sont de grands stylistes pour lesquels la langue et le style comptent plus que tout. Dans ses \u00e9changes litt\u00e9raires et dans Histoire de mon pigeonnier<\/em>, il s\u2019attarde sur le style et la place des mots en des termes tr\u00e8s proches de ceux de Flaubert et de Maupassant. Chez Maupassant, auquel il a m\u00eame consacr\u00e9 un r\u00e9cit, il \u00e9tait tr\u00e8s sensible \u00e0 la dimension charnelle, crue, concr\u00e8te et color\u00e9e de son \u00e9criture. C’est justement l’une des choses qu’on a reproch\u00e9es \u00e0 Babel.<\/p>\n\n\n\n Sa premi\u00e8re femme a \u00e9migr\u00e9 en France, ses beaux-parents en Belgique, et lui-m\u00eame est venu trois fois dans ce pays pour de longs s\u00e9jours, la derni\u00e8re fois en 1935, \u00e0 l’occasion du Congr\u00e8s des \u00e9crivains antifascistes. <\/p>\n\n\n\n Cette histoire vaut la peine d’\u00eatre racont\u00e9e. Comme je l\u2019ai dit, il est d\u00e9j\u00e0 c\u00e9l\u00e8bre en Union sovi\u00e9tique et en Europe dans les ann\u00e9es 30. Tous les \u00e9crivains de gauche en France n\u2019attendaient qu\u2019une chose : qu\u2019un grand \u00e9crivain sovi\u00e9tique apparaisse. Or, les grands \u00e9crivains sovi\u00e9tiques \u00e9taient rares : ceux qui \u00e9taient plus ou moins prometteurs ont \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9s (comme Goumiliov ou Pilniak), envoy\u00e9s en camp (comme Mandelstam ou Chalamov), musel\u00e9s (comme Boulgakov, Pasternak ou Akhmatova) ou ont \u00e9migr\u00e9 (comme Zamiatine ou Bounine). Ceux qui sont devenus des \u00e9crivains sovi\u00e9tiques sont en fait ceux qui se sont mis au service du r\u00e9gime ; en vendant leur \u00e2me, ils ont manifestement perdu leur talent. Tous, sauf Babel. Mais lui ne s’est pas mis au service du r\u00e9gime ; il a trouv\u00e9 le moyen de ne pas s’engager dans son \u0153uvre. Il essayait de se faire le plus discret possible. Ses seules concessions sont quelques articles ici et l\u00e0, des reportages sur des usines par exemple, parce qu\u2019il fallait bien vivre et, de temps \u00e0 autre, montrer un signe d\u2019all\u00e9geance. On y reconna\u00eet n\u00e9anmoins son style, sa mani\u00e8re de d\u00e9crire et son ironie, qui nous permettent de sentir qu’il prend ses distances avec l’id\u00e9ologie qu’il semble plus ou moins d\u00e9fendre. Aucun compromis, en revanche, dans ses r\u00e9cits. <\/p>\n\n\n\n\n\n En 1935 donc, les autorit\u00e9s sovi\u00e9tiques n’ont envoy\u00e9 au congr\u00e8s des \u00e9crivains antifascistes que des auteurs m\u00e9diocres, de sorte que le premier jour, les Fran\u00e7ais, en voyant cette d\u00e9l\u00e9gation, sont all\u00e9s protester \u00e0 l\u2019ambassade de l\u2019URSS : \u00ab O\u00f9 sont Babel et Pasternak ? O\u00f9 sont vos vrais grands \u00e9crivains ? \u00bb Et on a bien \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 d\u2019envoyer, en catastrophe, Babel et Pasternak le deuxi\u00e8me jour. <\/p>\n\n\n\n Pasternak a fait une crise d\u2019ecz\u00e9ma \u00e9pouvantable. Il n\u2019avait aucune envie de venir, car il savait qu’il ne pourrait pas parler de la situation r\u00e9elle dans son pays, de peur de repr\u00e9sailles. Le silence auquel il \u00e9tait contraint le rendait malade. On ignore ce qu\u2019a dit Babel. Le proc\u00e8s-verbal de la s\u00e9ance n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9. On sait qu’il a fait un discours en fran\u00e7ais, mais on n’en a aucune trace : il n’y a eu ni enregistrement, ni prise de notes. Il s\u2019en est tir\u00e9 avec des pirouettes, comme il le faisait toujours. Il a profit\u00e9 de son s\u00e9jour pour rester en Europe plus longtemps que pr\u00e9vu. \u00c0 chacun de ses voyages, il rendait visite \u00e0 des \u00e9migr\u00e9s qu’il n’\u00e9tait pas cens\u00e9 fr\u00e9quenter. Ce qui \u00e9tait en soi une preuve de courage, et peut-\u00eatre aussi un peu de provocation. Il se savait surveill\u00e9, comme tous les Sovi\u00e9tiques \u00e0 l’\u00e9tranger. <\/p>\n\n\n\n Il n’en a jamais parl\u00e9, mais c’est certain. Il \u00e9tait reconnu en France et avait des amis parmi les \u00e9crivains et les intellectuels. Il adorait sa fille qui y vivait. Et puis, dans les ann\u00e9es 1930, pour un citoyen sovi\u00e9tique qui avait la possibilit\u00e9 de voyager, comment ne pas y songer ? <\/p>\n\n\n\n Mais c\u2019\u00e9tait d\u2019abord et avant tout un \u00e9crivain. Boris Souvarine rapporte dans ses souvenirs qu’il disait : \u00ab Je suis un \u00e9crivain russe. Si je ne vivais pas avec le peuple russe, je cesserai d’\u00eatre un \u00e9crivain ; je serais comme un poisson hors de l’eau. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Babel \u00e9tait juif, \u00e9crivait en russe et vivait au milieu d’Ukrainiens. Il faut se mettre dans l’esprit de l’\u00e9poque : il r\u00e9gnait \u00e0 Odessa une atmosph\u00e8re tr\u00e8s cosmopolite et, au d\u00e9but, le r\u00e9gime sovi\u00e9tique favorisait cet universalisme qui allait \u00e0 l’encontre du nationalisme actuel. <\/p>\n\n\n\n Les ann\u00e9es 1920 ont \u00e9t\u00e9 les seules ann\u00e9es o\u00f9 ont exist\u00e9 un th\u00e9\u00e2tre juif, des revues et des journaux juifs. \u00c9cras\u00e9es par le r\u00e9gime tsariste, toutes les ethnies de l’Union sovi\u00e9tique ont \u00e9t\u00e9 mises en valeur apr\u00e8s 1917, les Juifs comme tous les autres. C’est petit \u00e0 petit, \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1920 et durant les ann\u00e9es 1930, que les cultures nationales des r\u00e9publiques sovi\u00e9tiques ont commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre \u00e9touff\u00e9es. Comment Babel aurait-il pu deviner que les choses allaient d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer \u00e0 ce point ? <\/p>\n\n\n\n Odessa, chez Babel, est avant tout cosmopolite. Il y est beaucoup question du port et de tous les navires qui arrivaient. C’\u00e9tait une ville incroyablement ouverte : il y avait des Anglais, des Fran\u00e7ais, des Grecs, des Arm\u00e9niens\u2026 Ce cosmopolitisme \u00e9tait alors consid\u00e9r\u00e9 non seulement comme une particularit\u00e9, mais aussi comme une qualit\u00e9 de cette ville, comparable \u00e0 aucune autre de l\u2019Empire russe. \u00c0 partir du coup d\u2019\u00c9tat bolchevique, elle s’est \u00e9norm\u00e9ment appauvrie et referm\u00e9e sur elle-m\u00eame. Isaac Babel raconte dans sa correspondance qu’il a vu ce que serait devenue Odessa s’il n’y avait pas eu le coup d\u2019\u00c9tat bolchevique, lorsqu’il est all\u00e9 \u00e0 Marseille. <\/p>\n\n\n\n Les \u00e9crivains jouissaient de privil\u00e8ges \u00e0 l’\u00e9poque, mais ils devaient \u00e9crire et produire : on leur payait des voyages, ils avaient droit \u00e0 des datchas et \u00e0 des appartements. Babel assistait aux r\u00e9unions et pronon\u00e7ait des discours ; il \u00e9tait oblig\u00e9 de prendre la parole pour justifier son traitement. C’est d’ailleurs dans sa datcha qu’il a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9. On raconte qu’au moment de son arrestation, il aurait dit : \u00ab Ils ne m’ont pas laiss\u00e9 finir. \u00bb<\/p>\n\n\n\n En l’emmenant, ils ont \u00e9galement emport\u00e9 toutes ses archives. Contrairement \u00e0 ce qui s’est pass\u00e9 dans d’autres cas, l’ordre de destruction n’a jamais \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9. C’est pour cette raison que certains gardent toujours l’espoir qu\u2019elles sont quelque part et qu\u2019elles r\u00e9appara\u00eetront un jour. Beaucoup de gens les ont cherch\u00e9es dans les archives du NKVD, du KGB et du Comit\u00e9 central, au moment o\u00f9 celles-ci ont \u00e9t\u00e9 ouvertes dans les ann\u00e9es 1990. Sans r\u00e9sultat. Mais on peut toujours esp\u00e9rer. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" \u00c0 la d\u00e9couverte de l\u2019immense \u00e9crivain d\u2019Odessa par la traductrice de ses \u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, Sophie Benech. <\/p>\n","protected":false},"featured_media":353585,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":20,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[5104],"editorial_format":[4913],"week":[5105],"geo":[],"class_list":["post-353582","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-sandrine-treiner","editorial_format-essais"],"acf":{"_thumbnail_id":353585,"excerpt":"\u00c0 la d\u00e9couverte de l\u2019immense \u00e9crivain d\u2019Odessa par la traductrice de ses \u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, Sophie Benech. ","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nComment d\u00e9crire son \u0153uvre ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Est-il difficile \u00e0 traduire ?\u00a0<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Repartons aux origines\u2026<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Comment se repr\u00e9senter l\u2019identit\u00e9 d\u2019Isaac Babel, l\u2019Odessite, \u00e0 l\u2019heure de la guerre en Ukraine ? Babel se d\u00e9finissait \u00e0 la fois comme russe et juif.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Il est totalement \u00e0 contre-courant de son \u00e9poque qui imposait des positions tranch\u00e9es. <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Odessa est une matrice de son \u0153uvre. On se souvient de cette phrase proph\u00e9tique : \u00ab Le messie litt\u00e9raire qu\u2019on attend en vain depuis si longtemps viendra de l\u00e0-bas, de ces steppes ensoleill\u00e9es baign\u00e9es par la mer. \u00bb <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Babel est fier de sa ville. Il a sans doute contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9difier le mythe d\u2019Odessa autant qu\u2019elle l\u2019a inspir\u00e9. Quel paysage urbain diriez-vous qu’il dessine ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n Les bandits font partie du mythe de la ville, mais aussi de son histoire.<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
L\u2019humour odessite est-il marqu\u00e9 par la p\u00e8gre de la ville ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Qu\u2019est-ce que l\u2019on peut dire du rapport d\u2019Isaac Babel \u00e0 la politique et au communisme ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\u00c9tait-ce une commande ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
A-t-il connu le succ\u00e8s ?\u00a0<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Le succ\u00e8s est-il donc venu trop t\u00f4t ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Pourquoi est-il essentiel d’avoir Maxime Gorki comme parrain ? <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Quel est son lien avec la France ?\u00a0<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Il a aussi un lien familial avec la France. <\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\r\n <\/picture>\r\n \n A-t-il song\u00e9 \u00e0 rester en France ?\u00a0<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Vu de la guerre d\u00e9clench\u00e9e par Poutine au nom aussi d\u2019un discours sur les langues russes et ukrainiennes, que peut-on dire de Babel ?\u00a0<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Le 15 mai 1939, il est arr\u00eat\u00e9, il est fusill\u00e9 le 27 janvier 1940. <\/strong><\/h3>\n\n\n\n