{"id":352794,"date":"2026-08-14T19:10:51","date_gmt":"2026-08-14T17:10:51","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=352794"},"modified":"2026-08-14T19:10:54","modified_gmt":"2026-08-14T17:10:54","slug":"le-fils-du-feu","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/le-fils-du-feu\/","title":{"rendered":"Le fils du feu"},"content":{"rendered":"\n

Il naquit le matin du 15 ao\u00fbt 2026, \u00e0 La Teste-de-Buch, un jour tr\u00e8s sacr\u00e9, o\u00f9 l\u2019on b\u00e9nit les bateaux.

Son p\u00e8re et son grand-p\u00e8re avaient voulu y voir un pr\u00e9sage : il continuerait l\u2019activit\u00e9 des a\u00efeuls, qui p\u00eachaient de p\u00e8re en fils.

L\u2019incendie majuscule, que l\u2019on appellerait plus tard le Grand Feu, venait de s\u2019\u00e9teindre. Il y avait encore de la cendre sur les fen\u00eatres de la petite maternit\u00e9, fine comme de la sciure de bois. \u00c7a s\u2019infiltrait partout jusque dans les poumons, jusque dans les pores de la peau. Les aides-soignantes portaient des masques FFP2, non pour l\u2019asepsie, mais pour se prot\u00e9ger des particules fines.

On l\u2019appela No\u00e9. On ne donne pas ce pr\u00e9nom-l\u00e0 par hasard et ses parents ne croyaient pas au hasard.

Chez les Labat, je l\u2019ai dit, on p\u00eachait de p\u00e8re en fils. Ils \u00e9taient parmi les derniers p\u00eacheurs de la pointe.

D\u00e8s l\u2019\u00e2ge de quatre ans, il accompagnait son p\u00e8re dans ses excursions. Ils partaient de nuit. Sur le Bassin, les p\u00eacheurs sont esclaves de la mar\u00e9e, jouets de ses humeurs. La pinasse du p\u00e8re s\u2019appelait la Palombe : il faut imaginer un bateau plat, taill\u00e9 dans le pin des Landes. Avant elle avait appartenu au grand-p\u00e8re. Et avant, au p\u00e8re du grand-p\u00e8re. Tous les ans, on calfatait la coque avec de l\u2019\u00e9toupe. <\/p>\n\n\n\n


No\u00e9 apprit du p\u00e8re le solf\u00e8ge de la mer : les n\u0153uds, les mailles, le sens du vent. <\/p>\n\n\n\n

No\u00e9 apprit du p\u00e8re les saisons. Rien \u00e0 voir avec les bornes du calendrier mais tout avec la faune marine : au printemps la seiche, en juin le maigre. <\/p>\n\n\n\n

No\u00e9 apprit du p\u00e8re l\u2019art de se faufiler dans les passes, cette porte \u00e9troite entre le Bassin et l\u2019oc\u00e9an, l\u00e0 o\u00f9 les bancs de sable bougent tellement qu\u2019on croirait des mirages. <\/p>\n\n\n\n

Chaque ann\u00e9e, la porte de la mer change de place, et il faut r\u00e9apprendre le solf\u00e8ge.

Autour d\u2019eux, les rares derniers p\u00eacheurs vendaient leurs maisons. Un film parisien avait montr\u00e9 leur village : le m\u00e8tre carr\u00e9 valait plus cher qu\u2019\u00e0 Paris.

Malgr\u00e9 tout ce solf\u00e8ge, la mer d\u2019arbres pr\u00e9occupait davantage No\u00e9 que la mer d\u2019eau. Chaque \u00e9t\u00e9, \u00e7a br\u00fblait quelque part. Pas cinquante mille hectares comme l\u2019ann\u00e9e du Grand Feu. Mais dix mille par-ci, dix mille par-l\u00e0. On s\u2019habituait \u00e0 respirer un air vici\u00e9. \u00c0 l\u2019\u00e9cole maternelle, les enfants toussaient beaucoup.<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 sept ans, l\u2019\u00e2ge de raison, il posa sa question : \u00ab Papa, pourquoi m\u2019apprends-tu la mer, puisque nous perdons la terre ? Les arbres meurent. Les foug\u00e8res br\u00fblent. \u00bb

Le p\u00e8re le regarda mais ne r\u00e9pondit rien, il \u00e9tait trop occup\u00e9 \u00e0 repriser ses filets. <\/p>\n\n\n\n

Alors No\u00e9 quitta le chemin des a\u00efeux. \u00c0 l\u2019\u00e2ge des boums et des amourettes, il marchait seul dans la for\u00eat, parfois des nuits enti\u00e8res. <\/p>\n\n\n\n

Il apprenait le nom des plantes comme on apprend les capitales et les dates des batailles. Cette for\u00eat n\u2019\u00e9tait pas vieille. Deux cents ans plus t\u00f4t, un empereur avait fait planter un million d\u2019hectares de pins secs en rangs serr\u00e9s, comme des soldats de parade, comme des millions d\u2019allumettes pr\u00eates \u00e0 flamber.
<\/p>\n\n\n\n

Le p\u00e8re de sa m\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9sinier. Il blessait les pins avec un petit outil, le hapchot, et les pins pleuraient des larmes d\u2019or. \u00ab Leurs larmes nous font vivre \u00bb, disait le vieux. <\/p>\n\n\n\n

No\u00e9 garda l\u2019outil toute sa vie dans un tiroir. Il ne s\u2019en servit jamais. Parfois, il ouvrait le tiroir et le regardait. Il se disait que les arbres n\u2019avaient plus besoin de lui pour pleurer.

Au lyc\u00e9e, ses notes \u00e9taient m\u00e9diocres, sauf en sciences de la vie. Il voulait comprendre comment tout tient ensemble. Apr\u00e8s un bac passable, il partit \u00e9tudier les for\u00eats \u00e0 Nancy. Le jour du d\u00e9part, son p\u00e8re se lamenta, un filet dans les mains : \u00ab Mon fils m\u2019abandonne. \u00bb <\/p>\n\n\n\n


Cinq ans plus tard, il revint ing\u00e9nieur. Le jour, il veillait sur les arbres \u00e0 l\u2019ONF. La nuit, il dormait \u00e0 la caserne o\u00f9 il servait comme sapeur-pompier volontaire. Dans les ann\u00e9es quarante, les feux \u00e9chapp\u00e8rent \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 comme un diable sort de sa bo\u00eete. Il y eut des incendies de mars \u00e0 novembre. <\/p>\n\n\n\n

L\u2019\u00c9tat voulut \u00e9vacuer la presqu\u2019\u00eele, prise en tenaille entre la mont\u00e9e des eaux et la multiplication des incendies. Les services techniques jugeaient la cause entendue parce que d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n

Les habitants refus\u00e8rent et bien vite, ils se r\u00e9volt\u00e8rent. D\u2019abord dans les pr\u00e9toires. Les proc\u00e8s s\u2019encha\u00eenaient. Eux aussi avaient le go\u00fbt de cendre : les habitants perdaient face \u00e0 l\u2019\u00c9tat. \u00c0 toute chose malheur est bon : les d\u00e9boires judiciaires successifs r\u00e9concili\u00e8rent les gens du pays et les Parisiens. La commune se ressouda.<\/p>\n\n\n\n

La maison de bois de la famille, au bord de l\u2019eau, fut d\u00e9clar\u00e9e inhabitable apr\u00e8s des ann\u00e9es de bataille judiciaire. Ils durent d\u00e9m\u00e9nager dans les terres \u00e0 10 kilom\u00e8tres du bassin. <\/p>\n\n\n\n


Un jour, en \u00c9quateur, sous une canop\u00e9e d\u2019arbres immenses, il rencontra Luz.<\/p>\n\n\n\n

Luz veut dire lumi\u00e8re. Biologiste, elle \u00e9tait sp\u00e9cialiste des sols des for\u00eats. Ils se mari\u00e8rent sans bruit. Ils n\u2019eurent pas d\u2019enfant, les arbres \u00e9taient leurs enfants. Ils en eurent des millions.

Il d\u00e9missionna de l\u2019ONF et entra dans une soci\u00e9t\u00e9 secr\u00e8te, les Gardiens de la for\u00eat. Certains de ses compagnons \u00e9taient tent\u00e9s par l\u2019action violente, voulaient s\u2019en prendre \u00e0 l\u2019\u00c9tat, lui faire payer son incurie. <\/p>\n\n\n\n

Malgr\u00e9 sa col\u00e8re, No\u00e9 les raisonna : \u00ab Nous ne sommes pas des incendiaires. Nous sommes des semeurs. Nous sommes des planteurs \u00bb. Malgr\u00e9 l\u2019interdiction des autorit\u00e9s, ils se rendaient la nuit sur les terres calcin\u00e9es pour des semailles clandestines. Ils plantaient des glands de ch\u00eane-li\u00e8ge, l\u2019arbre dont l\u2019\u00e9corce ne br\u00fble pas. <\/p>\n\n\n\n

Sans le savoir, les Gardiens de la for\u00eat commen\u00e7aient ainsi le chantier de la Troisi\u00e8me For\u00eat, qui devait devenir la grande affaire des ann\u00e9es Cinquante. La premi\u00e8re for\u00eat \u00e9tait un marais poisseux et inhabitable. La deuxi\u00e8me \u00e9tait une monoculture, une arm\u00e9e de pins en rangs serr\u00e9s. La troisi\u00e8me fut un m\u00e9lange : des ch\u00eanes-li\u00e8ges bien s\u00fbr, mais aussi des arbousiers, des c\u00e8dres venus du sud, des ruisseaux remis en eau, des moutons sous les arbres. Et tous les dix ans, il fallait planter plus au nord les arbres du sud, parce que l\u2019\u00e9t\u00e9 montait vers le nord, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e.

Le p\u00e8re de No\u00e9 avait longtemps refus\u00e9 de regarder les arbres pousser. Il pr\u00e9f\u00e9rait la mer. La veille de sa mort, un instinct l\u2019amena dans la Troisi\u00e8me For\u00eat, pleine d\u2019arbres juv\u00e9niles. Alors qu\u2019il caressait l\u2019\u00e9corce des petits ch\u00eanes-li\u00e8ges, il dit \u00e0 son fils d\u2019une \u00e9motion contenue : \u00ab C\u2019est du beau maillage. \u00bb Chez les p\u00eacheurs, cela veut dire : je suis fier de toi.

\u00c0 cinquante ans, les m\u00e9decins demand\u00e8rent \u00e0 No\u00e9 d\u2019arr\u00eater son activit\u00e9 de sapeur-pompier volontaire. Mais lutter contre les flammes \u00e9tait devenu sa fa\u00e7on de vivre. <\/p>\n\n\n\n

En ao\u00fbt 2080, le Portugal fut en proie \u00e0 un m\u00e9ga-feu qui avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9vor\u00e9 100 000 hectares de for\u00eat. Il partit au combat avec ses camarades. Il mourut dans la for\u00eat de Leiria, celle qu\u2019un monarque, lui aussi capricieux, avait plant\u00e9e il y a sept cents ans pour arr\u00eater les dunes. C\u2019\u00e9tait la nuit du 10 ao\u00fbt. Il allait avoir cinquante-quatre ans.

On le ramena par la mer. La petite chapelle de l\u2019Herbe \u00e9tait trop petite pour accueillir la foule en deuil. Nombreux sont ceux qui rest\u00e8rent debout les pieds dans le sable. Les pinasses sur l\u2019eau formaient une haie d\u2019honneur. Il y avait l\u2019archev\u00eaque de Bordeaux, le pr\u00e9fet de r\u00e9gion, et m\u00eame la ministre de la For\u00eat. <\/p>\n\n\n\n

Il avait fallu tout ce feu et toutes ces ann\u00e9es pour que voie le jour un minist\u00e8re de la For\u00eat de plein exercice et non une d\u00e9pendance de l\u2019Agriculture. <\/p>\n\n\n\n

Les autorit\u00e9s politiques, religieuses et militaires, en leurs grades et qualit\u00e9s, firent des discours fun\u00e8bres convenus, pleins de chiffres et sans \u00e9motion. <\/p>\n\n\n\n

Puis tout le monde se tut. Le vent s\u2019\u00e9tait lev\u00e9. Pour la premi\u00e8re fois depuis trente ans, il sentait la r\u00e9sine, et non la fum\u00e9e.

\u00c0 86 ans, Luz plante encore.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

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