{"id":352787,"date":"2026-08-14T19:10:31","date_gmt":"2026-08-14T17:10:31","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=352787"},"modified":"2026-08-14T19:10:34","modified_gmt":"2026-08-14T17:10:34","slug":"la-dune-et-la-maree","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/la-dune-et-la-maree\/","title":{"rendered":"La dune et la mar\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n
J\u2019ai d\u00e9couvert le Pyla il y a une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, quand j\u2019ai rencontr\u00e9 ma femme. Je connaissais un peu la fa\u00e7ade Atlantique, mais davantage du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00eele de R\u00e9<\/a>. Mon \u00e9pouse, elle, est originaire du bassin d\u2019Arcachon. Elle a pass\u00e9 tous ses \u00e9t\u00e9s \u00e0 Biganos. Petit \u00e0 petit, j\u2019y ai pass\u00e9 tous mes \u00e9t\u00e9s et mon attachement pour ce lieu exceptionnel est n\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Contrairement \u00e0 ce qu\u2019on pourrait croire, les Pylatais ont un sentiment d\u2019appartenance tr\u00e8s fort. Malgr\u00e9 les villas, les maisons secondaires, les hordes de touristes, les stars de la jet set qui viennent faire la f\u00eate, les transformations urbanistiques et paysag\u00e8res \u2014 plut\u00f4t mod\u00e9r\u00e9es par rapport \u00e0 d\u2019autres contr\u00e9es maritimes fran\u00e7aises \u2014, il y a une grande identification des Pylatais \u00e0 leur terre. N\u2019est pas Pylatais qui veut. Des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019une m\u00eame famille se succ\u00e8dent dans des maisons en bord de mer et beaucoup des gens que j\u2019y c\u00f4toie sont marqu\u00e9s par des souvenirs d\u2019enfance. Ce n\u2019est pas mon cas. J\u2019avais 40 ans quand j\u2019ai d\u00e9couvert la r\u00e9gion. Par cons\u00e9quent, et en d\u00e9pit des 20 \u00e9t\u00e9s que j\u2019ai pass\u00e9s assid\u00fbment sur les plages du Pyla, je m\u2019y sens toujours comme un \u00e9tranger ou un intrus.<\/p>\n\n\n\n Mais cela ne me d\u00e9range pas. C\u2019est sans doute li\u00e9 \u00e0 mon histoire personnelle : je ne suis de nulle part. Mes grands-parents et mes parents ont grandi au Maroc, \u00e0 Casablanca, mais je n\u2019y suis moi-m\u00eame pas n\u00e9. J\u2019ai grandi en banlieue parisienne, mais je ne pourrais pas vraiment dire que le Bas-Montreuil o\u00f9 j\u2019ai pass\u00e9 mon enfance suscite chez moi un sentiment d\u2019appartenance particulier. J\u2019ai habit\u00e9 \u00e0 Lille, \u00e0 Paris, mais sans jamais me consid\u00e9rer comme Parisien. J\u2019ai v\u00e9cu plusieurs ann\u00e9es en Guyane, o\u00f9 j\u2019ai ador\u00e9 la vie sur place. Je n\u2019ai donc pas v\u00e9ritablement de \u00ab chez moi \u00bb et encore moins de racines. <\/p>\n\n\n\n J\u2019aime beaucoup courir sur la plage, t\u00f4t le matin, quand la mar\u00e9e le permet. Fouler le sable mouill\u00e9, d\u2019o\u00f9 vient juste de se retirer la mer, avec le soleil au loin, encore \u00e0 ras de l\u2019eau, est tr\u00e8s plaisant. Du Moulleau jusqu\u2019\u00e0 Arcachon, quand les plagistes ne sont pas encore arriv\u00e9s, vous pouvez encore avoir les lieux pour vous tout seul, avec de magnifiques maisons \u00e0 contempler. C\u2019est merveilleux. Il y a bien des joggeurs, mais la plupart pr\u00e9f\u00e8rent courir sur le bitume, alors que moi je suis attach\u00e9 au contact du sable, quitte \u00e0 courir l\u00e9g\u00e8rement de travers.<\/p>\n\n\n\n Ensuite, je vais tr\u00e8s souvent au march\u00e9 de la Teste. Puis je fais r\u00e9guli\u00e8rement du v\u00e9lo. Je fais au moins une fois par \u00e9t\u00e9 le tour du bassin d\u2019Arcachon, sur des pistes cyclables tr\u00e8s agr\u00e9ablement am\u00e9nag\u00e9es. Selon le circuit, je peux aussi revenir \u00e0 mon point de d\u00e9part en bateau. Avant, on prenait le bateau pour aller sur le banc d\u2019Arguin, au pied de la dune du Pilat. Mais il r\u00e9tr\u00e9cit de mani\u00e8re dramatique au fil des ann\u00e9es, au gr\u00e9 des temp\u00eates et des bourrasques qui ram\u00e8nent le sable vers la dune. Or c\u2019est ce petit banc de sable qui vous permettait de vous croire aux Seychelles. Le sable \u00e9tait extr\u00eamement fin et n\u2019avait rien \u00e0 envier aux plus belles plages de l\u2019oc\u00e9an Indien. <\/p>\n\n\n\n Contrairement \u00e0 ma femme, ou \u00e0 ceux qui y ont pass\u00e9 tous leurs \u00e9t\u00e9s enfant, je n\u2019ai pas de souvenirs enfouis, ni cet attachement tr\u00e8s singulier qui en d\u00e9coule, celui qui vous fait d\u00e9sirer au plus profond de vous-m\u00eame que les choses et les paysages gardent une forme d\u2019\u00e9ternit\u00e9. C\u2019est plut\u00f4t de l\u2019ordre de l\u2019affection. J\u2019ai assist\u00e9, le c\u0153ur serr\u00e9, aux grands incendies de 2022 et de 2023, qui ont ravag\u00e9 7 000 hectares de la for\u00eat de La Teste-de-Buch. Les d\u00e9g\u00e2ts y sont toujours visibles. Chaque dommage caus\u00e9 au boisement, aux pins, aux habitations, me cause beaucoup de chagrin. Surtout que, comme je le rappelais plus haut, contrairement \u00e0 d\u2019autres endroits, le Pyla a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s bien pr\u00e9serv\u00e9. Il n\u2019y a pas eu de b\u00e9tonisation. Il a assez peu boug\u00e9 depuis 40 ans. <\/p>\n\n\n\n Tout \u00e0 fait. Quoique, au Pyla en particulier, reste ce noyau tr\u00e8s important de familles qui, depuis plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, vivent c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te et donnent encore l\u2019\u00e9paisseur du souvenir \u00e0 cet endroit. <\/p>\n\n\n\n Cela dit, le Pyla est devenu tr\u00e8s cher et c’est l’une de mes hantises. J’ai peur qu’il devienne une enclave de millionnaires. <\/p>\n\n\n\n Il y a quinze ans, on pouvait encore acheter une maison pas tr\u00e8s loin de la mer, mais ce n’est plus possible aujourd’hui. En tout cas, moi je ne pourrais plus le faire. Cela a pris des proportions \u00e9normes. Toujours est-il, le Cap Ferret en face attire beaucoup plus les people<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Non, aucune. Le Cap Ferret est un tr\u00e8s bel endroit. C\u2019est un peu moins bois\u00e9 qu\u2019au Pyla ; le PLU n’est pas le m\u00eame, les maisons sont donc plus rapproch\u00e9es, mais ce sont des maisons de millionnaires. <\/p>\n\n\n\n Nous avons un autre avantage : les plages. Le Cap Ferret a des plages c\u00f4t\u00e9 oc\u00e9an, mais c\u00f4t\u00e9 bassin, les plages sont petites, avec beaucoup d’hu\u00eetres et de bateaux. Alors que nous, on a une tr\u00e8s belle plage c\u00f4t\u00e9 Arcachon. C\u2019est diff\u00e9rent, mais je n’ai pas d’hostilit\u00e9, il n’y a pas de rivalit\u00e9 particuli\u00e8re. C’est une question de go\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n Le Pyla, c\u2019est une maison blanche sous les pins. J\u2019esp\u00e8re donc retrouver, \u00e0 chaque nouveau s\u00e9jour, la m\u00eame richesse foresti\u00e8re, le m\u00eame b\u00e2ti. Ce qui n\u2019est pas sans lien, d\u2019ailleurs, avec la d\u00e9finition du souvenir d\u2019enfance qui contient un peu l\u2019espoir de retenir le temps. Il y a blessure d\u00e8s que la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019est plus conforme \u00e0 ce souvenir, comme lorsque vous d\u00e9couvrez que la petite maison o\u00f9 habitaient vos grands-parents a \u00e9t\u00e9 d\u00e9molie. C\u2019est \u00e7a qui serre le c\u0153ur. Avec le changement climatique, je fais toujours le v\u0153u que le Pyla ne soit pas d\u00e9natur\u00e9. <\/p>\n\n\n\n C\u2019est un lieu o\u00f9 je lis beaucoup, notamment des pav\u00e9s un peu imposants, impossibles \u00e0 lire au cours de l\u2019ann\u00e9e. L\u2019une de mes meilleures lectures au Pyla, c\u2019est sans doute 22\/11\/63<\/em>, de Stephen King, une dystopie sur l\u2019assassinat du pr\u00e9sident am\u00e9ricain J.F. Kennedy. J\u2019en relis quelques chapitres, de temps en temps. Cet \u00e9t\u00e9, me lance dans la lecture du prochain livre de Philippe Jaenada, L\u2019Inconnu du quai de Javel<\/em>. <\/p>\n\n\n\n G\u00e9n\u00e9ralement, j\u2019emporte avec moi une bonne pile de livres, que je peine \u00e0 finir en un \u00e9t\u00e9, si bien que j\u2019ai sur place une biblioth\u00e8que assez bien fournie. Elle fonctionne un peu comme un prolongement de mon bureau parisien : j\u2019approfondis des choses que j\u2019ai d\u00e9couvertes pendant l\u2019ann\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n Je lis beaucoup d\u2019histoire, surtout en ce moment, apr\u00e8s la sortie du diptyque sur de Gaulle, la fresque cin\u00e9matographique d\u2019Antonin Baudry<\/a>. Son travail m\u2019a d\u2019ailleurs donn\u00e9 envie de relire la biographie de Jean Lacouture, ou Julian Jackson<\/a>. J\u2019ai envie de me pencher \u00e9galement sur ce qu\u2019a \u00e9crit l\u2019historien Arnaud Teyssier sur de Gaulle. Et pas forc\u00e9ment pour y lire des choses capitales : j\u2019aime beaucoup les petites anecdotes, comme les rumeurs de liaison entre de Gaulle et \u00c9lisabeth de Miribel, la dactylographe de de Gaulle lorsqu\u2019il \u00e9crit son discours du 18 juin, devenue ensuite biographe et diplomate. C\u2019est ce que raconte un autre historien, Jean-Luc Barr\u00e9. Lorsque le film de Xavier Giannoli est sorti en mars, Les Rayons et les ombres<\/em>, j\u2019ai voulu en savoir plus sur le personnage de Jean Luchaire. J\u2019ai donc envie de lire une biographie cet \u00e9t\u00e9. <\/p>\n\n\n\n Je tiens particuli\u00e8rement \u00e0 ces moments o\u00f9 on a le temps de vagabonder, de livre en livre. Il faut en profiter pour ne pas toujours explorer les m\u00eames sujets, mais j\u2019avoue que j\u2019ai une pr\u00e9dilection pour l\u2019histoire. Un \u00e9t\u00e9, par exemple, je me souviens avoir fait une s\u00e9rie de lectures autour de la m\u00e9moire de la Shoah en France, de Vichy \u00e0 la rafle du Vel D\u2019Hiv\u2019. Le livre qu\u2019en ont tir\u00e9 Claude L\u00e9vy et Paul Tillard est vraiment remarquable. Pierre Laborie, Jacques Semelin sont d\u2019autres grandes figures qui ont contribu\u00e9 par leurs travaux \u00e0 cette m\u00e9moire. Semelin est un historien qui a perdu la vue, et dont l\u2019autobiographie, J’arrive o\u00f9 je suis \u00e9tranger<\/em>, m\u2019avait beaucoup \u00e9mu.<\/p>\n\n\n\n Je suis tr\u00e8s attach\u00e9 \u00e0 cette r\u00e9p\u00e9tition \u2013 revenir chaque \u00e9t\u00e9 \u00e0 Pyla \u2013 \u00e0 ce cycle qui me permet de retrouver un endroit que j\u2019aime, o\u00f9 je sais que je peux me ressourcer et que je ne perds pas mon temps, m\u00eame si tout est plus codifi\u00e9 que quand on part \u00e0 la d\u00e9couverte du d\u00e9sert de la Tatacoa ou en excursion au sommet de l\u2019Himalaya. J\u2019ai lu r\u00e9cemment un livre de Jeanne Herry qui m\u2019a beaucoup marqu\u00e9, 80 \u00e9t\u00e9s<\/em>. Le titre correspond au nombre moyen d\u2019\u00e9t\u00e9s que nous vivons. Le d\u00e9compte est assez vertigineux, pour ne pas dire cruel : entre les \u00e9t\u00e9s dont on n\u2019a pas vraiment conscience, pendant la petite enfance, les \u00e9t\u00e9s o\u00f9 on doit r\u00e9viser pour r\u00e9ussir ses examens quand on est jeune, et les \u00e9t\u00e9s o\u00f9 on doit emporter dans ses valises une montagne de livres pas toujours plaisants \u00e0 lire pour la rentr\u00e9e litt\u00e9raire, quand on est chroniqueur, il n\u2019en reste plus qu\u2019une poign\u00e9e o\u00f9 on est r\u00e9ellement libre de faire ce que l\u2019on veut \u2013 il faut savoir en profiter.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Au Pyla, entre les livres et les pins, les \u00e9t\u00e9s se r\u00e9p\u00e8tent avec l\u2019espoir impossible de retenir un peu du sable du temps.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":352791,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":9,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[1631],"editorial_format":[4913],"week":[5099],"geo":[],"class_list":["post-352787","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-florent-zemmouche","editorial_format-essais"],"acf":{"_thumbnail_id":352791,"excerpt":"Au Pyla, entre les livres et les pins, les \u00e9t\u00e9s se r\u00e9p\u00e8tent avec l\u2019espoir impossible de retenir un peu du sable du temps.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\nVous sentez-vous Pylatais ? <\/h3>\n\n\n\n
Quelle est votre journ\u00e9e id\u00e9ale quand vous \u00eates au Pyla ? <\/h3>\n\n\n\n
Sur quoi repose votre attachement \u00e0 cet endroit ? <\/h3>\n\n\n\n
Si changement il y a, serait-il plut\u00f4t d\u2019ordre sociologique ? L\u2019immobilier est devenu hors de prix et le bassin est devenu une enclave pour gens fortun\u00e9s.<\/h3>\n\n\n\n
Y a-t-il une rivalit\u00e9 avec le Cap Ferret ? <\/h3>\n\n\n\n
Si vous deviez r\u00e9sumer le Pyla en une image, quelle serait-elle ? <\/h3>\n\n\n\n
Quels sont vos meilleurs souvenirs de lecture au Pyla ?<\/h3>\n\n\n\n
Quels types de livres aimez-vous lire l\u2019\u00e9t\u00e9 ?<\/h3>\n\n\n\n
Y a-t-il un livre qui a chang\u00e9 votre mani\u00e8re de vivre l’\u00e9t\u00e9 ? <\/h3>\n\n\n\n