{"id":351802,"date":"2026-08-07T17:35:17","date_gmt":"2026-08-07T15:35:17","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=351802"},"modified":"2026-08-07T17:35:20","modified_gmt":"2026-08-07T15:35:20","slug":"la-derniere-traduction","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/la-derniere-traduction\/","title":{"rendered":"La derni\u00e8re traduction"},"content":{"rendered":"\n
Le 25 mai 2104, \u00e0 17h, heure de Tokyo, la traductrice Izumi It\u00f4 a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e disparue. Le premier \u00e0 rapporter cette \u00e9trange affaire a \u00e9t\u00e9 Pierre M\u00e9nard, contr\u00f4leur de l\u2019Organisation universelle pour l\u2019\u00e9ducation, la science et la culture, h\u00e9riti\u00e8re de l\u2019Unesco, envoy\u00e9 de France pour rencontrer celle qui avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9e \u00ab tr\u00e9sor vivant \u00bb en 2062, au jeune \u00e2ge de 36 ans. <\/p>\n\n\n\n
Fille et petite-fille de traducteur, ce n\u2019est pas sans inqui\u00e9tude que son p\u00e8re l\u2019avait vue suivre ses pas, malgr\u00e9 une vie \u00e0 lui transmettre son savoir. Lui-m\u00eame, apr\u00e8s un obscur passage par la Dr\u00f4me, avait connu son heure de gloire dans les ann\u00e9es 2010 avec une traduction du premier volume de la Recherche<\/em> de Proust \u00e0 laquelle il avait travaill\u00e9 pr\u00e8s de quinze ans. Afin de cr\u00e9er chez le lecteur japonais le m\u00eame effet que celui du lecteur fran\u00e7ais face aux m\u00e9andres d\u2019une phrase \u00e9tir\u00e9e \u00e0 son extr\u00eame, il avait r\u00e9duit la syntaxe japonaise \u00e0 une bri\u00e8vet\u00e9 inhabituelle dans le r\u00e9cit romanesque nippon. <\/p>\n\n\n\n On lui devait aussi la tentative originale, \u00e0 quatre mains avec un coll\u00e8gue fran\u00e7ais, d\u2019une traduction des ha\u00efku de Matsuo Bash\u00f4 dans la langue qui \u00e9tait encore celle de Moli\u00e8re, dont le but \u00e9tait de restituer non seulement toutes les nuances de cette forme elliptique par excellence, mais aussi de rendre perceptible au lecteur fran\u00e7ais le sens recel\u00e9 par chaque id\u00e9ogramme, par chaque compos\u00e9 de chaque id\u00e9ogramme. <\/p>\n\n\n\n Comment rendre le flou chromatique de ao<\/em>, \u00e0 la fois bleu comme la mer et vert comme l\u2019herbe ? <\/em>Comment faire ressentir toute la beaut\u00e9 recel\u00e9e par le caract\u00e8re kumo<\/em>, le nuage, qui est form\u00e9 de la clef ame<\/em>, la pluie, et de iu<\/em>, dire ?\u00a0<\/p>\n\n\n\n Le nuage<\/a> est, dans son nom m\u00eame, celui qui annonce la pluie. Cette initiative suscita tant de curiosit\u00e9 que cette traduction fut \u00e0 son tour retraduite en japonais afin de mettre en \u00e9vidence la beaut\u00e9 parfois survol\u00e9e par les lecteurs japonais.<\/p>\n\n\n\n Cette activit\u00e9 \u00e9tait toutefois d\u00e9j\u00e0 \u00e0 rebours du temps \u00e0 l\u2019\u00e9poque. La mort de la profession avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e d\u00e8s les premiers balbutiements des logiciels d\u00e9di\u00e9s et autres intelligences artificielles : s\u2019il y avait une activit\u00e9 condamn\u00e9e d\u2019avance, c\u2019\u00e9tait bien celle-l\u00e0. Il \u00e9tait souhaitable, voire profitable, que le cerveau humain soit remplac\u00e9 pour op\u00e9rer le passage imm\u00e9diat d\u2019une langue \u00e0 une autre : termin\u00e9s les contre-sens, les faux-sens, et autres tergiversations propres \u00e0 l\u2019\u00eatre humain.<\/p>\n\n\n\n Dans les ann\u00e9es 2040, s\u2019ent\u00eater dans cette voie tenait tout bonnement du suicide. Cela faisait dix ans que le globish<\/em> s\u2019\u00e9tait impos\u00e9 comme la langue de communication mondiale, visant \u00e0 retourner \u00e0 un mythique \u00e9tat pr\u00e9-bab\u00e9lien<\/a> o\u00f9 tout le monde pouvait se comprendre, supprimant la n\u00e9cessit\u00e9 de la traduction et rel\u00e9guant progressivement les autres langues au rang de dialectes et de parlers fragment\u00e9s et isol\u00e9s. Les locuteurs des langues dites litt\u00e9raires s\u2019\u00e9taient fait plus rares, se comptant parmi les \u00e9rudits, \u00e9crivains et autres originaux r\u00e9fugi\u00e9s dans des revues sp\u00e9cialis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n Les livres du pass\u00e9 \u00e9taient alors encore traduits, mais cette t\u00e2che \u00e9tait d\u00e9sormais confi\u00e9e \u00e0 des machines semblables \u00e0 des distributeurs de boissons, dispos\u00e9es \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des supermarch\u00e9s. En quelques clics et pour une somme d\u00e9risoire, il \u00e9tait possible de traduire n\u2019importe quel ouvrage et d\u2019obtenir un fichier num\u00e9rique ou audio g\u00e9n\u00e9r\u00e9 \u00e0 la demande et de mani\u00e8re quasi-instantan\u00e9e. Quelques r\u00e9ussites amusantes ont marqu\u00e9 l\u2019av\u00e8nement de cette technologie. On doit \u00e0 quelques fac\u00e9tieux amateurs de faux litt\u00e9raires la fabrication, un si\u00e8cle apr\u00e8s coup, de l’original am\u00e9ricain de J’irai cracher sur vos tombes<\/em>, que Vian avait publi\u00e9 comme une traduction de l’introuvable Vernon Sullivan. Pour la premi\u00e8re fois, ce n’\u00e9tait plus la traduction qui devait fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l’original, mais l’original qui se conformait \u00e0 sa traduction, parfaite, donc, par construction, un unicum<\/em> dans l’histoire de la litt\u00e9rature.<\/p>\n\n\n\n La premi\u00e8re cons\u00e9quence de ce passage rapide et facile d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre a \u00e9t\u00e9 la perte de la version originale. Le texte source \u00e9tait alors pioch\u00e9 dans le corpus sans consid\u00e9ration pour la version dans laquelle il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit. Au moment de la requ\u00eate, Don Quichotte <\/em>pouvait provenir de l\u2019amharique, Le Petit Prince <\/em>du chinois ou Les mille et une nuits <\/em>du finnois. <\/em><\/p>\n\n\n\n Quelques lecteurs attentifs avaient toutefois relev\u00e9 des dysfonctionnements. Traduit et retraduit dans toutes les langues, le nom de la po\u00e9tesse japonaise Murasaki Shikibu \u00e9tait devenu \u00ab Violette Bureau de C\u00e9r\u00e9monie \u00bb et les diff\u00e9rents Bacon, qu’ils soient th\u00e9ologiens, philosophes ou peintres, s’\u00e9taient transform\u00e9s en une vari\u00e9t\u00e9 fantaisiste de charcuteries. <\/p>\n\n\n\n Plus grave encore, des lots entiers du Petit Prince<\/em> avaient \u00e9t\u00e9 rappel\u00e9s pour \u00eatre effac\u00e9s, car le renard y \u00e9tait devenu un goupillon dans toutes les versions. La machine, brassant le corpus sans \u00e9gard pour les si\u00e8cles, \u00e9tait remont\u00e9e jusqu’au Roman de Renart<\/em>, avait exhum\u00e9 le vieux goupil \u2014 ce mot que l’antonomase de renard lui-m\u00eame avait jadis chass\u00e9 de la langue fran\u00e7aise \u2014, puis avait d\u00e9rap\u00e9 d’une syllabe. L’erreur se multipliait instantan\u00e9ment \u00e0 l’infini, et faute d’\u00eatre d\u00e9tect\u00e9e et corrig\u00e9e rapidement, elle avait fini par faire autorit\u00e9. Une g\u00e9n\u00e9ration enti\u00e8re d’enfants avait appris qu’on ne voit bien qu’avec le c\u0153ur, en se laissant apprivoiser par un goupillon.<\/p>\n\n\n\n Izumi signifiant la source, la jeune fille au nom pr\u00e9destin\u00e9 n\u2019avait pas flanch\u00e9, non par d\u00e9fi ni par ambition, mais simplement car c\u2019\u00e9tait ce qu\u2019elle savait faire de mieux. Pouss\u00e9e par une conviction : la langue a un pouvoir, une prise sur le r\u00e9el qu\u2019elle fa\u00e7onne et fait appara\u00eetre. Comme le lui avait dit un jour une philosophe amie de son p\u00e8re, les langues sont comparables \u00e0 des filets jet\u00e9s dans une mer poissonneuse et chacune ram\u00e8ne des poissons diff\u00e9rents. Ainsi les langues ne se superposent pas parfaitement et la traduction est une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Izumi en avait bien conscience, mais c\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui avait fond\u00e9 sa d\u00e9termination : revenir encore et toujours au texte, reprendre \u00e0 l\u2019infini sa traduction pour tendre \u00e0 une perfection inaccessible. Dans sa maison isol\u00e9e, au c\u0153ur des montagnes de Yamanaka, menant une existence asc\u00e9tique, elle s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 la t\u00e2che, humblement, avec obstination. Ses traductions n\u2019\u00e9taient jamais fig\u00e9es, elles n\u2019existaient que dans un seul exemplaire manuscrit, produit \u00e0 la demande d\u2019un lecteur. Toute nouvelle commande donnait lieu \u00e0 une nouvelle traduction, l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rente de la pr\u00e9c\u00e9dente, parfois d\u2019un mot seulement. L\u2019ensemble des traductions formait un corpus de variations sur l\u2019original, saisissant telle inflexion d\u2019un texte dont la r\u00e9sonance variait selon le temps historique et la sensibilit\u00e9 personnelle : traduire 1984<\/em> de George Orwell \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il n\u2019est plus une dystopie, mais un plagiat par anticipation, chaque passage \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 influant sur la traduction, une fois le barbarisme pass\u00e9 dans le langage courant.<\/p>\n\n\n\n Elle avait \u00e9cart\u00e9 l\u2019ordinateur pour travailler \u00e0 la main \u2013 plume, pinceau, dictionnaire \u2013 la traduction \u00e9tait un artisanat alliant adresse de l\u2019esprit \u00e0 la dext\u00e9rit\u00e9 manuelle. Elle avait \u00e9tabli sa m\u00e9thode comme une v\u00e9ritable voie spirituelle reposant sur des gestes pr\u00e9cis, des outils choisis avec soin pour chaque texte. Elle fa\u00e7onnait la phrase dans son esprit comme la main du potier \u00e9largit la glaise, la r\u00e9alit\u00e9 s\u2019\u00e9tendait lentement sous son trait. <\/p>\n\n\n\n Le temps \u00e9tait son alli\u00e9, sa production \u00e9tait rare : plus le temps pris pour achever une traduction \u00e9tait long, meilleur \u00e9tait le r\u00e9sultat. Parmi ses r\u00e9alisations, une version japonaise du Nom de la rose <\/em>d\u2019Umberto Eco au pinceau, avec des caract\u00e8res pr\u00e9cis trac\u00e9s dans une encre dense, noire comme le poison sur la langue des moines, sur un long rouleau d\u2019un seul tenant. L\u2019amour de l\u2019art l\u2019avait pouss\u00e9e \u00e0 fournir en guise d\u2019annexe le dangereux trait\u00e9 du rire d\u2019Aristote sur un papyrus qu\u2019elle avait ensuite laiss\u00e9 carboniser dans l\u2019une des fr\u00e9quentes \u00e9ruptions du volcan Sakurajima.<\/p>\n\n\n\n Apr\u00e8s le Bug de l\u2019an 2050 et le Grand Effacement num\u00e9rique qui s\u2019\u00e9tait ensuivi, les \u0153uvres litt\u00e9raires, qui souffraient d\u00e9j\u00e0 de la suppression du livre imprim\u00e9, avaient bien failli dispara\u00eetre. L\u2019Organisation universelle avait alors inscrit la litt\u00e9rature et les langues au patrimoine immat\u00e9riel de l\u2019humanit\u00e9, afin de pr\u00e9server les langues en nommant \u00ab tr\u00e9sor vivant \u00bb, une appellation r\u00e9activ\u00e9e par l\u2019Organisation, les derniers locuteurs dits experts, et en cr\u00e9ant des \u00e9quipes avec la mission de r\u00e9tablir les textes originaux disparus, palimpsestes digitaux, sous de multiples traductions et retraductions. C\u2019est alors que Izumi It\u00f4 avait \u00e9t\u00e9 rep\u00e9r\u00e9e par l\u2019Organisation, non seulement pour son savoir-faire et sa connaissance des langues, mais aussi pour sa biblioth\u00e8que personnelle abritant plus de 35\u00a0000 volumes de diff\u00e9rentes langues et notamment une remarquable collection du Petit Prince<\/em> en 375 langues et dialectes disparus. Elle avait \u00e9galement soigneusement consign\u00e9 dans une collection de v\u00e9ritables carnets Moleskine de longues listes de mots : des mots \u00e9ph\u00e9m\u00e8res comme youtubeur, googliser, cam\u00e9scope, millenial, texto, dinguerie, et des mots disparus tels les merveilleuses teintes jadis \u00e9vocatrices et d\u00e9sormais regroup\u00e9es sous la simple couleur rouge : carmin, grenat, vermillon, caput mortuum, amarante, andrinople, pomp\u00e9ien ou coromandel. Sous son pinceau<\/a>, les mots avaient trouv\u00e9 refuge, tapis entre les pages, pr\u00eats \u00e0 se red\u00e9ployer dans le monde.\u00a0<\/p>\n\n\n\n Reconnue tr\u00e9sor vivant, elle qui avait toujours exerc\u00e9 son m\u00e9tier sans fa\u00e7ons, s\u2019\u00e9tait soudain retrouv\u00e9e sous le feu des projecteurs, propuls\u00e9e au rang de fournisseuse de pi\u00e8ces uniques hautement d\u00e9sirables. Les commandes excentriques s\u2019\u00e9taient alors multipli\u00e9es, \u00e0 grands renforts de mat\u00e9riaux pr\u00e9cieux et de techniques \u00e9labor\u00e9es, pour des consommateurs pseudo-lecteurs, incapables de d\u00e9chiffrer les \u00e9critures cursives devenues purement d\u00e9coratives. <\/p>\n\n\n\n Elle travaillait \u00e0 une commande pour un milliardaire dr\u00f4mois ayant fait fortune gr\u00e2ce \u00e0 une compagnie low cost de voyages interplan\u00e9taires. C\u2019est alors qu\u2019elle s\u2019est \u00e9vapor\u00e9e. Sur son bureau, on a retrouv\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son pinceau, sa derni\u00e8re r\u00e9alisation : l\u2019Enfer<\/em> de Dante, calligraphi\u00e9 sur une longue paperolle, roul\u00e9 et plong\u00e9 dans un bain d\u2019or fin, un livre que personne ne pourra jamais ouvrir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Izumi It\u00f4 (2026-2104) qui vient de dispara\u00eetre \u00e0 Tokyo, avait consacr\u00e9 sa vie \u00e0 souligner au pinceau tout ce qui, dans les langues, n\u2019est pas transparent.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":351803,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":false,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":1,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[5095],"editorial_format":[4917],"week":[5090],"geo":[],"class_list":["post-351802","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-beatrice-robert-boissier","editorial_format-necrologie-inversee"],"acf":{"_thumbnail_id":351803,"excerpt":"Izumi It\u00f4 (2026-2104) qui vient de dispara\u00eetre \u00e0 Tokyo, avait consacr\u00e9 sa vie \u00e0 souligner au pinceau tout ce qui, dans les langues, n\u2019est pas transparent.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n