{"id":351577,"date":"2026-08-06T19:26:10","date_gmt":"2026-08-06T17:26:10","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=351577"},"modified":"2026-08-06T19:28:44","modified_gmt":"2026-08-06T17:28:44","slug":"thierry-fremaux-transfuge-de-cannes","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/thierry-fremaux-transfuge-de-cannes\/","title":{"rendered":"Thierry Fr\u00e9meaux, transfuge de code"},"content":{"rendered":"\n
Dans la Dr\u00f4me, j\u2019ai un voisin. Un voisin, enfin, presque : il faut un v\u00e9lo pour aller chez lui, mais ce sont des distances humaines, celles qu\u2019on mesure en cols et non en kilom\u00e8tres. C\u2019est un homme qui conduit un tracteur, qui fait les foins, qui restaure des bois. Son nom ? Thierry Fr\u00e9maux : il est aussi, chaque mois de mai, le prince du domaine le plus chic de la plan\u00e8te, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral du Festival de Cannes. C\u2019est cette contradiction qui m\u2019a toujours retenu : comment passe-t-on du tracteur \u00e0 la limousine ? Mieux qu\u2019un transfuge de classe, un transfuge de code : Fr\u00e9maux est une idiosyncrasie dont la sociologie n\u2019a pas la clef. <\/p>\n\n\n\n
Tout commence par le sol, et le sien est celui de Tullins, dans l\u2019Is\u00e8re, o\u00f9 il a rachet\u00e9, jeune, la ferme des paysans d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, abandonn\u00e9e, tomb\u00e9e en ruine. Il a grandi ailleurs, Brunoy et Mai 68, puis Caluire, puis V\u00e9nissieux, au d\u00e9but des Minguettes. La colline<\/a> \u00e9tait alors le r\u00eave : apr\u00e8s les bidonvilles, on avait dress\u00e9 des tours d\u2019o\u00f9 l\u2019on domine tout Lyon, et l\u2019on croyait que les gens y auraient tout. Son p\u00e8re, ing\u00e9nieur, Arts et M\u00e9tiers, aurait pu rester \u00e0 Caluire, bourgeoise et coquette. Non, il choisit les Minguettes, presque un acte social, et choisit EDF quand ses camarades partaient dans le priv\u00e9. Ces camarades-l\u00e0 seront largu\u00e9s vingt ans plus tard, plans sociaux et pr\u00e9retraites, tandis que lui, moins pay\u00e9, prenait sa retraite dans une maison qui veillait sur les siens. Ce service public, il le porte encore, jusque dans sa mani\u00e8re de tenir Cannes.<\/p>\n\n\n\n Ainsi qu\u2019il me l\u2019explique, \u00ab la ferme est une mani\u00e8re de ressaisir les lieux des grands-parents, qui faisaient la noix, le lait, les coupes de bois, et vivaient bien, non loin du Vercors \u00bb. Il n\u2019exploite pas, il restaure, et sur ce point il est intarissable. Un bois mal entretenu pollue, un bois entretenu s\u2019ab\u00eeme, sinon la s\u00e9cheresse fait tomber le fr\u00eane, raconte-t-il. Il a les tracteurs, les machines, il s\u2019amuse. Restaurer, dit-il, c\u2019est rendre les lieux tels qu\u2019il les a connus, y compris ceux du voisin qui ne sont pas \u00e0 lui : le coin de terre o\u00f9 l\u2019on se trouve, on y fait attention, et si chacun faisait ainsi, on ferait tous gaffe.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Il conna\u00eet sa v\u00e9g\u00e9tation sans en \u00eatre l\u2019obs\u00e9d\u00e9, comme il aime le vin rouge sans y conna\u00eetre grand-chose. Et il constate, laconique, que le sud avance : on fera bient\u00f4t du vin dans les Hauts-de-France.<\/p>\n\n\n\n Le v\u00e9lo tient une grande place dans sa vie, dit-il. Ce n\u2019est pas qu\u2019une question de sport. La bicyclette, c\u2019est d\u2019abord la montagne, les mont\u00e9es, cinquante, quatre-vingts, cent kilom\u00e8tres, et puis du d\u00e9nivel\u00e9. Il monte le Vercors, le col de Rousset, La Chapelle. Il part souvent seul, le matin. Il fait la Chartreuse aussi et il se rappelle que son grand-p\u00e8re maternel, infirmier, fut l\u2019un des rares \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer le monast\u00e8re alors strictement interdit aux externes, ayant soign\u00e9 les moines. De sa maison il a devant lui la Chartreuse et le Vercors, ce paysage dont on pr\u00eate \u00e0 Stendhal l’id\u00e9e qu’il valait l’Italie. Lui a toujours tenu que la Dr\u00f4me valait la Toscane. Sa ferme est en pis\u00e9, de la terre et non de la pierre, sur le plateau. Et l\u2019on trouve toujours, entre Valence et Cannes, ces premiers oliviers, ces premiers cypr\u00e8s qui disent que le sud monte.<\/p>\n\n\n\n Il skie beaucoup, \u00ab tr\u00e8s bien \u00bb, dit-il en frimant un peu. L\u2019autre coin aim\u00e9, c\u2019est La Grave dans les Hautes-Alpes : le Galibier, le Lautaret, la Meije, l\u2019Oisans. Il ne veut pas s’en \u00e9loigner, ce qui rend Paris hors de question. Ses deux enfants, \u00e2g\u00e9s de vingt et un et vingt-trois ans, s’en fichent ou s’y font, sachant qu’\u00e0 sa disparition, ils ne sauront pas tenir la maison, car c’est un travail : il lui faut quinze jours pour faire les foins apr\u00e8s son retour de Cannes. C\u2019est lui qui les fait.<\/p>\n\n\n\n Le cin\u00e9ma, m\u2019explique-t-il, il ne le d\u00e9couvre pas \u00e0 Lyon, mais \u00e0 Brunoy, au cin\u00e9-club de la MJC, que son p\u00e8re coanimait dans les ann\u00e9es 1960.<\/p>\n\n\n\n Ses premiers souvenirs sont l\u00e0, confus : La Chevauch\u00e9e fantastique <\/em>de John Ford, Bogart, cette sensation de p\u00e9n\u00e9trer dans l’obscurit\u00e9 et de s’y sentir bien aussit\u00f4t. Il aime le cin\u00e9ma, il aime les films. Il tient \u00e0 faire cette nuance : \u00ab Il y a aimer le cin\u00e9ma, et aimer les films. \u00bb \u00ab La cin\u00e9philie suit le chemin classique : les copains, puis la r\u00eaverie, et l’on devient auteur. \u00bb D’o\u00f9 sa formule : \u00ab D\u00e8s qu’on parle des metteurs en sc\u00e8ne, et non plus des com\u00e9diens, on est cin\u00e9phile, on s’int\u00e9resse \u00e0 celui qui fait, non \u00e0 celui qui joue. \u00bb Vers l’\u00e2ge de seize ou dix-sept ans, il bascule, un soir, devant Pierrot le Fou<\/em>, dans une salle de quartier. Ce film lui fait comprendre que le cin\u00e9ma peut aussi \u00eatre cela.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Autre singularit\u00e9 qu\u2019il m\u2019expose : chez Fr\u00e9maux, le cin\u00e9ma n\u2019est jamais loin du judo, sur lequel il a \u00e9crit. Judoka, il connaissait tous les clubs de Lyon et tous les cin\u00e9mas ; habitant Les Minguettes, \u00e0 cinq kilom\u00e8tres du centre, il a connu la ville par ces deux voies, les seules qui le reliaient au monde. Dans le judo, il \u00e9tait l\u2019intello, le cin\u00e9phile des stages ; dans le cin\u00e9ma, le grand a\u00een\u00e9 Tavernier le trouvait bizarre d\u2019\u00eatre sportif, \u00e0 une \u00e9poque, les ann\u00e9es quatre-vingt, o\u00f9 cela ne se faisait pas vraiment. Le judo l\u2019a fait vivre, prof de dix-neuf \u00e0 trente-cinq ans, dans deux clubs, de quoi payer ses \u00e9tudes. Le cin\u00e9ma, \u00e0 l\u2019inverse, \u00e9tait la d\u00e9pense, le lieu o\u00f9 il comprenait qu\u2019il existait un monde, et o\u00f9, sans faire son dandy, il se sentait appartenir. Le second s\u2019est peu \u00e0 peu substitu\u00e9 au premier, se contente-t-il de dire, comme si ce trajet particulier constituait une norme.<\/p>\n\n\n\n Restait l\u2019histoire. Il me d\u00e9taille l\u2019encha\u00eenement. Ma\u00eetrise, DEA, une th\u00e8se commenc\u00e9e qu\u2019il ne finira pas, des articles aussi. Il participe aux d\u00e9buts de Radio Canut \u00e0 Lyon, l\u2019une des premi\u00e8res radios libres de France en 1977, qui \u00e9met de la Croix-Rousse parce que la pr\u00e9fecture est plus bas et qu\u2019on gagne un quart d\u2019heure sur les voitures des flics ; les \u00e9metteurs venaient d\u2019Italie, pour ne pas se faire prendre. Puis 1981, Mitterrand, et tout change, grand moment, mais bref, car le collectif lui passe vite. Ses parents \u00e9taient gauchistes, son p\u00e8re au Parti socialiste unifi\u00e9, plut\u00f4t Rocard ; ses fr\u00e8res et s\u0153urs plus politis\u00e9s que lui. Lui l\u2019est par son travail : tenir un club de judo est un engagement, faire attention \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on est, vaut le syndicalisme ou un engagement politique qui ne l\u2019ont jamais tent\u00e9. Encore un lien avec le p\u00e8re, encore le service public, encore le bien commun.<\/p>\n\n\n\n Le passage de l’apprenti historien au professionnel s’est fait presque naturellement. Sa ma\u00eetrise portait sur les ann\u00e9es lyonnaises de la revue Positif<\/em>, avant qu\u2019il ne se lance dans une histoire sociale du cin\u00e9ma, non pas de l\u2019art ou de l\u2019industrie, mais de la pratique, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une ville : Lyon, cr\u00e9atrice du cin\u00e9ma. Il a la fulgurance dans un escalier : travailler l\u2019histoire de la cin\u00e9philie, qui n\u2019existait pas comme objet. On parlait des Cahiers du Cin\u00e9ma<\/em> et de la Nouvelle Vague, mais \u00e0 Lyon, une autre g\u00e9n\u00e9ration n\u2019avait pas encore form\u00e9 de groupe de cin\u00e9astes. Il y avait les Cahiers<\/em> \u00e0 Paris, et Positif<\/em> \u00e0 Lyon, et l\u2019Institut en est encore aujourd\u2019hui l\u2019\u00e9diteur, la revue \u00e9tant revenue au bercail.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Chercheur le jour, et judoka le soir, il a tout son temps. Il apprend que Tavernier lance l\u2019Institut Lumi\u00e8re. Il s\u2019y fait passer pour journaliste, surtout pour approcher l\u2019homme qu\u2019il admire, qui a vingt ans de plus que lui. Il reste une photo de leur premi\u00e8re rencontre, et cette formule que Tavernier lui glisse : \u00ab dire du bien de Bu\u00f1uel dans Les Cahiers<\/em>, et de Fuller dans Positif<\/em>, pour rendre fous les deux camps, la droite avec les jambes de gauche, et la gauche avec les jambes de droite \u00bb.<\/p>\n\n\n\n Il commence comme b\u00e9n\u00e9vole, comme le veut sa g\u00e9n\u00e9ration indiff\u00e9rente \u00e0 l\u2019argent, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on lui verse un maigre salaire. Bernard Chard\u00e8re, le fondateur de Positif<\/em> et le premier directeur de l\u2019Institut, lui confie des t\u00e2ches : c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il apprend le m\u00e9tier sans \u00eatre pay\u00e9, ce qui explique pourquoi il veille aujourd’hui sur les b\u00e9n\u00e9voles. Il se retrouve sans l\u2019avoir v\u00e9ritablement cherch\u00e9 au c\u0153ur de l\u2019histoire, m\u2019explique-t-il, dans un lieu presque sacr\u00e9. Un jour, il d\u00e9couvre La Sortie des usines Lumi\u00e8re dans une mauvaise copie et comprend que le film a \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9 \u00e0 quarante m\u00e8tres de l\u00e0. Personne ne le savait : on y faisait sa vidange, on s’y garait. Il y avait tout \u00e0 faire, et c\u2019est pourquoi il harc\u00e8le les \u00e9diles, qui ne veulent jamais construire pour la culture, afin qu\u2019ils ach\u00e8vent l\u2019endroit. On ignore souvent o\u00f9 la litt\u00e9rature, la musique ou la peinture ont \u00e9t\u00e9 invent\u00e9es ; le cin\u00e9ma, on le sait, c\u2019est l\u00e0, mart\u00e8le-t-il.<\/p>\n\n\n\n On lui propose alors la Cin\u00e9math\u00e8que fran\u00e7aise. Il refuse : il a mieux \u00e0 faire \u00e0 Lyon, et surtout, il ne veut pas quitter le Vercors. Puis, Gilles Jacob l’appelle pour Cannes. Nous sommes en 2000, et voil\u00e0 le contraste : le lieu le plus snob de la plan\u00e8te et lui, l’homme d’origine rurale. Dans sa g\u00e9n\u00e9ration, Fr\u00e9maux pense \u00eatre l\u2019un des rares \u00e0 demeurer dans l\u2019action culturelle publique, alors que ses camarades sont devenus producteurs ou distributeurs, faute d\u2019avoir os\u00e9 se lancer dans la r\u00e9alisation. Gilles Jacob appartenait \u00e0 ce m\u00eame monde.<\/p>\n\n\n\n Comment tient-on dans un tel milieu quand on vient d\u2019o\u00f9 il vient ? D\u2019abord, souligne-t-il, il n\u00e9gocie de garder Lyon, m\u00eames tutelles, donnant-donnant, et Jacob accepte : c\u2019\u00e9tait son \u00e9quilibre, ne pas risquer de tout perdre d\u2019un coup. Ensuite Jacob le conna\u00eet grand amoureux de Cannes, o\u00f9 l\u2019on avait f\u00eat\u00e9 \u00e0 Lyon les cinquante ans du Festival, pour lui, \u00e7a compte ; il arrive avec des opinions de festivalier, Jacob en accepte l\u2019augure. Et Tavernier veille, non qu\u2019il le prot\u00e8ge, mais on les sait li\u00e9s. Juridiquement, le Festival est une association qu\u2019on maintient \u00e0 au moins moiti\u00e9 publique. <\/p>\n\n\n\n On pourrait le financer enti\u00e8rement par le priv\u00e9, et ce serait la Palme d\u2019or offerte \u00e0 une marque : on ne veut pas, on ne peut pas. Pierre Viot, son pr\u00e9d\u00e9cesseur \u00e0 la pr\u00e9sidence du Festival, le lui a dit d\u2019embl\u00e9e, Cannes doit rester aux mains de la puissance publique. Et le voil\u00e0 de nouveau au p\u00e8re, \u00e0 EDF, au bien commun. Pas de syndicalisme, pas de politique, mais cela, son engagement. \u00c0 Lyon, l\u2019Institut re\u00e7oit six cent mille personnes par an : un acte.<\/p>\n\n\n\n Il signe la s\u00e9lection \u00e0 cent pour cent, et pourtant se laisse faire, entour\u00e9 de camarades : il impose et il se laisse imposer. Il assume sa marginalit\u00e9 : le cin\u00e9phile est toujours le marginal, le cin\u00e9ma n\u2019\u00e9tant pas culture noble mais art roturier, comme disait Sartre ; on doit toujours prouver que les gens ont besoin des vieux films, on est habitu\u00e9 \u00e0 se bagarrer. Chaque ann\u00e9e une pol\u00e9mique, mais cette ann\u00e9e presque rien ; il y a eu Bollor\u00e9 et la p\u00e9tition, mais ce n\u2019\u00e9tait pas eux, Cannes, l\u2019objet du scandale. Bollor\u00e9, c\u2019est l\u2019homme \u00e0 qui il en veut le moins : du pognon, des convictions, tout au service de ses id\u00e9es ; il est plus g\u00ean\u00e9 par ceux qui, autour, ob\u00e9issent au doigt et \u00e0 l\u2019\u0153il. Bollor\u00e9 a un projet id\u00e9ologique qui n\u2019est pas le sien, mais il a le droit de l\u2019avoir, c\u2019est le jeu d\u00e9mocratique et c\u2019est avec des convictions d\u00e9mocratiques que le d\u00e9bat doit avoir lieu.<\/p>\n\n\n\n Il a une th\u00e9orie sur la critique, qu\u2019il r\u00e9sume d\u2019une formule : \u00ab la critique a perdu le public, comme la gauche a perdu le peuple, m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne \u00bb. La critique a perdu le public parce qu\u2019elle ne lui parlait plus, se parlait \u00e0 elle-m\u00eame, dans les ann\u00e9es quatre-vingt-dix, deux mille ; aujourd\u2019hui elle n\u2019a h\u00e9las plus d\u2019importance. Avec la Nouvelle Vague il communie absolument, avec ses z\u00e9lateurs pas tout \u00e0 fait. Il met Godard au plus haut, jusqu\u2019au dernier film tourn\u00e9 au pied de son lit la veille d\u2019une mort d\u00e9cid\u00e9e ; il le prend en peintre, n\u2019ach\u00e8te pas tout, mais en a re\u00e7u assez d\u2019\u00e9motions esth\u00e9tiques et politiques. Truffaut, tr\u00e8s brillant, Saint Truffaut, dont on aime les films par nostalgie d\u2019une certaine France. Son apprentissage \u00e0 lui, c\u2019est le classique fran\u00e7ais ; entre Renoir et Duvivier il ne les oppose pas.<\/p>\n\n\n\n Ces querelles mobilisaient jadis un large cercle ; aujourd\u2019hui tout le monde aime tout, chacun aimant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur plut\u00f4t ceci ou cela. \u00c0 Cannes, on faisait claquer les fauteuils, on se levait devant les metteurs en sc\u00e8ne ; d\u00e9sormais cela se joue sur les r\u00e9seaux, tout aussi violents. La presse critique, on ne s\u2019en soucie gu\u00e8re ; ses enfants n\u2019ont jamais lu une critique, tout juste trois phrases sur Instagram. On dit le cin\u00e9ma finissant, concurrenc\u00e9 par les plateformes ; il n\u2019y croit pas. Invention g\u00e9niale, elles accompagneront le cin\u00e9ma, il faut les deux, Netflix r\u00e9fl\u00e9chissant plus qu\u2019avant \u00e0 sortir en salle parce qu\u2019il y a de l\u2019argent \u00e0 gagner. Rien ne remplace le grand \u00e9cran : le cin\u00e9ma a invent\u00e9 les salles, les posters, la l\u00e9gende, la critique, tout ce que n\u2019ont pas les plateformes. Il cite Godard : \u00ab La t\u00e9l\u00e9vision fabrique de l’oubli. Le cin\u00e9ma fabrique des souvenirs \u00bb et il pr\u00e9cise l\u2019intuition du cin\u00e9aste suisse<\/a> : \u00ab on se souvient des films vus \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, non de l\u2019acte, ce jour-l\u00e0, ce lieu-l\u00e0, ce film-l\u00e0, avec une amie, avec ses enfants, ou seul. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Cet \u00e9t\u00e9, Nolan sort son Odyss\u00e9e<\/a>, et Nolan, c\u2019est les salles, rien que les salles. Ulysse, par Nolan, c\u2019est un \u00e9v\u00e9nement. Fr\u00e9maux retourne le c\u00e9l\u00e8bre texte de Walter Benjamin sur l\u2019\u0153uvre d\u2019art \u00e0 l\u2019\u00e8re de sa reproductibilit\u00e9 technique. L\u2019\u0153uvre perd son aura parce qu\u2019elle est reproductible\u2026 Mais le cin\u00e9ma la retrouve comme lieu mental et physique, car \u00ab l\u2019acte d\u2019y aller, ce jour-l\u00e0, ce lieu-l\u00e0, pour chacun, la restitue \u00bb. <\/p>\n\n\n\n Le livre aussi est en crise, on le voit dans les faillites en librairie qui s\u2019accumulent. Ce qu\u2019il reproche, et l\u2019on revient \u00e0 la critique, c\u2019est que toutes les vitrines se ressemblent et que le pays en meurt. Vivant deux fois en province, il entend son voisin paysan et ses go\u00fbts. N\u2019a-t-il pas le sentiment de tenir un monde finissant ? Lui aussi est de la culture des livres, et plus il avance, plus il l\u2019est : chez sa compagne, il a tous ses livres, tous ses DVD, et il se dit que le jour o\u00f9 il s\u2019arr\u00eatera, il aura de quoi tout refaire, revoir tous les films d’Ingmar Bergman, relire tout R\u00e9gis Debray qui l\u2019implore chaque ann\u00e9e de mettre des \u00e9crivains dans le jury cannois.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n Ses enfants n\u2019ach\u00e8tent presque jamais de livres. L\u2019un sera un peu peintre, l\u2019autre h\u00e9site et voudrait \u00eatre libraire, mais on lui dit que ce n\u2019est peut-\u00eatre pas le moment. \u00ab Oui, un monde finit \u00bb, dit-il, mais il est optimiste, et trouve bien qu\u2019il faille se bagarrer pour le faire survivre, que cela rel\u00e8ve de la responsabilit\u00e9 de chacun. Il aime rappeler que c\u2019est tomb\u00e9 sur lui, le jeune Lyonnais \u00e0 qui revenait la rue du premier film. Il avait l\u2019\u00e2ge, le moment, le cin\u00e9ma pour passion, et il a rencontr\u00e9 qui il fallait.<\/p>\n\n\n\n En \u00e9t\u00e9, il travaille, car il explique : \u00ab les vacances sont faites pour travailler tranquillement \u00bb. Il \u00e9crit un essai sur Jack London, dans la collection de Fran\u00e7ois Sureau<\/a> et Sandrine Treiner, Ma vie avec<\/em>. London \u00e9tait son \u00e9crivain, non de jeunesse : pas L\u2019Appel de la for\u00eat<\/em>, mais Martin Eden<\/em>, Radieuse Aurore<\/em>, Le Vagabond des \u00e9toiles<\/em>. Il le relit et consacre une large partie de sa bibliographie \u00e0 rendre hommage aux chercheurs, ayant bien connu Francis Lacassin, grand pr\u00e9facier de London, qui \u00e9tait venu faire un peu de cin\u00e9ma \u00e0 Lyon dans les ann\u00e9es cinquante et qui est ainsi entr\u00e9 dans son corpus. Selon lui, dans Martin Eden<\/em>, London s’est compl\u00e8tement plant\u00e9. Il pr\u00e9tend faire une critique de l’individualisme en socialiste, \u00ab or pas du tout \u00bb, on est en empathie avec Martin, ses r\u00eaves, son amour de la rue, son d\u00e9sespoir.<\/p>\n\n\n\n Cette ann\u00e9e, \u00e0 Cannes, on lui a reproch\u00e9 l\u2019absence d\u2019Am\u00e9ricains. Mais la question n\u2019est pas qu\u2019il n\u2019y en a pas, il y en avait, tient \u00e0 souligner : \u00ab James Gray a fait un film g\u00e9nial. \u00bb La vraie question est de savoir ce qui arrive \u00e0 l\u2019Am\u00e9rique. La r\u00e9ponse est qu\u2019il y a moins de cin\u00e9ma \u00e0 Hollywood, tout simplement. \u00ab Hollywood a marvelis\u00e9<\/em> le public. M\u00eame Spielberg n\u2019est pas venu, et pour une raison : Hollywood ne s\u2019expose pas sans \u00eatre s\u00fbr de son coup. \u00bb<\/p>\n\n\n\n \u00ab Les gros films prot\u00e8gent les petits \u00bb, c\u2019est sa position de toujours. On peut ajouter : il faut m\u00ealer glamour et \u00ab auteurisme \u00bb. Il y a un de Gaulle<\/a>, ce cin\u00e9ma que les Am\u00e9ricains faisaient<\/a> et ne font plus, un biopic qui a l\u2019intelligence du grand public. Il fallait bien que les Fran\u00e7ais le fassent. \u00ab Hors comp\u00e9tition, parce que c\u2019est sa meilleure place, et il est inutile qu\u2019il se mesure au reste ; mais l\u00e0 o\u00f9 il est, il tient son rang, et cela, il faut le saluer. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Il travaille d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e9dition prochaine, fid\u00e8le \u00e0 sa tradition : le dernier jour de Cannes, il se fait la liste du Cannes suivant. D\u2019autant que l\u2019an prochain, c\u2019est la quatre-vingti\u00e8me \u00e9dition, en pleine pr\u00e9sidentielle. <\/p>\n\n\n\n Je regarde cet homme sympathique et plein de vie. Thierry Fr\u00e9maux a pass\u00e9 sa vie entre deux domaines qui ne devraient pas se toucher, la ferme en pis\u00e9 de Tullins o\u00f9 le fr\u00eane tombe de s\u00e9cheresse, et la Croisette o\u00f9 le cin\u00e9ma du monde vient chercher sa lumi\u00e8re ; le paysan et le prince. Mais \u00e0 v\u00e9lo, tout cela se rejoint, et moi, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du col, je continue de le regarder faire, avec l\u2019\u00e9tonnement du voisin qui n\u2019en revient toujours pas.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" De la Croisette au Vercors, le patron du Festival croit toujours au service public et aux salles obscures.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":351635,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":13,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[4757],"editorial_format":[4912],"week":[5090],"geo":[],"class_list":["post-351577","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-guillaume-erner","editorial_format-un-cafe-avec-le-grand-continent"],"acf":{"_thumbnail_id":351635,"excerpt":"De la Croisette au Vercors, le patron du Festival croit toujours au service public et aux salles obscures.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n
\n Pourquoi pas Paris<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Le Fou<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\n Tenir<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\n Inventer<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Changer de code<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Rester<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
Comme un mythe<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
\n Apr\u00e8s l\u2019Am\u00e9rique<\/strong><\/h3>\n\n\n\n
La bataille de Cannes<\/strong><\/h3>\n\n\n\n