{"id":351316,"date":"2026-08-05T18:37:15","date_gmt":"2026-08-05T16:37:15","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=351316"},"modified":"2026-08-06T09:29:54","modified_gmt":"2026-08-06T07:29:54","slug":"ce-que-les-chevres-savent-du-monde","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/ce-que-les-chevres-savent-du-monde\/","title":{"rendered":"Ce que les ch\u00e8vres savent du monde"},"content":{"rendered":"\n
Il faut d’abord dire la lumi\u00e8re. \u00c0 Sao\u00fb, au pied de Roche Colombe dans la Dr\u00f4me, la lumi\u00e8re de juillet ne tombe pas, elle se pose, elle insiste, elle d\u00e9coupe le calcaire avec une nettet\u00e9 qui ne pardonne rien. C\u2019est une sorte d\u2019immense masse min\u00e9rale effondr\u00e9e, c\u2019est ce que l\u2019on appelle un \u00ab synclinal perch\u00e9 \u00bb, une montagne enfonc\u00e9e en son centre. Il en existe bien peu dans le monde, d\u2019apr\u00e8s ce que j\u2019ai compris, c\u2019est une singularit\u00e9 g\u00e9ologique.<\/p>\n\n\n\n
Daniel Gilles vit et travaille l\u00e0, il est n\u00e9 \u00e0 quelques kilom\u00e8tres, \u00e0 Crest, et il poss\u00e8de cette mani\u00e8re un peu lente de regarder l’horizon, qui n’est pas de la contemplation, mais de l’expertise. Il fait tr\u00e8s chaud, les ch\u00e8vres attendent le soir, et je m’appr\u00eate \u00e0 commettre la faute classique du Parisien \u00e0 la campagne : croire qu’il va y rencontrer une survivance.<\/p>\n\n\n\n
Car voici ce que l’on croit savoir : que l’\u00e9leveur bio est un citadin repenti, un converti tardif venu chercher dans la Dr\u00f4me ce que la ville ne donne plus. Daniel Gilles complique aussit\u00f4t le tableau. Cinquante-trois ans, deux lign\u00e9es de grands-parents agriculteurs, des parents marchands de machines agricoles. Sa premi\u00e8re passion ne fut donc pas la ch\u00e8vre mais la m\u00e9canique, ce qui explique qu’il ait longtemps travaill\u00e9 pour un constructeur automobile. Le retour \u00e0 la terre, chez lui, n’est pas une conversion mystique : c’est une d\u00e9cision prise \u00e0 deux, avec son ex-compagne, le jour o\u00f9 il a cess\u00e9 d’\u00eatre en phase avec la politique de son entreprise. La question qu’il s’est alors pos\u00e9e n’\u00e9tait pas \u00ab qui suis-je \u00bb, mais : que faire de cette terre familiale. <\/p>\n\n\n\n
Vingt hectares au d\u00e9part, trente-cinq aujourd’hui, des terres en pente, s\u00e8ches, sans eau. \u00ab Il faut prendre ce que l’on a \u00bb, dit-il, et composer avec l’exposition, les sols, la pr\u00e9sence ou l’absence d’une source. Sur des coteaux pareils, la grande culture est impossible et le mara\u00eechage supposerait de l’irrigation. Restait l’\u00e9levage, \u00e0 condition de tout faire soi-m\u00eame. Daniel Gilles a donc soixante-dix ch\u00e8vres, transforme leur lait, affine ses fromages et les vend en direct sur sa commune. Cinq m\u00e9tiers, une seule personne, deux labels, l’appellation d’origine prot\u00e9g\u00e9e et le bio, o\u00f9 il est engag\u00e9 depuis quinze ans.<\/p>\n\n\n\n
Ce qu’il fabrique s’appelle le picodon. Soixante grammes, huit centim\u00e8tres de diam\u00e8tre. J’avoue avoir \u00e9t\u00e9 saisi par cette pr\u00e9cision. Nous croyons volontiers que la nature produit le typique et que la norme le d\u00e9truit ; c’est l’inverse qui est vrai. Un cahier des charges r\u00e9git jusqu’\u00e0 la forme de la faisselle, parce que la faisselle donne sa forme au fromage. La technologie, dite lactique, suppose des ferments naturels, du lactos\u00e9rum, de la pr\u00e9sure, un caill\u00e9 moul\u00e9 \u00e0 la louche, puis une succession de gestes : tourner, saler, passer au s\u00e9choir, puis au h\u00e2loir. Avant quinze jours d’affinage, on ne vend rien. Le terroir n’est pas un souvenir d’enfance, c’est une institution. Durkheim aurait \u00e0 coup s\u00fbr aim\u00e9 le picodon, et Daniel Gilles.<\/p>\n\n\n\n
Mais ce n\u2019est pas la norme qui fait le go\u00fbt. Daniel Gilles montre le versant d’en face, la v\u00e9g\u00e9tation m\u00e9diterran\u00e9enne de la Roche Colombe, et explique qu’une ch\u00e8vre du Gard, qui broute plus aride et plus ligneux, ne donnera jamais ce fromage-ci. L’alimentation de l’animal d\u00e9cide du go\u00fbt du fromage : le paysage est l’ingr\u00e9dient principal. Ce que nous appelons authenticit\u00e9 n’est que de la g\u00e9ologie transform\u00e9e en prot\u00e9ines, et ce que nous appelons tradition qu’une mani\u00e8re tr\u00e8s ancienne de rendre comestible un versant sec.<\/p>\n\n\n\n
Cette terre n’a d’ailleurs pas toujours \u00e9t\u00e9 agricole. <\/p>\n\n\n\n
La Dr\u00f4me fut une r\u00e9gion industrielle. On y \u00e9levait le ver \u00e0 soie, on y plantait le m\u00fbrier, on y filait, on y moulinait, et l’eau de la rivi\u00e8re entra\u00eenait les roues et les courroies. \u00c0 Sao\u00fb, un quartier s’appelle encore les Foulons. Dans la maison de Daniel Gilles, la chambre de ses filles \u00e9tait un grenier o\u00f9 quatre chemin\u00e9es chauffaient les vers \u00e0 soie. Nous nous repr\u00e9sentons la campagne d’avant comme une \u00e9ternit\u00e9 immobile qu’aurait interrompue la modernit\u00e9 : elle avait d\u00e9j\u00e0 connu son industrie, son march\u00e9 mondial et son effondrement.<\/p>\n\n\n\n
Ce que ses grands-parents ont v\u00e9cu ressemble davantage \u00e0 ce que nous imaginons. Une petite ferme vivri\u00e8re, des poules, des cochons, des b\u0153ufs pour les champs, un cheval pour aller une fois par mois \u00e0 la foire de Crest. Pas de r\u00e9frig\u00e9rateur, donc pas de conservation, donc un syst\u00e8me d’\u00e9change : quand on tuait le cochon, on portait de la viande fra\u00eeche chez le voisin, qui rendait la pareille le mois suivant. Daniel Gilles d\u00e9crit cela sans nostalgie, avec le mot juste : c’\u00e9tait tr\u00e8s vertueux, parce qu’il n’y avait pas le choix. La r\u00e9ciprocit\u00e9 n’\u00e9tait pas une vertu morale, elle \u00e9tait une technologie de conservation. Il refuse pourtant de les id\u00e9aliser : ils vivaient avec tr\u00e8s peu d’argent, tandis que du c\u00f4t\u00e9 paternel, \u00e0 La R\u00e9para, la ferme \u00e9tait vaste, l’arri\u00e8re-grand-p\u00e8re meunier, les terres irrigu\u00e9es. Deux paysanneries dans une seule famille, celle des alluvions et celle des pentes. Nous parlons du monde rural au singulier alors qu’il fut toujours une hi\u00e9rarchie, et que cette hi\u00e9rarchie s’appelait la pente.<\/p>\n\n\n\n
Il faut maintenant parler de politique. Daniel Gilles a \u00e9t\u00e9 maire de Sao\u00fb. Venu de La France insoumise, il si\u00e8ge d\u00e9sormais \u00e0 L’Apr\u00e8s, il est vice-pr\u00e9sident de sa communaut\u00e9 de communes, en charge de la biodiversit\u00e9 et des mobilit\u00e9s, et conseiller d\u00e9partemental du canton de Crest. Il a surtout pris, en son temps, un arr\u00eat\u00e9 interdisant l’\u00e9pandage des produits phytosanitaires \u00e0 moins de cent cinquante m\u00e8tres des habitations. Le contr\u00f4le de l\u00e9galit\u00e9 de la pr\u00e9fecture l’a retoqu\u00e9. Il l’a maintenu. Le tribunal administratif de Grenoble l’a annul\u00e9. Voil\u00e0 exactement ce que Weber appelait l’\u00e9thique de conviction, et voil\u00e0 pourquoi ces arr\u00eat\u00e9s, juridiquement vou\u00e9s \u00e0 l’\u00e9chec, ont malgr\u00e9 tout d\u00e9plac\u00e9 quelque chose : ils \u00e9taient des actes de langage, non des actes administratifs.<\/p>\n\n\n\n
Je lui fais observer que sa position n’est pas majoritaire chez les agriculteurs. Il ne le nie pas, mais ajoute une image frappante : les agriculteurs ne s’enfermeraient pas dans une cabine herm\u00e9tique, avec masque et combinaison, s’ils pensaient ces produits inoffensifs. Le savoir est l\u00e0, int\u00e9gralement, dans le geste de protection. Il n’y a pas d’ignorance \u00e0 dissiper, il n’y a qu’une contrainte \u00e9conomique \u00e0 laquelle on ob\u00e9it en sachant. Il refuse d’ailleurs le manich\u00e9isme : certaines huiles essentielles qu’il utilise sur ses b\u00eates sont, dit-il, tr\u00e8s dangereuses. La diff\u00e9rence tient \u00e0 la persistance : le produit naturel agit fort et dispara\u00eet, la mol\u00e9cule de synth\u00e8se reste, dans l’eau, dans la terre, longtemps. D’o\u00f9 sa col\u00e8re contre la loi dite d’urgence agricole, qui r\u00e9autorise des substances retir\u00e9es du march\u00e9 quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t. Ce qui le heurte est moins le principe que la direction : plut\u00f4t que de tirer les normes europ\u00e9ennes vers les n\u00f4tres, on abaisse les n\u00f4tres. On ne sauvera pas ainsi l’agriculture, dit-il, on sauvera une agro-industrie sucri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n
Reste la question de l’argent. Dans la Dr\u00f4me, m’apprend-il, pr\u00e8s d’un tiers des agriculteurs per\u00e7oivent le RSA. Le mara\u00eechage nourrit son homme, \u00e0 condition d’accepter quinze heures par jour ; ramen\u00e9 \u00e0 l’heure travaill\u00e9e, le calcul est humiliant. Il d\u00e9crit la cha\u00eene : des c\u00e9r\u00e9ales revendues trois fois entre Moscou, New York et Paris avant d’atteindre le meunier, sans jamais quitter leur silo. Il d\u00e9crit les agneaux n\u00e9o-z\u00e9landais embarqu\u00e9s vivants sur des navires \u00e9quip\u00e9s d’abattoirs et de surg\u00e9lateurs, d\u00e9barqu\u00e9s \u00e0 Marseille \u00e0 des prix imbattables parce que la main-d’\u0153uvre des eaux internationales n’a pas de statut. Sa conclusion est d\u00e9solante de simplicit\u00e9 : tous les interm\u00e9diaires se r\u00e9mun\u00e8rent, celui qui ne se r\u00e9mun\u00e8re pas est le producteur. Le paysan n’est pas pauvre parce qu’il travaille mal, il est pauvre parce qu’il occupe la seule position de la cha\u00eene o\u00f9 l’on ne peut rien r\u00e9percuter.<\/p>\n\n\n\n
Et pourtant cet homme se dit chanceux, il l’a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 plusieurs fois. Chanceux d’avoir h\u00e9rit\u00e9, chanceux d’avoir eu des parents qui ne faisaient que travailler, chanceux de pouvoir esp\u00e9rer transmettre la ferme \u00e0 ses filles. Il ajoute qu’il est tr\u00e8s content de payer des imp\u00f4ts, parce que la S\u00e9curit\u00e9 sociale et les infrastructures qui retiennent encore les industriels en France ont \u00e9t\u00e9 pay\u00e9es par de l’argent public. \u00c0 Sao\u00fb, six cents habitants, il y a une poste, une \u00e9picerie, des restaurants, une \u00e9cole, une r\u00e9gie communale de l’eau. La poste, ils se sont battus pour la garder.<\/p>\n\n\n\n
Reste la fracture dont tout le monde parle, celle qui opposerait les n\u00e9oruraux aux anciens. Il est natif, il pourrait \u00eatre du camp des anciens, il refuse la querelle. La d\u00e9sertification des ann\u00e9es soixante-dix a vid\u00e9 les villages, rappelle-t-il, et ce sont les enfants de ceux qui \u00e9taient partis qui reviennent aujourd’hui. Ce qui a chang\u00e9 n’est pas la sociologie des arrivants, c’est leur g\u00e9n\u00e9alogie : dans les ann\u00e9es quatre-vingt, celui qui s’installait \u00e0 la campagne avait encore un oncle, une ferme dans sa famille, et donc des r\u00e9cits. Ce fil est rompu. D’o\u00f9 cette sc\u00e8ne qui vaut tous les trait\u00e9s : un habitant lui demande pourquoi il y a l\u00e0 ce tas de fumier. Nous sommes devenus hors-sol.<\/p>\n\n\n\n
Il propose aux nouveaux venus ce qu’il appelle une lecture de paysage. On s’arr\u00eate, on regarde, on demande : que voyez-vous ? Le vent, l’herbe s\u00e8che, les oiseaux, les cigales, les odeurs. Il dit cela sans mysticisme, en ajoutant qu’il passe lui-m\u00eame trop de temps sur son t\u00e9l\u00e9phone. Mais il en fait une hypoth\u00e8se politique : on ne freinera le r\u00e9chauffement qu’\u00e0 condition de se reconnecter \u00e0 ce que l’on habite. Il a peur, il le dit franchement, il voit les rendements chuter, les temp\u00e9ratures d\u00e9passer quarante degr\u00e9s, la pollinisation se d\u00e9r\u00e9gler. Ou bien nous continuons ainsi, dit-il, la t\u00eate dans le mur, en klaxonnant, ou bien nous faisons un effort.<\/p>\n\n\n\n
Sa vie est-elle dure ? Elle est dure parce qu’elle est passionnante, et que les deux tiennent \u00e0 la m\u00eame cause : il travaille avec du vivant, ce qui signifie l’astreinte, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Puis il parle de la traite du matin. Six heures trente, la ch\u00e8vrerie fra\u00eeche avant la chaleur, le contact des b\u00eates. Il emploie alors un mot que je n’attendais pas : r\u00e9parateur. Cet homme qui si\u00e8ge dans trois assembl\u00e9es, qui a d\u00e9fi\u00e9 une pr\u00e9fecture et qui d\u00e9monte en trois phrases le march\u00e9 mondial des c\u00e9r\u00e9ales, tient, \u00e0 ce moment-l\u00e0, plus qu’\u00e0 tout le reste. Nous cherchons tous des raisons de tenir. Il en a trouv\u00e9 une : elle a soixante-dix t\u00eates, et elle l’attend chaque matin avant le lever du soleil.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"
Une journ\u00e9e d’\u00e9t\u00e9 et de lumi\u00e8re chez un fabricant de picodon dans la Dr\u00f4me.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":351502,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":9,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[4757],"editorial_format":[4916],"week":[5090],"geo":[],"class_list":["post-351316","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-guillaume-erner","editorial_format-textes"],"acf":{"_thumbnail_id":351502,"excerpt":"Une journ\u00e9e d'\u00e9t\u00e9 et de lumi\u00e8re chez un fabricant de picodon dans la Dr\u00f4me.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n