{"id":350326,"date":"2026-08-01T11:52:17","date_gmt":"2026-08-01T09:52:17","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&#038;p=350326"},"modified":"2026-08-01T11:56:22","modified_gmt":"2026-08-01T09:56:22","slug":"pourquoi-nous-allons-aux-concerts","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/pourquoi-nous-allons-aux-concerts\/","title":{"rendered":"Pourquoi nous allons aux concerts"},"content":{"rendered":"\n<p>Le 11 juillet au soir, Niska est mont\u00e9 sur sc\u00e8ne pour la premi\u00e8re fois aux Francofolies de La Rochelle. C\u2019\u00e9tait \u00e9galement ma premi\u00e8re venue \u00e0 ce festival, mais aussi et surtout mon premier concert de ce rappeur&#160;: le climat \u00e9tait tropical et des milliers de fans l\u2019attendaient en psalmodiant les paroles de ses chansons. Si vous ne connaissez pas Niska, c\u2019est que c\u2019est un nom que les plus de vingt ans ne doivent pas conna\u00eetre. Faut-il vous renseigner&nbsp;&#160;? Je me garderai de me prononcer sur ce point pour ne pas passer pour un daron barbant, sachant que mes enfants m\u2019ont, un peu, consid\u00e9r\u00e9 lorsqu\u2019ils ont appris que j\u2019avais approch\u00e9 Niska <em>backstage<\/em>. Mais l\u2019essentiel n\u2019est pas l\u00e0&nbsp;&#160;; je n\u2019ai pas assist\u00e9 \u00e0 un concert, mais \u00e0 une manifestation de ferveur religieuse. Comment l\u2019expliquer&nbsp;&#160;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a pas que les jeunes que cela concerne. Pour les vieux aussi, il s\u2019est pass\u00e9 des choses de m\u00eame nature cet \u00e9t\u00e9. C\u2019est ainsi que The Cure a rempli trois soirs de suite les Ar\u00e8nes de N\u00eemes, vingt-huit ans apr\u00e8s y avoir jou\u00e9, treize mille personnes chaque nuit dans un amphith\u00e9\u00e2tre romain du premier si\u00e8cle, guichets ferm\u00e9s, avant de rejoindre Rock en Seine le 30 ao\u00fbt \u00e0 Saint-Cloud. Les m\u00e9gaconcerts se succ\u00e8dent, les stades se r\u00e9servent un an \u00e0 l\u2019avance, et l\u2019on paie plus cher pour \u00eatre debout dans un champ que pour poss\u00e9der l\u2019int\u00e9grale d\u2019un artiste.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que nous achetons n\u2019est donc pas de la musique. C\u2019est le fait d\u2019\u00eatre l\u00e0, avec les autres, en m\u00eame temps. L\u2019explication la plus solide date de 1912 et se trouve dans les <em>Formes \u00e9l\u00e9mentaires de la vie religieuse<\/em>. Durkheim y \u00e9tudie les rites des Aborig\u00e8nes d\u2019Australie, mais c\u2019est de nous qu\u2019il parle. Il pose, dans les derni\u00e8res pages, que \u00ab&#160;si la vie collective, quand elle atteint un certain degr\u00e9 d\u2019intensit\u00e9, donne l\u2019\u00e9veil \u00e0 la pens\u00e9e religieuse, c\u2019est parce qu\u2019elle d\u00e9termine un \u00e9tat d\u2019effervescence qui change les conditions de l\u2019activit\u00e9 psychique&#160;\u00bb. Suit une description qu\u2019il faut lire en pensant \u00e0 La Rochelle en juillet, pendant les Francofolies&#160;: \u00ab&#160;Les \u00e9nergies vitales sont surexcit\u00e9es, les passions plus vives, les sensations plus fortes&#160;; il en est m\u00eame qui ne se produisent qu\u2019\u00e0 ce moment. L\u2019homme ne se reconna\u00eet pas&#160;; il se sent comme transform\u00e9 et, par suite, il transforme le milieu qui l\u2019entoure.&#160;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Durkheim va plus loin, et il nous prend de vitesse d\u2019un si\u00e8cle&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;Toute f\u00eate, alors m\u00eame qu\u2019elle est purement la\u00efque par ses origines, a certains caract\u00e8res de la c\u00e9r\u00e9monie religieuse, car, dans tous les cas, elle a pour effet de rapprocher les individus, de mettre en mouvement les masses et de susciter ainsi un \u00e9tat d\u2019effervescence, parfois m\u00eame de d\u00e9lire, qui n\u2019est pas sans parent\u00e9 avec l\u2019\u00e9tat religieux.&#160;\u00bb Il \u00e9num\u00e8re alors les signes cliniques&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;cris, chants, musique, mouvements violents, danses, recherche d\u2019excitants qui remontent le niveau vital&#160;\u00bb. On ne d\u00e9crirait pas mieux un festival, et l\u2019on notera que le sociologue avait pr\u00e9vu jusqu\u2019aux excitants.<\/p>\n\n\n\n<p>La conclusion s\u2019impose. La foule n\u2019est pas le prix \u00e0 payer pour le concert, elle est le concert. Nous ne subissons pas les vingt mille autres, nous venons pour eux. Le mauvais son est le tarif d\u2019entr\u00e9e d\u2019une exp\u00e9rience qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec le son.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019affaire semble entendue. Elle ne l\u2019est pas, et il suffit pour s\u2019en convaincre d\u2019aller poser la question \u00e0 une tradition qui y r\u00e9fl\u00e9chit depuis deux mille ans, avec une m\u00e9fiance que Durkheim n\u2019a jamais eue.<\/p>\n\n\n\n<p>La talmudiste Sophie Goldblum rappelle que le juda\u00efsme a chiffr\u00e9 la chose. Il existe un seuil, et ce seuil est dix. En de\u00e7\u00e0, certaines paroles ne peuvent pas \u00eatre prononc\u00e9es&nbsp;&#160;: le <em>kaddish<\/em> des morts, par exemple. Il y a donc des phrases qu\u2019un homme seul n\u2019a pas le droit de dire. Non qu\u2019il en soit incapable&nbsp;&#160;: il n\u2019y a pas droit. Le nombre n\u2019est pas ici un confort, c\u2019est une condition de validit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Reste \u00e0 savoir d\u2019o\u00f9 vient ce dix. Les rabbins le tirent d\u2019un m\u00eame mot, <em>eda<\/em>, l\u2019assembl\u00e9e, la communaut\u00e9, pr\u00e9sent dans deux \u00e9pisodes. Le premier est la r\u00e9volte de Cor\u00e9 contre Mo\u00efse et Aaron. Le second est le retour des explorateurs envoy\u00e9s en Canaan, qui rapportent sur la Terre une information fausse et d\u00e9moralisent le peuple. Douze partent, dix mentent&nbsp;&#160;: voil\u00e0 le <em>quorum<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Sophie Goldblum souligne l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du proc\u00e9d\u00e9. Pour \u00e9tablir le minimum requis par la pri\u00e8re la plus haute, la tradition est all\u00e9e chercher les deux pires assembl\u00e9es de la Torah. Comme si le chiffre portait en lui son propre avertissement. Dix, c\u2019est le nombre \u00e0 partir duquel un groupe existe. C\u2019est aussi, et ce sont les m\u00eames versets qui le disent, le nombre \u00e0 partir duquel il devient dangereux.<\/p>\n\n\n\n<p>En sens inverse, un verset des Proverbes (14, 28) fournit la formule qui justifie l\u2019affluence&nbsp;&#160;: <em>berov am hadrat melekh<\/em>, dans la multitude du peuple est la gloire du roi. La nuance est d\u00e9cisive, et Sophie Goldblum y insiste&nbsp;&#160;: ce n\u2019est pas notre exp\u00e9rience qui commande. On ne r\u00e9unit pas la foule parce que nous prierions mieux dans la transe collective. On la r\u00e9unit parce que le nombre est d\u00e9sir\u00e9 d\u2019en haut. C\u2019est exactement l\u2019inverse de Durkheim, sur exactement le m\u00eame fait. Pour le sociologue, la foule fabrique le dieu. Pour les rabbins, le dieu r\u00e9clame la foule. De ce principe d\u00e9coulent des consignes tr\u00e8s concr\u00e8tes. Pour certaines obligations, la lecture du rouleau d\u2019Esther par exemple, on encourage \u00e0 se rassembler le plus nombreux possible plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 se r\u00e9partir en petits groupes.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019islam a fait le m\u00eame calcul, et dans l\u2019autre sens&#160;: le seuil y est minimal, deux hommes suffisant \u00e0 constituer une assembl\u00e9e, mais la r\u00e9compense est chiffr\u00e9e, la pri\u00e8re en commun valant, dit la tradition proph\u00e9tique, vingt-sept degr\u00e9s de plus que la pri\u00e8re solitaire. Et une fois l\u2019an, \u00e0 La Mecque, la d\u00e9monstration est port\u00e9e \u00e0 son terme&#160;: deux millions de personnes tournant autour du m\u00eame point, v\u00eatues du m\u00eame drap blanc pour que nul ne se distingue. Le christianisme, lui, a purement et simplement supprim\u00e9 le seuil&#160;: \u00ab&#160;L\u00e0 o\u00f9 deux ou trois sont r\u00e9unis en mon nom, je suis au milieu d\u2019eux&#160;\u00bb, dit l\u2019\u00c9vangile de Matthieu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a un revers, et il est troublant. La pri\u00e8re communautaire, dit la tradition, n\u2019est jamais repouss\u00e9e. Le nombre couvre. On conna\u00eet la formule des jours de je\u00fbne&nbsp;&#160;: une assembl\u00e9e qui n\u2019inclut pas les transgresseurs d\u2019Isra\u00ebl n\u2019est pas une assembl\u00e9e. G\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 admirable, et dissolution de la responsabilit\u00e9 individuelle. Peu importe ce que vaut chacun si nous sommes nombreux. On mesure ce que cette id\u00e9e peut avoir de reposant, et ce qu\u2019elle peut avoir d\u2019inqui\u00e9tant. C\u2019est aussi, exactement, ce que l\u2019on \u00e9prouve dans une fosse.<\/p>\n\n\n\n<p>La tradition, cependant, ne s\u2019en tient pas l\u00e0. Elle place \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la synagogue un lieu qui ob\u00e9it \u00e0 d\u2019autres r\u00e8gles, la maison d\u2019\u00e9tude. Sophie Goldblum rel\u00e8ve l\u2019asym\u00e9trie&nbsp;&#160;: la Michna promet que si dix hommes s\u2019assoient et s\u2019occupent de Torah, la Pr\u00e9sence r\u00e9side parmi eux, mais elle ajoute aussit\u00f4t qu\u2019elle r\u00e9side aussi lorsqu\u2019ils ne sont que cinq, que trois, que deux, et m\u00eame lorsqu\u2019un seul \u00e9tudie. Pour l\u2019\u00e9tude, la barre est plus basse que pour la pri\u00e8re. Faut-il en conclure que l\u2019\u00e9tude importe moins&nbsp;&#160;? On peut soutenir l\u2019inverse, et c\u2019est plus juste&nbsp;&#160;: elle est trop importante pour attendre le <em>quorum<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a plus net encore. Certains savoirs ne se transmettent qu\u2019\u00e0 un ou deux disciples \u00e0 la fois, les secrets de la cr\u00e9ation, ceux du char c\u00e9leste, tout ce qui touche au commencement et \u00e0 la fin (<em>Michna Haguiga<\/em> 2, 1). L\u00e0, le nombre nuit. La tradition reconna\u00eet qu\u2019une intimit\u00e9 de la relation est n\u00e9cessaire pour que ce savoir puisse seulement \u00eatre re\u00e7u, et que le collectif n\u2019est pas le r\u00e9gime optimal de toute transmission. Cela devrait suffire \u00e0 nous rendre prudents devant nos liturgies d\u2019\u00e9t\u00e9. On ne comprend pas mieux \u00e0 cinquante mille. On ressent mieux, ce qui n\u2019est pas la m\u00eame chose, et la confusion des deux est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que le festival vend.<\/p>\n\n\n\n<p>Reste le versant noir. <a href=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/2026\/07\/26\/tout-ce-que-vous-avez-toujours-voulu-savoir-sur-lencyclique-magnifica-humanitas\/\">Babel<\/a>&nbsp;&#160;: un seul peuple, une seule langue, et c\u2019est cette unit\u00e9 m\u00eame qui est jug\u00e9e mena\u00e7ante, au point que le rem\u00e8de consiste \u00e0 introduire la division. La foule unanime, dans ce r\u00e9cit, n\u2019est pas une promesse, c\u2019est un sympt\u00f4me. Et tout tient dans un unique verset de l\u2019Exode (23, 2), que Sophie Goldblum cite&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;Tu ne suivras pas la multitude pour faire le mal&#160;\u00bb, une interdiction de suivre la meute.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Durkheim, qui n\u2019\u00e9tait pas na\u00eff, avait pos\u00e9 la m\u00eame chose dans un autre vocabulaire, \u00e0 la fin du <em>Formes \u00e9l\u00e9mentaires <\/em>&#160;: \u00ab&#160;Le pur et l\u2019impur ne sont donc pas deux genres s\u00e9par\u00e9s, mais deux vari\u00e9t\u00e9s d\u2019un m\u00eame genre. Il y a deux sortes de sacr\u00e9, l\u2019un faste, l\u2019autre n\u00e9faste.&#160;\u00bb Un m\u00eame objet passe de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre sans changer de nature.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et il avait d\u00e9crit, \u00e0 propos des rites de deuil, ce que devient l\u2019effervescence lorsqu\u2019elle tourne&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;Chacun est entra\u00een\u00e9 par tous&nbsp;&#160;; il se produit comme une panique de tristesse.&#160;\u00bb Puis vient la phrase qu\u2019il faut avoir lue une fois dans sa vie&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;On \u00e9prouve le besoin de trouver, \u00e0 tout prix, une victime sur laquelle puissent se d\u00e9charger la douleur et la col\u00e8re collectives. Cette victime, on va naturellement la chercher au dehors&nbsp;&#160;; car un \u00e9tranger est un sujet <em>minoris resistentiae<\/em>.&#160;\u00bb L\u2019\u00e9tranger convient parce que rien en lui, \u00e9crit Durkheim, ne repousse ni ne neutralise les sentiments mauvais et destructifs que l\u2019\u00e9v\u00e9nement a \u00e9veill\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la m\u00eame \u00e9nergie. La foule qui chante et la foule qui cherche un coupable ne sont pas deux foules. C\u2019est pourquoi la m\u00e9fiance rabbinique \u00e0 l\u2019\u00e9gard du nombre, qui pouvait passer pour une coquetterie de casuiste, est en r\u00e9alit\u00e9 une intuition sociologique de premier ordre, formul\u00e9e avec deux mill\u00e9naires d\u2019avance.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les sept ans, il est ordonn\u00e9 de rassembler le peuple entier au Temple de J\u00e9rusalem, au terme de l\u2019ann\u00e9e sabbatique pour entendre la Torah&nbsp;&#160;: les hommes, les femmes, et jusqu\u2019aux tout-petits dont chacun sait qu\u2019ils ne comprendront rien. Pourquoi convoquer ceux qui ne comprendront pas&nbsp;&#160;? Parce que le contenu de la c\u00e9r\u00e9monie, c\u2019est d\u2019y \u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Durkheim laissait, \u00e0 sa derni\u00e8re page, une question qu\u2019il croyait de son temps et qui est du n\u00f4tre&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d\u2019autres ne sont pas n\u00e9s.&#160;\u00bb Il en tirait un pronostic plut\u00f4t qu\u2019un regret&nbsp;&#160;: \u00ab&#160;Un jour viendra o\u00f9 nos soci\u00e9t\u00e9s conna\u00eetront \u00e0 nouveau des heures d\u2019effervescence cr\u00e9atrice au cours desquelles de nouveaux id\u00e9aux surgiront.&#160;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n\u2019y sommes pas. Mais chaque \u00e9t\u00e9, dans un amphith\u00e9\u00e2tre romain de N\u00eemes, sur une esplanade rochelaise face au Vieux-Port, dans le parc de Saint-Cloud, quelques millions de personnes r\u00e9p\u00e8tent le geste sans le texte.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elles se rassemblent, elles crient, elles chantent ensemble des phrases qu\u2019elles connaissent par c\u0153ur, et elles \u00e9prouvent, le temps d\u2019une chanson, ce que Durkheim appelait le passage du profane au sacr\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Durkheim avait compris, d\u00e8s 1912, ce que les m\u00e9gaconcerts contemporains mettent en sc\u00e8ne. 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