{"id":348769,"date":"2026-07-28T16:48:27","date_gmt":"2026-07-28T14:48:27","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=348769"},"modified":"2026-07-28T16:48:35","modified_gmt":"2026-07-28T14:48:35","slug":"le-secret-villa-malaparte","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/le-secret-villa-malaparte\/","title":{"rendered":"Le secret Villa Malaparte"},"content":{"rendered":"\n
\u00ab All\u00f4, Casa Malaparte ? \u00bb r\u00e9pond une gouvernante d’une voix douce. Quelques instants plus tard, elle descend jusqu’au d\u00e9barcad\u00e8re pour r\u00e9cup\u00e9rer les bagages d\u00e8s que l’on quitte le zodiac. C’est ainsi que l’on accoste devant l’une des maisons les plus c\u00e9l\u00e8bres d’Italie \u2014 peut-\u00eatre m\u00eame du monde.<\/p>\n\n\n\n
\u00c0 Capri, pr\u00e8s des Faraglioni, se dresse cette maison rouge, prolong\u00e9e par son spectaculaire escalier et coiff\u00e9e de sa voile blanche, devenue une ic\u00f4ne au m\u00eame titre qu’une paire de Nike.<\/p>\n\n\n\n
La maison n’est pas ouverte aux visiteurs. Elle est toujours habit\u00e9e par ses propri\u00e9taires, les h\u00e9ritiers de Curzio Malaparte, qui portent d’ailleurs le nom de Suckert, le v\u00e9ritable patronyme de l’auteur de Kaputt<\/em> et de La Peau<\/em>. Fils d’un teinturier saxon install\u00e9 \u00e0 Prato, Kurt Suckert adopta plus tard le pseudonyme de Malaparte. \u00ab Le noir Suckert est encore utilis\u00e9 aujourd’hui dans l’industrie textile \u00bb, explique Niccol\u00f2 Rositani-Suckert, son arri\u00e8re-petit-neveu, gardien des archives familiales et de l’esprit de la maison.<\/p>\n\n\n\n\n\n Petit-fils de la s\u0153ur de Malaparte, issu d’une famille de scientifiques, Rositani-Suckert est avocat, conseil de la maison d’\u00e9dition milanaise Adelphi ainsi que d’autres \u00e9diteurs italiens. Il enseigne \u00e9galement le droit d’auteur au Politecnico de Milan et fait figure de r\u00e9f\u00e9rence dans la d\u00e9fense de la propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle, qu’elle soit artistique ou architecturale. Sa ressemblance avec son grand-oncle est troublante. Avec une d\u00e9termination presque militante, il prot\u00e8ge ce promontoire familial contre les assauts de la soci\u00e9t\u00e9 de masse.<\/p>\n\n\n\n La voil\u00e0, justement, cette soci\u00e9t\u00e9 de masse. Vedettes, gozzi<\/em>, yachts et ferries d\u00e9filent au pied de la falaise, encadr\u00e9s par les quatre immenses baies \u2014 toutes diff\u00e9rentes \u2014 du vaste salon du premier \u00e9tage. Les haut-parleurs des bateaux d’excursion r\u00e9p\u00e8tent inlassablement le m\u00eame commentaire : \u00ab Voici la Casa Malaparte, \u0153uvre d’Adalberto Libera, l\u00e9gu\u00e9e au gouvernement chinois\u2026 \u00bb D’ici, on distingue les bras tendus des touristes, smartphones point\u00e9s vers la maison. Leur r\u00eave est \u00e9videmment d’y monter, d’y prendre un selfie<\/em> et, pourquoi pas, d’y croiser ces myst\u00e9rieux Chinois cens\u00e9s l’occuper.<\/p>\n\n\n\n Rositani-Suckert, lui, pr\u00e9f\u00e9rerait parfois les repousser \u00e0 coups de canon. Il se lasse des appels de ceux qui demandent \u00e0 visiter \u00ab la maison d’Alberto Libera \u00bb, \u00e9corchant au passage le pr\u00e9nom de l’architecte du Palazzo dei Congressi et du palais des Postes de l’EUR, le grand quartier rationaliste de Rome. Selon lui, Libera n’a finalement pas davantage \u00e0 voir avec cette maison que ses pr\u00e9tendus occupants chinois.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Cette maison n’a rien de rationaliste. Si elle appartient \u00e0 un courant, ce serait plut\u00f4t le surr\u00e9alisme \u00bb, tranche-t-il. Et le sujet semble l’\u00e9puiser. Les archives familiales racontent pourtant une autre histoire. Elles montrent que Malaparte \u2014 \u00e9crivain, journaliste, sc\u00e9nariste, publicitaire, mais aussi, \u00e0 ses heures, cr\u00e9ateur de meubles et d’objets, figure presque unique de cr\u00e9ateur total dans l’Italie du XXe si\u00e8cle \u2014 con\u00e7ut lui-m\u00eame cette demeure. Il l’appelait Casa come me<\/em> : \u00ab une maison comme moi \u00bb. Un autoportrait architectural autant qu’esth\u00e9tique, infiniment plus personnel que bien des r\u00e9alisations des architectes vedettes de son \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n Les preuves s’accumulent. Les f\u00e9licitations d’Aldo Morbelli, important architecte de l’\u00e9poque fasciste, saluant \u00ab les qualit\u00e9s si rares d’un non-architecte \u00bb. Un document de la municipalit\u00e9 de Capri attestant qu’aucun projet sign\u00e9 Libera n’a jamais exist\u00e9 pour cette maison. Les \u00e9tudes pr\u00e9paratoires de la c\u00e9l\u00e8bre voile blanche, r\u00e9alis\u00e9es par le futuriste Uberto Bonetti, qui pr\u00e9cise avoir travaill\u00e9 \u00ab sous votre direction esth\u00e9tique et constructive \u00bb. Et enfin les propres dessins de Malaparte, o\u00f9 l’entr\u00e9e \u00e9tait initialement pr\u00e9vue au pied du monumental escalier trap\u00e9zo\u00efdal \u2014 un hommage \u00e0 l’\u00e9glise de Lipari, l’\u00eele o\u00f9 Mussolini l’avait envoy\u00e9 en rel\u00e9gation.<\/p>\n\n\n\n Les transformations se poursuivent au fil du chantier. La maison na\u00eet blanche avant de devenir rouge. Dans un texte publi\u00e9 en 1940 sous le titre Una casa tra Greco e Scirocco<\/em>, Malaparte d\u00e9crit lui-m\u00eame son projet, dans une langue o\u00f9 la r\u00e9flexion architecturale se confond avec la litt\u00e9rature : \u00ab Non seulement les lignes de la maison, son architecture, mais aussi les mat\u00e9riaux avec lesquels je la construirais devaient s’accorder \u00e0 cette nature, \u00e0 la fois sauvage et d\u00e9licate. \u00bb<\/p>\n\n\n\n\n\n Il y affirme \u00e9galement un v\u00e9ritable manifeste esth\u00e9tique : \u00ab Ni brique, ni b\u00e9ton, mais de la pierre, uniquement de la pierre, celle m\u00eame dont est faite la montagne. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Sous l’enduit, on d\u00e9couvre effectivement la pierre locale, et non le b\u00e9ton auquel on r\u00e9duit souvent la maison. Plus loin, Malaparte poursuit : \u00ab C’est avec une sorte de crainte r\u00e9v\u00e9rencieuse que je me suis attel\u00e9 \u00e0 cette t\u00e2che, aid\u00e9 non par des architectes ni par des ing\u00e9nieurs, mais par un simple ma\u00eetre-ma\u00e7on. Je la voulais longue de cinquante-quatre m\u00e8tres et large de dix. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Les archives administratives, en revanche, demeurent \u00e9tonnamment laconiques. Comment les autorisations ont-elles \u00e9t\u00e9 obtenues pour ce qui appara\u00eet r\u00e9trospectivement comme l’une des plus magnifiques infractions d’urbanisme de l’Italie du XXe si\u00e8cle ? Les hypoth\u00e8ses abondent. Certains \u00e9voquent l’intervention du s\u00e9nateur Giovanni Agnelli, pr\u00e9sident de l\u2019empire industriel FIAT, soucieux d’\u00e9loigner Malaparte de Forte dei Marmi, o\u00f9 sa turbulente belle-fille Virginia lui compliquait l’existence. D’autres pensent qu’Adalberto Libera, alors architecte en vue du r\u00e9gime fasciste, aurait simplement \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9 pour faciliter les d\u00e9marches administratives avant d’\u00eatre rapidement \u00e9cart\u00e9 du projet \u2014 un c\u00e9l\u00e8bre \u00e9clat entre les deux hommes sur la Piazzetta de Capri nourrit encore cette version, m\u00eame si rien n’indique que Libera ait jamais mis les pieds sur le chantier. D’autres encore attribuent ce r\u00f4le \u00e0 Galeazzo Ciano, alors ministre des Affaires \u00e9trang\u00e8res et proche de l’\u00e9crivain, que Kaputt<\/em> n’\u00e9pargne pourtant gu\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n Une chose para\u00eet certaine : Malaparte entendait contr\u00f4ler lui-m\u00eame chaque \u00e9tape du projet.<\/p>\n\n\n\n Les archives familiales r\u00e9servent d’autres surprises. Le terrain fut acquis en 1938 devant un notaire caprese nomm\u00e9 Carlo Caracciolo \u2014 amusant homonyme du prince qui fondera plus tard La Repubblica<\/em>. L’achat fut financ\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 un pr\u00eat de l’INPGI, la caisse de retraite des journalistes italiens. Quant au permis de construire, il autorisait simplement l’\u00e9dification d’\u00ab une petite villa en harmonie avec l’architecture de Capri, invisible depuis la mer \u00bb. C’est pourtant un v\u00e9ritable ovni architectural qui allait surgir sur ce promontoire, au point de devenir l’un des embl\u00e8mes de l’\u00eele. Bruce Chatwin la d\u00e9crira plus tard comme \u00ab l’une des maisons les plus \u00e9tranges du monde occidental \u00bb.<\/p>\n\n\n\n C’est ici que vivent aujourd’hui Niccol\u00f2 Rositani-Suckert, son \u00e9pouse Alessia et leur fils Tommaso \u2014 un pr\u00e9nom choisi en hommage au futuriste Filippo Tommaso Marinetti. Alessia Rositani-Suckert g\u00e8re les droits internationaux de l’\u0153uvre de Malaparte, d\u00e9sormais traduite dans une trentaine de pays. \u00ab Cette maison est une m\u00e9taphore \u00bb, explique Niccol\u00f2 Rositani-Suckert. \u00ab Il faut l’interpr\u00e9ter. Elle est aussi complexe que Finnegans Wake<\/em> ou Ulysse<\/em>. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Le cin\u00e9ma en a fait un d\u00e9cor mythique, du M\u00e9pris<\/em> de Godard \u00e0 La Peau<\/em> de Liliana Cavani. Mais au-del\u00e0 de sa puissance symbolique, son organisation int\u00e9rieure raconte elle aussi une histoire.<\/p>\n\n\n\n Au rez-de-chauss\u00e9e \u2014 fa\u00e7on de parler, puisque la maison s’agrippe \u00e0 la falaise comme un navire \u2014, l’aile gauche, peut-\u00eatre le \u00ab cerveau \u00bb de l’\u00e9difice, \u00e9voque les origines germaniques de Malaparte. La salle \u00e0 manger, avec son atmosph\u00e8re de Stube<\/em> tyrolienne, rappelle presque le ch\u00e2teau de Neuschwanstein. \u00ab C’\u00e9tait une mani\u00e8re d’\u00e9voquer sa part allemande, mais aussi son passage chez les chasseurs alpins \u00bb, explique Rositani-Suckert.<\/p>\n\n\n\n Quatre chambres d’amis, deux de chaque c\u00f4t\u00e9, s’alignent ensuite comme des cellules monastiques ou des cabines de bateau. Le parquet est fait de larges planches de bois brut. Aux murs sont accroch\u00e9es des gravures de chevaux, offertes \u00e0 Kurt Suckert par la cour de Su\u00e8de et ench\u00e2ss\u00e9es dans des cadres dessin\u00e9s par lui-m\u00eame. Ces chevaux inspireront plus tard les c\u00e9l\u00e8bres pages consacr\u00e9es au prince Eug\u00e8ne dans Kaputt<\/em>.<\/p>\n\n\n\n M\u00eame les objets les plus ordinaires semblent appartenir \u00e0 la l\u00e9gende. Une ancienne valise, qui accompagna probablement Malaparte lors de ses voyages en Chine ou en \u00c9thiopie, sert aujourd’hui de table de nuit. Les couvre-lits et les rideaux sont en lin jaune ; les couloirs sont pav\u00e9s de carreaux blancs et noirs orn\u00e9s d’une petite rose et du monogramme \u00ab M \u00bb.<\/p>\n\n\n\n En gravissant le grand escalier de bois, on d\u00e9bouche sur l’immense salon du premier \u00e9tage. Quatre baies monumentales, toutes de dimensions diff\u00e9rentes, s’ouvrent sur la mer. D\u00e9pourvues de montants, basculantes, elles furent imagin\u00e9es par Malaparte lui-m\u00eame. Au centre de la pi\u00e8ce, une chemin\u00e9e presque dalinienne, prot\u00e9g\u00e9e par une plaque de verre \u00ab pour continuer \u00e0 voir la mer \u00bb, comme le dit Jack Palance \u00e0 Brigitte Bardot dans Le M\u00e9pris<\/em>. Sous les pieds, la pietra serena<\/em> grise venue de Toscane.<\/p>\n\n\n\n\n\n Depuis le tournage du film, un \u00e9l\u00e9ment manque encore : la monumentale Danza<\/em> de Pericle Fazzini, actuellement en restauration avant de retrouver sa place sur l’un des murs du salon. En revanche, le mobilier dessin\u00e9 par Malaparte a retrouv\u00e9 toute sa pr\u00e9sence. Une immense table de bois port\u00e9e par des colonnes torses qui \u00e9voquent Borromini ; une console dont les lignes ondulent comme une vague ; un banc reposant sur les m\u00eames colonnes de gr\u00e8s \u2014 qui dissimulent, elles, un lavabo, un bidet et des toilettes. Le ready-made n’\u00e9tait d\u00e9cid\u00e9ment pas une invention exclusivement parisienne.<\/p>\n\n\n\n Les canap\u00e9s ont retrouv\u00e9 leur blancheur originelle \u00e0 l’issue d’une restauration d’une extr\u00eame fid\u00e9lit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n M\u00eame le golden retriever de la maison porte le nom de Febo, comme le chien de Malaparte. Les rayonnages conservent tous ses livres, ainsi que la collection compl\u00e8te de Prospettive<\/em>, la revue qu’il fonda en 1937 et qui demeure l’une des grandes aventures intellectuelles de l’Italie d’avant-guerre.<\/p>\n\n\n\n Vers la pointe de la maison se trouve la Favorita<\/em>, la suite que Malaparte r\u00e9servait \u00e0 ses invit\u00e9es. Une vaste baignoire taill\u00e9e dans un seul bloc d’alb\u00e2tre gris, un lit ench\u00e2ss\u00e9 dans une s\u00e9v\u00e8re structure de bois : tout y \u00e9voque une cabine de paquebot dessin\u00e9e par un moine moderniste.<\/p>\n\n\n\n Puis vient le Pensatoio<\/em>, litt\u00e9ralement \u00ab la chambre de la pens\u00e9e \u00bb. Une immense table de travail, \u00e0 mi-chemin entre une sacristie et la passerelle d’un navire ; il ne manque que la barre. Les carreaux de fa\u00efence, orn\u00e9s d’une lyre, furent dessin\u00e9s sp\u00e9cialement par Alberto Savinio.<\/p>\n\n\n\n Tout, ici, constitue un manifeste esth\u00e9tique. Malaparte entendait rompre avec le pittoresque n\u00e9ocaprese qui triomphait d\u00e9j\u00e0 sur l’\u00eele \u2014 et qui continue aujourd’hui de s\u00e9duire une certaine client\u00e8le fortun\u00e9e. Il \u00e9crivait : \u00ab Ni colonnettes romanes, ni arcs, ni escaliers ext\u00e9rieurs, ni fen\u00eatres ogivales ; aucun de ces hybrides m\u00ealant les styles mauresque, roman, gothique ou S\u00e9cession. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Cette exigence ne s’arr\u00eatait pas \u00e0 l’architecture. Dans la Stube<\/em>, o\u00f9 nous d\u00e9jeunons autour de simples salades servies dans une ancienne porcelaine Richard Ginori bord\u00e9e d’un fin filet d’or, face \u00e0 une mer soudain d\u00e9mont\u00e9e, tout semble prolonger la m\u00eame vision. Les nappes blanches portent le \u00ab S \u00bb de Suckert brod\u00e9 \u00e0 la main. Une lampe, que l’on croirait tress\u00e9e en bambou, est en r\u00e9alit\u00e9 faite de lani\u00e8res de cuir gain\u00e9es de shantung.<\/p>\n\n\n\n\n\n L\u00e0 encore, tout est de Malaparte.<\/p>\n\n\n\n Les dessins originaux ont \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9s. Alessia Rositani-Suckert supervise aujourd’hui leur \u00e9tude et leur valorisation, tandis que leur fils Tommaso travaille \u00e0 la r\u00e9\u00e9dition d’une s\u00e9lection de meubles et d’objets imagin\u00e9s par son arri\u00e8re-grand-oncle. Une mani\u00e8re de rappeler que Malaparte ne fut pas seulement un immense \u00e9crivain, mais l’un de ces rares cr\u00e9ateurs capables de passer avec la m\u00eame libert\u00e9 de la litt\u00e9rature au mobilier, de l’architecture au cin\u00e9ma, du journalisme \u00e0 la mise en sc\u00e8ne de sa propre existence. V\u00e9ritable cr\u00e9ateur total, il incarnait cette figure aujourd’hui presque disparue du cr\u00e9ateur polymorphe, dont chaque \u0153uvre semblait prolonger la pr\u00e9c\u00e9dente.<\/p>\n\n\n\n Huit pi\u00e8ces seulement composent aujourd’hui ce catalogue : quelques cadres, la grande table, le banc, plusieurs luminaires et d’autres objets con\u00e7us avec une obsession presque maniaque du d\u00e9tail. Chaque essence de bois est s\u00e9lectionn\u00e9e avec le m\u00eame soin que du temps de Malaparte, dans l’id\u00e9e de redonner vie, sans les trahir, \u00e0 des cr\u00e9ations longtemps demeur\u00e9es confidentielles.<\/p>\n\n\n\n L’activit\u00e9 de la maison ne se limite pas \u00e0 la conservation d’un patrimoine. Depuis plusieurs ann\u00e9es, elle est devenue un lieu de recherche, de transmission et de cr\u00e9ation. Sans jamais renoncer \u00e0 son caract\u00e8re priv\u00e9, elle accueille r\u00e9guli\u00e8rement architectes, historiens de l’art et universitaires venus du monde entier. Richard Rogers, Renzo Piano, Achille Castiglioni \u2014 qui racontait s’\u00eatre r\u00e9veill\u00e9 un matin en d\u00e9couvrant un gecko dans son lit \u2014 y ont s\u00e9journ\u00e9, souvent dans le cadre de collaborations avec des universit\u00e9s am\u00e9ricaines.<\/p>\n\n\n\n Cette ouverture reste volontairement limit\u00e9e. Il ne s’agit pas de transformer la maison en mus\u00e9e, mais d’en pr\u00e9server la nature profonde.<\/p>\n\n\n\n \u00ab Casa Malaparte a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue comme une maison avant d’\u00eatre un monument \u00bb, explique l’architecte londonien Billie Lee, qui accompagne depuis plusieurs ann\u00e9es les activit\u00e9s culturelles du lieu. \u00ab L’ouvrir massivement au public reviendrait \u00e0 d\u00e9truire pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui fait son caract\u00e8re. \u00bb<\/p>\n\n\n\n La famille privil\u00e9gie donc une autre voie : accueillir peu de visiteurs, mais leur offrir le temps de comprendre la maison, plut\u00f4t que de la consommer comme une \u00e9tape suppl\u00e9mentaire sur l’itin\u00e9raire touristique de Capri.<\/p>\n\n\n\n La cr\u00e9ation contemporaine y trouve \u00e9galement sa place. Au fil des ann\u00e9es, la maison a accueilli des projets artistiques et des \u00e9v\u00e9nements organis\u00e9s avec un nombre tr\u00e8s restreint d’invit\u00e9s, dans un dialogue assum\u00e9 entre patrimoine et cr\u00e9ation. Loin de transformer les lieux en d\u00e9cor mondain, ces initiatives participent \u00e0 leur entretien et \u00e0 leur rayonnement international.<\/p>\n\n\n\n Elles permettent aussi de financer un travail de conservation particuli\u00e8rement exigeant. Les embruns frappent directement les fa\u00e7ades ; les temp\u00eates remontent parfois jusqu’au premier \u00e9tage. Enduits, huisseries, pierre, menuiseries : tout doit \u00eatre restaur\u00e9 en permanence, avec une minutie infiniment plus grande que celle qu’exigerait une villa contemporaine, f\u00fbt-elle luxueuse.<\/p>\n\n\n\n\n\n \u00ab L’entretien de la maison repr\u00e9sente un effort consid\u00e9rable \u00bb, explique Alessia Rositani-Suckert. \u00ab Nous n’avons jamais b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de financements publics ; chaque intervention est rendue possible gr\u00e2ce aux activit\u00e9s que nous d\u00e9veloppons autour de l’\u0153uvre de Malaparte et gr\u00e2ce \u00e0 la famille. \u00bb<\/p>\n\n\n\n Cette conception tr\u00e8s anglo-saxonne de la gestion d’une maison historique continue pourtant de susciter des d\u00e9bats \u00e0 Capri. Beaucoup r\u00eaveraient de voir Casa Malaparte devenir un mus\u00e9e national, ouvert chaque jour aux visiteurs. D’autres contestent son utilisation ponctuelle pour des projets culturels ou des \u00e9v\u00e9nements priv\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n Pour Niccol\u00f2 Rositani-Suckert, la question est presque invers\u00e9e : pr\u00e9server une \u0153uvre suppose parfois d’en limiter l’acc\u00e8s, m\u00eame \u00e0 ceux qui souhaitent la voir.<\/p>\n\n\n\n Pourtant, quelques privil\u00e9gi\u00e9s franchissent encore le seuil de la maison. Pas en touristes, mais en invit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n L’acc\u00e8s n’ob\u00e9it \u00e0 aucun protocole officiel. Il n’existe ni billetterie, ni visites guid\u00e9es, ni calendrier public. On y entre sur invitation, ou parfois apr\u00e8s une simple conversation t\u00e9l\u00e9phonique, lorsque les propri\u00e9taires estiment que la curiosit\u00e9 du visiteur l’emporte sur la seule consommation.<\/p>\n\n\n\n Cette libert\u00e9 de choix suscite r\u00e9guli\u00e8rement des critiques. Certains continuent d’agiter l’ancienne controverse autour du testament de Malaparte, qui, en 1957, souhaitait l\u00e9guer la maison \u00e0 une fondation italo-chinoise. L’histoire est pourtant moins myst\u00e9rieuse que la l\u00e9gende. Au moment de sa mort, la R\u00e9publique populaire de Chine n’\u00e9tait pas reconnue par l’Italie ; les conditions juridiques du legs ne purent donc \u00eatre r\u00e9unies. La propri\u00e9t\u00e9 revint naturellement \u00e0 la famille, qui n’a jamais cess\u00e9 d’y vivre et d’en assurer la conservation.<\/p>\n\n\n\n D’autres reprochent \u00e0 la maison de ne s’ouvrir qu’\u00e0 quelques heureux \u00e9lus : de temps \u00e0 autre, le grand marchand d’art Larry Gagosian y r\u00e9unit le gotha de ses clients internationaux pour de discrets happenings ; et le 10 juin 2024, c’est Jacquemus qui a eu droit \u00e0 la maison : pour ses quinze ans, la marque y a pr\u00e9sent\u00e9 sa collection \u00ab La Casa \u00bb, quarante-sept silhouettes gravissant l’escalier vers le toit, film\u00e9es par des drones, sur la musique du M\u00e9pris<\/em>.<\/p>\n\n\n\n Les visiteurs chinois, eux, ne sont jamais venus habiter la falaise de Capri.<\/p>\n\n\n\n Cette confusion dit peut-\u00eatre quelque chose de notre \u00e9poque. Nous supportons de plus en plus difficilement qu’un lieu d’une telle beaut\u00e9 demeure priv\u00e9. Comme si tout ce qui est photographi\u00e9, partag\u00e9 ou admir\u00e9 devait finir par devenir accessible \u00e0 tous. \u00c0 Capri, beaucoup r\u00eavent d’un mus\u00e9e ; d’autres imaginent une fondation publique, administr\u00e9e comme un grand site patrimonial. Rositani-Suckert d\u00e9fend une id\u00e9e exactement inverse : certaines \u0153uvres ne peuvent continuer \u00e0 vivre qu’\u00e0 condition d’\u00e9chapper \u00e0 la logique de la fr\u00e9quentation permanente.<\/p>\n\n\n\n\n\n C’est un paradoxe tr\u00e8s contemporain. La meilleure mani\u00e8re de pr\u00e9server Casa Malaparte consiste peut-\u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l’emp\u00eacher de devenir un monument comme les autres.<\/p>\n\n\n\n Pendant que les embarcations continuent de d\u00e9filer au pied de la falaise, les haut-parleurs r\u00e9p\u00e8tent inlassablement la m\u00eame histoire, souvent approximative. Les smartphones se l\u00e8vent, les objectifs zooment, les photos s’accumulent dans les m\u00e9moires num\u00e9riques. Vue de la mer, la maison est devenue une image universelle.<\/p>\n\n\n\n Vue de l’int\u00e9rieur, elle appara\u00eet tout autrement.<\/p>\n\n\n\n On comprend peu \u00e0 peu qu’elle n’est pas seulement une architecture spectaculaire, ni m\u00eame la r\u00e9sidence d’un grand \u00e9crivain. Elle est sans doute l’\u0153uvre la plus compl\u00e8te de Malaparte : un livre construit en pierre, o\u00f9 chaque fen\u00eatre, chaque meuble, chaque escalier, chaque silence participe d’un m\u00eame autoportrait.<\/p>\n\n\n\n En la quittant, on emporte finalement moins le souvenir d’une maison que celui d’un esprit. Les bateaux reprennent leur ronde, les voix des guides couvrent le bruit des vagues, les t\u00e9l\u00e9phones recommencent \u00e0 cr\u00e9piter.<\/p>\n\n\n\n La maison, elle, continue de regarder la mer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Un \u00e9crivain italien a pass\u00e9 quelques jours dans la villa la plus ferm\u00e9e et d\u00e9sir\u00e9e de Capri. 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