Je commence par un aveu, David Graeber. Je d\u00e9teste les \u00eeles. J’ai le sentiment d’y \u00eatre pos\u00e9, assign\u00e9, enferm\u00e9 dans un p\u00e9rim\u00e8tre. Simple n\u00e9vrose de vacancier, ou y a-t-il l\u00e0 quelque chose de plus s\u00e9rieux ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nQuelque chose de s\u00e9rieux, et cela me passionne, parce que c’est exactement le probl\u00e8me que je traite dans L’impasse du tournant ontologique<\/em>, mais sur le plan des id\u00e9es. Mes adversaires th\u00e9oriques passent leur temps \u00e0 fabriquer des \u00eeles conceptuelles. Ils pr\u00e9tendent que chaque peuple habite un monde clos, une \u00ab ontologie \u00bb \u00e0 part, s\u00e9par\u00e9e de la n\u00f4tre par une fronti\u00e8re infranchissable. Ils veulent qu’on parle *non pas de gens qui ont des croyances ou des perceptions radicalement diff\u00e9rentes d’un m\u00eame monde partag\u00e9, mais de gens qui habitent litt\u00e9ralement des mondes diff\u00e9rents*. Voil\u00e0 l’\u00eele \u00e9rig\u00e9e en m\u00e9thode. Votre malaise de vacancier et mon d\u00e9saccord d’anthropologue ont le m\u00eame objet : l’enfermement.<\/p>\n\n\n\nR\u00e9sumons le diff\u00e9rend d’une phrase. Qu’est-ce qui vous s\u00e9pare, au fond, de l\u2019anthropologue Viveiros de Castro ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nUne position de principe, presque sym\u00e9trique de la sienne. *Je suis un r\u00e9aliste ontologique et un relativiste th\u00e9orique*. Je crois qu’il existe un monde r\u00e9el, un seul, que nous ne conna\u00eetrons jamais tout \u00e0 fait, et j’accorde le plus grand prix \u00e0 la diversit\u00e9 des mani\u00e8res, souvent incompatibles, de le penser. Lui fait l’inverse : il multiplie les mondes et fige les fa\u00e7ons de les dire. L\u00e0 o\u00f9 il voit des ontologies s\u00e9par\u00e9es, je vois une seule r\u00e9alit\u00e9 et mille th\u00e9ories. La diff\u00e9rence n’est pas mince, car elle d\u00e9cide de ce qu’un ethnographe a le droit de dire.<\/p>\n\n\n\n
Vous \u00eates vous-m\u00eame parti \u00e0 Madagascar comme on part sur une \u00eele lointaine, chercher un dehors absolu. Qu’avez-vous trouv\u00e9 ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nLe contraire de ce que j’attendais. *Je suis all\u00e9 \u00e0 Madagascar en m’attendant \u00e0 rencontrer quelque chose comme une ontologie diff\u00e9rente, un ensemble d’id\u00e9es fondamentalement diff\u00e9rentes sur la fa\u00e7on dont le monde fonctionne.* Or j’ai rencontr\u00e9 des gens qui doutaient. Qui *admettaient qu’ils ne comprenaient pas vraiment les tenants et aboutissants* de leur propre magie, disaient des choses contradictoires, et s’accordaient surtout pour tenir la plupart des sorciers pour *des menteurs, des escrocs, ou des imposteurs*. L’\u00eele de l’alt\u00e9rit\u00e9 radicale, celle qu’on m’avait promise, n’existait pas. \u00c0 sa place, des interlocuteurs aussi sceptiques que moi.<\/p>\n\n\n\n
On m’a vendu cette \u00eele grecque comme un ailleurs. J’y ai retrouv\u00e9 Paris. La g\u00e9ographie la disait reli\u00e9e \u00e0 rien ; en r\u00e9alit\u00e9 elle \u00e9tait reli\u00e9e \u00e0 tout ce que je voulais fuir. Hasard ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nUne loi, plut\u00f4t. Une \u00eele n’est jamais une bulle. Prenez la m\u00e9decine malgache, le fanafody, que je croyais purement local : *Le fanafody a toujours \u00e9t\u00e9 une forme de dialogue avec un monde plus vaste.* Il int\u00e9grait sans cesse des objets et des id\u00e9es venus d’ailleurs, des fragments d’\u00e9criture arabe, des perles de commerce, de l’argent fondu depuis des thalers autrichiens. *Madagascar \u00e9tait, depuis le peuplement initial, un centre de commerce et de migration* : l’\u00eele la plus recul\u00e9e de l’oc\u00e9an Indien \u00e9tait un carrefour. Votre \u00eele ne fait que l’avouer plus cr\u00fbment : il n’y a pas de dehors s\u00e9par\u00e9. Ce que vous appelez la contamination de l’\u00eele par le continent, moi je l’appelle la condition normale de toute chose.<\/p>\n\n\n\n
Paul Val\u00e9ry \u00e9crivait que l’homme ne pourrait vivre sa propre vie s’il ne pouvait en vivre une quantit\u00e9 d’autres que la sienne. Est-ce l\u00e0 ce que fait l’anthropologue, et, \u00e0 sa modeste fa\u00e7on, le voyageur ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nC’est le c\u0153ur de mon m\u00e9tier, et le c\u0153ur de mon d\u00e9saccord. Il y a deux fa\u00e7ons de d\u00e9ranger nos cat\u00e9gories devant l’\u00e9tranger. *Est-ce que nous d\u00e9rangeons nos cat\u00e9gories de mani\u00e8re \u00e0 (1) mieux comprendre l’alt\u00e9rit\u00e9 radicale d’un groupe sp\u00e9cifique de personnes ; ou bien (2) pour montrer que, \u00e0 certains \u00e9gards au moins, cette alt\u00e9rit\u00e9 n’\u00e9tait pas si radicale que nous le pensions, et que nous pouvons nous servir de ces concepts apparemment exotiques pour examiner \u00e0 nouveaux frais nos propres hypoth\u00e8ses quotidiennes et pour dire quelque chose de nouveau sur les \u00eatres humains en g\u00e9n\u00e9ral ?* *Je suis \u00e9videmment partisan de la seconde position.* Les plus belles r\u00e9ussites de l’anthropologie sont n\u00e9es de ce geste : oser dire *mais ne sommes-nous pas tous, en un sens, tot\u00e9mistes ?*, *la guerre n’est-elle pas une forme de sacrifice rituel ?*. Vivre la vie de l’autre, chez Val\u00e9ry comme chez moi, ce n’est pas s’y perdre : c’est en revenir plus lucide sur la sienne. L’autre n’est pas une \u00eele \u00e0 visiter, c’est un d\u00e9tour par lequel on rentre chez soi.<\/p>\n\n\n\n
Vos adversaires diraient pourtant qu’en refusant les mondes s\u00e9par\u00e9s, vous manquez de respect aux peuples, que vous les ramenez de force dans votre monde \u00e0 vous.<\/strong><\/h3>\n\n\n\nC’est l’accusation, et je la retourne. Ce sont eux qui manquent de respect, en enfermant les gens dans des cat\u00e9gories souvent arbitraires. Croient-ils vraiment que la plupart des gens que nous \u00e9tudions *seraient d’accord avec la proposition selon laquelle ils vivent dans une \u00ab nature \u00bb ou une \u00ab ontologie \u00bb fondamentalement diff\u00e9rente de celle des autres humains* ? Mettre quelqu’un sur une \u00eele, philosophiquement, ce n’est pas l’honorer. *Le probl\u00e8me du relativisme culturel est qu’il met les gens dans des bo\u00eetes qui ne sont pas de leur fait*, et l’ontologie ne fait qu’en creuser une *plus profonde*. Certains aiment les bo\u00eetes profondes. Mais *il faut respecter les d\u00e9sirs de ceux qui souhaitent que leurs bo\u00eetes soient moins profondes, ou qui ne souhaitent pas \u00eatre mis en bo\u00eete du tout*.<\/p>\n\n\n\n
Vous \u00e9tendez donc l’image jusqu’au bout : m\u00eame sur une \u00eele, entre deux voisins, il resterait de la distance ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nJusqu’au bout, oui, et c’est ma conviction la plus profonde. Si l’on d\u00e9finit la r\u00e9alit\u00e9 comme ce qui \u00e9chappe toujours \u00e0 nos descriptions, alors *alt\u00e9rit\u00e9 radicale veut simplement dire r\u00e9alit\u00e9*. Mais attention : *r\u00e9el n’est pas synonyme de nature. Nous ne pourrons jamais comprendre compl\u00e8tement la diff\u00e9rence culturelle parce que la diff\u00e9rence culturelle est r\u00e9elle. Mais de la m\u00eame mani\u00e8re, aucun Iatmul, Nambikwara ou Irlandais-Am\u00e9ricain ne pourra jamais en comprendre compl\u00e8tement un autre parce que la diff\u00e9rence individuelle est \u00e9galement r\u00e9elle.* Chaque homme est donc un peu une \u00eele pour son voisin, non parce qu’il habiterait un autre monde, mais parce qu’il est r\u00e9el, c’est-\u00e0-dire impr\u00e9visible.<\/p>\n\n\n\n
Alors qu’est-ce qui nous relie, si ce n’est pas un monde commun tout fait ? Qu’avons-nous en partage, un Malgache et vous, moi et un insulaire grec ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nLe fait que nous ne comprenons pas. C’est l\u00e0 que je diff\u00e8re le plus de mes adversaires. Ce que nous avons en commun, ce n’est pas un savoir partag\u00e9, c’est une ignorance partag\u00e9e. *L’expression que j’ai sans doute le plus souvent entendue, lorsque les gens parlaient des esprits, \u00e9tait tout simplement je ne sais pas.* Les esprits *\u00e9taient par nature inconnaissables*, et ce n’\u00e9tait pas un aveu honteux, c’\u00e9tait le fond commun de la conversation. Car *il est beaucoup plus sens\u00e9 de d\u00e9finir la r\u00e9alit\u00e9 comme \u00e9tant pr\u00e9cis\u00e9ment ce que nous ne pourrons jamais conna\u00eetre compl\u00e8tement […] Les seules choses dont nous pouvons avoir une connaissance absolue et compl\u00e8te sont celles que nous avons invent\u00e9es.* Voil\u00e0 ce qui relie les \u00eeles entre elles : non pas une terre commune sous la mer, mais le m\u00eame ab\u00eeme sous les pieds, la m\u00eame brume. Nous sommes *tous dans le m\u00eame bateau*. Jolie image pour un homme qui d\u00e9teste les \u00eeles : le salut n’est pas dans l’\u00eele, il est dans le bateau qui passe de l’une \u00e0 l’autre.<\/p>\n\n\n\n
Puisque vous refusez de traiter la magie comme un autre monde, tranchons : le charme malgache peut-il arr\u00eater la gr\u00eale ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nVoil\u00e0 la question dangereuse, et je vais la prendre au s\u00e9rieux, parce que mon r\u00e9alisme a un prix. Si l’on peut dire que certaines affirmations sont fausses, on peut dire que d’autres sont vraies. Donc : *\u00eatre capable de dire que certaines formes de magie ne fonctionnent pas r\u00e9ellement permet de dire que d’autres formes de magie fonctionnent.* Alors, *et si Ravololona pouvait r\u00e9ellement emp\u00eacher la gr\u00eale de tomber sur les cultures ?* Je penche pour non, je me range du c\u00f4t\u00e9 des sceptiques quand il faut trancher. Mais je n’en fais pas un dogme. Car *la magie est en effet une affirmation de pouvoir. C’est une affirmation de pouvoir qui joue sur les limites de notre connaissance.* Traiter au contraire chaque \u00e9nonc\u00e9 \u00e9trange comme la fen\u00eatre d’un monde clos ne d\u00e9range personne : cela nous prot\u00e8ge de la seule question qui f\u00e2che, celle de savoir si, par hasard, ils n’auraient pas un peu raison.<\/p>\n\n\n\n
Un dernier mot. Si je devais tirer une morale des vacances de votre anthropologie, quelle serait-elle ?<\/strong><\/h3>\n\n\n\nQu’\u00ab une id\u00e9e qui n’est pas dangereuse ne m\u00e9rite pas d’\u00eatre appel\u00e9e id\u00e9e \u00bb, comme le dit Wilde en t\u00eate de mon livre. D\u00e9testez donc les \u00eeles, si elles vous oppressent. Mais d\u00e9testez-les pour la bonne raison : non parce qu’elles seraient trop autres, mais parce qu’elles mentent en se pr\u00e9tendant s\u00e9par\u00e9es. Aucune \u00eele n’est une \u00eele, et aucun homme non plus tout \u00e0 fait. Nous ne tenons ni par la terre commune ni par le monde s\u00e9par\u00e9 : nous tenons par le passage de l’un \u00e0 l’autre, par le bateau, par le d\u00e9tour. C’est peut-\u00eatre cela, au fond, vivre d’autres vies pour vivre la sienne.<\/p>\n\n\n\n
On ne s’est pas quitt\u00e9s, Graeber et moi, parce que je ne quitte que les vivants, les morts ne me quittent jamais et je songe souvent \u00e0 cet homme qui m’\u00e9tait apparu comme un Mick Jagger de l’anthropologie. Mais je m’\u00e9gare, Jagger n\u2019est pas un homme, car Jagger est immortel.<\/p>\n\n\n\n
Si l’on me permet une conclusion appuy\u00e9e, cette affolante dilection pour les cailloux entour\u00e9s d’eau a une traduction politique : faire croire qu’il existe des \u00ab \u00eeles \u00bb politiques d\u00e9finitivement s\u00e9par\u00e9es les unes des autres alors qu’il s’agit en r\u00e9alit\u00e9 de continuum, d’un grand continent si vous me permettez. Et je laisse la derni\u00e8re phrase \u00e0 Graeber, m\u00eame si \u00e7a ne se fait pas de terminer un papier par une citation : \u00ab Dans mes moments les plus cyniques, il m’arrive de penser que la sociologie (social theory<\/em>) est une sorte de jeu, o\u00f9 l’un des buts est de voir qui peut trouver l’id\u00e9e la plus folle, la plus choquante, la plus dangereuse en apparence, mais qui ne remette pas significativement en cause les structures existantes d’autorit\u00e9. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"Des vacances d\u00e9sastreuses dans les Cyclades et une conversation impossible avec David Graeber pour assimiler la principale le\u00e7on de l’\u00e9t\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":348117,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":12,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[4757],"editorial_format":[4914],"week":[5073],"geo":[],"class_list":["post-348183","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-guillaume-erner","editorial_format-le-petit-catechisme-de-guillaume-erner"],"acf":{"_thumbnail_id":348117,"excerpt":"Des vacances d\u00e9sastreuses dans les Cyclades et une conversation impossible avec David Graeber pour assimiler la principale le\u00e7on de l'\u00e9t\u00e9.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n
Contre les \u00eeles | Le Grand Continent<\/title>\n \n \n \n \n \n \n \n \n \n \n\t \n\t \n\t \n \n \n \n\t \n