{"id":348169,"date":"2026-07-24T21:52:57","date_gmt":"2026-07-24T19:52:57","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=348169"},"modified":"2026-07-24T21:53:04","modified_gmt":"2026-07-24T19:53:04","slug":"la-grece-est-le-laboratoire-de-leurope-theodor-kallifatides","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/la-grece-est-le-laboratoire-de-leurope-theodor-kallifatides\/","title":{"rendered":"La Gr\u00e8ce est le laboratoire de l’Europe Theodor Kallifatides"},"content":{"rendered":"\n

Il fait frais, ce matin-l\u00e0, en Su\u00e8de. Theodor Kallifatides est v\u00eatu d’un pull gris clair. \u00c0 quatre-vingt-huit ans, l’\u00e9crivain a conserv\u00e9 un regard d’un bleu saisissant, \u00e0 la fois vif, curieux et profond\u00e9ment bienveillant. Rien, dans son attitude, ne cherche \u00e0 impressionner. Il \u00e9coute longuement avant de r\u00e9pondre, avec cette lenteur paisible de ceux qui savent que les id\u00e9es ne gagnent rien \u00e0 \u00eatre pr\u00e9cipit\u00e9es. Chez lui, la pens\u00e9e ne proc\u00e8de que rarement par concepts : elle part d’un souvenir, d’un visage, d’une vie.<\/p>\n\n\n\n

Depuis plus d’un demi-si\u00e8cle, Theodor Kallifatides b\u00e2tit une \u0153uvre singuli\u00e8re dans laquelle l’exp\u00e9rience de l’exil dialogue sans cesse avec la m\u00e9moire grecque. Roman apr\u00e8s roman, il compose une m\u00eame g\u00e9ographie int\u00e9rieure, travers\u00e9e par la langue, l’enfance, la guerre civile, l’exil et le retour. En le lisant, on comprend rapidement que la Gr\u00e8ce n’est jamais un simple d\u00e9cor pour lui, mais une mani\u00e8re d’interroger l’Europe.<\/p>\n\n\n\n

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Le continent regarde la Gr\u00e8ce comme son point de d\u00e9part. C’est l\u00e0 qu’elle situe l’invention de la d\u00e9mocratie, de la philosophie et de la trag\u00e9die. Pourtant, \u00e0 lire Kallifatides, une intuition presque inverse s’impose. La Gr\u00e8ce n’est pas seulement le lieu o\u00f9 l’Europe est n\u00e9e ; c\u2019est aussi celui o\u00f9 elle se d\u00e9couvre. Comme si les secousses qu\u2019elle traverse \u2014 les guerres, les migrations, les crises \u00e9conomiques, les fragilit\u00e9s d\u00e9mocratiques \u2014 s’y manifestaient plus t\u00f4t qu’ailleurs, avec une intensit\u00e9 particuli\u00e8re. Non pas parce que la Gr\u00e8ce ferait exception, mais parce qu’elle r\u00e9v\u00e8le, avant les autres, des mouvements appel\u00e9s \u00e0 devenir europ\u00e9ens.<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

On lui soumet cette hypoth\u00e8se. Kallifatides sourit. Il ne la rejette pas. Il pr\u00e9f\u00e8re la d\u00e9placer : \u00ab Pendant longtemps, les Grecs ne se consid\u00e9raient pas vraiment comme des Europ\u00e9ens. Si l’on voulait \u00eatre europ\u00e9en, il fallait partir : aller en Allemagne, en France ou en Su\u00e8de. \u00c0 cette \u00e9poque, l’Europe semblait commencer ailleurs. Pour la rejoindre, il fallait quitter la Gr\u00e8ce. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 mesure que la conversation avance, une \u00e9vidence s’impose. Si son \u0153uvre \u00e9claire si souvent les interrogations europ\u00e9ennes, c’est parce que Theodor Kallifatides en a lui-m\u00eame travers\u00e9 les exp\u00e9riences les plus d\u00e9cisives : l’exil, la guerre, la langue, le d\u00e9racinement ne sont pas, chez lui, des objets de r\u00e9flexion. Ils sont sa biographie.<\/p>\n\n\n\n

Lorsqu’on lui fait remarquer que son \u0153uvre semble raconter l’Europe, il acquiesce sans emphase. Son histoire personnelle commence, elle aussi, bien avant les grands d\u00e9bats contemporains sur les migrations ou l’identit\u00e9 europ\u00e9enne : \u00ab Mon p\u00e8re \u00e9tait un r\u00e9fugi\u00e9. Il venait du Pont, en Turquie. Toute sa vie, il est rest\u00e9 un homme d\u00e9racin\u00e9. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Cette m\u00e9moire familiale lui apprend tr\u00e8s t\u00f4t qu’un pays peut se perdre sans s’effacer, qu’une langue peut survivre \u00e0 une fronti\u00e8re et qu’une identit\u00e9 ne tient jamais \u00e0 un passeport. Le reste de sa vie ne fera que donner un visage \u00e0 cette premi\u00e8re le\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n

Lorsqu\u2019il quitte la Gr\u00e8ce pour la Su\u00e8de en 1964, il ne pense pas devenir un \u00e9crivain de l’exil. Comme tant d’autres, il croit partir pour quelques ann\u00e9es : \u00ab Je pensais que je rentrerais. Tous les migrants pensent cela au d\u00e9but. Puis la vie s’installe ailleurs. Les ann\u00e9es passent. Et l’on d\u00e9couvre qu\u2019on appartient d\u00e9sormais \u00e0 deux pays, sans appartenir compl\u00e8tement \u00e0 aucun. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Cette phrase revient souvent, sous des formes diff\u00e9rentes, dans son \u0153uvre. L’exil n’y est jamais une rupture spectaculaire. Il est un d\u00e9placement lent, presque imperceptible. Une vie s’organise ailleurs, de nouvelles habitudes apparaissent, une autre langue devient famili\u00e8re, tandis que le pays quitt\u00e9 continue d’habiter la m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n

On lui demande alors si l’on cesse un jour d’\u00eatre \u00e9tranger. Il prend le temps de r\u00e9fl\u00e9chir : \u00ab L’int\u00e9gration existe. Mais elle demande beaucoup de temps. Souvent davantage qu’une g\u00e9n\u00e9ration. Les gouvernements pensent que tout peut \u00eatre r\u00e9gl\u00e9 rapidement. La vie des hommes ob\u00e9it \u00e0 un autre rythme. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Puis il raconte une sc\u00e8ne presque anodine. Un jour, dans un train su\u00e9dois, il tousse parce qu’il est enrhum\u00e9. Une femme le regarde et lui lance : \u00ab Il y a des h\u00f4pitaux dans ce pays \u00bb. Il sourit : \u00ab J’avais v\u00e9cu en Su\u00e8de pendant des d\u00e9cennies. J’\u00e9crivais en su\u00e9dois. J’\u00e9tais un \u00e9crivain reconnu. Pourtant, \u00e0 cet instant-l\u00e0, je suis redevenu un immigr\u00e9. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

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Apr\u00e8s le temps du d\u00e9part vient celui de la langue. C’est peut-\u00eatre m\u00eame l\u00e0 que tout se joue. Apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 la Gr\u00e8ce, Theodor Kallifatides a appris le su\u00e9dois, jusqu’\u00e0 en faire sa langue d’\u00e9criture. Pourtant, lorsqu’on lui demande ce que la Gr\u00e8ce repr\u00e9sente aujourd’hui pour lui, il ne parle ni de paysages ni de monuments. Il r\u00e9pond sans h\u00e9siter : \u00ab La Gr\u00e8ce, c’est ma langue. \u00bb Puis il ajoute, presque dans le m\u00eame souffle : \u00ab Je me d\u00e9brouille dans plusieurs langues europ\u00e9ennes, mais elles ne sont pas ma langue. Le grec, c’est moi. J’ai le sentiment que, si je ne dis pas quelque chose en grec, je ne l’ai pas dit compl\u00e8tement. \u00bb<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

On lui demande si, en c\u00e9l\u00e9brant \u00e0 juste titre le plurilinguisme, l\u2019Europe ne risque pas d’oublier que les langues sont bien plus que de simples moyens de communication : ce sont des visions du monde, des m\u00e9moires et des h\u00e9ritages. Kallifatides acquiesce imm\u00e9diatement : \u00ab Le premier mot que nous connaissons est celui que nous recevons de notre m\u00e8re. C’est notre premier monde. Je ne crois pas qu’on puisse jamais en cr\u00e9er un autre. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Cette phrase r\u00e9sume peut-\u00eatre toute son \u0153uvre. La langue maternelle n’est pas seulement celle que l’on apprend en premier ; c\u2019est celle qui nous apprend \u00e0 habiter le monde. Les autres langues \u00e9largissent l’horizon, permettent d’autres rencontres, d’autres lectures, d’autres vies. Mais aucune ne peut enti\u00e8rement remplacer celle dans laquelle les choses ont re\u00e7u leur premier nom.<\/p>\n\n\n\n

Il observe alors une \u00e9volution qui l\u2019inqui\u00e8te : \u00ab Les jeunes apprennent aujourd’hui plusieurs langues. C’est une chance. Mais celles-ci deviennent de plus en plus des instruments de communication. Nous risquons de perdre quelque chose de plus profond : le sentiment du monde contenu dans les mots. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Il \u00e9voque alors une image tir\u00e9e d\u2019Hom\u00e8re<\/a>. Autrefois, dit-il, la fum\u00e9e qui s’\u00e9levait d’une maison annon\u00e7ait qu’un foyer \u00e9tait vivant. Aujourd’hui, cette fum\u00e9e a disparu. Ce n’est pas seulement un changement de paysage ; c’est une mani\u00e8re d’habiter le monde qui s\u2019efface : \u00ab Si nous perdons cette langue-l\u00e0, il nous restera une langue informative. Mais la langue des \u00e9motions dispara\u00eetra. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Chez Kallifatides, la langue ne se contente pas de transmettre seulement des mots ; elle transmet une m\u00e9moire, une sensibilit\u00e9 et une mani\u00e8re de regarder le r\u00e9el. Ce que Kallifatides d\u00e9fend \u00e0 travers le grec d\u00e9passe largement le cadre d\u2019une langue nationale. Il rappelle qu’une civilisation commence toujours par des mots qui enseignent moins \u00e0 communiquer qu’\u00e0 voir, \u00e0 nommer et \u00e0 aimer.<\/p>\n\n\n\n

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\u00c0 mesure que la conversation avance, la pr\u00e9sence d’Hom\u00e8re s\u2019impose de plus en plus. Non comme un monument de la culture, mais comme un \u00e9crivain qui continue d’accompagner notre \u00e9poque. Chez Theodor Kallifatides, les classiques ne survivent pas parce qu’ils font partie du patrimoine. Ils demeurent vivants parce qu’ils continuent de parler des \u00eatres humains. On lui fait remarquer que, pour beaucoup, l\u2019Odyss\u00e9e<\/em> reste avant tout le r\u00e9cit des aventures d’un h\u00e9ros antique. Il sourit et d\u00e9place aussit\u00f4t la perspective : \u00ab L’Odyss\u00e9e<\/em> n’est pas un livre sur les voyages. C’est un livre sur ce que signifie rentrer chez soi. \u00bb<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

Toute son \u0153uvre semble prolonger cette intuition. Le retour d’Ulysse<\/a> n’est jamais celui d’un homme qui retrouve intact le monde qu’il a quitt\u00e9. Le temps a pass\u00e9, les lieux ont chang\u00e9, et celui qui revient n’est plus tout \u00e0 fait le m\u00eame. L’exil n’est donc pas un \u00e9pisode de l’existence ; il devient une condition humaine.<\/p>\n\n\n\n

Kallifatides s’y reconna\u00eet imm\u00e9diatement : \u00ab Lorsque je retourne en Gr\u00e8ce, je suis heureux. Mais je sais aussi que je ne peux plus y vivre comme avant. La Gr\u00e8ce que j’ai quitt\u00e9e n’existe plus. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

On lui demande pourquoi Hom\u00e8re continue de nous parler pr\u00e8s de trois mille ans apr\u00e8s avoir compos\u00e9 son po\u00e8me. Sa r\u00e9ponse est simple : \u00ab Parce qu’il parle des \u00eatres humains. Pas des Grecs. Pas des Europ\u00e9ens. Des \u00eatres humains. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

En quelques mots, il formule une d\u00e9finition des classiques. Ils ne traversent pas les si\u00e8cles parce qu’ils seraient intouchables ; ils les traversent parce qu’ils continuent de poser les m\u00eames questions \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration. Qu’est-ce qu’un foyer ? Que signifie quitter les siens ? Peut-on jamais revenir chez soi ? C’est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu’ils ne cessent d’interroger notre pr\u00e9sent qu’Hom\u00e8re, les tragiques et toute la litt\u00e9rature grecque ancienne demeurent nos contemporains.<\/p>\n\n\n\n

La conversation revient peu \u00e0 peu vers la Gr\u00e8ce. Non plus celle de l’enfance, ni celle du mythe, mais celle d’aujourd’hui. Chaque \u00e9t\u00e9, des millions de voyageurs s’y rendent \u00e0 la recherche d’une lumi\u00e8re, d’une mer. On lui fait remarquer que son pays est devenu l’une des destinations les plus convoit\u00e9es d’Europe. Cette fascination est-elle une chance ?<\/p>\n\n\n\n

Kallifatides ferme les yeux quelques instants, comme pour retrouver un lieu : \u00ab Ath\u00e8nes est toujours l\u00e0, mais ce n’est plus la m\u00eame ville. Les enfants avec qui je jouais, mes camarades d’\u00e9cole, les premiers amours, tous ceux qui peuplaient mon monde ont disparu. \u00bb Puis il ajoute, presque \u00e0 voix basse : \u00ab Ce ne sont pas seulement les changements d’une ville. C’est aussi moi qui ai chang\u00e9. On ne revient jamais dans une ville avec les yeux de ses vingt ans. \u00bb<\/p>\n\n\n\n\n\n

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On lui fait alors remarquer que la Gr\u00e8ce semble vivre, avec quelques ann\u00e9es d’avance, les grandes interrogations de l’Europe : la pression touristique, les migrations, les crises \u00e9conomiques, les tensions d\u00e9mocratiques. Continue-t-elle d’\u00eatre ce poste d’observation privil\u00e9gi\u00e9 du continent ?<\/p>\n\n\n\n

Kallifatides ne croit pas aux proph\u00e9ties. Il croit \u00e0 l\u2019histoire. \u00ab Nous avons d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu beaucoup de choses que les autres Europ\u00e9ens d\u00e9couvrent aujourd’hui. L’histoire ne recommence jamais de la m\u00eame mani\u00e8re, mais elle laisse toujours des signes. Le plus difficile est de les reconna\u00eetre \u00e0 temps. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

La conversation glisse alors naturellement vers la d\u00e9mocratie. Apr\u00e8s tout, si l’Europe continue de regarder vers la Gr\u00e8ce, c’est aussi parce qu’elle y cherche l’origine de son id\u00e9al politique.<\/p>\n\n\n\n

Pour Kallifatides, pourtant, la d\u00e9mocratie n’est jamais un h\u00e9ritage d\u00e9finitivement acquis, elle demeure chaque jour une \u0153uvre \u00e0 recommencer, une responsabilit\u00e9 quotidienne : \u00ab Nous continuons \u00e0 pr\u00e9parer les guerres. Nous d\u00e9pensons toujours plus d’argent pour les armes, pendant que les pauvres deviennent toujours plus pauvres. \u00bb Il marque une pause. \u00ab Le v\u00e9ritable conflit de notre \u00e9poque est une guerre contre les pauvres. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

\u00c0 ses yeux, cette m\u00eame responsabilit\u00e9 engage aussi la mani\u00e8re dont l’Europe regarde les migrations : \u00ab Une soci\u00e9t\u00e9 ne se construit jamais dans le repli. Ceux qui arrivent cherchent d’abord une vie : travailler, apprendre, \u00e9lever leurs enfants, participer \u00e0 la communaut\u00e9 qui les accueille. L’immigration n’est pas le probl\u00e8me. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Son inqui\u00e9tude porte sur la r\u00e9surgence de conceptions qu’il croyait appartenir d\u00e9finitivement au si\u00e8cle dernier : \u00ab Ce qui me fait peur, ce sont les id\u00e9es que l’on croyait disparues et que l’on voit revenir un peu partout en Europe. \u00bb <\/p>\n\n\n\n

La conversation s’ach\u00e8ve sur une question qui traverse toute son \u0153uvre. Les Grecs anciens distinguaient le nostos<\/em> (\u03bd\u03cc\u03c3\u03c4\u03bf\u03c2), le retour, de la patris<\/em> (\u03c0\u03b1\u03c4\u03c1\u03af\u03c2), la patrie. Deux mots que nos langues traduisent souvent de la m\u00eame mani\u00e8re, mais qui ne recouvrent pas tout \u00e0 fait la m\u00eame exp\u00e9rience. Le nostos<\/em> est le chemin du retour ; la patris<\/em>, le lieu de l’appartenance. Chez Hom\u00e8re, l’un ne garantit jamais l’autre. On peut retrouver le chemin de son \u00eele sans retrouver le monde que l’on avait quitt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n

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On lui demande si, apr\u00e8s plus de soixante ans pass\u00e9s en Su\u00e8de, ces deux mots ont encore un sens pour lui. Kallifatides ne r\u00e9pond pas en hell\u00e9niste. Il r\u00e9pond en fils : \u00ab J\u2019ai perdu mon Ithaque, mais tant que je vivrai, je continuerai \u00e0 porter en moi le sourire bienveillant de ma m\u00e8re. \u00bb Sa r\u00e9ponse conduit naturellement \u00e0 une autre question. Pourquoi ses livres reviennent-ils presque toujours au m\u00eame endroit ? Pourquoi retrouve-t-on, de roman en roman, ce village de Yal\u00f3s, o\u00f9 se croisent les paysans, les p\u00eacheurs, les instituteurs, les enfants, les pr\u00eatres, les vaincus de la guerre civile et les exil\u00e9s ?<\/p>\n <\/div>\n<\/div>\n\n\n\n

\u00c0 l’image du comt\u00e9 de Yoknapatawpha chez Faulkner<\/a> ou de Macondo chez Garc\u00eda M\u00e1rquez, Yal\u00f3s est devenu le territoire litt\u00e9raire o\u00f9 Theodor Kallifatides d\u00e9ploie son \u0153uvre. Livre apr\u00e8s livre, il y revient pour interroger la m\u00e9moire, le temps et l’histoire.<\/p>\n\n\n\n

Kallifatides sourit. Yal\u00f3s existe et n’existe pas. Il est n\u00e9 de Molaoi, la petite ville du sud du P\u00e9loponn\u00e8se o\u00f9 il a grandi. Mais la g\u00e9ographie s’y est peu \u00e0 peu transform\u00e9e en litt\u00e9rature. Les souvenirs s’y m\u00ealent \u00e0 l’imagination, les vivants aux disparus, jusqu’\u00e0 faire de Yal\u00f3s un lieu plus fid\u00e8le \u00e0 la m\u00e9moire qu’\u00e0 la carte.<\/p>\n\n\n\n

Pour la premi\u00e8re fois depuis le d\u00e9but de notre conversation, Kallifatides remonte jusqu’\u00e0 l’enfance : \u00ab J’avais cinq ans lorsque j’ai assist\u00e9 \u00e0 l’ex\u00e9cution d’un homme. Je n’ai jamais oubli\u00e9 son regard. Je suis rentr\u00e9 \u00e0 la maison, mon p\u00e8re, qui \u00e9tait instituteur, m\u2019avait d\u00e9j\u00e0 appris \u00e0 \u00e9crire. C’\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je tra\u00e7ais des mots sur une feuille. Je crois que, d’une certaine mani\u00e8re, tout a commenc\u00e9 ce jour-l\u00e0. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

On lui demande enfin ce qui, aujourd’hui encore, le pousse \u00e0 \u00e9crire : \u00ab J’\u00e9crirai aussi longtemps que je continuerai \u00e0 voir les yeux de cet homme ex\u00e9cut\u00e9. Le jour o\u00f9 je ne les verrai plus, je n’\u00e9crirai plus. \u00bb<\/p>\n\n\n\n

Un long silence s’installe.<\/p>\n\n\n\n

L’\u0153uvre de Theodor Kallifatides proc\u00e8de de cette double fid\u00e9lit\u00e9 : le sourire d’une m\u00e8re et le regard d’un homme condamn\u00e9. <\/p>\n\n\n\n

Entre ces deux images s’est construit un monde.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"

\u00ab Pendant longtemps, les Grecs ne se consid\u00e9raient pas vraiment comme des Europ\u00e9ens. Si l’on voulait \u00eatre europ\u00e9en, il fallait partir \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":348232,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":10,"_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[3072],"editorial_format":[4912],"week":[5073],"geo":[],"class_list":["post-348169","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-andrea-marcolongo","editorial_format-un-cafe-avec-le-grand-continent"],"acf":{"_thumbnail_id":348232,"excerpt":"\u00abPendant longtemps, les Grecs ne se consid\u00e9raient pas vraiment comme des Europ\u00e9ens. 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