{"id":348147,"date":"2026-07-24T21:51:23","date_gmt":"2026-07-24T19:51:23","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&#038;p=348147"},"modified":"2026-07-25T16:43:23","modified_gmt":"2026-07-25T14:43:23","slug":"a-decouvert-en-plein-soleil-dans-la-trilogie-noire-de-makis-malafekas-la-grece-dapres-crise-solde-ses-dettes-avec-ses-propres-fantasmes","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/a-decouvert-en-plein-soleil-dans-la-trilogie-noire-de-makis-malafekas-la-grece-dapres-crise-solde-ses-dettes-avec-ses-propres-fantasmes\/","title":{"rendered":"\u00c0 d\u00e9couvert, en plein soleil. Dans la trilogie noire de Makis Malaf\u00e9kas, la Gr\u00e8ce d\u2019apr\u00e8s-crise solde ses dettes avec ses propres fantasmes"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est toujours avec une certaine m\u00e9fiance qu\u2019on regarde le thermom\u00e8tre des pharmacies. Surtout, lorsqu\u2019il affiche 37 degr\u00e9s Celsius. Et surtout en Gr\u00e8ce. On pourrait croire que cette m\u00e9fiance est due au d\u00e9calage entre la temp\u00e9rature actuelle et ledit \u00ab&#160;ressenti r\u00e9el&#160;\u00bb. Erreur de d\u00e9butant. Tout le monde sait qu\u2019apr\u00e8s une p\u00e9riode d\u2019adaptation relativement courte, le corps devient un thermom\u00e8tre \u00e0 part enti\u00e8re, qui mesure avec rigueur l\u2019ampleur du mal. Le ciel du matin est auscult\u00e9, on renifle l\u2019humidit\u00e9, on \u00e9value la brise. Quand on ouvre la porte pour sortir d\u2019un espace climatis\u00e9, une bouff\u00e9e de chaleur nous envahit avec une vitesse et une violence diff\u00e9rente \u00e0 chaque fois, et permet de savoir pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 quel moment de la canicule nous nous situons. On sait intuitivement combien de temps cela prend avant de pouvoir enfin entrer dans une Audi gar\u00e9e sous un soleil de plomb, combien de temps pour qu\u2019une bouteille d\u2019eau glac\u00e9e devienne ti\u00e8de. La m\u00e9fiance des Grecs envers les thermom\u00e8tres n\u2019a rien \u00e0 voir avec leur ressenti de la chaleur. Elle a des causes tr\u00e8s diff\u00e9rentes. La premi\u00e8re est simple&#160;: Celsius. Ce n\u2019est pas un nom. Dans ce domaine on ne peut faire confiance \u00e0 un homme originaire d\u2019Uppsala, portant le nom latinis\u00e9 d\u2019une petite colline fra\u00eeche. Deuxi\u00e8me raison&#160;: la date qu\u2019on lit sur les m\u00eames croix de pharmacie est souvent incorrecte. Elle affiche fr\u00e9quemment un ou deux jours de retard&#160;; parfois, m\u00eame, l\u2019ann\u00e9e n\u2019est pas la bonne. Dans ce <em>no man\u2019s land<\/em> il ne peut y avoir de rappel pr\u00e9cis, concret et objectif des conditions ext\u00e9rieures. Toute information affich\u00e9e est potentiellement fausse. Il n\u2019y a personne dans le cockpit. On est largu\u00e9s, en plein mois d&rsquo;ao\u00fbt, comme dans un r\u00eave d\u00e9lirant, avec seulement notre ressenti.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Pour une litt\u00e9rature du chaud&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans cette ambiance caniculaire, de m\u00e9fiance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, que l\u2019on retrouve, \u00e0 chaque fois, le h\u00e9ros de la trilogie de romans noirs de Makis Malaf\u00e9kas. Traduits par Nicolas Pallier aux \u00e9ditions Asphalte, <em>Dans les r\u00e8gles de l\u2019art<\/em> (2022), <em>Un autre \u00e9t\u00e9 grec <\/em>(2026) et <em>Deepfake<\/em> (2026), finaliste du prix de litt\u00e9rature de l\u2019Union europ\u00e9enne, accompagnent les tribulations du personnage principal \u00e0 travers une Gr\u00e8ce en pleine transformation. La chaleur y est une toile de fond, presque un personnage ou une mauvaise conscience avec laquelle le h\u00e9ros, Mikhalis Krokos, se d\u00e9bat du matin au soir. Or, ce n\u2019est pas tous les jours qu\u2019un roman se d\u00e9roule par 37 degr\u00e9s. En effet, lorsque la litt\u00e9rature aborde le rapport du corps humain aux conditions climatiques extr\u00eames, c\u2019est presque toujours sous l\u2019angle du froid. On pense \u00e0 l\u2019immensit\u00e9 gel\u00e9e de la Russie de Dosto\u00efevski, de Tolsto\u00ef et de Pasternak ou \u00e0 la lutte de l\u2019homme contre la mer et le vent glacial dans <em>Moby Dick<\/em> et chez Hemingway. Plus proche de nous il y a encore les h\u00e9ros de Dickens, de Flaubert et de Hugo qui peinent \u00e0 se chauffer, et tandis que les plus ais\u00e9s passent des janviers alpins dans un sanatorium, sur la <em>Montagne magique <\/em>ou dans les grands h\u00f4tels de l\u2019Europe centrale, chez Joseph Rott et Stefan Zweig. Le froid constitue un d\u00e9cor privil\u00e9gi\u00e9 de la souffrance, de l\u2019attente, de l\u2019\u00e9preuve morale et de la division sociale dans les romans du canon europ\u00e9en. Ce ne serait pas exag\u00e9r\u00e9 de dire que, pour des adolescents de la p\u00e9riph\u00e9rie mondiale, dont l\u2019acc\u00e8s au cosmopolitisme passe par la culture, et donc par la lecture de la \u00ab&#160;litt\u00e9rature europ\u00e9enne&#160;\u00bb, il existe une \u00e9preuve initiatique&#160;: se projeter dans un hiver roi, imaginer un froid qu\u2019on n\u2019a jamais connu. De pr\u00e9f\u00e9rence, \u00e0 midi, \u00e0 l\u2019ombre, par plus de 37 degr\u00e9s pendant les grandes vacances scolaires. Il faudra se tourner du c\u00f4t\u00e9 de la grande litt\u00e9rature latino-am\u00e9ricaine pour trouver des romans o\u00f9 la chaleur n\u2019est pas exotis\u00e9e ni vue comme exceptionnelle, mais constitue le fond existentiel de l\u2019amour, de la maladie ou de la lutte pour le pain quotidien. Le roman policier, lui-m\u00eame, qui rel\u00e8ve pourtant traditionnellement d\u2019une lecture plus l\u00e9g\u00e8re, voire \u00ab&#160;de vacances&#160;\u00bb, ne fait pas exception. Il se d\u00e9roule souvent dans des manoirs anglais qui \u00e9mergent du brouillard, dans les brumes de Dieppe, chez Simenon, ou encore dans un New York glacial, o\u00f9 l\u2019on s\u2019enveloppe dans un trench en sortant d\u2019un taxi jaune. Plus r\u00e9cemment, ce genre a trouv\u00e9 un nouveau territoire dans l\u2019interminable hiver su\u00e9dois.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le roman <em>hardboiled<\/em> et le n\u00e9o-polar atterrissent \u00e0 Ath\u00e8nes<\/h3>\n\n\n\n<p>Aux antipodes de tout cela, les romans de Malaf\u00e9kas se situent syst\u00e9matiquement \u00ab&#160;sous le cagnard&#160;\u00bb, et dans un pass\u00e9 r\u00e9cent, pendant cette autre travers\u00e9e du d\u00e9sert que fut la crise \u00e9conomique grecque. En prenant le relais du ma\u00eetre du polar grec Petros Markaris, arriv\u00e9 \u00e0 Paris en 1997 et vivant depuis entre la Gr\u00e8ce et la France, Malaf\u00e9kas atterrit soudainement, avec <em>Dans les r\u00e8gles de l\u2019art,<\/em> dans un pays o\u00f9 la crise a \u00ab&#160;rebattu les cartes sociales et a produit des caract\u00e8res \u00e9tranges&#160;\u00bb, comme il le dit. Le monde de Malaf\u00e9kas ressemble \u00e0 une matin\u00e9e de gueule de bois apr\u00e8s une nuit o\u00f9 on a bing\u00e9 sur <em>Twin Peaks<\/em>. Les gens sont gentils, mais on ne peut faire confiance \u00e0 personne&#160;: on ne sait plus qui se fait passer pour quoi. Il y a des types bizarres, des chauffeurs de taxi avec un doctorat en astrophysique, des mecs qui r\u00f4dent, des trolls incel, des belles gosses du monde de l\u2019art m\u00eal\u00e9es dans des affaires de blanchiment d\u2019argent, des cadres \u00e9trangers avec un pass\u00e9 de hippie, des pr\u00e9tentieux en chemise en lin qui ont des squelettes dans le placard, des procureurs qui se prom\u00e8nent dans les mauvais quartiers \u2026 La chaleur autant que l\u2019histoire p\u00e9n\u00e8trent progressivement les caract\u00e8res, qui apparaissent au d\u00e9but comme des simples personnages de polar classiques (le h\u00e9ros, la blonde, la brune, le m\u00e9chant, son bras droit) ou comme des figures de BD dessin\u00e9es \u00e0 grands traits. Ils gagnent en complexit\u00e9 au fur et \u00e0 mesure que la trilogie avance et que l\u2019histoire du pays les p\u00e9n\u00e8tre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Malaf\u00e9kas approfondit son regard et d\u00e9peint le monde post-crise \u00e9conomique comme un vaste r\u00e8gne de faux espoirs, de combines et de d\u00e9brouillardise, issu d\u2019une s\u00e9rie de transformations successives&#160;: la fin des Trente Glorieuses, puis ladite fin de l\u2019abondance des ann\u00e9es 80-90 et la crise de 2008. \u00c0 la modernisation rapide d\u2019une Gr\u00e8ce encore divis\u00e9e par la guerre civile et la dictature succ\u00e8de une p\u00e9riode de croissance et de transformation profonde des relations sociales, une \u00e9poque de libert\u00e9 et de jouissance. La crise y met fin&#160;: elle constitue un moment de souffrance sociale intense, de perte de rep\u00e8res symboliques comme de moyens de subsistance mat\u00e9rielle, de col\u00e8re et de d\u00e9sir de rupture. Ensuite vient le monde d\u2019apr\u00e8s que Malaf\u00e9kas cherche \u00e0 d\u00e9crire&#160;: plus \u00e9nigmatique encore que la crise elle-m\u00eame, ce monde est d\u00e9finitivement \u00ab&#160;vol\u00e9&#160;\u00bb par ceux qui ont cherch\u00e9 \u00e0 tirer leur \u00e9pingle du jeu. Pour les autres, il ne reste plus que le cynisme ou le complotisme. Reste \u00e0 savoir lequel repr\u00e9sente la meilleure strat\u00e9gie de survie pour le h\u00e9ros.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en effet ce genre de choses qu&rsquo;a en t\u00eate, Mikhalis Krokos, alter ego du romancier, un peu plus \u00e2g\u00e9 et \u00ab&#160;peut-\u00eatre un peu moins petit bourgeois que moi&#160;\u00bb, comme l\u2019avoue Malaf\u00e9kas. L\u2019auteur situe son roman dans le r\u00e8gne du pulp et du <em>hardboiled <\/em>aux anti-h\u00e9ros solitaires, polar volontairement facile \u00e0 lire, n\u00e9 apr\u00e8s la Grande D\u00e9pression de 1929. Mais l\u2019amateur de polar reconna\u00eet aussi le style sec et saccad\u00e9 du n\u00e9o-polar fran\u00e7ais, de notamment de Jean-Patrick Manchette, et du marseillais Jean-Claude Izzo. \u00c0 cette exception que le h\u00e9ros de Malaf\u00e9kas, Mikhalis Krokos se prend beaucoup moins au s\u00e9rieux. Quand une amie lui offre une bouteille de Lagavulin, le breuvage pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 du d\u00e9tective Fabio Montale dans <em>Total Kheops<\/em>, Krokos lui r\u00e9pond \u00ab&#160;T\u2019es s\u00e9rieuse&#160;? Tu pouvais pas plut\u00f4t me prendre cinq bouteilles de Haig pour le m\u00eame prix&#160;?&#160;\u00bb. Autrement dit&#160;: ici c\u2019est pas Marseille. C\u2019est la Gr\u00e8ce et c\u2019est la crise. On transpire et on est fauch\u00e9s&#160;; impossible de romantiser.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Mikhalis Krokos, un h\u00e9ros dur \u00e0 cuire et bon enfant&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p>La plus grande peur de Malaf\u00e9kas, comme il l\u2019avoue lors d\u2019un entretien, est d\u2019\u00eatre d\u00e9masqu\u00e9 et \u00ab&#160;qu\u2019on d\u00e9couvre que je ne suis pas celui que je dis que je suis&#160;\u00bb. Il faut donc \u00e9viter de se faire passer pour un autre. Mais, alors qui est Krokos&#160;? On ne nous dit pas grand-chose sur lui, il a donc fallu que l\u2019autrice de ces lignes m\u00e8ne ses propres recherches. D\u2019apr\u00e8s nos informations, il est n\u00e9 en 1973. C\u2019est un homme qui ne fait pas son \u00e2ge, \u00e0 la peau un peu fonc\u00e9e, qui se prom\u00e8ne en T-shirt noir, bermuda et Ray-Ban. Vu de profil, il ressemble peut-\u00eatre un petit peu \u00e0 John Cusak \u2014 avec un air plus oriental, et parfois aussi avec le sourire goguenard d\u2019un corgi qui sait quelque chose que vous ignorez. Il porte probablement le m\u00eame nom de famille que Giorgos Krokos, instituteur trotskiste de l\u2019\u00eele d\u2019Ikaria, ex\u00e9cut\u00e9 par les nazis le 1er mai 1944 pendant le massacre de Kaisariani. Notre Krokos est aussi originaire d\u2019Ikaria, et il y retourne de temps \u00e0 autre, mais il a grandi \u00e0 Ath\u00e8nes, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 et habite Exarcheia, dans un deux-pi\u00e8ces rue Asklipiou. Il est l\u2019auteur d\u2019un livre sur John Coltrane, d\u2019un autre sur le monde de l\u2019art, et d\u2019un troisi\u00e8me sur le surf, mais a pas mal de probl\u00e8mes d\u2019argent. Pendant qu\u2019il cherche \u00e0 sous-louer ill\u00e9galement son appartement sur Airbnb ou \u00e0 faire r\u00e9parer sa Seat Ibiza, il est oblig\u00e9 d\u2019accepter des offres de travail inhabituelles et de squatter chez les uns ou chez les autres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Sans \u00eatre m\u00e9lancolique, il nous fait comprendre qu\u2019autrefois il \u00e9tait moins blas\u00e9. \u00c7a fait des ann\u00e9es qu\u2019il ne fume plus, ou presque&#160;; en cas d\u2019urgence, il s\u2019ach\u00e8te dans un magasin ouvert 24 heures sur 24 un paquet de Karelia classique. La m\u00eame marque de cigarettes que la Reine Margrethe II du Danemark. Rien ne l\u2019agace plus que la fausse authenticit\u00e9 des hippies, des roots, des bobos et des hipsters (mais il avoue aussit\u00f4t que nous sommes tous quelque part un m\u00e9lange de tout cela).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de se jeter dans l\u2019action, comme \u00ab&#160;un vrai pro&#160;\u00bb, il s\u2019arr\u00eate devant un kiosque, ach\u00e8te une petite bouteille plastique d\u2019eau fra\u00eeche et la boit pour mieux r\u00e9fl\u00e9chir. Discret et un peu dur \u00e0 cuire, il v\u00e9rifie pourtant toujours avant de partir&#160;: clefs, portable, argent. Lunettes de soleil. Il n\u2019aime pas les embrouilles ni \u00eatre encombr\u00e9, mais veille \u00e0 avoir sur lui ce qui lui permettrait d\u2019en baver le moins possible, voire de se mettre bien, en fonction des circonstances. En tout cas d\u2019\u00eatre pr\u00e9par\u00e9 aux \u00e9ventualit\u00e9s. Une batterie de portable bien charg\u00e9e. Le plein de la voiture. Passer dans une pharmacie acheter un coupe-ongles et une bo\u00eete de pr\u00e9servatifs. Au supermarch\u00e9 d\u2019Ikaria, il s\u2019approvisionne, sans liste de courses&#160;: trois bouteilles de vodka, deux packs de tonic (pour bien diluer), quatre packs de bi\u00e8re, du fromage en tranches et deux pains de mie XXL pour faire des croques-monsieur. Le h\u00e9ros de Malaf\u00e9kas a un c\u00f4t\u00e9 attendrissant et bon enfant qui le rend irr\u00e9sistiblement r\u00e9el. Il fl\u00e2ne sur son canap\u00e9 en regardant Netflix ou des <em>reels<\/em> proposant des hacks invraisemblables et suit en direct l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 du proc\u00e8s d\u2019Amber Heard et Johnny Depp. Il songe \u00e0 un livre sur les politiques d\u2019identit\u00e9, mais pr\u00e9f\u00e8re plut\u00f4t observer et procrastiner qu\u2019\u00e9crire. Il aime surtout regarder, ainsi que la clim\u2019 pas trop forte, le feuillet\u00e9 au jambon et le caf\u00e9 frapp\u00e9 avec sucre et nuage de lait concentr\u00e9. Il se sent parfois trop vieux, trop fatigu\u00e9, trop ivre pour coucher avec les femmes qui le fascinent, et se laisse entra\u00eener, h\u00e9sitant, dans le lit d\u2019\u00e9tudiantes baba cool ou toucher par son amie travailleuse du sexe trans, Rebecca. Le monde tel qu\u2019il est devenu l\u2019\u00e9tonne et fait na\u00eetre en lui une curiosit\u00e9 lasse, situ\u00e9e au-del\u00e0 de toute critique pr\u00e9m\u00e2ch\u00e9e de \u00ab&#160;l\u2019ali\u00e9nation moderne&#160;\u00bb. Par la bouche de Krokos, Malaf\u00e9kas ne nous dit qu\u2019une seule chose&#160;: le pr\u00e9sent est beaucoup plus \u00e9trange<em> <\/em>que pr\u00e9vu&nbsp;pour qui sait le regarder de pr\u00e8s. Et son h\u00e9ros a justement tout le temps devant lui, et tout le loisir qu\u2019un long ch\u00f4mage dans un pays en crise peut offrir.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le grand bleu est \u00e0 vendre. La Gr\u00e8ce post-crise cherche son identit\u00e9&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p>Dans <em>Les r\u00e8gles de l\u2019art<\/em>, comme dans <em>Un autre \u00e9t\u00e9 grec<\/em>, on d\u00e9couvre une Gr\u00e8ce qui ne se laisse pas id\u00e9aliser. Rien ne rime \u00e0 rien. Les chapitres s\u2019ouvrent avec des phrases courtes qui flottent, telles les bulles d\u2019une BD. L\u2019usage de l\u2019argot et la mani\u00e8re dont Malaf\u00e9kas tisse les r\u00e9f\u00e9rences aux personnages m\u00e9diatiques, \u00e0 celles de la culture pop, cult ou troll, les clins d\u2019\u0153il r\u00e9currents aux enfants des ann\u00e9es 80 et 90, le nom des lieux, des caf\u00e9s et des commer\u00e7ants ath\u00e9niens forment progressivement un langage nouveau, caract\u00e9ris\u00e9 par l\u2019ironie constante&#160;: on entre dans ses romans comme on pousse la porte d\u2019un bar dans lequel on a ses habitudes. L\u2019\u00e9t\u00e9 de Malaf\u00e9kas est tr\u00e8s urbain \u2014 obstin\u00e9ment <em>autre<\/em> que le c\u00e9l\u00e8bre \u00e9t\u00e9 grec de Jacques Lacarri\u00e8re. Ce dernier, parti \u00e0 la recherche d\u2019une \u00ab&#160;Gr\u00e8ce quotidienne depuis 4 000 ans&#160;\u00bb, a trouv\u00e9 dans <em>Un \u00e9t\u00e9 grec <\/em>des jeunes dieux encore vivants parmi les ouvriers au Pir\u00e9e. Baign\u00e9s dans la lumi\u00e8re blanche ils lui ont paru \u00e0 la fois comme des \u00e9ph\u00e8bes et comme les enfants dignes d\u2019un peuple meurtri, h\u00e9ritier de la gloire de Byzance. La Gr\u00e8ce de Malaf\u00e9kas est moins noble, plus loufoque, plus absurde, plus complotiste, plus bon march\u00e9 que pr\u00e9vu. Tout se brade et se refait une beaut\u00e9. Le port du Pir\u00e9e lui-m\u00eame est vendu \u00e0 la holding chinoise Cosco, et fait partie d\u2019un grand plan de gentrification pour accueillir des h\u00f4tels de luxe et des galeries d\u2019art.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais en m\u00eame temps, au milieu de tout cela, Ath\u00e8nes r\u00e9siste \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler au regard touristique ou exotisant sa vie secr\u00e8te. Car, bien que forc\u00e9e \u00e0 se vendre, la Gr\u00e8ce de Malaf\u00e9kas est aussi le lieu de d\u00e9sirs aussi vifs qu\u2019inavouables. Le premier en est le d\u00e9sir d\u2019un art vrai, fort et politiquement transformateur, qui se cache \u00e0 peine derri\u00e8re la description caricaturale du monde de l\u2019art contemporain dans <em>Dans les r\u00e8gles de l\u2019art<\/em>. En 2017, la plus grande exposition d\u2019art contemporain, Documenta, qui a habituellement lieu \u00e0 Cassel se d\u00e9place pour sa quatorzi\u00e8me \u00e9dition \u00e0 Ath\u00e8nes en guise de solidarit\u00e9 internationale avec le pays de l\u2019Europe le plus ravag\u00e9 par la crise \u00e9conomique. Or, l\u2019exposition arrive deux ans apr\u00e8s les n\u00e9gociations de la Gr\u00e8ce avec les institutions europ\u00e9ennes, lorsque tout a l\u2019air d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9. Le gotha du monde artistique se r\u00e9unit donc dans la capitale grecque, \u00ab&#160;fresque du d\u00e9sastre&#160;\u00bb, et d\u00e9veloppe une sociabilit\u00e9 sans lien avec la vie quotidienne des Ath\u00e9niens. L\u2019intrigue du livre se noue autour d\u2019un tableau vol\u00e9, sur lequel les invit\u00e9s d\u2019une soir\u00e9e ont dessin\u00e9 chacun ce qu\u2019il voulait jusqu\u2019\u00e0 ce que le tableau devienne un vaste gribouillis. Des petites maisons, des palmiers ou des lignes composent un palimpseste d\u00e9rang\u00e9, \u00e0 l\u2019image de l\u2019inconscient collectif, qui cache aussi un message. Sa r\u00e9v\u00e9lation risque de bouleverser le monde de l\u2019art et ses logiques de marchandisation. L\u2019intrigue, \u00e0 peine cr\u00e9dible, sert de pr\u00e9texte pour raconter une histoire \u00ab&#160;dans les r\u00e8gles de l\u2019art&#160;\u00bb du n\u00e9o-polar, et surtout pour d\u00e9velopper une r\u00e9flexion caustique sur la gentrification d\u2019Ath\u00e8nes par un petit monde plein de bonnes intentions. L\u2019\u00e9chec de la solidarit\u00e9 europ\u00e9enne, l\u2019impossible dialogue du Sud et du Nord europ\u00e9ens, et surtout l\u2019absence d\u2019un art contemporain \u00e0 la hauteur des crises du pr\u00e9sent, susceptible de pallier ces manques par-del\u00e0 les clich\u00e9s, y sont discr\u00e8tement abord\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>On retrouve les m\u00eames \u00ab&#160;d\u00e9lires&#160;\u00bb dans <em>Un autre \u00e9t\u00e9 grec<\/em>, originellement paru en grec sous le titre de <em>Mesakti<\/em>. Dans ce deuxi\u00e8me livre, apr\u00e8s un tr\u00e8s long pr\u00e9lude ath\u00e9nien, le h\u00e9ros part \u00e0 Ikaria, ancien lieu d\u2019exil des communistes poursuivis par les dictatures de Metaxas et des Colonels, devenu aujourd\u2019hui la destination pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e des hippies. Log\u00e9 gratuitement dans une villa qui surplombe Mesakti, une vaste plage occup\u00e9e par des surfeurs, Krokos passe son temps \u00e0 observer les gens au moyen d\u2019une paire de jumelles, jusqu\u2019\u00e0 devenir le t\u00e9moin d\u2019un crime. Malaf\u00e9kas se conforme ici \u00e0 la forme, au style, \u00e0 la langue et aux codes du roman policier. Il construit tr\u00e8s lentement une intrigue qui semble bien ficel\u00e9e pour l\u2019abandonner \u00e0 la fin en la transformant en songe et en f\u00eate dionysiaque d\u2019une nuit d\u2019\u00e9t\u00e9 enivr\u00e9e. Auteur d\u2019un livre sur Miles Davis, Malaf\u00e9kas compare dans un entretien radiophonique sa m\u00e9thode au jazz&#160;: \u00ab&#160;Il faut mettre en place un cadre strict&#160;\u00bb, dit-il \u00ab&#160;afin de pouvoir improviser&#160;\u00bb. Le lecteur a donc, pendant un bon moment, l\u2019impression d\u2019assister \u00e0 une immense blague, comme si l\u2019auteur ne faisait que s\u2019amuser \u00e0 se demander ce qui se passerait si on faisait d\u00e9river le corps d\u2019une jeune femme sublime, telle une autre Laura Palmer, non plus sur les eaux glac\u00e9es du nord-ouest am\u00e9ricain, mais sur celles de la mer \u00c9g\u00e9e. Mais il s\u2019agit d\u2019un peu plus que \u00e7a. Ce deuxi\u00e8me livre consiste aussi en une m\u00e9ditation sur ce que pourrait bien constituer l\u2019(in)authenticit\u00e9 grecque apr\u00e8s la crise \u00e9conomique au temps de l\u2019explosion du tourisme. <em>Un autre \u00e9t\u00e9 grec <\/em>approfondit le geste du premier roman sur Documenta, qui consistait \u00e0 d\u00e9construire le regard de l\u2019Autre, notamment du touriste et du philhell\u00e8ne, sur la Gr\u00e8ce. Malaf\u00e9kas interroge cette fois le regard du Grec sur la Gr\u00e8ce, le regard que l\u2019on peut porter sur soi-m\u00eame.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au sortir de la crise, que doit devenir la Gr\u00e8ce&#160;? Peut-on redevenir soi-m\u00eame quand on ne l\u2019a jamais vraiment \u00e9t\u00e9&#160;?<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le roman grec apr\u00e8s la g\u00e9n\u00e9ration des ann\u00e9es 1930<\/h3>\n\n\n\n<p>La Gr\u00e8ce imaginaire est plus une saison qu\u2019un pays.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quand il est question d\u2019identit\u00e9, la fiction de l\u2019\u00e9t\u00e9, \u00e9ternel et sacralis\u00e9, figure parmi les premi\u00e8res repr\u00e9sentations auxquelles un Grec pourrait faire appel pour d\u00e9crire la Gr\u00e8ce. La fiction nationale de l\u2019\u00e9t\u00e9 sur les \u00eeles de la mer \u00c9g\u00e9e a \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e \u00ab&#160;par la bourgeoisie grecque et par sa litt\u00e9rature officielle&#160;\u00bb, comme le souligne Malaf\u00e9kas. Pour les repr\u00e9sentations collectives, le r\u00f4le de la g\u00e9n\u00e9ration litt\u00e9raire des ann\u00e9es 1930 a \u00e9t\u00e9 clef. Celle-ci r\u00e9unit certains des plus grands po\u00e8tes grecs, dont Georges S\u00e9f\u00e9ris et Odyss\u00e9as El\u00fdtis, tous deux prix Nobel, le surr\u00e9aliste Andreas Embirikos, N\u00edkos G\u00e1tsos, ainsi que le romancier M.&nbsp;Karagatsis. Chantant la beaut\u00e9 des \u00ab&#160;Petites Cyclades&#160;\u00bb, de Santorin et d\u2019Amorgos, leur po\u00e9sie p\u00e9n\u00e8tre l\u2019imaginaire collectif gr\u00e2ce \u00e0 sa mise en musique par le compositeur communiste M\u00edkis Theodor\u00e1kis, dans des chansons populaires. Apr\u00e8s la chute de la dictature des Colonels, certaines d\u2019entre elles deviennent de v\u00e9ritables succ\u00e8s populaires, associ\u00e9es \u00e0 la lutte contre le r\u00e9gime. Il n\u2019est donc pas inhabituel, en Gr\u00e8ce, de voir des stades entiers reprendre par c\u0153ur des chansons invoquant \u00ab&#160;le soleil intelligible de la justice&#160;\u00bb, et m\u00eame des agriculteurs de la plaine de Pella cueillir, sous le soleil, des p\u00eaches toutes roses au son des vers d\u2019El\u00fdtis&#160;: \u00ab&#160;Le sang de l\u2019amour m\u2019a teint de pourpre, le mistral des hommes m\u2019a rouill\u00e9&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Marqu\u00e9e par des nuances de symbolisme et de surr\u00e9alisme, la po\u00e9sie de la g\u00e9n\u00e9ration de 1930 se distingue par son usage exp\u00e9rimental du langage et par une imagerie puissante, centr\u00e9e sur la figure de la \u00ab&#160;mer \u00c9g\u00e9e \u00e9ternelle&#160;\u00bb. Le soleil impitoyable, la s\u00e9cheresse, le rouge de la terre aride, le bleu infini de la mer, le blanc de la pierre et des petites maisons, la beaut\u00e9 sauvage des figues de Barbarie et des arbustes secou\u00e9s par le vent composent autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u2019un paysage devenu culte. Tous ces th\u00e8mes sont r\u00e9unis par la <em>gr\u00e9cit\u00e9, <\/em>concept qui d\u00e9signe \u00e0 la fois la perte et la reconqu\u00eate de l\u2019identit\u00e9 grecque, la construction d\u2019une continuit\u00e9 historique \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9t\u00e9 cycladique et de sa mise en r\u00e9cit dans la langue d\u2019Hom\u00e8re&#160;: \u00ab&#160;Si tu d\u00e9composes la Gr\u00e8ce, tu verras qu\u2019il ne te restera qu\u2019un olivier, une vigne et un bateau. \u00c7a veut dire qu\u2019avec autant tu la refais&#160;\u00bb, d\u00e9clarait ainsi Odyss\u00e9as El\u00fdtis.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa po\u00e9sie, on retrouve, aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019olivier et de la vigne, la figure de la jeune fille nue, encore pub\u00e8re mais d\u00e9j\u00e0 \u00e9rotis\u00e9e, trempant l\u2019orteil dans une eau cristalline. Elle s\u2019appelle souvent \u00ab&#160;Marina&#160;\u00bb. Comme la mer. Mais aussi comme l\u2019h\u00e9ro\u00efne du roman de son ami M. Karagatsis, <em>La Grande Chim\u00e8re<\/em>, qui d\u00e9peint la vie d\u2019une jeune femme du peuple r\u00e9duite \u00e0 son statut d\u2019objet de d\u00e9sir. \u00ab&#160;Plus encore que Nana chez Zola cinquante-cinq ans plus t\u00f4t&#160;\u00bb souligne l\u2019\u00e9crivaine grecque Rena Louna dans un article publi\u00e9 par la revue Lifo qui a suscit\u00e9 en Gr\u00e8ce une s\u00e9rie de tr\u00e8s vives r\u00e9actions. Si la litt\u00e9rature des ann\u00e9es 1930 est \u00e0 ce point sacralis\u00e9e, si elle suscite un tel fanatisme et semble plac\u00e9e au-dessus de toute critique, c\u2019est qu\u2019elle demeure intrins\u00e8quement li\u00e9e \u00e0 la question de l\u2019identit\u00e9 nationale.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cet imaginaire national de l\u2019\u00e9t\u00e9 grec pur, \u00e0 la fois esth\u00e9tique, politique et \u00e9rotique, que Malaf\u00e9kas entreprend donc de mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve dans <em>Un autre \u00e9t\u00e9 grec<\/em>. Car Malaf\u00e9kas semble douter que ce soit exactement la Gr\u00e8ce de l\u2019olivier et de la vigne qui soit aujourd\u2019hui en train de se reconstruire sur les chantiers des \u00eeles. L\u2019exp\u00e9rience anarchique de la nature sauvage, de la transgression, et de l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 choisie rel\u00e8ve d\u00e9sormais \u00e0 la fois de la fiction et du pass\u00e9. Les \u00eeles de la mer \u00c9g\u00e9e furent autrefois des terres d\u00e9sertes et vierges, accessibles uniquement par les bateaux de la c\u00e9l\u00e8bre \u00ab&#160;ligne inf\u00e9conde&#160;\u00bb, qui ne doit pas son nom aux terres arides des Cyclades et du Dod\u00e9can\u00e8se, mais au fait que ces liaisons maritimes ne d\u00e9gageaient aucun profit, assurant essentiellement le transport des habitants et du courrier. Marina Karagatsi, fille du romancier M. Karagatsis, photographe et \u00e9crivaine, passa quelques ann\u00e9es \u00e0 Andros dans les ann\u00e9es 1970, immortalisant l\u2019\u00eele \u00e0 l\u2019aide d\u2019une Canon automatique. Sur les clich\u00e9s qu\u2019elle a pris on voit des femmes laver leur linge au lavoir, des enfants en marcel et des vieux jouer au backgammon dans un caf\u00e9 traditionnel&#160;; les derniers instants d\u2019une Andros pauvre, rurale \u00ab&#160;encore innocente, intacte, inviol\u00e9e&#160;\u00bb, dira-t-elle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n\n<div class=\"double-picture my-12 lg:my-20\" \n    data-images-sizes=\"half\"\n    data-same-height=\"true\"\n    data-reference-image=\"left\"\n>    <!-- Images -->\n    <div class=\"lg:flex\">\n        <div class=\"relative lg:pr-2 mb-7 lg:mb-0 lg:w-1\/2\">\n                            <a \n                    href=\"#\"\n                    data-pswp-src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/07\/12_35_0.jpg\" \n                    class=\"gallery-item no-underline  \" \n                    data-pswp-width=\"1920\" \n                    data-pswp-height=\"1310\"\n                >\n                    <figure class=\"wp-block-image h-full -mx-2 lg:mx-0 !my-0\">\n                        <picture class=\"block h-full\">\n                            <img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/wp-content\/uploads\/sites\/2\/2026\/07\/12_35_0.jpg\" alt=\"Andros, november 1976. 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Les \u00eeles des Cyclades deviennent alors \u00ab&#160;un littoral sans mer, une ville sans littoral, un interminable r\u00e9seau routier truff\u00e9 de <em>real estate<\/em>, de boulangeries et de restos tha\u00eflandais&#160;\u00bb. Le d\u00e9veloppement d\u2019une station de surf \u00e0 Mesakti constitue une caricature parlante de ces transformations massives. M\u00eame Ikaria, une \u00eele r\u00e9put\u00e9e alternative, n\u2019est pas \u00e9pargn\u00e9e&#160;: le petit d\u00e9calage entre la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019\u00eele et son image, sa <em>vibe<\/em>, sa pub en est la preuve. L\u2019\u00e9cart se creuse progressivement pour devenir une br\u00e8che. Makis Malaf\u00e9kas veut dire les choses cr\u00fbment&#160;: les hippies sont en premi\u00e8re ligne de la gentrification.<\/p>\n\n\n\n<p>En plus d\u2019une imagerie, la \u00ab&#160;g\u00e9n\u00e9ration de 30&#160;\u00bb nous a \u00e9galement l\u00e9gu\u00e9 un certain usage m\u00e9taphorique du langage, devenu aujourd\u2019hui un fardeau pour la litt\u00e9rature grecque, juge Malaf\u00e9kas. Le style po\u00e9tique surr\u00e9aliste qui s\u2019y d\u00e9veloppe dans les ann\u00e9es 1930 constitue une mani\u00e8re de fuir, ou de contourner, la censure et les normes sociales \u00e9touffantes. Dans son sillage na\u00eet une litt\u00e9rature grecque incapable de dire litt\u00e9ralement ce qui doit \u00eatre dit. Or, le roman, selon Malaf\u00e9kas, repose pr\u00e9cis\u00e9ment sur cette possibilit\u00e9 de l\u2019expression litt\u00e9rale. \u00ab&#160;Il faut parfois dire&#160;: Je suis entr\u00e9 dans la pi\u00e8ce, il y avait trois mecs, je me suis assis&#160;\u00bb, remarque-t-il dans un entretien. La Gr\u00e8ce, malgr\u00e9 une production litt\u00e9raire abondante et une po\u00e9sie impressionnante au regard du nombre de locuteurs de la langue du pays, ne dispose pas d\u2019une v\u00e9ritable tradition romanesque. Il n\u2019y a pas eu de grands romans grecs au XIXe si\u00e8cle, et tr\u00e8s peu dans la seconde moiti\u00e9 du XXe. La Gr\u00e8ce manque de romanciers comme elle manque de trains, de grandes usines, et autres symboles de la modernit\u00e9 europ\u00e9enne. C\u2019est peut-\u00eatre en ce sens que le polar peut constituer une issue \u00e0 ce probl\u00e8me. Par son absence de pr\u00e9tention, la factualit\u00e9 de son langage et son intrigue accrocheuse, il atteint un grand public et devient une forme de roman social par excellence. Il appara\u00eet ainsi peut-\u00eatre comme le seul roman capable de dire la vie telle qu\u2019elle est, de d\u00e9crire sans lyrisme les rapports sociaux, la violence et les contradictions de son \u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Penser les <em>deepfake<\/em> de notre temps<\/h3>\n\n\n\n<p>Au risque d\u2019\u00eatre accus\u00e9 de formalisme, risquons-nous de proposer un sch\u00e9ma.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier livre de la trilogie de Malaf\u00e9kas est un livre objectif, au sens o\u00f9 il appartient \u00e0 tout un milieu social dont il \u00e9mane. Ponctu\u00e9 d\u2019une s\u00e9rie d\u2019<em>inside jokes<\/em>, il exprime surtout l\u2019humour d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration, ou du moins d\u2019un milieu culturel pour ne pas dire d\u2019une bande de copains qui partagent un style de vie urbain, un langage et un esprit d\u2019autod\u00e9rision particuliers. <em>Un autre \u00e9t\u00e9 grec<\/em> est au contraire un livre subjectif au plus haut point, dans lequel Malaf\u00e9kas travaille ses outils, son style et son personnage, auquel il donne plus de consistance. \u00c9branl\u00e9 par la m\u00e9chancet\u00e9 comme par la bont\u00e9 qu\u2019il croise en chemin, Krokos devient un observateur id\u00e9al&#160;: il n\u2019a plus ni illusions ni cynisme. C\u2019est par cons\u00e9quent seulement le troisi\u00e8me livre, <em>Deepfake<\/em>, qui est \u00e0 la fois, subjectif et objectif, idiosyncrasique et collectif, \u00e9crit sur un ton \u00e0 la fois personnel et politique. Plus qu\u2019un excellent polar noir, c\u2019est aussi un remarquable roman social, avec un personnage coh\u00e9rent et plein d\u2019ambigu\u00eft\u00e9, enfin en parfait accord avec le monde dans lequel il \u00e9volue. Malaf\u00e9kas m\u00fbrit donc en \u00e9crivant, ce qui permet d\u2019esp\u00e9rer de lui encore quelques livres importants. Dans <em>Deepfake<\/em>, il nous offre une d\u00e9lirante descente aux enfers de l\u2019<em>alt right<\/em> grecque, un r\u00e9cit nourri de faits r\u00e9els et de recherches personnelles men\u00e9es en immersion, incognito.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but de <em>Deepfake<\/em>, Krokos est \u00e0 court d\u2019id\u00e9es et cherche un th\u00e8me pour son prochain livre. Une jeune procureure myst\u00e9rieuse s\u2019approche alors de lui et lui propose de s\u2019infiltrer dans un groupe d\u2019extr\u00eame droite engag\u00e9 dans une guerre culturelle&#160;: le Groupe de nouvelle identit\u00e9 grecque. Fond\u00e9 par Alexandros Tchechlendidis, un ancien personnage de t\u00e9l\u00e9 trash reconverti en politicien, ce groupe fonctionne comme une v\u00e9ritable arm\u00e9e de trolls et de ma\u00eetres chanteurs, travaillant \u00e0 temps plein depuis leurs domiciles ou depuis le gratte-ciel qui abrite les bureaux ultra-climatis\u00e9s du GNIG. Ils diffusent en continu sur les r\u00e9seaux sociaux des messages relevant de l\u2019<em>anti-woke agenda<\/em>, des fake news, mais aussi des articles d\u2019opinion provocateurs et des commentaires qui imitent le discours de la gauche culturelle, en cherchant \u00e0 l\u2019user et \u00e0 le vider de son sens. Krokos doit plonger dans ce monde pour chercher un document. Parmi les figures haut plac\u00e9es, on trouve des jeunes issus des quartiers ais\u00e9s, des \u00ab&#160;visionnaires&#160;\u00bb amateurs de culture militaire et d\u2019anciens journalistes pr\u00e9caires, tandis que charg\u00e9s du \u00ab&#160;sale travail&#160;\u00bb sont des anciens n\u00e9onazis muscl\u00e9s et tatou\u00e9s.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le h\u00e9ros s\u2019int\u00e9resse aussi aux personnages complexes, de ceux qui sont \u00ab&#160;pass\u00e9s de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9&#160;\u00bb. Un ancien camarade de classe, Kleanthis Plaskovitis, geek parano, qui habite dans un sous-sol blind\u00e9 avec son aquarium de tortues et des photos de Nikos Aliagas coll\u00e9es sur le mur. Nicolas, troll virtuose, sans attachements id\u00e9ologiques \u00e0 droite. Enfin, Aris Patriarcheas, baron de la nuit, ancien socialiste, qui poss\u00e8de les plus grands resorts de la c\u00f4te ouest du P\u00e9loponn\u00e8se et \u00ab&#160;a des billes dans le narcotrafic&#160;\u00bb. Toutes ces figures servent \u00e0 poser une seule grande question&#160;: que fait basculer un homme de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9&#160;? Malaf\u00e9kas \u00e9crit avec une attention infaillible aux mille nuances du milieu <em>alt-right<\/em> grec, qu\u2019il avoue avoir fr\u00e9quent\u00e9 pour \u00e9crire <em>Deepfake<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Aux enfants terribles de 1973&#160;: la fin du vrai rock et des Trente Glorieuses&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p>Pour s\u2019infiltrer au GNIG, Krokos n\u2019a que deux cartes \u00e0 jouer&#160;: sa capacit\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er de la connivence, et sa qualit\u00e9 d\u2019\u00e9crivain, qui lui permet de se faire embaucher comme scribe troll. Il excelle rapidement dans son m\u00e9tier d\u2019auteur de fake news, et parvient \u00e0 c\u00f4toyer les membres de tous les \u00e9chelons, qui l\u2019appellent affectueusement \u00ab&#160;Crockett&#160;\u00bb. Mais cette connivence artificielle avec les petits bras c\u00e8de la place \u00e0 une proximit\u00e9 plus profonde, et plus d\u00e9routante, avec le chef. Dans une sc\u00e8ne d\u00e9crite avec virtuosit\u00e9, Krokos et Ts\u00e9chenlidis partagent un whisky. Ils d\u00e9couvrent qu\u2019ils sont tous deux des enfants terribles de 1973, de l\u2019ann\u00e9e de l\u2019Insurrection de l\u2019\u00c9cole polytechnique, qui a mis fin \u00e0 la dictature des Colonels. La sc\u00e8ne s\u2019ouvre donc sur un constat&#160;: \u00ab&#160;Je n\u2019arrive pas \u00e0 reconna\u00eetre le monde, a-t-il dit s\u00e8chement. Voil\u00e0 mon probl\u00e8me. Je me r\u00e9veille \u00e0 cinq heures du matin et je ne sais pas o\u00f9 je me trouve. [\u2026] Ils nous ont vol\u00e9 le monde. Tu vois ce que je veux dire&#160;? \u2014 Je vois, ai-je r\u00e9pondu. En effet, je voyais.&#160;\u00bb Entre clich\u00e9s conservateurs, diagnostic historique et nostalgie, Ts\u00e9chlendidis devient le porte-parole d\u2019un discours ambigu, qui \u00e9tonne par son pouvoir de s\u00e9duction et sa capacit\u00e9 \u00e0 mobiliser des affects enfouis. \u00c9coutons-le un instant&#160;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&#160;Les ann\u00e9es 60 sont mortes et enterr\u00e9es. Comme les ann\u00e9es 70. En ce moment, on assiste \u00e0 la disparition des ann\u00e9es 80 et 90. L\u2019utopie s\u2019est transform\u00e9e en posture, la posture en putr\u00e9faction, la putr\u00e9faction en crise, et la crise a amen\u00e9 avec elle toute cette merde qu\u2019on voit autour de nous. Le saccage m\u00e9thodique de tout ce qui pouvait nous plaire, \u00e0 toi et \u00e0 moi. La vraie anarchie, le vrai punk. On est n\u00e9s \u00e0 cheval entre deux \u00e9poques, mister Krokos. Au moment de la transition. Le chiffre magique, c\u2019est mille neuf cent soixante treize. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, la plan\u00e8te rock se met au baba cool, les Stones sortent leur dernier joyau, \u2018Angie\u2019, et \u00e0 lui tout seul, le morceau siffle la fin de la r\u00e9cr\u00e9ation. Deuil et recueillement, tu me suis&#160;? Apr\u00e8s\u2026 \u2014 Apr\u00e8s, au boulot, tout le monde, ai-je fait. D\u00e8s octobre 73, t\u2019as le premier choc p\u00e9trolier. Fini l\u2019abondance, fini le tout gratuit. Et la <em>mystic crystal revelation<\/em>, fini aussi&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce discours alt-right, d\u2019autant moins rassurant qu\u2019il se r\u00e9v\u00e8le plus subtil que ce \u00e0 quoi on s\u2019attendait, constitue l\u2019objet privil\u00e9gi\u00e9 de <em>Deepfake<\/em>&#160;: il est pr\u00e9cis\u00e9ment le deepfake d\u2019une r\u00e9flexion critique sur le pr\u00e9sent, et se pr\u00e9sente ainsi comme l\u2019Envers et l\u2019Autre d\u2019une pens\u00e9e \u00e9mancipatrice. Il est aussi le discours que Krokos devra imiter \u00e0 la perfection pour duper Ts\u00e9chlendidis et son groupe. Au cours de cette imitation, le plus troublant est pourtant qu\u2019il aura moins de difficult\u00e9s que pr\u00e9vu \u00e0 entrer dans le r\u00f4le, allant jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre capable de terminer les phrases du chef du GNIG. La fin des Trente Glorieuses, comme ils le rappellent au fil de leur conversation, se manifeste en Gr\u00e8ce avec un d\u00e9calage. Ayant pris du retard sur l\u2019industrialisation, le d\u00e9veloppement des infrastructures, l\u2019am\u00e9lioration du niveau de vie et la lib\u00e9ralisation des m\u0153urs, la Gr\u00e8ce conna\u00eet sa vraie explosion seulement pendant les ann\u00e9es 1980 et 1990. Durant les ann\u00e9es de gouvernance du parti socialiste, de modernisation rapide et de croissance vertigineuse, elle monte tr\u00e8s vite, tr\u00e8s haut, puis s\u2019effondre en 2008, avec la crise \u00e9conomique. Le pays vit ainsi entre 1973 et 2008 une histoire condens\u00e9e de l\u2019Europe, un tr\u00e8s court vingti\u00e8me si\u00e8cle, o\u00f9 tout se joue en moins de temps et plus intens\u00e9ment. Le temps de l\u2019abondance est encore un souvenir frais et la crise rend sa fin plus brutale qu\u2019ailleurs. Sans sas de d\u00e9compression, la variation de pression peut d\u00e9chirer les tympans.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Vous n\u2019avez pas le droit de m\u00e9priser le pr\u00e9sent&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<p>Mais, si tout le monde a le sentiment que \u00ab&#160;le monde a \u00e9t\u00e9 vol\u00e9&#160;\u00bb, peut-on c\u00e9der \u00e0 la tentation d\u2019un constat de vol partag\u00e9 avec l\u2019<em>alt right<\/em>&#160;? Peut-on d\u00e9poser sa signature au bas d\u2019un \u00e9tat des lieux, comme celui que dresse Ts\u00e9chlendidis&#160;? \u00ab&#160;Les meilleures plumes, ce sont celles qui \u00e9crivent sans adh\u00e9rer \u2014 comme toi&#160;\u00bb, dit \u00e0 Krokos un membre du GNIG. En effet, Krokos n\u2019adh\u00e8re jamais. Il ne signe pas. Il comprend. Il observe. Il d\u00e9crit. Il fait ce que fait depuis toujours le h\u00e9ros du roman policier&#160;: entrer dans la t\u00eate de l\u2019assassin sans avoir besoin de commettre soi-m\u00eame de meurtre. Il \u00e9tudie la violence m\u00eal\u00e9e de ridicule du GNIG, ses techniques de chantage et de manipulation, mais aussi ses failles. Convaincus de leur victoire id\u00e9ologique, les membres du groupe affirment que l\u2019essentiel est d\u00e9sormais de travailler dans l\u2019ombre pour \u00ab&#160;que l\u2019adversaire n\u2019apprenne rien de plus sur nous&#160;\u00bb. Or c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour apprendre le plus possible sur eux que Krokos est l\u00e0. \u00ab&#160;L\u2019observateur est un <em>prince<\/em> qui jouit partout de son incognito&#160;\u00bb, \u00e9crit Baudelaire dans <em>Le Peintre de la vie moderne<\/em>. Krokos est ce prince observateur, quand bien m\u00eame il se pr\u00e9sente comme le conseiller des rois du GNIG. Malaf\u00e9kas demeure, en ce sens, fid\u00e8le \u00e0 Baudelaire, pour qui le pr\u00e9sent est une mati\u00e8re que nul n\u2019a \u00ab&#160;le droit de m\u00e9priser&#160;\u00bb pas plus que de s\u2019\u00ab&#160;en passer&#160;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fid\u00e9lit\u00e9 constitue aussi une po\u00e9tique du roman. Dans ses <em>Notes sur le roman contemporain<\/em>, Malaf\u00e9kas \u00e9crit&#160;: \u00ab&#160;Le roman moderne ne sera ni progressiste ni r\u00e9actionnaire. Il sera d\u00e9pourvu d\u2019intentions. Le h\u00e9ros du roman moderne devra \u00eatre \u00e0 l\u2019image de son \u00e9poque. Et il devra l\u2019accepter comme tout le monde. C\u2019est-\u00e0-dire comme un juste milieu. Comme un mal n\u00e9cessaire. Comme une salle d\u2019attente. Le roman moderne devra d\u00e9crire cette salle d\u2019attente avec la plus grande pr\u00e9cision, le plus grand sang-froid et la plus grande honn\u00eatet\u00e9 possible. [\u2026] La musique, les murs, la moquette, le d\u00e9cor, le mobilier, les magazines. L\u2019essence m\u00eame de l\u2019attente dans une pi\u00e8ce qui a le terrible d\u00e9savantage de ne m\u00eame pas \u00eatre horrible.&#160;\u00bb Le roman de notre \u00e9poque ne serait donc ni un roman \u00e0 th\u00e8se ni un roman engag\u00e9. Il s\u2019\u00e9crirait comme on murmure \u00e0 soi-m\u00eame, ou comme on raconte \u00e0 un ami en temps r\u00e9el, sur WhatsApp, ce qui est en train de nous arriver. Cela ne signifie pourtant pas que l\u2019\u00e9crivain ne cherche rien. Il faut justement essayer de comprendre ce qui est en train de nous arriver, souligne Malaf\u00e9kas. S\u2019il se d\u00e9fait de toute intention, c\u2019est pour mieux saisir ce qui est, dans sa glorieuse banalit\u00e9 comme dans sa substance. Chercher l\u2019objet du d\u00e9sir le plus profond et l\u2019essence m\u00eame du h\u00e9ros contemporain&#160;: celui qui passe cinq heures par jour sur son t\u00e9l\u00e9phone, souffre de dispersion de l\u2019attention, ne drague plus que sur Internet, commande ses courses en ligne et demeure surqualifi\u00e9 pour son emploi pr\u00e9caire.<\/p>\n\n\n\n<p>Que craint-il, cet homme contemporain&#160;? Que veut-il&#160;? Vivre une histoire d\u2019amour. Et peut-\u00eatre aussi voir \u00ab&#160;le monde vol\u00e9&#160;\u00bb br\u00fbler. L\u2019amour et la politique font ainsi l\u2019objet de craintes et d\u2019espoirs constants. Au terme de son voyage, Krokos comprend qu\u2019il n\u2019existe pas de <em>deepfake<\/em> convaincant qui ne trouve prise dans l\u2019inconscient. Sur l\u2019intelligence artificielle, Malaf\u00e9kas fait ainsi le pari, risqu\u00e9 et m\u00eame optimiste, d\u2019un d\u00e9placement du regard&#160;: plut\u00f4t que de s\u2019int\u00e9resser d\u2019abord \u00e0 la machine, il choisit de revenir \u00e0 l\u2019intelligence humaine qui a sa propre m\u00e9canique. Au-del\u00e0 du progr\u00e8s fulgurant des technologies du semblant, et des moyens aujourd\u2019hui in\u00e9dits de produire et de reproduire l\u2019impression, l\u2019art v\u00e9ritable de la duperie consisterait, depuis l\u2019aube des temps, dans la capacit\u00e9 \u00e0 saisir les d\u00e9sirs et les traumatismes des \u00eatres humains. Les escrocs les plus virtuoses sont ceux qui parviennent \u00e0 comprendre comment leurs victimes trouvent un sens dans le monde et \u00e0 s\u2019ins\u00e9rer dans ce processus.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La \u00ab&#160;nuit des grands cerfs&#160;\u00bb<\/h3>\n\n\n\n<p>C\u2019est pour cette raison, peut-\u00eatre, qu\u2019au milieu du roman surgit, dans une des sc\u00e8nes les plus troublantes, un r\u00e9cit qui semble n\u2019avoir aucune raison d\u2019\u00eatre l\u00e0&#160;: celui de la \u00ab&#160;nuit des grands cerfs&#160;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le personnage de Kleanthis raconte sans raison apparente la l\u00e9gende d\u2019un pr\u00e9tendu rite initiatique de la r\u00e9gion du Pinde dont l\u2019horreur tient moins \u00e0 la violence qu\u2019il met en sc\u00e8ne qu\u2019au m\u00e9canisme psychique qu\u2019il institue&#160;: produire un traumatisme collectif, puis le nier. Cette parenth\u00e8se, dont on ne saura jamais si elle rel\u00e8ve du d\u00e9lire, pose une \u00e9nigme au lecteur. Il pourra l\u2019interpr\u00e9ter comme une all\u00e9gorie du rapport qu\u2019a la Gr\u00e8ce a son histoire, notamment \u00e0 la guerre civile, \u00e0 la dictature et \u00e0 la crise. Il pourra pourtant aussi le voir comme une miniature de <em>Deepfake<\/em> tout entier qui raconte comment tout faux r\u00e9cit usurpe la force du vrai lorsqu\u2019il s\u2019enracine dans des affects d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents, transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration et profond\u00e9ment refoul\u00e9s. Si la puissance du faux tient aux traumas qu\u2019il met en mouvement, d\u00e9masquer le <em>deepfake<\/em> ne peut signifier qu\u2019une chose&#160;: remonter \u00e0 la source des d\u00e9sirs pour produire un autre sens, raconter une histoire diff\u00e9rente, chanter une nouvelle chanson. Et c\u2019est bien l\u00e0 ce que propose Malaf\u00e9kas&#160;:&nbsp;une chanson nouvelle, sortie tout droit de nos nuits caniculaires contemporaines.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une plong\u00e9e dans la fascinante trilogie de Makis Malaf\u00e9kas, qui, en renouvelant le roman noir, met la Gr\u00e8ce d&rsquo;apr\u00e8s-crise face \u00e0 ses propres fantasmes. 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