{"id":347466,"date":"2026-07-18T10:22:54","date_gmt":"2026-07-18T08:22:54","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=347466"},"modified":"2026-07-18T10:54:58","modified_gmt":"2026-07-18T08:54:58","slug":"pourquoi-regardons-nous-la-coupe-du-monde-au-lieu-de-faire-du-foot","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/pourquoi-regardons-nous-la-coupe-du-monde-au-lieu-de-faire-du-foot\/","title":{"rendered":"Pourquoi regardons-nous la Coupe du monde au lieu de faire du foot ?"},"content":{"rendered":"\n
L\u2019important, ce n\u2019est pas de participer, mais de regarder. L\u2019\u00e9t\u00e9 est une \u00e9tape difficile \u00e0 vivre, principalement \u00e0 cause du sport. Cela d\u00e9bute avec Roland Garros<\/a> et ensuite cela ne se calme pas. Le Tour de France s\u2019\u00e9tire sur trois semaines, les Jeux olympiques reviennent tous les quatre ans, le Mondial de football<\/a> parach\u00e8ve la donne. Une question, comme un \u00e9l\u00e9phant dans la pi\u00e8ce : pourquoi vouloir \u00e0 tout prix les regarder ? Non pas y participer, non pas les pratiquer, mais s\u2019installer devant, en spectateur, et consacrer \u00e0 l\u2019exploit d\u2019autrui des heures que l\u2019on refuserait \u00e0 son propre corps.<\/p>\n\n\n\n Freud avait un nom pour cela : la pulsion scopique. Le plaisir de voir, distinct du plaisir de faire, et parfois sup\u00e9rieur \u00e0 lui. Ce que la psychanalyse a d\u2019abord d\u00e9crit \u00e0 propos de la sexualit\u00e9 vaut avec une exactitude troublante pour le sport. Regarder un cycliste grimper un col de premi\u00e8re cat\u00e9gorie procure une satisfaction – elle n\u2019est peut \u00eatre pas sup\u00e9rieure \u00e0 la sensation authentique mais comment savoir puisqu\u2019il n\u2019en sera jamais question. En tout cas, le d\u00e9sir se transporte du Galibier au canap\u00e9. Mais pourquoi choisir la procuration quand on pourrait faire du v\u00e9lo sur un col, petit ou grand. <\/p>\n\n\n\n Le spectateur ne regarde pas seulement : il s\u2019installe dans le corps de l\u2019autre. Mbapp\u00e9 marque, et c\u2019est nous qui marquons. Un malheureux grimpeur d\u00e9faille dans le Ventoux, et c\u2019est notre d\u00e9faillance que nous \u00e9prouvons (plus confortablement). Le sport de haut niveau offre \u00e0 des millions de s\u00e9dentaires l\u2019exp\u00e9rience de la limite corporelle sans r\u00e9elle pr\u00e9occupation. C\u2019est \u00ab l\u2019aspirational content<\/em> \u00bb, voila des corps que nous n\u2019aurons pas, des maisons rang\u00e9es que nous n\u2019aurons jamais. Le stade fut le premier \u00e9cran, et l\u2019athl\u00e8te le premier influenceur.<\/p>\n\n\n\n Reste \u00e0 savoir ce qu\u2019en pense une tradition qui a pr\u00e9cis\u00e9ment fait le choix inverse. Myriam Ackermann-Sommer est rabbin et talmudiste. Elle n\u2019a pas regard\u00e9 la demi-finale entre la France et l’Espagne<\/a>.<\/p>\n\n\n\n Elle avait de bonnes raisons, et pas celles qu\u2019on imagine. La premi\u00e8re r\u00e9ponse qui vient \u00e0 l\u2019esprit, celle de l\u2019interdit religieux, n\u2019est pas la sienne. Le Talmud, dans le trait\u00e9 Avoda Zara<\/em>, page 18b, s\u2019est prononc\u00e9 contre le cirque, contre les grands lieux du divertissement, mais pour un motif circonstanciel : \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 le texte est r\u00e9dig\u00e9, rappelle-t-elle, le sport, c\u2019est essentiellement des bains de sang<\/a>. Quand les sages le condamnent, c\u2019est parce qu\u2019il est sanguinaire. Il ne faut pas se rendre aux jeux du cirque, il ne faut pas hurler avec les loups. Le probl\u00e8me est \u00e9thique, et non scopique \u2014 de sorte que la casuistique en tire une cons\u00e9quence d\u00e9licieuse : vous pouvez aller au cirque si c\u2019est pour essayer de sauver les gladiateurs. L\u2019interdit ne porte pas sur le regard, il porte sur ce que le regard cautionne.<\/p>\n\n\n\n La petite finale France<\/a>–Angleterre<\/a> ne sera pas un bain de sang et la question tombe. Elle se d\u00e9place aussit\u00f4t vers un terrain plus embarrassant, celui du temps. Il y a peut-\u00eatre un id\u00e9al chez les sages, dit-elle : penser tout le temps \u00e0 la Torah, \u00e9tudier toute la journ\u00e9e. Elle-m\u00eame n\u2019a pas regard\u00e9 le match, non par prohibition mais par arbitrage : elle \u00e9tait \u00e0 une \u00e9tude du Talmud qui durait pr\u00e9cis\u00e9ment de vingt heures \u00e0 vingt-trois heures. Elle a rat\u00e9 ce moment de communion nationale. Quand elle est sortie, tout le monde pleurait. Il n\u2019y a donc pas de din<\/em>, pas de r\u00e8gle. Ni interdit ni obligatoire. Simplement une hi\u00e9rarchie des valeurs, et un co\u00fbt d\u2019opportunit\u00e9. Qu\u2019est-ce que \u00e7a co\u00fbte de regarder ? Qu\u2019est-ce qu\u2019on pourrait faire d\u2019autre de son temps ? Certains vont plus loin : ses ma\u00eetres am\u00e9ricains, dont son rosh yeshiva<\/em>, tenaient qu\u2019il ne faut pas regarder le Super Bowl, parce que les joueurs se blessent vraiment, ils en gardent des s\u00e9quelles. Opinion minoritaire, mais qui a le m\u00e9rite de rappeler que le spectateur n\u2019est jamais innocent de ce qu\u2019il regarde.<\/p>\n\n\n\n