{"id":346969,"date":"2026-07-17T20:28:25","date_gmt":"2026-07-17T18:28:25","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=346969"},"modified":"2026-07-17T20:29:28","modified_gmt":"2026-07-17T18:29:28","slug":"ulysse-narguant-polypheme-dapres-lodyssee-dhomere","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/ulysse-narguant-polypheme-dapres-lodyssee-dhomere\/","title":{"rendered":"Ulysse narguant Polyph\u00e8me (d’apr\u00e8s l’Odyss\u00e9e d’Hom\u00e8re)"},"content":{"rendered":"\n
Pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 la Royal Academy en 1829, alors que le peintre britannique Joseph Mallord William Turner (1775-1851) est \u00e2g\u00e9 de cinquante-cinq ans, cette \u0153uvre de format moyen (132,5 \u00d7 203 cm) d\u00e9ploie une composition horizontale et ouverte. Au premier regard, seules deux embarcations se distinguent avec une relative nettet\u00e9 ; l\u2019\u0153il est davantage attir\u00e9 par le soleil levant, \u00e0 droite de la composition, dont la lumi\u00e8re irradie une grande partie de la toile. Celle-ci semble d\u00e9pourvue de v\u00e9ritable centre tandis que les rais que l\u2019astre diffuse structurent l’espace et dispersent l’attention du spectateur.<\/p>\n\n\n\n\n\n C’est vraiment le titre du tableau conserv\u00e9 \u00e0 la National Gallery de Londres, Ulysses deriding Polyphemus \u2013 Homer’s Odyssey<\/em>, Ulysse narguant Polyph\u00e8me (d’apr\u00e8s l’Odyss\u00e9e d’Hom\u00e8re<\/em>) qui nous met sur la voie de son interpr\u00e9tation. En effet, cette d\u00e9signation renvoie \u00e0 un \u00e9pisode pr\u00e9cis du Livre IX de l\u2019\u00e9pop\u00e9e mythologique. Apr\u00e8s s’\u00eatre \u00e9chapp\u00e9 de la grotte du Cyclope, qu’il a aveugl\u00e9 durant la nuit, Ulysse se retourne depuis son navire pour narguer Polyph\u00e8me et lui r\u00e9v\u00e9ler son v\u00e9ritable nom. Ce geste de provocation, inspir\u00e9 par l’orgueil (hybris<\/em>), provoque la mal\u00e9diction du Cyclope qui implore son p\u00e8re, Pos\u00e9idon, \u00ab qu’Ulysse n’arrive jamais dans sa patrie ; ou, s’il doit y revenir, qu’il rentre tard, seul, apr\u00e8s avoir perdu tous ses compagnons. \u00bb Cette impr\u00e9cation constitue le v\u00e9ritable point de d\u00e9part des \u00e9preuves qui jalonneront le long retour du h\u00e9ros grec vers Ithaque. <\/p>\n\n\n\n Comme dans nombre d’autres \u0153uvres de Turner, les effets de la lumi\u00e8re, redoubl\u00e9s par leurs reflets sur l’eau, priment sur la d\u00e9finition des formes, qu’elles soient naturelles ou associ\u00e9es \u00e0 des constructions humaines qui semblent parfois se dissoudre dans une touche allusive, lorsqu’elles ne sont pas rel\u00e9gu\u00e9es dans la p\u00e9nombre. Ainsi, par exemple, ne peut-on que deviner, les silhouettes f\u00e9minines, \u00e0 demi immerg\u00e9es, quasi fantomatiques, esquiss\u00e9es en quelques touches claires, en contrebas du vaisseau ou les dauphins du premier plan. <\/p>\n\n\n\n\n\n Cette facture, non uniforme, accusant les incidences du soleil, est au c\u0153ur d’une expression personnelle du mythe o\u00f9 les personnages sont secondaires au regard de la grandeur de la nature. Par les jeux de contrastes puissants, on identifie bien le passage du monde sombre de la grotte du Cyclope vers celui de la lumi\u00e8re, guidant le voyage et l’avenir du h\u00e9ros grec, dans une vision quasi cosmique, dont l’ordre est sup\u00e9rieur aux hommes, comme aux constructions humaines ou aux monstres.<\/p>\n\n\n\n\n\n Plut\u00f4t que de repr\u00e9senter les \u00e9pisodes les plus spectaculaires du r\u00e9cit \u2013 l’attaque du Cyclope ou son aveuglement, comme l’aurait fait un peintre d’histoire dans la tradition classique, Turner choisit l’instant qui leur succ\u00e8de. Polyph\u00e8me, loin d’occuper le centre de la composition, est \u00e0 peine discernable, rel\u00e9gu\u00e9 dans l’ombre, \u00e0 gauche du tableau, sur un promontoire rocheux aux contours incertains, tourn\u00e9 vers la mer o\u00f9 s’\u00e9loigne le bateau d’Ulysse, qui, apr\u00e8s lui avoir \u00e9chapp\u00e9, se retourne vers lui, les bras lev\u00e9s dans une attitude de d\u00e9fi. L’\u00e9v\u00e9nement d\u00e9cisif n’est donc plus l’affrontement physique, mais d\u2019hybris. Le drame n’est plus physique, mais devient moral.<\/p>\n\n\n\n Si, dans l’instant, Ulysse pense avoir triomph\u00e9, son exploit le m\u00e8nera \u00e0 un destin tragique.<\/p>\n\n\n\n Quand l’\u0153uvre est expos\u00e9e, le manque de lisibilit\u00e9 du dessin comme la flamboyance de ses couleurs suscitent une r\u00e9ception contrast\u00e9e : \u00ab a specimen of colouring run mad \u00bb (\u00ab un exemple de couleurs rendues folles \u00bb)<\/em>, peut-on lire sous la plume du critique du Morning Herald<\/em> \u00e9voquant tour \u00e0 tour le vermillon, l’indigo vif, et toutes les nuances les plus \u00e9clatantes de vert, de jaune et de violet\u2026 (\u00ab In fact it may be taken as a specimen of colouring run mad positive vermilion positive indigo ; and all the most glaring tints of green, yellow and purple contend for mastery on the canvas, with all the vehement contrasts of a kaleidoscope or a Persian carpet \u00bb.\/En effet, on peut y voir un exemple de couleurs rendues folles : du vermillon vif, de l\u2019indigo vif ; et toutes les teintes les plus \u00e9clatantes de vert, de jaune et de pourpre se disputent la supr\u00e9matie sur la toile, avec tous les contrastes \u00e9clatants d\u2019un kal\u00e9idoscope ou d\u2019un tapis persan<\/em>.) ; pour celui de la Literary Gazette<\/em>, \u00ab M\u00eame si le h\u00e9ros grec vient d\u2019arracher l\u2019\u0153il unique du Cyclope furieux, ce n\u2019est pas pour autant une raison pour que Turner nous cr\u00e8ve les deux yeux, \u00e0 nous, critiques inoffensifs. Rarement une masse aussi incandescente a-t-elle \u00e9t\u00e9 projet\u00e9e sur nos organes visuels<\/em>. \u00bb (\u00ab Although the Grecian hero has just put out the one eye of the furious Cyclops, that is really no reason why Mr. Turner should put out both the eyes of us, harmless critics. So red-hot a mass has seldom been applied to our visual organs<\/em> \u00bb). <\/p>\n\n\n\n Pr\u00e8s de trente ans plus tard, le c\u00e9l\u00e8bre critique John Ruskin, qui a fait de l’artiste le h\u00e9raut de ses Modern Painters<\/em>, d\u00e9signe l’\u0153uvre comme \u00ab the central picture of Turner’s career<\/em> \u00bb (1856), une affirmation r\u00e9currente dans l’historiographie contemporaine soulignant son caract\u00e8re charni\u00e8re dans la carri\u00e8re de l\u2019artiste. <\/p>\n\n\n\n De fait, Turner d\u00e9place la question du r\u00e9cit. Plus que l’affrontement entre Ulysse et le Cyclope, il s’attache \u00e0 son v\u00e9ritable sujet : l\u2019instant o\u00f9 l’exploit du h\u00e9ros, par un geste d’orgueil, se mue en destin tragique. <\/p>\n\n\n\n Ce tableau de maturit\u00e9 offre une interpr\u00e9tation particuli\u00e8rement novatrice d\u2019un th\u00e8me connaissant une longue fortune iconographique. Si le navire d’Ulysse demeure conforme \u00e0 l’imaginaire antique de son temps et rappelle des embarcations id\u00e9alis\u00e9es de Claude Lorrain<\/a>, l\u2019artiste privil\u00e9gie les effets de lumi\u00e8re et d’atmosph\u00e8re \u00e0 la pr\u00e9cision descriptive : ses choix servent l’\u00e9vocation po\u00e9tique du destin de l’homme confront\u00e9 aux forces de la nature, une vision qui contribue certainement \u00e0 ce que qu\u2019il soit aujourd’hui largement consid\u00e9r\u00e9 comme l’un des chefs-d’\u0153uvre de la maturit\u00e9 de Turner et comme l’un des jalons du romantisme britannique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Ulysse narguant Polyph\u00e8me (d’apr\u00e8s l’Odyss\u00e9e d’Hom\u00e8re)<\/em> montre moins le triomphe sur le Cyclope que le moment o\u00f9 l’orgueil scelle un destin.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":346971,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"templates\/sunday-art.php","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":6,"_lgc_tts_audio_url":"","_lgc_tts_voice":"","_lgc_tts_publish":false,"_lgc_tts_history_item_id":"","_lgc_tts_generated_at":"","_lgc_tts_status":"","_lgc_tts_error":"","footnotes":""},"categories":[],"staff":[5059],"editorial_format":[4918],"week":[5061],"geo":[],"class_list":["post-346969","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-isabelle-enaud-lechien","editorial_format-treize-minutes"],"acf":{"_thumbnail_id":346971,"excerpt":"Ulysse narguant Polyph\u00e8me (d'apr\u00e8s l'Odyss\u00e9e d'Hom\u00e8re)<\/em> montre moins le triomphe sur le Cyclope que le moment o\u00f9 l'orgueil scelle un destin.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n
\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nLes choix de l’artiste<\/h3>\n\n\n\n
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\r\n <\/picture>\r\n \n <\/a>\n<\/figure>\n\n\nUne r\u00e9ception contrast\u00e9e<\/h3>\n\n\n\n