{"id":346259,"date":"2026-07-12T07:26:36","date_gmt":"2026-07-12T05:26:36","guid":{"rendered":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/?post_type=sunday&p=346259"},"modified":"2026-07-12T07:31:59","modified_gmt":"2026-07-12T05:31:59","slug":"comment-choisir-un-restaurant-a-bari","status":"publish","type":"sunday","link":"https:\/\/legrandcontinent.eu\/fr\/dimanches\/comment-choisir-un-restaurant-a-bari\/","title":{"rendered":"Comment choisir un restaurant \u00e0 Bari ?"},"content":{"rendered":"\n
Ma d\u00e9finition du bonheur est la suivante : faire Bari-Lecce, \u00e0 v\u00e9lo, d\u00e9but juillet. Avant de partir, on m\u2019a donn\u00e9 un conseil parfait sur le plan empirique. Lequel ? N\u2019allons pas trop vite en besogne : celui-ci ne vous sera r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu\u2019\u00e0 la fin de ce cat\u00e9chisme. Souvenez-vous : no free lunch<\/em>, comme disait l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est l\u2019un des dilemmes du voyageur : le choix du restaurant. De nombreux signaux existent, mais aucun ne se laisse interpr\u00e9ter avec certitude. En chaque touriste affam\u00e9 se terre un \u00e9conomiste d\u00e9sireux d\u2019optimiser son choix. Mais le temps lui est compt\u00e9 : trop attendre, c\u2019est prendre le risque de se retrouver n\u2019importe o\u00f9, parce que ventre affam\u00e9 n\u2019a plus de cognition. M\u00eame les adultes \u00e9chouent au test du marshmallow<\/em> : plut\u00f4t un mauvais marshmallow<\/em> tout de suite que deux tr\u00e8s bons un peu plus tard.<\/p>\n\n\n\n Un \u00e9conomiste a tent\u00e9 de cat\u00e9goriser ces difficult\u00e9s : Philip Nelson. Dans un article de 1970, Information and Consumer Behavior<\/em>, il distingue deux familles de biens. Il y a les biens de recherche, dont on peut \u00e9valuer la qualit\u00e9 avant l\u2019achat : un v\u00e9lo, par exemple ; on compare les roues, le d\u00e9railleur (chez les professionnels, cela se nomme un \u00ab groupe \u00bb), la marque, qui laisse inf\u00e9rer un certain type de machine. Il y a ensuite les biens d\u2019exp\u00e9rience : les livres, par exemple. Un livre, c\u2019est compliqu\u00e9 : si l\u2019on ne conna\u00eet pas l\u2019auteur, le nombre de pages et la couverture sont des informations int\u00e9ressantes, mais non d\u00e9cisives. Je n\u2019ai pas besoin de vous expliquer que si La Princesse de Cl\u00e8ves<\/em> fait 275 pages en Folio, tout livre de 275 pages n\u2019est pas La Princesse de Cl\u00e8ves<\/em>. Ou bien un restaurant : il ne se juge qu\u2019apr\u00e8s consommation, et alors il est trop tard. Trois ans plus tard, Darby et Karni ajoutent une troisi\u00e8me cat\u00e9gorie : les credence goods<\/em>, les biens de croyance, dont on ne peut juger la qualit\u00e9 m\u00eame apr\u00e8s les avoir consomm\u00e9s. Ces pneus feront-ils l\u2019affaire ? Et les \u0153ufs fermiers \u00e9taient-ils vraiment fermiers ?<\/p>\n\n\n\n Pendant quelques ann\u00e9es, le restaurant touristique fut une cat\u00e9gorie \u00e0 fuir, synonyme de repoussoir. March\u00e9 captif, innocence de la victime : tout \u00e9tait r\u00e9uni pour promettre le pire au voyageur. Le risque \u00e9tait grand de faire un repas atroce dans l\u2019impunit\u00e9 la plus compl\u00e8te : l\u2019aubergiste pouvait vous infliger mille tourments, cela n\u2019avait gu\u00e8re de cons\u00e9quences. \u00c0 cet \u00e9gard, les ratings<\/em> ont tout chang\u00e9. D\u00e9sormais, quiconque a la possibilit\u00e9 de dire sa col\u00e8re sur Internet, de se venger \u2013 justement ou pas \u2013 d\u2019un aubergiste approximatif. Les travaux de Michael Luca sur Yelp l\u2019ont chiffr\u00e9 : une \u00e9toile suppl\u00e9mentaire se traduit par une hausse sensible du chiffre d\u2019affaires. La note discipline le restaurateur mieux que ne le faisait la fid\u00e9lit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n Oui, mais voil\u00e0 : s\u2019il y a avis, il peut y avoir faux avis. \u00c0 la fraude s\u2019ajoute la tyrannie de la moyenne : dans un oc\u00e9an de restaurants not\u00e9s quatre \u00e9toiles, lequel choisir, celui \u00e0 4,2 ou celui \u00e0 4,6 ? T\u00e9l\u00e9phone en main, vous \u00eates toujours aussi anxieux ; ou, \u00e0 tout le moins, toujours aussi incertain.<\/p>\n\n\n\n C\u2019est pour d\u00e9nouer cette angoisse que j\u2019ai appel\u00e9 Olivier-Thomas Venard, dominicain, bibliste, homme d\u2019une \u00e9rudition qui n\u2019a d\u2019\u00e9gale que sa gourmandise de la vie. Un dominicain peut parler du choix, puisque lui a choisi. Je lui ai alors soumis mon probl\u00e8me, tr\u00e8s prosa\u00efque : en Italie, les meilleures tables sont souvent les plus humbles. Une mani\u00e8re, me semblait-il, d\u2019\u00e9clairer la pr\u00e9f\u00e9rence chr\u00e9tienne pour les pauvres. Le fr\u00e8re m\u2019a corrig\u00e9 d\u2019embl\u00e9e : \u00ab Pr\u00e9f\u00e9rence pour les pauvres, dites-vous ; plut\u00f4t pr\u00e9f\u00e9rence pour les \u2018petits\u2019. \u00bb Et il m\u2019a renvoy\u00e9 \u00e0 la sc\u00e8ne qui nous a tous marqu\u00e9s enfants : le choix de David. Le proph\u00e8te Samuel se rend \u00e0 Bethl\u00e9em pour oindre le prochain roi. Devant lui d\u00e9filent les fils de Jess\u00e9, tous plus beaux les uns que les autres ; Dieu les \u00e9carte tous. Il choisit le dernier, un enfant encore d\u2019\u00e2ge tendre, roux, de beaux yeux, ni le plus grand ni le plus puissant, le petit berger qu\u2019on n\u2019avait m\u00eame pas fait venir.<\/p>\n\n\n\n Mais le fr\u00e8re Olivier-Thomas voulait me conduire plus loin que David. Car ce choix des petits, dit-il, le Nouveau Testament le g\u00e9n\u00e9ralise et le radicalise, singuli\u00e8rement dans la parabole des ouvriers de la onzi\u00e8me heure au chapitre 20 de l\u2019\u00e9vangile de Matthieu. Un ma\u00eetre embauche \u00e0 l\u2019aube des ouvriers pour un denier la journ\u00e9e. Puis il en recrute d\u2019autres, tout au long du jour, jusqu\u2019au soir. Et \u00e0 l\u2019heure de la paie, il donne aux derniers arriv\u00e9s le m\u00eame salaire qu\u2019aux premiers. Ceux-ci maugr\u00e9ent : nous avons pein\u00e9 douze heures en plein soleil, c\u2019est injuste. \u00ab Beaucoup de derniers seront premiers, beaucoup de premiers seront derniers \u00bb, conclut J\u00e9sus.<\/p>\n\n\n\n Je fis au fr\u00e8re l\u2019objection de l\u2019\u00e9conomiste : n\u2019est-il pas injuste de r\u00e9mun\u00e9rer de la m\u00eame fa\u00e7on des efforts in\u00e9gaux ? \u00ab Ce serait injuste s\u2019il n\u2019y avait pas eu de contrat, m\u2019a-t-il r\u00e9pondu. Mais le contrat \u00e9tait clair : un denier pour la journ\u00e9e. Dieu n\u2019a l\u00e9s\u00e9 personne ; il a seulement voulu donner davantage. \u00bb Toute la parabole tient dans ce paradoxe : un Dieu absolument juste, qui donne son d\u00fb \u00e0 chacun, et qui pourtant d\u00e9borde sa propre justice. Le fr\u00e8re cherchait le mot exact ; en h\u00e9breu c\u2019est \u00ab hesed<\/em> \u00bb, disait-il, qu\u2019on ne sait pas tr\u00e8s bien traduire : fid\u00e9lit\u00e9, mais aussi mis\u00e9ricorde, amour, gr\u00e2ce. \u00ab C\u2019est le grand mot, en fait, qui va avec \u2018les premiers seront les derniers\u2019. \u00bb La m\u00e8re de Samuel, Anne, dont le nom signifie \u00ab faveur \u00bb, avait d\u00e9j\u00e0 chant\u00e9 une telle mis\u00e9ricorde \u00e0 la naissance de son fils ; Marie le reprendra dans son Magnificat<\/em> : Dieu renverse les puissants de leurs tr\u00f4nes et \u00e9l\u00e8ve les humbles.<\/p>\n\n\n\n Voil\u00e0 qui d\u00e9place la question du restaurant. Car la table touristique qui brille de ses \u00e9toiles achet\u00e9es est celle qui r\u00e9clame son d\u00fb : j\u2019ai pay\u00e9, je veux le meilleur, contrat rempli. La logique de l\u2019application est une logique de m\u00e9rite comptable, donnant, donnant. La trattoria<\/em> sans enseigne, elle, rel\u00e8ve d\u2019un autre ordre : on y entre sans garantie, on s\u2019en remet \u00e0 autre chose qu\u2019\u00e0 la note, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que quelque chose peut \u00eatre donn\u00e9 par surcro\u00eet. Le credence good<\/em> par excellence, ce bien qu\u2019on ne saura jamais tout \u00e0 fait juger, se choisit finalement par un acte qui ressemble \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre \u00e0 la gr\u00e2ce : on re\u00e7oit plus qu\u2019on n\u2019a m\u00e9rit\u00e9, ou rien du tout.<\/p>\n\n\n\n Restait une inqui\u00e9tude : la mienne, celle du maximisateur qui craint toujours de trop peu vouloir. L\u2019\u00e9loge de l\u2019humble ne serait-il pas un \u00e9loge de la m\u00e9diocrit\u00e9, un renoncement \u00e0 l\u2019excellence ? Le fr\u00e8re a balay\u00e9 l\u2019objection. \u00ab L\u2019humilit\u00e9 n\u2019est pas la petitesse d\u2019\u00e2me, ni l\u2019auto-abaissement. \u00bb Elle se tient, dans la tradition de Thomas d\u2019Aquin, au point d\u2019\u00e9quilibre entre deux exc\u00e8s : l\u2019exc\u00e8s d\u2019audace qu\u2019est la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9, o\u00f9 l\u2019on pr\u00e9sume de ses forces et on se plante ; et l\u2019exc\u00e8s de prudence qu\u2019est la pusillanimit\u00e9, cette crainte qui emp\u00eache d\u2019aller au bout des possibles. Et Thomas, qui fut aussi un po\u00e8te, avait trouv\u00e9 la formule juste, dans une s\u00e9quence pour le Saint-Sacrement : Quantum potes, tantum aude<\/em>, \u00ab Ose dans l\u2019exacte mesure o\u00f9 tu peux \u00bb. Non par app\u00e9tit du plus, mais parce que l\u2019Objet d\u00e9passe toute louange.<\/p>\n\n\n\n On peut tirer une le\u00e7on de ce po\u00e8me sur le \u00ab pain des anges \u00bb, jusque dans le choix d\u2019une nourriture terrestre. Traduit \u00e0 l\u2019usage du cycliste affam\u00e9 : choisir humble n\u2019est pas se r\u00e9signer au moins bon. C\u2019est oser autrement, pr\u00e9f\u00e9rer la salle sans vue, l\u2019endroit qui ne paie pas de mine, \u00e0 la machine \u00e0 touristes, non par asc\u00e8se morose mais parce qu\u2019on y ose davantage. En tout cas, \u00ab la foi du charbonnier, c\u2019est tr\u00e8s bien pour les charbonniers, mais il n\u2019y a plus de charbonniers. \u00bb On peut donc choisir sa table avec toute son intelligence, et malgr\u00e9 tout s\u2019en remettre, au bout du compte, \u00e0 plus grand que ses calculs.<\/p>\n\n\n\n Le fr\u00e8re m\u2019a enfin rappel\u00e9 l\u2019\u00e9tymologie, comme on tend un miroir. D\u00e9cider vient de caedere<\/em>, couper, trancher, tuer. Choisir, c\u2019est faire mourir toutes les autres tables, tous les autres soirs, toutes les autres vies. <\/p>\n\n\n\n Restait le conseil, que je vous avais promis. Le voici, empiriquement parfait et parfaitement \u00e9vang\u00e9lique : ne regardez pas les notes, regardez les chaises. Si elles sont luxueuses et fastueuses : fuyez. Essayez les chaises en plastique. Les chaises les plus humbles, thermomoul\u00e9es, d\u00e9plac\u00e9es du jardin pour servir \u00e0 supporter les convives en terrasse. Ce sont des signes de d\u00e9nuement apparent, comme dans Corinthiens 12, 9-10 : \u00ab ma puissance s\u2019accomplit dans la faiblesse \u00bb. Une chaise en plastique, cela laisse l\u2019essentiel ailleurs, l\u2019exp\u00e9rience gastronomique dans le palais et pas dans un palais. Et puis la possibilit\u00e9, pour certains, de faire profil bas. Tout mettre dans l\u2019assiette, et comprendre que la chaise n\u2019est jamais qu\u2019accessoire dans un restaurant. J\u2019ai essay\u00e9 et \u00e7a a vraiment march\u00e9. Les chaises les plus ordinaires, je les ai trouv\u00e9es \u00e0 Le Nicchie, Via Vico Corsolo 11 b, \u00e0 Bari, et c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 j\u2019ai le mieux mang\u00e9 : des Cavatelli ai frutti di mare (<\/em>17 euros)<\/em>, ces petites oreilles de p\u00e2te qui disent \u00e0 elles seules la sup\u00e9riorit\u00e9 des petits, et une Pepata di cozze ( <\/em>14 euros )<\/em> qui pourrait bien vous rendre mystique. Avec le coperto<\/em> \u00e0 5 euros (pourquoi les Italiens font-ils payer pour le couvert ?) et un Bianca Petrosa de la meilleure tenue (24 euros). Allez-y, vous ne trouverez pas meilleure chaise en plastique dans les Pouilles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":" Une parfaite th\u00e9orie du bonheur \u00e0 base de chaises en plastique.<\/p>\n","protected":false},"featured_media":345811,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"_acf_changed":true,"_trash_the_other_posts":false,"_yoast_wpseo_estimated-reading-time-minutes":8,"footnotes":""},"categories":[],"staff":[4757],"editorial_format":[4914],"week":[5047],"geo":[],"class_list":["post-346259","sunday","type-sunday","status-publish","hentry","staff-guillaume-erner","editorial_format-le-petit-catechisme-de-guillaume-erner"],"acf":{"_thumbnail_id":345811,"excerpt":"Une parfaite th\u00e9orie du bonheur \u00e0 base de chaises en plastique.","display_date":"","new_abstract":true},"yoast_head":"\n